Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu

Source: The Conversation – in French – By Alexis Metzger, Géographe de l’environnement, du climat et des risques, INSA Centre Val de Loire

Plan de la station des Portes du Soleil entre France et Suisse, dessiné par Pierre Novat. Pierre Novat

Objets familiers des skieurs, les plans des pistes ne sont pas seulement des outils pratiques : ils sont la promesse d’un paradis bleu et blanc, où la neige est partout et où il fait toujours beau. Mais à mesure que le climat se réchauffe, ces images idéalisées s’éloignent de plus en plus du réel. Elles sont devenues un miroir déformant qui interroge notre rapport aux sports d’hiver.


Maxime Petre, géographe et collectionneur de plans de pistes de ski, a co-écrit cet article et la parution scientifique sur lequel s’appuie celui-ci. Son travail de numérisation des plans de pistes actuels et passés a permis d’illustrer cet article.


Pour le skieur, le plan des pistes est à la fois un outil pratique et une promesse. On va l’étudier depuis la maison – ou l’appartement de location – pour prévoir sa journée à la neige, le déplier sur les pistes avec difficultés à cause des gants. Choisir entre une piste bleue ou rouge, un télésiège ou un téléphérique, autant de choix guidés par ce petit document.

Au-delà de cette fonction repère, le plan des pistes construit aussi un imaginaire : celui d’un hiver immuable, presque utopique, où les flancs des montagnes sont toujours enneigés et le ciel toujours bleu. Pour les plus aisés qui peuvent s’offrir ces loisirs de neige, ces plans perpétuent la magie d’un hiver éternel : toujours le même, d’une blancheur immuable, depuis des décennies.

Ils montrent des images d’une météo idéale, désormais rare dans un contexte de changement climatique et de baisse de l’enneigement, comme nous l’avons récemment exposé dans un article de recherche.

Du plan neige à l’émergence d’un style pictural standardisé

On trouve des plans des pistes dès la création des premières remontées mécaniques. Les premiers plans sont sommaires : il s’agit surtout de photographies annotées avec le tracé des pistes.

Plan de la station d’Auron (Alpes-Maritimes) à la fin des années 1930, après l’inauguration du troisième téléphérique de France.
Numérisation : Maxime Petre, éditions Héliogravure Sadag, Bellegarde, Fourni par l’auteur

En témoigne par exemple le plan de la station d’Auron dans les Alpes-Maritimes, où le ski maralpin a pris naissance avec l’inauguration le 30 janvier 1937 du troisième téléphérique de France après Megève et Chamonix.

Mais c’est avec le Plan Neige de 1964 que la montagne française s’oriente massivement vers le tout-ski. Ses effets sont rapidement sensibles : de cinquante stations en 1960, on passera à deux cents en 1975. Pour ces destinations, les plans des pistes deviennent alors des icônes touristiques.

Comme il était alors la règle implicite pour les stations de dimension internationale, Val d’Isère (Savoie) sollicite dans les années 1950 l’Autrichien Heinrich Berannn qui a déjà œuvré du côté des plus grandes destinations de ski comme Gstaad (Suisse), Cortina d’Ampezzo (Italie) ou Sankt Anton Am Arlberg (Autriche). Ceci dénote une sorte de mimétisme alpin pour ces grandes contrées des sports d’hiver.

D’un rebord de falaise, le skieur plonge littéralement sur le centre bourg de Val d’Isère (Savoie), encore clairsemé, en suivant des pistes rouges imaginaires.
Numérisation : Maxime Petre, Berann, années 1950-1960, Fourni par l’auteur

Formé aux Beaux-Arts à Lyon, Pierre Novat répond à l’appel de Val d’Isère en 1962 et va dessiner, à sa manière, une série de plans qui fera sa célébrité. Une exposition et un livre lui ont récemment été consacrés.

Pierre Novat, photographié par son fils Arthur Novat.
Arthur Novat, CC BY

Les pinceaux de Pierre Novat entrent en action en 1962. Le plan de Heinrich Berann n’est plus à jour : Pierre Novat, Avalin (nom donné aux natifs de Val d’Isère) d’adoption, se charge du nouveau dessin.

C’est le début d’un long parcours professionnel fait de commandes à travers les Alpes françaises. Il va rapidement imposer son style, dont les pistes de Val d’Isère ont été le déclencheur artistique. Un projet de retravail graphique des cartes des pistes, dénommé micmap, vise aujourd’hui à conserver et prolonger l’héritage de Novat.

La vision de Val d’Isère que développe Pierre Novat diffère de celle de son prédécesseur Heinrich Berann.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, années 1960, Fourni par l’auteur



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Petits arrangements avec la géographie… et la météo

Mais comment représenter en deux dimensions des pentes aux expositions variées, des sommets emblématiques mais dont la visibilité et la proximité sont diverses ? La filouterie est de mise : chaque plan est, en réalité, une projection arrangée.

Pierre Novat le disait lui-même dans une interview en 1992 :

« Le crayonné a pour but de se mettre d’accord avec les gens de la station, voir si ça correspond à l’image qu’ils veulent donner de leur station et aux angles de prises de vues, aux ombres portées. Le plus, enfin le principe le plus important, ce qui m’a permis de me rendre utile aux stations, c’est que l’on triche, on triche pas mal. »

Autrement dit, les courbes sont adoucies et les reliefs moins acérés. Tout l’enjeu est d’inviter à la glisse, tout schuss. Ces paysages dessinés sont devenus les images d’Épinal pour représenter les stations de sports d’hiver.

Les plans déforment ainsi la topographie pour tout montrer de la station et de ses points forts, tout en présentant ses pentes comme accessibles. Mais ils enjolivent également la météo. Ils véhiculent une image normalisée d’un temps froid et ensoleillé (ce qu’on voit sur le plan), effaçant les conditions permettant les chutes de neige qui précèdent (et qui ne sont jamais représentées).

Sur les plans, la neige est omniprésente : très blanche ou légèrement bleutée, elle recouvre uniformément les reliefs, parfois jusqu’aux rives du lac Léman, à 500 m d’altitude, jusqu’aux cimes des Dents du Midi à plus de 3000 m – et au Mont-Blanc, évidemment.

Sur le plan ci-dessus du Suisse Winfried Kettler, réalisé pour le compte du domaine international des Portes du soleil (Suisse et France) dans les années 1980, la neige est partout présente, des rives du Léman au sommet du mont Blanc. Vingt ans après, l’objectif reste, ni plus ni moins, d’afficher encore de la neige à toutes les altitudes, comme le montre la carte contemporaine du domaine skiable en 2024.

Une vitrine de plus en plus éloignée du réel

Une telle blancheur continue n’a rien de réaliste : elle suppose la même quantité de neige à toute altitude, sur tous les versants, quelle que soit leur orientation. En réalité, la qualité et l’épaisseur du manteau neigeux varient selon la pente, l’exposition, le vent. Il est bien rare de trouver de la neige au sol à Évian même, comme le représente pourtant l’une des cartes ci-dessus, par exemple !

Sur cette carte des pistes, réalisée par Pierre Novat pour la promotion touristique du Queyras (Hautes-Alpes), le Viso, pourtant italien, s’érige au centre avec un aplomb souverain, focalisant l’attention. Comme toujours, la neige est tombée sur ce territoire de 626 km² de manière complètement uniforme.
Numérisation : Maxime Petre, Novat 1981, Fourni par l’auteur

Quant au ciel, il est quasi systématiquement bleu, effaçant les nuages pourtant nécessaires aux chutes de neige. Ce choix n’est pas anodin : il permet à la neige d’étinceler et de révéler un panorama que la météo réelle masquerait. Le plan traduit des choix météorologiques forts réalisés à dessein.

Comment expliquer que l’image des pistes soit un tel miroir déformant ? C’est parce que le plan est aussi un produit d’appel, un objet marketing pour les touristes. Or la neige est l’élément phare pour attirer les skieurs. Et le ciel bleu, promesse de journées radieuses, est un atout supplémentaire qui permet de repartir bronzé. Pierre Novat assumait pleinement cette mise en scène météorologique, à même de séduire à la fois les élus locaux, les gestionnaires de stations et les skieurs.




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Une forme de solastagie

Aujourd’hui, le plan s’éloigne de plus en plus du réel. Avec le réchauffement climatique, l’enneigement varie fortement selon les massifs, l’altitude ou l’exposition. Pourtant, les plans continuent d’afficher la même blancheur uniforme. Les plans des pistes ont beau afficher encore de la neige, les stations ferment peu à peu faute d’enneigement.

Plan des pistes de la station de Céüze (Hautes-Alpes) au début des années 2000.
Numérisation : Maxime Petre, auteur inconnu, années 2000, Fourni par l’auteur

Après huit années d’inactivité, la station de ski de Céüze, dans les Hautes-Alpes, est en cours de démantèlement à l’automne 2025. Le plan des pistes prend alors le statut de relique, souvenir de jours heureux sur cette montagne emblématique du Gapençais.

Ces cartes traduisent-elles une forme de déni climatique ? Il s’agit plutôt d’un rêve, d’une utopie : l’idée que le ski reste possible, toujours, partout, et durant la « saison » de ski. Ces images révèlent une mémoire d’hivers idéalisés et engendrent une forme de solastalgie – ce sentiment de perte face à un paysage qui nous est proche et qui s’efface peu à peu

Anne Dalmasso, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Grenoble Alpes écrivait, à propos des plans de Novat :

« Comme toutes les images touristiques, elles ont une fonction performative : elles reconfigurent tant les attentes que les souvenirs. »




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Neige de culture : des artifices peu visibles

Pourtant, la transition verte des domaines skiables passe par un autre rapport aux sports d’hiver et donc à la neige, avec de nombreux enjeux spécifiques aux territoires de montagne.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1980, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

L’enneigement artificiel, déployé à partir des années 1970, vise à garantir la glisse sur le plan technique face aux aléas climatiques.

Le manque de neige dès la fin des années 1980, avec l’« hiver sans neige » 1988-1989, a amené les stations à rendre visibles les canons à neige pour informer leurs visiteurs d’une « garantie neige ».

L’enjeu du retour à la station ski aux pieds justifiait – et justifie encore – des investissements massifs, parfois déraisonnables compte tenu des altitudes.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1990, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par la couleur jaune et un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

Résultat : les pistes pourvues de canons à neige se matérialisent sur les cartes des pistes. De l’icône du flocon de neige aux pistes jaunies, les plans insistent alors sur les potentialités de la neige artificielle. Ces représentations disparaîtront largement plus tard.

Car, dans les années 2020, les contestations se font plus vives. Certaines stations choisissent de ne plus recourir à la neige artificielle, d’autres de la masquer sur leurs plans. Et bien malin celui qui pourrait ainsi déceler dans ce type de plan un lac dédié à la neige de culture : la transparence de ces aménagements s’efface au profit de l’image idéale et policée.

Ces plans peuvent-ils, doivent-ils évoluer, et si oui comment ? Faut-il produire des images plus « authentiques » reflétant le manque de neige ? Mais des images reflétant des pistes brunies par la terre à l’arrivée en station, des chalets enveloppés dans le brouillard et une tempête de neige en altitude seraient-elles aussi attractives au plan touristique ?

Plan des pistes de Cortina d’Ampezzo (Italie).
Numérisation : Maxime Petre, Berann 2025, Fourni par l’auteur

Heinrich Berann a longtemps été le panoramiste des olympiades. Malgré son décès en 1999, Cortina, ville hôte des Jeux olympiques d’hiver de 2026, qui vont débuter en février, lui est restée fidèle. Il y a fort à parier que les plans des Jeux olympiques d’hiver 2030, prévus dans les Alpes françaises, ne s’éloigneront guère de ce modèle immuable et vendeur.




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu – https://theconversation.com/les-plans-des-pistes-de-ski-ou-lart-de-promettre-de-la-neige-toujours-fraiche-et-un-ciel-toujours-bleu-271678

Changement climatique : les stations de ski doivent-elles encore investir dans la production de neige pour s’adapter ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jonathan Cognard, Docteur en économie écologique, Inrae

Face au recul de l’enneigement naturel, la neige de culture est l’outil privilégié par les stations de ski pour sécuriser leurs activités. Mais notre analyse de 56 exploitations de remontées mécaniques alpines sur quinze ans montre que ces investissements n’ont pas eu les effets escomptés. Le bien-fondé économique du soutien public à ces investissements mérite d’être interrogé.


La production de neige, également appelée neige de culture ou neige artificielle, s’est fortement développée ces dernières décennies dans les stations de sports d’hiver. Elle est désormais une pratique courante de gestion de la neige, qui a par le passé facilité l’exploitation des remontées mécaniques face à la variabilité de l’enneigement naturel.

Mais est-il pertinent, d’un point de vue économique, de poursuivre les investissements dans la production de neige pour adapter l’économie des stations de sports d’hiver à la raréfaction de l’enneigement naturel ?

Pour répondre à cette question, nous avons analysé la performance économique de 56 exploitations de remontées mécaniques dans les Alpes françaises entre 2004 et 2019. Nos résultats interrogent la poursuite des investissements dans la production de neige pour adapter l’économie des stations de sports d’hiver au changement climatique.




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La production de neige désormais au cœur du modèle du ski

De fait, l’enneigement naturel varie fortement d’une saison à l’autre. Depuis leur création, les domaines skiables sont confrontés à des hivers d’enneigement variables, les plus difficiles étant qualifiés d’« hiver sans neige ». En raison du changement climatique, la fréquence des hivers bien enneigés diminue et celle des hivers mal enneigés augmente.

Les stations situées à moins de 2000 m d’altitude sont déjà affectées. Dans un scénario avec un réchauffement atteignant +4 °C, il est estimé que 98 % des stations européennes seront exposées à un risque très élevé de déficit d’enneigement naturel. Cette menace sur l’enneigement affecte l’économie des exploitants de domaines skiables, ainsi que plus largement l’avenir de l’économie des territoires qui en dépendent.

La production de neige s’est généralisée dans les domaines skiables à partir des années 1990 afin d’accompagner l’enneigement naturel, et a effectivement permis d’atténuer l’impact des hivers mal enneigés. Plus récemment, son recours s’est fortement intensifié afin de continuer à sécuriser l’enneigement – et de préserver la rentabilité de l’exploitation des remontées mécaniques – face à la raréfaction de l’enneigement naturel dans le contexte du changement climatique. Cela implique d’importants investissements, en partie financés avec de l’argent public.

En France, la proportion de pistes de ski équipées pour la production de neige est passée d’environ 14 % en 2004 à 39 % en 2018. Cette dynamique illustre le changement de rôle donné à la production de neige : d’un accompagnement de l’enneigement naturel, elle est devenue la principale stratégie d’adaptation du tourisme hivernal au changement climatique.




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Poursuivre ces investissements permet-il aux remontées mécaniques de rester rentables ?

Est-il pertinent, pour l’adaptation de l’économie des stations de sports d’hiver, de poursuivre ces investissements ? Pour le savoir, notre étude de 2024 s’est intéressée aux effets des investissements réalisés dans les équipements de production de neige sur deux indicateurs financiers clés des exploitants de remontées mécaniques : le CA (chiffre d’affaires) et l’EBE (excédent brut d’exploitation).

L’EBE donne un aperçu de la rentabilité économique qu’a une entreprise de par son activité. L’analyse a porté sur un panel de 56 stations situées dans les Alpes françaises, couvrant 15 saisons consécutives de 2004/05 à 2018/19. Ces stations, de taille moyenne à très grande, sont gérées par des exploitants de droit privé, dans le cadre d’une délégation de service public.

Localisation des stations étudiées.
Fourni par l’auteur

Pour mesurer l’effet des investissements dans la production de neige, nous avons utilisé des méthodes économétriques permettant d’analyser leur effet spécifique en isolant l’effet des investissements dans la production de neige des autres facteurs influençant l’économie des stations, par exemple l’altitude de la station, sa taille ou encore sa proximité vis-à-vis des agglomérations urbaines. Cela nous a permis d’établir des liens de causalité, plutôt que de simples corrélations.

Qu’en est-il ? Nos résultats montrent que les investissements réalisés durant la période d’observation n’ont pas eu d’effets significatifs sur les CA ou EBE des entreprises gestionnaires de domaines skiables. Cette absence de relation a été observée en particulier lors des saisons les moins bien enneigées, soit les 20 % des saisons avec le plus faible enneigement naturel.

Le meilleur atout des stations ? L’altitude

À l’inverse, au cours des saisons les plus déficitaires en neige naturelle de la période étudiée, les stations situées en altitude ont bénéficié d’un avantage comparatif, ce qui contraste avec les plus importants investissements réalisés dans la production de neige qui ne se sont pas traduits par une amélioration significative de leur performance économique.

Ces résultats peuvent sembler surprenants, compte tenu de la confiance accordée à ces investissements. Ils corroborent pourtant l’état des connaissances scientifiques sur le sujet.

En effet, dès 2003, une étude canadienne suggérait que la poursuite des investissements dans la production de neige pourrait devenir non-rentable au-delà d’un certain seuil où le surcoût dépasse les gains économiques. Des travaux réalisés en 2008, 2013 et 2016 ont démontré, en France comme en Suisse, que l’intérêt économique de ces investissements était positif mais diminuait progressivement. Plus récemment, une étude menée en Espagne en 2020 a démontré, tout comme notre étude, que les derniers investissements réalisés n’ont pas eu d’effets significatifs sur la profitabilité des exploitants de remontées mécaniques.

Ces conclusions n’invitent pas nécessairement à cesser de produire de la neige dans les stations de sports d’hiver.

Elles interrogent toutefois la pertinence de poursuivre les investissements dans ces équipements, dont l’efficacité comme stratégie de long terme pour maintenir la rentabilité des stations de ski apparaît insuffisante face aux évolutions climatiques.




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The Conversation

La thèse de Jonathan Cognard a reçu des financements de l’Agence de l’eau RMC et du LabEx ITTEM.

Lucas Berard-Chenu a reçu des financements de diverses organisations publiques dans le cadre de ses projets de recherche

ref. Changement climatique : les stations de ski doivent-elles encore investir dans la production de neige pour s’adapter ? – https://theconversation.com/changement-climatique-les-stations-de-ski-doivent-elles-encore-investir-dans-la-production-de-neige-pour-sadapter-271798

Pas de chauffage central mais des lits chauffés… Ce que la ville la plus froide du monde nous enseigne

Source: The Conversation – France (in French) – By Yangang Xing, Associate Professor, School of Architecture Design and the Built Environment, Nottingham Trent University

Et si le confort thermique ne se résumait pas à chauffer plus, mais à chauffer mieux ? Des lits chauffants chinois aux kotatsu japonais, l’Asie a longtemps privilégié des solutions ciblées, sobres et durables face au froid.


Les matins d’hiver à Harbin, où l’air extérieur pouvait vous geler les cils, je me réveillais sur un lit de terre chaude. Harbin, où j’ai grandi, se situe dans le nord-est de la Chine. Les températures hivernales y descendent régulièrement jusqu’à −30 °C et, en janvier, même les journées les plus douces dépassent rarement −10 °C. Avec environ 6 millions d’habitants aujourd’hui, Harbin est de loin la plus grande ville du monde à connaître un froid aussi constant.

Rester au chaud sous de telles températures m’a occupé l’esprit toute ma vie. Bien avant la climatisation électrique et le chauffage urbain, les habitants de la région survivaient à des hivers rigoureux en utilisant des méthodes entièrement différentes des radiateurs et des chaudières à gaz qui dominent de nos jours les foyers européens.

Aujourd’hui, en tant que chercheur en architecture dans une université britannique, je suis frappé par tout ce que nous pourrions apprendre de ces systèmes traditionnels. Les factures d’énergie restent trop élevées et des millions de personnes peinent à chauffer leur logement, tandis que le changement climatique devrait rendre les hivers plus instables. Nous avons besoin de moyens efficaces et peu énergivores pour rester au chaud, sans dépendre du chauffage de l’ensemble d’un logement à l’aide de combustibles fossiles.

Certaines des réponses se trouvent peut-être dans les méthodes avec lesquelles j’ai grandi.

Un lit chaud fait de terre

Mes premiers souvenirs de l’hiver sont liés au fait de me réveiller sur un « kang » – une plateforme-lit chauffée faite de briques de terre, utilisée dans le nord de la Chine depuis au moins 2 000 ans. Le kang est moins un meuble qu’un élément du bâtiment lui-même : une dalle épaisse et surélevée, reliée au poêle familial situé dans la cuisine. Lorsque le poêle est allumé pour cuisiner, l’air chaud circule dans des conduits aménagés sous le kang, réchauffant l’ensemble de sa masse.

Un kang traditionnel chinois, combinant lit et poêle.
Google Gemini, CC BY-SA

Pour un enfant, le kang avait quelque chose de magique : une surface chaude et rayonnante qui restait tiède toute la nuit. Mais à l’âge adulte – et aujourd’hui en tant que chercheur – je peux mesurer à quel point il s’agit d’une pièce d’ingénierie remarquablement efficace.

Contrairement au chauffage central, qui fonctionne en réchauffant l’air de chaque pièce, seul le kang (c’est-à-dire la surface du lit) est chauffé. La pièce elle-même peut être froide, mais les personnes se réchauffent en s’allongeant ou en s’asseyant sur la plateforme, sous d’épaisses couvertures. Une fois chauffée, sa masse de plusieurs centaines de kilogrammes de terre compactée restitue lentement la chaleur pendant de longues heures. Il n’y avait pas de radiateurs, pas besoin de pompes, et nous ne chauffions pas inutilement des pièces inoccupées. Comme une grande partie de la chaleur initiale était produite par des feux nécessaires de toute façon pour cuisiner, nous économisions du combustible.

L’entretien du kang était une affaire familiale. Mon père – professeur de littérature chinoise au collège, pas vraiment un ingénieur – est devenu un expert du kang. Empiler avec soin des couches de charbon autour du foyer afin de maintenir le feu toute la nuit relevait du travail de ma mère. Avec le recul, je mesure l’ampleur des compétences et du travail que cela exigeait, ainsi que la confiance que les familles accordaient à un système nécessitant une bonne ventilation pour éviter les risques d’intoxication au monoxyde de carbone.

Mais malgré tous ses inconvénients, le kang offrait quelque chose que les systèmes de chauffage modernes peinent encore à fournir : une chaleur durable avec très peu de combustible.

Des approches similaires en Asie de l’Est

Dans toute l’Asie de l’Est, les manières de se réchauffer par temps froid ont évolué autour de principes similaires : maintenir la chaleur près du corps et ne chauffer que les espaces qui comptent vraiment.

En Corée, l’ancien système ondol fait également circuler de l’air chaud sous des sols épais, transformant toute la surface du sol en plancher chauffant. Le Japon a développé le kotatsu, une table basse recouverte d’une lourde couverture, avec un petit dispositif chauffant placé en dessous pour garder les jambes au chaud. Ils peuvent être un peu coûteux, mais comptent parmi les objets les plus populaires dans les foyers japonais.

Les vêtements étaient eux aussi très importants. Chaque hiver, ma mère me confectionnait un tout nouveau manteau épais et matelassé, qu’elle garnissait de coton fraîchement cardé. C’est l’un de mes souvenirs les plus tendres.

L’Europe avait des idées similaires – puis les a oubliées

Des approches comparables se sont jadis développées en Europe. Les Romains de l’Antiquité, par exemple, chauffaient les bâtiments grâce à des hypocaustes, qui faisaient circuler l’air chaud sous les sols. Au Moyen Âge, les foyers suspendaient de lourdes tapisseries aux murs pour réduire les courants d’air, et de nombreuses cultures utilisaient des coussins moelleux, des tapis chauffés ou des espaces de couchage clos afin de conserver la chaleur.

La généralisation du chauffage central moderne au XXe siècle a remplacé ces pratiques par un modèle plus énergivore : chauffer des bâtiments entiers à une température uniforme, même lorsqu’une seule personne est présente au domicile. Tant que l’énergie était bon marché, ce modèle fonctionnait, malgré le fait que la plupart des logements européens (notamment en France, NDT) soient mal isolés au regard des standards internationaux.

Mais aujourd’hui, alors que l’énergie est redevenue chère, des dizaines de millions d’Européens ne parviennent pas à chauffer correctement leur logement. De nouvelles technologies comme les pompes à chaleur et les énergies renouvelables aideront – mais elles fonctionnent d’autant mieux que les bâtiments qu’elles chauffent sont déjà performants, ce qui permet de fixer des consignes de chauffage plus basses et des consignes de refroidissement plus élevées.

Les approches traditionnelles du chauffage domestique ont donc encore beaucoup à nous apprendre. Le kang et les systèmes similaires démontrent que le confort ne vient pas toujours d’une consommation accrue d’énergie, mais d’une conception plus intelligente de la chaleur.

The Conversation

Yangang Xing ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pas de chauffage central mais des lits chauffés… Ce que la ville la plus froide du monde nous enseigne – https://theconversation.com/pas-de-chauffage-central-mais-des-lits-chauffes-ce-que-la-ville-la-plus-froide-du-monde-nous-enseigne-272640

Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l’information et de la communication, CREM, Université de Lorraine, Université de Lorraine

Certains parient sur l’issue de tel ou tel événement sportif. D’autres sur l’évolution à court terme d’un indicateur économique largement suivi. D’autres encore – parfois les mêmes – engagent des sommes importantes sur des questions nettement plus discutables d’un point de vue moral, comme la prise d’une ville en Ukraine par l’armée russe. Les sites permettant ce type de paris sont en plein essor.


Un marché prédictif n’est pas tout à fait un site de paris. C’est un dispositif de spéculation collective dans lequel des participants achètent et vendent des contrats indexés sur la réalisation d’un événement futur précisément défini (« X aura lieu avant telle date », « Y gagnera l’élection », etc.). Le prix de ces contrats fluctue en fonction de l’offre et de la demande : plus un événement est jugé probable par les participants, plus le contrat associé est recherché et plus son prix augmente.

À la date fixée – ou une fois l’événement tranché – le marché est résolu : si l’événement s’est bien produit, le contrat correspondant est payé à sa valeur maximale, tandis que les contrats perdants deviennent sans valeur. Les gains ou pertes des participants dépendent donc du prix auquel ils ont acheté ou vendu ces contrats avant la résolution.

Parce qu’ils incitent ceux qui disposent de bribes d’informations utiles à investir, et agrègent donc le savoir d’un maximum d’acteurs sur un événement, ces marchés se révèlent souvent étonnamment précis. Aux États-Unis, des marchés de paris très organisés consacrés à l’issue de l’élection présidentielle ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, notamment à New York. Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont montré que ces marchés ont fait preuve d’une précision remarquable, à une époque pourtant dépourvue de sondages scientifiques. Dans quinze élections présidentielles entre 1884 et 1940, le candidat favori un mois avant le scrutin a presque toujours remporté l’élection, avec une seule véritable exception.

Les versions décentralisées, comme Polymarket et Kalshi, ajoutent un avantage, selon leurs promoteurs : elles fonctionnent sans intermédiaire central, reposent sur la blockchain et permettent des échanges mondialisés, en résistant aux réglementations nationales (ces sites sont par exemple interdits en France). Mais cette décentralisation a un revers fondamental : le système ne peut pas, à lui seul, savoir ce qui se passe dans le monde réel. Il doit donc s’appuyer sur des oracles, c’est-à-dire des sources externes (médias, bases de données, experts, indicateurs publics) chargées de confirmer si un événement s’est effectivement produit. Lorsque la réalité est ambiguë, ces oracles peuvent être contestés. D’où la nécessité de mécanismes d’arbitrage humains, censés trancher les litiges : votes communautaires, comités de résolution ou décisions manuelles. Ces moments, où l’interprétation humaine reprend le dessus, constituent précisément le point de fragilité des marchés prédictifs décentralisés, car ils ouvrent la porte aux erreurs, aux biais… et parfois aux manipulations.

Entre vulnérabilités et défis informationnels : parier sur la guerre en Ukraine

Ces marchés de prédiction en ligne, en pleine croissance depuis plusieurs années, donnent à leurs utilisateurs la possibilité d’ouvrir des paris sur n’importe quel thème, y compris sur les sujets géopolitiques les plus sensibles.

Dernièrement, on constate l’existence de très nombreux paris portant sur la guerre en Ukraine, particulièrement documentée et suivie, et donc propice à une multiplicité de paris variés : pertes territoriales, échéances de cessez-le-feu, escalade nucléaire ou rencontres entre dirigeants sont au cœur des questions les plus convoitées. Derrière chaque prévision publiée se joue le sort de milliers de personnes dans la vraie vie. Mais pour les joueurs, les drames vécus par des individus concrets sur le terrain relèvent d’un simple jeu de spéculation. Certains de ces paris brassent des dizaines de millions de dollars.

Polymarket, premier site de marché prédictifs en termes de mises, a été fondé en 2020 par Shayne Coplan, brièvement devenu le plus jeune self-made milliardaire au monde. Simple d’accès, il permet aux internautes de parier en cryptomonnaies sur toutes sortes d’événements : rencontres politiques, compétitions sportives, actualités financières et culturelles. Cette pratique connaît un essor considérable, notamment depuis l’élection présidentielle américaine de 2024, au point que certains suggèrent que les prédictions étaient alors plus fiables que les sondages dans plusieurs États indécis.

Ce succès s’explique aussi par un environnement propice au développement des cryptomonnaies, dont l’usage ne cesse de croître depuis quelques années.

Capture d’écran du site Polymarket montrant la variété des thèmes sur lesquels les parieurs sont invités à parier.
Fourni par l’auteur

Plusieurs prédictions sur la guerre en Ukraine ont été fébrilement relayées durant la première moitié de 2025. Le premier exemple est celui de l’accord minier qui devait être signé par Donald Trump sur l’Ukraine au mois de mars. Malgré l’absence d’un tel accord, la plate-forme a été manipulée par une « baleine crypto » (quelqu’un qui détient une quantité massive d’une cryptomonnaie) qui a pu faire pencher la décision en sa faveur, avec en prime un remboursement impossible pour les parieurs lésés. À ce titre, Polymarket a répondu aux demandes des utilisateurs en précisant que le marché avait été résolu conformément au protocole.

Le second exemple porte sur la tenue du président ukrainien : il était question de parier sur le fait que Volodymyr Zelensky porterait un costume avant juillet 2025. Ce qui semble en apparence assez simple à prouver s’est en réalité avéré extrêmement compliqué, le critère de résolution et de validation du pari ayant été mal défini sur le site.

Derek Guy, spécialiste influent de la mode masculine, a indiqué que « la question était mal formulée » puisque la définition d’un costume peut varier, selon l’aspect technique du vêtement ou de l’attente sociale qu’on lui attribue. Alors que plus de 240 millions de dollars ont été échangés sur ce pari, le débat continue dans les commentaires, plusieurs mois après sa clôture. Courant novembre 2025, on dénombrait près de 100 paris possibles sur divers aspects relatifs à la guerre en Ukraine.

Un autre débat a émergé de la carte interactive Polyglobe, fondée par Le Pentagon Pizza Watch (PPW), un tracker qui surveille l’activité des restaurants autour de bâtiments gouvernementaux américains, en vue d’anticiper des actions stratégiques et militaires importantes. La visualisation des paris Polymarket sur une carte interactive est complétée par des données en sources ouvertes (OSINT), comme des tweets.

Capture d’écran d’une carte de Polyglobe (17/12/2025) représentant la ligne de front dans l’est de l’Ukraine.
Fourni par l’auteur

Il s’agissait pour les parieurs de prédire si l’armée russe allait réussir à capturer la ville de Myrhorod d’ici le 15 novembre. Les pronostics se basaient sur une carte du think tank Institute for the Study of War (ISW). Juste avant la clôture du pari, cette carte a indiqué une avancée russe à l’intérieur de la ville. La zone est apparue en rouge, donc aux mains de la Russie ; les parieurs ont été payés ; puis la carte a été corrigée peu de temps après. L’ISW a confirmé par la suite que la modification n’avait pas été approuvée en interne, ajoutant un système d’annotation tout en dénonçant l’utilisation de ses cartes par des spéculateurs.

Polyglobe a rapidement choisi de changer d’outil cartographique, et de passer désormais cette fois-ci par la carte interactive et collaborative de DeepStateMap.Live, qui affiche l’évolution quotidienne de la ligne de front en Ukraine. Les représentants de ce dernier site ont à leur tour dénoncé le réemploi non souhaité de leurs données à des fins de spéculation, PPW finissant par s’excuser et par retirer la carte. Ces changements et rétractations rapides illustrent bien la zone grise réglementaire dans laquelle évoluent ces nouveaux outils spéculatifs.

Capture d’écran d’une carte de DeepStateMap.Live (17/12/2025) représentant la ligne de front dans l’est de l’Ukraine.
Fourni par l’auteur

Une culture du jeu qui varie, une technologie qui s’en affranchit

La question morale est inévitable : comment est-il possible de parier sur la guerre, de surcroît dans un contexte où les combats s’intensifient et où les civils ukrainiens sont attaqués quotidiennement ?

Une première piste de réflexion est peut-être celle de la culture du jeu, qui varie considérablement d’un pays à un autre. Dans celle anglo-saxonne, dont est issu le fondateur de Polymarket, il n’existe aucun tabou en ce qui concerne les paris. Au Royaume-Uni, c’est même un « sport national », où il est possible, par exemple, de spéculer sur divers détails de la vie de la famille royale.

Cette conception de la prédiction est très différente de celle que nous avons en France, où l’Autorité nationale des jeux (ANJ) régule, entre autres, les sports sur lesquels il est possible de miser. Au niveau de l’Union européenne, il existe des socles juridiques communs et des initiatives de régulation, mais chaque membre fixe ses propres règles. Celles-ci sont d’autant plus disparates qu’elles sont désormais contournables par la décentralisation offerte par la blockchain, laquelle permet de se passer d’intermédiaires financiers soumis aux réglementations nationales. Le recours aux cryptomonnaies permet ainsi à ces plates-formes de contourner les interdictions bancaires, y compris dans les pays où Polymarket est interdit, comme en France, indépendamment des outils de contournement géographique tels que les VPN.

Au-delà des contraintes juridiques et des offres des bookmakers, ce sont aussi nos valeurs qui influencent nos limites philosophiques de ce qui est acceptable. Rappelons que les spéculations sur l’issue des conflits ne datent pas d’aujourd’hui. Entre autres exemples, en 1691, bien longtemps avant notre ère numérique, des paris avaient été pris en Angleterre sur l’issue de la bataille de Limerick en Irlande, qui opposa les partisans de Jacques II à ceux de Guillaume d’Orange.

Quelles limites pour le marché de la prédiction ?

Indéniablement, ces paris qui relèvent de vie et de mort, de guerre et de paix et d’enjeux géopolitiques lourds, posent des questions morales, mais ils nous interrogent aussi quant à toutes ces données du front rapidement diffusées et réinterprétées. Il est également établi que les jeux de hasard favorisent des problèmes psychologiques et émotionnels, sans occulter leur aspect addictif. Une étude de 2023 pointait les biais structurels qu’ils posent, notamment avec le phénomène de paris irrationnels.

Ce marché nous questionne aussi sur la vérification de l’information : les paris prédisent-ils seulement le cours des événements ou ont-ils un impact sur ces derniers ? Qui est légitime pour définir les contours d’un critère de résolution d’une issue ? La manipulation cartographique évoquée précédemment aurait pu poser des soucis de désinformation conséquents, surtout à un moment crucial de la guerre où chaque kilomètre carré capturé par des soldats est commenté en temps réel dans la presse.

L’instrumentalisation de ces données pour la spéculation menace l’intégrité de notre connaissance de la guerre, en mettant une pression supplémentaire sur les analystes qui traitent déjà de grands volumes d’informations, tout en sapant l’image des cartes militaires en ligne. Ceci est d’autant plus dangereux que des paris similaires existent sur à peu près tous les autres théâtres militaires en cours dans le monde.

Enfin, ces exemples nous rappellent les limites de ces plates-formes décentralisées qui font fi de toutes barrières éthiques et techniques. Miser sur le dresscode d’un président n’a évidemment pas la même signification morale que spéculer sur la capture d’un village de l’oblast de Donetsk. Est-il acceptable de parier sur la sécurité de civils et de mettre cela au même niveau que le résultat d’un match de football ? Il est sans doute temps de fixer une limite, a minima celle de l’empathie, pour éviter que la guerre ne soit reléguée à un divertissement, ce qu’elle n’est certainement pas.

The Conversation

Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine – https://theconversation.com/marches-predictifs-en-ligne-miser-sur-un-resultat-sportif-ou-sur-la-guerre-en-ukraine-272369

Ces présidents de la République qui ont démissionné. Avec quelles conséquences ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Truel, Docteur en histoire contemporaine, Université de Bordeaux

Lors de ses voeux pour 2026, le président de la République, Emmanuel Macron, a affirmé qu’il irait au bout de son mandat. Pourtant, de nombreuses personnalités appellent à sa démission, que souhaite d’ailleurs une large majorité de français. Qui sont les présidents de la République qui ont renoncé au pouvoir au cours de l’histoire française ? Avec quelles conséquences ?


Les demandes de destitution (LFI) ou de démission d’Emmanuel Macron (Edouard Philippe, le RN et certains élus LR) se sont multipliées depuis la dissolution de juin 2024. Dans l’histoire de notre République, aucun président n’a été destitué par le Parlement. En revanche, neuf présidents de la République ont démissionné : Adolphe Thiers en 1873, Mac-Mahon en 1879, Jules Grevy en 1887, Jean Casimir-Perier en 1895, Paul Deschanel en 1920, Alexandre Millerand en 1924, Albert Lebrun en 1940, René Coty en 1959 et Charles de Gaulle en 1969. Les crises politiques qui ont présidé à ces décisions irrémédiables posent la question de la stabilité du régime lorsque la tête de l’exécutif tombe : la Ve république survivrait-elle à la démission d’Emmanuel Macron ?

Thiers écarté par les monarchistes

Adolphe Thiers est élu président de la République par les parlementaires le 31 août 1871, comme le veulent les institutions de la IIIe République. Sans constitution, Thiers est chargé de négocier la paix avec l’ennemi allemand (la guerre franco-prussienne vient de se terminer) afin qu’il quitte le territoire. Mais l’Assemblée, élue en février 1871, est majoritairement monarchiste : elle veut tout faire pour éviter l’installation d’un régime républicain. C’est dans un climat tendu que les relations entre Thiers et l’Assemblée nationale se dégradent au printemps 1873. Une crise politique s’ouvre le 24 mai, lorsque le duc de Broglie prend la tête de la fronde monarchiste : Thiers, désavoué, renonce à présider. Même si la décision lui appartient, le président Thiers a donc été poussé vers la sortie et le vote parlementaire s’apparenterait à une destitution officieuse.

Cette crise de jeunesse du nouveau régime installe une vraie culture de régime parlementaire dans lequel le législatif a le dernier mot sur le pouvoir exécutif. La conséquence est l’affaiblissement de la fonction présidentielle, propre à « inaugurer les chrysanthèmes ».

Grevy et le scandale des médailles

Jules Grevy est le seul des présidents en fonction qui est contraint de démissionner, le 2 décembre 1887. Son gendre, Daniel Wilson est à la tête d’un trafic lucratif de médailles républicaines et notamment celle de la Légion d’honneur. La police et la presse d’opposition s’emparent du scandale qu’exploitent alors Georges Clemenceau et Jules Ferry contre Grevy.

Périer, Deschanel et Millerand : renoncer pour l’honneur

Deux chefs de l’État renoncent volontairement (démission) à leurs fonctions alors que rien, dans le contexte, ne l’exigeait.

En 1895, Jean-Casimir Périer rédige une lettre de renoncement pour des raisons politiques et personnelles : il évoque la faiblesse institutionnelle du chef de l’État, isolé dans son palais, sans réels pouvoirs de décisions. Il reproche au gouvernement de ne pas assez le consulter en matière de politique étrangère et de défense. Il critique surtout l’attitude de Charles Dupuy, son président du conseil avec qui la mésentente est bien réelle. Son malaise est aussi lié au contexte de l’Affaire Dreyfus avec un climat politique tendu et de profondes divisions de la société française. Il écrit dans sa lettre de démission : « Je refuse d’être une ombre, une potiche inutile ».

En 1920, Paul Deschanel est malade et ne peut continuer son mandat alors qu’il venait d’être élu président six mois plus tôt : sa dégringolade du train en pleine nuit marque sa faiblesse physique et donc institutionnelle. Ne pouvant plus être crédible, il démissionne.

Le troisième renoncement est celui d’Alexandre Millerrand, en juin 1924 : le président, jugé trop présent dans le jeu politique, reçoit des pressions importantes de la part des partis républicains modérés et ceux de la gauche. Le risque de dérive « présidentialiste » provoque la méfiance de la gauche qui gagne les législatives sous l’appellation du « Cartel des gauches ». Son refus de nommer le principal chef de cette alliance, Edouard Herriot à la présidence du conseil est perçu comme un déni de démocratie. La Chambre des députés, hostile à Millerand, demande sa démission, qui aura lieu le 11 juin 1924.

Lebrun et Coty : l’avènement d’un nouveau régime

Deux autres chefs de l’État quittent l’Elysée dans des circonstances exceptionnelles puisque leur départ marque un changement de régime.

Albert Lebrun est pris dans la tourmente de l’été 1940. Élu en 1932, il ne peut affronter la déflagration de l’invasion allemande et la défaite française reconnue lors de la signature de l’armistice par le Maréchal Pétain le 22 juin 1940. Alors qu’une petite partie de la classe politique ne veut perdre le régime républicain, beaucoup se rangent à l’avis d’offrir le pouvoir au vainqueur de Verdun le 10 juillet 1940. Le vote des pleins pouvoirs à Pétain par la représentation parlementaire met fin aux fonctions présidentielles d’Albert Lebrun, laissant Pétain devenir chef de l’État français.

René Coty connaît un sort similaire en 1958. Difficilement élu par le Parlement en 1953, il réussit à s’imposer comme un élément de stabilité dans la vie politique très tourmentée de la IVe République (23 gouvernements en douze ans). Mais la crise algérienne gangrène l’équilibre politique fragile, avec un point d’orgue en 1958 lorsque le Comité de salut public d’Alger appelle le général de Gaulle à la rescousse face aux nationalistes du FLN. Le 1er juin, le président Coty décide de nommer à la présidence du Conseil le « plus illustre des Français ». Alors que la nouvelle constitution s’écrit et que de Gaulle prépare la transition, Coty achève son mandat le 8 janvier 1959, laissant advenir le nouveau régime républicain et, à sa tête, le général, élu en décembre 1958.

De Gaulle et le renoncement pour l’honneur

La démission du général de Gaulle, en avril 1969, laisse l’image d’un homme capable d’abandonner le pouvoir avec dignité. Après l’épisode de mai 68, de Gaulle, âgé de 79 ans, est affaibli physiquement et politiquement. Les jeunes jugent la société trop conservatrice et beaucoup constatent que le président ne comprend plus son pays. Le non cinglant (52,4 %) au référendum d’avril 1969 le conduit à démissionner le 28 avril. On retient l’image du général et de son épouse se promenant sur les plages d’Irlande, laissant à penser la profonde tristesse qui étreint le général, divorcé de son cher « vieux pays ».

Le départ du Général ne remet pas cependant en cause le fonctionnement des institutions parce que sa succession était prévue, lui-même ayant accepté sa candidature à l’Elysée après sa démission en avril 1969 (même si les bons rapports entre les deux hommes avaient été brouillés par les évènements de mai 1968). Parmi de nombreux héritiers putatifs, plus près du Général (Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas), Pompidou s’impose comme le meilleur. Pierre Messmer en 2006 en témoigne : « En avril 1969, il lui écrit qu’il approuve sa candidature à l’Elysée et qu’il espère son succès ; en juin, il le félicite pour son élection. Cela suffit à trancher le débat, il me semble ».

Un président qui dépasse (toujours) ses fonctions

La constitution de la Ve République fut conçue pour mettre un terme au « régime des partis », dénoncé par de Gaulle. Les pouvoirs étendus du président en font la clé de voûte d’institutions stables et son « corps politique » ne peut défaillir sans mettre en péril le régime selon les politistes Marcel Morabito et Marlène Coulomb-Gully. Pourtant, les démissions présidentielles qui ont jalonné notre histoire n’ont pas toujours été des moments de fragilisation du régime. Ce sont surtout les conditions dans lesquelles cette décision est prise qui dictent l’intensité d’une éventuelle crise politique ou institutionnelle, nourrissant l’inquiétude d’une opinion publique qui n’apprécie guère de voir le chef de l’Etat vaciller.

The Conversation

Thierry Truel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces présidents de la République qui ont démissionné. Avec quelles conséquences ? – https://theconversation.com/ces-presidents-de-la-republique-qui-ont-demissionne-avec-quelles-consequences-267889

Quelles cartes postales hivernales en 2050 ? Imaginer ensemble un futur désirable pour les stations de montagne

Source: The Conversation – France (in French) – By Angèle Richard, Stratégie et Innovation, Université Savoie Mont Blanc

Alors que les Alpes subissent de plein fouet le changement climatique, la transformation du modèle économique des stations reste compliquée, souvent entravée par des tensions et des intérêts divergents. Une nouvelle méthode participative propose de dépasser ces blocages grâce à une approche originale : l’utopie. De quoi stimuler l’imagination pour bâtir une vision partagée d’un futur plus désirable. Celle-ci a été expérimentée au cours d’ateliers où les différentes parties prenantes d’une station de montagne ont été invitées à créer leur propre carte postale de montagne à l’horizon 2050.


Les Alpes françaises comptent parmi les régions les plus exposées au changement climatique. Les stations de montagne y sont directement confrontées, notamment face à la raréfaction de la neige. En mars 2024, la Cour des Comptes constatait l’insuffisance des stratégies d’adaptation mises en place dans ces stations. Celles-ci doivent impérativement transformer leur business model, encore largement centré sur le « tout-ski ».

Cette transformation est nécessaire pour préserver leur performance dans une perspective soutenable. Mais transformer un territoire est plus complexe qu’un simple changement d’offre touristique. Comment amorcer cette transformation ? Avec quelles parties prenantes ? Comment construire une vision commune, quand chacun perçoit la montagne à travers son propre prisme et ses propres intérêts ? Dans quelle direction stratégique s’engager ?

Ces questions sont d’autant plus cruciales que plusieurs tentatives d’innovations en la matière ont déjà échoué, notamment du fait de résistances ou de conflits d’intérêts entre les différentes parties prenantes concernées par ces innovations : exploitants, commerçants, élus, touristes…

Un exemple emblématique de ce type de conflits d’intérêts est la question de l’eau. En effet, elle est utilisée à la fois pour garantir les conditions d’enneigement des domaines skiables (ce qui permet de maintenir l’attractivité touristique en hiver) et pour répondre aux besoins des populations locales et des milieux naturels en montagne.

L’une des principales difficultés tient à la capacité de construire un alignement partagé entre les différents acteurs de la montagne. Cette quête doit reposer sur une proposition de valeur commune. Pour ce faire, nous avons adopté avec des collègues, dans une étude récemment publiée, une méthode de prospective originale basée sur ce qu’on appelle des « scénarios utopistes ».

L’intérêt ? Stimuler l’imaginaire collectif en insistant davantage sur les représentations partagées. Nous avons expérimenté la démarche à l’échelle d’une station de montagne à travers des ateliers participatifs, où ces différents interlocuteurs ont été encouragés à concevoir leur propre « utopie », sous la forme d’une carte postale fictive à l’horizon 2050.

L’utopie, une méthode prospective qui favorise le dialogue

Pour surmonter les difficultés évoquées précédemment, il faut avoir recours à des méthodes capables de faire dialoguer toutes les parties prenantes pour créer ensemble une nouvelle proposition de valeur. La prospective stratégique répond précisément à cet enjeu. En élaborant des scénarios exploratoires, elle crée un espace de réflexion où chacun peut se projeter plus librement face aux enjeux du changement climatique.

Les scénarios utopistes, en particulier, permettent l’émergence d’imaginaires collectifs capables de dépasser les représentations individuelles et leurs blocages cognitifs, comme la peur du changement. L’utopie permet d’apporter un regard critique sur l’existant tout en ouvrant la voie à un futur commun plus désirable. Elle peut alors devenir un guide d’action et contribuer à reconfigurer les relations.

La méthode des scénarios utopistes que nous proposons, déployée dans le cadre d’ateliers participatifs, peut avoir un pouvoir transformateur sur les représentations individuelles et collectives de ce que peut être un modèle d’affaires soutenable pour les stations de montagne.




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Une brève histoire de l’utopie


La démarche consiste à :

  • d’abord proposer une relecture de l’existant à partir des représentations individuelles,

  • puis faire émerger d’autres représentations collectives plus soutenables, à travers le dialogue et l’imagination.

  • à partir de celles-ci, plusieurs propositions de valeur sont élaborées par les participants pour favoriser l’alignement entre les acteurs. L’idée est de construire des propositions qui fédèrent davantage qu’elles divisent.

  • un enjeu clé est de renforcer la désidérabilité de ces orientations futures et de redonner du sens au processus de transformation.




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Quand imaginer ensemble aide à se projeter

Mais avant même d’envisager la création de scénarios utopistes, la priorité est d’ouvrir le dialogue. Cette première étape est décisive : elle permet de faire émerger des représentations individuelles fondées sur leurs intérêts, attentes, besoins et préoccupations respectives.

Cette étape permet d’identifier un enjeu véritablement partagé, capable de servir de point d’ancrage à la transformation du business model existant. Parmi les thématiques évoquées lors de nos ateliers, figurait notamment la quête d’un développement économique fondé sur la sobriété en ressources naturelles, tout en restant en harmonie avec l’environnement montagnard.

Une fois ces enjeux clarifiés, les parties prenantes ont été invitées à imaginer ensemble ce que pourrait être la proposition de valeur d’un futur business model pour la station. Pour nourrir cette réflexion, elles ont chacune conçue une utopie, sous la forme d’un parcours client situé en 2050, incarnée par une carte postale fictive. Cet exercice permet d’esquisser une nouvelle proposition de valeur et d’en explorer la désirabilité, en mobilisant l’imagination et les capacités de projection dans le futur.

Cet exercice a donné naissance à plusieurs directions possibles. Citons par exemple les propositions suivantes, qui ont émergé lors des ateliers :

  • un tourisme axé sur le bien-être et la reconnexion au vivant,

  • un écotourisme valorisant l’engagement actif du touriste dans la découverte du patrimoine territorial,

  • ou encore un tourisme expérientiel centré sur l’authenticité et l’immersion dans les savoir-faire locaux.

Toutes ces représentations collectives ont ensuite été discutées de manière critique afin d’anticiper leurs limites potentielles telles que la surcharge d’activités, les tensions autour des ressources ou encore les risques de surfréquentation.

Malgré cette prise de recul, ces idées ont été majoritairement perçues comme désirables et mobilisatrices. Le recours aux scénarios utopistes a permis aux participants de relâcher les contraintes du présent, de mobiliser leur imaginaire et de se projeter dans un futur vu comme moins anxiogène.

L’utopie pour briser la glace ?

Les scénarios utopistes apparaissent ainsi comme un levier stratégique intéressant pour penser de nouveaux business models soutenables :

  • D’abord parce qu’ils aident à prendre de la distance par rapport au modèle actuel. Ils offrent un espace de réflexion afin d’imaginer ceux du futurs, tout en restant ancré dans des enjeux réels et tangibles.

  • Ces visions ne relèvent pas nécessairement de fictions déconnectées : l’utopie permet de transposer ici un idéal déjà observé ailleurs, sur d’autres territoires, dans d’autres secteurs ou encore d’autres industries.

  • Enfin, en rapprochant les représentations individuelles, elle tend à réduire les risques d’échecs et de tensions liés aux divergences d’intérêts, souvent responsables de blocages dans des démarches de co-création de valeur.

Ainsi, nous constatons que les scénarios utopistes permettent de « briser la glace » entre les différentes parties prenantes. En effet, ils offrent un appui stratégique précieux pour initier un projet de transformation, parce qu’ils facilitent l’entrée en relation et le dialogue entre les acteurs du territoire. Ils favorisent ainsi l’émergence de représentations collectives partagées.

Néanmoins, pour que ces visions communes de business models soutenables puissent devenir opérationnelles, une phase d’ajustement intermédiaire reste nécessaire. Dans les premières phases d’un projet de transformation, le défi principal reste de mobiliser autour d’un enjeu commun et séduisant. Sous cet angle, les scénarios utopistes peuvent jouer un rôle mobilisateur et fédérateur en amont.




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The Conversation

Angèle Richard est membre de l’Institut de Recherche en Gestion et Economie. Elle a reçu des financements de la Chaire Tourisme Durable de l’Université Savoie Mont Blanc.

Romain Gandia et Élodie Gardet ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quelles cartes postales hivernales en 2050 ? Imaginer ensemble un futur désirable pour les stations de montagne – https://theconversation.com/quelles-cartes-postales-hivernales-en-2050-imaginer-ensemble-un-futur-desirable-pour-les-stations-de-montagne-271872

Le Paris de Bilal Hamdad, vivifiant hommage aux maîtres de la peinture

Source: The Conversation – France (in French) – By Anna-Louise Milne, Director of Graduate Studies and Research, University of London Institute in Paris

À travers ses peintures, Bilal Hamdad transforme l’ordinaire en mythique, en donnant à voir des scènes et des postures contemporaines nimbées d’une lumière intemporelle et mystérieuse.


Ces dernières années, à Paris, des fonds privés ont investi dans d’anciennes institutions parisiennes afin d’en transformer les espaces pour accueillir des œuvres contemporaines. Les foules affluent par exemple à la Bourse du Commerce-Pinault Collection : autrefois marché aux grains, puis marché du travail, elle a été transformée par l’architecte japonais Tadao Ando en un espace blanc et épuré. Il en va de même pour la nouvelle Fondation Cartier, récemment inaugurée, qui abritait auparavant un hôtel et le Louvre des antiquaires. L’architecte français Jean Nouvel l’a réaménagée en un vaste musée d’art contemporain. À l’intérieur, tout n’est que lignes épurées et verre.

Le Petit Palais, en revanche, a conservé ses courbes fin de siècle et ses ferronneries alambiquées. Il est calme, et l’entrée des collections permanentes y est gratuite, comme dans tous les musées de la Ville de Paris. Mais s’il fait exception dans le paysage artistique toujours plus riche de la capitale, c’est aussi pour l’originalité des expositions qu’il propose.

Dans ce majestueux bâtiment, j’ai découvert avec surprise « l’ivresse du moderne », telle que la définissait le poète Charles Baudelaire : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »

L’événement éphémère en question se nomme « Paname », une exposition du peintre émergent Bilal Hamdad. Elle illustre brillamment la combinaison magique exprimée par Baudelaire : une vision fraîche et vibrante de la vie urbaine installée au milieu des trésors de la collection permanente du musée. L’exposition présente 20 œuvres de Hamdad, dont deux spécialement créées et inspirées par la collection du musée.

Né en Algérie en 1987 et aujourd’hui installé à Paris, Hamdad est un habitué du Petit Palais, où il s’est imprégné des enseignements de grands maîtres tels que Claude Monet, Paul Gauguin et Edgar Degas. Son œuvre s’inspire de ces derniers dans des compositions représentant la vie quotidienne dans les villes contemporaines. La solitude y est un thème récurrent, comme elle l’était pour Baudelaire qui, à l’instar de Hamdad, accordait une attention particulière aux travailleurs de la ville qui arpentaient les quais de Seine, boîte à outils à la main (« Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,/Empoignait ses outils – vieillard laborieux ! »)

Dans ses magnifiques peintures à l’huile grand format, on voit des femmes qui attendent sur le quai du métro, des sacs qui pèsent sur les épaules, et des jeunes hommes perchés sur des balustrades ou des rambardes qui attendent du travail ou une rencontre. On y voit des scènes de marché à la sortie du métro, avec des femmes vendant des épis de maïs dans des caddies, et des vendeurs à la sauvette qui croisent des hipsters ou des touristes avec leurs lunettes de soleil et leurs sacs à main.

Bien que Hamdad travaille à partir de photographies, qu’il décrit comme son carnet de croquis, ses œuvres ont une profondeur et une intensité qui transforment l’ordinaire en mythique, projetant les détails de la mode et des postures contemporaines dans une lumière intemporelle et mystérieuse. La peinture la plus énigmatique de cette exposition est sa subtile réinterprétation du tableau d’Édouard Manet de 1882, Un bar aux Folies Bergère, qui est exposé à la Courtauld Gallery de Londres.

Dans l’original, Manet joue avec les effets d’un grand miroir terni derrière le bar. Le miroir reflète le dos d’une serveuse qui fixe un point à l’extérieur du tableau, à côté des bouteilles et du bol de clémentines sur le bar. Avec ce jeu de reflets, Manet représente la serveuse à la fois comme l’objet de notre regard scrutateur et comme éloignée de nous, dans une forme de solitude et de vulnérabilité.

Dans Sérénité d’une ombre (2024), Hamdad développe l’intention de Manet, la poussant davantage dans l’ombre. Le premier plan, baigné de lumière, nous montre le bar, clin d’œil à celui de Manet, avec un magnifique bol d’oranges et une délicate composition florale. À l’arrière-plan, on distingue à peine un barman en chemise blanche, un peu voûté, manifestement fatigué par sa journée de travail.

Le moment est mélancolique, en retrait, mais il fait écho au brouhaha de la ville contemporaine. Ce tableau est accroché, comme toutes les toiles de Hamdad, au cœur des galeries éclectiques du Petit Palais, ouvrant une fenêtre sur un temps qui mêle passé et présent. Et dans ce dialogue entre l’ancien et le nouveau, le spectateur comprend immédiatement que cette œuvre est là pour durer.


« Paname » de Bilal Hamdad est présenté au Petit Palais à Paris jusqu’au 8 février 2026


The Conversation

Anna-Louise Milne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Paris de Bilal Hamdad, vivifiant hommage aux maîtres de la peinture – https://theconversation.com/le-paris-de-bilal-hamdad-vivifiant-hommage-aux-maitres-de-la-peinture-271121

Nous avons constitué une base de données regroupant 290 000 soldats médiévaux anglais. Voici ce qu’elle révèle…

Source: The Conversation – in French – By Adrian R Bell, Chair in the History of Finance and Associate Pro-Vice-Chancellor Research, Prosperity and Resilience, Henley Business School, University of Reading

La bataille de l’Écluse pendant la guerre de Cent Ans, telle que représentée par Jean Froissart au XV<sup>e</sup>&nbsp; siècle. Bibliothèque nationale de France

Une base de données en ligne permet de retracer les carrières des soldats anglais du Moyen Âge, depuis leurs campagnes et leurs garnisons en France jusqu’à leur participation à des révoltes, révélant des parcours souvent ignorés et offrant de nouvelles clés pour l’histoire militaire et la généalogie.


Quand on imagine la guerre médiévale, on pense généralement à des batailles épiques et à des monarques célèbres. Mais qu’en est-il des soldats ordinaires qui composaient réellement les rangs des armées du Moyen Âge ? Jusqu’à récemment, leur histoire était éparpillée dans des manuscrits en latin ou en français difficiles à déchiffrer. Aujourd’hui, notre base de données en ligne permet à quiconque de découvrir qui ils étaient et comment ils vivaient, combattaient et voyageaient.

En Angleterre, pour éclairer les fondations des forces armées – l’une des professions les plus anciennes du pays – nous avons lancé en 2009 la Medieval Soldier Database. Aujourd’hui, c’est la plus grande base de données en ligne consultable sur les noms de soldats médiévaux dans le monde. Elle contient des enregistrements de service militaire indiquant les noms des soldats rémunérés par la Couronne anglaise. Elle couvre la période de 1369 à 1453 et de nombreuses zones de guerre différentes.

Des lignes de recherche

Nous avons créé cette base de données pour remettre en question l’idée d’un manque de professionnalisme des soldats pendant la guerre de Cent Ans et pour montrer ce qu’étaient réellement leurs carrières. En réponse au fort intérêt des historiens et du grand public (la base reçoit 75.000 visiteurs par mois), cette ressource a récemment été révisée et augmentée. Elle est désormais hébergée de manière durable par GeoData, un institut de recherche de l’Université de Southampton. Nous avons récemment ajouté de nouveaux documents, remontant jusqu’à la fin des années 1350, ce qui porte le nombre d’entrées à près de 290 000.

Ces données proviennent principalement des montres (les listes des soldats composant les forces militaires) d’hommes d’armes (soldats en armure complète, équipés de diverses armes) et d’archers. On peut même observer les petits points utilisés par les officiers lors du contrôle pour confirmer que les soldats étaient présents et disposaient du bon équipement. Tous ces soldats étaient payés, et l’Exchequer [sorte de ministère des finances] souhaitait s’assurer qu’il obtenait un bon rapport qualité-prix.

Nous avons également inclus les nominations des représentants ainsi que les mécanismes juridiques visant à protéger les intérêts locaux des soldats pendant leur service à l’étranger. Ensemble, ces sources historiques offrent des comptes rendus détaillés des activités militaires, permettant de tirer des conclusions importantes. On y voit des carrières de 20 ans et plus. Mais aussi des hommes gravir les échelons sociaux grâce à leur bon service. Pour de nombreux soldats, en particulier les archers, ces informations constituent parfois le seul témoignage de leur existence.

Ces données enrichies nous permettent d’étudier la garnison de Calais de 1357 à 1459. On peut ainsi observer l’importance des effectifs nécessaires pour maintenir cette base anglaise clé dans le nord de la France. Calais constituait la porte d’entrée de nombreuses grandes expéditions, dont celle de 1359, lorsque Édouard III se lança pour assiéger Reims afin d’être couronné roi de France.

La base de données permet également des comparaisons avec d’autres projets émergents. Elle permet notamment de reconstituer le parcours militaire des participants à la révolte des paysans de 1381, un soulèvement anglais massif motivé par des difficultés économiques, des impôts élevés et des tensions sociales, finalement réprimé violemment par le roi Richard II et son gouvernement. Ces données montrent aussi que, contrairement à aujourd’hui où les forces armées sont spécialisées, le soldat médiéval servait à plusieurs reprises dans différents théâtres de guerre, le service naval inclus.

On peut ainsi observer des armées expéditionnaires envoyées pour envahir la France, et pour des campagnes navales dans la Manche. On retrouve la trace de certains soldats dans les garnisons d’Écosse, d’Irlande et de France. Ces données ont permis aux généalogistes familiaux de remonter leurs recherches plus loin qu’auparavant. On trouve aussi dans las base de données des soldats français et normands qui ont choisi des servir les Anglais après le traité de Troyes de 1420.

Quelques récits marquants

La base de données contient de nombreux sources éclairants sur des événements et des personnalités clés. L’une des figures les plus connues est Geoffrey Chaucer, auteur des Contes de Canterbury (Canterbury Tales), écrits entre 1387 et 1400. La base conserve plusieurs de ses registres de service: il fut homme d’armes dans la garnison de Calais en 1387.

L’écrivain Geoffrey Chaucer
L’écrivain Geoffrey Chaucer.
Wiki Commons

Il s’agissait probablement de la dernière aventure militaire de Chaucer, mais il possédait alors une expérience considérable, à la fois comme soldat et comme diplomate. Il avait été en France en 1372, 1377 et 1378. En 1386, il témoigna devant la Cour de chevalerie – une juridiction chargée de trancher les litiges liés aux armoiries – déclarant qu’il avait alors « 40 ans et plus » et « avait été armé pendant vingt-sept ans ». Il fournit également des détails sur sa participation à la campagne de Reims en 1359, où il fut capturé par les Français puis rançonné.

On trouve également dans les registres de quoi retracer la rébellion d’un soldat du Kent, nommé Thomas Crowe. Lors de la révolte des paysans de 1381, il fut accusé d’« avoir pris position et lancé de grosses pierres » pour démolir la maison de quelqu’un. La base de données suggère qu’il a peut-être servi en France en 1369. Il faisait certainement partie de la garnison de Calais en 1385 et participa à une campagne navale en 1387. Sa connaissance des trébuchets – puissants engins de siège médiévaux à contrepoids – ou des grandes catapultes peut expliquer l’ampleur des destructions qu’il provoqua lors de la révolte.

Le rôle d’armes de la garnison de Calais en 1357 révèle non seulement les noms des hommes d’armes et des archers, mais aussi ceux des métiers de soutien nécessaires: maçon, serrurier, fléchier (fabricant de flèches), arceau (fabricant d’arcs), plombier, forgeron, charron, tonnelier (fabricant de tonneaux), terrassier, batelier, charretier et apprenti charretier. Un registre concerne un couvreur
–  Walter Tyler. S’agirait-il du futur chef de la révolte de 1381, Wat Tyler ?

Nous espérons que la base de données continuera de s’enrichir et de répondre aux questions sur le patrimoine militaire. Nous sommes convaincus qu’elle permettra de révéler de nombreuses histoires jusque-là inédites concernant des ancêtres soldats.

The Conversation

Adrian R Bell a reçu des financements de UKRI via AHRC.

Anne Curry a reçu des financements du Leverhulme Trust ainsi que de UKRI via AHRC.

Jason Sadler a reçu des financements de UKRI via AHRC.

ref. Nous avons constitué une base de données regroupant 290 000 soldats médiévaux anglais. Voici ce qu’elle révèle… – https://theconversation.com/nous-avons-constitue-une-base-de-donnees-regroupant-290-000-soldats-medievaux-anglais-voici-ce-quelle-revele-271256

L’innovation ne roule jamais seule: le tramway, une infrastructure en construction permanente depuis 1900

Source: The Conversation – in French – By Lise Arena, Professeure des Universités, Université Côte d’Azur

Un siècle sépare les glissades des tramways niçois de 1907 et les incidents contemporains, mais les enjeux restent étonnamment proches : sécurité, maintenance, organisation et confiance des usagers.


Un jour d’hiver 1907, les voyageurs d’un tramway montant vers le quartier de Cimiez à Nice voient soudain la rame repartir… en arrière. « Les voitures ont glissé à la descente avec une rapidité vertigineuse », rapporte le journal local le Petit Niçois. Le conducteur intervient mais le sable utilisé pour empêcher les roues de glisser vient à manquer, et l’incident suscitera par la suite lettres, plaintes et demandes d’amélioration adressées aux autorités.
La scène pourrait surprendre : elle date d’un siècle, mais elle résonne avec des préoccupations très actuelles.

Réinstallés sur l’espace public en 2007, les tramways niçois transportent aujourd’hui des dizaines de milliers de voyageurs par jour et nourrissent des débats sur l’ensemble des supports médiatiques contemporains (réseaux sociaux, presse…). Les enjeux de sécurité, de maintenance, d’organisation ou encore de gestion des perturbations apparaissent comme autant de continuités historiques et d’enjeux d’innovation.

Les sciences sociales des infrastructures l’ont bien montré : une infrastructure n’est jamais simplement là ; elle « émerge dans la pratique » en s’intégrant aux activités routinières des gens qui n’y accordent plus d’attention particulière. Les situations de rupture – accidents, pannes, incidents – occupent une place centrale dans l’histoire de ces infrastructures, car ce sont des moments où elles deviennent des objets de préoccupation explicite.

Accidents d’hier, incidents d’aujourd’hui : des révélateurs d’infrastructure

Dans la première moitié du XXᵉ siècle, le tramway est une technologie émergente dont la presse locale raconte en détail les défaillances. Déraillements, collisions et glissades sur les pentes apparaissent régulièrement dans la rubrique des faits divers, révélant un réseau encore fragile, exposé à un environnement urbain complexe.

Comme pour d’autres « grands systèmes techniques », la presse joue un rôle essentiel en accordant une attention importante à des dimensions qui d’ordinaire passent à l’arrière-plan. Les récits médiatiques révèlent d’abord des tensions techniques: des dispositifs de freinage encore peu fiables sur les fortes pentes, l’usage de sablières destiné à améliorer l’adhérence mais parfois défaillant, ou encore une usure prématurée des rails liée à l’intensification rapide du trafic et à la qualité variable des matériaux.

Ensuite, ces mêmes récits soulignent des problèmes organisationnels, tels que des soucis de coordination entre acteurs du réseau (exploitants, mainteneurs et services municipaux) ou une formation insuffisante des conducteurs. L’ensemble de ces caractéristiques qui apparaissent au premier plan lors d’incidents correspondent à ce que Graham appelle « le moment de visibilité soudaine » des infrastructures.

Aujourd’hui encore, un tram immobilisé pour une panne de porte ou un malaise voyageur attire immédiatement l’attention. L’enjeu principal n’est toutefois plus l’accident spectaculaire, mais l’interruption du service, qui peut coûter cher à la collectivité (39,93 € par minute supplémentaire à partir de la 11ème d’après des chiffres de l’Union des transports publics et ferroviaires). Comme le relevait Jackson, les pannes ne sont pas seulement des interruptions accidentelles mais des moments où les infrastructures se dévoilent : « Elles ouvrent une fenêtre sur la manière dont elles sont maintenues, régulées et négociées par une multitude d’acteurs. »

La maintenance : un rôle central, hier comme aujourd’hui

Si la maintenance contemporaine — préventive, numérisée, systématisée — semble aller de soi, elle s’inscrit pourtant dans une histoire longue. Dès 1908, Le Petit Niçois souligne l’importance du travail invisible réalisé dans les ateliers du boulevard Saint-Agathe, où interviennent mécaniciens, graisseurs, laveurs et vérificateurs.

Ces métiers préfigurent ce que Denis et Pontille décriront plus tard comme les « soins aux infrastructures » : un ensemble de métiers et de gestes discrets, routinisés, qui rendent possible la stabilité d’un système pourtant fragile.

Les règlements de l’époque prescrivent déjà des interventions préventives : contrôle des injecteurs, vérification des coussinets, nettoyage des pompes (Article 20 dans ce livre de Chaillou daté de 1880). L’objectif est le même qu’aujourd’hui : éviter les arrêts forcés et garantir la fiabilité du réseau. Cette évolution confirme les observations de Strebel, Bovet et Sormani sur la manière dont les infrastructures tiennent grâce à une multitude d’interventions quotidiennes. Hier, on entretenait freins, sablières, rails et motrices. Aujourd’hui, on surveille bogies, batteries, systèmes informatisés et lignes aériennes.

En un siècle, les techniques ont changé, mais la logique reste identique : prévenir plutôt que réparer, stabiliser plutôt que subir.

Des usagers qui participent à l’innovation

La participation des publics à la construction des infrastructures est aujourd’hui bien documentée par la sociologie des usages et des publics. Pourtant, les archives montrent que ce phénomène est ancien.

Dès 1907, les habitants de Cimiez adressent une lettre collective au préfet pour dénoncer la dangerosité des glissades en descente et l’insuffisance des sablières. En 1910, d’autres lecteurs alertent sur les risques de recul des rames dans les pentes. Ces plaintes influencent directement les décisions techniques et organisationnelles.

Autrement dit, les voyageurs niçois participent déjà, au début du XXᵉ siècle, à ce que Star et Ruhleder appellent les « processus d’infrastructuration » : l’élaboration progressive d’un réseau à travers les interactions quotidiennes et les revendications publiques.

Aujourd’hui, cette participation prend d’autres formes – réseaux sociaux, interpellations de la Régie, débats sur les normes d’usage – mais le rôle du public reste comparable : il contribue à façonner l’infrastructure, à évaluer son fonctionnement et à orienter son évolution. Par exemple, à Montpellier, en 2024, des associations d’usagers ont contesté les règles concernant les objets pouvant être transportés avec soi, en particulier les vélos non pliés. Cette participation du public a conduit à modifier les règles et à instaurer une nouvelle signalétique sur les portes coulissantes du tramway.

Des défis qui traversent les époques

À première vue, tout semble opposer le tramway d’hier et celui d’aujourd’hui : matériaux, vitesse, confort, supervision informatisée. Mais une observation fine – fondée sur un travail d’archives mêlant des sources diverses telles que des rapports d’ingénieurs, des compte-rendus de conseils municipaux, des courriers de lecteurs, des corpus de presse de journaux locaux de l’époque – permet de mettre en évidence plusieurs lignes de continuité.

Sur plus d’un siècle, le développement du tramway est traversé par des enjeux récurrents, allant de la stabilisation d’infrastructures soumises à la topographie, aux aléas climatiques et à l’usure, de l’organisation de la maintenance pour limiter les interruptions de service, en passant par la gestion des incidents afin de préserver la confiance du public, l’intégration des attentes des voyageurs-clients et l’adaptation organisationnelle induite par l’extension du réseau. Ces enjeux, qui étaient déjà au cœur des préoccupations des ingénieurs et des voyageurs en 1900, sont analogues à celles qui mobilisent aujourd’hui les équipes de régulation, les agents de maintenance et les urbanistes.

Parmi ces enjeux, l’arrivée du tramway (ou l’extension de son réseau) modifie profondément l’espace urbain, les rythmes de circulation et les rapports au risque de ses différents types d’usagers (hier les attelages; aujourd’hui les trottinettes). Les divers modes de transports peuvent être perçus comme compatibles ou non avec le tramway jusqu’à susciter des sources de risque et générer des incidents. L’élaboration progressive d’ajustements entre usagers de l’espace public parvient éventuellement à instaurer la confiance dans la coexistence de ces différents modes de transport. De même, la confiance dans la technologie doit être construite à travers l’expérience et la communication avec les autorités régulatrices et les responsables de la sécurité des modes de transport; surtout quand les technologies ne sont pas encore stabilisées.

Aujourd’hui, la question n’est plus prioritairement celle de la dangerosité du tramway en tant que nouveau mode de transport – comme cela était le cas au début du siècle – mais davantage celle de la fiabilité du service, de sa ponctualité et surtout de la continuité de l’exploitation. La moindre panne, immobilisation ou perturbation devient un événement public, immédiatement visible et commenté, notamment sur les réseaux sociaux. La confiance dans l’infrastructure repose désormais sur sa capacité à « ne pas se faire remarquer », c’est-à-dire à fonctionner sans heurts.

L’histoire du tramway niçois montre qu’une infrastructure n’est jamais figée. Elle vit, se transforme, s’étend, s’adapte. Elle résulte de compromis, de conflits, d’ajustements techniques et sociaux. Cette histoire éclaire les défis contemporains de la mobilité urbaine, et permet ainsi d’envisager les infrastructures de demain comme des objets en tension, constamment réinventés par ceux qui les conçoivent, les maintiennent… et les utilisent (Arena et Relieu, 2026).

The Conversation

Arena Lise est Présidente de l’Association pour l’Histoire du Management et des Organisations https://ahmo.hypotheses.org

Marc Relieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’innovation ne roule jamais seule: le tramway, une infrastructure en construction permanente depuis 1900 – https://theconversation.com/linnovation-ne-roule-jamais-seule-le-tramway-une-infrastructure-en-construction-permanente-depuis-1900-272577

« Le Tchékiste », un film culte en Russie sur la terreur léniniste, écrit par Jacques Baynac

Source: The Conversation – in French – By Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2

Scène du film montrant une exécution sommaire effectuée par la Tchéka.
film.ru

Jacques Baynac, romancier, historien et militant français de gauche, avait beaucoup travaillé sur la période soviétique. Il a notamment rédigé le scénario d’un film devenu culte en Russie : « Le Tchékiste » montre les crimes de la Tchéka, la police politique créée sous Lénine et largement remise à l’honneur dans la Russie d’aujourd’hui.


En Russie, le 20 décembre reste appelé dans la population la « journée du tchékiste », même si, depuis 1995, son nom officiel est la « journée des travailleurs des organes de sécurité de la Fédération de Russie ». Ce jour-là, les employés et les « anciens » du FSB et de son prédécesseur d’avant la chute de l’URSS – le KGB, qui a lui-même succédé au NKVD et à la Tchéka révolutionnaire – rendent hommage à cette police politique qui, depuis sa création le 20 décembre 1917, a assassiné et déporté des millions de leurs compatriotes. Vladimir Poutine a lui-même réactivé ces célébrations et réhabilité le terme de « tchékiste ».

À l’inverse, au moins jusqu’au tournant répressif très violent qui a été pris dans le pays en 2021, des Russes qui déplorent les crimes soviétiques postaient souvent sur les réseaux sociaux, le 20 décembre, un lien ou des photos renvoyant à un film de 1992, Le Tchékiste, dont le scénario, basé sur un roman soviétique, a été écrit par Jacques Baynac (1939-2024), fils d’instituteurs du Lot.

Affiche du film « Le Tchékiste » réalisé par Alexandre Rogojkine et adapté du roman de Jacques Baynac sorti en 1992.

Lorsque Jacques Baynac, historien, romancier et scénariste, est mort à quatre-vingt-quatre ans le 3 janvier 2024, plusieurs articles ont récapitulé diverses étapes de sa vie longue et riche. Ils évoquaient le plus souvent son œuvre d’historien, bien sûr, mais aussi son refus de faire son service militaire pendant la guerre d’Algérie ; sa proximité passagère avec le trotskisme ; sa participation à la librairie La Vieille Taupe ; son opposition absolue à la « gangrène » du négationnisme (il la dénonce dans un article paru dans Libération le 25 octobre 1980) ; son rapport à mai 1968 et son appartenance à la gauche radicale : Baynac s’est trouvé au croisement de plusieurs aventures collectives de sa génération.

En revanche, sa détermination à dénoncer, dès les années 1970, les violences politiques exercées en URSS dès Lénine n’a été que peu rappelée.

Le Tchékiste, un film de 1992 sur la base d’un roman de 1923

Le livre sur lequel repose ce film – un roman très autobiographique de Vladimir Zazoubrine (1895-1938) – est paru en français en 1990. Écrit en 1923, avant la mise au pas de la littérature soviétique par le Parti, il n’a été publié en URSS qu’en 1989. Il porte, en russe, le titre Le Copeau, « Щепка » (Chtchepka), qui renvoie à l’expression « Quand on coupe du bois, les copeaux volent », généralement traduite par « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».

Dans ce titre russe, l’accent est donc mis à la fois sur l’insignifiance des victimes et sur la question fondamentale du texte, celle du but et des moyens, déjà amplement traitée par Dostoïevski. En revanche, le titre français met en relief l’homme qui exerce les répressions sommaires : le « héros », Sroubov, un homme aux « yeux de verre », est le chef local de la Tchéka, alors qu’il est issu de l’intelligentsia. Le préfacier à l’édition française, l’écrivain né en URSS Dimitri Savitski (1944-2019), note les trois thèmes mêlés dans ce roman : « l’abattoir sanglant » – les répressions –, sa « justification par la révolution » et « la destruction du matériau humain, à savoir la folie […] du tchékiste Sroubov ». Sans doute un quatrième thème, assez courant dans la littérature soviétique des années 1920, pourrait-il être ajouté : l’attitude du membre de l’intelligentsia face à la révolution qui exige de lui une transformation abrupte et totale de ses valeurs.

Jacques Baynac a rédigé, à partir de ce roman, un scénario ensuite tourné par le cinéaste Alexandre Rogojkine (1949-2021) dans le cadre d’une coproduction franco-russe. Ce film daté de 1992 montre l’horreur des exactions commises par la Tchéka dès les toutes premières années du pouvoir bolchevique et se veut une réflexion sur le rapport entre violence, terreur et révolution.

Bande-annonce du film.

Pour l’essentiel, il consiste en une succession de scènes similaires : les séances d’une « troïka », cette commission de trois personnes, qui juge en quelques minutes et condamne systématiquement à mort ; les exécutions collectives des condamnés dans les sous-sols ; les évacuations de leurs corps morts, chargés comme des carcasses animales dans les bennes de camions. C’est une société que l’on extermine.

Une femme au physique de paysanne lave les sols et nettoie le sang versé : personne ne se soucie de ce peuple qu’elle incarne et qui ne participe pas aux massacres, même s’il en est le témoin. Finalement, Sroubov dont le père a été fusillé, perd la raison.

Des interrogations sur Lénine et un livre sur Kamo

Baynac, ayant « déjà lu des livres sur la terreur rouge », aurait compris dès les années 1963-1965 que, « le problème [du communisme], c’était le léninisme ». Ce qui était loin d’être le point de vue le plus répandu dans la gauche française de l’époque. (Sauf mention complémentaire, tous les commentaires de Jacques Baynac viennent d’une interview de lui, réalisée par l’autrice à Cahors, le 21 avril 2022. De nombreux éléments biographiques viennent également de cette interview.)

Parti volontairement en exil pour échapper à la conscription, le jeune homme revient en France en 1966 et commence à s’intéresser à la Russie : il suit notamment, à l’EHESS, les cours de George Haupt et d’Alexandre Benningsen.

C’est en découvrant l’histoire du bolchevik Kamo dans la biographie de Staline rédigée par Boris Souvarine, qu’il a l’idée de consacrer un livre à ce personnage peu ordinaire : Arménien élevé en Géorgie et passé comme Staline par le séminaire de Tbilissi, Kamo (1882-1922), Simon Ter-Petrossian de son vrai nom, ami de Lénine, a été chargé, à partir de 1906 au moins, des « expropriations », c’est-à-dire qu’il procurait au Parti argent et armes par tous les moyens, y compris par des attaques armées.

Déjà, Baynac s’intéresse donc aux pratiques du parti bolchévique du vivant de Lénine. Il s’appuie sur des sources disponibles en France, mais aussi en URSS : grâce à son contrat avec Fayard, il passe trois semaines à Moscou, Bakou et Tbilissi, pendant l’été 1970 ou 1971. Il voyage seul, ne parle pratiquement pas le russe, mais, racontera-t-il, une employée de l’Intourist l’attend à chaque étape pour lui organiser ce dont il a besoin, depuis les réservations d’hôtels jusqu’aux projections de films et aux rencontres éventuelles. Kamo, l’homme de main de Lénine, sort en 1972.

D’autres livres sur la révolution

« La Terreur sous Lénine », Livre de Poche, 2003 (première édition : Sagittaire, 1975).

Baynac publie, deux ans plus tard, une étude collective sur la révolution de 1905 (Sur 1905, Éditions Champ libre, 1974) puis, en 1975, La Terreur sous Lénine (1917-1924). Entre ces deux livres, un événement s’est produit : L’Archipel du Goulag a commencé à paraître à Paris et une partie de la gauche française prend, un tant soit peu, conscience de l’ampleur des crimes soviétiques.




À lire aussi :
« L’Archipel du Goulag » : trois tomes qui ont ébranlé le communisme


La Terreur sous Lénine, livre conçu par Baynac « en collaboration avec » Alexandre Skirda, spécialiste des anarchistes russes, et l’universitaire Charles Urjewicz, relance les débats. En effet, il inclut des textes qui, publiés dans les années 1920, en français pour la plupart, démontrent que l’usage de la terreur par Lénine pouvait être connu dès cette époque.

En outre, dans un article introductif, intitulé « Socialisme et barbarie », Baynac confirme que la terreur policière était utilisée sous Lénine déjà et qu’il n’y a donc pas de sens d’« accabler Staline pour mieux absoudre Lénine ».

Baynac est ici sur la même position que Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag, mais aussi que Vassili Grossman dans Vie et destin – un roman dont le KGB et le Comité central du PCUS ont empêché la parution au début des années 1960. En revanche, contrairement à Soljénitsyne, Baynac considère que Marx ne peut pas être rendu responsable de cette terreur : Lénine aurait créé « un capitalisme d’État policier. Qui n’a strictement rien à voir avec le projet de Marx ».

Le débat relancé porte donc sur le terrifiant bilan de la terreur soviétique, les origines de celle-ci, mais aussi les aveuglements occidentaux.

La perestroïka et le cinéma

La perestroïka offre à Baynac de nouvelles opportunités. En effet, Pierre-André Boutang, responsable des émissions culturelles sur FR3 et de la mythique émission Océaniques, puis, à partir de 1992, directeur délégué aux programmes de La Sept-Arte, s’intéresse beaucoup à ce qui se passe à l’Est et propose à l’auteur de Kamo de repérer, pour FR3, les films documentaires qui sont alors produits en URSS.

À partir de 1988, Baynac se rend donc, dira-t-il, à peu près tous les mois en Russie et organise des soirées thématiques sur Arte. Puis il propose à cette chaîne de produire sept films sur l’histoire soviétique en adaptant sept œuvres littéraires (en fait, il parlait de « six films », car il n’avait pas voulu que l’un des sept lui soit attribué). Ayant une vraie passion pour la littérature russe – « Comment, sans elle, comprendre la Russie ? », demandait-il –, il choisit lui-même les livres à adapter, selon « une logique historique, chronologique », et écrit les scénarios. « Ensuite, Arte a négocié avec Lenfilm, les studios de cinéma de Leningrad. Je n’ai pas suivi les tournages, il n’y a pas eu de réunions de travail. » Il n’a pas non plus choisi les réalisateurs et trouvait certains d’entre eux trop « nationalistes ».

Son choix d’auteurs témoigne d’une connaissance fine de la littérature russe et soviétique : Léonid Andreev pour 1905, Mark Aldanov sur février 1917, Vsevolod Ivanov pour 1920, Vladimir Zazoubrine sur la terreur rouge, Sergueï Zalyguine (Au bord de l’Irtych) sur la collectivisation des campagnes, Lidia Tchoukovskaïa (La Plongée) sur les purges d’après la Seconde Guerre mondiale, Andreï Bitov pour la Russie de la perestroïka. Tournés par des réalisateurs différents, ces sept films sont diffusés sur Arte à partir de janvier 1993, comme pour expliquer aux Français ce qui s’est passé en URSS pendant plus de sept décennies.

Six de ces films sont, aujourd’hui, à peu près oubliés. Pas Le Tchékiste, dont le scénariste répondait, en 2022, par un oui très net à la question suivante : « Peut-on considérer ce film comme la continuation de votre travail sur la terreur et Lénine, un travail commencé dans les années 1960 ? »

Mais Baynac a cessé, vers 1994, de s’intéresser à la Russie, « d’autant – disait-il – que les archives s’ouvraient et que c’était aux historiens russes de faire le travail historique », et il ignorait tout du statut culte qu’a, en Russie, Le Tchékiste, ce long-métrage devenu un symbole pour ceux qui refusent d’oublier, de justifier et de banaliser les crimes soviétiques.

Dimitri Savitski écrivait dans la préface française du Tchékiste : « Évoquer l’attitude du KGB envers son passé n’est pas un exercice gratuit, car le sort du pays dépend en grande partie de cette organisation. » Ni Savitski, ni Baynac, ni Rogojkine ne se doutaient sans doute à quel point.

The Conversation

Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Le Tchékiste », un film culte en Russie sur la terreur léniniste, écrit par Jacques Baynac – https://theconversation.com/le-tchekiste-un-film-culte-en-russie-sur-la-terreur-leniniste-ecrit-par-jacques-baynac-271269