Le désir de maternité des jeunes chercheuses face à la précarité : se lancer, reporter ou avorter ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Marie Janot Caminade, Docteure en science politique, chercheuse à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Louise Bourgoin interprète le rôle d’une doctorante en philo face aux défis de la maternité dans le film _Un heureux événement_ (2011), de Rémi Bezançon . Mandarin Cinéma/Gaumont/France 2 Cinéma/Scope Pictures/RTBF/Allociné

Comment concilier le désir de réussir une carrière scientifique avec un projet de maternité ? Alors que l’accès à un poste stable dans le domaine de la recherche ressemble à un parcours d’obstacles, ce dilemme expose les jeunes docteures à des souffrances qui témoignent d’une forme de violence symbolique. Explications à partir d’une enquête de terrain.


En 2024, Emmanuel Macron a affirmé la nécessité d’un « réarmement démographique » pour contrer la baisse de la natalité en France. En réaction, les associations féministes ont dénoncé – à juste titre – une tentative de réappropriation du corps des femmes par le pouvoir politique. Elles rappellent ainsi un slogan féministe des années 1970 : « Mon corps, mon choix. »

En plus de correspondre à un retour en arrière dangereux pour les droits des femmes, la déclaration du président nie l’existence de réalités socioéconomiques et professionnelles particulières. C’est ce que montre l’enquête que j’ai menée auprès d’une quinzaine de chercheuses non titulaires de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) à propos de leur désir d’enfant.

Nos entretiens révèlent à quel point la précarité économique, l’instabilité professionnelle, l’incertitude de la titularisation, le surmenage et l’anxiété que ces jeunes femmes peuvent vivre sont des obstacles à leur projet de maternité et, par conséquent, à leur pleine liberté de disposer de leurs corps.

Une femme et une chercheuse totales

En tant que femmes, la société incite les doctorantes et jeunes docteures à être performantes à tous les niveaux. Elles doivent être des « femmes totales », à savoir des professionnelles efficaces, des conjointes attentives et des mères dévouées. Dans cet idéal, la maternité est effectivement présentée comme une condition de l’épanouissement des femmes.

En tant que non titulaires, les jeunes chercheuses vivent l’injonction à devenir des femmes totales dans un cadre professionnel particulièrement contraignant. Depuis les années 1980, les choix politiques opérés précarisent le personnel universitaire. Comme en témoigne Thomas Porcher dans le Vacataire (2025), ces décisions ont des conséquences très concrètes sur les jeunes chercheuses et chercheurs : elles les incitent à travailler beaucoup, souvent à titre gratuit. Dans l’espoir d’être un jour titularisés, ils et elles doivent produire une excellente thèse, participer à des événements scientifiques, écrire des articles, enchaîner les cours en vacation et développer leur réseau auprès des titulaires de l’ESR.

Si certaines et certains bénéficient de contrats à durée déterminée (doctoraux ou post-doctoraux), d’autres sont au chômage ou exercent un travail alimentaire à côté de leurs activités de recherche effectuées à titre gratuit.

Or, les doctorantes ou jeunes docteures ont-elles les mêmes possibilités que les hommes à devenir des chercheuses totales quand elles doivent en plus répondre à l’injonction à devenir des femmes totales ? Pour Maya, jeune docteure en sciences humaines et sociales (SHS), la réponse est claire :

« Il est évident que les processus de titularisation dans l’ESR (du moins en SHS) sont favorables aux hommes, alors même qu’il y a plus de femmes doctorantes dans ces matières. À mon sens, il faudrait comparer le temps moyen qu’une femme peut accorder à la recherche quand elle se tape chez elle la plupart des tâches domestiques, voire parentales quand elle est mère, et le temps dont dispose un homme. »

Si Maya verbalise les inégalités entre les hommes et les femmes non titulaires de l’ESR, les autres femmes qui ont un désir d’enfant semblent les avoir intériorisées sans y faire explicitement référence. Cela est particulièrement le cas des femmes en fin de thèse ou qui viennent de soutenir celle-ci en SHS ou en lettres. Selon un rapport du Sénat – un peu daté (2001) –, l’âge médian en fin de doctorat dans ces disciplines se situe autour de 29,9 ans. Cet âge s’approche de l’âge moyen des femmes au premier enfant en France, estimé à 29,1 ans.




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À cette étape de la carrière des doctorantes ou jeunes docteures, les injonctions à devenir une femme et une chercheuse totales entrent alors en contradiction. Celles qui ont un projet de maternité se retrouvent face à un dilemme, vécu généralement avec angoisse : doit-on attendre d’être titularisée pour avoir un enfant ou concrétiser ce projet avant la titularisation ?

Avoir un enfant : se lancer ou patienter

Certaines doctorantes et jeunes docteures, que je nomme les « patientes », choisissent de reporter leur projet de maternité jusqu’à la titularisation. Pour elles, la maternité pourrait être un frein à la productivité attendue dans le monde universitaire et scientifique. Leur raisonnement est stratégique : elles souhaitent d’abord obtenir une position professionnelle solide pour accueillir ensuite un enfant.

Néanmoins, cette patience peut devenir une véritable source de souffrance. Le témoignage de Jeanne, docteure en science politique depuis 2020, toujours en attente de sa titularisation, l’illustre bien. La jeune femme explique l’angoisse qu’elle ressent du fait des injonctions à devenir une femme et une chercheuse totales :

« Quand j’étais en thèse, j’avais ce désir d’enfant très très fort. J’étais en couple depuis quatre ans avec un homme qui voulait aussi un enfant. On en parlait sérieusement, mais je préférais attendre d’être recrutée. Maintenant, je vais avoir 36 ans, je suis sans mec, car nous nous sommes séparés il y a peu. Je suis toujours sans poste et sans garantie d’en avoir un, un jour. Ça me déprime, car j’ai l’impression d’avoir loupé le coche aussi bien dans ma vie professionnelle que personnelle. »

À l’inverse des « patientes », certaines jeunes chercheuses choisissent d’avoir un enfant en fin de thèse. Je les surnomme ici « celles qui se lancent ». Leur logique repose sur ce qu’elles qualifient de « lucidité » : leur carrière académique étant précaire et incertaine, elles pensent qu’il est illusoire d’attendre le bon moment pour avoir un enfant.

La maternité devient ainsi un projet qu’elles décident de ne plus différer. Dans certains cas, ce projet apparaît même comme un moyen de trouver une forme de stabilité que le monde universitaire ne leur garantit pas, à l’image de l’investissement accru des vacataires dans leurs relations de couple, décrit par Thomas Porcher. Doctorante en psychologie, Célia affirme :

« Depuis que je suis devenue mère, je me dis qu’il y a au moins un truc dans ma vie qui ne changera pas. »

Malgré cela, concrétiser son projet de maternité ne se fait pas sans crainte. Les femmes qui se lancent redoutent d’être perçues comme « moins investies » ou comme ayant « trahi » leur engagement scientifique. Ces angoisses sont alimentées par des récits ou des rumeurs bien connus dans l’ESR. Élodie me raconte ainsi :

« J’avais ultra peur d’annoncer ma grossesse à mon directeur de thèse. J’avais peur qu’il croie que je cherchais un prétexte pour gagner du temps. Dans mon labo, une fille avait été blacklistée parce qu’elle était enceinte. Il y a des gens qui disaient qu’elle avait fait exprès pour repousser sa soutenance. »

Violence symbolique et genrée

Enfin, un troisième groupe de jeunes chercheuses – que je qualifie d’« hésitantes » – se situe entre celles qui se lancent et les patientes. Leur hésitation se traduit dans leurs corps : certaines arrêtent la contraception, tombent enceintes puis choisissent d’avorter. Cela a été mon cas, mais aussi celui d’une doctorante que j’ai rencontrée. Celle-ci me confie avoir vécu trois interruptions volontaires de grossesse au cours de sa thèse :

« J’avais très envie d’un enfant. Dès que je tombais enceinte, j’étais heureuse comme tout. Mais mon entourage me dissuadait sans cesse : “Attends la fin de ta thèse, ce sera trop compliqué avec un enfant. Tu vas avoir trop de trucs à faire, c’est impossible”… À chaque fois, je me suis laissée convaincre que c’était en effet la meilleure des solutions et puis, au bout de la troisième fois, à 32 ans, j’ai dit “Stop”. Merde, j’ai le droit de faire ce que je veux de mon corps : dans les autres milieux pros, les femmes se sentent-elles aussi obligées d’avorter pour continuer à faire du travail gratos ? »

Le dilemme entre carrière scientifique et désir d’enfant ne se résout jamais facilement. Il témoigne d’une forme de violence symbolique et genrée que subissent les doctorantes et docteures non titulaires du fait des injonctions à devenir des chercheuses et des femmes totales. Ce dilemme se manifeste à travers ce qu’elles définissent dans tous les cas (désir d’enfant concrétisé, reporté ou avorté) comme des sacrifices « douloureux ».

Cet article n’a pas pour vocation de révéler les inégalités de genre que subissent les femmes de l’ESR qui sont ou qui aspirent à devenir mères. Il s’agit bien là de mettre au jour les obstacles que rencontre l’ensemble des femmes de l’ESR, peu importe si elles ont un désir d’enfant ou non.

En effet, pourquoi le projet de maternité est-il vécu par les femmes comme un potentiel obstacle à leur carrière académique, là où la paternité des jeunes chercheurs l’est moins ? Sans doute parce que les inégalités genrées qui sévissent dans la société se répercutent dans l’ESR, secteur déjà très fragilisé par la précarité.

The Conversation

Marie Janot Caminade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le désir de maternité des jeunes chercheuses face à la précarité : se lancer, reporter ou avorter ? – https://theconversation.com/le-desir-de-maternite-des-jeunes-chercheuses-face-a-la-precarite-se-lancer-reporter-ou-avorter-261714

Protéger les cultures sans pesticides grâce au langage olfactif des plantes

Source: The Conversation – France in French (2) – By Fiorucci Sébastien, Maître de conférences en chimie informatique et théorique, Université Côte d’Azur

Découvrez comment les plantes utilisent les odeurs pour se défendre contre les insectes nuisibles et comment les scientifiques cherchent à exploiter ces messages invisibles pour développer de nouvelles méthodes de protection des cultures plus respectueuses de l’environnement.


Bienvenue dans la jungle des odeurs où les plantes ne sont pas aussi innocentes qu’elles en ont l’air ! Quand certaines plantes sont attaquées par un prédateur, elles peuvent lancer un appel à l’aide olfactif. C’est le cas du maïs qui, lorsqu’il est attaqué par les chenilles de la légionnaire d’automne, un papillon causant des dégâts majeurs partout dans le monde, va produire des odeurs attractives pour un prédateur de la chenille : la guêpe Chelonus insularis. Ce petit insecte vient alors prêter main-forte aux plantes en détruisant les envahisseurs. Par exemple, l’alpha-copaène, odeur boisée utilisée en parfumerie, est un composé odorant clé de cette guerre olfactive.

Les plantes sont de vraies pros de la défense olfactive ! En plus d’appeler à l’aide les ennemis naturels des herbivores, elles ont d’autres tours dans leur sac. Certaines émettent des odeurs répulsives pour éloigner les insectes nuisibles, comme des odeurs de défense qui disent “n’approchez pas, je suis toxique !”. D’autres produisent des composés qui attirent les pollinisateurs, comme des odeurs de séduction qui disent “viens ici, j’ai du nectar pour toi !”. Les plantes peuvent même communiquer avec leurs voisines pour les avertir d’un danger imminent, comme un téléphone olfactif qui dit “attention, les insectes arrivent, préparez vos défenses !”.

Les plantes sont de vraies stratèges de la guerre olfactive, et cela sent bon pour la recherche ! Concrètement, comment les scientifiques travaillent-ils à exploiter ces messages invisibles pour développer de nouvelles méthodes de protection des cultures ?

Les pouvoirs olfactifs des plantes

Comme beaucoup d’êtres vivants, les plantes produisent des Composés Organiques Volatils (COV). Les COV sont des molécules qui s’évaporent facilement et sont libérées dans l’air, jouant un rôle clé dans la communication et la défense des plantes. Lorsque ces COV peuvent être perçus par des insectes, d’autres animaux ou même d’autres plantes, et influencent leurs comportements et interactions, on parle alors de composés sémio-chimiques. Et parmi ces composés sémio-chimiques, vous en connaissez peut-être une catégorie qu’on appelle les phéromones, très utilisés par les insectes. C’est un type de composé agissant comme un messager entre individus de la même espèce, permettant par exemple la reconnaissance d’un partenaire sexuel, agissant comme signal d’agrégation, d’alarme, ou encore de cohésion sociale. Les signaux des plantes sont nommés kairomones ou allomones, selon le bénéfice produit : les premiers sont utiles au receveur de l’information, les seconds à l’émetteur. Comprendre ces interactions chimiques peut nous aider à développer de nouvelles stratégies de gestion des populations d’insectes, plus ciblées et plus respectueuses de l’environnement que les méthodes conventionnelles à base d’insecticides de synthèse.

Des signaux olfactifs pour protéger les cultures

Et c’est ici que la recherche en écologie chimique entre en jeu. C’est la science qui étudie les interactions chimiques entre les organismes vivants et leur environnement.

Les scientifiques de ce domaine étudient ces interactions pour comprendre comment les plantes utilisent les COV pour influencer leur environnement. En analysant les odeurs émises par les plantes, ils peuvent identifier les molécules clés qui agissent sur le comportement des insectes. Les chercheurs développent ainsi des méthodes pour reproduire et amplifier les signaux chimiques des plantes, visant à tromper les insectes nuisibles.

Les pièges olfactifs à base d’odeurs attractives que vous avez peut-être dans votre jardin, ou les répulsifs que vous utilisez pour repousser moustiques, guêpes, frelons sont justement inspirés de la recherche en écologie chimique. Vous avez peut-être déjà tenté de vous débarrasser des mites alimentaires dans votre cuisine en utilisant des plaques de glue parfumées à la phéromone sexuelle de ce petit papillon dont les larves s’invitent dans nos farines, riz, pâtes ou fruits secs.

La recherche d’odeurs efficaces n’est cependant pas une mince affaire, vu l’immensité des signaux chimiques émis par les plantes. Une approche complémentaire que nous développons, appelée écologie chimique inverse, en permet un raccourci. Cette nouvelle approche se concentre sur le système de détection des insectes, et en particulier sur leurs « capteurs olfactifs », également appelés récepteurs olfactifs, qui se trouvent sur leurs organes sensoriels.

En comprenant comment ces récepteurs fonctionnent, nous pouvons précisément identifier ce qu’ils sont capables de détecter dans le vaste univers des COV de plantes, et des odeurs en général. Prenons pour exemple la noctuelle du coton qui, comme son nom ne l’indique pas, attaque en réalité une grande variété de cultures principalement dans le sud du Bassin méditerranéen et en Afrique, et représente aujourd’hui une menace invasive en France. L’étude d’un de ses récepteurs olfactifs nous a permis d’identifier de nouveaux attractifs insoupçonnés.

Cette compréhension fine permet de développer de nouvelles molécules capables de perturber de façon ciblée le fonctionnement naturel des récepteurs olfactifs clés et d’élargir le spectre de sémio-chimiques efficaces, sans perturber les insectes voisins. L’écologie chimique inverse permet ainsi d’accélérer le développement de méthodes de protection des cultures ciblées et plus respectueuses de l’environnement, tout en réduisant les impacts non intentionnels sur les autres espèces.

Nos projets de recherche exploitent ces connaissances à des fins appliquées en agriculture. Le projet ARDECO, par exemple, vise à développer une infrastructure nationale distribuée en écologie chimique pour anticiper le retrait de substances phytosanitaires et promouvoir des techniques alternatives pour la protection des cultures. Par ailleurs, le projet INVORIA, cherche à percer les mystères des récepteurs olfactifs des insectes en utilisant une approche innovante mêlant intelligence artificielle et expérimentation haut-débit. Les retombées attendues sont importantes pour la protection des cultures, mais aussi pour la santé humaine et animale, la pollinisation et la bioconservation.

En exploitant le pouvoir des odeurs, les scientifiques participent au développement d’alternatives prometteuses aux pesticides chimiques, contribuant ainsi à une agriculture plus durable et à la préservation de la biodiversité.

The Conversation

Sébastien Fiorucci a reçu des financements de l’ANR (ANR-16-CE21-0002 et ANR-25-CE20-2183), du CNRS (programme MITI 80|Prime), du Ministère de l’Agriculture et FranceAgriMer dans le cadre du Plan d’Action Stratégique PARSADA (PAEDP0924005531), et du programme “recherche à risque” EXPLOR’AE (ANR-24-RRII-0003), confié à INRAE par le Ministère de la Recherche et de l’enseignement supérieur et financé par France 2030.

Emmanuelle Jacquin-Joly a reçu des financements de l’ANR (ANR-20-CE20-003), du CNRS (programme MITI 80|Prime), du Ministère de l’Agriculture et FranceAgriMer dans le cadre du Plan d’Action Stratégique PARSADA (PAEDP0924005531), et du programme “recherche à risque” EXPLOR’AE (ANR-24-RRII-0003), confié à INRAE par le Ministère de la Recherche et de l’enseignement supérieur et financé par France 2030.

ref. Protéger les cultures sans pesticides grâce au langage olfactif des plantes – https://theconversation.com/proteger-les-cultures-sans-pesticides-grace-au-langage-olfactif-des-plantes-264168

Paracétamol et autisme : notre étude portant sur 2,5 millions d’enfants n’a révélé aucun lien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Renee Gardner, Principal Researcher, Department of Public Health Sciences, Karolinska Institutet

Selon Donald Trump, président des États-Unis, la prise de paracétamol pendant la grossesse serait liée à un risque accru d’autisme. La plus grande analyse statistique jamais menée sur le sujet, qui a porté sur les données de plus de 2,5 millions d’enfants, n’a pourtant trouvé aucune preuve d’un tel lien.


Le président des États-Unis, Donald Trump, a récemment affirmé que l’usage, pendant la grossesse, de paracétamol (un analgésique également appelé acétaminophène et commercialisé sous le nom de Tylenol aux États-Unis) expliquerait la hausse du nombre de diagnostics d’autisme. Il a suggéré que les femmes enceintes devraient « supporter sans traitement » la fièvre ou la douleur plutôt que d’utiliser ce médicament aux effets antalgique (contre la douleur) et antipyrétique (contre la fièvre).

Cette déclaration a suscité inquiétude et confusion dans le monde entier, mais il n’existe à l’heure actuelle aucune preuve scientifique solide pour étayer l’affirmation de Donald Trump. C’est notamment ce que révélaient nos propres travaux. Publiés en 2024, ils ont porté sur près de 2,5 millions de naissances en Suède. Pourtant, ils n’ont pas permis de mettre en évidence que l’emploi de paracétamol pendant la grossesse augmente le risque d’autisme chez l’enfant. Il s’agit de la plus vaste étude menée à ce jour sur le sujet.

Plus de 25 ans de données

Pour déterminer si cette molécule représente réellement un risque pendant la grossesse, nous avons utilisé les données contenues dans les registres nationaux de santé suédois, qui comptent parmi les plus complets au monde. Notre étude a suivi près de 2,5 millions d’enfants nés entre 1995 et 2019, sur une durée allant pour certains d’entre eux jusqu’a 26 ans.

En combinant les données de délivrance de prescriptions et les entretiens menés par les sages-femmes lors des visites prénatales, nous avons pu identifier les mères ayant déclaré utiliser du paracétamol (environ 7,5 % des femmes enceintes) et celles qui ont affirmé ne pas y avoir eu recours pendant leur grossesse.

Nous avons également veillé à prendre en compte les variables susceptibles d’influer sur les résultats de notre analyse statistique. Nous avons notamment considéré des facteurs tels que la fièvre ou la douleur, qui auraient pu inciter une mère à avoir eu recours au paracétamol lorsqu’elle était enceinte. L’objectif était de nous assurer que la comparaison entre les deux groupes s’avère réellement équitable.

Nous nous sommes ensuite intéressés aux problèmes neurodéveloppementaux des enfants – en particulier aux diagnostics d’autisme, de trouble de l’attention avec hyperactivité (TDAH) ou de déficience intellectuelle.

La force de notre étude vient de la possibilité, grâce à ces données, de comparer des fratries. Nous avons ainsi pu confronter les trajectoires d’enfants nés de la même mère, dans des cas où le paracétamol avait été utilisé pendant l’une des grossesses, mais pas au cours de l’autre. Nous avons ainsi étudié plus de 45 000 paires de frères et sœurs dont au moins l’un avait reçu un diagnostic d’autisme.

Ce dispositif fondé sur une comparaison intrafamiliale est puissant, car les frères et sœurs partagent une grande partie de leur patrimoine génétique et de leur environnement familial. En cas de troubles neurodéveloppementaux, il permet de distinguer si c’est bien le médicament lui-même qui est responsable des problèmes, ou s’il est plus probable que les anomalies soient plutôt dues à des caractéristiques familiales sous-jacentes ou à des affections dont souffrirait la mère.

Usage du paracétamol et autisme

Dans un premier temps, en nous plaçant à l’échelle de l’ensemble de la population, nous avons fait le même constat que celui posé par des études antérieures : les enfants dont les mères avaient déclaré utiliser du paracétamol pendant leur grossesse étaient légèrement plus susceptibles de se voir poser un diagnostic d’autisme, de TDAH ou de déficience intellectuelle.

Cependant, une fois effectuées les comparaisons entre frères et sœurs, cette association disparaissait totalement. Autrement dit, lorsque nous comparions des fratries où l’un des enfants avait été exposé in utero au paracétamol et l’autre non, la différence de probabilité d’obtenir ultérieurement un diagnostic d’autisme, de TDAH ou de déficience intellectuelle disparaissait.

A pregnant woman holds a glass of water in one hands and a pill in the other hand.
Notre étude n’a mis en évidence aucune association entre l’utilisation de paracétamol pendant la grossesse et le risque, pour l’enfant, de se voir poser un diagnostic d’autisme.
Dragana Gordic/Shutterstock

Notre étude n’est pas la seule à avoir cherché à répondre à cette question. Des chercheurs au Japon ont récemment publié les conclusions de travaux basés sur un dispositif de comparaison intrafamiliale similaire, et leurs résultats concordent étroitement avec les nôtres.

Fait important à souligner, les scientifiques japonais ont reproduit ces conclusions dans une population au bagage génétique différent et où les usages de paracétamol pendant la grossesse divergent sensiblement. En effet, au Japon, près de 40 % des mères ont déclaré avoir utilisé ce médicament pendant leur grossesse. À titre de comparaison, moins de 10 % des mères suédoises l’avaient employé.

En dépit de ces différences, la conclusion est identique. Lorsqu’on compare des frères et sœurs, rien n’indique que l’utilisation de paracétamol pendant la grossesse accroisse le risque d’autisme ou de TDAH.

Ces résultats marquent une évolution importante par rapport aux travaux antérieurs, qui reposaient sur des données plus limitées, des cohortes plus restreintes et ne tenaient pas compte des différences génétiques. Ils ne documentaient pas non plus les raisons pour lesquelles certaines mères recouraient aux antalgiques pendant leur grossesse, alors que d’autres s’en abstenaient.

Pourtant, ce point peut avoir son importance. En effet, les mères qui prennent du paracétamol sont plus susceptibles de souffrir de migraines, de douleurs chroniques, de fièvre ou d’infections sévères. Or, on sait que ces affections sont elles-mêmes liées génétiquement à l’autisme ou au TDAH, ainsi qu’à la probabilité, pour leurs enfants, de se voir ultérieurement diagnostiquer l’une de ces affections.

En science statistique, ce type de « facteurs confondants » (ou « facteur de confusion ») peut engendrer des associations convaincantes en apparence, sans pour autant refléter une véritable relation de cause à effet.

Reste la question que beaucoup se posent : comment interpréter ces informations, si l’on est enceinte et que l’on souffre de douleur ou de fièvre ?

Il est important de savoir que laisser se développer une maladie sans la traiter durant la grossesse peut s’avérer dangereux. Chez une femme enceinte, la survenue d’une forte fièvre peut par exemple accroître le risque de complications pour la mère comme pour le bébé. « Serrer les dents », comme l’a suggéré le président Trump, n’est donc pas une option dépourvue de risque.

C’est la raison pour laquelle des organisations professionnelles telles que l’American College of Obstetricians and Gynecologists et l’Agence britannique de réglementation des médicaments et des produits de santé continuent de recommander le paracétamol comme antipyrétique et antalgique de référence pendant la grossesse, à la dose efficace la plus faible et uniquement en cas de nécessité.

(en France, c’est également la position de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, qui précise sur son site Internet qu’« il n’existe actuellement aucune nouvelle donnée justifiant une modification des recommandations d’utilisation du paracétamol pendant la grossesse. Le paracétamol (Doliprane, Dafalgan, Efferalgan, etc.) reste le médicament le plus sûr pour soulager les douleurs d’intensité légère à modérée et faire chuter la fièvre pendant la grossesse », ndlr)

Il s’agit ni plus ni moins de la recommandation en vigueur depuis des décennies. Bien entendu, si pour une raison ou une autre une femme enceinte se trouve dans l’obligation de prendre du paracétamol régulièrement, durant une période prolongée, elle doit en référer à son médecin ou sa sage-femme. Mais quoi qu’il en soit, l’idée selon laquelle l’usage de paracétamol pendant la grossesse serait une cause d’autisme n’est tout simplement pas étayée par données scientifiques les plus solides actuellement disponibles.

Le réel danger est qu’un tel discours alarmiste dissuade les femmes enceintes de traiter leurs douleurs ou leur fièvre, et qu’elles mettent ainsi en péril leur santé et celle de leur enfant.

The Conversation

Renee Gardner bénéficie d’un financement du Conseil suédois de la recherche, du Conseil suédois de la recherche pour la santé, la vie professionnelle et le bien-être, et des NIH américains.

Brian Lee a reçu des financements des NIH, du département des Services sociaux de Pennsylvanie, du département de la Défense et du département de la Santé de Pennsylvanie CURE SAP, ainsi que des honoraires personnels du cabinet d’avocats Beasley Allen, Patterson Belknap Webb & Tyler LLP et AlphaSights.

Viktor H. Ahlqvist reçoit un financement de la Société suédoise pour la recherche médicale.

ref. Paracétamol et autisme : notre étude portant sur 2,5 millions d’enfants n’a révélé aucun lien – https://theconversation.com/paracetamol-et-autisme-notre-etude-portant-sur-2-5-millions-denfants-na-revele-aucun-lien-266156

Paracétamol pendant la grossesse : que sait-on d’un éventuel lien avec l’autisme ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Séverine Mazaud-Guittot, Chargée de recherches Inserm, Biologie du développement, Toxicologie, Université de Rennes 1 – Université de Rennes

Donald Trump, président des États-Unis, a déclaré que l’utilisation de paracétamol par les femmes enceintes faisait courir un risque d’autisme aux enfants à naître. Il leur a vivement déconseillé d’en prendre. Sur quelle base s’appuie cette recommandation ? Que disent réellement les études scientifiques ? Pourquoi est-il si difficile d’établir un tel lien ?


C’est une annonce qui a fait couler beaucoup d’encre. Le 22 septembre 2025, le président des États-Unis Donald Trump a déconseillé la prise de paracétamol
aux femmes enceintes
, assurant que l’absorption de ce médicament pendant la grossesse était associée à une augmentation du risque d’autisme chez les nouveau-nés.

Formulée en présence de Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la santé et aux services sociaux, et Marty Makary, commissaire aux aliments et aux drogues à la Food and Drug Administration, cette assertion repose notamment sur les conclusions d’une méta-analyse récemment publiée. Pourtant, ces travaux, comme d’autres avant eux, n’ont pas permis d’établir de consensus scientifique clair.

Pourquoi est-il si difficile de vérifier l’existence d’une association entre la prise de paracétamol pendant la grossesse et la survenue de troubles du neurodéveloppement chez l’enfant ? Et qu’en pense, à l’heure actuelle, la communauté scientifique ?

Des interrogations légitimes ?

On sait aujourd’hui que certaines des molécules chimiques produites par l’industrie peuvent se retrouver dans l’environnement et exercer une influence sur notre santé. L’exposition à ces composés chimiques est particulièrement préoccupante pendant la grossesse, car elle peut avoir des conséquences pour la santé du futur nouveau-né.

Depuis cette prise de conscience, les scientifiques ont redoublé d’efforts pour analyser les effets de milliers de composés chimiques auxquels nous pouvons être exposés involontairement. Au début des années 2010, cette mobilisation a permis de mettre en évidence que l’usage de certains médicaments, qui s’est accru au fil des dernières décennies, constitue lui aussi une source d’exposition à divers composés chimiques potentiellement toxiques pour les femmes enceintes.

Or, l’un des médicaments les plus prescrits et consommés est le paracétamol, présent dans presque toutes les armoires à pharmacie et autres sacs à main. Ce constat a conduit les chercheurs à s’interroger : le paracétamol peut-il engendrer des effets à long terme sur les individus exposés in utero ? Si tel est le cas, doit-il être considéré comme un perturbateur endocrinien ? Parmi les conséquences suspectées, un lien avec la survenue de troubles du développement neuronal a été évoqué.

Pas de consensus clair

Depuis une dizaine d’années, de nombreuses études épidémiologiques ont été menées pour évaluer si une exposition au paracétamol pendant la vie intra-utérine pouvait avoir un effet sur la santé de l’enfant.

Ces études, dites « de population », portent sur des cohortes, autrement dit des groupes de personnes. Dans le cas présent, elles impliquent d’une part de caractériser l’exposition des femmes au paracétamol (par exemple via des questionnaires qu’elles remplissent, ou par l’interrogation des bases de données des prescriptions de l’assurance maladie) et, d’autre part, d’évaluer les effets sur l’enfant (grâce à des examens cliniques spécifiques ou l’analyse des registres de malformations).




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Pour tenter de mettre en évidence de potentiels effets du paracétamol sur le développement, les chercheurs qui ont mené ces différents travaux se sont focalisés sur trois niveaux : le système nerveux (en analysant par exemple les troubles du comportement et de l’attention), le système respiratoire (en évaluant l’existence d’asthme ou de sifflement respiratoire) ou le système reproducteur (en effectuant le suivi d’éventuelles malformations congénitales).

Globalement, quel que soit le critère considéré, aucun consensus n’a émergé sur une éventuelle association entre l’exposition au paracétamol et un effet donné. Les études mises en place ont parfois même abouti à des conclusions apparemment contradictoires. Certains experts ont par ailleurs exprimé des réticences vis-à-vis des études de populations en elles-mêmes. Plusieurs paramètres compliquent en effet l’interprétation des résultats de telles études.

Les limites des études de population

Au nombre des critiques formulées vis-à-vis des études épidémiologiques mises en place figure le recueil des données d’exposition. En effet, si ces dernières permettent de connaître le pourcentage de femmes ayant pris au moins une fois du paracétamol durant leur grossesse, la plupart du temps la durée des prises, la dose administrée ou le trimestre durant lequel le médicament a été consommé ne sont pas indiqués.

De ce fait, il n’est pas possible de distinguer les expositions ponctuelles (par exemple dans le cas du traitement d’une migraine) d’expositions plus longues, d’une à deux semaines ou davantage. Ce qui peut bien évidemment affecter l’évaluation des risques.

Par ailleurs, les méthodes utilisées (questionnaires, critères cliniques d’évaluation…) peuvent différer d’une étude à l’autre, ce qui ne facilite pas leur comparaison dans les méta-analyses (des approches statistiques visant à synthétiser les résultats d’études indépendantes menées sur un sujet de recherche donné). En conséquence, lesdites méta-analyses n’ont pas toujours permis d’aboutir à une conclusion tranchée.

Qu’en est-il de la méta-analyse sur laquelle s’appuie l’administration Trump ? Ses auteurs se sont penchés sur 46 études précédemment réalisées dans le but de mettre en évidence d’éventuels liens entre prise de paracétamol pendant la grossesse et troubles neurodéveloppementaux.

Selon Andrea Bacarelli, doyen de l’école de santé publique de Harvard et coauteur de cette méta-analyse, les résultats montrent des « preuves d’association » entre l’exposition prénatale au paracétamol et le risque de troubles neurodéveloppementaux. Cette association serait « plus forte lorsque le paracétamol est pris pendant quatre semaines ou plus ».

Cependant, comme le soulignent les auteurs eux-mêmes, cette association n’est pas une preuve de causalité, en raison notamment des limites mentionnées précédemment, qui concernent bien entendu également les études observationnelles analysées ici.

Un diagnostic de l’autisme qui a évolué

Le fait de s’intéresser à l’autisme complique lui aussi les analyses. En effet, le diagnostic de ce trouble, qui ne repose pas sur des analyses biologiques ou anatomiques quantifiables, a beaucoup évolué au cours des dernières décennies.

Aujourd’hui, le spectre des formes d’autisme couvert par les diagnostics est plus large que par le passé. En outre, les professionnels sont davantage sensibilisés à cette question. Par conséquent, les études de populations les plus anciennes ont certainement sous-estimé le nombre de personnes considérées aujourd’hui comme atteintes d’autisme. Ce biais pourrait avoir faussé leurs conclusions.

Davantage de recherches sont donc nécessaires pour éclaircir la question des liens entre troubles neurodéveloppementaux (en particulier l’autisme) et la prise de paracétamol par les femmes enceintes. Il faudra notamment mettre en place des études plus fines et détaillées, faisant appel à des questionnaires ciblés plutôt que généraux. Elles devront prendre en considération à la fois la prescription et l’automédication, les doses, la durée et la période d’exposition.

À ce sujet, soulignons un point important. Afin que les analyses statistiques mises en œuvre pour exploiter les données recueillies au cours des études épidémiologiques soient solides, il est nécessaire de collecter de grandes quantités d’informations provenant de nombreuses femmes et enfants. Il faut donc disposer de cohortes de grande taille.

Une récente étude suédoise s’est justement penchée sur l’analyse des données issues d’une très grande cohorte, comptant près de 2,5 millions d’enfants. Si l’étude a révélé une faible association positive entre l’exposition au paracétamol durant la grossesse et l’incidence de l’autisme ou du trouble de l’hyperactivité avec déficit de l’attention (TDAH), ce lien a disparu après une analyse complémentaire comparant les membres de fratries nés de la même mère. Selon les auteurs, la véritable cause de cette association pourrait être la génétique maternelle, et non le paracétamol.




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Ces travaux répondent à l’une des critiques formulées à l’encontre des études de population. Pour que leurs résultats soient fiables, il faut veiller à ce que d’autres paramètres que les seuls facteurs environnementaux soient pris en compte. C’est par exemple le cas du bagage génétique, en particulier dans le cas de l’autisme (ce trouble peut en effet dans une large mesure résulter de causes génétiques). Or, les études réalisées jusqu’ici n’utilisaient pas systématiquement ce paramètre comme facteur de correction.

Dernier point qui complique les interprétations : le fait que les répercussions directes d’une exposition au paracétamol in utero sont difficiles à évaluer sur le long terme. En effet, le fœtus, puis l’enfant sont exposés à bien d’autres produits chimiques durant leur existence. En outre, l’autisme peut n’être détecté que tardivement, ce qui allonge le délai entre l’exposition et le diagnostic, démultipliant les expositions à d’autres molécules.

Pour circonvenir aux limites des études épidémiologiques, les chercheurs peuvent se tourner vers des études complémentaires, réalisées grâce à des modèles expérimentaux. Que nous apprennent-ils sur ce cas précis ?

Que disent les modèles expérimentaux ?

Ce type d’étude vise à évaluer non seulement les effets directs du paracétamol, son mode d’action, mais aussi ses effets à long terme. Les scientifiques recourent pour cela à divers modèles, tels que des cultures de cellules ou des animaux de laboratoire. Il n’est en effet pas envisageable, d’un point de vue éthique, d’obtenir des informations directes sur les expositions chez l’être humain. On ne peut pas prendre le risque de rendre sciemment malades des participants à une étude !

Le problème de cette approche est que, là encore, les pièces du puzzle ne s’assemblent pas vraiment pour le moment. En effet, il n’existe pas de modèle de laboratoire unique et parfait, notamment pour le cerveau. En outre, les lignées de cellules dont les scientifiques auraient besoin n’existent pas forcément (notamment dans le cas des cellules fœtales).

Résultat : les nombreuses études existantes, parfois anciennes, menées sur de nombreux modèles différents, n’ont pas forcément permis de dégager des données cohérentes et reproductibles.

Pour cette raison, des laboratoires développent de nouvelles méthodologies in vitro efficaces et pertinentes pour l’être humain, afin de dépister et d’évaluer le potentiel neurotoxique des produits chimiques. À ce jour, les tests utilisant ces nouveaux outils ont échoué à démontrer une toxicité du paracétamol. Il faut cependant souligner que si de tels outils permettent d’étudier la toxicité aiguë du paracétamol, ils ne permettent pas d’évaluer ses effets sur le fonctionnement à long terme d’un réseau de neurones.

Les modèles animaux – des rongeurs – permettent quant à eux des études sur les effets à long terme. Cependant, l’extrapolation des données de l’animal à l’humain reste délicate. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne le paracétamol, puisque la capacité de détoxification de ce médicament par l’organisme varie beaucoup d’une espèce à l’autre.

Par ailleurs, dans la plupart des études faites chez le rat, les doses utilisées pour montrer une neurotoxicité sont celles mimant une intoxication aiguë au paracétamol. Autrement dit, des doses massives, très éloignées des doses thérapeutiques.

Enfin, d’une manière générale, si des tests chez la souris peuvent révéler une altération du comportement après une exposition (postnatale), ces tests ne permettent pas d’évaluer de manière fiable leur similitude avec un trouble du spectre autistique, même s’il existe des exceptions.

Une analyse globale des données portant sur les rongeurs a conclu qu’il n’existait aucune preuve cohérente d’effets indésirables sur le système nerveux après une exposition au paracétamol à des doses thérapeutiques et/ou non toxiques.

Il reste encore de nombreuses parts d’ombre concernant les mécanismes moléculaires d’action du paracétamol sur les différents types de cellules qui composent l’organisme. En effet, il n’existe pas pour l’instant de modèle expérimental parfait, capable de faire le lien entre les effets moléculaires immédiats, cellulaires, du paracétamol, et ses effets à long terme sur des organes ou fonctions humains.

En attendant, débanaliser sans alarmer

Les présomptions actuelles concernant les conséquences de l’exposition au paracétamol durant la grossesse reposent sur un faisceau d’indices issus d’approches scientifiques complémentaires qui doivent encore être consolidées.

À ce titre, invoquer le principe de précaution n’est pas dénué de fondement. Il est important d’informer et de sensibiliser les populations à risque. Il faut débanaliser la consommation de paracétamol (agences réglementaires et ONG s’y emploient), notamment par les femmes enceintes.

Cependant, l’existence de recherches toujours en cours ne doit pas faire naître un sentiment d’incertitude anxiogène, ou une culpabilité injustifiée chez les femmes enceintes. Les risques pourraient être qu’elles se tournent vers des alternatives thérapeutiques moins sûres, telles que les anti-inflammatoires non stéroïdiens. Dès le 6e mois de grossesse, ces médicaments peuvent en effet entraîner des problèmes graves chez le bébé (insuffisance cardiaque, rénale, et dans les cas extrêmes, la mort in utero).

Les experts ne disent pas autre chose, y compris ceux qui ont produit la méta-analyse sur laquelle se base l’administration Trump. Dans le communiqué diffusé par leur université à propos de leurs travaux, ils précisent que selon eux :

« même s’il convient de prendre des mesures pour limiter l’utilisation du paracétamol, ce médicament est important pour traiter la douleur et la fièvre pendant la grossesse, lesquels peuvent également nuire au développement du fœtus. Une forte fièvre peut augmenter le risque de malformations du tube neural et de naissance prématurée. »

Remettre en question la balance-bénéfice/risque d’un antalgique et antipyrétique aussi courant que le paracétamol s’avère être un exercice d’équilibriste compliqué, les autorités étant suspendues entre alarmisme et pragmatisme.

Finalement, la règle d’or doit rester l’adage : « la dose efficace la plus faible, pendant la durée la plus courte nécessaire au soulagement des symptômes ». Et en cas de questions, médecins et pharmaciens restent les personnes de référence.

The Conversation

Séverine Mazaud-Guittot a reçu des financements de l’ANR et l’ANSM pour réaliser ses travaux de recherche.

ref. Paracétamol pendant la grossesse : que sait-on d’un éventuel lien avec l’autisme ? – https://theconversation.com/paracetamol-pendant-la-grossesse-que-sait-on-dun-eventuel-lien-avec-lautisme-266122

FMI : pourquoi, quand et comment le Fonds monétaire international intervient dans un pays

Source: The Conversation – France in French (3) – By Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

En 2018, le FMI intervient en Argentine avec un prêt record de 57 milliards de dollars. Il s’accompagne de mesures d’austérité, contestées par les Argentins. Maxx-Studio/Shutterstock

La Grèce au bord de la faillite (2008-2010), la Tunisie post-Ben Ali (2013) ou l’Argentine contrainte de dévaluer sa monnaie (2023)… dans chaque crise économique majeure, une institution revient sur le devant de la scène : le Fonds monétaire international (FMI). Mais quel est le rôle exact de cette institution fondée en 1944 ?


Institution créée en vertu des accords de Bretton Woods, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) a pour mission de préserver la stabilité du système monétaire international. Comment ? À travers son triple mandat : la surveillance économique de ses 191 pays membres, l’expertise en matière de politique économique et le déploiement de ses instruments financiers en cas de déséquilibres macro-économiques.

Le FMI n’impose jamais ses interventions. Les pays en butte à des crises économiques spécifiques sollicitent eux-mêmes son aide. Ces programmes soulèvent un dilemme entre efficacité macro-économique et coûts sociaux. Au fil des décennies, son rôle n’a cessé d’évoluer, tout en conservant les fondements de son mandat d’origine.

Dans quelles circonstances le FMI intervient-il dans un pays ?

Prêteur de dernier ressort

L’intervention du FMI constitue une mesure d’exception, lorsque plusieurs indicateurs macro-économiques se détériorent simultanément.

L’histoire des crises financières révèle des dynamiques similaires : déséquilibre aigu de la balance des paiements, chute des réserves de change, accélération de l’inflation, dette publique dépassant des seuils soutenables (60-90 % du PIB), ou encore fuite de capitaux étrangers.

Dans ces situations critiques, le pays concerné ne parvient plus à se financer sur les marchés internationaux à des taux acceptables. Le FMI assure alors le rôle d’un prêteur de dernier ressort. L’institution intervient pour garantir le financement de l’économie et pour éviter un effondrement brutal. Son action vise à restaurer la confiance des marchés et à limiter les risques de contagion à d’autres pays.

Les interventions du FMI sont soumises à une conditionnalité, souvent critiquée, visant à garantir le remboursement du prêt et la stabilisation macro-économique.

Boîte à outils du FMI

Le FMI propose une gamme d’instruments financiers, adaptés aux besoins spécifiques des pays.

Les accords de confirmation sont les plus connus. Le FMI met à disposition d’un pays membre une ligne de crédit sur une période déterminée, généralement un à deux ans. En contrepartie, le pays s’engage à mettre en œuvre un programme de réformes économiques défini, comme la réduction des déficits publics, des réformes fiscales ou la libéralisation de certains secteurs. Les décaissements sont effectués par tranches, à mesure que le pays respecte les conditions convenues.

À l’autre extrémité du spectre, les lignes de crédit modulables s’adressent aux pays dont les fondamentaux économiques sont solides. Elles agissent comme une assurance contre les chocs externes imprévus, sans imposer de programme d’ajustement structurel au pays bénéficiaire. Ces instruments offrent un accès immédiat et sans conditionnalité ex post à des ressources importantes.

Les facilités concessionnelles, telles que la facilité élargie de crédit, ciblent les pays à faible revenu. Ces instruments intègrent désormais les Objectifs de développement durable (ODD). Ce mécanisme de prêt offre des conditions particulièrement avantageuses : des taux d’intérêt très bas, voire nuls, et des périodes de remboursement longues généralement avec un différé de remboursement de cinq ans et demi, et une échéance à dix ans. L’accès à ces ressources est conditionné à des réformes adaptées aux besoins spécifiques du pays bénéficiaire : transparence budgétaire, amélioration de la gouvernance, ou encore développement de filets de sécurité sociale.

Illustrations en Argentine, en Grèce et en Tunisie

L’Argentine face au FMI

L’Argentine incarne les difficultés persistantes que rencontrent certains pays dans leur relation avec le FMI. Après l’effondrement économique de 2001, causé par un régime de change rigide et une dette externe insoutenable, le pays reçoit plus de 20 milliards de dollars d’aide. Les mesures d’austérité imposées exacerbent la crise sociale, nourrissant une méfiance durable envers le FMI.




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En 2018, l’institution aux 191 membres intervient de nouveau avec un prêt record de 57 milliards de dollars, soit le prêt le plus important de son histoire. Les résultats restent mitigés. Le FMI assumant :

« Le programme n’a pas atteint les objectifs de rétablissement de la confiance dans la viabilité budgétaire et extérieure, tout en favorisant la croissance économique. L’accord a été annulé le 24 juillet 2020. »

En 2018, de nombreuses manifestations sont organisées en Argentine contre la politique du FMI.
Matias Lynch/Shutterstock

La Grèce : quand l’austérité devient la seule voie de sortie

La crise grecque entre 2010 et 2015 reste l’un des épisodes les plus scrutés de l’histoire récente de la zone euro. Tout commence lorsque le gouvernement hellène révèle un déficit budgétaire bien supérieur aux chiffres officiels. En réponse, le FMI et l’Union européenne mettent en place un plan de sauvetage de 110 milliards d’euros.

Les réformes exigées – baisse des retraites, privatisations massives, hausses d’impôts – plongent le pays dans une récession profonde. Le chômage explose, la pauvreté s’installe, et la colère sociale augmente. Si la stabilité budgétaire est progressivement restaurée, le coût humain et politique reste lourd. La Grèce devient le symbole d’une austérité imposée, alimentant un euroscepticisme durable.

La Tunisie : une transition démocratique qui freine les réformes économiques

Depuis 2013, la Tunisie, engagée dans une transition démocratique post-révolution, bénéficie de plusieurs programmes du FMI totalisant plus de 3 milliards de dollars. Ces interventions visent à réformer le système de subventions, à moderniser la fiscalité et à renforcer la gouvernance publique.

Si certaines avancées techniques sont réalisées, les résultats macroéconomiques déçoivent : une croissance stagnante à 1 %, un chômage des diplômés dépassant 35 %, une augmentation de la dette publique et des inégalités croissantes.

Ce cas illustre les limites de l’action du FMI dans des contextes de transition, où les équilibres économiques sont étroitement liés à des dynamiques sociales et institutionnelles encore fragiles.

Approche plus souple

Depuis la crise financière mondiale de 2008, le FMI a engagé une réflexion profonde sur ses méthodes d’intervention.

L’évolution institutionnelle du fonds est marquée par plusieurs inflexions majeures, en développant de nouveaux mécanismes, comme les lignes de crédit modulable. Elle offre un accès rapide à des financements importants, sans conditionnalité ex post : seuls des critères stricts d’admissibilité sont exigés en amont. Son accès reste limité à un petit nombre de pays jugés exemplaires par le FMI.

L’institution internationale met l’accent sur la protection sociale, en imposant par exemple des planchers de dépenses sociales dans certains programmes. Elle adapte également ses recommandations aux contextes nationaux, avec des calendriers de réformes plus souples.

Lors de la pandémie du Covid-19, le FMI ajuste ses exigences pour permettre aux pays de soutenir leurs économies avant d’engager des réformes structurelles. Le dialogue avec les autorités et la société civile est renforcé par des consultations régulières, comme les forums avec les ONG lors de ses Assemblées annuelles, permettant de mieux intégrer les attentes locales et d’accroître l’appropriation des politiques recommandées.

Deux dilemmes persistent : comment concilier discipline budgétaire et justice sociale ? Comment éviter que les interventions du FMI ne deviennent elles-mêmes des facteurs de déstabilisation dans des sociétés déjà fragilisées ?

The Conversation

Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. FMI : pourquoi, quand et comment le Fonds monétaire international intervient dans un pays – https://theconversation.com/fmi-pourquoi-quand-et-comment-le-fonds-monetaire-international-intervient-dans-un-pays-265034

Les prémices de l’État de droit au Moyen Âge : quand la loi s’impose au roi

Source: The Conversation – in French – By Yves Sassier, professeur émérite, Sorbonne Université

L’histoire intellectuelle et politique du XIIᵉ au XIVᵉ siècle est essentielle pour comprendre la transformation des royautés féodales européennes en États modernes et les prémices des idéaux démocratiques. À cette époque, la redécouverte du droit romain et de la philosophie d’Aristote produisent de passionnants débats sur les rapports du pouvoir et de la loi.


Après l’effacement de l’unité impériale romaine au profit de royautés plurielles (Ve siècle), les penseurs (presque tous membres du clergé) intègrent certaines réflexions des antiques sur les finalités de la loi. Il s’agit d’œuvrer en vue de l’utilité commune et d’éviter tout abus de pouvoir du prince. Ils héritent également de la pensée juridique du Bas Empire chrétien, selon laquelle la loi doit s’efforcer d’orienter l’action des princes vers une réalisation spirituelle. Le bon prince doit légiférer pour Dieu et se soumettre lui-même aux lois qu’il impose à ses sujets. Pourtant, la persistance des vieilles pratiques germaniques – vengeance privée et autorégulation sociale des conflits – débouche, vers la fin du IXe siècle carolingien, sur un profond affaiblissement des royautés comme de leur capacité à « faire loi ».

Mettre en œuvre ce qui est utile à tous

Le XIIe siècle marque un renversement de tendance. La conjoncture économique, démographique et sociale est très favorable aux détenteurs des plus florissantes cités, aux premiers rangs desquels figurent les rois. L’essor de la production et du commerce à distance profite aux princes. Il profite aussi à ceux qui, appartenant au monde clérical des cités, traversent l’Europe pour s’instruire, puis entrent au service des souverains comme conseillers. La démarche intellectuelle de cette élite pensante témoigne d’une lente prise de conscience de la complexité croissante du corps social. Et de la naissance, en son sein d’une forte exigence de sûreté juridique, de liberté et d’identité communautaire.

La réflexion sur le pouvoir, s’inspirant notamment des œuvres de Cicéron, s’oriente ainsi progressivement vers l’idée d’une nature sociale de l’être humain. On réfléchit aussi sur la justice et sur la règle de droit et l’on insiste sur le but ultime de cette justice : mettre en œuvre ce qui est utile à tous et, par-delà, assurer le bien-être matériel et spirituel de la communauté en son entier.

Absolutisme princier versus « certaine science » de la communauté politique

Cette époque est également marquée par la redécouverte de l’immense œuvre juridique de l’empereur romain d’Orient Justinien (VIe siècle). Cet événement considérable suscite la naissance d’une étude textuelle, très tôt mise à profit par les entourages princiers à travers toute la chrétienté occidentale. Dans ce cercle étroit, le débat est lancé entre tenants d’un « absolutisme » princier et partisans d’une capacité propre de toute communauté à émettre ses propres règles.

Les premiers s’appuient sur certains passages de l’œuvre justinienne qui mettent l’accent sur la relation du prince à la loi, notamment deux aphorismes en provenance d’un jurisconsulte romain du IIIe siècle, Ulpien. « Ce qui a plu au prince à la vigueur de la loi ». Ce passage est suivi d’une explication affirmant que par la « lex regia » (loi d’investiture de l’empereur), le peuple romain transmet au prince tout son imperium (pouvoir de commandement) et toute sa potestas (puissance). Et puis :« Le prince est délié des lois », une sentence contraire au modèle du gouvernant soumis à la loi diffusé par la pensée chrétienne du haut Moyen Âge. Tout prince peut alors se prévaloir de ces textes pour affirmer sa pleine capacité à émettre la règle de droit ou à s’affranchir de celle-ci. De telles thèses circulent dès le XIIe siècle dans les entourages royaux.

Cependant, les savants qui glosent le droit romain ont aussi trouvé chez Justinien tel texte par lequel le prince déclare soumettre son autorité à celle du droit et sa propre personne aux lois. Ou tel autre plaidant en faveur d’une fonction législative revenant au peuple, voire d’un droit du peuple d’abroger la loi ou d’y déroger.


CC BY

La théorie de la supériorité de la coutume générale d’un peuple sur la loi du prince, comme celle de la « certaine science » d’une communauté locale la rendant apte à déroger, en pleine conscience, à la règle générale, est un autre apport de ce XIIe siècle. Tout comme la réflexion, plus mesurée, de certains romanistes sur la nécessité, pour une communauté locale s’affranchissant d’une règle, d’agir avec sagesse et de se donner de nouvelles règles conformes à la raison. Ces exigences correctrices de la théorie première ouvrent la voie à la confirmation d’une capacité de suppression de la « mauvaise » coutume par le prince agissant lui aussi en vertu de sa propre « certaine science »

Aristote redécouvert

Jusqu’aux années 1250, c’est principalement dans le sillage de ces acquis que se situe la pensée juridico-politique. La réflexion très neuve sur le pouvoir normatif du prince est désormais un élément essentiel. Le XIIIe siècle est bien celui d’une montée en puissance des législations royales dans nombre de pays européens où semblent dans un premier temps prévaloir les aphorismes d’Ulpien.

La redécouverte, autour des années 1240-1260, de l’_Éthique à Nicomaque et de la Politique_ d’Aristote accélère l’évolution de la réflexion sur l’instrument du pouvoir que redevient la loi. La doctrine naturaliste d’Aristote (l’homme, voué à s’intégrer à une communauté, est par nature un « animal politique ») n’a pas pour conséquence immédiate une complète autonomie du politique vis-à-vis du théologique. Aux yeux des plus aristotéliciens des penseurs du temps, l’homme demeure un être voué à l’obéissance aux commandements divins. La vertu de charité qui lui est assignée implique cet amour du bien commun, vertu première du citoyen.

Il reste cependant que découvrir Aristote permet un remarquable enrichissement de la réflexion sur la communauté. Ici aussi le débat est vif entre juristes et théologiens-philosophes et débouche sur des visions contradictoires des droits de la multitude. Certains considèrent cette dernière comme ayant pleine capacité juridique à consentir aux actes du prince. D’autres persistent à la présenter comme l’équivalent juridique d’un mineur sous protection, son tuteur qu’est le prince disposant d’une plénitude de puissance.

Partager la confection de la loi avec le peuple ?

Si l’exigence du bien commun devient plus que jamais l’objet d’un discours rationnel, sa mise en œuvre, néanmoins, peut adopter deux voies bien différentes. La première s’appuie sur la lecture absolutiste de Justinien : elle insiste sur l’idéal du prince vertueux œuvrant au service de son peuple, apte à légiférer seul, mais en s’appuyant sur de sages conseillers ; apte aussi à ne jamais abuser d’une puissance qui ne connaît cependant d’autre frein que sa propre conscience.

La seconde est assurément nouvelle dans le contexte médiéval de cette fin du XIIIe siècle : mettre en œuvre les possibles alternatives qu’offrent deux éléments essentiels de la réflexion d’Aristote. L’un concerne les variantes qui peuvent modifier en profondeur chacun des trois régimes purs) que sont la monarchie, l’aristocratie et la démocratie ; l’autre porte sur sa préférence pour un régime privilégiant un droit de participation active aux affaires publiques accordé à une partie de la population, représentative d’un « juste milieu » social et garante d’un « juste milieu » éthique. Il s’agit ici d’empêcher toute dérive tyrannique provenant tant d’un monarque ou d’une oligarchie que d’un peuple sans vertu.

Le XIVe siècle verra ainsi croître les théories prônant le recours, par le monarque, au dialogue voire au partage de la confection de la loi avec son peuple. Certaines de ces théories iront même jusqu’à afficher l’idée d’une sorte de souveraineté de principe du peuple en matière législative (Marsile de Padoue, Nicole Oresme).

En cette fin de Moyen Âge, la pensée politique, progressivement mise à portée d’une élite plus large, s’est ainsi orientée vers certaines thèses qui préfigurent le « constitutionnalisme » moderne et aussi, à certains égards, vers ce que la doctrine politique occidentale appelle de nos jours « l’État de droit ». Il est cependant vrai que certaines conditions de cet État de droit (séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, pleine souveraineté de tout un peuple liée à une pleine égalité de droit de ses membres) ne seront guère acquises à la fin du XVe siècle.

La réflexion sur le politique, on le sait, s’orientera aussi vers l’autre thèse développée dès le XIIe siècle, celle de la toute-puissance d’un prince « absous des lois ». Elle débouchera au tournant des XVIe et XVIIe siècles sur des parenthèses absolutistes parfois courtes et vouées à l’échec comme dans l’Angleterre des Stuarts, parfois plus longues comme dans la France des Bourbons.


Yves Sassier est l’auteur du Prince et la loi en Occident. VIe siècle av. J.-C.-début XVe siècle, Presses universitaires de France, juin 2025.

The Conversation

Yves Sassier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les prémices de l’État de droit au Moyen Âge : quand la loi s’impose au roi – https://theconversation.com/les-premices-de-letat-de-droit-au-moyen-age-quand-la-loi-simpose-au-roi-261976

La Finlande, nouveau poste avancé de l’Otan face à la Russie

Source: The Conversation – in French – By Victoria Bruné, PhD Student in Politics and International Relations, University of Aberdeen

Après des décennies de neutralité, d’abord contrainte puis fièrement affichée, la Finlande s’est résolue à rejoindre l’Otan il y a deux ans et demi. Elle est désormais le sixième pays de l’Otan – après la Norvège, la Pologne et les trois États baltes – à disposer d’une frontière avec la Russie, mais celle-ci est de loin la plus longue des six. Le scénario d’une attaque venant de Moscou – qui ne cesse de répéter qu’elle considère l’Otan comme son ennemi existentiel – est considéré comme crédible à Helsinki, qui développe son industrie de défense et cherche à s’assurer d’un soutien total de ses alliés européens, étant donné que celui de Washington semble faillible au vu de certaines des déclarations de Donald Trump et de ses ministres.


Tandis que la guerre en Ukraine s’enlise et que les atermoiements de l’administration Trump n’ont de cesse d’amplifier un climat d’incertitude en Europe, le ministre finlandais de la défense, Antti Häkkänen, a annoncé le 1er septembre dernier le lancement des activités du Commandement de la composante terrestre Nord de l’Otan (Multi Corps Land Component Command Concept, MCLCC) au sein de la ville de Mikkeli, siège du commandement de l’armée finlandaise, située à environ 100 km de la frontière russe à vol d’oiseau.

Le MCLCC supervisera la planification, la préparation, le commandement et le contrôle des exercices conjoints des armées otaniennes en Europe du Nord. La valeur tactique de l’Europe du Nord, bien comprise aussi bien par l’Occident que par la Russie, fait de Mikkeli une zone soumise à une exposition stratégique.

L’installation du MCLCC intervient deux ans et demi après l’entrée de la Finlande dans l’Otan, le 23 avril 2023, actant la fin d’un non-alignement qui avait pris naissance dans le Traité d’Amitié, d’Assistance et de Coopération mutuelle signé en 1948 avec l’URSS.

Une tradition de neutralité (forcée) remontant à la guerre froide

Du fait de son alliance avec l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale pour combattre les Soviétiques afin de récupérer les territoires perdus lors de la guerre d’hiver (1939-1940), la Finlande a dû, après la fin du conflit, conclure avec l’URSS ce traité qui engendra la neutralité forcée d’Helsinki, connue sous le nom de « finlandisation ».

La finlandisation prend mécaniquement fin avec la chute du bloc soviétique en 1991. Dès 1995, quand elle adhère à l’Union européenne, la Finlande cesse de se définir comme neutre, adoptant en lieu et place la terminologie de non-alignement vis-à-vis de toute alliance militaire.

Cette posture ne résistera pas à l’intensification de la menace russe, particulièrement sensible à partir de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

La guerre en Ukraine ou l’onde de choc qui a mis fin au non-alignement

L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 propage en Finlande une onde de choc qui ébranle les fondements du non-alignement, ravivant les traumas mémoriels liés à l’impérialisme de l’URSS.

Dans ce contexte, l’opinion publique finlandaise, qui s’était jusqu’alors montrée rétive à l’idée d’une entrée dans l’Otan, se met à soutenir massivement l’adhésion à l’Alliance. Dès le début de l’invasion russe, une enquête d’opinion indique que 53 % de la population souhaite une intégration dans l’Otan, contre 30 % un mois plus tôt et 26 % à l’automne 2021.

Au printemps 2022, une nouvelle enquête montre que 60 % des Finlandais souhaitent cette intégration.

Le 18 mai 2022, la Finlande dépose avec la Suède, sa candidature à l’Alliance. Leur adhésion devient effective, respectivement le 4 avril 2023 pour la Finlande et le 7 mars 2024 pour la Suède, après avoir été confrontées aux vetos turc et hongrois. La Turquie accusait en effet les « pays scandinaves » d’être des « refuges pour les organisations terroristes ». La Hongrie, quant à elle, s’y opposait notamment en raison des critiques de Stockholm et d’Helsinki à son égard s’agissant du respect de l’État de droit.

Une opinion publique toujours favorable à l’Otan

Depuis l’adhésion, la population finlandaise n’a pas changé d’avis sur le caractère indispensable de cette décision historique. Les sondages d’opinion effectués au cours de ces deux dernières années traduisent la persistance d’un fort soutien à l’appartenance à l’Otan. Une étude conduite en décembre 2023 par cinq institutions académiques souligne que 82 % des Finlandais auraient voté en faveur d’une adhésion à l’Otan en cas de référendum, le taux de soutien étant plus élevé chez les électeurs conservateurs et sociaux-démocrates (le pays est gouverné depuis juin 2023 par une coalition entre conservateurs et droite radicale, qui a pris la suite d’un gouvernement social-démocrate), et plus faible chez ceux de la gauche radicale – dont le principal parti, l’Alliance de gauche, qui a obtenu 7 % des suffrages aux dernières législatives, tenues en avril 2023, appuie également l’appartenance du pays à l’Otan après des années marquées par une opposition traditionnelle, le parti ayant été le plus hostile à l’adhésion à l’Otan sur le spectre politique national.

L’aspect nucléaire de l’Alliance constitue néanmoins un sujet de discorde dans un pays traditionnellement favorable au désarmement nucléaire. L’étude des cinq institutions souligne en effet qu’un cinquième de la population seulement soutient un déploiement des armes nucléaires sur le territoire finlandais. Une autre étude du think tank EVA, effectuée en avril 2025, met en évidence une baisse du soutien à l’adhésion à l’Otan par rapport à l’automne 2022 (de 78 % à 66 %) ; en outre, 53 % des sondés estiment que l’appartenance à l’Otan est loin d’être une garantie d’assistance de la part des autres pays de l’Alliance en cas de crise.

Ce relatif déclin de la confiance dans l’Otan s’inscrit dans un contexte marqué par les gestes de conciliation envoyés par l’administration Trump à Vladimir Poutine, qui inquiètent la Finlande à un tel point qu’elle songerait à se tourner vers ses alliés scandinaves, britanniques et français en cas d’échec de recours à l’Article 5 de l’Otan.

Il n’en demeure pas moins que l’adhésion à l’Alliance aura constitué un processus historique qui a conduit à une reformulation de l’identité politique finlandaise, tout en maintenant une certaine continuité.

La continuité de la tradition de médiation internationale

Durant la guerre froide et dans les décennies suivantes, l’image de neutralité, puis de non-alignement, attachée à Helsinki a offert un terreau fertile au développement d’une tradition de médiation et de maintien de la paix, incarnée par des figures majeures telles que le président Martti Ahtisaari (1994-2000), récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2008 pour sa contribution à la résolution de plusieurs conflits (Kosovo, Aceh, Namibie).

Tout au long de la guerre froide, la Finlande s’est ainsi imposée comme un « pont » entre l’Est et l’Ouest, comme en atteste l’organisation de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe entre les deux blocs à Helsinki en 1973.

Malgré le virage atlantiste que constituent l’adhésion à l’Otan, mais aussi la signature en 2023 d’un accord de coopération de défense (DCA) qui garantit aux États-Unis l’accès à quinze zones et infrastructures militaires sur son territoire, la Finlande continue de s’affirmer comme un médiateur clé sur l’échiquier géopolitique. La présence du président finlandais, Alexander Stubb au sein de la délégation européenne à la Maison Blanche dont le dessein consistait à obtenir des garanties sécuritaires pour l’Ukraine en date du 18 août dernier l’atteste particulièrement.

Alexander Stubb, troisième en partant de la gauche, en compagnie d’Ursula von der Leyen, Keir Starmer, Volodymyr Zelensky, Donald Trump, Emmanuel Macron, Giorgia Meloni, Friedrich Merz et Mark Rutte (secrétaire général de l’Otan), à la Maison Blanche, le 18 août 2025.
Riikka Hietajärvi/Embassy of Finland in Washington

L’émergence d’un « réalisme fondé sur des valeurs »

Au vu des eaux troubles où navigue la Finlande, le gouvernement a défini dans son rapport de politique étrangère et de sécurité paru en 2024 un nouveau principe de politique étrangère, à savoir le « value-based realism ».

Ce « réalisme » implique des compromis avec des États dont le système de valeurs diffère de celui de la Finlande, comme mis en exergue par Alexander Stubb dans un discours prononcé devant le Parlement le 5 février 2025 :

« À long terme, il est dans l’intérêt de la Finlande que le système multilatéral reste aussi solide que possible. Mais nous ne pouvons pas nous exclure des prises de décision qui se déroulent en partie en dehors de ce système. Nous ne pouvons pas non plus nous isoler des pays qui ne soutiennent pas pleinement le multilatéralisme. Nous défendrons nos intérêts dans toutes les situations, en nous appuyant sur nos propres valeurs. »

Un tel « réalisme » peut faire écho aux tractations menées avec la Hongrie et la Turquie pour mettre fin au véto que celles-ci opposaient à l’entrée de la Finlande dans l’Alliance. Il en est de même pour le retrait du traité d’Ottawa (1997) sur l’interdiction des mines antipersonnel, voté par le Parlement le 19 juin 2025, afin d’assurer la défense de la Finlande face au géant russe.

Un rôle crucial au sein de l’appareil otanien, dans l’ombre de la Russie

La position stratégique de la Finlande en fait un avant-poste pour l’Otan, comme en atteste la mise en place du MLCCC. Le pays, peuplé de quelque 5,6 millions de personnes, partage une frontière de 1340 km avec la Russie et dispose d’effectifs qui, la conscription masculine étant obligatoire, peuvent s’élever en temps de guerre à 280 000 soldats et environ 900 000 personnes disposant d’une expérience militaire (l’un des plus élevés de l’Otan).

Ses atouts de défense technologiques, tels que le navire Turva, paré contre toute menace hybride en mer Baltique, notamment en provenance de la « flotte fantôme » de la Russie, accusée d’être à l’origine de sabotages de câbles sous-marins, font de la Finlande une pièce maîtresse.

Dans un contexte d’escalade de la guerre hybride orchestrée par la Russie, la Finlande constitue une cible de choix pour Moscou. Helsinki accuse notamment la Russie d’acheminer des migrants près de sa frontière.

Le texte publié le 8 septembre dernier par l’ancien président (2008-2012) Dmitri Medvedev, aujourd’hui numéro deux du Conseil de Sécurité de la Russie, accusant la Finlande d’ourdir une attaque contre la Russie, pourrait être le signe avant-coureur d’une opération russe de grande ampleur, qui irait bien au-delà de la récente incursion de drones dans les espaces aériens polonais et roumain respectivement dans la nuit du 9 au 10 septembre et le 13 septembre et de trois avions militaires russes dans l’espace aérien estonien le 19 septembre. Le soupçon plane là également sur la Russie quant aux survols de drones au-dessus des aéroports de Copenhague et d’Oslo dans la nuit du 22 septembre.

Au lendemain de l’intrusion des drones en Pologne et du discours d’Ursula von der Leyen sur l’état de l’Union où elle prône la construction d’un « mur de drones », le premier ministre finlandais Petteri Orpo a défendu un investissement européen dans la défense aérienne de la Finlande – mais aussi dans celle des États baltes et de la Pologne. Seuls des investissements massifs dans la défense européenne (notamment aérienne) pourront augmenter le seuil de dissuasion face à une menace russe dont le spectre devient de plus en plus manifeste, en Finlande et ailleurs sur le continent.

The Conversation

Victoria Bruné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Finlande, nouveau poste avancé de l’Otan face à la Russie – https://theconversation.com/la-finlande-nouveau-poste-avance-de-lotan-face-a-la-russie-265300

Voici pourquoi la poutine est devenue le nouveau plat national québécois

Source: The Conversation – in French – By Geneviève Sicotte, Professeure, Études françaises, Concordia University

En quelques décennies, la poutine a acquis le statut de nouveau plat identitaire québécois.

On connaît sa composition : frites, fromage en grains et sauce, le tout parfois surmonté de diverses garnitures. C’est un mets qu’on peut trouver simpliste, un fast-food qui assemble sans grande imagination des aliments ultra-transformés et pas très sains.

Pourquoi s’impose-t-il aujourd’hui avec tant de force ?

Dans La poutine. Culture et identité d’un pays incertain publié cette semaine aux PUM, j’explore cette question. J’essaie de comprendre ce qui fait qu’un aliment devient un repère et même un emblème pour une collectivité. Mon hypothèse est que la poutine doit sa popularité au fait qu’elle mobilise de manière dynamique des enjeux sensibles de l’identité québécoise actuelle.

Pour analyser l’imaginaire qui s’élabore autour du plat, j’approfondis ici quelques pistes : ses liens avec la tradition culinaire québécoise et la convivialité particulière qui la caractérise.




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Un plat pour repenser le passé

La poutine est relativement récente : elle apparaît dans les années cinquante et ne devient populaire que dans les dernières décennies du XXe siècle. Mais en fait, malgré cette modernité, elle touche à des enjeux liés au passé et permet de les repenser. C’est un premier facteur qui explique son nouveau statut de plat emblématique.

La cuisine traditionnelle du Québec était d’abord associée à la subsistance. Fondée surtout sur les ressources agricoles, modeste, simple et parfois rudimentaire, elle devait emplir l’estomac. Pour cette raison, elle a longtemps été dénigrée, comme en témoignent les connotations négatives attachées à la soupe aux pois ou aux fèves au lard.

Des valorisations sont bien survenues au fil du XXe siècle. Mais même si on trouve aujourd’hui des mets traditionnels dans certains restaurants ou qu’on les consomme ponctuellement lors de fêtes, on ne saurait parler de revitalisation. Peu cuisinés, ces mets sont surtout les témoins d’une histoire, d’une identité et de formes sociales dans lesquelles une bonne partie de la population ne se reconnaît pas.

Or dans l’imaginaire social, la poutine semble apte à repositiver cette tradition. D’emblée, elle permet que des traits culinaires longtemps critiqués — simplicité, économie, rusticité et abondance — soient transformés en qualités. Elle procède ainsi à un retournement du stigmate : le caractère populaire de la cuisine, qui a pu susciter une forme de honte, est revendiqué et célébré.

Par ailleurs, la poutine se compose d’ingrédients qui agissent comme les marqueurs discrets des influences britanniques, américaines ou plus récemment du monde entier qui constituent la cuisine québécoise. Mais l’identité qu’évoquent ces ingrédients semble peu caractérisée et fortement modulée par le statut de fast-food déterritorialisé du plat. Le plébiscite de la poutine s’arrime ainsi à une situation politique contemporaine où le patriotisme québécois n’est plus un objet de ralliement dans l’espace public. Le plat devient un repère identitaire faible et, dès lors, consensuel.

Un plat convivial

Les manières de manger révèlent toujours des préférences culturelles, mais c’est d’autant plus le cas quand la nourriture consommée est ressentie comme emblématique. C’est pourquoi il faut également traiter de l’expérience concrète de la consommation de poutine et de la convivialité qu’elle suppose, qui portent elles aussi des dimensions expliquant son essor.

Le casseau abondant de frites bien saucées révèle une prédilection pour un certain type de climat et de liens sociaux. Il est posé sans façon au centre de la table et souvent partagé entre les convives qui y puisent directement. Les relations entre les corps et avec l’espace qui se dévoilent par ces usages, ce qu’on appelle la proxémie, prennent ici une dimension personnelle et même intime.

La convivialité associée à la poutine rejette ainsi les codes sociaux contraignants et valorise un registre libre et familier, où la communauté emprunte ses formes au modèle familial restreint plutôt qu’au social élargi.

Une nourriture de réconfort

Une fois consommé, le mets emplit l’estomac et rend somnolent. Ce ressenti physiologique fait peut-être écho à l’ancienne cuisine domestique qui visait la satiété. Toutefois, il trouve aussi des résonances contemporaines.

La poutine appartient en effet à la catégorie très prisée des nourritures de réconfort, ce phénomène typique d’une époque hédoniste. Mais la poutine n’est pas seulement un petit plaisir du samedi soir. Elle devient le signe de préférences culturelles collectives : les corps se rassemblent dans une sociabilité de proximité qui vise le plaisir et qui permet de mettre à distance des enjeux sociaux et politiques potentiellement conflictuels.


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En outre, le plat fait l’objet de consommations festives qui accentuent sa portée identitaire. Dans ces occasions, la convivialité devient codifiée et parfois ritualisée. La poutine des vacances marque la fin des obligations, le moment où s’ouvre un été de liberté ; la première poutine des immigrants signe leur intégration à la société québécoise ; la poutine nocturne permet d’éponger les excès avant de réintégrer le monde des obligations ; les festivals de la poutine constituent des moments de rassemblement joyeux de la collectivité.

Ces fêtes sont de véritables performances de l’identité, des moments où s’inventent des modalités renouvelées du vivre-ensemble qui valorisent le plaisir, l’humour, la modestie et les liens de proximité. Elles offrent une image qui, malgré qu’elle puisse être idéalisée, joue un rôle actif dans la représentation que la collectivité se fait d’elle-même. Et cela se manifeste même dans le domaine politique, notamment lors des campagnes électorales !

La poutine, passage obligé des campagnes électorales


Un plat emblématique pour célébrer une identité complexe

Loin d’être un signe fixe, un plat identitaire est dynamique et polyphonique. Quand nous le mangeons, nous mobilisons tout un imaginaire pour penser ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous voulons être.

La poutine illustre clairement cela. Elle réfère au passé, mais le reformule et l’inscrit dans le présent. Elle valorise une certaine forme de collectivité, mais il s’agit d’une collectivité plutôt dépolitisée et non conflictuelle, rassemblée autour de valeurs familiales et familières.

Privilégiant l’humour et la fête, elle évite le patriotisme sérieux et affirme son existence avec modestie. La poutine devient ainsi un support permettant de manifester l’identité québécoise actuelle dans toute sa complexité. C’est ce qui explique qu’elle s’impose comme nouveau plat emblématique.

La Conversation Canada

Geneviève Sicotte a reçu des financements de l’Université Concordia, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Fonds de recherche du Québec, Société et culture (FRQSC).

ref. Voici pourquoi la poutine est devenue le nouveau plat national québécois – https://theconversation.com/voici-pourquoi-la-poutine-est-devenue-le-nouveau-plat-national-quebecois-263977

Développement personnel : pourquoi faudrait-il « se ressourcer » ?

Source: The Conversation – in French – By Yael Dansac, Anthropologue et collaboratrice scientifique, Université Libre de Bruxelles (ULB)

« Se ressourcer », un leitmotiv des pratiques spirituelles contemporaines. Pexels, CC BY

Séjour de yoga restauratif à Saint-Malo, bain de forêt rééquilibrant à Rambouillet, retraite de méditation harmonisante à Chamonix… le marché des spiritualités contemporaines regorge d’options pour retrouver sa maîtrise de soi, amplifier sa productivité ou cultiver son bien-être. Ces vingt dernières années, le terme « se ressourcer » est devenu un verbe fourre-tout très présent sur le marché du développement personnel, dans la sphère des thérapies alternatives et dans le monde du travail. Mais qu’est-ce que cette expression désigne précisément, et à quels besoins répond-elle ?


La forme pronominale « se ressourcer » a une résonance francophone qui ne correspond pas tout à fait au sens des expressions, comme replenishing, (réapprovisionnement) ou recharging (rechargement), elles aussi très répandues sur le marché des spiritualités contemporaines des sociétés anglophones.

Dans le dictionnaire, « se ressourcer » signale l’action de « revenir à ses sources ». Cette expression porte l’idée d’un retour à un espace-temps où, selon l’anthropologue Stéphanie Chanvallon, l’être humain serait capable de rencontrer une partie perdue de son essence ou de son énergie.

« Se ressourcer » semble correspondre à une tâche perpétuelle ou sisyphéenne : celle de réacquérir de manière répétitive des potentialités perdues au cours d’une trajectoire personnelle, mais qui demeurent à l’intérieur de chacun. De même, il s’agirait d’un moyen privilégié pour surmonter l’épuisement physique et mental que nous subissons depuis notre passage à une société d’accélération, telle que théorisée par le philosophe allemand Hartmut Rosa.




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La source en question

Les adeptes des spiritualités contemporaines s’approprient ce terme pour évoquer l’existence d’une « source », comme l’illustre le témoignage d’une psychothérapeute, recueilli au cours de l’une de nos enquêtes sur les pratiques holistiques dans le Morbihan (Bretagne), en 2018 :

« La source, pour moi, est une borne d’énergie, sur laquelle je dois me connecter de temps en temps afin de recharger mes batteries. Il n’y en a pas qu’une. Votre source peut également se trouver dans la méditation, le yoga ou la marche dans la forêt. Votre bien-être intérieur est le premier indice qui vous indique que vous avez trouvé le bon moyen pour vous ressourcer. »

Localiser la « source » est une tâche dirigée par les émotions et par les subjectivités. Cela lui permet d’adopter les formes les plus variées, dans le temps et dans l’espace. Elle peut se matérialiser dans des milieux naturels tels que la forêt ou les bords de mer, dans des contextes urbains comme les cabinets de médecine alternative ou les parcs, à des dates précises telles que les solstices ou les équinoxes, ou encore à travers des activités diverses comme les retraites méditatives, les pratiques psychocorporelles ou les stages de découverte du néo-chamanisme.

Le choix de « retourner à la source » passe avant tout par une décision personnelle d’accorder une importance non négociable au maintien de son propre bien-être, comme l’exprime cet autre témoignage recueilli, en 2023, auprès d’un spécialiste en pratiques holistiques :

« Le jour où vous décide[re]z que le retour à la source fait partie essentielle de votre vie, vous réaliserez à quel point le fait de vous arrêter par moments et de vous retrouver ici avec vous-même vous rend beaucoup plus efficace dans tous les aspects de votre vie. »

D’après les témoignages recueillis, « se ressourcer » n’est pas envisagé comme une activité isolée ou une pratique précise, mais plutôt comme la quête d’un état émotionnel souvent exprimé par les formules « centré », « ancré » ou « équilibré ».

Cette quête, étroitement liée à la consommation de produits pour travailler sur soi-même, s’inscrit dans une modernité tardive marquée par l’individualisme et la culture de consommation. Dans un monde où la quête de sens est devenue le leitmotiv, le fait de « se ressourcer » a évolué en outil formateur de notre identité.

Entre quête de soi et dynamique d’auto-engendrement

L’essor de pratiques spirituelles séculières est emblématique de cette fascination pour des expériences valorisées pour leurs vertus « ressourçantes ». Ces activités permettent aux participants de se livrer à une quête de soi susceptible d’être éprouvée comme une expérience intense et inattendue. Cette quête peut être désirée comme une rencontre avec ses racines, un retour sans limites à une essence « pure », ou un processus continu de réactualisation des connaissances sur soi-même et sur autrui.

La dimension cyclique est au centre des activités qui supposent un retour aux sources. Ce caractère répétitif est constitutif des pratiques rituelles occidentales où l’injonction de « renaître à soi-même » façonne les expériences des participants. Plutôt que d’être vécue comme la quête d’un « soi véritable » une fois pour toutes, cette prescription est éprouvée comme une dynamique d’auto-engendrement, qui n’a pas une durée déterminée et qui inclut la consommation régulière des produits et des formations ressourçantes.

Entre quête d’un état affectif et expérience métaphysique

Si l’acte de « se ressourcer » est tellement estimé au sein de nos sociétés, c’est notamment à cause de son potentiel eudémonique  : c’est-à-dire qu’il est associé aux expériences d’épanouissement personnel, d’acceptation de soi, d’établissement de relations positives avec les autres, et d’identification du sens de la vie.

Les pratiques ressourçantes sont également vues comme propices au développement des émotions positives, telles que la compassion, la gratitude et la reconnexion à une nature envisagée comme « vivante ». Le passage d’un état affectif négatif (marqué par l’angoisse, le stress ou la colère) à un état affectif positif est un des principaux bénéfices recherchés par les participants, comme l’exprime ce témoignage d’un enseignant recueilli, en 2024, lors d’une enquête sur les pratiques spirituelles fondées sur la nature, en Wallonie (Belgique) :

« Ce stage m’a permis de réaliser un véritable tournant dans ma vie et de cultiver l’humilité et la compassion. Je me sens infiniment chanceux d’avoir fait cette expérience qui favorise l’ancrage et la gratitude. »

Le ressourcement peut également être apprécié comme un processus qui s’exprime mieux dans un langage « énergétique », caractéristique des religions métaphysiques étudiées par la spécialiste en sciences des religions Catherine L. Albanese. Il s’agit de systèmes de croyances qui empruntent au langage du monde scientifique. C’est pourquoi l’acte de se ressourcer se traduit parfois par des expressions comme « faire le plein d’énergie » ou « réaligner nos énergies », qui désignent un processus de synchronisation et reconditionnement des couches d’énergies subtiles, censées entourer toute matière. Ceci est exposé de la manière suivante par un ingénieur qui a fait l’expérience d’un stage de guérison énergétique en Bretagne :

« La visite de ces hauts lieux permet notamment de ressentir diverses énergies au niveau physique, psychique ou spirituel, sur des sites particuliers. Ainsi, j’ai pu décharger une grande partie des énergies qui me dérangent habituellement, et me ressourcer de bonnes énergies qui m’ont apporté de l’équilibre. »

En somme, l’expression « se ressourcer » et les pratiques qu’elle recouvre sont devenues des outils formateurs des dynamiques relationnelles entre nous, nous-mêmes et autrui. Elles ouvrent la voie à l’engendrement d’un « soi-même » susceptible d’être renouvelé sans limite.

Dans une ère marquée par des crises multiformes, « se ressourcer » est également valorisé par un discours dominant qui exhorte les individus à devenir « la meilleure version d’eux-mêmes ».

The Conversation

Yael Dansac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Développement personnel : pourquoi faudrait-il « se ressourcer » ? – https://theconversation.com/developpement-personnel-pourquoi-faudrait-il-se-ressourcer-263739

La très longue feuille de route pour être un « bon patron »

Source: The Conversation – in French – By Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

« Patron », un terme qui a le plus souvent une charge péjorative. Que peut être alors un « bon patron » ? Les demandes adressées à celui qui préfère aujourd’hui être appelé « chef d’entreprise » ou « entrepreneur » sont multiples. Revue des principales qualités qui leur sont demandées.


Être patron, cela a-t-il à voir avec le ou la politique ? Jusqu’où la revendication de l’entreprise au « service du bien commun » (entre entreprise providence et « Laissez-nous faire nous-mêmes ») peut-elle impacter le métier ?

En France, le terme « patron » est plus souvent associé à des désinences fortement péjoratives : pas seulement mauvais (du point de vue gestionnaire) mais plutôt « salaud de », « pourri », « con », « voyou » ; quant aux adjectifs : « autoritaire » et « tyrannique » se le disputent à « hautain », « caractériel » ou « inabordable ».

Dans tous les cas, être patron suppose de se placer dans une relation de domination à l’égard de ses salariés qui sont, eux, dans un état de subordination économique et juridique à l’égard de leur employeur. L’employeur est le chef de l’entreprise et, comme tel, c’est lui qui peut se réserver les tâches les plus gratifiantes, et déléguer le travail, et notamment « le sale boulot » à ses « collaborateurs ».

Indispensables patrons

Cette présentation négative a été contrée depuis longtemps par un ensemble de dénégations argumentatives et de pratiques qui entendent montrer que le patron est indispensable dans une économie de marché, soit le système économique le plus efficace dans lequel se crée de la richesse et des emplois.

Et le mot « patron » tend à être refoulé dans des siècles antérieurs (le patron « à la Zola »). Le terme est entré en déshérence au profit de ceux de « chef d’entreprise », d’« entrepreneur » ou, dans un langage international, de « manager » voire de CEO (pour chief executive officer, dans la langue de Steve Jobs). En 1995, le changement du nom de l’organisation interprofessionnelle du Conseil national du patronat français (CNPF) en Mouvement des entreprises de France (Medef) marque aussi cet objectif de modifier et de moderniser les représentations patronales.




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Par ailleurs, des techniques très différentes de mise au travail et d’acceptation ou d’assentiment de la subordination s’inventent tous les jours, de manière parfois cosmétique, pour établir ou rétablir un management qui peut être alors :

Paternalisme de proximité ?

Cela peut aller du réinvestissement du paternalisme de proximité (il vient dire bonjour tous les matins, il connaît les problèmes de ses salariés) à des expérimentations, comme l’entreprise libérée, en passant par des pratiques vertueuses que peuvent mettre en œuvre des patrons de l’économie sociale et solidaire ou certains innovateurs patronaux.

La question du ratio d’équité, soit le rapport entre le salaire médian ou moyen des salariés et celui des plus hauts dirigeants, reste un sujet relativement confidentiel. Certains rares patrons pratiquent le 1 à 4 quand d’autres acceptent un salaire mensuel à 7 chiffres, ce qui peut amener le ratio à plus de 200.

HEC Paris, 2016.

Un bon patron serait celui qui paye bien, qui embauche des CDI, comme, par exemple Axyntis qui assure des conditions de travail optimales à ses salariés, hommes et femmes, qui a de la considération pour eux et pour leur travail, qui les traite comme des co-équipiers, qui les associe à la réflexion voire à la décision, et, au-delà de toutes ces contraintes, qui sait assurer la rentabilité financière de l’entreprise, sa viabilité et sa pérennité.

Des marges de manœuvre vertueuses

En poussant au maximum les rapports sociaux dans un cadre de capitalisme de marché, les marges de manœuvre vertueuses sont possibles et encore à inventer. Quelques entreprises, mais beaucoup moins qu’aux États-Unis avant la nouvelle présidence de Trump, ont pris l’initiative de politiques de diversité (égalité entre femmes et hommes, diversité d’origine des salariés).

La taille de l’entreprise est parfois discriminante, mais pas toujours. Un grand patron pourrait arriver à une forme d’harmonie conjuguée aux pièces du puzzle d’une multinationale et un petit patron peut aussi se révéler tout à fait tyrannique, qu’il s’agisse d’une entreprise conventionnelle ou d’une start-up, une catégorie d’une fluidité exemplaire où le up or out ainsi que l’agilité et la flexibilité maximales peuvent mener à l’arbitraire et à la précarité.

Jugé par ses pairs… et par la société

Être un bon patron, c’est l’être aussi à l’égard de ses pairs, qui se jaugent et se reconnaissent entre eux, et qui peuvent à tous les gradins des patronats entrer en concurrence pour obtenir des prix et des trophées sur certaines scènes et défendre des causes communes sur d’autres. Mais être « un bon patron » ne s’arrête pas à la porte de l’entreprise ou des clubs de sociabilité patronale.

Depuis plusieurs années, la thématique de l’entreprise a resurgi dans les débats socioéconomiques et politiques. Pour autant, on ne va plus jusqu’à prôner, comme cela a précédemment été fait, une « réforme de l’entreprise » ou encore la nécessité d’avoir un permis de diriger une entreprise (comme il existe un permis de conduire), ni même une nationalisation des moyens de production et d’échange qui serait couronnée par une autogestion.

Les propositions les plus audacieuses, en matière de transformation des directions d’entreprises, vont à l’instauration de conseils des parties prenantes et à l’introduction (partielle) de la Mitbesttimung (ou, cogestion paritaire) allemande, soit la présence des salariés dans les organes de direction des entreprises à quasi parité avec les porteurs de capitaux.

Loi Pacte

À la suite du rapport Notat-Senard (2018), la loi Pacte a entériné certaines modifications et a amendé l’article 1833 du Code civil en y définissant de manière dynamique le but d’une société commerciale étant gérée « dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Ainsi, le but n’est pas, comme l’écrivait Milton Friedman, de faire uniquement du profit.

Désormais il ne s’agit pas de satisfaire seulement les actionnaires (sans qui rien n’existerait, estiment les libéraux) en matière de rentabilité économique, mais aussi de tenir compte des parties prenantes que sont les salariés et, plus largement, la collectivité. Les entreprises sont désormais responsables des conséquences que leur activité produit sur la société et sur son environnement.

Exercices domestiques

Cette loi a donné lieu à des débats nombreux, dans le pas assez ou le beaucoup trop, et l’on a vu fleurir des raisons d’être entrepreneuriales qui sont allées des exercices purement cosmétiques jusqu’à une réflexion orchestrée sur les finalités de telle entreprise. De ce fait, les entreprises à mission, pour lesquelles des contraintes diverses de résultats selon l’exigence de certification ne sont pas très nombreuses, et encore moins parmi les très grandes entreprises.

Pourtant, certaines organisations, le Crédit mutuel Alliance fédérale et la Maif ont, par exemple, mis en place, en 2023, le dividende écologique et le dividende sociétal, qui ne sont pas suivis par d’autres grandes entreprises. Ces dividendes consistent à reverser une partie de leurs résultats à des projets écologiques ou sociaux.

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege) médias, 2022.

S’arrêter là serait négliger une large partie du problème, car la responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises est loin de ne renvoyer qu’à des initiatives isolées. Elle est désormais mesurée par un ensemble d’indicateurs (obligatoires ou facultatifs) parfois très sophistiqués et en concurrence, et doit aussi se conjuguer avec d’autres types d’implication.

Un « bon patron » est celui qui, idéalement, ne s’intéresse pas seulement à ses éventuels actionnaires, à ses salariés, à ses consommateurs (qualité/prix/utilité sociale et environnementale), mais aussi à ses fournisseurs et à ses sous-traitants pour lesquels il doit appliquer les mêmes règles et, pour les grandes entreprises, qu’il ne doit pas pressurer en matière de coûts (qui se répercutent obligatoirement sur la qualité du produit et sur les conditions de travail des salariés) ni jouer sur la trésorerie et les délais de paiement.

Un « bon patron » est aussi celui qui « tient » au travail dans des dimensions pratiques. Autrement formulé, il participe directement aux activités de l’entreprise qu’il s’agisse de la gérer quotidiennement, de créer des emplois, d’étendre son activité ou même de contribuer parfois directement à des activités de production.

Reste à ajouter la dernière responsabilité, à l’égard de l’État qui apparaît chez beaucoup d’entre eux comme un prédateur inefficace. Un « bon patron » devrait aussi avoir une politique fiscale transparente et éthique, mais elle est bien souvent en concurrence avec une saine gestion des utilités qui impliquent optimisations, voire exils fiscaux. Quant aux patrons catégorisés comme « exilés fiscaux » ou encore « surexploiteurs » des ressources de la planète, on retrouve là notre oxymore initial faisant d’eux des « mauvais » patrons plutôt que des « bons ».

On n’oubliera pas dans cette énumération à 360 degrés du métier patronal, le rôle que peut jouer « la femme du patron » dans la maisonnée économique que constitue l’aventure entrepreneuriale (héritée, achetée, créée ou assumée temporairement pour les patrons de grandes entreprises). On pourrait parler aussi du mari de la patronne car, si le métier de patron, bon ou mauvais, est encore masculin principalement, la féminisation très différentielle selon les secteurs est en marche.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La très longue feuille de route pour être un « bon patron » – https://theconversation.com/la-tres-longue-feuille-de-route-pour-etre-un-bon-patron-263560