Les criminels blanchissent l’argent sale grâce à l’anonymat des cryptomonnaies

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

Une adresse publique sur la blockchain se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, avec une clé privée connue uniquement du propriétaire des cryptoactifs. SergeyNivens/Shutterstock

Une affirmation revient souvent : les criminels du monde entier utilisent les cryptomonnaies pour blanchir l’argent, en toute impunité. En effet, s’il est facile de tracer les échanges financiers via les blockchains, impossible d’identifier les personnes sans la coopération des acteurs comme Binance, Tether ou les prestataires de paiements. Car sur la blockchain, on peut tout voir sans savoir qui agit.


La promesse des blockchains publiques, comme Bitcoin ou Ethereum, est aussi simple qu’audacieuse : chaque transaction y est enregistrée, horodatée et visible par tous. À première vue, c’est un avantage décisif pour les enquêteurs financiers. À première vue seulement, car cette transparence se révèle souvent trompeuse. Si le registre décentralisé est public, les identités derrière les adresses restent inaccessibles sans intermédiaire.

Publiée en novembre 2025, l’enquête internationale The Coin Laundry (ICIJ) montre comment ce « paradoxe crypto » alimente une économie criminelle mondialisée, et comment l’identification des personnes dépend, en pratique, du bon vouloir d’intermédiaires privés, comme les plateformes (Binance) ou les guichets de conversion crypto-to-cash desks. Ces guichets sont des opérateurs, tels que Huione Guarantee ou Tether Operations Limited, souvent localisés dans des paradis fiscaux. Ces derniers convertissent des cryptoactifs en monnaie fiduciaire – euros, dollars – ou en actifs tangibles – or, immobilier – sans vérification systématique d’identité.

On peut tout voir sans savoir qui agit. Car la blockchain affiche seulement des transferts de crypto, pas des identités. Cet écart entre la traçabilité technique et la responsabilité juridique permet aux réseaux criminels de prospérer ; la transparence des flux ne garantit ni l’identification des acteurs, ni l’effectivité des contrôles.

Alors, comment concrètement ces transactions fonctionnent-elles ?

Piège de la pseudonymie

Sur une blockchain publique, l’unité de base n’est pas l’individu, mais l’adresse publique, c’est-à-dire une suite de caractères. Par exemple, 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv**** sur la blockchain Bitcoin. Cette adresse publique se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, en quantité illimitée. Elle est associée à une clé privée, par exemple L5oLkpXH3Z55rVgQv8gQJQ5v9X8fLpW7tQeNqW3TbKbYsZ1P**** qui elle, n’est connue que du propriétaire des cryptoactifs.

Les réseaux criminels exploitent cette pseudonymie en multipliant les adresses, en fragmentant les montants et en automatisant les transferts via des « services » variés – mixing, swaps décentralisés ou bridges. Le plus connu est le mixing, utilisé pour brouiller les traces des transactions en crypto.

Le mixing, une technique utilisée pour brouiller les traces des transactions sur une blockchain, suit un process complexe :
  • 1. Le dépôt des fonds : un utilisateur envoie ses crypto à une adresse pool gérée par un service de mixing, comme Tornado Cash.
  • 2. Le mélange des fonds : le service mélange ces crypto avec celles d’autres utilisateurs.
  • 3. La redistribution des fonds : après un délai aléatoire, le service renvoie les fonds, mais provenant d’autres adresses, vers une nouvelle adresse désignée par l’utilisateur, ce qui rend impossible le suivi des fonds originaux.

Le mixeur Tornado Cash a permis le blanchiment de plusieurs milliards de dollars en 2022 et 2023, dont certains directement liés à des cyberattaques et des ransomwares. En 2022, le groupe Lazarus, lié à la Corée du Nord, a utilisé un mixeur pour blanchir 615 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) volés lors du piratage du jeu Axie Infinity. Les hackers ont subtilisé des Ethereum (ETH) et les ont envoyés à Tornado Cash qui a fragmenté puis redistribué ces ETH vers des centaines d’adresses différentes, rendant le suivi impossible. Les fonds ont ensuite été convertis en monnaie fiduciaire via des guichets asiatiques ou réinvestis dans des casinos en ligne.

Relier une adresse à une identité

Les cellules de renseignements publiques comme Tracfin en France, Europol dans l’Union européenne, ou privées telles que Chainanalysis utilisée par le FBI ou Interpol peuvent identifier des schémas de blanchiment sur la blockchain. Mais relier une adresse à une identité relève de la seule volonté de l’intermédiaire.

Un exemple rapporté par l’ICIJ illustre ce piège. Entre juillet 2024 et juillet 2025, des adresses associées au groupe cambodgien Huione ont transféré au moins 408 millions de dollars (345,8 millions d’euros) en stablecoins USDT vers des comptes clients sur Binance. Ces transactions se sont poursuivies malgré le classement d’Huione en tant qu’entité majeure de blanchiment d’argent, ou primary money laundering concern, dès le 1er mai 2025, par le Financial Crimes Enforcement Network, un département du Trésor américain.

La visibilité des transactions n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la difficulté à convertir cette visibilité en attribution fiable et en action rapide, comme le gel, la saisie ou les poursuites.

Les intermédiaires, le talon d’Achille de la traçabilité

Tant que les fonds en cryptomonnaie restent dans la blockchain (« on-chain »), leur traçabilité est totale. En revanche, dès que les fonds sortent de la blockchain (« off-chain ») par une conversion en monnaie légale ou l’achat d’actifs financiers… tout dépend des intermédiaires (plateformes, prestataires de paiement…). Ces derniers jouent un rôle comparable à celui de douaniers. Eux seuls peuvent relier une adresse à une identité, condition indispensable pour déclencher une action judiciaire.




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L’enquête de l’ICIJ insiste sur une réalité moins technologique qu’institutionnelle. Même lorsque des signaux d’alerte existent, la réaction des intermédiaires peut être tardive, incomplète ou absente. Leur activité demeure structurée par un modèle économique fondé sur les volumes et les frais.

Binance, la principale plateforme, a généré plus de 17 milliards de dollars (14,4 milliards d’euros) de commissions sur les transactions en 2023. Cela crée une tension durable entre la croissance des flux, génératrice de revenus, et la traque des flux illicites. Comme le secret bancaire suisse dans les années 1990, les intermédiaires crypto aujourd’hui privilégient la rentabilité à court terme au détriment de la lutte contre la criminalité financière.

La différence ? Leur modèle est encore plus difficile à réguler, car il repose sur une technologie conçue pour contourner les contrôles.

Trois obstacles se cumulent.

Complexité technique

Les fonds peuvent changer de libellé, circuler via des services de swaps qui permettent d’échanger instantanément une cryptomonnaie contre une autre, franchir des ponts entre blockchains, ou emprunter des infrastructures décentralisées. Chaque étape n’efface pas la trace, mais multiplie les embranchements, donc les hypothèses, et accroît la difficulté probatoire.

Fragmentation juridique

Les plateformes, les prestataires et les serveurs sont dispersés géographiquement. L’entraide judiciaire internationale est lente. Et certaines juridictions sont peu coopératives, notamment dans les paradis fiscaux.

Asymétries économique et temporelle

Un criminel peut créer une nouvelle adresse en quelques clics alors qu’un enquêteur doit engager des procédures multiples dont l’issue est incertaine. L’ICIJ souligne l’émergence de crypto-to-cash desks qui permettent de convertir de grosses sommes de crypto en cash, avec des contrôles variables.

Un indicateur aide à saisir l’ampleur du phénomène. Pour 2024, l’Internet Crime Complaint Center du FBI estime à 9,3 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) les pertes déclarées par des victimes de crimes liés aux cryptomonnaies. Au-delà du chiffre, cela dit la vitesse d’adaptation des fraudeurs et la pression sur les capacités d’enquête.

La régulation européenne en progrès

L’Union européenne a créé deux instruments majeurs pour renforcent la traçabilité aux points d’entrée et de sortie du système régulé.

Le règlement européen Markets in Crypto-Assets, dit MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs via un régime d’autorisation depuis le 30 décembre 2024. Il crée de fait des exigences de gouvernance et des obligations de conformité.




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La règle du « voyage des fonds » (règlement UE 2023/1113) impose, depuis le 30 décembre 2024, que certaines informations accompagnent les transferts afin de réduire l’opacité des flux dans les circuits régulés.

Leurs limites sont intrinsèques. Ils ne couvrent ni les échanges de pair à pair qui se réalisent sans intermédiaire (via des groupes Telegram), ni les plateformes offshore, localisées dans des paradis fiscaux, ni les portefeuilles auto-hébergés (MetaMask, Ledger…) où l’utilisateur contrôle seul ses clés.

En clair, la réglementation sécurise le pont sans combler les fossés.

La transparence ne suffit pas

Affirmer que « la blockchain est transparente » est un leurre. Cette transparence ne porte que sur les mouvements de fonds, jamais sur les acteurs et sur leur identité. La lutte contre le blanchiment se joue aux marges du système, c’est-à-dire dans la rigueur des contrôles Know Your Customer, la réactivité des plateformes, et la coopération internationale.

Trois priorités semblent aujourd’hui s’imposer :

  • harmoniser les règles pour éviter l’arbitrage entre des juridictions permissives et d’autres, strictes ;

  • doter les enquêteurs de moyens techniques et juridiques adaptés ;

  • sanctionner réellement les intermédiaires défaillants, afin de transformer la transparence en responsabilité.

Au vu de l’expérience de la coopération internationale pour lutter contre les paradis fiscaux, on peut supposer que le chemin sera, sans nul doute, périlleux pour atteindre ces priorités. Sans elles, la blockchain restera un registre ouvert où les criminels savent tourner les pages sans y laisser leur nom.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les criminels blanchissent l’argent sale grâce à l’anonymat des cryptomonnaies – https://theconversation.com/les-criminels-blanchissent-largent-sale-grace-a-lanonymat-des-cryptomonnaies-273051

Rester ou rentrer ? Le dilemme invisible des étudiants africains formés en France

Source: The Conversation – in French – By Saliou Dit Baba Diallo, Docteur en Histoire moderne et contemporaine, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Chaque année, des milliers d’étudiants africains se rendent en France pour des études supérieures. Le récit qui accompagne leur départ est optimiste : acquérir des compétences, obtenir un diplôme reconnu, puis rentrer pour contribuer au développement de leur pays. Pourtant, pour beaucoup, la fin du cursus ne signifie pas un retour immédiat, mais une période d’incertitude. Rester en France ou rentrer au pays ? Cette question, rarement abordée frontalement, constitue un moment complexe de l’expérience migratoire étudiante.

Pour avoir étudié la situation des étudiants migrants africains en France, j’ai constaté que cette question dépasse le choix individuel, mêlant politiques migratoires, marché du travail, attentes familiales et trajectoires personnelles.

Une mobilité pensée comme temporaire

Dès l’obtention du visa étudiant, le cadre institutionnel est clair : le séjour est provisoire. Dans les années 2010, l’engagement de retour faisait partie des démarches administratives. Les renouvellements de titre de séjour rappelaient implicitement que la formation devait être suivie d’un départ. Cette logique s’inscrit dans une vision largement partagée : former puis voir repartir. Dans le débat public français, la présence prolongée d’anciens étudiants étrangers suscite parfois incompréhension ou suspicion. L’étudiant est perçu comme visiteur académique, non comme futur acteur du marché du travail. Cette conception se heurte rapidement aux réalités vécues.




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Quand le projet initial se transforme

À leur arrivée, de nombreux étudiants africains affirment vouloir rentrer. Mais les projets migratoires évoluent selon expériences, opportunités et contraintes. Durant les études, les étudiants construisent réseaux sociaux et professionnels, découvrent le marché du travail français et constatent les difficultés d’insertion dans leur pays. Le retour, initialement évident, devient conditionnel : « après avoir travaillé un peu », « une fois stabilisé », « lorsque les conditions seront réunies ». Cette redéfinition n’est pas de l’opportunisme, mais une adaptation à des contextes souvent incertains.

L’après-université, période sous pression

Contrairement à une idée reçue, la fin des études n’est pas un relâchement, mais une période de forte tension : trouver un emploi, régulariser sa situation et décider de son avenir géographique. En France, l’accès à l’emploi est la principale voie de régularisation. Sans contrat répondant aux exigences administratives, le maintien sur le territoire devient difficile. Cette situation entraîne des choix contraints, souvent dans des délais courts, accentuant la vulnérabilité au moment charnière du parcours de vie.




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Des inégalités selon les filières

Les perspectives d’insertion varient selon les disciplines. Dans les années 2010, diplômés des filières scientifiques et numériques bénéficiaient de meilleures opportunités d’emploi et pouvaient plus facilement changer de statut. Les étudiants en lettres, sciences humaines et sociales se retrouvaient plus souvent dans des emplois précaires, insuffisants pour régulariser leur situation.

Cette inégalité structurelle influence la décision de rester ou rentrer. Les doctorants disposent de contrats, allocations et réseaux académiques leur offrant davantage de marges de manœuvre, parfois jusqu’à la naturalisation. La trajectoire dépend ainsi moins de la volonté individuelle que de la position dans le système académique et professionnel.

Enfin, l’accès au logement accentue également ces inégalités : les étudiants des filières scientifiques et numériques, mieux rémunérés ou disposant de contrats doctoraux, peuvent se loger plus facilement et stabiliser leur parcours. À l’inverse, les étudiants en lettres et sciences humaines, souvent confrontés à des emplois précaires, voient leur choix de rester ou de rentrer fortement conditionné par des difficultés d’hébergement.

Rentrer : un choix non neutre

Le retour est souvent présenté comme moral ou patriotique. En réalité, il recouvre des situations diverses. Certains étudiants rentrent dans de bonnes conditions : postes préparés à distance, réseaux solides, dispositifs institutionnels. Pour d’autres, le retour survient sous contrainte : perte de titre de séjour, refus de l’irrégularité, épuisement moral ou échec administratif. Ces trajectoires restent invisibles dans les statistiques et les discours publics, marginalisées dans les politiques, en Europe comme en Afrique.

Les données de Campus France publiées ces dernières années indiquent qu’environ 50 % des étudiants étrangers restent en France jusqu’à quatre ans après la fin de leurs études, qu’ils ne sont plus qu’environ 33 % au bout de sept ans et seulement près de 20 % après dix ans, la majorité finissant par retourner dans leur pays d’origine ou par s’installer ailleurs. Ces chiffres ne sont pas figés : ils dépendent notamment du pays d’origine, du niveau de diplôme, des opportunités professionnelles, des trajectoires familiales et des cadres juridiques (permis de travail, titres de séjour, etc.).




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Une décision rarement individuelle

Rester ou rentrer n’est jamais strictement personnel. La décision se construit sous l’influence de multiples acteurs : administrations, employeurs, famille, parfois communauté d’origine. Les attentes familiales jouent un rôle central : le diplôme à l’étranger est associé à l’espoir de réussite sociale ou de soutien économique.
Rentrer sans emploi peut être perçu comme un échec socialement coûteux. Cette pression s’ajoute à celle des institutions (universités, préfectures, municipalités, etc.), qui considèrent encore la mobilité étudiante en termes de contrôle, sans réel accompagnement de l’après-formation.

Penser autrement la mobilité étudiante

Opposer rester ou rentrer conduit à une impasse analytique. Les trajectoires des étudiants africains en France s’inscrivent de plus en plus dans des logiques de circulation : allers-retours, mobilités temporaires, projets transnationaux. Penser la mobilité seulement à travers la « fuite des cerveaux » ou le retour obligatoire empêche de saisir cette complexité. Former sans anticiper l’après-formation produit incertitude et précarité. Reconnaître la pluralité des trajectoires permettrait de mieux accompagner les étudiants, valoriser leurs compétences et renforcer les liens entre pays d’accueil et pays d’origine.




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Rendre visible l’invisible

Derrière chaque décision de rester ou rentrer se cache une histoire singulière, faite d’espoirs, d’ajustements et de renoncements. Rendre visibles ces parcours permet de dépasser jugements moraux et discours simplificateurs. Avec la croissance de la mobilité étudiante internationale, il devient essentiel de considérer l’après-études comme une phase à part entière du parcours migratoire. Ainsi, la formation internationale profitera aux individus, aux sociétés d’accueil et aux pays africains.

The Conversation

Saliou Dit Baba Diallo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Rester ou rentrer ? Le dilemme invisible des étudiants africains formés en France – https://theconversation.com/rester-ou-rentrer-le-dilemme-invisible-des-etudiants-africains-formes-en-france-275236

Épées, enfants et mémoire : ce que révèle un cimetière médiéval du Kent

Source: The Conversation – in French – By Duncan Sayer, Professor in Archaeology, University of Lancashire

Loin d’être de simples symboles guerriers, les épées, lances et boucliers mis au jour témoignent d’une société où les armes exprimaient autant la perte et le deuil que la force et le statut.


Lors d’une récente fouille archéologique à laquelle j’ai pris part, quatre épées anglo-saxonnes anciennes ont été mises au jour. Chacune éclaire la manière dont les armes étaient perçues à l’époque. Plus surprenant encore, un enfant a été retrouvé enterré avec une lance et un bouclier. Faut-il y voir la trace d’un combattant trop jeune pour l’être ? Ou ces objets revêtaient-ils une portée symbolique dépassant largement le seul cadre de la guerre ?

Les armes sont porteuses de valeurs. Les chevaliers Jedi de la franchise Star Wars incarneraient-ils la même noblesse s’ils maniaient des couteaux plutôt que des sabres laser ? Aujourd’hui, les armées modernes font la guerre à distance, à coups de missiles et de drones, ou s’appuient sur des dispositifs mécaniques mêlant armes à feu et blindage. Pourtant, dans de nombreux pays, l’épée demeure un attribut cérémoniel des officiers – au point que la porter de travers peut encore suffire à démasquer un imposteur.

La fouille, que j’ai menée avec l’archéologue Andrew Richardson, portait sur un cimetière du haut Moyen Âge, et les épées ont été découvertes dans des sépultures. Notre équipe, composée de chercheurs de l’Université du Lancashire et d’Isle Heritage, a fouillé au total une quarantaine de tombes. Cette découverte est visible dans l’émission de BBC2 Digging for Britain.

L’une des épées mises au jour se distingue par un pommeau en argent décoré (la partie arrière de la poignée) et par un anneau fixé à la poignée. Il s’agit d’un objet du VIe siècle prestigieux et d’une grande beauté, conservé dans un fourreau doublé de fourrure de castor. L’autre épée présente une petite garde en argent et une large embouchure de fourreau dorée et côtelée – deux éléments de styles artistiques différents, issus de périodes distinctes, réunis sur une même arme.

Ce mélange se retrouve également dans le trésor de Staffordshire, découvert en 2009, qui comprenait 78 pommeaux et 100 collerettes de poignée, datés sur une large période allant du Ve au VIIe siècle de notre ère. Au Moyen Âge, les épées – ou certaines de leurs parties – étaient conservées, transmises et entretenues par leurs propriétaires. Les armes anciennes étaient souvent plus estimées que les neuves.

Le poème en vieil-anglais Beowulf, probablement composé entre le VIIIe et le début du XIe siècle, offre un vocabulaire particulièrement riche pour parler des épées : il y est question de l’« épée ancienne » (ealdsweord), de l’« épée d’autrefois » (gomelswyrd), ou encore d’objets transmis en héritage (yrfelafe). Le texte évoque aussi des « armes durcies par les blessures » (waepen wundum heard), façonnées autant par l’usage que par le temps.

Deux énigmes consacrées à l’épée figurent également dans le Livre d’Exeter, un vaste recueil de poésie mis par écrit au Xe siècle, mais qui renvoie sans doute à des représentations plus anciennes. Dans l’énigme 80, l’arme se définit elle-même comme « a warrior’s shoulder-companion », « la compagne d’épaule du guerrier ». Une formule qui fait écho de manière frappante à nos découvertes du VIe siècle : dans chaque sépulture, la poignée de l’épée était placée contre l’épaule, tandis que le bras du défunt semblait enlacer l’arme.

Un geste comparable a déjà été observé dans des sépultures de Dover Buckland, également dans le Kent. Deux autres cas ont été recensés à Blacknall Field, dans le Wiltshire, et un à West Garth Gardens, dans le Suffolk. Notons qu’il est rare de voir quatre individus enterrés de cette manière au sein d’un même cimetière – d’autant plus qu’ils ont été découverts à très faible distance les uns des autres.

La zone du cimetière que nous avons fouillée comprend plusieurs tombes avec armes, disposées autour d’une sépulture profonde entourée d’un fossé circulaire. Un petit tertre de terre devait à l’origine recouvrir cette tombe, la rendant visible et la distinguant clairement dans le paysage funéraire.

La sépulture la plus ancienne – celle qui a servi de repère pour l’implantation des autres tombes avec armes – contenait un homme dépourvu de tout objet métallique ou armement. Les tombes armées sont surtout attestées dans les générations qui entourent le milieu du VIe siècle : il est donc probable que cet individu ait été enterré avant que ne s’impose l’usage de déposer des armes avec les morts. Peut-être parce que, durant la période troublée de la fin du Ve siècle et des toutes premières années du VIe, les armes étaient jugées trop précieuses pour être soustraites à la défense des vivants.

La découverte d’une tombe d’enfant âgé de 10 à 12 ans, accompagné d’une lance et d’un bouclier, vient renforcer cette interprétation. La courbure de sa colonne vertébrale rend peu probable qu’il ait pu manier ces armes de manière fonctionnelle.

Une seconde sépulture, celle d’un enfant encore plus jeune, contenait une large boucle de ceinture en argent. L’objet était manifestement trop grand pour un garçon de deux à trois ans. Ce type de dépôt est habituellement associé à des hommes adultes : les grandes boucles de ceinture constituaient un symbole de fonction dans les contextes de la fin de l’Antiquité romaine et du haut Moyen Âge, comme en témoignent, par exemple, les spectaculaires exemplaires en or de Sutton Hoo.

La découverte d’une tombe d’enfant âgé de 10 à 12 ans, comprenant une lance et un bouclier, vient compléter ce tableau. La courbure de sa colonne vertébrale rendait peu probable un usage aisé de ces armes.

Une deuxième tombe, celle d’un enfant encore plus jeune, a livré une large boucle de ceinture en argent. L’objet, de toute évidence, était bien trop grand pour un garçon âgé de deux à trois ans. De tels dépôts funéraires sont habituellement réservés à des hommes adultes : dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, les grandes boucles de ceinture faisaient office de marqueurs de rang ou de fonction, comme l’illustrent les spectaculaires exemplaires en or découverts à Sutton Hoo.

Alors pourquoi ces objets ont-ils été déposés dans les tombes ? De récents résultats d’analyses ADN soulignent l’importance de la filiation masculine, en particulier celle transmise par le chromosome Y. À West Heslerton, dans l’est du Yorkshire, des analyses génétiques montrent l’existence de liens biologiques entre des hommes enterrés à proximité les uns des autres. Beaucoup d’entre eux étaient accompagnés d’armes, dont l’un inhumé avec une épée et deux lances. Plusieurs autres sépultures masculines ont été disposées autour de cet ancêtre fortement armé.

Nous n’affirmons pas pour autant que les armes anciennes étaient uniquement cérémonielles. Les entailles visibles sur les boucliers et l’usure des lames témoignent d’un usage réel, lié à l’entraînement comme au combat. Les blessures et les morts précoces observées sur les squelettes attestent de l’usage bien réel des armes dans la société du haut Moyen Âge. De son côté, la poésie anglaise ancienne parle autant de deuil que d’héroïsme.

Comme le montre Beowulf, le sentiment de perte était étroitement lié à la mise en scène des morts masculins et de leurs armes, mais aussi aux inquiétudes face à l’avenir :

The Geat people built a pyre for Beowulf, Beowulf’s funeral

(Le peuple des Goths érigea un bûcher pour Beowulf, pour les funérailles de Beowulf)

stacked and decked it until it stood four-square,

(l’empilant et l’ornant jusqu’à ce qu’il se dresse, solide et parfaitement carré,)

hung with helmets, heavy war-shields

(garni de casques, de lourds boucliers de guerre)

and shining armour, just as he had ordered.

(et d’armures étincelantes, comme il l’avait ordonné.)

Then his warriors laid him in the middle of it,

(Puis ses guerriers le déposèrent en son centre,)

mourning a lord far-famed and beloved.

(pleurant un seigneur illustre et aimé.)

Les armes déposées dans nos tombes relevaient autant de l’expression de la perte et du deuil que d’une affirmation matérielle de la force, de la masculinité et de la lignée masculine. Même des guerriers aguerris, endurcis par les combats et par l’âge, pleuraient leurs morts et les enterraient avec des armes – des épées notamment – porteuses d’histoires.

La lance, le bouclier et les boucles de ceinture découverts dans de petites tombes parlaient des hommes que ces enfants auraient pu devenir.

The Conversation

Duncan Sayer tient à remercier le Dr Andrew Richardson, codirecteur du projet de fouilles de l’est du Kent.

– ref. Épées, enfants et mémoire : ce que révèle un cimetière médiéval du Kent – https://theconversation.com/epees-enfants-et-memoire-ce-que-revele-un-cimetiere-medieval-du-kent-274987

La fauconnerie comme outil de subversion des normes de genre au Moyen-Âge

Source: The Conversation – in French – By Rachel Delman, Heritage Partnerships Coordinator, University of Oxford

Agnes Hathaway (Jessie Buckley) et son faucon dans « Hamnet ».
Focus Features

Dans deux films récents consacrés à la vie des femmes au Moyen Âge, on observe la présence de faucons, symboles de pouvoir et, au risque d’employer un anachronisme, d’émancipation avant l’heure.


Les faucons prennent leur envol au cinéma. Dans deux adaptations littéraires récentes — Hamnet et H is for Hawk —, ces oiseaux sont intimement liés à la vie et aux émotions de leurs héroïnes respectives : Agnes Shakespeare (née Hathaway) et Helen Macdonald.

La symbolique des rapaces est au cœur de ces deux nouveaux films : Hamnet, l’adaptation par Chloé Zhao du roman de Maggie O’Farrell paru en 2020, et H is for Hawk, tiré des mémoires de Macdonald publiés en 2014 et traduits en français par M pour Mabel. Dans ces films, les faucons deviennent des figures complexes et ambivalentes.

Si Hamnet se déroule à l’époque élisabéthaine, H is for Hawk prend place dans le monde contemporain. Mais une histoire encore plus ancienne retrace la relation entre femmes et oiseaux de proie. Mes recherches montrent qu’au Moyen Âge déjà, cette relation était multiforme. Bien plus qu’un accessoire de mode, les faucons offraient aux femmes un moyen d’affirmer leur genre, leur pouvoir et leur statut social dans un monde largement dominé par les hommes.

Un boîtier de miroir provenant de la collection de la British Library.
The Trustees of the British Museum, CC BY-NC

Au Moyen Âge, le dressage des faucons — subtil jeu d’équilibre entre contrôle et liberté — était fréquemment associé à la cour amoureuse entre hommes et femmes.

La dimension romantique de la fauconnerie transparaît dans les œuvres d’art, les objets et la littérature de l’époque. Des scènes d’hommes et de femmes chassant ensemble à l’aide de faucons figurent parmi un large éventail d’artéfacts médiévaux : tapisseries ornant murs de châteaux, étuis décorés servant à protéger les miroirs à main…

La plus grande tapisserie des Devonshire Hunthing Tapestries — un ensemble de quatre tapisseries du XVe siècle — est entièrement consacrée à la fauconnerie. Des amoureux y sont représentés en train de se promener bras dessus bras dessous, pendant que leurs oiseaux chassent le gibier.

Deux étuis à miroir du XIVe siècle, conservés au British Museum et au Metropolitan Museum of Art, représentent des couples à cheval, tenant des faucons. Ces miroirs ont probablement été offerts comme gages d’amour. La littérature médiévale regorge elle aussi de références à des femmes accompagnées de faucons, voire représentées comme tels.

Mais la figure de la femme-faucon qu’il faudrait « dompter et contrôler » ne renvoie toutefois pas à une soumission féminine. Au contraire, la fauconnerie et sa symbolique permettaient aux femmes de l’élite médiévale d’exprimer leur autorité et leur autonomie.

Se définir à travers l’image

Lorsque les femmes de haut rang avaient la possibilité de se représenter à travers la culture visuelle, elles choisissaient souvent d’y inclure des oiseaux de proie. Cela était notamment visible sur les sceaux, cachets officiels souvent utilisés à l’époque médiévale pour authentifier les documents juridiques. Le sceau constituait la marque d’identification de la personne qui l’apposait, et renvoyait à son statut social et à son autorité. L’iconographie des sceaux et les matrices servant à les produire reflétaient la manière dont les femmes de haut rang voulaient être perçues par le monde.

Elizabeth de Rhuddlan, la plus jeune fille du roi Edouard Ier d’Angleterre et d’Eleonore de Castille, a choisi pour la matrice de son sceau personnel, un motif particulièrement répandu chez les femmes du XIIIe siècle : une femme debout, corps légèrement tourné vers un rapace docile posé sur sa main gauche.

Une autre matrice du même siècle montre Elizabeth, dame de Sevorc, à cheval, assise en amazone, tenant un faucon dans une main et la serre d’un aigle dans l’autre.

À travers ces sceaux, les femmes médiévales affirmaient leur maîtrise des rapaces, mais surtout, leur appartenance à un cercle féminin puissant.

Medieval image of a woman and a hawk
Une dame observe son faucon volant en direction d’un canard. Scène tirée du livre d’heures Taymouth Hours.
British Library

Des archives montrent par ailleurs que reines et dames ont créé et administré des parcs et domaines de chasse. Elles pratiquaient la fauconnerie ensemble, dressaient les rapaces et les offraient même parfois en cadeau.

Certaines petites espèces, comme le faucon merlin, étaient jugées plus convenables pour les femmes. Dans le film H is for Hawk, Helen (Claire Fory) refuse de se contenter d’un faucon merlin, qu’elle rejette comme « oiseau de dame ». Effectivement, les femmes du Moyen Âge n’acceptaient pas toujours, loin de là, de se plier aux règles prescrites par les manuels de bonne conduite.

Margaret Beaufort, la grand-mère paternelle d’Henry VIII, possédait de nombreux rapaces : faucons merlins, lanerets… mais aussi de grandes espèces comme des autours et des faucons lanier.

Le parc à daims qu’elle fit aménager autour de son palais de Collyweston, dans le Northamptonshire, se prêtait parfaitement à la fauconnerie. Sa belle-fille, la reine Elizabeth de York, qui disposait de ses propres appartements au palais, chassait quant à elle avec des autours.

Dans certains cas, les femmes semblent même avoir été reconnues comme de véritables expertes dans le domaine de la fauconnerie. Les Heures Taymouth, un livre d’heures enluminé du XIVe siècle, probablement destiné à une femme d’origine royale, montre des femmes coiffées de parures, chassant le colvert à l’aide de grands rapaces. Leur posture affirme leur autorité, leur savoir-faire et leur contrôle sur les oiseaux.

Au siècle suivant, Dame Juliana de Berners, prieure du monastère de Sopwell, est considérée comme l’autrice — en partie — du Boke of St Albans, un ouvrage traitant de la chasse et de la fauconnerie.

Dessin médiéval représentant une dame observant son faucon abattre un canard
Une dame observant son faucon abattre un canard dans le manuscrit de Yates Thompson.
British Library

Des recherches menées par English Heritage ont par ailleurs révélé que certaines femmes pouvaient gagner leur vie grâce à leur expertise en matière de dressage de faucons. Au milieu du XIIIe siècle, une femme nommée Ymayna était la gardienne des faucons et des chiens du comte de Richmond. En échange de ses services, elle et sa famille obtinrent le droit d’exploiter des terres voisines.

Si Ymayna constitue une figure exceptionnelle dans un milieu largement masculin, son parcours laisse penser que d’autres femmes ont exercé des fonctions similaires, bien que leurs noms soient absents de tout document historique.

Certaines pourraient figurer parmi les propriétaires de couteaux dont les manches sont conservés dans des musées européens. L’un des plus remarquables, sur lequel est sculptée une femme noble serrant contre son cœur un petit rapace, date du XIVe siècle et est exposé à l’Ashmolean Museum d’Oxford.

Les textes littéraires révèlent que la fauconnerie favorisait la socialisation et la solidarité entre femmes. Dans le poème Sir Orfeo, écrit en moyen anglais, Orfeo aperçoit un groupe de soixante femmes à cheval, chacune tenant un faucon.

Illustration médiévale représentant une dame chassant le lièvre à l’aide d’un faucon
Une dame chasse à l’aide d’un faucon, image issue du Yates Thompson manuscript.
British Library

Dans Hamnet, Agnes explique à son mari William Shakespeare que son gant de fauconnerie lui a été offert par sa mère. Les femmes du Moyen Âge et du début de l’époque moderne s’offraient des cadeaux entre elles, y compris des gants. Mes recherches suggèrent toutefois que les oiseaux de proie étaient plus fréquemment offerts comme cadeaux entre femmes et hommes.

Margaret Beaufort donnait et recevait des rapaces de la part de parents et de proches masculins, parmi lesquels son jeune petit-fils, le futur Henri VIII. Les rapaces étaient considérés comme étant des cadeaux convenables lors d’occasions et évènements marquants. En 1525, Margaret Pole, comtesse de Salisbury, offrit par exemple trois faucons à son neveu Henry Courtenay pour célébrer son accession au titre de marquis d’Exeter.

Le fait que des femmes puissantes propriétaires de terres aient pris part aux échanges rituels de rapaces avec des hommes montre que la fauconnerie ne relevait pas uniquement d’une expression féminine du pouvoir. En possédant des domaines de chasse et en donnant ou recevant des oiseaux de proie, elles s’inscrivaient dans un univers traditionnellement masculin : celui de la chasse et de la générosité seigneuriale.

The Conversation

Rachel Delman a reçu des financements du Arts and Humanities Research Council (2013-2016) et du Leverhulme Trust (2019-2022).

– ref. La fauconnerie comme outil de subversion des normes de genre au Moyen-Âge – https://theconversation.com/la-fauconnerie-comme-outil-de-subversion-des-normes-de-genre-au-moyen-age-275331

« À chaque fois que la défense de la famille revient au premier plan, on stigmatise les célibataires… » Romain Huret et « Les oubliés de la Saint-Valentin »

Source: The Conversation – in French – By Romain Huret, Président de l’EHESS, historien des Etats-Unis, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)

Pour combler le manque d’écrits d’hommes célibataires, Romain Huret s’est appuyé sur un stock de photos documentant leur vie, comme celle-ci, prise en 1937 dans le Michigan.
Russell Lee/Public Domain, CC BY

Historien spécialiste des États-Unis, Romain Huret a publié fin janvier « Les oubliés de la Saint-Valentin » (éd. La Découverte), un livre dans lequel il met en lumière des vies de célibataires du XIXe siècle à nos jours. Battant en brèche le cliché du vieux garçon ou de la vieille fille isolée, il montre comment ces trajectoires « à l’ombre du mariage » ont eu un rôle déterminant dans la construction de nos sociétés.


Comment un historien spécialiste des États-Unis en vient-il à s’intéresser aux célibataires ?

Je suis entré dans cette histoire par un mouvement de contestation de la pénalité fiscale imposée aux célibataires, qui surgit dans les années 1960. Mouvement que j’avais étudié dans un autre livre. J’étais alors tombé un peu par hasard sur une pétition massive envoyée aux élus du Congrès, accompagnée d’énormément de lettres. Et en les regardant rapidement, j’avais été frappé des récits de vie que je lisais, des récits qui parlaient de discrimination professionnelle, d’un ras-le-bol vis-à-vis des préjugés sur les célibataires. Quand je suis revenu sur ces textes, j’ai vu tout un monde que je ne connaissais pas, un monde à l’ombre du mariage, qui méritait largement qu’on s’y intéresse.

C’est plutôt un sujet qu’on a l’habitude de voir traité par des démographes…

Oui, globalement il y avait assez peu de choses sur le sujet. Des travaux de démographes, mais qui ont tendance à resserrer le sujet sur celles et ceux qui vivent seuls tandis que moi j’ai voulu rendre la catégorie plus lâche possible. Intégrer toutes les formes d’expérience du célibat définitif, en m’intéressant sans distinction de sexe aux personnes non mariées de 35 ans et plus. Une des découvertes du livre, c’est que si on prend les années 1950 par exemple, 80 % de ces célibataires ne se déclarent pas seuls. Ils vivent avec des membres de leur famille, avec des proches, avec ce qu’ils appellent des « amis », terme un peu ambigu qui renvoie parfois à l’homosexualité.

Et à côté de ces travaux de démographe, il y a ceux des sociologues…

Ils se sont effectivement beaucoup intéressés à la question. Un des livres avec lequel j’ai intimement le plus discuté, c’est la célèbre étude de Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires. Bourdieu a eu tellement de mal avec ce qu’il appelle « l’énigme du célibat » qu’il s’y est repris à trois fois. Il a eu beaucoup de difficultés à comprendre pourquoi les gens restent célibataires dans un monde qui fait du mariage un élément cardinal. Pourquoi ces hommes, dans son Béarn natal, restaient-ils assis, seuls, sur des bancs pendant le bal ? Ils n’allaient pas danser, chercher une compagne. De voir ses amis d’enfance agir ainsi l’a complètement obsédé, avec un mélange d’intimité et de curiosité professionnelle.

Vous ne pouviez pas observer votre sujet au bal. Comment avez-vous travaillé ?

Mon problème, c’était que j’avais beaucoup d’archives concernant les femmes et très peu pour les hommes. Il faut savoir que la sociologie du célibat est très différente : les femmes célibataires ont un capital culturel, des diplômes, des emplois de classe moyenne là où les hommes non mariés ne passent pas par l’université, ont des emplois précaires et écrivent très peu. J’ai même failli arrêter le livre parce que je voyais bien qu’il y avait un écart grandissant entre tout ce que je savais sur les femmes et le peu de choses que j’arrivais à apprendre sur les hommes. J’ai trouvé cinquante journaux intimes. Il y en a 46 qui sont tenus par des femmes. Sur les quatre restants, il y en a un que je mets de côté, qui a été rédigé par un coureur de bois en Alaska au dos de bouteilles de lait, et qui évoque surtout la nature. Donc il ne m’en restait plus que trois. Il est intéressant de noter qu’ils sont tapés à la machine, comme si pour des hommes, écrire un journal intime, c’était un problème. Dans ces journaux, ils ne parlent que de politique. C’est très rare qu’ils parlent d’eux.

Comment vous en êtes-vous sorti ?

J’ai eu recours à d’autres documents, notamment les photographies. Je les ai utilisées pour cartographier la vie de ces hommes. Notamment des photos prises dans les années 1930 par les photographes qui travaillaient pour le New Deal. Un fond qu’on connaît bien par la célèbre photo de Dorothea Lange, Migrant Mother. On y trouve énormément de clichés de célibataires, employés de l’industrie forestière, pétrolière, mineurs, etc.

Vous parliez du combat de certains célibataires contre la pénalité fiscale. Mais ce qu’on lit, c’est également le combat de l’État et de la société contre ces célibataires. Au nom de quoi les condamne-t-on ?

Il y a un corollaire à votre question : au nom de quoi défend-on la famille ? Les deux vont ensemble et l’histoire récente montre que c’est tout sauf fini. On voit très bien que dans les moments de forte défense de la famille et de sa fonction reproductive, on retrouve la dénonciation du célibat comme étant une forme de « dégénérescence personnelle ».

De « dégénérescence personnelle » ?

Oui, c’est le terme qui est utilisé au début du XXe siècle : dégénérescence personnelle, psychologique, psychanalytique. On cherche à expliquer les raisons du non-mariage et donc on va prêter aux célibataires toute une série de tares. Le stéréotype le plus connu, c’est la vieille fille avec ses chats, la Crazy Cat Lady, qui est très ancien et qui a pour but de dénoncer le fait que des femmes et des hommes refusent d’être conformes à cette fonction reproductive du mariage. S’ajoute à cela l’idée que dans des contextes de forte immigration, ils mettent aussi en péril la « race dominante ». Au début du XXe siècle, on pense que les célibataires sont responsables de ce qu’on appelle alors « le suicide de la race blanche », le fait que les populations protestantes pourraient faire de moins en moins d’enfants puisque les femmes ne souhaitent plus se marier.

Et qu’en disent les célibataires ?

Justement, c’est l’incompréhension de leur côté. J’ai vraiment voulu faire un pas de côté dans le livre, ne pas écrire seulement une histoire des représentations, de cette condamnation du célibat, pour montrer ce qu’ils étaient en vérité. Est-ce qu’on a là une bande d’êtres égoïstes, qui ne pensent qu’à eux, qu’à faire la fête ou à dénoncer la famille ? Non ! C’est souvent tout le contraire. Puisque ces célibataires, hommes et femmes, sont très insérés dans leurs propres familles. C’est extrêmement fort pour les femmes. Il y a toujours une fille dans la famille, une femme célibataire, qui va se « sacrifier », comme on disait au début du XXe siècle, pour la famille. Je cite d’ailleurs le cas d’une célibataire qui va être à l’origine de la fête des Mères. Elles ne sont pas du tout dans une hostilité au caractère sacré de la famille, bien au contraire !

Et les hommes ?

Eux aussi jouent un rôle très important puisqu’ils vont souvent être soutiens de famille. Et ils auront une importance cruciale pour assurer l’existence de l’économie capitaliste, en travaillant dans les secteurs les plus durs : le bois, le pétrole, le secteur agricole… Sans ces hommes célibataires, il n’y aurait pas eu d’économie capitaliste. Ce sont les petites mains du capitalisme. Donc cette idée que les célibataires auraient été des personnes dont les décisions auraient été contraires à l’intérêt de l’économie états-unienne est complètement fausse. Et ils en gardent un certain ressentiment.

Vous expliquez que c’est particulièrement vrai après la Seconde Guerre mondiale…

C’est un des pics du ressentiment, oui… Pendant la guerre, les célibataires vont assumer un rôle très important. Les femmes travaillent dans les usines, dans les champs, suppléent les hommes partis au front. Les hommes, même âgés, reprennent du service, par exemple dans les transports ferroviaires. Et à l’issue du conflit, période où la défense de l’ordre matrimonial revient au premier plan à cause de la Guerre froide, on voit réapparaître les stigmates contre les célibataires : les vieilles filles aigries, qui ont des problèmes psychologiques graves, ou les hommes, qui sont des pervers sexuels et des détraqués. Le célibataire le plus célèbre de 1960, il s’appelle Norman Bates. C’est le personnage de Psychose d’Hitchcock. Il vit avec sa mère. Il tue des femmes sous la douche.

Et les célibataires, évidemment, ne comprennent pas ce revirement, puisque beaucoup ont joué un rôle essentiel. Je cite l’exemple de ces femmes qui s’organisent pour créer une fête des vieilles filles, pour inverser le stigmate. Elles disent qu’on ne les célèbre jamais, qu’on ne leur offre pas de cadeaux parce qu’on a l’impression que ce qu’elles font pour la société est normal. C’est le moment pour elles d’avoir une reconnaissance civique de leur action. Il faut noter que les célibataires sont traditionnellement très impliqués dans les tissus associatifs, religieux, militants, notamment parce qu’ils ont plus de temps que les autres.

C’est un combat toujours d’actualité…

J’ai été étonné au moment des gilets jaunes de constater qu’on trouvait sur les ronds-points beaucoup de célibataires dans des configurations assez semblables à celles du livre. Et je pense qu’il y a vraiment un enjeu politique et social. Prenons le cas des aidants dont nous parlons beaucoup aujourd’hui. Ce statut, qui a donné lieu à des mesures politiques récentes, est intéressant parce qu’il est vraiment celui que réclamaient mes célibataires sans le formuler de cette manière-là. La réflexion sur la place des familles atypiques est à mon avis aussi essentielle aujourd’hui si on ne veut pas nourrir une machine à inégalité. Il ne s’agit pas de promouvoir le célibat, mais simplement de bien réfléchir au fait qu’il peut y avoir des inégalités fondées simplement sur le statut matrimonial. Les inégalités de statut ou de reconnaissance sociale expliquent peut-être pourquoi les célibataires sont aussi présents dans des formes de contestation qui peuvent prendre des tournures assez radicales, comme dans le cas des Incels ou des mouvements masculinistes.

Quand J. D. Vance, en 2021, fustige les vieilles filles à chat démocrates, on constate plutôt un retour en arrière sur ces questions…

Depuis une trentaine d’années, on a vu une résurgence très forte du discours conservateur et des attaques conservatrices aux États-Unis. Et depuis l’arrivée de Donald Trump et ses obsessions démographiques sur la fin de la race blanche, on voit ressurgir le stéréotype de la Crazy Cat Lady qui serait responsable de l’effondrement de la natalité et mettrait en péril la nation blanche. Tout ça est à nouveau complètement hors sol puisque beaucoup de ces femmes très éduquées élèvent des enfants, en adoptent, etc. Il ne veut pas voir la réalité de ces familles.

Des critiques qui s’adressent principalement aux femmes célibataires…

Oui, ce qui a changé de manière étonnante, c’est que les conservateurs, il y a 100 ans, n’aimaient pas non plus les hommes. Ils étaient vus comme égoïstes et peu soucieux de l’avenir collectif. Désormais Trump en fait des héros de la nation. Par ailleurs, il célèbre leur absence de diplôme et cela renvoie nettement à la sociologie de ce célibat. Dans l’industrie extractive, beaucoup d’ouvriers sont célibataires, pour des causes qui rappellent l’industrie forestière ou du pétrole au début du XXe siècle. Pensons par exemple à la fracturation hydraulique, une technique qui pousse les entreprises à se déplacer sans cesse, et donc bien peu compatible avec une vie de famille. Trump, aujourd’hui, se nourrit du célibat masculin. Célibat où se développent des mouvements Incels, qui se voient comme des victimes de femmes refusant leur rôle matrimonial. C’est quelque chose de très neuf. Les célibataires de Bourdieu dans le monde rural n’accusaient pas les femmes de ne pas vouloir se marier. Il n’y avait pas d’hostilité à l’égard des femmes, en tout cas, surtout pas d’hostilité alimentée par un dirigeant politique.


Propos recueillis par Laurent Bainier

The Conversation

Romain Huret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « À chaque fois que la défense de la famille revient au premier plan, on stigmatise les célibataires… » Romain Huret et « Les oubliés de la Saint-Valentin » – https://theconversation.com/a-chaque-fois-que-la-defense-de-la-famille-revient-au-premier-plan-on-stigmatise-les-celibataires-romain-huret-et-les-oublies-de-la-saint-valentin-275406

Au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume

Source: The Conversation – in French – By Justine Audebrand, Chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589), post-doctorante à l’Institut Historique Allemand, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Miniature extraite de _la Cité des dames_ (1405), de Christine de Pizan (1364-v. 1430). Wikimedia Commons

Au Moyen Âge, l’alphabétisation se décline en une palette de situations : savoir lire ne signifie pas qu’on est capable de composer un texte. Seule une petite élite maîtrise l’écriture. Mais dans cette élite, il y a des femmes. Qui étaient-elles ? Et dans quels types d’écrits se sont-elles illustrées ?


Le Moyen Âge apparaît souvent comme une période sombre pour les femmes : cloîtrées dans d’obscurs monastères ou soumises à leur mari, elles auraient été tenues écartées du pouvoir et de toute forme de culture écrite.

Ce cliché, comme beaucoup d’autres, sur les prétendus temps obscurs, apparaît à la Renaissance et se développe dans l’esprit des Lumières. Or, durant les six siècles qui suivent la fin de l’Empire romain, la condition féminine est très éloignée de cet imaginaire collectif. Dans les sphères du pouvoir ou du savoir, certaines femmes tiennent alors une place éminente, qui n’est pas tout à fait la même que ce que l’on verra entre les XIIᵉ et XVᵉ siècles.

Le Moyen Âge est une longue période et de nombreuses reconfigurations politiques, économiques ou religieuses changent et affectent la condition des femmes : celles de la fin de la période sont plus connues car nous possédons davantage de sources, mais celles du début ont parfois accès à des ressources économiques ou culturelles inattendues.

Les femmes ont aussi pris part à la culture de leur temps, c’est que montrent les recherches mises en avant dans la Vie des femmes au Moyen Âge. Une autre histoire VIᵉ-XIᵉ siècle (Perrin, 2026). À une époque où l’alphabétisation était faible, c’est parfois par les femmes que se transmettait la maîtrise de la lecture et de l’écriture.

Apprendre à écrire

Pour écrire, il faut bien sûr avoir appris le geste technique qui consiste à tracer des lettres sur du parchemin. Aujourd’hui, lecture et écriture s’apprennent ensemble mais, au Moyen Âge, beaucoup de personnes savent lire sans pour autant être capables d’écrire, si ce n’est leur nom.

L’alphabétisation médiévale se pense d’ailleurs comme un spectre : il y a un monde de pratiques entre savoir lire et être capable de composer un texte complexe en latin. De ce fait, la maîtrise complète de l’écriture est réservée à une petite élite, laïque ou ecclésiastique, et de plus en plus à des professionnels de l’écrit comme les notaires qui gagnent en importance à partir du XIIᵉ siècle. Par ailleurs, les laïcs les plus susceptibles d’avoir appris à lire et à écrire disposent aussi de secrétaires : au début du Moyen Âge par exemple, les aristocrates n’écrivent pas eux-mêmes leurs lettres mais les dictent à des secrétaires, voire ne leur donnent que quelques indications.

Les femmes ne sont pas exclues de ces logiques, bien au contraire. Dans l’aristocratie laïque de la première moitié du Moyen Âge, il n’est pas rare qu’elles reçoivent une éducation poussée.

La raison en est simple : elles sont bien souvent elles-mêmes en charge de l’éducation de leurs enfants. La reine Mathilde, épouse du roi de Germanie Henri Ier (919-936), sait par exemple lire et écrire, ce qui n’est pas le cas de son royal époux et, dans la famille ottonienne (du nom de leur fils, le roi puis empereur Otton Ier), ce sont souvent les femmes qui sont les plus lettrées.

Copistes et autrices

Ce n’est pourtant pas chez les laïcs mais au sein des monastères féminins que l’on trouve le plus de femmes qui savent écrire. L’acte le plus courant est la copie de manuscrits : avant l’invention de l’imprimerie, c’est cet inlassable travail qui permet la diffusion des œuvres.

On estime qu’environ 1 % des manuscrits médiévaux ont été copiés par des femmes. Cela peut paraître infime, mais il faut avoir en tête que l’immense majorité des manuscrits ne sont pas signés par leurs copistes et qu’on ne peut donc en réalité que rarement connaître le genre du ou de la copiste. Le travail des moniales est en tout cas loin d’être déconsidéré : à la fin du VIIIᵉ siècle, les nonnes de Chelles sont les principales pourvoyeuses en copies d’Augustin d’Hippone, un des pères de l’Église les plus lus au Moyen Âge. Elles reçoivent notamment des commandes des évêques de Cologne et de Wurtzbourg.

Il est donc logique que ce soit aussi dans les monastères que l’on trouve le plus d’autrices, c’est-à-dire de femmes qui ne se contentent pas de copier des œuvres et en composent de nouvelles. Aucun genre littéraire ne leur est interdit : elles écrivent de l’hagiographie – la vie de saints, hommes et femmes –, des textes annalistiques, des traités, de la poésie et même du théâtre.

La dramaturge et poétesse Hrotsvita, qui vit au monastère de Gandersheim (en Saxe) autour de 960, est ainsi considérée comme la « première poétesse allemande » même si elle écrit, comme la plupart de ses contemporains, en latin.

Une écriture « féminine » ?

Hroswida
Hrotsvita (Xᵉ siècle)
Wikimédia

Ces textes de femmes ont été étudiés de diverses manières par les historiens, d’abord avec un brin de suspicion : quand les œuvres de Hrotsvita ont été redécouvertes au XIXᵉ siècle, d’éminents savants ont douté de leur attribution et ont cherché, en vain, à affirmer que la moniale n’avait jamais existé, ou jamais écrit…

Et ce n’est que dans les années 1980 que les spécialistes du Moyen Âge ont véritablement commencé à s’intéresser aux écrits des femmes médiévales d’avant Christine de Pizan. Ces travaux sont marqués par l’idée que l’écriture des hommes serait différente de celle des femmes. Il ne s’agit pas de l’écriture manuscrite, paléographique, puisque la différenciation genrée n’apparaît qu’au XVIIIᵉ siècle, mais du style.

Les femmes, même au Moyen Âge, parleraient plus facilement de leurs émotions et de leur famille. C’est sans doute vrai dans certains textes mais, en réalité, les textes écrits par des femmes montrent plus de similitudes que de différence avec ceux des hommes. Cela est dû, en partie, au poids des modèles anciens dans l’écriture médiévale : quand la moniale Baudonivie écrit la vie de la sainte reine Radegonde vers 600, elle a en tête le modèle par excellence qu’est la Vie de saint Martin, tout comme son contemporain Venance Fortunat qui consacre aussi un texte à la sainte.

Pour autant, en particulier à partir des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, il semble que l’écriture des femmes soit de plus en plus contrainte et que cela les cantonne parfois à certains types d’écrits. La grande réforme de l’Église connue sous le nom de réforme grégorienne cherche à mieux encadrer les pratiques des fidèles et à redéfinir le lien des femmes au sacré. Le développement des universités – réservées aux clercs et donc aux hommes – exclut aussi les femmes de tout un pan du savoir.

C’est dans ce cadre que fleurissent les femmes mystiques, dont les écrits vantent une proximité particulière avec la divinité. Mais là encore, la réalité est complexe : les visions de ces femmes sont souvent mises par écrit par leur confesseur ou un homme qui peut retravailler la matière transmise par la mystique. Même Hildegarde de Bingen, grande savante et abbesse du XIIᵉ siècle, a recours à un secrétaire. Au Moyen Âge, l’idée d’un auteur ou d’une autrice unique fonctionne rarement, et l’écrit des femmes comme celui des hommes fait souvent appel à une multitude d’intervenants ou intervenantes.

The Conversation

Justine Audebrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume – https://theconversation.com/au-moyen-age-les-femmes-prenaient-aussi-la-plume-273919

René Cassin, un héritage moral très actuel

Source: The Conversation – in French – By Julien Broch, Maître de Conférences HDR en Histoire du droit et des institutions, Aix-Marseille Université (AMU)

La vie et l’œuvre de René Cassin se confondent en un engagement constant pour les droits humains.

Le juriste et diplomate René Cassin, dont on s’apprête à commémorer le cinquantième anniversaire de la disparition, a consacré sa vie à la défense de la dignité humaine et de la paix, alliant idéalisme et réalisme. Résistant et proche de de Gaulle, il a joué un rôle clé au sein de la France libre puis contribué à la création de l’ONU et à l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, ce qui lui vaudra le prix Nobel de la paix, vingt ans plus tard. Sa pensée et son action restent aujourd’hui une source d’inspiration pour relever les défis internationaux et renforcer la solidarité entre les peuples.


Le 20 février prochain, cela fera tout juste cinquante ans que disparaissait le juriste internationaliste René Cassin (1887-1976), prix Nobel de la paix 1968.

Alors que nous sommes confrontés à un monde devenu sans boussole autre que la force pour ce qui est de la conduite des relations internationales, il est rafraîchissant de revenir à la pensée et à l’action de cet universitaire passé par les universités d’Aix-Marseille, Lille et Paris, que François Mitterrand présenta comme un « professeur d’espoir » lors de son entrée au Panthéon le 5 octobre 1987.

Espoir, parce que, résilient, il a fait preuve d’optimisme de la volonté lors du déchaînement de l’hitlérisme. Ce grand blessé de la Première Guerre mondiale, qui a dû porter toute sa vie une ceinture abdominale, a cherché à se rendre utile en se faisant l’avocat à la fois idéaliste et réaliste de la dignité humaine et de la paix.

L’œuvre de celui qui a dirigé plusieurs des éminentes juridictions françaises et internationales (Conseil d’État, Conseil constitutionnel, Cour européenne des droits de l’homme…) rappelle assez qu’il est illusoire de croire en la force du droit. Elle n’est qu’une incantation. Le droit n’est fort que lorsqu’il est juste et qu’il se trouve des bonnes volontés pour le défendre.

La paix, grande affaire de tous

Que dit Cassin à nous autres du XXIe siècle ?

D’abord que quand la valeur « paix » cesse d’être la grammaire du monde, il est crucial de la rendre désirable aux peuples. C’est la raison pour laquelle, à la tête de mouvements d’anciens combattants, il s’est attaqué, d’abord officieusement, puis à partir de 1924 officiellement en tant que membre de la délégation française aux assemblées de la Société des Nations, à la « dernière tranchée », celle des droits sociaux, au sein du Bureau international du travail.

Son idée ? Mettre autour de la table les vétérans des ex-pays belligérants pour les faire travailler sur des problèmes concrets, tels que les emplois réservés pour les estropiés, l’accès aux prothèses et aux soins médicaux, la prise en charge des pupilles de la Nation, etc. C’est dire assez qu’il appartient présentement à la société civile de jeter les ponts au-dessus des océans et des autres frontières pour, en dépit du mauvais vouloir de certains grands de ce monde et de leurs idéologues, sauver ce qui peut l’être et bâtir de nouvelles coopérations.

Ensuite, face aux nouveaux « États-Léviathan », qui sont des concentrations de puissance n’ayant d’autre morale que la leur, et qui s’assoient sur le droit international dès lors qu’il s’agit de déchaîner leur force pour acquérir des ressources et des territoires, ou lorsqu’il leur plaît d’imposer sur un mode agressif leur politique commerciale aux pays tiers, il ne faut jamais renoncer à donner de la voix et à agir. Immédiatement après ce grand renoncement qu’ont été les accords de Munich, signés le 29 septembre 1938, Cassin, tout en reprenant son bâton de pèlerin du multilatéralisme et du droit international, en a appelé à la signature de partenariats stratégiques – y compris avec l’URSS – pour tenir en respect le Reich hitlérien. Et d’écrire, vu la tiédeur de certains partenaires de Paris :

« Le sort de la sécurité française est, en premier lieu, dans les mains des Français eux-mêmes. »

Une affirmation qui fait sens au moment où il est question du rétablissement partiel d’une forme de service militaire dans notre pays.

René Cassin interviewé après l’attribution du prix Nobel en 1968, Archive INA.

Qui plus est, l’expérience de la Société des Nations créée par le traité de Versailles en 1919 et des accords de Locarno, ratifiés le 1er décembre 1925, visant à assurer la sécurité collective en Europe, révèle à Cassin que les organismes et mécanismes internationaux, si audacieux soient-ils, restent lettre morte tant qu’ils n’obtiennent pas l’assentiment des opinions publiques nationales.

Face à des dirigeants ayant perdu le sens de la mesure, les peuples, prenant conscience du développement de la solidarité internationale dans les faits – parfois sous les radars de la politique et du droit –, doivent se prendre en main, mais aussi se tendre la main les uns aux autres. Il faut éduquer justement les peuples à la paix et aux droits de l’homme, leur inculquer ce qu’est la dignité humaine, et que les droits et libertés bénéficient à tous sans exception, donner à chacun le sens de ses responsabilités en tant que citoyen et en tant qu’homme ou femme. On comprend dès lors que René Cassin contribuera activement à la mise en place de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), institution onusienne spécialisée créée le 16 novembre 1945. Ce travail pédagogique est plus que jamais utile aujourd’hui. Il est de la responsabilité de tous, médias compris.

Les deux pôles du monde nouveau : la démocratie et les droits de l’homme

Par ailleurs, René Cassin, enfant des « trois frontières » (Pyrénées, Alpes, Rhin), n’a jamais opposé le patriotisme, qu’il avait chevillé au corps, à l’internationalisme (l’« esprit de Genève »).

La mondialisation des échanges commerciaux et des communications lui a fait augurer que dans le futur ce phénomène déboucherait sur une société mondiale fortement intégrée, dotée d’instances de gouvernement et d’une police commune chargées de punir les gouvernements agresseurs. Il a défendu de toutes ses forces la Société des Nations, ainsi que les traités internationaux sur le recours à l’arbitrage et la mise de la guerre hors-la-loi, en dépit de leurs imperfections. La communauté universelle aurait, selon l’universitaire juriste, un droit de regard sur l’application des droits de l’homme en tous points du globe. Mais il ne doutait pas que c’est au premier chef à chaque État qu’il appartient de garantir l’effectivité des droits fondamentaux. Il n’opposait pas, comme on a tendance parfois à le faire, l’État de droit aux droits du peuple, car il considérait que le premier est au service de la sécurité et du bien-être de tous.

Enfin, premier civil ayant rejoint de Gaulle à Londres en 1940, il a été le juriste du général, travaillant avec les armes du droit, la plume et le micro de Radio Londres à ce que la France libre soit reconnue par les Alliés. Le risque était que, compromis du fait du collaborationnisme, le régime de Vichy soit discrédité au point de signer l’effacement de la France et de ses intérêts de la scène internationale. Il s’agissait donc de garantir la restitution intégrale de son indépendance dans l’avenir.

Les accords Churchill-de Gaulle du 7 août 1940, négociés par Cassin, ont fait de la France libre la seule organisation qualifiée pour représenter la France restée au combat. Restait à convaincre les autres interlocuteurs internationaux, et notamment le président américain F. D. Roosevelt. Le professeur s’est employé pour cela à délégitimer le pouvoir maréchaliste au motif que celui-ci s’était asservi aux nazis et avait trahi les valeurs (la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice, la démocratie et la République) et la mission historique (protéger les peuples opprimés) de la France.

Le Comité national français, à Londres, observant une minute de silence en l’honneur des otages exécutés à Nantes et à Bordeaux. De gauche à droite : André Diethelm, Émile Muselier, Charles de Gaulle, René Cassin, René Pleven et Philippe Auboyneau.
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L’embryon de gouvernement qui a trouvé refuge à Londres, à Brazzaville, puis à Alger a fonctionné dans le respect de ces principes éminents, d’où, par exemple, l’Ordonnance du 9 août 1944, portant rétablissement de la légalité républicaine, dont Cassin a été l’un des principaux artisans.

Chargé du portefeuille de la justice et de l’éducation au sein du cabinet gaulliste durant la guerre, il a convié des savants à réfléchir sur la régénération morale du monde une fois que celui-ci aura été libéré, et notamment sur les droits de l’homme, érigés en but de guerre par les Alliés dans la Déclaration des Nations unies du 1ᵉʳ janvier 1942.

La victoire sur les puissances de l’Axe obtenue, ce sera justement le rôle de l’Organisation des Nations unies d’articuler la paix avec les droits de l’homme ainsi que les progrès politiques et sociaux, toutes choses qui n’ont rien d’un luxe ou d’un élément accessoire. Aux côtés d’Eleanor Roosevelt et d’autres, René Cassin a pris une part très active à l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée solennellement à Paris, au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948.

Est ainsi vérifiée la locution qui dit qu’un travail acharné vient à bout de tout. C’est sans doute encore vrai aujourd’hui, quoique les informations qui nous parviennent quotidiennement soient décourageantes. Rendons alors grâce à René Cassin de nous inspirer par toute une vie consacrée aux valeurs de dignité et de solidarité humaines.

The Conversation

Julien Broch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. René Cassin, un héritage moral très actuel – https://theconversation.com/rene-cassin-un-heritage-moral-tres-actuel-274896

En Mésopotamie, le rôle très important des personnes trans

Source: The Conversation – in French – By Chaya Kasif, PhD Candidate; Assyriologist, Macquarie University

Ce bas-relief du VIIIᵉ siècle avant notre ère présente, à côté du roi d’Assyrie Sargon II, un « ša rēši » imberbe. Un des témoignages du rôle majeur joué par les hauts courtisans royaux durant l’Antiquité. Daderot/Wikimedia Commons/Oriental Institute Museum, University of Chicago. OIM A7366

Loin d’être marginalisées, certaines personnes de genre atypique jouaient un rôle central dans le culte, la politique et l’armée en Mésopotamie, montrant une forme ancienne de reconnaissance sociale.


Aujourd’hui, les personnes trans font face à une politisation de leur vie et à la diabolisation par des politiciens, certains médias et une partie de la société. Mais dans quelques-unes des premières civilisations de l’histoire, ces personnes étaient reconnues et comprises de manière totalement différente.

Dès 4 500 ans avant notre ère, en Mésopotamie dans le Proche-Orient ancien par exemple, des rôles sociaux importants, avec des titres professionnels majeurs, étaient dévolus aux personnes de genre atypique. Notamment les serviteurs cultuels de la grande divinité Ištar, appelés assinnu, et les hauts courtisans royaux appelés ša rēši. Des preuves antiques montrent que ces personnes occupaient des positions de pouvoir en raison de leur ambiguïté de genre, et non malgré elle.

La Mésopotamie

La Mésopotamie est une région qui correspond aujourd’hui principalement à l’Irak et à des régions de la Syrie, de la Turquie et de l’Iran. Faisant partie du Croissant fertile, le mot « Mésopotamie » vient du grec et signifie littéralement « terre entre deux fleuves », l’Euphrate et le Tigre.

Pendant des milliers d’années, plusieurs grands groupes culturels y ont vécu. Parmi eux, les Sumériens, puis plus tard les groupes sémitiques appelés Akkadiens, Assyriens et Babyloniens.

Les Sumériens ont inventé l’écriture en traçant des coins sur des tablettes d’argile. L’écriture, appelée cunéiforme, a été créée pour transcrire la langue sumérienne, mais les civilisations suivantes l’ont utilisée pour écrire leurs propres dialectes de l’akkadien, la plus ancienne langue sémitique.

Qui étaient les assinnu ?

Les assinnu étaient les serviteurs religieux de la grande déesse mésopotamienne de l’amour et de la guerre, Ištar.

Reine des cieux, Ištar a précédé Aphrodite et Vénus.

Cette tablette en argile néo-assyrienne (VIIᵉ siècle avant notre ère) contient 48 lignes en cunéiforme ; la ligne 31 contient un présage concernant les assinnu.
British Museum/Numéro d’inventaire 1197477001, CC BY-NC-SA

Connue des Sumériens sous le nom d’Inanna, cette déesse guerrière détenait le pouvoir politique ultime et conférait leur légitimité aux rois. Elle veillait également sur l’amour, la sexualité et la fertilité. Dans le mythe de son voyage aux Enfers, sa mort entraîne la fin de toute reproduction sur Terre. Pour les Mésopotamiens, Ištar était l’une des plus grandes divinités du panthéon. L’entretien de son culte officiel garantissait la survie de l’humanité.

Ses serviteurs, les assinnu, avaient la responsabilité de la satisfaire et de s’occuper d’elle par le biais de rituels religieux et de l’entretien de son temple. Le titre même d’assinnu est un mot akkadien lié à des termes signifiant « féminin », « homme-femme » ainsi que « héros » et « prêtresse ».

Le vase de Warka (3500–2900 avant notre ère) représente une procession pour Inanna, qui se tient à l’entrée de son temple.
Osama Shukir Muhammed Amin/Musée national d’Irak, Bagdad. IM19606/Wikimedia, CC BY-SA

Leur fluidité de genre leur venait directement d’Ištar. Dans un hymne sumérien, la déesse est décrite comme ayant le pouvoir de :

transformer un homme en femme et une femme en homme,
changer l’un en l’autre,
habiller les femmes avec des vêtements d’hommes,
habiller les hommes avec des vêtements de femmes,
mettre des fuseaux dans les mains des hommes,
et donner des armes aux femmes.

Les assinnu ont d’abord été considérés par une partie des historiens comme un type de travailleur·se religieux·se sexuel·le. Une conception qui repose sur des hypothèses anciennes concernant les groupes transgenres et qui n’est pas fortement étayé par les preuves.

Le titre est aussi souvent traduit par « eunuque », bien qu’il n’existe aucune preuve claire qu’il se soit agi d’hommes castrés. Si le titre est principalement masculin, il existe des preuves d’assinnu féminines. En réalité, divers textes montrent une résistance à la binarité de genre.

Leur importance religieuse leur attribuait des pouvoirs magiques et de guérison. Une incantation dit :

Que ton assinnu se tienne à mes côtés et retire ma maladie. Qu’il fasse sortir par la fenêtre la maladie qui m’a saisi.

Un présage néo-assyrien indique également que des relations sexuelles avec un assinnu pouvaient procurer des avantages personnels :

Si un homme s’approche d’un « assinnu » pour avoir des relations sexuelles, les interdits à son égard seront assouplis.

En tant que dévots d’Ištar, ils exerçaient également une forte influence politique. Un almanach néo-babylonien indique :

le [roi] doit toucher la tête d’un « assinnu », il vaincra son ennemi
et son pays obéira à ses ordres.

Ayant vu leur genre transformé par Ištar elle-même, les assinnu pouvaient marcher entre le divin et le mortel tout en veillant au bien-être des dieux et de l’humanité.

Qui étaient les « ša rēši » ?

Généralement décrits comme des eunuques, les ša rēši étaient des serviteurs du roi. Les « eunuques » de cour ont été recensés dans de nombreuses cultures au fil de l’histoire. Cependant, le terme n’existait pas en Mésopotamie, et les ša rēši avaient leur propre titre distinct.

Le terme akkadien ša rēši signifie littéralement « un de la tête » et désigne les courtisans les plus proches du roi. Leurs fonctions au palais étaient variées, et ils pouvaient occuper plusieurs postes de haut rang simultanément.

Cette scène de chasse au lion royal de Ninive (dans l’Irak actuel) montre des courtisans imberbes dans un char royal.
British Museum/Numéro d’inventaire 431054001, CC BY-NC-SA

Les preuves de leur ambiguïté de genre sont à la fois textuelles et visuelles. Plusieurs textes les décrivent comme infertiles, comme une incantation qui dit :

Comme un « ša rēši » qui n’engendre pas, que ton sperme se dessèche !

Les ša rēši sont toujours représentés imberbes, en contraste avec un autre type de courtisan appelé ša ziqnī (« celui qui a une barbe »), qui avait des descendants. Dans les cultures mésopotamiennes, la barbe symbolisait la virilité ; un homme imberbe allait donc directement à l’encontre de la norme. Pourtant, des bas-reliefs montrent que les ša rēši portaient les mêmes vêtements que les autres hommes royaux, leur permettant ainsi d’afficher leur autorité aux côtés des autres élites masculines.

Une stèle d’un ša rēši nommé Bēl Harran bēlī ușur, provenant de Tell Abta, à l’ouest de Mossoul, en Irak.
Osama Shukir Muhammed Amin/Wikimedia/Musée de l’Ancien Orient, CC BY-SA

L’une de leurs fonctions principales était de superviser les quartiers des femmes dans le palais – un lieu à accès très restreint – où le seul homme autorisé à entrer était le roi lui-même.

Étant si étroitement liés au roi, ils pouvaient non seulement occuper des fonctions martiales comme gardes et conducteurs de char, mais aussi commander leurs propres armées. Après leurs victoires, les ša rēši se voyaient attribuer des biens et la gouvernance de territoires nouvellement conquis, comme en témoigne l’inscription royale en pierre que l’un d’eux s’est fait ériger.

Grâce à leur fluidité de genre, les ša rēši pouvaient transcender non seulement les limites de l’espace genré, mais aussi celles séparant le souverain de ses sujets.

La fluidité de genre comme outil de pouvoir

Alors que les premiers historiens considéraient ces figures comme des « eunuques » ou des « travailleur·ses religieux·ses sexuel·les », les preuves montrent que c’est parce qu’ils vivaient en dehors de la binarité de genre que ces groupes pouvaient occuper des rôles puissants dans la société mésopotamienne.

Reconnaître aujourd’hui l’importance des personnes trans et de genre divers dans nos communautés, est, en quelque sorte, une continuité du respect accordé à ces figures anciennes.

The Conversation

Chaya Kasif ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. En Mésopotamie, le rôle très important des personnes trans – https://theconversation.com/en-mesopotamie-le-role-tres-important-des-personnes-trans-273368

Le RN face à Trump et Poutine : affinités idéologiques et lignes de fracture

Source: The Conversation – in French – By Marlène Laruelle, Research Professor of International Affairs and Political Science, George Washington University

Le Rassemblement national partage un projet illibéral avec Vladimir Poutine et Donald Trump. En cas de victoire d’un candidat RN à la présidentielle de 2027, faut-il s’attendre à une nouvelle alliance entre la France, la Russie de Poutine et les États-Unis de Trump ?


La Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée en décembre 2025, a dessiné la vision sombre d’une Europe en perdition qui ne pourrait être sauvée que par l’ingérence américaine. Cette lecture non seulement d’un déclin économique et démographique, mais aussi d’une décadence politique et culturelle de l’Europe résonne largement avec la vision du monde des extrêmes droites européennes que la Stratégie soutient. Le texte reconnaît ainsi que « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau de l’esprit, et l’influence croissante des partis patriotes européens donne en effet matière à un grand optimisme ». Le texte fait également écho à la vision russe de l’Europe – sans lui en être directement redevable – construite depuis près de deux décennies par le régime de Vladimir Poutine, qui présente la Russie comme le dernier bastion de la « vraie Europe » et, à ce titre, comme l’alliée naturelle de l’ensemble des « patriotes » européens.

En effet, aussi bien les extrêmes droites européennes que les gouvernements russe et américain actuels partagent un ensemble de valeurs communes que l’on peut définir comme illibérales : ils défendent la souveraineté nationale contre les institutions supranationales et multilatérales, croient en un monde multipolaire et non universaliste, promeuvent un pouvoir exécutif fort contre les droits des minorités ainsi qu’une vision homogénéisante de la nation et revendiquent des valeurs conservatrices et le respect des hiérarchies sociales traditionnelles afin de sauvegarder l’identité profonde de l’Europe.

Ce logiciel idéologique commun permet de partager un certain nombre de stratégies politiques, en particulier la dénonciation de l’Union européenne (UE), vue comme un instrument au pouvoir d’élites technocratiques, non élues, qui chercheraient à dissoudre les identités nationales dans un globalisme cosmopolite et progressiste. Steve Bannon a ainsi récemment déclaré soutenir Marine Le Pen dans l’espoir de « tuer l’Union européenne ». Toutefois, le partage d’un même logiciel illibéral n’implique pas l’automaticité de tous les alignements géopolitiques.

Ukraine, Venezuela, Groenland : de la difficulté à ajuster les positionnements stratégiques

Avec l’invasion militaire de l’Ukraine en février 2022, le Rassemblement national (RN) a été contraint d’opérer un éloignement progressif de la Russie et de réajuster son discours afin de demeurer en phase avec une opinion publique française largement critique de Moscou. Les références à l’Ukraine comme faisant partie du monde russe ont donc cédé la place à un discours plus nuancé, focalisé sur le coût économique de la guerre, mais qui, sur le plan stratégique, continue de rejoindre en partie les perspectives russes.

Ce repositionnement discursif n’efface ni l’héritage des relations entretenues avec la Russie ni la persistance de trajectoires individuelles qui continuent de structurer, de manière différenciée, les liens du parti avec des acteurs russes. Les interfaces politiques et financières portées principalement par Aymeric Chauprade et Jean-Luc Schaffhauser (tous deux ayant aujourd’hui quitté le parti) ont été bien documentées. Le positionnement prorusse assumé de Thierry Mariani a contribué à normaliser des lectures favorables à Moscou à l’intérieur du parti. L’eurodéputé Philippe Olivier, beau-frère de Marine Le Pen, ainsi que de nombreux autres candidats du parti, ont eu ou ont encore des liens directs avec la Russie. Plus récemment, c’est le cas de Patrice Hubert, nommé directeur général du RN en 2025, dont l’expérience professionnelle antérieure en Russie et le rôle passé de correspondant du FN à Moscou signalent une intégration plus discrète et managériale de la familiarité avec la Russie dans l’appareil du parti plutôt qu’un militantisme explicite.

Le RN a toujours eu un tropisme plus russe qu’américain, dû à l’histoire du mouvement, et aux orientations idéologiques de la famille Le Pen elle-même. Jean-Marie Le Pen a eu des contacts avec des figures de l’extrême droite russe, comme Vladimir Jirinovsky, depuis le début des années 1990, et Marine Le Pen avait été reçue par Vladmir Poutine en 2018 et financièrement soutenue par une banque russo-tchèque lors de sa campagne de 2017.

Alors que les autres extrêmes droites européennes ont été plus enthousiastes à la réélection de Donald Trump (par exemple l’AfD en Allemagne ou le FPÖ en Autriche), et que Giorgia Meloni en Italie s’est positionnée en leader politique national-conservateur le plus proche du monde trumpiste, le RN est resté plus ambivalent. Ces ambiguïtés ne sont pas nouvelles : dès le premier mandat du président américain, le RN avait pris ses distances avec des figures comme Steve Bannon lorsque celui-ci cherchait à créer une internationale européenne des extrêmes droites, et seuls les réseaux de Marion Maréchal s’en étaient rapprochés. Et en effet, les cercles de Reconquête autour d’Éric Zemmour, et en particulier Sarah Knafo, ont été bien plus explicites dans leur admiration pour Trump et le monde MAGA que le RN.

Le RN a préféré rester dans un « entre-deux » idéologique : Jordan Bardella n’a pas caché son admiration pour Trump au moment de sa réélection et avait prévu de se rendre à la Conférence d’action politique conservatrice (en anglais, Conservative Political Action Conference, CPAC) de février 2025 avant d’annuler au dernier moment son déplacement, après la polémique autour du salut nazi de Steve Bannon. Les contacts bilatéraux continuent également à ce jour autour du procès de Marine Le Pen, l’administration américaine (tout comme la Russe) ayant clairement interprété le jugement comme un acte politique et ne cachant pas son soutien à la candidate. Le nouveau sous-secrétaire d’État américain aux affaires économiques Jacob Helberg, connecté à la fois professionnellement et personnellement aux grands noms trumpistes de la Silicon Valley, comme Peter Thiel et sa firme Palantir, officie comme liaison entre Washington et la droite française dans son ensemble, de Reconquête au RN et aux républicains (LR).

Avec l’accélération de l’histoire voulue par l’administration Trump, la prise de distance s’est accrue dans les déclarations publiques. Le RN a pris clairement position contre l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, y dénonçant une violation flagrante de la souveraineté nationale et du droit international. Marine Le Pen a déclaré que « la souveraineté nationale n’est jamais négociable » et Thierry Mariani que « Trump nous traite comme une colonie ». Il en va de même pour les demandes américaines d’un achat du Groenland au Danemark, Bardella ayant par exemple vigoureusement dénoncé le « retour des ambitions impériales » américaines et le chantage commercial.

Nations et empires dans le monde illibéral

On peut bien sûr interpréter le malaise du RN à l’égard de Donald Trump comme un simple ajustement discursif destiné à rester en phase avec l’opinion publique, dans une logique essentiellement électoraliste : les deux candidats du RN auront besoin des voix de la droite classique, voire des déçus du macronisme, pour tenter de gagner le second tour de l’élection présidentielle. Or la politique trumpienne fonctionne comme un repoussoir pour la moitié des Français, qui considèrent Trump comme un ennemi de l’Europe.

En outre, comme les autres extrêmes droites européennes, le RN s’est converti à une Europe des nations, qui devrait s’affirmer sur la scène internationale, tout en défaisant en grande partie le projet supranational de l’Union européenne (UE). La position du RN n’est pas aussi « EU compatible » que celle de Giorgia Meloni, mais elle n’est plus non plus favorable au « frexit », et se rapproche plutôt du positionnement de Viktor Orban. Cette Europe des nations correspond bien aux visées de la Russie comme des États-Unis trumpistes, mais elle ne leur ait pas inféodée : Meloni est en tension avec Washington sur l’aide à l’Ukraine, les droits de douane ou l’expansionnisme américain, de même qu’Orban l’est sur sa relation privilégiée à la Chine, qui déplaît fortement à Trump.

Là où le bât blesse, c’est que le projet trumpiste est plus impérial que national, considérant que les grandes puissances ont le droit d’accaparer de nouveaux territoires au détriment des États-nations existants, comme on le voit dans la rhétorique expansionniste envers le Groenland. Il peut donc entrer en contradiction avec les ambitions nationalistes des forces européennes qui lui sont pourtant idéologiquement proches. On pourrait dire qu’il en va de même pour le projet impérial russe, qui s’est aliéné des soutiens possibles dans des pays comme la Pologne, précisément par sa dimension impériale. En termes idéologiques, le parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir entre 2015 et 2023, et bien parti pour gagner à nouveau les élections en 2027, partage en effet de nombreuses valeurs communes avec le discours russe sur la vraie Europe, chrétienne et conservatrice.

Là où l’extrême droite d’Europe occidentale voit une différence majeure entre les projets impériaux russe et américain, c’est que la conquête de l’Ukraine semble relever d’une logique de sphère d’influence extérieure à l’espace de l’UE, propre au monde dit postsoviétique, alors que la conquête du Groenland s’oppose frontalement à un pays membre de l’UE, le Danemark. Le côté mercantiliste du discours trumpien, qui conjugue des arguments sécuritaires et économiques, suscite également moins d’attrait que le discours russe, bien plus sophistiqué dans ses arguments historiques et culturels, et donc identitaires, pour justifier la prise de l’Ukraine.

On voit donc que la supposée alliance illibérale et le partage d’un agenda de transformation profonde de l’UE est limitée par des contraintes de politique intérieure : il faut suivre les opinions publiques pour qui Poutine et Trump sont des « parrains » embarrassants. Marine Le Pen ou Jordan Bardella, s’ils accèdent au pouvoir, auront sans doute pour priorité la reconduction de leur mandat et leur image de gouvernabilité dans un contexte où ils seront destituables politiquement (censure parlementaire, alternance) et contrôlables juridiquement (Conseil constitutionnel, justice administrative).

Les incertitudes qui entourent les choix stratégiques du RN en cas de victoire présidentielle tiennent ainsi moins à un flou idéologique qu’à la tension constitutive de son projet. La revendication d’un nationalisme continental européen pourrait, en théorie, faire de « l’Europe des nations » un pôle stratégique autonome, ni subordonné à Washington ni aligné sur Moscou.

Dans les faits, cependant, le parti sera contraint d’arbitrer entre deux trajectoires déjà éprouvées : une voie « à la Meloni », consistant à infléchir de l’intérieur certaines politiques européennes sans remettre en cause l’architecture supranationale (immigration, environnement, droits LGBTQIA+, etc.), et une voie « à la Orban », plus conflictuelle vis-à-vis des institutions de l’UE. Dans l’un comme dans l’autre cas, la transformation du logiciel politique européen se ferait par déplacement progressif vers des référentiels illibéraux convergents avec ceux des États-Unis trumpistes et de la Russie poutinienne, sans pour autant effacer les rivalités géopolitiques et économiques qui structurent l’ordre international.

L’illibéralisme n’ouvre donc pas sur une nouvelle « fin de l’histoire », mais sur une recomposition durable des lignes de conflit, où la convergence idéologique coexiste avec la persistance des logiques de puissance.

The Conversation

Marlène Laruelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le RN face à Trump et Poutine : affinités idéologiques et lignes de fracture – https://theconversation.com/le-rn-face-a-trump-et-poutine-affinites-ideologiques-et-lignes-de-fracture-274127

Université : comment les premières étudiantes ont été accueillies dans les amphis, entre sarcasme et camaraderie

Source: The Conversation – in French – By Amélie Puche, Docteure en histoire contemporaine, associée au CREHS, Université d’Artois; Université de Lausanne

Cours de l’académicien Gustave Reynier à la Sorbonne dans l’amphithéâtre Descartes, en 1909. Bibliothèque de la Sorbonne, via Wikimedia Commons, CC BY-SA

C’est en 1867 que les femmes ont pu s’inscrire pour la première fois à l’université. Pour obtenir ce droit, il leur a fallu surmonter nombre de préjugés. Mais le combat ne s’est pas arrêté une fois franchi le seuil des amphithéâtres. À quelles réactions ont-elles dû faire face ? Et comment un terrain d’entente s’est-il dessiné avec les autres étudiants ?


En 1866, au moment où les femmes réclament d’accéder à l’enseignement supérieur, les rôles sociaux sont très tranchés. Ces dernières sont vouées à la sphère privée (le foyer) tandis que les hommes évoluent dans la sphère publique. L’idée est que la division biologique des sexes induirait une différence de capacités. Ainsi, ce que les hommes peuvent faire, les femmes ne le pourraient pas.

L’aptitude féminine à enfanter les placerait du côté de la nature, leur conférant un caractère instable et fragile. Elle les enfermerait également dans les tâches répétitives des soins à l’enfant, aux autres, et de la maison, seules conciliables avec les grossesses. Leur esprit serait alors tourné vers les aspects pratiques du quotidien, les détails, le rendant incapable d’abstraction ou à fortiori de création.

Si les femmes procréent, les hommes créent. Ces derniers auraient maîtrisé la nature et les sentiments qui les rendent vulnérables pour se tourner vers la culture. Ils produiraient, tant au niveau agricole, qu’industriel, commercial, financier ou intellectuel. Seul l’esprit masculin pourrait concevoir la société : les lois, les arts, la religion… et l’étudier.

Cette conception des rôles est validée par la médecine au XIXᵉ siècle, caution médicale qui renforce les assignations de genre. Pour étudier, les femmes sortent du foyer. Cela est perçu comme une transgression, d’autant que, si les auditrices libres fréquentaient déjà les amphithéâtres, s’inscrire comme étudiante signifie passer les diplômes et briguer les emplois sur lesquels ils ouvrent. Revenons sur l’histoire de cette conquête de l’université par les femmes.

Forcer les portes des amphithéâtres

Mars 1866, Madeleine Brès (1842-1921) rencontre le doyen de la faculté de médecine Adolphe Wurtz (1817-1884). Son souhait : s’inscrire, faire des études et devenir médecin. Elle passe alors le baccalauréat, obligatoire pour s’inscrire en faculté et ouvert aux femmes depuis peu. En effet, la première à réclamer le droit de se présenter aux épreuves est Julie-Victoire Daubié (1824-1874), bachelière en 1861.

Pendant ce temps, Adolphe Wurtz constitue son dossier.

S’il est favorable à l’ouverture des facultés aux femmes à titre personnel, il sait qu’il doit s’élever contre une montagne de préjugés. Ses collègues craignent surtout les troubles que les étudiantes pourraient provoquer dans les amphithéâtres, et une baisse de niveau. Car il est généralement admis que les femmes seraient moins intelligentes que les hommes.

Le doyen fait vérifier le droit : il n’y a aucun interdit légal à ce que les femmes poursuivent des études, seuls les préjugés et la tradition sont cause de leur exclusion. Il s’intéresse à la faculté de médecine de Zurich qui, en 1864, a accueilli une première étudiante : Nadedja Souslova (1843-1918). Il veut savoir si sa présence a entraîné des perturbations et si elle a réussi à suivre les cours. Tout s’étant déroulé au mieux en Suisse, il argumente et défend la demande de Madeleine Brès auprès de ses collègues, en vain.

Il conseille donc à la jeune femme de s’adresser au ministre Victor Duruy (1811-1894), ce qu’elle fait. Le jour où sa requête est examinée en conseil des ministres, c’est l’impératrice Eugénie qui préside. Elle enlève le vote en faveur de l’ouverture des facultés aux femmes. Dès 1867, de premières inscriptions féminines sont prises dans les facultés françaises.

Prendre place sur les bancs des amphithéâtres

Les étudiants se montrent plutôt accueillants. Ils se veulent des hommes nouveaux, souhaitant épouser une égale, instruite et capable d’élever leurs enfants dans des valeurs communes. Certains prennent conscience que les femmes ne sont pas inférieures intellectuellement mais ont été maintenues dans l’ignorance.

Il est vrai que, en 1867, lorsque les premières femmes franchissent le seuil des amphithéâtres, il n’existe pas d’enseignement secondaire pour elles. Il faut attendre 1880 pour que celui-ci soit créé, et encore, il est très différent de celui des garçons, sans sciences et sans latin, afin que les filles n’aient pas accès au baccalauréat. Dans ces conditions, la majorité des étudiants, en plus de se montrer courtois, partagent des conseils de lecture ou les intègrent à leurs groupes de travail en bibliothèque.

Carte postale du début du XXᵉ siècle intitulée Doctoresse, L’Étudiante
Carte postale du début du XXᵉ siècle : Doctoresse. L’étudiante.
Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, via Wikimedia, CC BY-SA

Bien sûr, certains hommes se montrent plus réticents à accepter les femmes : bruits d’animaux voire injures, propos obscènes pour les choquer et leur faire quitter le cours, jets de boulettes de papier et même de pommes cuites. La pratique est d’ailleurs renforcée par la place attribuée aux femmes dans les amphithéâtres : les bancs du bas juste devant le bureau du professeur.

Mais c’est surtout lorsque ces dernières briguent les diplômes pour exercer un emploi que les étudiants se révèlent ennemis. Ils estiment qu’elles leur volent leurs postes. Souvent, ils refusent tout simplement de les inclure dans leurs groupes d’étude car, manquant de pratique, elles sont désavantagées lors des examens.

Parfois, des protestations plus vives peuvent avoir lieu. Par exemple, lors de la soutenance de thèse de Jeanne Chauvin (1862-1926) dans laquelle elle défend l’égalité juridique des hommes et des femmes, donc une égalité d’éducation et d’accession aux professions, les étudiants envahissent la salle et mènent un tel vacarme que la soutenance est ajournée.

L’administration ne semble pas réagir face à ces pratiques. Pour cause, en 1867, une majorité des professeurs doute du bien-fondé d’admettre les filles dans les universités. Néanmoins, ces angoisses se dissipent rapidement. Elles se révèlent particulièrement douées, réussissant un peu mieux que les étudiants aux examens. Une réalité qui se situe à rebours des conceptions du temps.

Les caricatures produites au sein des amphis

En 1867, la nouveauté qu’est l’étudiante nourrit les discours et les images, souvent pour souligner que la place des femmes n’est pas dans les amphithéâtres.

D’abord, leur santé serait en danger. Leur silhouette délicate ne leur permettrait pas de supporter les fatigues du travail universitaire, les rendant malades. L’étude ébranlerait leurs nerfs déjà fragiles, les poussant à la folie, voire au suicide.

Autre argument, le cerveau féminin ne serait pas fait pour l’étude. Certains travaux scientifiques tentent, en vain, de prouver leur infériorité intellectuelle. D’autres se contentent d’expliquer que leur intelligence est sociale et non pas logique, en raison d’une nature changeante et instable, donc incompatible avec l’enseignement supérieur.


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De plus, elles seraient des perturbatrices, menaçant la réussite des étudiants. Selon les professeurs, leurs silhouettes, leurs voix, leurs chevelures éveilleraient les instincts d’hommes encore jeunes. Selon certains de leurs camarades, elles sauraient séduire les professeurs pour réussir. Selon les journaux, elles n’hésiteraient pas à déployer tous leurs artifices pour épouser un étudiant. Mais dans ce cas, seraient-elles de meilleures épouses et mères car partageant les idées de leur conjoint ou, au contraire, d’abominables ménagères délaissant les tâches quotidiennes pour les travaux de l’esprit ?

Se dessine par-là la crainte d’assister à la destruction de la société. Car les femmes qui étudient se viriliseraient et, en vivant comme des hommes, elles gagneraient leur vie, refuseraient donc de se marier et de fonder une famille.

Toutefois, face à la réalité, des modifications dans la manière dont les étudiantes sont dépeintes apparaissent. Les « premières » prouvent qu’elles peuvent réussir sans altérer leur santé. De plus, loin de perturber les étudiants, elles les pousseraient à travailler davantage. Et, tout cela, sans forcément refuser leurs demandes en mariage…

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Amélie Puche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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