Non, les enfants n’étaient pas négligés au Moyen Âge : la preuve par l’éducation

Source: The Conversation – France (in French) – By Didier Lett, Professeur émérite d’histoire médiévale, Université Paris Cité

_Geoffroi de La Tour Landry enseignant à ses filles_, enluminure tirée d’un manuscrit du _Livre du chevalier de&nbsp;La&nbsp;Tour&nbsp;Landry pour l’enseignement de ses filles_ (fin XV<sup>e</sup>&nbsp;siècle, France, Chantilly, musée Condé). via Wikimedia Commons

Les stéréotypes sur le sombre Moyen Âge ont la vie dure. Parmi ceux-ci, la place des enfants, que l’on imagine encore peu aimés et exploités, travaillant durement à un âge très précoce aux côtés des adultes. Rien, pourtant, n’est plus faux que cette vision misérabiliste.

Dans Enfants au Moyen Âge (XIIᵉ – XVᵉ siècles), une nouvelle synthèse publiée aux éditions Tallandier, Didier Lett nous montre la vive attention à l’enfance dès le ventre maternel, puis s’intéresse à la naissance, au baptême, aux premiers soins apportés au nourrisson et aux relations que l’enfant entretient avec sa famille. Plus de doutes possibles : la société médiévale a bien connu un fort « sentiment de l’enfance », comme le montre cet extrait de l’ouvrage centré sur les préoccupations des parents pour la pédagogie et la formation des plus jeunes.


Un fort souci éducatif

De nombreux traités de pédagogie

Si l’on doutait encore de la force du souci éducatif des hommes et des femmes du Moyen Âge, il faudrait rappeler qu’il existe environ une cinquantaine de termes en ancien français des XIIe-XVe siècles qui désigne le fait d’éduquer ou d’enseigner : alever, amender, somondre, amonester, doctriner, reprendre, chastier, discipliner, monstrer, enseigner, endoctriner, conduire, governer, etc., sans parler des nombreux termes latins : instructio, educatio, disciplina, eruditio. Cette richesse sémantique traduit une réalité. Le verbe educare (ex/ducare) signifie « conduire en dehors de », c’est-à-dire exercer une direction pour sortir d’un état qui est inférieur à celui dans lequel on veut faire entrer une personne. Le terme eruditio (ex/rudictio) possède un sens très voisin. Il signifie que le but essentiel du processus est de faire sortir l’enfant de sa ruditas naturelle. L’éducation a pour but de dégrossir.


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Ce lexique se rencontre dans les nombreux traités pédagogiques rédigés dans les derniers siècles médiévaux, écrits parfois par des pères (ou des mères) pour leurs enfants. En 1238, le juriste Albertano de Brescia écrit pour ses fils le De amore et dilectione Dei et proximi et aliarum rerum de forma vitae, un traité qui connaît un grand succès, traduit rapidement dans de nombreuses langues vernaculaires. Le Catalan Raymond Lulle, un laïc marié, d’origine noble, père de famille, courtisan puis ermite, pédagogue, missionnaire, mystique et romancier, a laissé une œuvre immense parmi laquelle la Doctrine d’enfant (Doctrina pueril) qu’il commence à rédiger en 1278 à Majorque et qu’il achève à Montpellier vers 1283. C’est un traité qui s’adresse à un fils imaginaire, supposé enfant. Il a aussi composé à la même époque un roman, Le Livre d’Evast et Blaquerne (entre 1280 et 1283), dans lequel il transpose ses principes pédagogiques en y citant même parfois des passages de son traité. […]

Éduquer par la parole et par l’exemple

De l’avis de tous, ce que l’on apprend dès le plus jeune âge marque durablement, s’imprime à jamais dans l’esprit de l’enfant. Le chevalier de La Tour Landry avertit ses filles, « car la vie que vous voudrez mener dans votre jeunesse, vous voudrez la mener lorsque vous serez vieux ». Dans son Livre de la chasse, Gaston Phébus affirme : « Ce qu’on apprend dans sa jeunesse, on le retient dans sa vieillesse. »

Gilles de Rome écrivant, Enluminure du XIVᵉ siècle, Besançon, Bibliothèque municipale, fol. 103v, tiré de Aegidius Romanus, Traité de gouvernement des princes.
via Wikimedia

Selon Gilles de Rome, comme l’homme a naturellement l’habitude de mal se comporter, il faut « l’habituer en enfance à bien faire ». Dans un souci d’en faire d’abord de bons chrétiens, « on doit apprendre aux enfants les articles de la foi en jeunesse afin que leur croyance soit plus ferme ». Il faut se garder de lui montrer des « choses laides et vilaines car les jeunes gens aiment beaucoup cela et gardent en mémoire ce qu’ils voient en leur jeunesse ». Il illustre par un exemple : « Si une femme est peinte ou sculptée nue, il ne faut pas la montrer aux jeunes gens car leur âge est enclin à la jouissance et aux mauvais penchants. » Guillaume de Saint-Pathus explique les faits louables des frères et sœurs de saint Louis de la manière suivante :

« Et les bonnes œuvres que firent et continuèrent à faire toute leur vie monseigneur Robert et monseigneur Alfonse, frères du roi, et leur sœur, attestent de leur bonne éducation (norreture) et des enseignements qu’ils reçurent dès le début. »

Pour exprimer cette idée, on rencontre deux métaphores fréquentes. D’une part, celle de la cire molle. Dans le chapitre des Siete Partidas intitulé « Que les fils de roi doivent avoir des précepteurs (ayos) et comment ceux-ci doivent être », on peut lire :

« Les sages ont dit que les jeunes ont des dispositions pour apprendre, lorsqu’ils sont encore petits, comme la cire molle lorsqu’on la place sous le sceau, laquelle, plus elle est tendre, mieux elle imprime ce qui est gravé sur le sceau. »

D’autre part, celle de l’amphore ou du pot, empruntant les vers d’Horace : « L’amphore neuve conservera longtemps le parfum dont elle aura été initialement imprégnée. » Au XIIIe siècle, Berthold de Ratisbonne explique qu’« un pot garde toujours l’odeur de ce qu’on a mis dedans en premier ». Par conséquent, poursuit-il, « si vous apprenez à votre enfant tout neuf de bonnes choses, il en gardera toujours quelque chose, mais si vous lui apprenez de mauvaises choses, il agira par la suite dans ce sens […] ils gardent toujours quelque chose des premières habitudes qu’on leur donne ».

L’enseignement se fait surtout par la parole et par l’exemple (verbo et exemplo). Les parents doivent être exemplaires. Raymond Lulle conseille aux pères de se débarrasser, dans leur maison, de tous les individus qui pourraient avoir une mauvaise influence sur leur fils. Selon lui, il faut éduquer tous les sens de l’enfant. Il écrit : « Par la vue corporelle, la tentation entre et se propage jusqu’à l’âme, raison pour laquelle on doit instruire (norrir) son fils et lui enseigner à voir de telles choses qui ne l’habituent pas à avoir de mauvaises pensées. » Il vitupère aussi contre ceux qui accoutument leurs enfants « à entendre des choses inutiles et des laides paroles, romans, chansons, instruments et d’autres choses semblables qui incitent à la luxure ». Il est donc préférable de « leur enseigner les paroles de Dieu dévotes et les livres qui parlent de Dieu ». Il conseille enfin d’éduquer l’enfant dans des lieux qui dégagent une bonne odeur, car « on doit habituer l’homme à des odeurs qui ne puissent l’inciter aux futilités et aux pensées déplaisantes ».

Selon le pédagogue catalan, il faut profiter de tous les instants de la vie quotidienne pour enseigner la foi chrétienne à ses enfants. Ainsi, il conseille à son fils de penser à l’enfer quand il regarde bouillir une poignée de fèves ou de pois, image des damnés qui souffrent des peines infernales. […]

Portrait de Matteo Palmieri, Cristofano dell’Altissimo, après 1552. (Giunti Photographic Archive/Foto Rabatti-Domingie, Florence).
via Wikimedia

L’exemplarité apparaît bien comme un mode de transmission essentiel des valeurs de père à fils. En utilisant l’exemplum pour les enfants, les parents se font prédicateurs dans leur famille. En tant que laïcs, ils ne peuvent prêcher mais ils doivent exhorter les plus jeunes à bien faire. Ces conseils se retrouvent chez les humanistes qui demandent qu’on surveille très attentivement les fréquentations des enfants. Matteo Palmieri, dans La Vie civile, rédigée entre 1431 et 1438 écrit :

« Le père alors doit veiller à ce que les enfants que fréquente son fils aient des gestes et un langage bien châtié, et doit préférer les bonnes mœurs aux caresses et à une vie délicate, car les tendres délicatesses bien souvent les gâtent et, une fois grands, ils désirent les mêmes douceurs dans lesquelles on les a élevés petits. »

Apprendre de manière progressive

Médecins et pédagogues conseillent d’être très vigilants lorsque l’on donne des travaux intellectuels et physiques aux enfants car il faut toujours tenir compte de leurs aptitudes, de leur force et de leur capacité de résistance, donc de leur âge. Giovanni Conversini, notaire de Ravenne, fils de Coversino del Frignano, médecin du roi de Hongrie, Louis Ier, dans le Rationarium vitae, autobiographie rédigée vers 1400, écrit :

« Il faut toujours administrer aux élèves des notions qui sont au-dessous de leurs capacités : de même que l’estomac ne digère bien que si la quantité d’aliments absorbée est inférieure au niveau de satiété, de même la leçon donnée doit être inférieure à la capacité d’apprendre. Une leçon claire et non pesante s’imprime avec facilité dans l’esprit, une leçon compliquée et lourde rassasie mais ne nourrit pas. »

Gilles de Rome déconseille vivement d’exiger de la part des enfants de moins de 14 ans de gros travaux pour éviter de bloquer leur croissance. Barthélemy l’Anglais recommande, lui aussi, de ne pas donner un labeur trop rude aux enfants entre 7 et 13 ans, afin que leur croissance ne soit pas empêchée. Maffeo Vegio, dans son De educatione liberorum (milieu du XVe siècle), conseille :

« Jusqu’à l’âge de cinq ans, aucune discipline n’est encore possible, et il conviendra d’éviter toute fatigue qui retentirait sur sa croissance. »




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Ces conseils semblent entendus. À Saint-Denis, à la fin du XIIIe siècle, Louis, un enfant abandonné, sourd et muet, arrive à l’âge de 8 ans chez Gauchier, un forgeron. Ce dernier l’emploie mais, comme il le juge trop chétif, en raison de son jeune âge et sans doute aussi des privations endurées, il décide de lui confier des activités en conformité avec son état physique. Dans un premier temps, « avant que ses membres soient très forts, il soufflait le feu du forgeron pour allumer la forge ».

Puis Gauchier, qui témoigne auprès des enquêteurs du miracle après que l’enfant a retrouvé l’usage de la parole, « se rappelle bien que, lorsqu’il fut plus fort, il l’aidait, d’une part, en tenant le marteau et, d’autre part, en prenant en charge d’autres tâches dans sa boutique, qu’il lui ordonnait par signes ». Tout se passe comme si Gauchier avait intégré les préceptes du moine Théophile qui, un siècle plus tôt, conseille, pour le métier de forgeron, que l’enfant assiste d’abord le maître, entretienne les flammes, « souffle un peu » au soufflet, construise les meules de paille qui serviront de combustible, puis frappe avec un marteau petit ou moyen.

Chez les tisserands italiens du XVe siècle, il n’est pas rare de confier aux enfants nouvellement embauchés la tâche de surveillance des ouvriers adultes, leur permettant ainsi d’apprendre leur futur métier par observation et imitation des gestes du travail qu’ils auront bientôt à accomplir. L’apprenti médecin commence par apporter les instruments de sa future profession, les nettoyer, avant de commencer lui-même à les utiliser. Dans la littérature médiévale, le jeune chevalier apprend aussi le métier des armes de manière très progressive : il est page puis écuyer, porte les armes du chevalier avant de s’en servir pleinement et de se faire adouber.

The Conversation

Didier Lett ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Non, les enfants n’étaient pas négligés au Moyen Âge : la preuve par l’éducation – https://theconversation.com/non-les-enfants-netaient-pas-negliges-au-moyen-age-la-preuve-par-leducation-256265

La maternité à l’époque viking, entre genres, corps et politique sexuelle – nouvelle étude archéologique

Source: The Conversation – France (in French) – By Marianne Hem Eriksen, Associate Professor of Archaeology, University of Leicester

_Britomart_, par Walter Crane (1900). Library of Decorative Arts, Paris

Malgré son rôle central dans l’histoire de l’humanité, la grossesse a souvent été négligée par l’archéologie. Or, des recherches sur l’époque viking, par exemple, montrent la place cruciale des femmes enceintes dans ces sociétés et nous invitent à revoir nos représentations de la répartition des rôles entre hommes et femmes par le passé.


Des femmes enceintes brandissant des épées et portant des casques de combat, des fœtus prêts à venger leurs pères – et un monde rude où tous les nouveau-nés ne naissaient pas libres ou ne recevaient pas de sépulture.

Voilà quelques-unes des réalités mises au jour par la première étude interdisciplinaire consacrée à la grossesse à l’époque des vikings, que j’ai menée avec Kate Olley, Brad Marshall et Emma Tollefsen dans le cadre du projet Body-Politics. Malgré son rôle central dans l’histoire de l’humanité, la grossesse a souvent été négligée par l’archéologie, en grande partie parce qu’elle ne laisse que peu de traces matérielles.

La grossesse a peut-être été particulièrement négligée dans les périodes que nous associons le plus souvent aux guerriers, aux rois et aux batailles – comme l’âge des vikings, hautement romantisé (la période allant de 800 à 1050 apr. J.-C.).

Des sujets tels que la grossesse et l’accouchement ont été traditionnellement considérés comme des « questions féminines », appartenant aux sphères « naturelles » ou « privées ». Pourtant, nous soutenons que des questions telles que « Quand la vie commence-t-elle ? » constituent une préoccupation politique importante, aujourd’hui comme par le passé.

Explorer la « politique de l’utérus » au temps des vikings

Dans notre nouvelle étude, mes coauteurs et moi-même avons rassemblé des éléments de preuve éclectiques afin de comprendre comment la grossesse et le corps de la femme enceinte étaient conceptualisés à cette époque. En explorant cette « politique de l’utérus », il est possible d’enrichir considérablement nos connaissances sur le genre, sur les corps et sur la politique sexuelle à l’époque des vikings et au-delà.

Tout d’abord, nous avons examiné les mots et les récits décrivant la grossesse dans les sources en vieux norrois. Bien que datant de plusieurs siècles après l’ère viking, les sagas et les textes juridiques nous apportent des mots et des récits concernant la procréation que les descendants immédiats des vikings utilisaient et faisaient circuler.

Nous avons appris que la grossesse pouvait être évoquée à travers des tournures comme « le ventre plein », « sans lumière » et « pas entière ». Et nous avons glané un aperçu de la croyance possible en une personnalité du fœtus, dans une expression comme : « Une femme qui ne marche pas seule. »

Etching of a Viking man and woman
Helgi et Guðrún dans la saga de Laxdæla, tels que représentés par Andreas Bloch (1898).
Wiki Commons

Dans l’une des sagas que nous avons étudiées, un épisode soutient l’idée que les enfants à naître (du moins ceux d’un statut social élevé) peuvent déjà être inscrits dans des systèmes complexes de parenté, d’alliances, de querelles et d’obligations. Il raconte l’histoire d’une confrontation tendue entre Guðrún Ósvífrsdóttir, enceinte, protagoniste de la Saga du peuple de Laxardal et l’assassin de son mari, Helgi Harðbeinsson.

En guise de provocation, Helgi essuie sa lance ensanglantée sur les vêtements de Guđrun et sur son ventre. Il déclare : « Je pense que sous le coin de ce châle se trouve ma propre mort. » La prédiction d’Helgi se réalise, le bébé va naître et grandir pour venger son père.

Un autre épisode, tiré de la Saga d’Erik le Rouge, met davantage l’accent sur l’action de la mère. Freydís Eiríksdóttir, enceinte, est prise dans une attaque des Skrælings, nom nordique des populations indigènes du Groenland et du Canada. Ne pouvant s’échapper en raison de sa grossesse, elle prend une épée, dénude son sein et frappe l’épée contre celui-ci, ce qui fait fuir les assaillants.

Bien qu’elle soit parfois considérée comme un épisode littéraire obscur, cette histoire peut trouver un parallèle dans le deuxième ensemble de preuves que nous avons examiné dans le cadre de cette étude : une figurine représentant une femme enceinte.


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Ce pendentif, trouvé dans la sépulture d’une femme du Xe siècle à Aska, en Suède, est la seule représentation connue d’une grossesse à l’époque des vikings. Il représente un personnage en tenue féminine dont les bras enserrent un ventre gonflé, signe peut-être d’un attachement pour l’enfant à venir. Ce qui rend cette figurine particulièrement intéressante, c’est que la femme enceinte porte un casque de combat.

A silver pendant showing a pregnant woman
La figurine d’une femme enceinte analysée dans le cadre de l’étude.
Historiska Museet, CC BY-ND

Pris dans leur ensemble, ces éléments montrent que les femmes enceintes pouvaient, du moins dans l’art et les récits, être confrontées à la violence et aux armes. Elles n’étaient pas cantonnées à la passivité. Avec les études récentes sur les femmes vikings enterrées comme des guerrières, cela nous incite à réfléchir à la manière dont nous envisageons les rôles des hommes et des femmes dans les sociétés vikings, souvent perçues comme hypermasculines.

Enfants disparus et grossesse malheureuse

Un dernier volet de l’enquête a consisté à rechercher des traces de décès de femmes enceintes dans les archives funéraires vikings. Les taux de mortalité maternelle et infantile sont considérés comme très élevés dans la plupart des sociétés préindustrielles. Or, nous avons constaté que, parmi les milliers de tombes vikings, seules 14 sépultures possibles de mères et d’enfants sont signalées.

Par conséquent, nous suggérons que les femmes enceintes décédées n’étaient pas systématiquement enterrées avec leur enfant à naître et qu’elles n’étaient peut-être pas commémorées comme une unité symbiotique par les sociétés vikings. En fait, nous avons également trouvé des nouveau-nés enterrés avec des hommes adultes et des femmes ménopausées, des sépultures qui peuvent être ou non des tombes familiales.

Interpretative drawing of a grave showing a woman’s skeleton and the body of her child
Dessin interprétatif de la tombe d’une femme adulte enterrée avec un nouveau-né placé entre ses cuisses, à Fjälkinge (Suède). Notez que les jambes du corps de la femme ont été alourdies par un rocher.
Matt Hitchcock/Body-Politics, CC BY-SA

Nous ne pouvons pas exclure que les enfants en bas âge – sous-représentés dans les registres d’inhumation en général – aient été disposés ailleurs en cas de décès. Lorsqu’ils sont trouvés dans des tombes avec d’autres corps, il est possible qu’ils aient été inclus en tant qu’« biens funéraires », liés à d’autres personnes présentes dans la tombe.

Voilà qui nous rappelle brutalement que la grossesse et la petite enfance peuvent être des états de transition vulnérables. Un dernier élément de preuve vient particulièrement confirmer ce point. Pour certains, comme le petit garçon de Guđrun, la gestation et la naissance représentaient un processus en plusieurs étapes vers l’accession au statut de personne sociale libre.

Pour les personnes situées en bas de l’échelle sociale, cependant, la situation pouvait être très différente. L’un des textes juridiques que nous avons examinés nous informe sèchement que, lorsque les femmes asservies étaient mises en vente, la grossesse était considérée comme un défaut de leur corps.

La grossesse était profondément politique et loin d’avoir une signification uniforme pour les communautés de l’âge viking. Elle a façonné et a été façonnée par les idées de statut social, de parenté et de personnalité. Notre étude montre que la grossesse n’était ni invisible ni privée, mais qu’elle jouait un rôle crucial dans la façon dont les sociétés vikings concevaient la vie, les identités sociales et le pouvoir.

The Conversation

Marianne Hem Eriksen dirige le projet BODY-POLITICS, financé par le Conseil européen de la recherche (CER) dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (convention de subvention n° 949886). Cette recherche a également été soutenue par le Leverhulme Trust par le biais d’un prix Philip Leverhulme attribué à Marianne Hem Eriksen (PLP-2022-285).

ref. La maternité à l’époque viking, entre genres, corps et politique sexuelle – nouvelle étude archéologique – https://theconversation.com/la-maternite-a-lepoque-viking-entre-genres-corps-et-politique-sexuelle-nouvelle-etude-archeologique-256719

Baromètre de l’énergie : le Brexit affectera d’abord le Royaume-Uni

Source: The Conversation – France in French (2) – By Joachim Schleich, Professor of Energy Economics, Grenoble École de Management (GEM)

Ligne à haute tension en Grande-Bretagne. Richard Croft/wikimedia, CC BY-SA

Il y a environ un an, le 23 juin 2016, une petite majorité d’électeurs britanniques ont choisi de quitter l’UE. Alors que sa dimension énergétique a été peu présente dans les débats, le Brexit pourrait avoir des répercussions sur les marchés de l’énergie au Royaume-Uni et dans les autres États
membres de l’UE. Le baromètre de l’énergie de Grenoble École de Management (GEM) de juin 2017 a sondé les experts sur ces questions.

Le poids du Brexit sur l’énergie outre-Manche

Réponses d’un panel d’experts en énergie à la question : « Pensez-vous que la sortie du Royaume-Uni du marché unique européen de l’énergie affecterait plus négativement le Royaume-Uni ou l’Union européenne ? » Source : Baromètre de l’énergie GEM, été 2017.

Jusqu’à ce qu’il y ait plus de certitude sur les termes du Brexit, les six projets d’interconnexion planifiés reliant le Royaume-Uni
et le réseau continental risquent d’être retardés. À court terme, cela pourrait avoir une incidence sur la sécurité de l’approvisionnement au Royaume-Uni, ainsi que limiter les arbitrages et en conséquence maintenir des prix de l’électricité élevés au Royaume-Uni. À moyen terme, la sortie du Royaume-Uni devrait augmenter les coûts de coordination pour la construction et l’exploitation de ces interconnexions.

Vers un recul des investissements au Royaume-Uni

Réponses d’un panel d’experts en énergie à la question suivante : « Si le Royaume-Uni sort du marché unique européen de l’énergie, dans quelle mesure pensez-vous que cela conduira les entreprises françaises à modifier leurs activités au Royaume-Uni ? » Source : GEM.

Plus des trois quarts de notre panel s’attend à un désinvestissement partiel des entreprises françaises. La négociation des conditions du Brexit a déjà envoyé des signaux négatifs aux investisseurs étrangers. Les incertitudes réglementaires et de marché qui accompagnent le Brexit, ainsi que la perte de l’UE en tant que source de financement nuisent à la confiance des investisseurs. Les projets nucléaires et éoliens, qui sont particulièrement intensifs en capital, risquent d’être particulièrement exposés.

Peu d’effets prévus sur les prix de l’énergie en France

Réponse d’un panel d’experts en énergie à la question : « Quel serait l’impact de la sortie du Royaume-Uni du marché unique européen de l’énergie par rapport au scénario inverse (c’est-à-dire, le RU reste dans le marché unique européen de l’énergie) sur… » Source : GEM.

Environ les trois quarts des répondants pensent que la sortie du Royaume-Uni du marché unique de l’énergie n’aurait pas d’effet sur la sécurité de l’approvisionnement de gaz naturel ou d’électricité en France comparé à un scénario où le Royaume-Uni serait resté. De la même manière, environ les deux tiers des experts pensent que la sortie du Royaume-Uni n’aurait pas d’effet sur le prix du gaz
naturel ou de l’électricité en France.

Les pays européens devront réduire davantage leurs émissions de CO2

Réponse d’un panel d’experts en énergie à la question : « Comment pensez-vous que le Brexit affectera les objectifs des pays membres d’une part et de l’Europe d’autre part ? » [L’UE prévoit une réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre pour l’année 2030 par rapport aux niveaux de 1990. NDLR] Source : GEM.

Une grande majorité de nos experts en énergie (près de 80 %) anticipent que l’objectif de l’UE pour 2030 demeurera inchangé. En conséquence, les autres États membres devront compenser le départ du Royaume-Uni en augmentant leur propre objectif.


Ces résultats sont basés sur une enquête qui a été menée en mai 2017 et comprenait 83 participants opérant dans l’industrie, la science, et l’administration publique en France.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Baromètre de l’énergie : le Brexit affectera d’abord le Royaume-Uni – https://theconversation.com/barometre-de-lenergie-le-brexit-affectera-dabord-le-royaume-uni-80501

Migrants, réfugiés, demandeurs d’asile : qui sont-ils vraiment ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Kilian Bazin, Professeur de data visualisation à l’ENSAE et directeur général de toucantoco.com, ENSAE ParisTech

Une famille syrienne sauvée en mer sur le port grec de Kos, en juin 2015. Freedom House

Nous publions ici une série de data visualisations sur la crise des réfugiés, réalisée par Aliénor Anido, Quentin Cavalan, Adeline Gueret et Irène Hu, étudiants de l’ENSAE, sous la direction de leur professeur, Kilian Bazin. L’intégralité de leur travail peut être visualisé sur leur blog, Lumière sur les migrations.

On évoque souvent la « crise des migrants » pour décrire l’afflux de personnes fuyant la guerre en Syrie ou d’autres conflits qui arrivent sur les côtes européennes. Mais de plus en plus d’associations, de journalistes, d’hommes et de femmes politiques plaident aujourd’hui pour l’utilisation du terme réfugié. Ce mot renvoie à une migration politique pour cause de conflit notamment, et, in fine, fait référence au droit d’asile.

La distinction entre réfugié et migrant est essentielle : les gouvernements ont des responsabilités différentes envers chacun. En effet, les pays gèrent les migrants en vertu de leurs propres lois et procédures en matière d’immigration. En revanche, le terme réfugié est défini par la législation internationale : la Convention de Genève de 1951, ratifiée par 145 membres des Nations unies, interdit de refouler des réfugiés dans un pays où leur vie est en danger.

1. Une majorité d’exilés… restent dans leur pays !

Échelle verticale en millions de personnes. Source : UNHCR.

Contrairement aux idées reçues, les populations fragilisées par les conflits et crises s’exilent… à l’intérieur de leur propre pays. Depuis 2006, il y a plus de déplacés internes que de réfugiés. Quant aux demandes d’asiles, elles ont décollé depuis 2012.

2. La géopolitique des demandes d’asile

Source : OFPRA.

En France, plusieurs vagues de demandes d’asile ont été directement liées à des événements historiques, en particulier pour les décennies 1990 et 2000 : l’éclatement du bloc soviétique et les guerres civiles en ex-Yougoslavie.

3. L’Europe des accueils et des rejets

Les demandes d’asile déposées dans les pays européens et le taux d’acceptation. Source : Eurostat.

La France reçoit six fois moins de demandes d’asile que l’Allemagne et accepte une proportion moindre de demandes. En 2015, 70 570 demandes d’asile ont été déposées en France par des individus ressortissants d’un pays n’appartenant pas à l’Union européenne. 29 % ont été acceptées. Le pays qui accepte la plus grande part relative des demandes qu’il reçoit est Chypre, avec un taux de 75 %, suivi de Malte (74 %) et du Danemark (48 %).

4. D’où viennent ceux qui demandent l’asile en France ?

Congo, Chine, Bangladesh

Les dix principaux pays d’origine des demandeurs d’asile (première demande). Source : OFPRA.

Soudan, Syrie, Kosovo

Les dix principaux pays d’origine des demandeurs d’asile (première demande). Source : OFPRA.

Le drame syrien se dessine sur ces deux graphiques : sur une période de deux ans, ce sont près de 3 500 personnes en provenance de ce pays qui ont demandé l’asile à la France.

The Conversation

Kilian Bazin est membre de Toucan Toco : Data Storytelling.

ref. Migrants, réfugiés, demandeurs d’asile : qui sont-ils vraiment ? – https://theconversation.com/migrants-refugies-demandeurs-dasile-qui-sont-ils-vraiment-82607

Climat des affaires : confiance historiquement élevée en France et dans le monde

Source: The Conversation – France in French (2) – By Philippe Dupuy, Professeur au département Gestion, Droit et Finance, Grenoble École de Management (GEM)

Paris, la ville lumière. Walkerssk/Pixabay

Grenoble École de Management et l’association des Directeurs financiers et des contrôleurs de gestion (DFCG) recueillent chaque trimestre l’avis des responsables financiers français. Les résultats sont agrégés au niveau mondial par un réseau d’universités coordonnées par Duke University aux États-Unis. Pour le troisième trimestre 2017, l’enquête s’est déroulée du 22 août au 7 septembre 2017.


Le niveau de confiance reste historiquement élevé dans le monde et en particulier en France. Le souffle d’optimisme apporté par l’élection d’Emmanuel Macron ne semble pas devoir fléchir. Notre indicateur de climat des affaires s’établit à 61,9 sur une échelle de zéro à cent, bien au-delà de sa moyenne de long terme. Il est aussi frappant de noter que depuis le printemps, les responsables financiers nous disent avoir une confiance plus importante pour le pays dans son ensemble que pour leur propre entreprise et ce alors que la France a toujours été, selon nos chiffres, la championne du grand écart en faveur de l’entreprise. Autre chiffre révélateur, seules 15 % des entreprises nous disent que la politique gouvernementale pose un risque à leur activité alors que le mécontentement touche jusqu’à 31,6 % des entreprises américaines.

Réponses à la question : « Quel est votre degré d’optimisme quant à l’économie de votre pays (onglet Pays)/de votre entreprise (onglet Entreprise). »

Plus généralement, au niveau européen, l’indice moyen atteint 63,4 au mois de septembre contre 61,2 au trimestre précédent et il faut remonter au pic de l’année 2007 pour trouver des valeurs durablement supérieures à celles observées aujourd’hui sur le vieux continent. L’optimisme est particulièrement important en Allemagne où notre indicateur de confiance s’établit désormais à 75,9. Il est aussi élevé dans les secteurs de l’énergie (75) et des ventes au détail (70). Ce boom d’optimisme général est compatible avec une économie européenne tournant à plein régime dans les trimestres à venir.

Seul bémol en Europe, le Brexit continue de peser sur le moral des responsables financiers outre-Manche où le climat des affaires s’établit à 51,7 en septembre contre 50,5 en juin.

Vers le point haut du cycle économique ?

Aux États-Unis, ni les turpitudes du président Donald Trump ni les tensions avec la Corée du Nord ne semblent devoir influer significativement sur le climat des affaires. Celui-ci se maintient au-dessus de sa moyenne à 65,9 contre 67,4 au trimestre précédent. Ce niveau de confiance reste compatible avec une croissance élevée pour les trimestres à venir. Néanmoins l’effacement de l’écart entre les niveaux de confiance aux États-Unis et en Europe pourrait indiquer l’approche du point haut du cycle économique.

Le climat des affaires

Niveau d’optimisme moyen des responsables financiers en Europe (bleu) et aux États-Unis (rouge).
Philippe Roure/The Conversation France, CC BY

Dans le reste du monde, l’Amérique latine participe amplement au regain d’optimisme à l’exception notable de la Colombie (45). Le Mexique et le Brésil enregistrent désormais respectivement des niveaux de 63 et 57 alors qu’ils se situaient en dessous de 50 il y a moins d’un an sous le double effet de la crise politique au Brésil et de l’élection de Donald Trump. En Asie, le climat moyen des affaires s’établit à 60,2 indiquant le maintien probable d’une croissance soutenue. Ce chiffre cache néanmoins de fortes disparités entre la Malaisie et le Japon qui affichent respectivement 50 et 52 et l’Inde où l’indicateur s’établit à 64. La Chine conserve avec 62 un niveau de climat des affaires très favorable à la croissance. Enfin, en Afrique, les indicateurs de climat des affaires se redressent aussi même si ils restent sur les niveaux les plus bas observés dans le monde avec en moyenne 52. Les entreprises africaines mettent en particulier en avant l’instabilité politique de certains pays comme frein principal à l’expansion.

Tensions sur le marché de l’emploi

Ce trimestre, il ressort clairement de notre enquête que le marché de l’emploi se tend à travers le monde. Ce résultat n’est pas surprenant tant le climat des affaires est au beau fixe dans le monde depuis plusieurs trimestres. Les principales Banques Centrales de la planète devraient d’ailleurs trouver là une bonne raison de mettre définitivement fin à leurs politiques monétaires accommodantes. Par exemple, ce n’est que la deuxième fois sur les 20 dernières années, que les entreprises américaines estiment qu’attirer et conserver du personnel qualifié est la principale difficulté à laquelle elles font face loin devant le risque géopolitique ou l’environnement macro- économique. Nous avions observé un phénomène similaire au sommet du précédent cycle économique courant 2006.

Pour la moitié d’entre elles, ce manque de ressource est même un frein à leur expansion et à la poursuite de nouveaux projets. En particulier, elles nous disent que trouver aujourd’hui des managers rapidement opérationnels c’est-à-dire qui ont les compétences adaptées à leur secteur d’activité demande un budget dont elles ne disposent pas actuellement. Le marché est à ce point tendu que les entreprises américaines nous déclarent même manquer de candidats possédant le bagage minimum en mathématique, connaissance de la langue voire en éthique du travail !

Le manager introuvable

Sur le marché européen, les tensions sont moindres même si l’emploi qualifié semble commencer à poser problème en particulier lorsqu’il s’agit des nouvelles technologies. Par exemple, 64 % des entreprises françaises déclarent rencontrer des difficultés pour embaucher des profils adaptés à leurs besoins et un peu plus de 50 % déclarent même garder dans leurs cartons des projets dans lesquels elles ne peuvent s’engager faute de ressources en particulier managériales. Si la fonction finance semble peu touchée, ce n’est pas le cas des services de recherche – innovation – développement. Paradoxalement, en Allemagne, les entreprises déclarent ne pas percevoir autant de difficultés à trouver des talents. Pourtant elles sont tout aussi nombreuses à ralentir le rythme de leur expansion en ne se lançant pas de manière mécanique dans tous les projets a priori rentables. La raison de cette prudence a de quoi étonner : si elles ne profitent pas à plein de la situation c’est, selon les réponses que nous collectons, parce qu’elles craignent que l’embauche de nouveaux managers nuise à l’efficacité de leurs organisations !


L’enquête Duke University–Grenoble École de Management mesure chaque trimestre depuis plus de 20 ans le climat des affaires tel que perçu par les responsables financiers des entreprises à travers le monde. L’enquête est courte (environ 10 questions). Elle recueille plus de 1 200 réponses anonymes d’entreprises de tous secteurs et de toutes tailles. C’est désormais la plus grande enquête de ce type dans le monde. Une analyse détaillée par pays peut être envoyée à chaque participant.

The Conversation

Philippe Dupuy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Climat des affaires : confiance historiquement élevée en France et dans le monde – https://theconversation.com/climat-des-affaires-confiance-historiquement-elevee-en-france-et-dans-le-monde-84452

Pain au chocolat vs chocolatine… Fight !

Source: The Conversation – France in French (2) – By Mathieu Avanzi, Linguiste et spécialiste des français régionaux, Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Comment légenderiez-vous cette photographie de viennoiserie au chocolat ? Wikipedia , CC BY-SA

Le 17 mai dernier, dix députés des Républicains ont déposé l’amendement n°2064 à la loi “équilibre dans le secteur agricole et alimentaire”, pour “valoriser l’usage courant” du mot chocolatine, dans le code rural et de la pêche maritime. Nous vous proposons de (re)découvrir cette carte de France de l’utilisation de ces mots controversés.


Vous, vous savez. Vous savez comment on doit appeler cette viennoiserie. Mais pourquoi choisissez-vous tel ou tel mot ?

A l’occasion de la parution de mon Atlas du français de nos régions, réalisé à partir des travaux publiés sur mon blog, je me suis penché sur le problème.

C’est une question qui a fait pas mal de bruit sur le web depuis les fameuses sorties de Jean‑François Copé. Outre le tollé politique qu’ont soulevé ces paroles, elles ont été à l’origine de nombreuses querelles linguistiques, relatives à la dénomination de cette délicieuse viennoiserie dans laquelle le boulanger glisse une barre de chocolat.

Depuis, la question fait régulièrement le buzz sur les médias sociaux : des lycéens de Montauban adressent même en janvier 2017 une lettre au Président de la République pour que chocolatine entre dans le dictionnaire.

En février 2017 la photo d’une chocolatine au Japon est partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux… Sur Facebook, il existe même un Comité de défense de la chocolatine.

Le grand référendum du pain au chocolat ou de la chocolatine.
Comité de défense de la chocolatine/Facebook, CC BY

Toutefois, le débat binaire qui oppose le pain au chocolat à la chocolatine ne rend pas tout à fait justice à la diversité des dénominations dont les francophones se servent pour désigner cette viennoiserie, et de ce qui se passe en dehors de la France.

Les linguistes enquêtent

Depuis près de deux ans, une équipe de linguistes cherche à cartographier l’aire d’extension de certains régionalismes du français, c’est-à-dire de phénomènes linguistiques qui ne sont employés ou connus que sur une certaine partie du territoire.

Pour ce faire, ils ont mis en place différents sondages dans lesquels ils demandaient à des internautes de cocher dans une liste le ou les mots qui s’applique(nt) le mieux dans leur usage pour dénommer un certain objet ou une certaine action.

L’une des questions de ces enquêtes portait sur la dénomination du pain au chocolat et ses variantes régionales. Les internautes avaient le choix entre 6 réponses : chocolatine, pain au chocolat, couque au chocolat (une couque désignant en Belgique une viennoiserie), croissant au chocolat (un calque de l’allemand Schokoladencroissant ou de l’anglais chocolate croissant, c’est selon), petit pain et petit pain au chocolat.

Plus de 10 000 participants francophones ayant indiqué avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France, en Belgique et en Suisse ont répondu à l’enquête. Outre-Atlantique, les linguistes ont reçu plus de 6 000 réponses de francophones ayant signalé avoir passé leur jeunesse dans l’est du Canada.

Les linguistes ont calculé pour chaque aire géographique le pourcentage d’utilisation de chacune des six variantes proposées.

Pour l’Europe, la carte obtenue permet de confirmer ce que l’on savait déjà quant à l’aire de chocolatine en France, mais également de préciser l’aire d’extension de la variante petit pain (au chocolat), en circulation dans le nord et sur la frange est.

La carte permet également de rendre compte des régions où on est susceptible d’entendre des variantes moins médiatisées, comme croissant au chocolat ou couque au chocolat.

Quant à la carte générée à partir des réponses des participants ayant passé la plus grande partie de leur jeunesse dans l’est du Canada, elle fait état d’une opposition binaire entre deux variantes : chocolatine, qui s’impose de façon écrasante dans toute la province du Québec, et croissant au chocolat dans les provinces environnantes, où l’anglais est la première langue parlée. De quoi faire plaisir aux Gascons !

Dénomination de la viennoiserie au chocolat dans les provinces de l’est du Canada.
Mathieu Avanzi, CC BY

Bien entendu, chacune de ces variantes est possiblement connue hors de la région où elle est signalée sur les cartes. Ainsi, si vous demandez un pain au chocolat à Bruxelles ou en Alsace, on vous comprendra sans doute.

La médiatisation du mot chocolatine a également contribué à ce que le mot soit aujourd’hui connut bien au-delà de sa région d’origine. Maintenant si vous demandez une couque au chocolat à Genève ou à Bordeaux, il y a de fortes chances qu’on vous regarde comme une bête curieuse…

Il est également probable, à l’inverse, que vous soyez originaire d’une région et que vous ne connaissiez pas l’usage dominant : c’est parce que ces cartes montrent des tendances, et ne permettent pas de visualiser aisément la vitalité de telle ou telle variable. Pour ce faire, il faut examiner les cartes de détail donnant à voir le pourcentage de vitalité de chaque item :

La carte ci-dessus montre par exemple que l’expression petit-pain au chocolat est connue par environ 80 % des répondants au maximum (c’est-à-dire dans les départements d’Alsace et de l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais), et que plus on s’éloigne de ces régions, moins la vitalité de la variante est élevée.

Vive les régionalismes !

Depuis la fin du XVIIe siècle, des spécialistes de la langue (grammairiens, instituteurs, correcteurs, journalistes, etc.) – voire de simples amateurs – ont tenté de répertorier les particularités locales du français des gens qui les entouraient en vue d’en souligner le côté fautif pour mieux les corriger et les faire disparaître (on pense à des ouvrages dont les titres sont assez évocateurs : chasse aux belgicismes, barbarismes, solécismes, expressions vicieuses, etc.).

Or, les régionalismes font partie de l’identité des francophones, de leur culture, de leur patrimoine et ne devraient pas faire, en cette qualité, l’objet de stigmatisation sociale.

L’intérêt des internautes pour les combats linguistiques qui opposent les tenants du blanco à ceux du Typp-Ex, du sac à la poche, de septante à soixante-dix voire de crayon gris à crayon de bois n’est peut-être pas seulement une illusion territoriale, mais une réponse du peuple à des décennies de discrimination en regard de la variation linguistique par nos élites (au début du XXe siècle, on punissait les élèves qui employaient des mots de patois à l’école).

Une norme ou des normes ?

Quand on me demande quelle variante de mot, de prononciation ou de phrase est la plus correcte, je réponds qu’il n’y a pas une variante qui est correcte, mais plusieurs. En tant que linguiste, je reste persuadé que ce sont les locuteurs qui définissent la norme, et non l’inverse. Dès lors, il existe autant de normes qu’il existe de régions… ou d’usages dominants !

The Conversation

Mathieu Avanzi receives funding from Fonds National de la Recherche Scientifique.

ref. Pain au chocolat vs chocolatine… Fight ! – https://theconversation.com/pain-au-chocolat-vs-chocolatine-fight-85923

Une pause au travail ? Oui, mais pas n’importe laquelle !

Source: The Conversation – France in French (2) – By Cyril Couffe, Chercheur associé à la Chaire "Talents de la transformation digitale", Grenoble École de Management (GEM)

Les questions d’attention et de concentration au travail sont primordiales, à la fois pour la performance et pour le bien-être des salariés. Plus les tâches à effectuer sont longues et complexes, plus nous « consommons » de l’attention. Au fur et à mesure, le risque de faire des erreurs augmente et on devient même plus long pour effectuer nos tâches, plus mollassons…

Comment combattre ces effets négatifs ? Beaucoup de recettes peuvent être utilisées pour y remédier, de la pause cigarette à la pause sociale (parler avec ses collègues) en passant par se lever et marcher. Mais toutes les pauses ne se valent pas pour régénérer nos ressources : avec les chercheurs de la Chaire « Talents de la transformation digitale » de Grenoble École de Management nous nous sommes penchés sur le sujet.

Quelles pauses adopter ?

Pour comprendre l’impact des pauses sur la régénération des sources attentionnelles, plusieurs études ont été mises en place et se poursuivront encore. L’un des objectifs principaux de ce travail qui se fera en plusieurs étapes, est de caractériser des pauses compatibles avec le travail, efficaces et simples d’utilisation.

L’une des pistes les plus prometteuses dans ce domaine concerne le « réseau par défaut », une découverte récente en neurosciences. On a en effet constaté que le cerveau semble travailler même quand on ne fait rien. Être dans la lune, divaguer mentalement pourrait ainsi amener une régénération des ressources et une meilleure intégration des informations. Nous avons donc voulu vérifier si ces moments d’errance mentale pouvaient améliorer la qualité des pauses au travail.

Au cours d’une première étude, des participants ont été confrontés à une tâche longue, pénible et coûteuse, inspirée des travaux de Niels Taatgen : une tâche de gestion de planning d’une durée moyenne de 45 minutes. Des compétences de planification et de réflexion étaient requises chez ces participants qui devaient délivrer une performance optimale. Le niveau de réussite était mesuré tout au long de la tâche.

Les participants étaient répartis en trois groupes : un groupe qui effectuait la tâche sans aucune pause, un groupe avec une mauvaise pause et un groupe avec la pause supposée optimale. La mauvaise pause impliquait de se concentrer intensément sur une autre tâche tandis que la bonne pause permettait des moments d’errance mentale.

Les données obtenues ont mis en avant deux effets intéressants. En premier lieu, le simple fait d’avoir eu deux fois 60 secondes de pause a provoqué une augmentation de près de 10 % de bonnes réponses par rapport aux autres groupes. Ensuite, la mauvaise pause, coûteuse elle aussi en ressources attentionnelles, n’a pas aidé à régénérer les ressources, comme si les participants n’en avaient même pas eu ! Cela suggère donc que les personnes qui prennent des pauses en consultant leur smartphone ou en lisant leurs mails ne prennent en réalité aucun moment de répit cognitif…

Evaluer notre ressenti

Une autre manière de caractériser les pauses pour évaluer le ressenti des participants fut de les questionner sur leur ressenti. Tous ont rempli le NASA TLX, un formulaire d’évaluation de la charge cognitive de la tâche de gestion de planning. Les résultats montrent que les bonnes pauses ont également amélioré leur ressenti en termes d’effort cognitif. Les participants se sont donc sentis soulagés !

Pour mettre en pratique concrètement ces résultats, il ne faut pas sous-estimer l’effet puissant de notre réseau par défaut. Lorsque l’esprit vagabonde, cela favorise les instants de créativité, les moments eurêka. Ainsi, il faut s’accorder davantage de moments « dans la lune » puisque cela nous soulage, améliore notre performance et accélère notre travail ! Plutôt que de tenter de travailler cinq heures d’affilée sans pause, retenez que vous pourriez être davantage efficace en travaillant avec des pauses et pourriez faire tout autant en quatre heures avec des courtes pauses où l’esprit vagabonde !


Les data visualisations ont été réalisées par Alexandre Léchenet.

The Conversation

Cyril Couffe travaille pour la chaire “Talents de la Transformations Digitale” au sein de Grenoble Ecole de Management, financée par Orange et e-nergys/Socomec. Il est également membre du comité scientifique de My Mental Energy Pro, qui propose des solutions digitales promouvant le bien-être et l’efficacité du cerveau au travail.

ref. Une pause au travail ? Oui, mais pas n’importe laquelle ! – https://theconversation.com/une-pause-au-travail-oui-mais-pas-nimporte-laquelle-82608

#SkinnyTok, la tendance TikTok qui fait l’apologie de la maigreur et menace la santé des adolescentes

Source: The Conversation – France (in French) – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

Associant phrases chocs, musiques entraînantes et récits de transformation physique, de jeunes femmes font sur TikTok la promotion d’une maigreur extrême. Loin de provoquer du rejet, ces messages sont discutés et très partagés sur le réseau social, interpellant éducateurs et professionnels de santé.


Dans les années 1990, les couvertures des magazines féminins annonçaient l’été avec des injonctions à changer son corps : il fallait « perdre 5 kilos avant la plage » ou « retrouver un ventre plat en 10 jours » afin de ressembler aux mannequins filiformes des podiums.

Aujourd’hui, ces supports papier perdent du terrain chez les jeunes filles, au profit de réseaux sociaux comme TikTok, une plateforme au cœur de leur culture numérique. L’imaginaire du corps parfait s’y diffuse plus vite, plus fort, et de manière plus insidieuse.

Parmi les tendances incitant à la minceur sur ce réseau social, #SkinnyTok apparaît comme l’un des hashtags les plus troublants avec 58,2 K de publications en avril 2025.

La pression sociale de discours chocs

À l’aide de vidéos courtes mêlant musiques entraînantes, filtres séduisants et récits de transformation physique (les fameux avant/après), de jeunes femmes s’adressent à leurs paires pour les inciter à moins manger, voire à s’affamer.

Centrées sur des heuristiques de représentativité, ces jeunes femmes mettent en scène leurs corps comme une preuve de la pertinence des conseils qu’elles avancent. Elles soulignent ainsi que leur vécu est un exemple à suivre : « Je ne mange presque plus. »

En surface, leurs recommandations nutritionnelles se fondent sur les messages sanitaires auxquelles elles sont exposées depuis leur enfance : manger sainement, faire du sport… Mais en réalité, leurs discours prônent des régimes dangereusement restrictifs, des routines visant à façonner des corps ultraminces. Basés sur la croyance, qu’il faut éviter de manger pour perdre rapidement du poids, des conseils de jeûne intermittent, des astuces pour ignorer la faim sont véhiculés : « Je ne mangeais qu’à partir de 16 heures + pilates à côté. »

Ici, pas de mises en scène de recettes ou de bons plans pour mieux manger comme dans la plupart des contenus « healthy » sur Instagram, mais des phrases chocs facilement mémorisables pour véhiculer une pression sociale : « Si elle est plus maigre que toi, c’est qu’elle est plus forte que toi » ; « Ne te récompense pas avec de la nourriture, tu n’es pas un chien ! » ; « Tu n’as pas faim, c’est juste que tu t’ennuies » ; « Si ton ventre gargouille, c’est qu’il t’applaudit. »

On ne trouve pas non plus dans les messages estampillés #SkinnyTok de propos bienveillants et empathiques, confortant une estime de soi.




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« Dans la vraie vie aussi, j’aimerais bien porter un filtre » : les réseaux sociaux vus par les 8-12 ans


Au contraire, les prises de parole sont agressives et pensées comme un levier efficace de changement comportemental. Le principe est de susciter des émotions négatives basées sur la culpabilité avec, comme source de motivation, la promesse de vivre un bel été : « Tu ne veux pas faire de sport, OK, alors prépare-toi à être mal dans ta peau cet été. »

Loin de provoquer du rejet sur le réseau social, ces messages sont discutés, partagés, voire complétés par des témoignages issus des abonnées. Certains messages deviennent des références évocatrices de la tendance. Cette viralité amplifiée par l’algorithme de TikTok enferme alors ces jeunes filles dans des bulles cognitives biaisées, qui valident des pratiques délétères pour leur santé.

Des représentations simplificatrices

Si cette tendance « skinny » est rarement remise en question par les followers, c’est sans doute parce que les contenus diffusés apparaissent comme simples à comprendre et qu’ils bénéficient d’une validation visuelle des corps exposés.

Ils s’ancrent dans des connaissances naïves qui viennent se heurter à des savoirs scientifiques, perçus comme plus complexes et moins faciles à mettre en œuvre dans le vécu quotidien des adolescentes pour obtenir rapidement le résultat corporel escompté pour l’été.

En psychologie cognitive, les connaissances naïves sont définies comme des représentations spontanées et implicites que les individus se construisent sur le monde, souvent dès l’enfance, sans recours à des enseignements formalisés. Influencées par des expériences personnelles et sociales, elles peuvent être utiles pour naviguer dans le quotidien, car elles apparaissent comme fonctionnelles et cohérentes chez l’individu. En revanche, elles sont souvent partielles, simplificatrices voire fausses.

Or, ces connaissances naïves constituent le creuset des messages diffusés par les créateurs de contenus sur les réseaux sociaux. En particulier, sur TikTok, les vidéos diffusées cherchent à capter l’attention des internautes, en privilégiant une forte connotation émotionnelle pour provoquer une viralité exponentielle. L’information qui y est transmise repose sur un principe bien connu en marketing : une exposition répétée des messages, quelle qu’en soit la valeur cognitive, influence les comportements.


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Apprendre à détecter les fausses informations

Ces croyances simplificatrices sont d’autant plus difficiles à déconstruire qu’elles bénéficient d’une approbation collective, visible sous forme de « likes » par toutes les abonnées. Il apparaît donc nécessaire de mettre au jour le rôle joué par les connaissances naïves dans l’éducation corporelle des adolescentes afin de mieux saisir pourquoi certaines d’entre elles sont plus vulnérables que d’autres à ce type d’injonctions et mettre en place des interventions ciblées.

En outre, les connaissances naïves sont souvent résistantes au changement et aux discours scientifiques. Il s’agit alors de revisiter ces raccourcis cognitifs, fondés sur des liens de causalité erronés (du type : « Je ne mange pas et je serai heureuse cet été »), en proposant des messages de prévention plus adaptés à cette génération numérique.

Pour aller dans ce sens, certains professionnels de santé prennent la parole sur les réseaux sociaux, mais la portée de leur discours semble encore limitée au regard de la viralité suscitée par cette tendance. Face à ce constat, il semble opportun de les inviter à s’approprier davantage les codes de communication numérique pour s’afficher comme des figures d’autorité en matière de santé sur TikTok.

Plus globalement, il ne s’agit ni de diaboliser TikTok ni de prôner le retour à une époque sans réseaux sociaux. Ces plateformes sont aussi des espaces de création, d’expression et de socialisation pour les jeunes. Mais pour que les connaissances qu’elles diffusent deviennent de véritables outils d’émancipation plutôt que des sources de pression sociale, plusieurs leviers doivent être activés :

  • réguler, inciter davantage les plateformes à la modération de contenus risqués pour la santé mentale et physique des jeunes ;

  • apprendre aux adolescents à détecter de fausses évidences sur les réseaux sociaux. Dans cette perspective, notre projet Meals-Manger avec les réseaux sociaux vise à co-construire avec les jeunes une démarche leur permettant d’acquérir et d’exercer un esprit critique face aux contenus risqués pour leur santé, auxquels ils sont exposés sur les plateformes sociales ;

  • éduquer les éducateurs (parents et enseignants) qui sont souvent peu informés sur les comptes suivis par les adolescents et ont des difficultés à établir un lien entre des connaissances naïves diffusées sur les réseaux sociaux et les comportements adoptés dans la vie réelle.

The Conversation

Pascale Ezan a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (projet ALIMNUM (Alimentation et Numérique et projet MEALS (Manger avec les réseaux sociaux)

Emilie Hoëllard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. #SkinnyTok, la tendance TikTok qui fait l’apologie de la maigreur et menace la santé des adolescentes – https://theconversation.com/skinnytok-la-tendance-tiktok-qui-fait-lapologie-de-la-maigreur-et-menace-la-sante-des-adolescentes-257139

Relations entre voisins : la force des liens faibles

Source: The Conversation – France (in French) – By Joanie Cayouette-Remblière, Sociologue, Ined (Institut national d’études démographiques)

Souvent présentées sous l’angle du déclin ou des conflits, les relations de voisinage sont encore très vivantes. En témoigne la Fête des voisins qui célèbre son vingt-cinquième anniversaire cette année. Mais comment se côtoie-t-on selon les milieux sociaux ?


Les relations de voisinage n’ont pas bonne presse. Dans les discours communs et les débats publics, elles sont bien souvent présentées sous le registre du déclin – on ne voisinerait plus aujourd’hui comme avant – ou sous celui des conflits de voisinage. Ce constat fait écho à de grandes enquêtes répétées aux États-Unis qui documentent la montée de l’isolement dans ce pays.

Mais comment voisine-t-on aujourd’hui en France ?

Cette question est à l’origine de l’ouvrage sur les liens sociaux de proximité publié en mai 2025, à partir de l’enquête « Mon quartier, mes voisins », réalisée en 2018-2019 avec le collectif Voisinages. Cette recherche s’est déroulée un peu plus de trente-cinq ans après l’enquête « Contact entre les personnes » (1982-1983), qui constituait le dernier travail de référence de grande ampleur sur la question.

Dans notre recherche, 2 572 personnes, sélectionnées aléatoirement au sein de 14 quartiers (bourgeois, populaires, gentrifiés…) ou communes périurbaines (urbaines ou rurales) situés en région parisienne et en région lyonnaise, ont été interrogées.

Les relations de voisinage : un fait social stable

Contrairement aux idées reçues sur le sujet, les relations de voisinage n’ont pas décliné au cours des dernières décennies. Le constat est sans ambiguïté : sur l’ensemble des indicateurs comparés (conversations, visites au domicile, échanges de services…), les proportions obtenues dans les deux enquêtes sont extrêmement proches.

Ainsi, 75 % des personnes interrogées dans l’enquête de 2025 sont entrées chez un voisin dans les douze derniers mois (73 % dans l’enquête « Contacts » des années 1990) ; 63 % ont reçu un service dans leur voisinage (contre 62 % en 1982-1983).

L’isolement complet des relations de son quartier s’en trouve même légèrement réduit : la proportion d’individus exclus de toutes relations diminue de 9 à 6 %. Cette forte stabilité des relations de voisinage vaut aussi pour les conflits, qui ne sont pas significativement plus fréquents dans notre enquête que dans l’enquête « Contacts… ».

Le voisinage n’est donc pas mort, loin de là, et il est loin de se réduire à la figure ultramédiatisée des conflits de voisinage.

Les liens de proximité, entre conversations et services

Ce lien social noué avec ceux qui nous entourent est cependant de nature et d’intensité extrêmement variées ; il peut revêtir une grande diversité de forces, fonctions et contenus.

Au niveau minimal, le lien de voisinage est un lien faible, fait de rencontres informelles et de conversations dans les espaces publics. Ce type de lien est le plus répandu (94 % des individus entretiennent régulièrement des conversations dans leur quartier), et il remplit une fonction sociale manifeste : en tant qu’« inconnus familiers », ces personnes avec qui l’on noue des contacts plus ou moins éphémères participent d’un sentiment de « sécurité ontologique » en certifiant la familiarité avec le quartier ou la commune de résidence.


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Mais des parts conséquentes de la population entretiennent des liens plus approfondis. Ainsi, plus des trois quarts des individus ont rendu ou reçu des services dans leur quartier dans la dernière année. Ces liens, dits instrumentaux, rassemblent un ensemble varié de services. Parmi les plus fréquents, on trouve l’entraide liée à l’absence du logement (garder les clés, arroser les plantes, nourrir les animaux, récupérer un colis) : si 58 % des individus participent à ce type service, il est d’autant plus fréquent que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale puisque 67 % des cadres le déclarent, contre 48 % des employés, ouvriers et inactifs.

On retrouve ce poids de la hiérarchie sociale concernant les services liés au quotidien, comme le prêt d’objets, outils ou ingrédients (qui est déclaré par un individu sur deux), et l’aide pour le bricolage ou le jardinage (qui concerne une personne sur quatre).

D’autres services sont davantage liés à la configuration familiale (22 % des individus s’entraident pour la garde des enfants ou pour les accompagner ou récupérer à l’école ou à des activités). D’autres encore, plus rares et ayant ceci de particularité d’être généralement asymétriques, concernent quasi exclusivement les classes populaires : 4 % des individus se sont fait aider dans des démarches administratives et 4 % se font conduire ou accompagner quelque part.

Les relations conviviales, plus électives

Sept habitants sur dix entretiennent des liens conviviaux, qui prennent généralement la forme d’apéros ou repas partagés avec leurs voisins ou d’autres habitants de leur quartier. Ces liens concernent là encore davantage les classes moyennes et supérieures, que les employés, ouvriers ou inactifs. L’étude révèle en outre que ces relations sont davantage sélectives : les voisins que l’on invite à notre table sont davantage choisis au sein d’un large ensemble d’individus, pouvant habiter d’autres immeubles du même quartier et partageant souvent avec son invité, des caractéristiques sociodémographiques – classe d’âges, situation conjugale et familiale, classe sociale – proches, même si les liens de voisinage, pris dans leur ensemble, sont moins homophiles que dans la plupart des autres cercles sociaux des individus (relations professionnelles, relations amicales, etc.).

Du voisinage aux amitiés

Les liens sociaux de proximité comportent également des liens forts : toutefois, les individus avec qui ces liens privilégiés sont entretenus perdent généralement le qualificatif de voisins. Parmi les habitants des quartiers enquêtés dans « Mon quartier, mes voisins », 16 % déclarent avoir un membre de leur famille et 38 % indiquent avoir des amis dans leur quartier.

Ces liens forts, surtout lorsqu’ils sont amicaux, sont généralement associés à un investissement plus intensif dans la sociabilité de voisinage. Là encore se révèle le poids des gradients socioéconomiques : 42 % des cadres ont des amis dans leur quartier alors que ce n’est le cas que d’un tiers des membres des classes populaires.




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Cette catégorisation de différents types de liens ne doit pas faire oublier qu’une même personne peut entretenir à la fois différents types de liens. Un même individu peut avoir, par exemple, à la fois des relations de forte intensité, nourries d’échanges et de partages, avec certains de ses voisins, des relations « de bon voisinage », reposant sur des discussions et des petits échanges de services, avec d’autres, et des relations plus faibles, voire des contacts éphémères, ou des conflits, avec d’autres encore. Et ces liens peuvent évoluer au fil du temps : se renforcer, s’affaiblir ou disparaître.

Le voisinage comme ressource

Au-delà de la fête des voisins, à laquelle participe au moins de temps en temps environ un quart de la population, le voisinage occupe en France une place importante dans l’intégration sociale des individus. Il procure des ressources variées. Les relations de voisinage dites conviviales peuvent d’abord être analysées comme des ressources en soi, dans la mesure où ces liens sociaux apportent la protection et la reconnaissance nécessaires à l’existence sociale.




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Les liens de proximité apportent également de l’aide explicite, pour organiser son quotidien ou partir de son logement en toute sérénité. Ils se révèlent particulièrement déterminants lorsqu’ils permettent à des franges de la population d’accéder à des services qu’ils ne pourraient supporter économiquement s’ils devaient y recourir par l’intermédiaire du secteur marchand (garde d’enfants, taxi, coupes de cheveux, réparations). Enfin, ces liens apportent des informations dans des domaines aussi différents que les stratégies scolaires, l’emploi, le logement, les « bons plans »,les aides à la parentalité, etc.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Relations entre voisins : la force des liens faibles – https://theconversation.com/relations-entre-voisins-la-force-des-liens-faibles-256819

Des enseignants-chercheurs à la recherche du temps perdu : regard sur le malaise universitaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Glaymann, Professeur émérite en sociologie, Université d’Evry – Université Paris-Saclay

Alors que l’enseignement supérieur se transforme, les charges administratives s’accroissent et la course aux publications s’accélère. Comment les universitaires vivent-ils leur métier aujourd’hui ? C’est ce qu’éclaire la grande enquête Enseignants-chercheurs : un grand corps malade, publiée en mai 2025 aux éditions Le Bord de l’eau, dont nous vous proposons de lire un extrait consacré à leur rapport au temps.


Les multiples activités liées à la recherche demandent à la fois du temps pour agir et pour penser, imaginer, échanger. Les chercheurs ont besoin de concentration, de recul réflexif, d’échanges formels (en réunion) et informels (autour d’un café ou entre deux réunions), donc de disponibilité d’esprit, tout le contraire de la surcharge cognitive actuelle. Il leur faut aussi, voire surtout, des temps de latence, de prise de distance, de conceptualisation. Or, ces temps-là, apparemment improductifs, mais en réalité créatifs et indispensables, varient d’un chercheur à un autre, d’un sujet à un autre, d’un moment à un autre de sa carrière. Il ne s’agit pas seulement de temps, mais aussi de concentration et de disponibilité d’esprit.

Ces temps ne peuvent suivre des normes quantifiables. Ils ne se mesurent pas en comptabilisant des publications et des citations dans des articles ou livres, la logique qui est désormais au cœur des modalités d’évaluation des chercheurs et des unités de recherche. De telles évaluations quantitatives sont incapables de prendre en considération les processus cumulatifs de construction de savoirs qui s’opèrent en se complétant et en se complexifiant.

Un résultat de recherche donnant lieu à une communication ou une publication une année N est souvent le produit de nombreuses années de recherche, de tâtonnement, de progression et d’erreurs corrigées, mais grâce auxquelles on a progressé. C’est un travail peu visible et que chaque chercheur est en général lui-même incapable de quantifier. Or, l’évaluation de plus en plus présente et déterminante pour le devenir des équipes est organisée au prix de « « dérive managériale et technocratique, [d’]individualisation de l’évaluation, [d’] effets pervers des procédures bibliométriques… ».

Organiser des recherches implique d’accepter que du temps soit « perdu » pour que des connaissances nouvelles soient « gagnées ». Cette logique essentielle est incompatible avec le culte de l’urgence et de l’évaluation court-termiste qui règne aujourd’hui et crée des contraintes qui obligent à précipiter des travaux de recherche et des publications dans un contexte où « le comptable se substitue au stratège, le court terme au long terme, la recherche du gain immédiat à la mise en place d’une production de qualité ».

L’évolution des critères d’évaluation de la recherche correspond à une dérive productiviste :

« Dans ce régime de concurrence généralisée, la notion de productivité académique intervient à tous les niveaux pour orienter l’allocation des ressources, depuis l’Université prise dans son ensemble jusqu’à chaque enseignant-chercheur pris individuellement, en passant par les départements, les maquettes et les équipes de recherche. »

La recherche de productivité et l’évaluation qui en est faite ont des effets de transformation du travail :

« Dans la recherche académique, le principal critère retenu pour mesurer la productivité d’un enseignant-chercheur est la production individuelle d’articles dans des revues répertoriées dans des listes hiérarchisées. […] Les dispositifs de bibliométrie favorisent en effet des formes de pilotage automatique de l’action évaluatrice. Néanmoins, ces avantages immédiats occultent la question centrale de la finalité de l’action : la course à la publication pour accroître un avantage bibliométrique, et pour faire de l’enseignant-chercheur un “acteur productif”, conduit-elle nécessairement à une amélioration de la réalisation de la diversité des missions qui lui incombent, et à une amélioration de la qualité des résultats scientifiques ? Cette mesure de la productivité des enseignants-chercheurs permet-elle d’assurer la qualité scientifique des individus, et la qualité globale de l’action – par exemple – du corps des économistes ? Les crises économiques, écologiques et sociales que produit le capitalisme contemporain permettent d’en douter ! »

Non seulement, cette évolution risque de fragiliser la fiabilité des résultats et des publications scientifiques, mais aussi de provoquer désillusion, découragement et désengagement parmi les enseignants-chercheurs, notamment sous l’effet d’« injonctions comptables » portant atteinte au sens de leurs missions.

« Ce que ça a changé, c’est aussi une concurrence accrue entre les enseignants-chercheurs. De mon point de vue, cela ne fait pas forcément avancer la science parce qu’ils passent énormément de temps à chercher des ressources financières. Et en plus, ils sont jugés sur cette recherche des finances. […] On parle des publications et on parle de moins en moins de l’enseignement et des responsabilités, mais la part de l’argent devient de plus en plus importante. Donc on quantifie le travail du chercheur par, allez, je vais un peu exagérer, mais c’est fait exprès, par le chiffre d’affaires qu’il va réaliser, par le nombre de projets qu’il va ramener » (Thierry, PU en automatisme en université).

« On met beaucoup plus de pression pour la publication. Moi, je ne me sens pas très impactée par ça parce que je suis pratiquement en haut de l’échelle. Donc, du coup, je me dis que je ne publierai peut-être plus, mais ça a zéro impact sur ma vie, zéro ! » (Emmanuelle, PU en informatique en université).

« Si c’est pour être des enseignants insignifiants qui produisent des recherches insignifiantes, c’est-à-dire qui ne produisent pas de sens, ce n’est pas la peine » (Aminata, PU en sciences de l’éducation et de la formation en université).


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« Je suis à deux ans de la retraite et je n’attends que de partir. Bon ça, c’est aussi un phénomène pré-retraite, je pense que ça existe de tout temps. Mais je suis quand même une militante dans ma vie et là, je suis complètement découragée » (Élise, PU en civilisation américaine en université).

« Nous, à l’université, on se ment avec cette idée que nous sommes toujours des universitaires, des enseignants-chercheurs, la réalité, c’est que nous sommes des profs de super lycée pour 80 % d’entre nous. Nous travaillons en licence avec des gens qui ne deviendront pas juristes, ou sociologues, ou psychologues. Je pense qu’on se ment aussi sur notre statut social. Évidemment, moi, je peux porter la robe, mais quand on regarde le niveau des rémunérations et même le prestige social dans la société, on voit bien qu’il n’est plus ce qu’il a été. Donc, je pense qu’on se ment. Et moi, je voudrais juste qu’on arrête de se mentir, mais qu’on arrête de se mentir à tous les niveaux » (Tom, PU en droit public en université).

Ce phénomène vient aggraver la transformation des activités de recherche en variable d’ajustement dans les emplois du temps des EC.

« J’observe qu’on recrute les enseignants-chercheurs sur leurs qualités en recherche. Et si c’est pour les mettre sur des situations où ils ne pourront plus faire de la recherche, il y a un problème dans le système. On ne peut pas à la fois demander aux gens d’être visibles internationalement et ensuite être dans un truc où finalement ce sont juste des enseignants un peu moins bien payés que des profs de classe préparatoire. Il y a un problème » (Amin, PU en mathématiques en université).

Il est en effet impossible de repousser la préparation des cours et de ne pas être présent en cours ou en TD, il est tout aussi impossible à toutes celles et ceux qui ont une ou plusieurs responsabilités (de diplôme ou de département) de ne pas réaliser dans les délais les tâches qui reviennent à chaque rentrée (gestion des effectifs, des calendriers, des répartitions de cours, etc.) et, à chaque fin, de semestre (évaluations, retour et compilation des notes, jurys, etc.). C’est alors les temps de recherche, consacrés à des enquêtes ou des expériences, à de la lecture ou à de la rédaction qui sont repoussés, voire sacrifiés.

On notera au passage que la semestrialisation (intervenue en 2002) a multiplié par deux le nombre de rentrées et de fins de sessions de cours à gérer. Un des effets indirects majeurs de ce redécoupage est que le début de l’année universitaire se fait de plus en plus tôt (en septembre au lieu d’octobre pour la plupart des étudiants, et donc dès le 15 août pour de nombreux enseignants et administratifs) et que la fin de l’année a lieu plus tard, le temps de terminer les cours du second semestre, d’organiser les examens et de plus, dans un délai de plus en plus court, les rattrapages (autrefois organisés en septembre, avec de vraies périodes de révision pour les étudiants). Ce processus a été intensifié avec les nouvelles procédures de candidature et de recrutement des étudiants (Parcourssup et MonMaster).

The Conversation

Dominique Glaymann ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des enseignants-chercheurs à la recherche du temps perdu : regard sur le malaise universitaire – https://theconversation.com/des-enseignants-chercheurs-a-la-recherche-du-temps-perdu-regard-sur-le-malaise-universitaire-256860