Pourquoi il faut lire – ou relire – « Les identités meurtrières » d’Amin Maalouf

Source: The Conversation – in French – By Christian Bergeron, Professeur en sociologie de l’éducation/ Professor of Sociology of Education, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Sommes-nous en train de perdre notre humanité ? L’actualité récente n’a rien de rassurant. Sur les réseaux sociaux se manifeste une véritable jouissance face à la souffrance d’autrui.

On l’a vu avec l’influenceur Pormanove, humilié sous les yeux de milliers d’internautes : « Le créateur de contenu français de 46 ans aurait subi des coups et blessures d’autres instavidéastes (streamers) pendant plusieurs jours » jusqu’à son décès.

On l’a vu encore avec les réjouissances de certaines personnalités québécoises et même d’une professeure de l’Université de Toronto concernant l’assassinat de Charlie Kirk, perçu comme un ennemi à abattre plutôt qu’un humain.




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Être étiqueté « fasciste » ou « nazi » suffit, pour certains, à nier toute humanité à autrui et à légitimer la violence la plus extrême. D’ailleurs, le présumé tueur de Charlie Kirk avait inscrit sur l’une des douilles retrouvées : « Hé, fasciste ! Attrape ça ! ».

Ce mécanisme de déshumanisation s’exerce aussi à l’encontre de groupes stigmatisés, comme les personnes « trans » et les personnes « itinérantes », ou même contre les « cyclistes ». Une étude australienne montre en effet que plus de la moitié des automobilistes considèrent les cyclistes comme « moins humains », ce qui accroît l’acceptation d’actes d’agression à leur égard.

Dans tous ces exemples, le même processus est à l’œuvre : déshumaniser l’autre afin de pouvoir justifier le sadisme, la violence et jusqu’à la haine meurtrière.

Cette perte d’humanité s’observe malheureusement lorsque des idéologies sont véhiculées sur la place publique ou sur les réseaux sociaux. Elles ne sont pas toutes également violentes, mais ces mouvances reposent sur un même ressort : la peur de disparaître, d’être menacé, victime, persécuté ou discriminé. L’histoire nous enseigne que ces peurs, réelles ou construites, conduisent trop souvent à des conflits sanguinaires. Les intensités diffèrent, mais l’urgence demeure : rester vigilants.

Je suis chercheur en éducation inclusive et j’étudie la glottophobie au Canada et en France.

J’estime qu’il est aujourd’hui plus que jamais pertinent de lire ou relire Les identités meurtrières d’Amin Maalouf. L’ouvrage éclaire avec force la manière dont la crispation identitaire mène à la déshumanisation de l’autre et ouvre la voie à la justification de violences extrêmes, voire de la mort de ceux que l’on ne perçoit plus comme pleinement humains. Lire Maalouf, c’est rappeler que nos appartenances ne devraient jamais se transformer en identités meurtrières.

Cet article fait partie de notre série Les livres qui comptent, où des experts de différents domaines décortiquent les livres de vulgarisation scientifique les plus discutés.


Les identités exclusives

Publié en 1998, cet essai lucide et précurseur analyse les fractures identitaires engendrées, entre autres, par l’Histoire et la mondialisation. Loin d’abolir les frontières, la mondialisation suscite un besoin accru d’identité. Les conflits religieux, culturels et politiques, l’opposition entre nationalismes et globalismes en témoignent.

L’un des fils conducteurs du livre est la critique des identités exclusives : « À toutes les époques, il s’est trouvé des gens pour considérer qu’il y avait une seule appartenance majeure, tellement supérieure aux autres ». Or, dès qu’une appartenance est menacée, elle peut envahir l’identité entière : « Qu’une seule appartenance soit touchée, et c’est toute la personne qui vibre ».

Ce qui fait qu’une personne devient une cible à abattre, c’est précisément le processus de déshumanisation : lorsque l’on réduit la personne à une seule appartenance : trans, immigrante, blanche, noire, itinérante, chrétienne, musulmane, juive, etc., on efface la complexité de son humanité et on transforme cette appartenance en stigmate. Dans ce cadre, l’autre n’est plus un être pluriel, mais l’incarnation d’un « ennemi » à éliminer.




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La langue française au Québec

Le Québec s’est construit dans un rapport constant à son identité : sa place au sein du Canada, la défense de la langue française, ses tensions avec la religion et ses débats sur l’immigration en sont quelques exemples. Cette histoire l’a doté d’une certaine résilience, mais nul endroit, aussi pacifique soit-il, n’est à l’abri de débordements lorsque l’identité collective se perçoit menacée.


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Pour Maalouf, parmi toutes nos appartenances, la langue occupe une place décisive. On peut vivre sans religion, pas sans langue. Préserver les langues menacées est un enjeu civilisationnel.

Le cas du Québec illustre bien cette tension entre défense culturelle légitime et risque d’exclusivisme. Minorité francophone en Amérique du Nord, mais majoritaire sur la plupart de son territoire, le Québec a dû affirmer son identité par des politiques linguistiques et un volontarisme populationnel.

Ce nationalisme a sauvé le français, mais il porte en lui, selon certaines perceptions, le risque signalé par Maalouf : quand une appartenance devient exclusive, elle se ferme. Le défi québécois est donc de protéger sa langue et sa culture tout en assumant la pluralité d’appartenances, dont celle à la culture anglophone.

Assumer ses appartenances multiples

Cela vaut aussi pour les langues autochtones, qu’il convient de défendre avec la même énergie que le français. L’enjeu est de ne pas se retrouver piégés dans le dilemme : « nier soi-même ou nier l’autre », car il faut assumer nos appartenances multiples et concilier nos besoins mutuels d’identité, tout en protégeant et valorisant le français.

Aujourd’hui, des langues disparaissent, l’anglicisation s’accélère, les effets conjugués de la mondialisation et du radicalisme religieux se heurtent au retour d’idéologies, telles que la montée du nationalisme identitaire dans le monde. Il importe de rappeler que les idéologies ne meurent jamais : elles sont « plus qu’une idée, un projet ou un idéal : c’est aussi un mouvement, un combat, souvent mené contre d’autres » mouvements.

Relire Les identités meurtrières aujourd’hui, c’est comprendre que la question identitaire n’est pas un débat secondaire ou passéiste. Le véritable enjeu est de bâtir un monde où nos appartenances multiples cessent d’être des menaces pour devenir des richesses partagées. C’est cette tâche, éminemment politique et profondément humaine, que nous rappelle Maalouf : défendre la pluralité des langues, des cultures et des modes de vie, non comme un vestige à protéger, mais comme une condition vitale pour l’humanité.

La Conversation Canada

Christian Bergeron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi il faut lire – ou relire – « Les identités meurtrières » d’Amin Maalouf – https://theconversation.com/pourquoi-il-faut-lire-ou-relire-les-identites-meurtrieres-damin-maalouf-265050

Les adultes d’âge mûr sont débordés par leurs différents rôles

Source: The Conversation – in French – By Gail Low, Associate Professor, Chair International Health, MacEwan University

Les quinquagénaires et les sexagénaires sont pris entre la nécessité de soutenir les plus jeunes générations, celles de leurs parents, et de veiller à leur propre bien-être. (Shutterstock)

Au Canada, les adultes d’âge mûr constituent l’une des ressources les plus importantes, mais aussi les plus sollicitées et les moins reconnues. Ils s’occupent discrètement de la santé et du bien-être de millions de personnes, jeunes et âgées, en présence ou à distance.

D’août 2024 à juillet 2025, les adultes canadiens de 55 à 64 ans ont collectivement travaillé plus de 100 millions d’heures par mois dans un large éventail de professions telles que le commerce de détail, le droit, l’ingénierie et les soins de santé.

À cela s’ajoute leurs activités bénévoles officielles : 552 millions d’heures par an, selon Statistique Canada, notamment dans des centres d’aide d’urgence et des écoles. Ils ont aussi consacré 1,342 million d’heures supplémentaires à des activités bénévoles informelles et non rémunérées.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


La majorité de ces heures de bénévolat informel est consacrée à soutenir directement des membres de leur famille, comme des parents, des enfants, ou des frères et sœurs. Pendant la pandémie de Covid-19, beaucoup de personnes ont ajouté 20 heures de soins à leur semaine de travail, que ce soit à la maison ou chez un membre de leur famille.




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Des aidants surchargés

Nous menons des recherches sur le vieillissement de la population et des individus. Nous avons vu les membres de nos familles se sentir coincés entre les soins à prodiguer à leurs parents et l’éducation de leurs enfants, et négliger ainsi leurs besoins en matière de santé. Ce n’est pas surprenant, car environ une femme d’âge mûr sur cinq s’occupe d’un enfant et plus d’un tiers prend soin d’un adulte.

En observe qu’en moyenne, un aidant fournit 35 heures de soins par semaine, et ce, depuis plus de quatre ans. Trois heures de plus par semaine suffiraient à le mener vers un état proche de la dépression.

Une femme d’âge moyen vêtue d’une chemise bleue, debout entre une femme plus âgée et une adolescente
Une femme d’âge mûr sur cinq s’occupe d’un enfant, et plus d’un tiers prend soin d’un adulte.
(Shutterstock)”

Dans le contexte économique actuel, la plupart des gens travaillent pour gagner leur vie, plutôt que pour financer leurs loisirs et leur retraite.

Ainsi, près de la moitié des aidants naturels au Canada doivent travailler à temps plein. Dans ce contexte, six sur dix souhaiteraient avoir une forme de soutien officiel de l’État.

Des études montrent que quatre aidants naturels actifs sur dix ont peur de ne pas pouvoir payer leurs comptes. Pas étonnant que beaucoup d’entre eux commencent leur journée fatigués et stressés.




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Les jeunes adultes vivent plus longtemps chez leurs parents

De plus en plus de jeunes adultes de 20 à 35 ans vivent avec un parent. Ils ont davantage de chances d’épargner pour l’avenir en demeurant avec leurs parents.

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Des sondages récents révèlent par ailleurs que les adultes d’âge mur ont en moyenne 300 000 dollars de dettes et qu’ils sont préoccupés par les dépenses essentielles du ménage. Un tiers d’entre eux ne sont pas préparés à la flambée du coût de la vie, en particulier pour les dépenses de base et s’ils vivent déjà d’un chèque de paie à l’autre. Certains établissent même un lien entre l’évolution historique de la cohabitation des jeunes adultes avec leur parent et l’augmentation de l’endettement des personnes âgées.

Les adultes canadiens d’âge mûr ont également souffert d’une plus grande détresse mentale pendant la pandémie et se sont sentis davantage jugés et isolés que les Canadiens plus âgés.

Les études indiquent que cette tranche de la population a peu tendance à utiliser les services d’aide communautaires pour des activités telles que la préparation des repas ou la remise en forme. Environ une personne sur quatre ayant eu besoin de services de santé a rencontré des difficultés pour y accéder. D’autres ont déclaré ne pas avoir pris le temps d’en trouver ou préférer se débrouiller seules.

Une charge trop lourde

Selon une étude menée dans 20 pays, la satisfaction à l’égard de la santé à 60 ans est étroitement liée à la perception du vieillissement.

Deux femmes préparant un repas dans une cuisine
Un aidant fournit en moyenne 35 heures de soins par semaine.
(Shutterstock)

Pour les quinquagénaires et les sexagénaires, le fait de devoir à la fois aider les jeunes générations et s’occuper de leur propre bien-être entame leur confiance en eux. Il est reconnu que consacrer du temps à des activités permettant de mieux se connaître et de prendre conscience de ses qualités constitue un investissement judicieux.

Parallèlement, les priorités fédérales en matière de financement se concentrent sur les programmes de santé mentale destinés aux jeunes et la sensibilisation aux besoins des personnes âgées des adultes susceptibles de devenir proches aidants.

Les adultes d’âge mûr constituent l’une des principales ressources de notre pays, en raison de leur rôle socio-économique et de leur soutien auprès des jeunes et des personnes âgées. Cependant, ils ont eux-mêmes besoin d’attention et de respect pour continuer à assumer ces rôles sans s’épuiser.

Il est temps de demander aux Canadiens d’âge mûr quels sont les fardeaux qu’ils portent, si leur charge est trop lourde, et comment ils la gèrent. C’est une discussion que nous devrions lancer.

La Conversation Canada

Gail Low reçoit des fonds de la Fondation RTOERO, de l’Université de l’Alberta et de l’Université MacEwan. Elle travaille pour l’Université MacEwan et fait du bénévolat pour l’association Gateway.

Gloria Gutman est professeure émérite à l’Université Simon Fraser. Elle est ancienne présidente de l’Association internationale de gérontologie et de gériatrie, de l’Association canadienne de gérontologie et du Réseau international pour la prévention des abus envers les personnes âgées.

ref. Les adultes d’âge mûr sont débordés par leurs différents rôles – https://theconversation.com/les-adultes-dage-mur-sont-debordes-par-leurs-differents-roles-263384

Que manger après 50 ans pour prévenir les blessures musculaires ?

Source: The Conversation – in French – By Patricia Yárnoz Esquíroz, Profesor Clínico Asociado, Universidad de Navarra

Les besoins en protéines varient en fonction de la situation clinique de chacun. (Prostock-studio/Shutterstock)

Mieux vaut tard que jamais. De plus en plus de personnes envisagent de faire de l’exercice physique après 50 ans. Est-ce une bonne idée ? Les différentes associations médicales s’accordent à dire que oui : l’exercice physique est non seulement essentiel pour prévenir les maladies, mais il est également recommandé dans le cadre du traitement de nombreuses pathologies.

Cependant, commencer à bouger à ce stade de la vie nécessite certaines précautions, surtout pour les personnes sédentaires, en surpoids ou obèses.

Adopter d’emblée un programme trop exigeant, combiné à une alimentation inadaptée, peut entraîner des blessures musculaires ou osseuses. Après 50 ans, ce risque est accentué par la perte naturelle de masse musculaire et osseuse liée au vieillissement.

Avant d’entamer tout programme d’exercice, il est donc conseillé de réaliser un bilan sanguin complet afin d’évaluer la nécessité d’une supplémentation en cas de carence en micronutriments.


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Le rôle clé des protéines

Au-delà des micronutriments, l’organisme a besoin de macronutriments : des glucides, des lipides et des protéines. Les protéines, en particulier, apportent des acides aminés essentiels qui jouent un rôle clé dans le maintien et le développement des muscles. Elles aident aussi à prévenir la perte de masse et de force musculaires liée au vieillissement — un phénomène connu sous le nom de sarcopénie, souvent associé à la fragilité — ainsi que les lésions musculaires et l’ostéoporose.

Les besoins en protéines varient en fonction de la situation clinique de l’individu. Chez les personnes actives de plus de 50 ans qui ont une activité physique modérée, les besoins en protéines sont compris entre 1 et 1,5 g/kg de poids corporel/jour.

Mais attention : un apport accru en protéines n’est justifié que s’il est accompagné d’une activité physique. Un excès de protéines peut avoir des effets contre-productifs, en particulier sur la santé osseuse, notamment en augmentant la perte de calcium par les urines.


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D’origines végétales, animales… et bien réparties

Il est recommandé de combiner (soja, lentilles, graines de courge, cacahuètes…) et animales (œufs, laitages, volaille, poisson) pour un apport protéique équilibré.

D’autre part, bien que l’idéal soit d’avoir une alimentation équilibrée entre les deux types de nutriments, il a été démontré que le respect des recommandations diététiques végétariennes est compatible avec la pratique du sport de haut niveau s’il y a un suivi médico-nutritionnel adéquat.

Le moment de consommation des protéines est aussi important que leur quantité : il est préférable de les répartir sur la journée, et de privilégier une prise dans les 30 minutes avant ou après l’exercice pour en optimiser l’absorption.

Micronutriments essentiels : magnésium, calcium et vitamine D

En ce qui concerne les micronutriments (vitamines et minéraux), certains d’entre eux jouent un rôle fondamental dans la pratique sportive à cet âge, comme le magnésium, le calcium et la vitamine D.

Le magnésium favorise la récupération musculaire et la formation des os. Ce micronutriment se trouve dans des aliments tels que le son de blé, le fromage, les graines de citrouille et les graines de lin.

Quant au calcium, il est essentiel pour maintenir une minéralisation osseuse adéquate et prévenir la perte de densité minérale osseuse (ostéopénie) associée à des carences de cet élément dans le sang.

Traditionnellement, l’un des grands alliés de la santé osseuse est la consommation de produits laitiers, tant pour leur biodisponibilité (degré et rapidité avec lesquels un médicament passe dans le sang et atteint son site d’action) en calcium que pour leur apport en vitamine D dans leurs versions laitières issues du lait entier.

D’autres aliments d’origine végétale, comme la pâte de sésame, les amandes, les graines de lin, le soja et les noisettes, sont également considérés comme des sources de calcium, mais leur teneur en phytates et en oxalates peut nuire à son absorption.

Enfin, les poissons gras (thon, bonite, sardine, saumon, etc.) et le jaune d’œuf sont considérés comme des sources complémentaires de vitamine D, dans le cadre d’un schéma alimentaire axé sur les personnes de plus de 50 ans qui pratiquent une activité physique.

Il est tout aussi important de maintenir une bonne hydratation avant, pendant et après l’exercice. La déshydratation et la surhydratation peuvent toutes deux affecter les performances et augmenter le risque de blessure musculaire.

Le type d’exercice a-t-il une importance ?

Jusqu’à présent, nous avons surtout abordé le lien entre alimentation, performance physique et risque de blessure. Mais un autre facteur entre en jeu : le type d’exercice pratiqué.

Sur ce point, le débat reste ouvert. De nombreuses recherches s’intéressent aujourd’hui à l’activité physique la plus appropriée en fonction de l’âge, du sexe ou de la composition corporelle. Faut-il privilégier les exercices de force ? Alterner avec des séances de cardio ? Ou encore, répartir les deux sur des jours différents ?

Cependant, malgré les différentes théories sur le sujet, une chose est claire : l’exercice régulier, adapté aux capacités de chacun et accompagné d’un bon suivi médical et nutritionnel, réduit le risque de multiples maladies et améliore la qualité de vie.

La Conversation Canada

Patricia Yárnoz Esquíroz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que manger après 50 ans pour prévenir les blessures musculaires ? – https://theconversation.com/que-manger-apres-50-ans-pour-prevenir-les-blessures-musculaires-258657

Itinéraire d’une génération gâtée

Source: The Conversation – in French – By Gérard Bouchard, Professeur émérite, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Les boomers sont à l’âge de la retraite, où ils profitent pleinement de la société des loisirs. Nés à une période faste, ils ont bénéficié toute leur vie de conditions gagnantes. (unsplash plus), CC BY-NC-ND

La génération des baby-boomers a profondément changé la société, et continue de le faire alors que les plus âgés d’entre eux deviennent octogénaires et les plus jeunes, sexagénaires. Ce phénomène coïncide avec une accélération du vieillissement de la population au Québec, au Canada et dans l’ensemble des sociétés occidentales.

À 81 ans, l’historien et sociologue Gérard Bouchard, professeur émérite à l’UQAC, s’identifie à la génération des boomers, même s’il la devance de quelques années. Comme tous les membres de ceux et celles que le professeur de littérature François Ricard a qualifié de « génération lyrique », il a été un participant enthousiaste de la Révolution tranquille, adoptant les nouvelles valeurs de liberté qui déferlaient sur l’Occident.

Il est aussi l’un de ses intellectuels les plus en vue, auteurs d’une trentaine d’ouvrages, récipiendaires de nombreux prix et distinctions, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la dynamique comparée des imaginaires collectifs, et co-directeur en 2007 de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Il y a élaboré son concept d’interculturalisme, une approche québécoise en matière d’intégration des nouveaux arrivants et des groupes minoritaires qui se différencie du multiculturalisme canadien.

Cette semaine, Gérard Bouchard publie un énième ouvrage, qu’il considère comme l’un de ses plus importants, Terre des humbles. « Le livre est sur mon établi depuis 50 ans », dit-il lors de notre rencontre à son bureau de l’UQAC, à Chicoutimi. Il s’agit d’une histoire des premiers habitants du Saguenay, celle des gens ordinaires, « pas juste de ses dirigeants ».




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Son prochain ouvrage portera quant à lui sur les boomers. Il traitera des différentes interprétations de la Révolution tranquille, de l’avant et de l’après Grande noirceur.

Gérard Bouchard travaille sept jours par semaine, « un peu moins le dimanche », et ne comprend pas les gens qui prennent leur retraite à 55 ans, alors qu’ils sont en pleine santé, avec des enfants devenus adultes. « Ils vont passer quarante années de leur vie à s’amuser ? C’est absurde. » Lui n’arrêtera jamais. « Je suis un chercheur, c’est ma passion, je suis incapable de penser que je pourrais arrêter. Je vais travailler jusqu’à la fin. »


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


La Conversation Canada : Le baby-boom qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale a provoqué des secousses partout en Occident, dont au Québec. La société a dû s’ajuster à leur arrivée massive. Quels étaient les principaux défis au Québec ?

Gérard Bouchard : Sans aucun doute la démocratisation de l’éducation. Les Canadiens français accusaient un important retard. La plupart des enfants quittaient l’école à partir de 12 et 13 ans. Or, les attentes vis-à-vis de l’instruction se sont faites plus importantes dès les années cinquante. Les parents des classes moyennes et pauvres voyaient bien que ceux qui avaient une belle vie, les notables, les avocats, les notaires et les médecins, étaient des gens instruits. L’idée que « qui s’instruit s’enrichit » a été formulée dans les années 60, mais elle était présente bien avant. Il fallait instruire cette génération.

LCC : On a donc construit des écoles secondaires, le réseau des cégeps, celui des universités du Québec…

G.B. : Oui, car il y avait urgence. Et pour cela, il fallait d’abord se défaire de l’autoritarisme considérable de l’Église, sa censure, sa guerre contre les intellos. L’Église s’opposait à l’instruction obligatoire jusqu’à 14 ans. L’arrivée du premier ministre Jean Lesage, en 1960, a changé les choses. Lui-même n’était pas porteur du changement. Il était contre la nationalisation de l’électricité, la laïcisation, la création de la Caisse de dépôt… Il a fallu le convaincre. Ce qu’il a fait de mieux, c’est de s’entourer de gens très brillants et très intègres [NDLR notamment René Lévesque et Jacques Parizeau], qui ont créé un État moderne, avec moins de corruption, d’arbitraire, d’amateurisme dans la manière de gouverner.

Une bourgeoisie francophone a pris son essor, on a créé des entreprises, une classe de technocrates. C’était la Révolution tranquille. Elle s’est déployée dans les années soixante, mais ses idées circulaient depuis quelques décennies, notamment avec l’intellectuel André Laurendeau, le plus important de sa génération.

L’école est devenue obligatoire jusqu’à 16 ans et on a créé le tout nouveau réseau de l’Université du Québec, avec ses dix antennes. Il fallait des professeurs. On a embauché des gens qui n’avaient parfois que de simples maîtrises. On les formait, on payait leurs études et leurs salaires jusqu’au doctorat. On n’avait pas le choix. Il fallait pourvoir les postes pour former les cohortes qui venaient. Mais on s’est arrêté une fois les besoins remplis. Les générations suivantes ont donc frappé un mur…

LCC : Quel a été l’impact de la Révolution tranquille sur cette génération devenue adulte ?

G.B. : Les boomers n’ont pas fait la Révolution tranquille, ils en ont bénéficié et ils ont participé activement et avec beaucoup d’enthousiasme à sa mise en place. J’avais 20 ans en 1963. À 25 ans j’étais un militant, partisan des nouvelles valeurs de liberté, de l’indépendance du Québec. Cette génération a assimilé profondément ces nouvelles valeurs et en a fait les siennes. Les boomers sont donc associés à de grands changements sociaux, à l’émergence d’une société de consommation, où le travail n’était plus l’absolu sanctifié, à un monde de liberté.

LCC : Le party s’est terminé cependant…

G.B. : Oui, dès 1973, l’Occident a connu le premier choc pétrolier, la fin de l’expansion économique, l’inflation. Les États étaient endettés. Les boomers n’en ont pas tant souffert. Ils étaient établis dans leur vie. Par ailleurs, avec la Révolution tranquille, le Québec s’est doté de vastes politiques sociales qui sont restées en vigueur.


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Mais l’idée qu’un bon diplôme équivalait à un bon emploi ne fonctionnait plus. Ce qui a fait que la génération qui a suivi, les X, s’est sentie traitée injustement. La musique s’était arrêtée. Il n’y avait plus de chaises pour eux. Les X ont cherché des coupables et blâmé les boomers de s’être empiffrés, d’avoir été narcissiques. On comprend cette réaction émotive.

Ils ont eu raison d’être fâchés. L’évolution de notre société leur a causé beaucoup de tort.

Mais les boomers n’y étaient pour rien. La crise économique était à l’échelle de l’Occident. Il y a eu rupture dans la mobilité sociale. Cela dit, le Québec a su résister aux effets du néo-libéralisme qui a déferlé à partir des années 80. Il n’a pas coupé dans ses politiques sociales. Le filet s’est même étendu.

LCC : Les premiers boomers auront bientôt 80 ans, et seront suivis par une vaste cohorte. Comment vivent-ils leur vieillesse ?

G.B. : Ils ont de bons fonds de pension universelle. Ils ont des moyens, dépensent, s’amusent, sont heureux… jusqu’à ce qu’ils soient malades. Et lorsque c’est le cas, l’État s’en occupe. À l’image de leur vie, leur couloir est tracé. Ils sont sur la voie de sortie, et c’est une voie convenable, qui est le propre d’une société civilisée.

Évidemment, il y a des inégalités, notamment dans les fonds de pension individuels. Tous ne participent pas au même banquet. Mais la société leur permet de vivre une vie convenable. La manière dont on traite les personnes âgées, c’est quelque chose qu’on fait de bien.

La Conversation Canada

Gérard Bouchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Itinéraire d’une génération gâtée – https://theconversation.com/itineraire-dune-generation-gatee-264009

TikTok et les jeunes : rentabilité et fabrique du mal-être

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

La commission d’enquête parlementaire, qui a rendu ses conclusions le 11 septembre 2025, souligne l’opacité des algorithmes de TikTok. Les contenus les plus radicaux ou perturbants semblent particulièrement valorisés pour capter l’attention. Daniel Constante/Shutterstock

Tutoriels de suicide, hashtags valorisant l’anorexie, vidéos de scarification… Le rapport parlementaire, publié le 11 septembre 2025, dresse un constat glaçant des effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. L’application, loin d’être un simple divertissement, apparaît comme une véritable « fabrique du mal-être », structurée par une architecture algorithmique qui capte et qui exploite l’attention des adolescents pour maximiser sa rentabilité.


Si les députés proposent d’interdire l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans, l’enjeu va bien au-delà de la seule régulation juridique. Ce que révèle le rapport de la commission parlementaire d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, publié le 11 septembre 2025, c’est l’émergence de nouvelles fragilités liées aux environnements numériques. Ce mélange de design addictif, de spirales algorithmiques et de logiques économiques tend à fragiliser les jeunes usagers.

Dès lors, la question centrale ne porte pas seulement sur l’âge d’accès aux plateformes, mais sur notre capacité collective à construire une régulation adaptée, capable de protéger les mineurs sans les exclure du monde numérique.

Comment protéger efficacement les mineurs face à la puissance des algorithmes sans les priver d’un espace numérique devenu incontournable dans leur socialisation et leur développement ?

La fabrique algorithmique de la vulnérabilité

Le rapport parlementaire décrit TikTok comme une « machine algorithmique » conçue pour capter l’attention des utilisateurs et pour les enfermer dans des spirales de contenus extrêmes. L’architecture du fil repose sur l’idée simple que plus un contenu retient le regard longtemps, plus il sera recommandé à d’autres utilisateurs. Ce mécanisme transforme la durée d’attention en indicateur de rentabilité, au détriment de la qualité ou de l’innocuité des contenus.

En quelques minutes, un adolescent peut passer d’une vidéo anodine à des tutoriels de scarification, des incitations à l’anorexie (#SkinnyTok) ou au suicide. Amnesty International a montré que, dès les douze premières minutes, plus de la moitié des contenus recommandés à un « profil dépressif » concernaient l’anxiété, l’automutilation ou le suicide. L’algorithme ne reflète donc pas seulement les préférences. Il construit également un environnement qui accentue les vulnérabilités psychiques.

Dans une perspective des sciences de l’information et de la communication (SIC), discipline qui étudie la manière dont les technologies et les dispositifs médiatiques structurent nos pratiques sociales et nos représentations, ce processus illustre une « fabrique de vulnérabilités communicationnelles ». Autrement dit, l’architecture technique de TikTok ne se contente pas de diffuser des contenus, elle façonne les conditions mêmes de réception et d’usage.

Il s’agit d’un design pensé pour exploiter l’économie de l’attention, reposant sur la gratification immédiate et la logique de la récompense aléatoire. Comme le souligne Ulrich Beck dans sa théorie de la « société du risque », les technologies produisent elles-mêmes les dangers qu’elles prétendent encadrer. TikTok illustre ce paradoxe avec un espace de divertissement qui se transforme en espace de mise en danger systémique.

En ce sens, la toxicité décrite dans le rapport n’est pas une dérive accidentelle, mais une conséquence structurelle du modèle économique de la plateforme. L’algorithme, optimisé pour maximiser le temps passé en ligne, tend mécaniquement à privilégier les contenus les plus radicaux ou perturbants, car ce sont ceux qui retiennent le plus l’attention.

L’opacité algorithmique comme enjeu central

L’un des constats majeurs de la commission d’enquête concerne l’opacité des algorithmes de TikTok. Malgré plus de sept heures d’audition des représentants de la plateforme, les députés soulignent le caractère insaisissable de son fonctionnement : absence d’accès aux données brutes, impossibilité de vérifier les critères de recommandation, communication limitée à des éléments généraux et souvent contradictoires. Autrement dit, le cœur technique de l’application algorithmique reste une boîte noire dont l’intelligibilité est encore questionnée.

Cette opacité n’est pas un simple détail technique puisqu’elle conditionne directement la capacité à protéger les mineurs. Si l’on ne sait pas précisément quels signaux (durée de visionnage, likes, pauses, interactions) déclenchent la recommandation d’un contenu, il devient impossible de comprendre pourquoi un adolescent vulnérable est exposé en priorité à des vidéos sur l’anorexie, sur le suicide ou sur l’automutilation. Le rapport qualifie ce manque de transparence d’« obstacle majeur à la régulation ».

Cette situation illustre la notion de gouvernance algorithmique. Il s’agit des dispositifs qui, tout en organisant nos environnements informationnels, échappent largement à l’intelligibilité publique. Cette asymétrie entre la puissance des plateformes et la faiblesse des institutions de contrôle génère ce que l’on peut qualifier de vulnérabilité communicationnelle systémique.

Le rapport insiste ainsi sur la nécessité d’outils européens d’audit des algorithmes, mais aussi sur l’importance d’une coopération renforcée entre chercheurs, autorités de régulation et acteurs de la société civile. L’enjeu n’est pas seulement de contraindre TikTok à être plus transparent, mais de créer les conditions d’une intelligibilité collective de ces dispositifs techniques. C’est à ce prix que la protection des mineurs pourra devenir effective et que l’Europe pourra affirmer une souveraineté numérique crédible.

L’économie du mal-être

Le rapport parlementaire souligne également que la toxicité de TikTok n’est pas accidentelle ni le fruit d’une intention malveillante, mais qu’elle découle de son modèle économique, d’une logique marchande où le mal-être est rentable.

Ce mécanisme illustre ce que les chercheurs appellent l’« économie de l’attention ». Sur TikTok, le temps de visionnage devient la ressource centrale. Plus un adolescent reste connecté, plus ses données alimentent le ciblage publicitaire et la valorisation financière de la plateforme. Or les émotions négatives (peur, sidération, fascination morbide) génèrent souvent une rétention plus forte que les contenus positifs. Les spirales algorithmiques ne sont donc pas de simples accidents, mais la conséquence directe d’une optimisation économique.

Cette dynamique s’inscrit dans un capitalisme de surveillance, où l’expérience intime des individus est extraite, analysée et transformée en valeur marchande. Dans le cas de TikTok, les comportements vulnérables des mineurs (hésitations, clics répétés, visionnages prolongés de contenus sensibles) deviennent autant de données monétisables.

Ainsi, il ne s’agit pas seulement de protéger les jeunes contre des contenus toxiques, mais de comprendre que la plateforme a intérêt à maintenir ces contenus en circulation. Le problème est donc structurel. TikTok n’est pas seulement un réseau social qui dérape, c’est aussi une industrie qui prospère sur la captation du mal-être.

Au-delà de TikTok

En définitive, le rapport sur TikTok agit comme un miroir grossissant des mutations de nos environnements numériques. Il ne s’agit pas seulement de pointer les dangers d’une application. Il s’agit également de questionner les logiques économiques et algorithmiques qui façonnent désormais la socialisation des plus jeunes.

L’enjeu n’est pas de bannir un réseau social, mais plutôt de concevoir une régulation capable d’intégrer la complexité des usages, la diversité des publics et les impératifs de protection. La notion de sécurité communicationnelle fournit ici une clé de lecture en ce sens qu’elle invite à penser ensemble santé psychique, gouvernance algorithmique, souveraineté numérique et innovation responsable.

TikTok n’est donc pas une exception, mais le symptôme d’un modèle qu’il devient urgent de réformer. L’avenir de la régulation ne se jouera pas uniquement sur cette plateforme. Elle se jouera aussi dans la capacité des sociétés européennes à redéfinir les règles du numérique à la hauteur des enjeux générationnels qu’il engage.

The Conversation

Fabrice Lollia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. TikTok et les jeunes : rentabilité et fabrique du mal-être – https://theconversation.com/tiktok-et-les-jeunes-rentabilite-et-fabrique-du-mal-etre-265082

Au Mexique, le pouvoir criminalise les défenseurs des migrants

Source: The Conversation – in French – By Romain Busnel, Chargé de recherche en sciences sociales du politique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Le 5 août dernier, Luis García Villagrán, défenseur des personnes migrantes, a été arrêté à la frontière sud du Mexique. En marge des pressions diplomatiques états-uniennes, cette criminalisation du militantisme réactive les débats en cours autour de la définition des catégories du militant et du « passeur », de l’accompagnement humanitaire et du « trafic d’êtres d’humains ».


En juin 2025, Luis García Villagrán, 63 ans, avocat formé au droit en prison (il y a passé douze ans, de 1998 à 2000, à la suite d’un imbroglio judiciaire pour lequel il a finalement été innocenté), avait repris sa casquette d’activiste dans la ville de Tapachula (Chiapas, sud du Mexique, à une vingtaine de kilomètres du Guatemala) pour dénoncer les manquements des autorités mexicaines compétentes en matière migratoire. Il les accusait d’être corrompues et de freiner l’octroi de visas aux milliers de personnes bloquées dans cette ville de 350 000 habitants, désireuses de s’installer au Mexique ou, plus souvent, de traverser son territoire afin de rejoindre les États-Unis.

Face à l’absence de solutions, il a organisé une caravane. Ce mode d’action consiste à se déplacer vers le Nord à plusieurs centaines ou milliers de sans-papiers pour faire pression sur les autorités et se protéger des exactions aussi bien des forces de l’ordre que des groupes criminels.

Le 6 août 2025, cette première caravane de plus de 500 personnes depuis la prise de fonctions de Donald Trump est finalement partie sans le militant, arrêté la veille par les forces de l’ordre mexicaines et conduit au bureau du procureur fédéral (Fiscalía General de la República). Le lendemain, la présidente de la République Claudia Sheinbaum a justifié sa mise en détention :

« Ce n’est pas un militant. Il faisait l’objet d’un mandat d’arrêt et il est accusé de trafic d’êtres humains. »

Organisations de la société civile et universitaires mexicains se sont immédiatement alarmés de cette stigmatisation et de la violation de la présomption d’innocence de la part de la plus haute autorité du pays. Le 11 août, un juge fédéral a finalement ordonné la libération de l’activiste dans l’attente d’une enquête approfondie, faute de preuves solides. Le lendemain, le procureur fédéral a réagi en dénonçant la supposée mansuétude du juge à l’égard de Villagrán : « Quand on a fait comparaître cette personne devant le juge, celui-ci n’a pas même pas voulu analyser les 75 preuves que les autorités lui avaient présentées. […] Je n’ai jamais vu ça. »

La frontière sud du Mexique, une zone d’« endiguement migratoire » sous surveillance états-unienne

Cette intromission des plus hautes sphères fédérales dans le cas d’un défenseur des droits des personnes migrantes a de quoi surprendre dans ce pays gouverné par la gauche depuis 2018 (année de la victoire d’Andrés Manuel López Obrador, à qui Claudia Sheinbaum a succédé en 2024).

Ces événements s’inscrivent dans le cadre d’une externalisation des frontières états-uniennes au Mexique, caractérisée par des politiques de mise en attente des personnes migrantes. Si la frontière du Mexique avec les États-Unis accapare une large part de l’attention médiatique, les dynamiques de la frontière Sud, en bordure du Guatemala, restent peu documentées.

Au cours des années 2010, cette zone de passage obligé pour les personnes désireuses de rejoindre les États-Unis a fait l’objet de politiques dites d’« endiguement migratoire » visant à ralentir les flux de personnes migrantes issues d’Amérique centrale (Honduras, Guatemala, Nicaragua, Salvador), des Caraïbes (Haïti, Cuba), d’Amérique du Sud (Venezuela, Équateur) mais aussi d’autres continents (Afrique, Moyen-Orient et Asie).

Face à la massification et à la diversification des mobilités internationales dans cette région, les politiques migratoires mexicaines sont progressivement devenues une marge d’ajustement des relations diplomatiques avec les États-Unis, notamment dans le contexte actuel de renégociation des droits de douane.

Déjà, en 2019, le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador avait négocié le maintien de droits de douane avantageux en échange de l’envoi à la frontière Sud du Mexique de la Garde nationale, un nouveau corps de police militarisée.

Les multiples contrôles sur les routes, ainsi que les pratiques d’allongement des délais d’obtention de papiers permettant de transiter légalement au Mexique ont fait de Tapachula une « prison à ciel ouvert », où plusieurs dizaines de milliers de personnes exilées restent bloquées dans l’attente d’une régularisation.

Cette situation encourage les versements de pots-de-vin aux agents de l’Institut national des migrations (INM) – déjà dénoncés par un ancien directeur de cette institution –, mais aussi la présence de réseaux de passeurs illicites, parfois en lien avec des groupes criminels.

Des caravanes pour s’extirper de l’attente

En réponse à cette mise en attente dans le Chiapas, État le plus pauvre du Mexique, un nouveau mode d’action collective et migratoire a émergé dans les années 2010. Certains religieux et activistes issus d’organisations de défense du droit à la migration ont commencé à accompagner des groupes de personnes migrantes dans leur périple, pour les protéger en les rendant plus visibles.

C’est ainsi qu’ont émergé en 2018 des caravanes de plusieurs milliers de personnes sur les routes d’Amérique centrale et du sud du Mexique. À cette époque, leur importante médiatisation avait déclenché des réactions virulentes du président états-unien Donald Trump.

« Mexique : la caravane qui irrite Trump. » France24, 3 avril 2018.
Post de Donald Trump sur Twitter, 3 avril 2018. Traduction : « La grande caravane en provenance du Honduras, qui traverse maintenant le Mexique et se dirige vers notre frontière aux « lois laxistes », ferait mieux d’être arrêtée avant d’y arriver. L’ALENA, véritable vache à lait, est en jeu, tout comme l’aide étrangère au Honduras et aux pays qui permettent que cela se produise. Le Congrès DOIT AGIR MAINTENANT ! »

Post de Donald Trump sur Twitter le 18 octobre 2018. Traduction : « En plus de suspendre tous les paiements à ces pays, qui semblent n’avoir pratiquement aucun contrôle sur leur population, je dois demander avec la plus grande fermeté au Mexique de mettre fin à cet assaut – et s’il n’est pas en mesure de le faire, je ferai appel à l’armée américaine et FERMERAI NOTRE FRONTIÈRE SUD ! »

Depuis, ce type d’actions n’a pas cessé. Tous les ans, plusieurs caravanes partent de Tapachula. Luis García Villagrán a participé activement à plusieurs d’entre elles. Cela lui vaut, comme à d’autres, une stigmatisation régulière de la part de personnalités politiques (de droite comme de gauche, à l’instar de la présidente Sheinbaum) qui entretiennent l’amalgame entre « militant » et « passeur » (coyote ou pollero au Mexique), entre « accompagnement » et « trafic d’êtres humains ».

Des militants visés et des migrants en danger

La poursuite en justice d’activistes s’inscrit en prolongement d’une répression de longue date par l’État mexicain du militantisme politique. Elle déborde aujourd’hui sur l’enjeu migratoire, un sujet sensible au niveau diplomatique, mais aussi au niveau national dans la mesure où les personnes migrantes sont des cibles facilement exploitables pour les groupes criminels.

Déjà en 2019, plusieurs activistes mexicains présents pour accompagner les caravanes avaient fait l’objet d’intimidations, d’arrestations et de menaces. Certains ont même été physiquement violentés lors des interrogatoires.

La répression se fait aussi à bas bruit, par des acteurs pas toujours bien identifiés. Les militants reçoivent souvent des menaces provenant de numéros inconnus sur leurs téléphones. Il arrive aussi que celles-ci soient mises à exécution, par exemple lorsque Luis García Villagrán s’est fait passer à tabac par un groupe armé en octobre 2023, peu après avoir annoncé vouloir accompagner une caravane organisée par un autre activiste.

La criminalisation du militantisme en soutien aux sans-papiers n’est pas sans rappeler des processus observés en Europe. Mais si les activistes disposent de relais médiatiques pour se défendre des accusations, les personnes migrantes restent celles qui pâtissent en premier de la répression.

Par le suivi de caravanes, mes recherches de terrain ont montré que la privation des soutiens sur le trajet expose les personnes migrantes aux exactions de groupes criminels ou des autorités policières. En outre, les personnes exilées qui s’impliquent dans l’organisation quotidienne pour négocier avec les autorités, assurer la logistique des repas ou prendre des décisions paient parfois cher cet engagement. Identifiées comme les moteurs de la mobilisation par les autorités mexicaines, beaucoup sont arrêtées dans une quasi-indifférence générale, et sont ensuite privées de visas d’entrée aux États-Unis et au Mexique.

Au Mexique, comme ailleurs, la criminalisation de tout acte de solidarité s’inscrit dans la construction d’un régime de mobilité restrictif. Aide aux personnes migrantes par leurs soutiens ou entraide entre personnes migrantes sont susceptibles d’être réprimées au nom d’un amalgame fallacieux entre accompagnement humanitaire et « trafic d’êtres humains », ou défenseur des personnes migrantes et « passeur ». Ces processus visent aussi à créer une démarcation entre, d’une part, les « bonnes » organisations de soutien financées par l’aide internationale qui assistent les exilés dans les lieux d’attente et, d’autre part, les « mauvaises » qui les accompagnent sur les routes ou qui protestent contre le sort qui leur est réservé.

C’est pourtant bien ce nouveau paradigme qui contribue à rendre les routes de l’exil beaucoup plus dangereuses pour les personnes qui les empruntent, mais aussi pour celles qui y vivent.

The Conversation

Romain Busnel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Mexique, le pouvoir criminalise les défenseurs des migrants – https://theconversation.com/au-mexique-le-pouvoir-criminalise-les-defenseurs-des-migrants-264223

La plus grande mer intérieure du monde rétrécit rapidement sous l’effet du changement climatique

Source: The Conversation – in French – By Simon Goodman, Lecturer in Evolutionary Biology, University of Leeds

La mer Caspienne fait à peu près la taille de l’Allemagne ou du Japon, mais elle rétrécit rapidement. Nasa

Le recul alarmant de la Caspienne, plus grande mer fermée du monde, entraîne des bouleversements écologiques, humains et géopolitiques dans toute cette zone aux confins de l’Europe. Les pays qui l’entourent semblent déterminés à agir, mais leur réaction risque d’être trop lente face à ce changement très rapide.


C’était autrefois un refuge pour les flamants, les esturgeons et des milliers de phoques. Mais les eaux qui reculent rapidement transforment la côte nord de la mer Caspienne en étendues arides de sable sec. Par endroits, la mer s’est retirée de plus de 50 km. Les zones humides deviennent des déserts, les ports de pêche se retrouvent à sec, et les compagnies pétrolières draguent des chenaux toujours plus longs pour atteindre leurs installations offshore.

Le changement climatique est à l’origine de ce déclin spectaculaire de la plus grande mer fermée du monde. Située à la frontière entre l’Europe et l’Asie centrale, la mer Caspienne est entourée par l’Azerbaïdjan, l’Iran, le Kazakhstan, la Russie et le Turkménistan, et fait vivre environ 15 millions de personnes.

La Caspienne est un centre de pêche, de navigation et de production de pétrole et de gaz, et son importance géopolitique est croissante, puisqu’elle se trouve à la croisée des intérêts des grandes puissances mondiales. À mesure que la mer s’appauvrit en profondeur, les gouvernements sont confrontés au défi crucial de maintenir les industries et leurs moyens de subsistance, tout en protégeant les écosystèmes uniques qui les soutiennent.

Je me rends sur la Caspienne depuis plus de vingt ans, pour collaborer avec des chercheurs locaux afin d’étudier le phoque de la Caspienne, une espèce unique et menacée, et soutenir sa conservation. Dans les années 2000, l’extrême nord-est de la mer formait une mosaïque de roselières, de vasières et de chenaux peu profonds grouillants de vie, offrant des habitats aux poissons en frai, aux oiseaux migrateurs et à des dizaines de milliers de phoques qui s’y rassemblaient au printemps pour muer.

Aujourd’hui, ces lieux sauvages et reculés où nous capturions des phoques pour des études de suivi par satellite sont devenus des terres sèches, en transition vers le désert à mesure que la mer se retire, et la même histoire se répète pour d’autres zones humides autour de la mer. Cette expérience fait écho à celle des communautés côtières, qui voient, année après année, l’eau s’éloigner de leurs villes, de leurs quais de pêche et de leurs ports, laissant les infrastructures échouées sur des terres nouvellement asséchées, et les habitants inquiets pour l’avenir.

Des phoques et des cartes satellite
Haut : Phoques de la Caspienne parmi les roselières de la baie de Komsomol (ombrée en orange sur les images satellites), avril 2011. Bas : Étendue du recul côtier dans le nord-est de la mer Caspienne entre 2001 et 2024. Images satellites de NASA Worldview.
(Phoque : Simon Goodman, University of Leeds ; Image satellite de la Nasa)

Une mer en retrait

Le niveau de la mer Caspienne a toujours fluctué, mais l’ampleur des changements récents est sans précédent. Depuis le début de ce siècle, le niveau de l’eau a baissé d’environ 6 cm par an, avec des chutes allant jusqu’à 30 cm par an depuis 2020. En juillet 2025, des scientifiques russes ont annoncé que la mer était descendue en dessous du niveau minimum précédent enregistré depuis le début des mesures instrumentales.

Au cours du XXe siècle, les variations étaient dues à une combinaison de facteurs naturels et de détournements d’eau par l’homme pour l’agriculture et l’industrie, mais aujourd’hui, le réchauffement climatique est le principal moteur du déclin. Il peut sembler inconcevable qu’une masse d’eau aussi vaste que la Caspienne soit menacée, mais dans un climat plus chaud, le débit d’eau entrant dans la mer par les rivières et les précipitations diminue, et il est désormais dépassé par l’augmentation de l’évaporation à la surface de la mer.

Même si le réchauffement climatique est limité à l’objectif de 2 °C fixé par l’accord de Paris, le niveau de l’eau devrait baisser jusqu’à dix mètres par rapport au littoral de 2010. Avec la trajectoire actuelle des émissions mondiales de gaz à effet de serre, le déclin pourrait atteindre 18 mètres, soit environ la hauteur d’un immeuble de six étages.

Comme le nord de la Caspienne est peu profond –, une grande partie n’atteint qu’environ cinq mètres de profondeur – de petites diminutions de niveau entraînent d’immenses pertes de surface. Dans une recherche récente, mes collègues et moi avons montré qu’un déclin optimiste de dix mètres mettrait à découvert 112 000 kilomètres carrés de fond marin – une superficie plus grande que l’Islande.

Ce qui est en jeu

Les conséquences écologiques seraient dramatiques. Quatre des dix types d’écosystèmes uniques à la mer Caspienne disparaîtraient complètement. Le phoque de la Caspienne, une espèce menacée, pourrait perdre jusqu’à 81 % de son habitat de reproduction actuel, et l’esturgeon de la Caspienne perdrait l’accès à des zones de frai essentielles.

Un bébé phoque et des cartes
Haut : Un jeune phoque de la Caspienne abrité près d’une crête de glace. Bas : Réduction potentielle de l’habitat de reproduction du phoque de la Caspienne, selon différents scénarios de baisse du niveau de l’eau. Avec un déclin de cinq mètres, la perte pourrait atteindre 81 %.
Phoque : Central-Asian Institute of Environmental Research ; Cartes : Court et al. 2025

Comme lors de la catastrophe de la mer d’Aral, où un autre immense lac d’Asie centrale a presque totalement disparu, des poussières toxiques issues du fond marin exposé seraient libérées, avec de graves risques pour la santé.

Des millions de personnes risquent d’être déplacées à mesure que la mer se retire, ou de se retrouver confrontées à des conditions de vie fortement dégradées. Le seul lien de la mer avec le réseau maritime mondial passe par le delta de la Volga (qui se jette dans la Caspienne), puis par un canal en amont reliant le Don, offrant des connexions vers la mer Noire, la Méditerranée et d’autres systèmes fluviaux. Mais la Volga est déjà confrontée à une réduction de sa profondeur.

Des ports comme Aktau au Kazakhstan et Bakou en Azerbaïdjan doivent être dragués simplement pour pouvoir continuer à fonctionner. De même, les compagnies pétrolières et gazières doivent creuser de longs chenaux vers leurs installations offshore dans le nord de la Caspienne.

Les coûts déjà engagés pour protéger les intérêts humains se chiffrent en milliards de dollars, et ils ne feront qu’augmenter. La Caspienne est au cœur du « corridor médian », une route commerciale reliant la Chine à l’Europe. À mesure que le niveau de l’eau baisse, les cargaisons maritimes doivent être réduites, les coûts augmentent, et les villes comme les infrastructures risquent de se retrouver isolées, à des dizaines voire des centaines de kilomètres de la mer.

Une course contre la montre

Les pays riverains de la Caspienne doivent s’adapter, en déplaçant des ports et en creusant de nouvelles voies de navigation. Mais ces mesures risquent d’entrer en conflit avec les objectifs de conservation. Par exemple, il est prévu de draguer un nouveau grand chenal de navigation à travers le « seuil de l’Oural » dans le nord de la Caspienne. Mais il s’agit d’une zone importante pour la reproduction des phoques, leur migration et leur alimentation, et ce sera une zone vitale pour l’adaptation des écosystèmes à mesure que la mer se retire.

Comme le rythme du changement est si rapide, les aires protégées aux frontières fixes risquent de devenir obsolètes. Ce qu’il faut, c’est une approche intégrée et prospective pour établir un plan à l’échelle de toute la région. Si les zones où les écosystèmes devront s’adapter au changement climatique sont cartographiées et protégées dès maintenant, les planificateurs et décideurs politiques seront mieux à même de faire en sorte que les projets d’infrastructures évitent ou minimisent de nouveaux dommages.

Pour ce faire, les pays de la Caspienne devront investir dans le suivi de la biodiversité et dans l’expertise en matière de planification, tout en coordonnant leurs actions entre cinq pays différents aux priorités diverses. Les pays de la Caspienne reconnaissent déjà les risques existentiels et ont commencé à conclure des accords intergouvernementaux pour faire face à la crise. Mais le rythme du déclin pourrait dépasser celui de la coopération politique.

L’importance écologique, climatique et géopolitique de la mer Caspienne fait que son sort dépasse largement ses rivages en recul. Elle constitue une étude de cas essentielle sur la manière dont le changement climatique transforme les grandes étendues d’eau intérieures à travers le monde, du lac Titicaca (entre le Pérou et la Bolivie) au lac Tchad (à la frontière entre le Niger, le Nigeria, le Cameroun et le Tchad). La question est de savoir si les gouvernements pourront agir assez vite pour protéger à la fois les populations et la nature de cette mer en mutation rapide.

The Conversation

Simon Goodman a conseillé le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) sur la conservation du phoque de la Caspienne et a par le passé mené des recherches et conseillé des entreprises pétrolières et gazières de la région sur la façon de réduire leur impact sur ces animaux. Ses travaux récents n’ont pas été financés par l’industrie ni liés à elle. Il est coprésident du groupe de spécialistes des pinnipèdes de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

ref. La plus grande mer intérieure du monde rétrécit rapidement sous l’effet du changement climatique – https://theconversation.com/la-plus-grande-mer-interieure-du-monde-retrecit-rapidement-sous-leffet-du-changement-climatique-265446

Repenser les examens pour aider les étudiants à progresser : l’évaluation universitaire comme dialogue

Source: The Conversation – in French – By Hela Hassen, Lecturer in Marketing, Kedge Business School

Pour que les devoirs sur table et les notes soient de réels outils de progression pour les étudiants, il ne suffit pas de rendre publiques les grilles d’évaluation. Encore faut-il s’assurer que les étudiants en comprennent bien les enjeux et la mise en œuvre. Explication à partir d’une recherche-action dans une université britannique.


« Travail superficiel », « manque de rigueur » ou encore « absence de pensée critique »… De telles observations, relevées sur des copies d’étudiants, restent floues et sont souvent perçues comme arbitraires.

Si l’enjeu d’une évaluation est de permettre aux étudiants de comprendre leurs lacunes pour progresser, ne faudrait-il pas envisager une autre orientation et privilégier le dialogue ?

Discuter des notes avant de rendre une copie

Nombre d’universités tentent de mettre l’accent sur des modalités d’évaluation plus transparentes, incluant des grilles de critères à respecter afin d’obtenir la note attendue. La formulation des attendus demeure néanmoins souvent opaque et ces grilles restent mal comprises ou voire ignorées par les étudiants. Des expressions comme « démontrez une compréhension approfondie » ou « utilisez des sources pertinentes » peuvent sembler évidentes aux enseignants. Mais elles ne le sont pas toujours pour les étudiants, surtout s’il s’agit de les traduire en actions concrètes.

En France, un rapport du comité d’évaluation de l’enseignement supérieur souligne que l’évaluation reste bien souvent trop floue, disparate et peu en phase avec les compétences visées par les formations. Il appelle à un ciblage plus clair et collectif des pratiques d’examen par les universités.

Lorsque les évaluations sont multiples (dans des contextes de cours massifiés et de délais courts par exemple), les retours se transforment rapidement en simple procédure administrative, c’est-à-dire quelques lignes copiées-collées, et perdent leur fonction pédagogique.

Une recherche-action menée dans une université britannique a testé une alternative : organiser des temps de dialogue autour des grilles d’évaluation, en amont des rendus de devoirs des étudiants puis après la restitution des notes. Plutôt que de découvrir les attendus une fois leur copie notée, les étudiants ont pu poser leurs questions à l’avance, commenter les termes ambigus, et co-construire une compréhension de ce qui était attendu.

Les discussions entre étudiants et professeurs ont permis de clarifier des notions souvent floues : qu’est-ce qu’un raisonnement rigoureux ? Comment différencier un travail « bon » d’un travail « excellent » ? L’objectif de ces échanges n’était pas de simplifier les exigences, mais de traduire les attentes dans un langage clair, afin de placer les étudiants au centre du processus d’évaluation et en les rendant pleinement acteurs de leur apprentissage.

Mieux comprendre pour réussir

Les résultats ont été probants : les étudiants qui ont participé à ces dialogues ont obtenu de meilleures notes. Tous ont validé leurs modules, certains ont même obtenu suite à cette expérience les meilleurs résultats qu’ils aient eus depuis le début d’année. Mais au-delà des notes, le plus frappant a été le changement d’attitude des étudiants : ils ont manifesté moins d’anxiété, plus d’engagements, une meilleure compréhension des attentes.

Cette approche repose sur un principe simple, mais souvent oublié : le feedback est une conversation, non un verdict. Cela rejoint les travaux de chercheurs comme David Carless, qui défendent l’idée que l’évaluation doit être un pur moment d’apprentissage et non une fin en soi. Or, pour cela, encore faut-il encore que les étudiants puissent échanger avec l’enseignant. L’évaluation cesse alors d’être un outil de tri, pour devenir un levier de progression.

Au lieu d’envoyer des commentaires impersonnels, pourquoi ne pas organiser un atelier, une discussion collective, une relecture croisée ? Ce n’est pas une question de temps supplémentaire, mais de changement de posture : passer d’un modèle descendant à une relation co-constructive entre l’enseignant et l’étudiant.

Évaluer à l’heure de l’IA

Avec la montée en puissance des outils comme ChatGPT, une inquiétude s’installe et un nombre important d’universités s’interrogent : « Comment savoir qui a rédigé ce devoir ? », « Faut-il multiplier les contrôles, mieux les surveiller ou sanctionner ? » Une autre stratégie consiste à assortir toute évaluation d’un échange mutuel entre professeur et étudiant.

Des chercheurs stipulent qu’encadrer plutôt qu’interdire l’IA apparaît comme la solution la plus équilibrée pour préserver l’éthique tout en encourageant l’innovation pédagogique. Une évaluation ouverte ou un dialogue, où les critères sont explicités, discutés et interprétés mutuellement, s’inscrit parfaitement dans cette démarche : elle protège contre la tricherie, tout en valorisant l’autonomie de l’étudiant.

Quand l’étudiant sait qu’il devra expliquer sa démarche, discuter ses choix, relier son travail aux critères attendus, il devient plus difficile de simplement copier une production générée par une IA. Le dialogue devient alors un outil anti-triche naturel, parce qu’il repose sur une compréhension vivante du savoir, pas sur la restitution mécanique d’un résultat. L’évaluation ouverte ou dialogue n’est donc pas seulement plus juste, elle est aussi plus résistante aux dérives technologiques.

Le dialogue autour de l’évaluation peut être un rempart naturel contre les dérives de l’IA, à condition que ce dernier soit préparé en amont, ciblé sur les apprentissages et porteur d’objectifs pédagogiques clairs. Il doit offrir à chacun les mêmes chances de participation, dans un climat à la fois détendu et exigeant. L’enjeu n’est pas seulement de discuter des notes, mais de permettre à l’étudiant de comprendre, progresser, valoriser ses compétences et ainsi de capitaliser ses acquis.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Repenser les examens pour aider les étudiants à progresser : l’évaluation universitaire comme dialogue – https://theconversation.com/repenser-les-examens-pour-aider-les-etudiants-a-progresser-levaluation-universitaire-comme-dialogue-258833

Le labubu, la peluche virale qui explique comment naissent (et disparaissent) les tendances

Source: The Conversation – in French – By Sandra Bravo Durán, Socióloga y Doctora en Creatividad Aplicada, UDIT – Universidad de Diseño, Innovación y Tecnología

Le labubu, vendu dans des boîtes surprises, est un petit monstre de consommation qui déchaîne les foules. Mais pour combien de temps ? Sandra Bravo Durán, CC BY

Popularisé par les réseaux sociaux et des stars internationales, comme Lisa du groupe de K-pop Blackpink, Rihanna ou Dua Lipa, le labubu, une petite peluche fabriquée en Chine, s’arrache aux quatre coins du monde. La labubumania incarne à elle seule la mécanique des tendances au XXIe siècle.


Il y quelques semaines, par curiosité, je suis entré dans un magasin Pop Mart dans un centre commercial de Kuala Lumpur (Malaisie). Je ne savais pas que j’étais sur le point d’assister à une scène sociologiquement fascinante : des adultes et des adolescents secouant des boîtes fermées, essayant de deviner quel personnage ils allaient obtenir en fonction du poids ou de la forme. Ils regardaient les vitrines, murmuraient des noms, comparaient les modèles avec l’excitation de ceux qui s’apprêtent à acheter bien plus qu’un simple jouet. Tous cherchaient la même chose : un labubu. Mais personne ne savait s’il obtiendrait celui qu’il désirait.

Cette petite figurine aux oreilles pointues, sourire espiègle et grands yeux hallucinés n’était pas seulement un jouet en vinyle. C’était un symbole. Un objet de désir. Et aussi une illustration parfaite pour comprendre comment fonctionnent les tendances au XXIe siècle.

De monstre de niche à star virale

Labubu est né en 2015 de l’imagination de l’artiste hongkongais Kasing Lung, dans l’univers de The Monsters. Pendant des années, il est resté un personnage marginal, apprécié par les fans de l’art toy et du design underground asiatique. Tout a changé lorsque Pop Mart a acquis les droits et l’a transformé en phénomène mondial : des centaines de versions, des collaborations avec des marques de luxe, éditions limitées et un système de vente en boîtes surprises (blind boxes) qui ne permettent pas de voir leur contenu, ont transformé l’achat de labubus en un petit rituel de hasard et de suspens.

Le véritable boom a eu lieu en avril 2025, lorsque la chanteuse thaïlandaise Lisa, qui compte plus de 100 millions d’abonnés sur Instagram et est membre du groupe féminin de k-pop Blackpink, a publié sur le réseau social une photo d’elle avec plusieurs labubus accrochés à son sac à main. Rihanna et Dua Lipa ont suivi, la photo est devenue virale sur TikTok et des millions de fans ont surgi dans le monde entier. Labubu est passé d’un produit de niche à un produit viral. D’une nouveauté à une mode. D’un objet à un phénomène.

Mais comment cela se produit-il ? Comment quelque chose d’aussi spécifique et rare peut-il devenir un objet de désir pour des millions de personnes à travers le monde ?

Quand l’innovation se comporte comme la matière

Dans ma thèse de doctorat, j’ai proposé une théorie interdisciplinaire inspirée de l’idée de modernité liquide développée par le philosophe polono-britannique Zygmunt Bauman et du comportement des liquides et des gaz, tant au repos qu’en mouvement (la mécanique des fluides). Je suggère que l’innovation est la matière dont est faite la mode. Et comme toute matière, elle peut se trouver dans trois états : solide, liquide et gazeux.

À son tour, l’innovation peut se trouver dans trois phases : nouveauté, tendance et mode. Ce parallélisme n’est pas métaphorique, mais structurel. Tout comme l’eau change d’état en fonction de la température et de la pression, les innovations se transforment également en fonction du contexte social, culturel et économique.

La nouveauté est l’état solide : elle a une forme, elle est dense, statique et circule entre quelques personnes. Selon la théorie de la diffusion des innovations, développée au milieu des années 60 par le sociologue américain Everett Rogers, cette étape correspond aux innovateurs. Il s’agit d’une proposition à forte valeur symbolique, mais sans diffusion massive.

Lorsqu’elle commence à se répandre, elle devient une tendance et se liquéfie : elle circule, s’adapte, relie les communautés. C’est à ce stade qu’apparaissent les « early adopters », une expression qui désigne les individus qui ont pour habitude d’acheter quasiment systématiquement les nouveaux produits dans une catégorie de produit donnée. C’est le moment où l’idée commence à faire l’objet de discussions.

Lorsqu’elle atteint le point de fusion, elle franchit le gouffre de Moore : la fracture critique dans le cycle d’adoption d’un produit innovant. Ses premiers utilisateurs sont généralement des fans de nouveautés, à l’affût de toute innovation pour la tester. En revanche, le marché de masse ne franchit le cap que lorsque l’innovation a déjà été testée et validée par d’autres.

Dans la viralité des modes ou l’adoption des dernières innovations, une fois le fossé franchi, il existe un point critique (tipping point) où la contagion est déjà

très difficile à arrêter. Elle entre dans le mainstream ou le marché de masse et se transforme en mode : elle passe à l’état gazeux, se généralise, perd de sa densité, devient omniprésente… jusqu’à s’évaporer.

Ce processus est cyclique. De nombreuses innovations restent figées. D’autres ne se consolident jamais et ne circulent pas. Certaines s’évanouissent rapidement, presque aussitôt qu’elles apparaissent. Le désir et l’innovation, comme la matière, ont besoin de conditions pour se maintenir.

Qui décide de ce que nous désirons (et pour combien de temps)

Le Labubu a traversé toutes ces phases. Il a commencé comme une figure marginale (solide), est devenu tendance en touchant de nouveaux publics (liquide) et a atteint l’état gazeux en devenant viral à l’échelle mondiale.

Les labubus sont sur TikTok, ornent des sacs à main de luxe et font l’objet d’articles de presse. Ce qui était au départ un symbole de distinction est en train de devenir un brouhaha visuel. Un signe que le cycle touche à sa fin. Et qu’un autre est peut-être sur le point de commencer.

Mais les tendances ne changent pas d’elles-mêmes. Tout comme l’eau a besoin de changement de températures et de pressions pour se transformer, les modes répondent également à des stimuli externes. Dans ce cas : les marques, les algorithmes, les consommateurs et les influenceurs.

La température culturelle est générée par les campagnes, les lancements, le contenu visuel. La pression symbolique provient du désir collectif : la communauté qui reproduit les gestes, les fans qui recherchent l’objet, l’envie d’appartenir.

Et puis, il y a des forces motrices, comme les influenceurs, qui agitent le système de l’intérieur, validant certaines tendances et en écartant d’autres.

« Je suis comme ça »

Aujourd’hui, la visibilité ne dépend pas tant de ce que l’on est, mais du nombre de fois où l’on peut être partagé. C’est ainsi qu’émergent ce que j’appelle les micro-identités liquides : des façons rapides et flexibles de dire « Je suis comme ça » dans une culture où ce moi est mutable, partagé, esthétique et performatif.

Comme l’explique le sociologue britannique Anthony Giddens, dans la société actuelle, en modernité tardive, le moi devient un projet réflexif, construit à partir des images, des choix et des récits disponibles.

Et dans un monde qui, selon les termes du philosophe coréen et lauréat du prix Princesse des Asturies 2025 Byung-Chul Han, « récompense la visibilité et la performance constante », chaque tendance devient un masque provisoire. Un labubu n’est pas seulement un objet : il représente l’appartenance, l’affection partagée, voire un langage générationnel.

Dans cet écosystème volatile, nous sommes des corps flottant dans un fluide symbolique : nous nous poussons, nous nous heurtons, nous changeons de forme… au rythme du marché.

Du battage médiatique au vide : flotter, saturer, disparaître

Le format de la boîte surprise (« blind box ») ajoute également une dimension émotionnelle : nous n’achetons pas seulement un objet, mais aussi l’expérience même de désirer, d’espérer, de tenter sa chance. Dans une culture saturée de prédictions algorithmiques, le hasard introduit une touche de mystère. Pour le philosophe français Roland Barthes, la mode est un langage. Aujourd’hui, nous pourrions dire que ce langage s’exprime avant tout sur le plan émotionnel.

Les boîtes surprises ne permettent pas de voir ce qu’elles contiennent, ce qui ajoute de l’émotion à l’achat.
Sandra Bravo

Mais ce langage obéit également à des lois physiques. Le principe d’Archimède dit qu’un corps immergé dans un fluide déplace un volume équivalent. Il en va de même dans la mode : lorsqu’une tendance s’impose, une autre est évincée. Le marché symbolique n’est pas infini. Seul ce qui parvient à supplanter une autre esthétique peut flotter. En devenant populaires, les labubu ont remplacé les figures kawaii telles que Molly ou Sonny Angel.

Et comme tout gaz, la hype a tendance à se dissiper. La surexposition épuise le désir. Des copies apparaissent, le mystère disparaît, la saturation s’installe. Et alors, le cycle recommence : nouvelles versions, plus de pression, hausse de la température.

Le mystère de ce qui arrive (et disparaît)

Wang Ning, fondateur et directeur général de Pop Mart, a su lire le point de fusion exact de ces objets. En 2025, après avoir ajouté 20 milliards de dollars à sa fortune grâce à la viralité de Labubu, il est apparu dans les classements comme le 79e homme le plus riche du monde. Car comprendre le quand, plutôt que le quoi, reste le véritable pouvoir.

Ce modèle de « mode liquide » ne cherche pas à expliquer les caprices esthétiques, mais à révéler le processus par lequel une innovation naît, se développe et finit par disparaître. Car les tendances, même si elles semblent imprévisibles, ont aussi une structure. Elles ne flottent pas au hasard : elles changent d’état en fonction de la pression du désir collectif et de la température culturelle qui les entoure.

Le véritable défi pour les marques n’est pas de détecter la nouveauté, mais de savoir à quel stade du cycle elle se trouve. Est-elle encore solide et marginale, avec un risque élevé de disparaître sans avoir transcendé ? Est-elle déjà en phase liquide, gagnant en popularité ? Ou est-elle déjà gazeuse, omniprésente mais sur le point de s’évaporer ?

À quel stade du cycle nous trouvons-nous ? La fièvre des labubus a-t-elle déjà atteint son point de saturation et tend-elle à s’évaporer ?
Sandra Bravo

Pour les consommateurs, leur position sur cette courbe dépend du risque qu’ils sont prêts à prendre. Certains adoptent ce qui deviendra une mode avant même qu’elle ait un nom. D’autres attendent qu’elle soit sûre, validée, presque obligatoire. Et entre les deux, des millions de micro-identités apparaissent et disparaissent comme une flamme.

Le labubu ne fait pas exception. C’est un cas parfait : né comme une curiosité, il s’est répandu comme une tendance et a explosé comme une mode. Aujourd’hui, il flotte partout. Mais il se peut aussi que sa présence commence bientôt à se dissiper.

The Conversation

Sandra Bravo Durán ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le labubu, la peluche virale qui explique comment naissent (et disparaissent) les tendances – https://theconversation.com/le-labubu-la-peluche-virale-qui-explique-comment-naissent-et-disparaissent-les-tendances-265448

Pourquoi tout le monde n’a pas le sens de l’orientation

Source: The Conversation – in French – By Atlas Thébault Guiochon, Ingénieur·e en neurosciences cognitives et Enseignant·e, Université Lumière Lyon 2

Certains se perdent plus facilement que d’autres. Samuele Errico Piccarini, Unsplash, CC BY-SA

Vous êtes plutôt du genre à vous repérer partout dès la première fois, ou à encore sortir le GPS après plusieurs années dans le même quartier ? Ah ! le fameux « sens de l’orientation » ! On entend souvent que les femmes en manqueraient, tandis que les hommes posséderaient « un GPS intégré ». Mais la réalité est beaucoup plus subtile… Alors, d’où vient ce « sens de l’orientation », et pourquoi diffère-t-il tant d’une personne à l’autre ?


Vous marchez dans la rue à la recherche de l’adresse que votre amie vous a donnée… mais qu’est-ce qui se passe dans votre cerveau à ce moment-là ? La navigation spatiale mobilise un véritable orchestre de nombreuses fonctions cognitives.

D’un côté, des processus dits de « haut niveau » : localiser son corps dans l’espace, se représenter mentalement un environnement, utiliser sa mémoire, planifier un itinéraire ou encore maintenir un objectif. De l’autre, des processus plus automatiques prennent le relais : avancer, ralentir, tourner… sans même y penser.

En réalité, le « sens de l’orientation » n’est pas une capacité unique, mais un ensemble de tâches coordonnées, réparties entre différentes zones du cerveau, qui travaillent de concert pour que vous arriviez à bon port.

Le cerveau cartographe

S’il existe bien une structure cérébrale particulièrement impliquée, c’est l’hippocampe. Cette structure jumelle, une par hémisphère, possède une forme allongée qui rappelle le poisson dont elle tire son nom.

deux vues du cerveau humain pour localiser l’hippocampe
L’hippocampe, en rouge.
Anatomography, via Wikipedia, CC BY-SA

Son rôle dans la navigation spatiale est souvent illustré par une étude devenue emblématique.

L’équipe de recherche s’intéressait à la plasticité cérébrale, cette capacité du cerveau à se réorganiser et à adapter ses connexions en fonction des apprentissages. Elle a alors remarqué que la partie postérieure de l’hippocampe des conducteurs et conductrices de taxi à Londres était plus développée que celle de personnes n’ayant pas à mémoriser le plan complexe de la ville et qui n’y naviguent pas au quotidien. Preuve, s’il en fallait, que notre cerveau s’adapte selon les expériences.

Le sens de l’orientation n’est pas inné

C’est une des questions qu’a voulu explorer Antoine Coutrot au sein d’une équipe internationale, en développant Sea Hero Quest, un jeu mobile conçu pour évaluer nos capacités de navigation. Le jeu a permis de collecter les données de plus de 2,5 millions de personnes à travers le monde, du jamais vu à cette échelle pour le domaine.

Les participant·e·s ne partageaient pas seulement leurs performances dans le jeu, mais fournissaient également des informations démographiques (âge, genre, niveau d’éducation, etc.), la ville dans laquelle iels avaient grandi, ou encore leurs habitudes de sommeil.

Alors, les hommes ont-ils vraiment « un GPS dans la tête » ? Pas tout à fait.

Les données révèlent bien une différence moyenne entre les sexes, mais cette différence est loin d’être universelle : elle varie en fonction du pays, et tend à disparaître dans ceux où l’égalité de genre est la plus forte. En Norvège ou en Finlande, l’écart est quasi nul, contrairement au Liban ou à l’Iran. Ce ne serait donc pas le sexe, mais les inégalités sociales et les stéréotypes culturels qui peuvent, à force, affecter la confiance des personnes en leur capacité à se repérer, et donc leurs performances réelles.

L’âge joue aussi un rôle : durant l’enfance, nous développons très tôt les compétences nécessaires à l’orientation et à la navigation spatiales. Après 60 ans, les capacités visuospatiales déclinent, tout comme le sens de l’orientation, qui repose, comme on l’a vu, sur de nombreuses fonctions cognitives.




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… mais façonné par l’environnement

L’endroit dans lequel on grandit semble également impliqué. Celles et ceux qui ont grandi dans de petits villages sont souvent plus à l’aise dans de grands espaces. À l’inverse, les citadin·e·s, habitué·e·s à tout avoir à quelques pas, se repèrent mieux dans les environnements denses et complexes.

La forme même de la ville, et plus précisément son niveau d’organisation (que l’on appelle parfois « entropie »), influence également nos capacités d’orientation. Certaines villes très organisées, aux rues bien alignées, comme de nombreuses villes états-uniennes, présentent une entropie faible. D’autres, comme Paris, Prague ou Rome, plus « désorganisées » à première vue, possèdent une entropie plus élevée. Et ce sont justement les personnes ayant grandi dans ces villes à forte entropie qui semblent développer un meilleur sens de l’orientation.

Même l’âge auquel on apprend à conduire peut jouer. Les adolescent·e·s qui prennent le volant avant 18 ans semblent mieux se repérer que celles et ceux qui s’y mettent plus tard. Une exposition plus précoce à la navigation en autonomie sans aide extérieure (adulte, GPS…) pourrait donc renforcer ces compétences.

En somme, ce qu’on appelle le sens de l’orientation n’est pas prédéfini. Il se construit au fil des expériences, de l’environnement, et des apprentissages.

The Conversation

Atlas Thébault Guiochon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi tout le monde n’a pas le sens de l’orientation – https://theconversation.com/pourquoi-tout-le-monde-na-pas-le-sens-de-lorientation-264629