François Mitterrand, impossible héros de la gauche ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Judith Bonnin, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université Bordeaux Montaigne

François Mitterrand disparaissait il y a trente ans, le 8 janvier 1996. Premier président de gauche sous la Vᵉ République (de 1981 à 1995), il reste omniprésent dans l’imaginaire français, comme en témoignent de nombreux films ou livres qui lui sont régulièrement consacrés. Malgré d’importantes réformes (abolition de la peine de mort, retraite à 60 ans, RMI…), son legs politique est complexe à assumer à gauche, le parcours de l’homme étant entaché de zones sombres (Vichy, le colonialisme) et d’un soupçon permanent d’insincérité ou de trahison des idéaux qui l’ont porté au pouvoir (rupture avec le capitalisme). Quels sont les apports récents de la recherche à ce sujet ?


En 2016, le centenaire de la naissance de François Mitterrand et les vingt ans de sa disparition avaient donné lieu à de nombreuses commémorations et publications. Dix ans plus tard, de nouvelles recherches ont revisité l’histoire mitterrandienne en s’appuyant notamment sur des sources inédites publiées, à l’image des Lettres à Anne et du Journal pour Anne (2016), ou déposées en archives. Outre sa place croissante dans la littérature scientifique, François Mitterrand s’est aussi installé dans le paysage fictionnel français, dans le Promeneur du Champ-de-Mars (2005), les Saveurs du palais (2012), l’Inconnu de la Grande Arche (2025), dans les séries Bardot (2023) et Tapie (2023), ou, actuellement dans Mitterrand confidentiel, diffusée sur France 2. À travers ces récits, auxquels s’ajoutent des témoignages comme le documentaire écrit par sa fille Mazarine, François Mitterrand, une autre vie possible (2025) , cette figure de la politique française du second vingtième siècle peuple toujours puissamment les imaginaires de nos contemporains. Si sa biographie est désormais bien connue, son héritage, sans cesse réinterrogé, demeure marqué par une forte charge polémique et émotionnelle qui fait obstacle à une héroïsation partisane.

En effet, dans le panthéon de la gauche socialiste, on compte Jean Jaurès (1859-1914), Léon Blum (1872-1950), et, de manière moins évidente, François Mitterrand. Jean Jaurès est célébré comme le grand pacifiste internationaliste, le socialiste républicain, le défenseur des ouvriers de Carmaux. Léon Blum, c’est le choix de l’exercice du pouvoir en démocratie, le Front populaire et ses conquêtes, le combat contre l’antisémitisme et contre Vichy. François Mitterrand est le socialiste qui a le plus longtemps exercé le pouvoir en France : quatorze ans à l’Elysée. Mais la complexité de son parcours l’empêche d’incarner le héros de gauche « idéal ». S’il a longtemps œuvré à contrôler le récit de son parcours, la fin de son dernier septennat et de sa vie est marquée par des révélations tant privées (sa maladie, sa fille cachée) que politiques – notamment la publication d’Une jeunesse française, par Pierre Péan, en 1994, qui révèle à beaucoup son passé durant la Seconde Guerre mondiale.

Trois dossiers principaux – la Seconde Guerre mondiale, la politique (néo)coloniale de la France en Afrique et le rapport au capitalisme – font, selon nous, obstacle à un rapport apaisé de la gauche à François Mitterrand.

Mitterrand et la Seconde Guerre mondiale

Le premier sujet problématique concerne les rôles que François Mitterrand joua durant la période vichyste : la photographie prise avec Pétain le 15 octobre 1942, sa décoration de la francisque en avril 1943, sa relation avec René Bousquet notamment agitent encore régulièrement la sphère éditoriale et médiatique, alors même que l’essentiel des faits est connu de longue date.

Membres du Commissariat général au reclassement des prisonniers de guerre, François Mitterrand (à droite) et Marcel Barrois (au centre) sont reçus en audience par le maréchal Pétain, le 15 octobre 1942.

Né dans la bourgeoisie charentaise en 1916, François Mitterrand s’engage, étudiant, en politique dans la droite ultraconservatrice de la ligue des Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. Mobilisé en 1940, fait prisonnier, il s’évade d’Allemagne, trouve un emploi par ses réseaux familiaux dans l’administration de Vichy, adhère à la Révolution nationale sans être antisémite. Puis il entre progressivement en résistance en 1943 par patriotisme anti-allemand et bascule totalement dans la Résistance en novembre 1943. À la Libération, il s’ancre progressivement et définitivement à gauche.

Beaucoup de ces éléments étaient connus de ses contemporains. L’historienne Noëlline Castagnez a montré que, dès les années 1950, les bancs de droite de l’Assemblée nationale bruissent de l’insulte « francisque Mitterrand » et que durant la campagne présidentielle de 1965, c’est de Gaulle lui-même qui choisit de ne pas se servir de cet élément pour ne pas affaiblir le mythe de la France résistante ou la Ve République. À côté des réécritures ou « recompositions » de Mitterrand lui-même, l’histoire des oublis et (re)découvertes de son passage par Vichy est donc aussi celle des arbitrages de ses alliés et adversaires.

Le choc de la publication d’Une jeunesse française, du journaliste Pierre Péan, en 1994, sera particulièrement fort pour les jeunes socialistes, percevant leur parti comme un rempart homogène contre l’extrême droite depuis les années 1930, élevés dans le mythe résistancialiste selon le terme d’Henry Rousso, et découvrant progressivement, comme l’opinion, l’existence de « vichysto-résistants ».

Ce passé mitterrandien est toujours entouré d’un halo sulfureux, car certains y voient le « péché originel » d’un homme dont le parcours militant est perçu comme insincère, structuré seulement par son ambition.

Mitterrand et le colonialisme

Le rôle de François Mitterrand dans la politique coloniale puis néocoloniale française est un deuxième obstacle mémoriel majeur à la pleine revendication de son héritage à gauche. Cet aspect de sa vie politique a, en effet, fait l’objet d’une percée historiographique et éditoriale dans les années 2024-2025 (avec les travaux d’Anne-Laure Ollivier et Frédéric Turpin, de Thomas Deltombe, de Pascal Blanchard et Nicolas Bancel). Si, à l’issue de ces travaux, de réelles nouveautés ont été mises en lumière, à l’image d’un récit de voyage en Afrique subsaharienne tenu par Mitterrand entre janvier et février 1950, et que nous avons édité, l’essentiel était connu pour qui s’intéressait à la question.




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François Mitterrand avait notamment été ministre de la France d’outre-mer en 1950 et ministre de l’intérieur en 1954, c’est à ce titre qu’il déclare que « l’Algérie, c’est la France », formule alors plutôt consensuelle parmi les forces de gouvernement (et non slogan des ultras de l’Algérie française), puis garde des Sceaux en 1956-1957. Sa dureté à ce poste a notamment été mise en lumière par Benjamin Stora et François Malye en 2010.

L’actualité éditoriale mitterrandienne à ce sujet s’explique par la vivacité des questions mémorielles postcoloniales et par les avancées historiennes sur le rôle la France en Afrique, et notamment la remise en 2021 du rapport de la Commission Duclert sur « La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) ». Ministre colonial de 1950, leader d’un parti anticolonial en 1971, président du discours tiers-mondiste dit de Cancún en 1981 et chef d’État en responsabilité au moment du génocide des Tutsis en 1994 : le parcours de François Mitterrand peut être réduit par des militants déçus ou par des opposants à celui d’un homme fondamentalement de droite passé de colonial à néocolonial.

Les historiens, eux, tentent de contextualiser chacune de ces séquences et en soulignent les continuités de manière plus fine : en 1950, dans un monde politique où la décolonisation est une option très marginale, même à gauche, Mitterrand est un colonial réformiste et progressiste. Comme nous l’avons montré en 1971, il endosse assez peu le programme tiers-mondiste du PS, porté par des experts issus de la gauche chrétienne qui n’ont jamais totalement eu son attention. Ses grilles de lecture et alliances forgées à l’époque coloniale perdurent alors discrètement, sans que ce soit un sujet pour la majorité de l’électorat de gauche : le rapport des candidats au passé colonial français ne fut pas un enjeu de la campagne présidentielle de 1981.

Mitterrand et le capitalisme

Un troisième dossier nourrit négativement son bilan et alimente à gauche son procès en traîtrise : c’est celui de l’absence de rupture avec le capitalisme. C’est en effet sur cette idée forte, centrale dans la doctrine socialiste, qu’il conquiert la tête du PS, proclamant à la tribune du congrès d’Épinay en 1971 : « Celui qui n’accepte pas la rupture […] avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. »

Or à cette promesse, qui contribue à l’union de la gauche (1972-1977) et porte l’espoir et le vote de beaucoup à gauche en mai 1981, répond l’annonce très dramatisée du « tournant de la rigueur », le 21 mars 1983. À cette date, le franc est dévalué pour la troisième fois par les socialistes et maintenu dans le système monétaire européen (SME). Ce choix mitterrandien est vécu par certains comme celui de la raison et de l’Europe. Pour d’autres, il signe, par-delà le refus d’une « autre politique » monétaire, la fin du volontarisme social et économique socialiste, le triomphe « des marchés » et celui de l’Europe libérale. L’adoption du traité de Maastricht par référendum à une courte majorité, en septembre 1992, en dépit du fort engagement personnel de François Mitterrand, confirme cette prééminence européenne et libérale du cap présidentiel pour les déçus de 1983. Si la réalité économique et la chronologie de ce « tournant » ont été relativisées par les historiens, à l’instar de Frédéric Bozo qui dans un ouvrage récent revient sur cette « névrose nationale », ce moment reste particulièrement douloureux dans l’histoire de la gauche.

Si le bilan mitterrandien existe, par-delà 1983, (on songe par exemple à la création du revenu minimum d’insertion en 1988), le traumatisme ressenti à l’annonce du « tournant » introduit de fait une fracture qui sépare, d’une part, les grandes mesures de 1981-1982 (on citera pêle-mêle l’abolition de la peine de mort, les nationalisations, la 5ᵉ semaine de congés payés, la semaine de 39 heures, la décentralisation, la retraite à 60 ans, la réforme de l’audiovisuel, les lois Auroux) et, d’autre part, la rigueur, les cohabitations et un second septennat plus marquant sur le plan diplomatique qu’intérieur. À un temps « socialiste » s’opposerait ainsi un temps plus « gaullo-mitterrandiste », qui l’éloigne de la filiation de Jaurès et de Blum.

Le troisième président préféré des Français

En 2026, la peur du retour au pouvoir de l’extrême droite, la polarisation par celle-ci du débat public sur les questions postcoloniales, migratoires et identitaires, l’aggravation continue des crises économiques, politiques, européennes sont des enjeux face auxquels l’héritage mitterrandien ne semble pas le plus univoque et efficace pour la gauche et les socialistes contemporains. La dynamique d’« union de la gauche » qui a porté Mitterrand au pouvoir, au détriment de ses partenaires, n’offre pas non plus de modèle réactivable, au contraire du plus lointain et aussi plus fantasmé « front populaire ».

En 2021, un sondage Ifop classait François Mitterrand troisième président de la République préféré des Français. En tête du classement, de Gaulle, héros national et seul président à avoir fondé une famille politique se revendiquant de manière pérenne de son héritage. En second, le gaulliste Jacques Chirac, qu’une vague de nostalgie avait érigé dès les années 2010 en icône « swag » (stylé, cool), et dont la disparition en 2019 avait suscité une forte émotion. François Mitterrand arrivait cependant largement en tête parmi les sympathisants de gauche.

À l’image de la panthéonisation en 2025 de Robert Badinter, son ami et ministre, qui consacre une part de l’héritage socialiste et humaniste de 1981, on peut ainsi supposer que la mémoire militante, comme la mémoire nationale, continuera à exercer sur le bilan mitterrandien ce « droit d’inventaire » – revendiqué par Lionel Jospin dès 1995 et par François Hollande en 2009 – en sélectionnant ce qui peut, aujourd’hui encore, être rassembleur.


Judith Bonnin est l’autrice, avec Pierre-Emmanuel Guigo, de Mitterrand, à paraître le 13 janvier 2026 aux PUF_.

The Conversation

Judith Bonnin est experte pour la Fondation Jean-Jaurès, qui a financé la publication de sa thèse. Elle est membre du conseil scientifique de l’Institut François Mitterrand.

ref. François Mitterrand, impossible héros de la gauche ? – https://theconversation.com/francois-mitterrand-impossible-heros-de-la-gauche-272710

La « défense avancée » d’Israël au Proche-Orient

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine

En dépit des accords de cessez-le-feu conclus avec le Liban et à Gaza, et des discussions en cours avec la Syrie sur les contours d’un accord de sécurité, Israël poursuit une politique dite de « défense avancée » qui fait peu de cas de la souveraineté de ses voisins. Au nom de l’impératif de la sanctuarisation de son territoire, Tel-Aviv continue de redéfinir les frontières, d’étendre sa profondeur stratégique et d’asseoir son contrôle sur son voisinage. Cette politique se heurte toutefois de plus en plus aux intérêts de puissances régionales, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite.


Depuis deux ans, l’accumulation de succès tactiques conduit Tel-Aviv à opter pour une politique impériale qui se poursuit en dépit des différents processus de négociations en cours. Au Liban, à Gaza, en Syrie, cette politique ne va pas sans susciter de tensions avec les grands acteurs de la région.

Détruire le Hezbollah… ou détruire le Liban ?

Au Liban, la guerre d’attrition visant à détruire les capacités militaires du Hezbollah – organisation libanaise alliée de l’Iran – et à décapiter sa chaîne de commandement a abouti à l’accord de cessez-le-feu du 27 novembre 2024.

Le dossier libanais est perçu par Israël comme le point de départ de la stratégie de restructuration du Moyen-Orient. Bien que le texte de l’accord ne prévoie que la cessation des hostilités et le retrait des forces militaires du Hezbollah et de ses armes du sud de la rivière Litani en échange d’un retrait israélien des cinq positions stratégiques qu’il occupe au Sud-Liban, la lettre complémentaire (side letter) adressée par Washington à Tel-Aviv donne un blanc-seing à la partie israélienne pour « répondre aux menaces » et « agir à tout moment contre les violations commises dans le sud du Liban ». En d’autres termes, les garanties offertes par les États-Unis permettent à Israël de mener des actions militaires préemptives sans être inquiété pour cela.

Entre novembre 2024 et novembre 2025, la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) a recensé plus de dix mille violations du cessez-le-feu par Israël. La partie israélienne considère que l’engagement diplomatique avec l’État libanais demeure distinct de ses attaques militaires contre le Hezbollah, qu’elle qualifie de groupe terroriste. De surcroît, l’État libanais, qui n’a cessé d’appeler, sans succès, à l’action de la communauté internationale pour faire cesser les attaques quasi quotidiennes contre sa souveraineté et son intégrité territoriale, s’est vu imposer, sous la pression de Washington, un calendrier pour désarmer le Hezbollah, au risque de mettre en péril la stabilité interne, dans un contexte marqué par une grande fragilité de ses institutions.

Ainsi, l’armée libanaise est censée avoir achevé le démantèlement de toutes les infrastructures du Hezbollah et le désarmement total du groupe dans de zone située au sud du Litani, à environ 30 km de la frontière avec Israël ; mais la partie israélienne réclame désormais la mise en application de la phase deux, à savoir la restauration du monopole exclusif de l’État sur les armes. Toutefois, comme le rappellent les universitaires Joseph Daher, Sami Zoughaib et Sami Atallah dans une publication du 20 novembre dernier :

« […] La véritable souveraineté se transmet rarement par une simple signature. Elle repose sur trois fondements interdépendants : un monopole crédible de la force par l’État, des institutions fonctionnelles et solvables, et une légitimité suffisamment large pour lier les communautés à l’État. Le Liban manque de ces trois éléments. Au contraire, la coercition extérieure dicte la politique, transformant l’État d’acteur souverain en instrument. »

La Syrie dans le viseur

En Syrie, tout en poursuivant les négociations autour d’un accord de sécurité, Israël mène des actions qui fragilisent l’État syrien et favorisent la fragmentation du territoire.

Au lendemain de la chute du régime d’Assad – événement dans lequel Israël se félicite d’avoir joué un rôle majeur grâce à sa guerre d’attrition visant à affaiblir les groupes pro-iraniens –, l’aviation israélienne a conduit des frappes préemptives massives, estimant avoir détruit de 70 % à 80 % des capacités militaires syriennes. Entre décembre 2024 et juillet 2025, plus de 800 attaques aériennes israéliennes contre la Syrie auraient été dénombrées.

À ce jour, l’intransigeance israélienne en matière d’exigences sécuritaires continue de faire obstacle à la conclusion d’un accord avec la Syrie. Tel-Aviv, qui a élargi son occupation au Golan en s’emparant de 600 kilomètres carrés sur le territoire syrien, en violation de l’accord de désengagement de 1974, réclame le droit d’intervenir militairement dans le sud syrien et de conduire des frappes sous le prétexte de préserver sa sécurité et sa stabilité.

Le projet d’accord de sécurité, qui reporte la question de la restitution du Golan (occupé par Israël depuis 1967), comporte d’autres exigences drastiques comme l’élargissement de la zone tampon de deux kilomètres côté Syrie et la mise en place d’une zone démilitarisée dans le Sud, qui constitueraient un précédent dangereux. En dépit de sa volonté plusieurs fois réitérée de conclure un accord de sécurité pour apaiser les tensions avec Israël, le président syrien Ahmed al-Charaa se montre réticent à l’idée d’une zone tampon qui transformerait la région en un espace de danger « aux conséquences inconnues ».

Israël dispose déjà d’une totale liberté d’action en Syrie comme l’illustre parfaitement sa gestion de la province de Quneitra, où les habitants font face à des incursions quotidiennes, à des contrôles et arrestations arbitraires, à la confiscation de leurs logements et de leurs biens, sans que l’armée syrienne ne les protège.

Tout en adoptant une posture maximaliste dans les négociations, Israël cherche à exploiter les minorités druze et kurde comme vecteur de déstabilisation, renouant ainsi avec la stratégie de l’expert du ministère israélien des affaires étrangères Oded Yinon développée dans les années 1980. Yinon considérait le monde arabe comme un maillon faible de l’ordre international. Les États étaient « un château de cartes temporaire » construit par la France et le Royaume-Uni dans les années 1920, qui ont divisé arbitrairement la région en dix-neuf États, « tous composés de combinaisons de minorités et de groupes ethniques hostiles les uns aux autres ». Dès lors, selon lui, ces États étant artificiels, il convient de les démembrer et de recomposer des entités sur des bases confessionnelles.

Cette approche est prégnante chez certains membres du gouvernement Nétanyahou. L’actuel ministre des affaires étrangères Gideon Saar a co-écrit en octobre 2015 avec un colonel de l’armée israélienne un article intitulé « Farewell to Syria » dans lequel il affirmait :

« Toute stratégie élaborée dans le but de mettre fin à la guerre civile en Syrie et de façonner son avenir doit partir d’un postulat clair : la Syrie, effondrée et divisée, ne peut être reconstituée. Il est donc nécessaire de se concentrer sur l’identification d’alternatives pratiques à l’État syrien. […] Un règlement coordonné et ordonné visant à séparer les forces entre la majorité sunnite et les minorités vivant sur le sol syrien […] offre le meilleur potentiel de stabilité. […] Tout accord de paix en Syrie doit reposer sur la garantie de l’existence de ces communautés au sein d’entités étatiques qui leur sont propres. »

Aussitôt après sa nomination à la tête de la diplomatie israélienne, Gideon Saar a annoncé qu’Israël devait se tourner vers les Kurdes, les Druzes et les autres minorités en Syrie et au Liban. Israël a, d’un côté, cherché à instrumentaliser la question druze, comme on l’a vu lors des affrontements intercommunautaires de mai dernier quand les Israéliens, en invoquant la défense des minorités, ont lancé une vague de bombardements massifs en Syrie et continuent de se présenter comme les protecteurs de cette communauté.




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D’un autre côté, la partie israélienne a tenté de renforcer ses liens avec les Forces démocratiques syriennes (dominées par les Kurdes de la branche syrienne du PKK), engagées dans un processus d’unification pour placer les institutions civiles et militaires du nord-est de la Syrie (Rojava), sous le contrôle de l’État.

Après une interview accordée début décembre 2025 au Jerusalem Post par le commandant en chef des FDS, Mazloum Abdi, des révélations du Washington Post ont fait état des liens qu’entretiendraient les FDS avec Israël. Selon le quotidien américain, « des personnalités druzes liées aux services de sécurité israéliens ont acheminé des fonds vers des militants druzes à Soueïda via les FDS quelques mois avant la chute du régime d’Assad ».

Bien que les FDS démentent ces accusations – également nourries par différentes déclarations de Mazloum Abdi (« Si Israël peut empêcher les attaques contre nous et mettre fin au massacre de notre peuple, nous nous en réjouissons et nous lui en sommes reconnaissants ») –, les révélations du Washington Post renforcent l’argument de la Turquie selon lequel les FDS seraient inféodées à Israël, ce qui implique que leur intégration dans l’État syrien doit nécessairement entraîner leur désarmement et la dissolution de leur commandement.

Le mécontentement de la Turquie…

Depuis plusieurs mois, les actions israéliennes en Syrie heurtent les intérêts de la Turquie et suscitent des tensions croissantes avec Ankara. En effet, la Turquie, qui est l’un des principaux parrains d’Ahmed al-Charaa et qui a largement œuvré à sa normalisation, souhaite stabiliser un pays sur lequel elle entend exercer une forte influence.

L’accumulation des tensions a conduit Ankara à déployer des radars turcs à l’intérieur du territoire syrien, ce qui entraverait la liberté d’action d’Israël. La Turquie envisagerait également d’installer une base militaire.

De son côté, Israël a renforcé son partenariat sécuritaire et énergétique avec la Grèce et avec Chypre, opposées à la Turquie sur la question du zonage maritime en Méditerranée orientale. Dans un contexte où Athènes et Nicosie voient en Tel-Aviv un contrepoids aux ambitions de la Turquie, une hypothétique convergence entre Ankara et Téhéran pourrait se dessiner dans les semaines à venir.

Enfin, un autre signe supplémentaire de l’exacerbation des contradictions entre Israël et la Turquie est perceptible dans le refus israélien d’une participation turque à une « force de stabilisation internationale » à Gaza prévue dans le cadre du plan Trump pour la paix publié le 29 septembre 2025.

Ce plan ne constituerait, pour reprendre les termes d’une analyse récente publiée par le média Orient XXI, qu’une étape supplémentaire dans la réalisation du projet hégémonique israélien au Moyen-Orient « en rendant notamment obsolètes les frontières traditionnelles et en garantissant à Israël une liberté de mouvement pour frapper qui il veut, quand il veut et où il veut […] ». Il comporte plusieurs objectifs comme « exploiter davantage les fonds du Golfe pour financer le Conseil de la paix qui serait présidé par Donald Trump et préparer le plan de développement économique de Trump pour Gaza ; […] l’élimination de toute forme de résistance dans les territoires occupés ; la liquidation de la cause palestinienne et le déplacement forcé de la population ; […] normaliser la présence d’Israël dans la région et ses relations avec tous les pays arabes, en particulier l’Arabie saoudite ».

En offrant les mêmes garanties à Israël que dans le cadre libanais, les Américains consacreraient sa liberté d’action sur le territoire gazaoui aux côtés de la force de stabilisation internationale et lui permettraient donc de continuer à contrôler Gaza en évitant le coût d’une occupation permanente.

Par ailleurs, les États-Unis – qui superviseraient le Conseil de la paix et seraient donc en charge de la surveillance du comité de gouvernance temporaire de Gaza et du développement de la bande en coopération avec les pays du Golfe pour financer les projets et maintenir l’illusion d’une légitimité politique – pourraient également tenter, par ce biais, de renforcer les relations entre Israël et l’Arabie saoudite tout en enterrant la question palestinienne.

… et de l’Arabie saoudite

Toutefois, ce dernier pari ne tient pas compte de la déconnexion croissante des intérêts entre Tel-Aviv et Riyad. L’Arabie saoudite ne souscrit pas à l’approche israélienne de la « défense avancée » sous-tendue par une stratégie de restructuration du Moyen-Orient. Elle voit dans l’usage de sa supériorité militaire une menace pour ses propres intérêts et sa politique souveraine. Durant la guerre des douze jours contre l’Iran, Riyad s’est distanciée des actions israéliennes et s’est vigoureusement opposée à l’utilisation de son territoire et de son espace aérien par l’aviation américaine et israélienne pour frapper l’Iran.

Par ailleurs, en Syrie, elle converge avec la Turquie dans sa volonté de stabiliser le pays et veut exorciser le risque d’un effondrement qui sèmerait le chaos dans la région. Sur ce point, l’administration Trump est sur la même ligne que la Turquie et l’Arabie saoudite, tout en cherchant à offrir les meilleures garanties de sécurité possible à Israël, qui demeure étroitement tributaire de l’assistance financière, militaire des États-Unis, ainsi que de leur soutien diplomatique.

Terminons par ce constat du journaliste et écrivain américain Roger Cohen dans un article du New York Times le 30 novembre dernier après un séjour en Israël et au Liban : « Je n’ai trouvé que peu de signes indiquant que la puissance israélienne, telle qu’elle est actuellement déployée, permettra d’assurer un avenir plus pacifique à long terme pour Israël et la région. »

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La « défense avancée » d’Israël au Proche-Orient – https://theconversation.com/la-defense-avancee-disrael-au-proche-orient-272629

On ne peut inverser le processus de vieillissement, mais voici 5 gestes qui aident à vivre plus longtemps

Source: The Conversation – in French – By Hassan Vally, Associate Professor, Epidemiology, Deakin University

Rawpixel.com/Shutterstock

À cette période de l’année, beaucoup de gens prennent la résolution de s’occuper davantage de leur santé. Il n’est donc pas surprenant que les produits censés prolonger la vie, améliorer la santé et rajeunir l’apparence connaissent un grand succès.

On estime que la longévité est déterminée à 25 % par les gènes, et que le reste dépend des habitudes quotidiennes.

Il n’existe pas de solution miracle ni de raccourci pour vivre plus longtemps et en meilleure santé, mais la science énonce clairement des principes clés. Voici cinq choses que vous pouvez faire pour prolonger votre espérance de vie et améliorer votre santé.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


1. Manger principalement des aliments d’origine végétale

L’alimentation a une incidence considérable sur la santé. Il est largement prouvé qu’un régime riche en aliments d’origine végétale est bénéfique pour la santé et permet de vivre plus longtemps.

En consommant davantage d’aliments d’origine végétale et moins de viande, de produits transformés, de sucre et de sel, on diminue le risque de contracter certaines maladies qui réduisent l’espérance de vie, comme les troubles cardiaques et le cancer.

Délicieux plateau de service méditerranéen
Le régime méditerranéen est un des modes d’alimentation les plus sains et les plus étudiés.
Louis Hansel/Unsplash

Les aliments d’origine végétale sont riches en nutriments, en composés phytochimiques, en antioxydants et en fibres. Ils possèdent également des propriétés anti-inflammatoires. Toutes ces caractéristiques protègent nos cellules des dommages liés au vieillissement et contribuent ainsi à prévenir les maladies.




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Il n’existe pas de régime alimentaire qui convienne à tout le monde, mais l’un des plus étudiés et des plus sains est le régime méditerranéen. Inspiré des habitudes alimentaires des populations vivant dans les pays bordant la mer Méditerranée, il accorde une place importante aux légumes, aux fruits, aux céréales complètes, aux légumineuses, aux noix et aux graines, au poisson et aux fruits de mer, ainsi qu’à l’huile d’olive.

2. Viser un poids santé

Une autre mesure importante pour être en bonne santé consiste à maintenir un poids santé, car l’obésité augmente le risque de souffrir de divers problèmes de santé qui réduisent l’espérance de vie.

L’obésité met à rude épreuve tous les systèmes du corps et provoque de nombreux effets physiologiques, comme des inflammations et des troubles hormonaux. Ces problèmes augmentent le risque de développer diverses maladies, telles que les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux, l’hypertension artérielle, le diabète et plusieurs types de cancer.




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Outre ses effets physiques, l’obésité est également associée à une mauvaise santé mentale. Elle peut notamment causer de la dépression, une faible estime de soi et du stress.

L’un des plus grands défis auxquels nous sommes confrontés dans les pays développés est le fait de vivre dans un environnement qui favorise l’obésité. La publicité omniprésente et la facilité d’accès à des aliments riches en calories que notre corps est programmé pour désirer font en sorte qu’il est facile de consommer trop de calories.

3. Faire de l’exercice

Chacun sait que l’exercice physique est bénéfique pour la santé. La résolution la plus courante est de faire davantage d’exercice et d’améliorer sa condition physique. Une activité physique régulière permet de prévenir les maladies chroniques, de réduire le stress et de renforcer la santé mentale.




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Si l’exercice physique aide à contrôler son poids et à réduire son taux de graisse corporelle, ses effets sont plus larges et comprennent une utilisation accrue du glucose (sucre dans le sang), une diminution de la pression artérielle, une réduction de l’inflammation ainsi qu’une amélioration de la circulation sanguine et de la fonction cardiaque.

Une femme aux cheveux gris en train de faire du yoga
Pratiquez un type d’exercice que vous aimez.
(Kelly Newton/Unsplash)

Il est facile de se laisser emporter par l’engouement pour différentes stratégies de mise en forme, mais les études montrent que tout ce qui permet d’intégrer une activité physique à son quotidien est bénéfique pour la santé. Plutôt que de courir des marathons ou de passer des heures au gym, il est préférable de bouger au quotidien de toutes les manières possibles et de pratiquer des activités qui nous plaisent.

4. Ne pas fumer

Pour améliorer sa santé et vivre plus longtemps, on doit éviter de fumer ou de vapoter.

La cigarette affecte presque tous les organes du corps, réduit l’espérance de vie et diminue la qualité de vie. Il n’existe pas de niveau de tabagisme sans danger : chaque cigarette augmente le risque de développer des cancers, des maladies cardiaques ou du diabète.


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Peu importe le nombre d’années passées à fumer et l’âge d’une personne, arrêter de fumer apporte des bienfaits pour la santé presque instatanément et permet d’inverser bon nombre des effets néfastes de la cigarette.

Si vous envisagez de passer à la cigarette électronique comme option à long terme, réfléchissez-y à deux fois. Les effets à long terme de la cigarette électronique sur la santé ne sont pas entièrement connus et elle présente ses propres risques pour la santé.

5. Privilégier les relations sociales

Des hommes âgés jouent aux échecs en plein air
Les amitiés et la socialisation sont importantes.
(Vlad Sargu/Unsplash)

Lorsqu’il est question de vivre plus longtemps et en meilleure santé, on a tendance à se concentrer sur le corps. Mais l’une des découvertes les plus importantes de la dernière décennie est la compréhension de l’influence de la santé spirituelle et psychologique.

Les personnes seules et socialement isolées présentent un risque de mortalité prématurée beaucoup plus élevé et sont plus susceptibles de souffrir de maladies cardiaques, d’accidents vasculaires cérébraux, de démence ainsi que d’anxiété et de dépression.




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Bien que nous n’en saisissions pas encore tous les mécanismes, ce phénomène résulterait de facteurs tant comportementaux que biologiques. Si les personnes ayant un bon réseau social sont plus enclines à adopter des comportements sains, la solitude semble également avoir un effet physiologique direct sur l’organisme.

Pour être en meilleure santé et vivre plus longtemps, nous devrions développer et entretenir des relations sociales.

La Conversation Canada

Hassan Vally ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. On ne peut inverser le processus de vieillissement, mais voici 5 gestes qui aident à vivre plus longtemps – https://theconversation.com/on-ne-peut-inverser-le-processus-de-vieillissement-mais-voici-5-gestes-qui-aident-a-vivre-plus-longtemps-262171

Une « hypermédiatisation » de Trump au Canada ?

Source: The Conversation – in French – By Frédérick Bastien, Professeur titulaire, Université de Montréal

On s’interroge de plus en plus sur l’espace accordé au président des États-Unis Donald Trump dans les médias au Québec et au Canada. Dans une chronique à l’émission radiophonique Tout un matin le 26 septembre dernier, l’ancienne ministre Véronique Hivon exprimait d’ailleurs ses inquiétudes concernant le temps et les ressources accordés à la couverture de la politique américaine. Ses propos ont ensuite suscité le débat sur plusieurs tribunes médiatiques.

Dans la foulée, il est apparu que l’intérêt porté par la presse à la politique américaine excède possiblement la demande du public québécois et canadien, comme le suggèrent des données récemment publiées par les politologues Karine Prémont et Jean-François Daoust dans Options politiques.

Certains participants à ce débat ont dévoilé quelques données comparatives sur « le poids » de Donald Trump et de Mark Carney dans les médias canadiens. Toutefois, il nous paraît important de situer la couverture actuelle de la presse dans une perspective plus longue, par exemple en comparant la avec la première présidence de Donald Trump, ou avec celle plus récente de Joe Biden. Nous avons donc procédé à une brève analyse pour répondre à la question suivante : dans quelle mesure Trump est-il présent dans les médias canadiens ? Elle apporte des éléments de preuve à la thèse selon laquelle Trump est « hypermédiatisé » au Canada.

Coup d’œil méthodologique

Nous avons mobilisé une méthodologie quantitative en réalisant une recension de mots-clés à travers la banque de données « Eureka », à partir de l’abonnement de l’Université de Sherbrooke. Celui-ci donne accès aux contenus de la presse écrite et d’autres médias canadiens qui publient sur le Web, en français et en anglais.

Dans un premier temps, nous avons considéré la période de six mois suivant immédiatement l’élection de Mark Carney à titre de premier ministre du Canada, soit du 28 avril au 28 octobre 2025. Puis, à rebours, nous avons pris en compte la même période de six mois pour les années où ni le président américain ni le premier ministre canadien ne se trouvaient formellement en campagne électorale.

Chaque fois, nous avons relevé le nombre d’articles répertoriés par Eureka contenant les mots-clés « Joe Biden », « Mark Carney », « Justin Trudeau » ou « Donald Trump », selon les dirigeants en place.




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Des résultats (presque) sans ambiguïté

Les résultats obtenus sur Eureka démontrent de façon claire et sans équivoque une véritable domination de Donald Trump sur le plan de la présence médiatique au Canada, particulièrement lorsque l’on combine les sources francophones et anglophones.

Comme on le constate au tableau 1 (section A), on relève dans les médias en anglais et en français d’avril à octobre 2025 un peu plus de 155 000 textes pour « Mark Carney » alors que la référence à « Donald Trump » revient dans plus de 548 000 articles. C’est 3,5 fois plus de textes que ceux contenant le nom du premier ministre canadien.

Cette forte médiatisation n’est pas une première : on observait plus de quatre fois plus de textes contenant « Donald Trump » que « Justin Trudeau » durant la même période en 2017 et 2018. En revanche, en 2022 et 2023, la référence au président américain alors en poste « Joe Biden » apparaissait dans plus de textes que « Justin Trudeau », mais dans de moins grandes proportions (près de 1,9 fois en 2022 et 1,5 fois en 2023).

Du côté des sources exclusivement francophones (voir section B dans le tableau 1), Donald Trump demeure visiblement plus médiatisé que les premiers ministres Trudeau et Carney, mais dans des proportions plus faibles (1,4 fois plus en 2017, 1,5 fois plus en 2018 et 1,8 fois plus en 2025).




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Si les références à Donald Trump sont moins importantes, elles restent considérables lorsqu’on les compare à celles de Joe Biden. De fait, pour les années 2022 et 2023, c’est Justin Trudeau qui obtient le plus grand nombre d’occurrences (1,5 fois plus en 2022 et 2,1 fois plus en 2023). Un constat qui remet en perspective la présence de la présidence américaine, celle de Joe Biden en particulier, dans les médias francophones canadiens.

De toute évidence, un facteur « Donald Trump » joue un rôle dans le fait que, dans l’espace médiatique francophone au Canada, on traite davantage du président des États-Unis. Ainsi, contrairement à ce que l’on observe pour Joe Biden, les références à Trump dépassent celles accordées au premier ministre alors en fonction, Justin Trudeau.


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Comment interpréter ces résultats ?

Mais alors, comment interpréter cette domination en termes de références à Donald Trump dans l’espace médiatique canadien ? Pourquoi, tant pour les médias francophones qu’anglophones au pays, les mentions au 47e président des États-Unis sont-elles plus nombreuses que celles des premiers ministres Trudeau et Carney ?

Nous proposons deux explications à cette situation.

La première est d’origine politique : on peut penser que les médias estiment qu’il importe d’accorder une plus grande attention à la présidence actuelle parce qu’elle pose des défis exceptionnels, par exemple les politiques sur les tarifs douaniers, les menaces d’annexion du Canada et, plus largement, les efforts qui tendent vers le déploiement d’un régime politique plus autoritaire.

La seconde est d’origine médiatique : par sa forte personnalisation du pouvoir et son recours fréquent à des procédés de dramatisation ou de spectacularisation, la présidence de Donald Trump répond très bien à certains critères de sélection de la nouvelle qui ont moins à voir avec la logique politique elle-même.

Dans un cas comme dans l’autre, il y a lieu de s’interroger sur les mérites et les inconvénients de cette « hypermédiatisation » de Donald Trump qui a bel et bien lieu dans notre espace public.

La Conversation Canada

Frédérick Bastien a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH) du Canada et du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQ-SC).

Emmanuel Choquette a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQ-SC) et de la Défense nationale canadienne (Programme de subventions de coopération ciblées)

ref. Une « hypermédiatisation » de Trump au Canada ? – https://theconversation.com/une-hypermediatisation-de-trump-au-canada-270608

Chute de Maduro : « Trump a pris un pari sans précédent et très risqué », dit un historien

Source: The Conversation – in French – By Jacob Blanc, Professeur agrégé d’histoire et des études du développement international, McGill University

Dans la nuit du 2 au 3 janvier, les forces armées américaines ont mené une opération militaire afin de capturer puis exfiltrer le président vénézuélien Nicolás Maduro et sa femme, transportés de Caracas à New York. Ils sont accusés de narcoterrorisme, de complot, de trafic de drogue et de blanchiment d’argent.

Donald Trump a annoncé que les États-Unis « dirigeraient » temporairement le Venezuela, jusqu’à une « transition sûre, appropriée et judicieuse ».




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Ce n’est pas d’hier que les États-Unis souhaitent la fin du régime Maduro. Dès le premier mandat de Trump, en mars 2020, Nicolas Maduro est inculpé par la justice américaine pour narcoterrorisme et trafic de cocaïne. Une prime de 15 millions de dollars américains est promise pour son arrestation. La pression s’est cependant accentuée depuis plusieurs mois par des manœuvres tant militaires que diplomatiques.

Ce n’est pas d’hier non plus que les États-Unis interviennent militairement en Amérique latine, comme on l’a vu à Grenade et au Panama, en 1983, ou au Honduras, en 1988. Mais une intervention de cette ampleur dans un grand pays d’Amérique du Sud est sans précédent, comme l’explique Jacob Blanc, spécialiste de l’Amérique latine, professeur au département d’histoire de l’Université McGill.


La Conversation Canada : Est-ce que l’intervention américaine à Caracas vous a surpris ?

Jacob Blanc : Oui, quand même, surtout en raison de son caractère audacieux. Il y a une longue histoire d’interventions américaines en Amérique latine, mais dans les pays plus importants, ça s’est généralement passé de manière plus subtile. Les États-Unis appuyaient les changements de régime perçus comme pro-communistes ou anti-américains. Mais là, une intervention militaire en pleine nuit, au palais présidentiel, et l’enlèvement du dirigeant d’un pays moderne, c’est inusité. En plus, Trump ne touche pas au système politique, il laisse le régime en place, la vice-présidente Delcy Rodriguez étant devenue présidente par intérim. C’est sans précédent.

Quel genre de relations les États-Unis entretenaient-ils avec le Venezuela ?

J.B. : Le Venezuela a une importance particulière pour les Américains, car c’est le pays où s’est déroulé un des premiers mouvements d’indépendance contre les Espagnols. C’est là que les guerres coloniales ont pris racine, avec les idées du [chef militaire et polique] Simón Bolívar, soit celle d’un hémisphère sud-américain unifié, solidaire, avec la création d’une confédération. Ça n’a pas eu de succès, mais le Venezuela a été à l’avant-scène de ce mouvement. Puis, il y a eu la découverte du pétrole au XXe siècle dans plusieurs pays au nord de l’Amérique du Sud, dont le Venezuela (avec les plus importantes réserves au monde) mais aussi la Colombie. L’économie en a profité, mais ça a aussi créé des problèmes régionaux.

La région a pris de l’importance pour les Américains, particulièrement dans les années 1990, avec l’instabilité au Moyen-Orient. Avec l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez, [président de 1999 jusqu’à sa mort], et de ses idées de gauche, les relations se sont refroidies. Chavez est devenu la bête noire des Américains, qui l’accusaient notamment de corruption. Il y a eu l’instauration d’un embargo pétrolier dès 2019. Le secteur pétrolier s’est beaucoup affaibli par la suite. Sous Hugo Chavez, il était déjà au ralenti, en raison notamment de la corruption. Et ça prendra des années et énormément d’argent avant que le secteur pétrolier soit remis sur les rails par les Américains… qui ont eux-mêmes créé en partie le problème avec l’embargo.

LCC : Comment les autres pays sud-américains interprètent-ils cette intervention ?

J.B. : Ça dépend de leur idéologie. Le Brésil, le Mexique et la Colombie, plus à gauche, ont dénoncé cette intervention, mais l’Argentine et le Chili l’ont soutenue. À mon avis, cela va accentuer l’éloignement des deux idéologies en présence en Amérique du Sud, mais cette situation n’est pas tant nouvelle. Pour Cuba, la menace est réelle. Mais une intervention américaine sur l’île serait purement idéologique, le pays n’a presque rien à offrir. Ça serait pour Trump un trophée à exhiber.

LCC : La rhétorique guerrière de Trump contre la Colombie est quand même surprenante, le pays étant une démocratie. Comment l’interpréter ?

J.B. : Oui, ça m’étonne un peu. Mais en même temps, c’est logique : la justification officielle pour l’intervention contre le Venezuela, c’est la drogue qui entre illégalement aux États-Unis. Mais le Venezuela est un petit joueur. Au contraire de la Colombie, qui est un très gros exportateur. Alors si la justification est vraie, ça sera encore plus facile de faire la même chose en Colombie…

LCC : Quel message envoie Trump au reste du monde ?

J.B. : Les actions de Trump rappellent ce que fait Poutine en Ukraine, et à ce que pourrait faire Xi Jinping à Taïwan ou dans d’autres pays voisins. Cela met en péril les règles internationales que les nations se sont données après la Seconde Guerre mondiale. Elles ont mis en place un système, faible, certes, mais un système quand même pour éviter les guerres.

LCC : Quelle est la suite pour le Venezuela ?

J.B. : Tout va dépendre du type d’administration que Trump va soutenir. Pour l’instant, il ne change pas le régime ni le système, et dit vouloir gérer à distance, avec différents incitatifs. Je crois que l’administration Trump se croise les doigts en espérant que la nouvelle présidence n’implose pas, en raison des factions internes. On peut s’attendre à des luttes intestines au sein du pouvoir actuel, ainsi qu’avec l’armée.

Plusieurs veulent le pouvoir. Donald Trump, lui, veut le beurre et l’argent du beurre : faire passer l’opération pour une victoire sans risque ni coût, c’est-à-dire sans l’envoi de soldats susceptibles d’y perdre la vie. Mais rien n’est moins certain. Et si le chaos s’étend dans la région, en Colombie notamment, ça sera la faute de Trump. Il a pris un pari très, très risqué.

La Conversation Canada

Jacob Blanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chute de Maduro : « Trump a pris un pari sans précédent et très risqué », dit un historien – https://theconversation.com/chute-de-maduro-trump-a-pris-un-pari-sans-precedent-et-tres-risque-dit-un-historien-272862

Le Groenland, le Danemark et l’UE au défi de l’ordre trumpien : la doctrine Monroe en marche

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cécile Pelaudeix, est chercheuse associée en sciences politiques à Pacte Sciences Po Grenoble-UGA, Université Grenoble Alpes (UGA)

Alors que l’attaque sur le Venezuela vient de confirmer la détermination des États-Unis à user de la force pour contrôler l’ensemble du continent américain, au détriment du droit international, l’avenir du Groenland, également dans la ligne de mire de Washington, requiert une attention accrue de la part de l’Europe.


« L’attaque contre le Venezuela est l’exemple effrayant d’un scénario où la politique de puissance prend le dessus. Nous ne savons pas encore ce qui se passe et où nous allons. Mais nous devrons tous réfléchir à notre vision du monde et prendre position. » Ce message posté sur LinkedIn (en danois) par la ministre groenlandaise de l’économie, du commerce, des minéraux et de la justice Najaa Nathanielsen traduit bien l’inquiétude qui règne à Nuuk, et qui s’est encore amplifiée depuis les événements du 3 janvier 2026 à Caracas. De son côté, la première ministre danoise Mette Frederiksen s’est alarmée :

« Si les États-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors c’est la fin de tout. »

Les menaces états-uniennes sur le Groenland, exprimées dès le retour au pouvoir de Donald Trump il y a un an, se sont nettement intensifiées au cours de ces dernières semaines, notamment avec la nomination, le 22 décembre 2025, d’un « envoyé spécial pour le Groenland » en la personne du gouverneur de Louisiane Jeff Landry. Celui-ci décrit ouvertement sa mission comme étant l’annexion du Groenland aux États-Unis (« make Greenland a part of the U.S. »).

La nomination témoigne, sans surprise, de la ténacité du président états-unien en ce qui concerne son projet d’annexion du territoire danois. L’accent mis par Donald Trump et par Jeff Landry sur l’histoire de la Louisiane, vendue par la France en 1803 aux États-Unis, dont elle représentait alors plus de 22 % de la surface, reflète – là aussi sans surprise – la logique transactionnelle de la politique promue par l’administration Trump, une logique de marché qui s’immisce sans complexe dans le domaine de la sécurité internationale.

Mais le Groenland est-il réellement, pour les États-Unis, une affaire de « sécurité nationale et internationale » qui justifierait son annexion ? Et si non, quelles sont les ambitions réelles de Washington ?

Créer la division entre le Groenland et le Danemark

Coutumier des fausses allégations, Donald Trump conteste de nouveau la souveraineté danoise sur le Groenland : « [Il y a trois cents ans], nous aussi étions là, avec des bateaux, j’en suis sûr. » Or la souveraineté danoise sur le Groenland ne fait aucun doute. Elle a été statuée par la Cour permanente de justice internationale en 1931 et officiellement reconnue par les États-Unis en 1951. Aucun changement sur le statut de l’île ne peut se faire sans l’accord du Danemark, conformément à l’accord de 2009 entre le Danemark et le Groenland sur l’autonomie du territoire groenlandais.

Lorsque, le 7 janvier 2025, Mette Frederiksen répond à la proposition américaine d’achat du Groenland que l’avenir de l’île appartient aux Groenlandais, la réponse ménage le Groenland mais elle est incomplète. Le Groenland est toujours danois, et un vote du Parlement danois, le Folketing, est notamment requis pour une éventuelle accession à l’indépendance. Donald Trump joue à dessein de l’histoire coloniale entre le Danemark et le Groenland pour écarter un acteur clé de la situation – qui plus est, État membre de l’Union européenne.

De même, il est faux de prétendre que le gouvernement danois n’a engagé aucune dépense pour la défense du Groenland, comme le Trump l’affirme. Certes, jusqu’à récemment, la participation danoise était modeste (présence du Joint Arctic Command à Nuuk, de patrouilleurs et frégates et de la patrouille en traîneau à chiens Sirius couvrant la côte nord du Groenland). « Nous pouvons faire plus dans le cadre qui existe aujourd’hui », assurait en 2025 le ministre danois des affaires étrangères Lars Løkke Rasmussen. Deux programmes de défense ont été approuvés en 2025 par le Danemark pour un montant total avoisinant 6 milliards d’euros, et Copenhague a également approuvé une commande de 16 avions de combat américains F35 : la bonne volonté danoise ne suffit pas visiblement à calmer les ardeurs conquérantes de Washington.

La guerre de récits engagée par les États-Unis en soutien du projet d’annexion du Groenland n’est pas anodine. Elle cherche à ancrer dans les esprits le doute sur la légitimité de la souveraineté du Danemark et, en jouant sur son passé colonial, à créer la division entre le Groenland et le Danemark. Un autre aspect du discours de Washington est la surestimation de la menace militaire russe et chinoise au Groenland.

Des risques surdimensionnés pour justifier l’annexion du Groenland

Sur le plan de la sécurité, Donald Trump a, à plusieurs reprises, mentionné la présence de navires militaires russes et chinois autour du Groenland. Il s’agit d’une contre-vérité : les navires en question ont été repérés au large des côtes de l’Alaska.

La projection de puissance de la marine russe dans la zone d’étranglement GIUK (zone maritime entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni) est problématique et motive notamment les opérations Northern Viking de l’Otan. Elle est également redoutée au Groenland en ce qui concerne les infrastructures critiques (notamment les câbles sous-marins de télécommunications). Les risques en matière de sécurité ne sont donc pas nuls, d’autant que la Chine renforce sa puissance militaire dans le monde et, notamment, sa capacité en porte-avions.

Pour autant, s’il est important d’exercer un contrôle du territoire groenlandais, il n’y a pas de risque militaire significatif immédiat pour le Groenland qui justifierait son annexion par les États-Unis. Le risque est volontairement exagéré par Donald Trump afin de légitimer l’appropriation du Groenland, à laquelle le Groenland et le Danemark s’opposent.

Au-delà de la rhétorique et des fausses allégations, répétées à l’envi, les menaces de Washington sont à prendre au sérieux, car elles s’accompagnent de mesures concrètes et plus discrètes.

Dans leur rapport annuel de 2025, les services de renseignement danois ont, pour la première fois, fait état d’inquiétudes concernant les États-Unis. Le Danemark, historiquement l’un des plus atlantistes des pays européens, prend ses distances avec Washington.

Un expansionnisme au service d’intérêts bien pensés

En réalité, l’administration Trump est moins concernée par les questions de sécurité (même s’il s’agit de son argument officiel) que par un expansionnisme réactivant la doctrine Monroe, qui revendique un contrôle américain exclusif de l’« hémisphère occidental ». La nouvelle stratégie nationale de sécurité des États-Unis remet clairement au goût du jour cette doctrine (« Nous appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe », y est-il indiqué).

Cet expansionnisme de circonstance à l’approche des élections de mi-mandat promet de frapper fort. Annexer le Groenland est sans doute plus flatteur pour les ambitions du locataire de la Maison Blanche que renforcer des partenariats de défense pour des besoins non avérés, d’autant qu’il a clairement affirmé que les Européens devraient, dans le futur, assurer leur sécurité eux-mêmes.

Or, si la stratégie nationale de sécurité de 2025 peut très bien être « la plus longue note de suicide de l’histoire des États-Unis », pour reprendre les termes de l’historienne Anne Applebaum, elle n’en représente pas moins un danger immédiat pour l’Europe où, dans un renversement surréel, la démocratie et le supranationalisme sont non seulement décrits par l’administration Trump comme des menaces, mais plus encore comme des périls plus dangereux que les régimes autoritaires de la Russie ou de la Chine.

Contrairement aux affirmations de Trump, qui prétend que les États-Unis ne sont pas intéressés par les richesses minérales de l’île (« Nous avons tellement de sites pour les minéraux, le pétrole et tout le reste »), les investissements américains se développent au Groenland. Ronald Lauder, l’héritier milliardaire d’Estée Lauder qui aurait été le premier à avoir suggéré à Donald Trump l’idée d’« acheter » le Groenland, a pris des participations dans des entreprises groenlandaises et a manifesté son intérêt pour la construction d’une centrale hydroélectrique sur le plus grand lac du Groenland, Tasersiaq, afin d’alimenter en énergie une fonderie d’aluminium.

Des responsables de l’administration Trump seraient en pourparlers pour que le gouvernement états-unien prenne une participation dans l’entreprise américaine privée Critical Metals Corp, qui détient l’un des plus grands projets d’exploitation de terres rares au Groenland, Tanbreez. Cette opération donnerait aux États-Unis un accès direct à l’extraction de terres rares au Groenland, alors que la Chine détient le quasi-monopole mondial de leur extraction et raffinement.

Enfin, des rétorsions économiques visant des industries danoises ont déjà été mises en place : des contrats pour cinq projets éoliens offshore sur la côte est des États-Unis ont été suspendus, dont deux sont développés par la société danoise Ørsted.

Une réponse groenlandaise, danoise et européenne

Il est donc urgent d’adopter des mesures groenlandaises, danoises mais aussi européennes. Le premier ministre du Groenland Jens-Frederik Nielsen a clairement exprimé à Strasbourg, le 8 octobre 2025 devant le Parlement européen, son ouverture à une coopération plus approfondie avec l’UE :

« Nous avons besoin de coopération et de partenariats avec des pays et des institutions qui partagent nos valeurs. »

Le 6 janvier 2026, dans un message posté sur son compte Facebook, il remercie plusieurs États européens de leur soutien face aux menaces de Washington : les dirigeants de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Pologne, de l’Espagne, mais aussi du Royaume-Uni, ont déclaré qu’« il revient au Danemark et au Groenland, et à eux seuls, de décider des questions concernant le Danemark et le Groenland », et que « la sécurité dans l’Arctique doit donc être assurée collectivement, en coopération avec les alliés de l’Otan, y compris les États-Unis. »

Trois points sont donc saillants. Premièrement, sur le plan narratif, l’affirmation de la souveraineté du Danemark sur le Groenland ne se fait pas au détriment de l’autodétermination du peuple groenlandais, mais elle protège pour l’instant le Groenland d’une OPA américaine sur un territoire qui a bien, selon le droit danois, et en conformité avec le droit international, la capacité de décider de son futur selon les termes de l’accord d’autonomie de 2009.

Deuxièmement, sur le plan économique, une interdépendance trop forte avec les États-Unis peut déboucher sur une vulnérabilité politique et mettre en péril la démocratie au Groenland. Les Groenlandais ont déjà adopté des mesures claires de protection : le Parlement (Inatsisartut) a notamment voté en urgence en février 2025 une loi sur le financement des partis politiques, qui interdit les dons étrangers ou anonymes aux partis et aux candidats, et qui plafonne les contributions privées à l’échelle locale. Le Parlement examine en ce moment un projet de loi sur le filtrage des investissements directs étrangers visant à permettre aux autorités d’examiner, d’approuver, de conditionner ou de bloquer les investissements étrangers susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale ou l’ordre public. L’UE s’est dotée d’un instrument similaire en 2019.

Troisièmement, en matière de sécurité, il est essentiel de penser une coopération européenne au bénéfice du Groenland et en accord avec le Danemark, une coopération qui peut dans un premier temps prendre la forme d’un dialogue stratégique régulier sur la sécurité et la résilience dans l’Arctique entre l’UE, le Groenland et le Danemark – et ce, sans attendre les résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis.

Ce dialogue stratégique aurait pu commencer dès le début de l’année 2025. Mais les menaces de Washington n’ont pas été prises au sérieux, et un retard considérable a été pris. Il n’est pas sûr que la proposition des pays européens d’une réponse dans le cadre de l’Otan soit suffisante pour convaincre les États-Unis de renoncer à la force pour annexer le Groenland. Il est donc urgent de comprendre que l’UE doit avoir le courage de repenser sa relation avec les États-Unis, et de se penser et de s’affirmer sans détour comme puissance.

The Conversation

Cécile Pelaudeix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Groenland, le Danemark et l’UE au défi de l’ordre trumpien : la doctrine Monroe en marche – https://theconversation.com/le-groenland-le-danemark-et-lue-au-defi-de-lordre-trumpien-la-doctrine-monroe-en-marche-272666

Budget 2026 : les conséquences de l’échec de la commission mixte paritaire et du choix de la loi spéciale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Guigue, Professeur de droit public, Université Savoie Mont Blanc

L’échec de la commission mixte paritaire sur le projet de loi de finances pour 2026 place le gouvernement face à un choix délicat. Le premier ministre entend déposer un projet de loi spéciale, comme en décembre 2024, après le renversement du gouvernement de Michel Barnier. Ce choix soulève d’importantes questions de conformité constitutionnelle et de portée juridique. Décryptage.


Après l’échec de la commission mixte paritaire (CMP), vendredi 19 décembre, qui n’est pas parvenue à proposer un texte de compromis, le premier ministre se retrouvait avec trois options : donner le dernier mot à l’Assemblée nationale et tenter de forcer l’adoption par l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, attendre l’expiration du délai de soixante-dix jours pour mettre en œuvre le projet de loi de finances (PLF) par ordonnance, ou déposer un projet de loi spéciale. C’est cette dernière voie qui a été choisie. Pourquoi ? Et est-ce conforme au droit ?

Les trois options qui s’offraient au premier ministre

L’option de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution

Cette option pouvait être écartée assez facilement. D’abord, le premier ministre Sébastien Lecornu l’avait lui-même écartée en début de procédure. Ensuite, c’est une voie très risquée. C’est celle qui a fait chuter le gouvernement de Michel Barnier, le 4 décembre 2024, sur l’adoption du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025. Certes, contrairement à Michel Barnier, Sébastien Lecornu est parvenu à obtenir le vote du PLFSS 2026. Mais, au regard des débats tendus sur le projet de loi de finances, le premier ministre prendrait un très grand risque en recourant à cette procédure. De toute façon, en cas de renversement, il aurait été contraint, en tant que premier ministre démissionnaire, de procéder exactement comme l’a fait Michel Barnier en décembre 2024, c’est-à-dire de déposer un projet de loi spéciale.

L’option d’une mise en œuvre du projet par ordonnance

L’article 47 alinéa 3 de la Constitution prévoit que « si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de soixante-dix jours, les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance ». Le PLF a été déposé à l’Assemblée nationale le 14 octobre 2025. La fin de la période de soixante-dix jours calendaires est le 23 décembre, à minuit. En conséquence, si le Parlement « ne s’est pas prononcé », et seulement dans ce cas (ce qui exclut un rejet du PLF), le gouvernement peut se passer du Parlement complètement. Cela signifie que l’État fonctionnerait en 2026 sur la seule base du projet initial du gouvernement, en retenant éventuellement les amendements votés par les deux assemblées (ce point a prêté à discussion entre spécialistes. A priori, rien n’empêche le gouvernement d’admettre des amendements votés par les deux assemblées).

La possibilité d’une mise en œuvre par ordonnance dépend donc de deux conditions : l’écoulement du délai de soixante-dix jours et l’absence de rejet définitif par l’Assemblée nationale.

Cependant, comme pour l’article 49 alinéa 3, Sébastien Lecornu a annoncé qu’il n’aurait pas recours aux ordonnances. Cette position, qui peut être critiquée dans la mesure où un premier ministre se prive ainsi de pouvoirs que la Constitution lui donne, a une certaine logique, puisque les deux procédures s’apparentent à un passage en force. En effet, dans les deux cas, le PLF est mis en œuvre sans vote formel du Parlement. Dans le premier, il est considéré comme adopté sauf si une motion de censure est votée ; dans le second, le PLF est mis en œuvre par ordonnance sans que le Parlement n’ait pu se prononcer.

Sébastien Lecornu privilégie donc la concertation et l’approbation du Parlement, en excluant tout passage en force. Le vote positif du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) le conforte dans cette direction. Après l’échec de la commission mixte paritaire, le premier ministre choisit donc de déposer un projet de loi spéciale.

L’option de la loi spéciale

Sans l’épisode mouvementé de 2024, cette option paraîtrait extraordinaire puisque deux situations seulement avaient donné lieu à des lois de finances spéciales.

En 1962, après le renversement de son gouvernement, le premier ministre Georges Pompidou avait fait adopter, le 22 décembre 1962, un projet de loi de finances partiel comportant la seule première partie du PLF. Un autre projet de loi de finances spéciale comportant la deuxième partie avait été adopté le 26 janvier 1963.

La deuxième situation s’est produite en 1979. Par une décision du 24 décembre 1979, le Conseil constitutionnel a invalidé le PLF 1980 pourtant adopté par le Parlement. Pris au dépourvu, le gouvernement s’est alors inspiré des textes existants en faisant adopter une loi spéciale, le 27 décembre 1979. Saisi une nouvelle fois, le Conseil constitutionnel avait validé ce choix en constatant que, comme les textes n’avaient pas prévu cette situation, « il appartenait, de toute évidence, au Parlement et au gouvernement, dans la sphère de leurs compétences respectives, de prendre toutes les mesures d’ordre financier nécessaires pour assurer la continuité de la vie nationale ; qu’ils devaient, pour ce faire, s’inspirer des règles prévues, en cas de dépôt tardif du projet de loi de finances, par la Constitution et par l’ordonnance portant loi organique, en ce qui concerne tant les ressources que la répartition des crédits et des autorisations relatifs aux services votés » (décision du 29 décembre 1979).

En 2024, après le renversement du gouvernement Barnier, le président de la République Emmanuel Macron avait annoncé le dépôt d’un projet de loi de finances spéciale. Après un vote à l’unanimité par les députés et les sénateurs, la loi spéciale a été promulguée onze jours avant la fin de l’année (20 décembre 2024).

En décembre 2025, si la situation est comparable, elle présente tout de même quelques différences.

Les conditions sont-elles remplies pour le dépôt d’un projet de loi de finances spéciale ?

L’article 47 de la Constitution et l’article 45 de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) posent chacun une condition pour une loi de finances spéciale. Aucune des deux n’est remplie par Sébastien Lecornu.

La condition de l’absence de dépôt « en temps utile » du PLF

L’article 47 alinéa 4 de la Constitution, qui prévoit la possibilité d’une loi de finances spéciale, pose la condition de l’absence d’un dépôt « en temps utile de la loi de finances pour être promulguée avant le début de l’exercice » (le 1er janvier 2026). Cela renvoie à la situation dans laquelle le PLF a été déposé avec un retard tel que le Parlement n’a pas pu disposer du temps d’examen prévu par la Constitution, c’est-à-dire soixante-dix jours. Or, si Sébastien Lecornu a déposé le PLF en retard, le 14 octobre 2025, le Parlement a bien, théoriquement, disposé de soixante-dix jours calendaires, le délai s’achevant le 23 décembre à minuit. En conséquence, la condition n’est pas remplie pour déposer un projet de loi spéciale
(ce point a été confirmé par le rapporteur de la commission des finances de l’Assemblée nationale dans son rapport sur le projet de loi spécial de 2024).

Qu’à cela ne tienne, le premier ministre le fera quand même, comme Michel Barnier en décembre 2024. Cette petite entorse de la Constitution semble implicitement assumée par le gouvernement. Il faut dire que, pour respecter la lettre du texte, le premier ministre devrait retirer le PLF qui est à l’Assemblée, en redéposer un autre, constater que le dépôt n’a pas été fait en temps utile et déposer un projet de loi spécial. En 2024, Michel Barnier ne le pouvait pas, car étant démissionnaire, il n’en avait pas le pouvoir. En 2025, Sébastien Lecornu en a le pouvoir, mais le temps presse et, surtout, cela revient au même.

La condition d’un dépôt du projet de loi spéciale avant le 19 décembre

L’article 45 de la LOLF prévoit que le projet de loi de finances spéciale doit être déposé avant le 19 décembre. Or, l’échec de la commission mixte paritaire est intervenu le 19 décembre, justement. Pour déposer un projet de loi spéciale, le gouvernement doit d’abord recueillir l’avis du Conseil d’État puis l’arrêter en Conseil des ministres.

Sébastien Lecornu, même en allant très vite, n’est pas en mesure de respecter ce délai. Le dépôt intervient donc avec quelques jours de retard. Est-ce problématique ? La LOLF n’est pas respectée, mais de peu. Ce n’est problématique que si le Conseil constitutionnel est saisi et que s’il applique strictement la règle du 19 décembre. Il y a des raisons pour le premier ministre de ne pas être inquiet. En décembre 2024, le projet de loi spéciale avait été adopté à l’unanimité et le Conseil n’avait pas été saisi.

Même si le Conseil est saisi en 2025, il est fort probable qu’au regard de sa jurisprudence antérieure il considère que le premier ministre a bien tout mis en œuvre pour assurer la continuité de la vie nationale et, par surcroît, avec l’aval du Parlement.

Le contenu de la loi spéciale

En 1979, le gouvernement s’était contenté de prévoir le strict minimum prévu par l’article 47 alinéa 4 de la Constitution, c’est-à-dire la perception des impôts existants. En décembre 2025, le gouvernement s’est montré plus audacieux.

Partant du principe que la Constitution se contente de prévoir ce contenu obligatoire, il a considéré que d’autres dispositions pouvaient être ajoutées. Le Conseil d’État a confirmé cette lecture dans son avis sur le projet de loi spéciale de 2024. La loi spéciale de 2024 comportait quatre articles. Le premier portait sur la perception des impôts existants. Le deuxième prévoyait le prélèvement sur recettes au profit des collectivités territoriales. Le troisième portait autorisation pour le gouvernement d’emprunter. Le quatrième a permis aux organismes de sécurité sociale de percevoir leurs ressources non permanentes.

En 2025, le gouvernement est parvenu à faire adopter le PLFSS. Par conséquent, il n’a pas besoin de prévoir le quatrième article. Comme il n’y a pas de raison qu’il en prévoit d’autres, le projet comportera sans doute les trois premiers articles.

Le Parlement devrait rapidement voter le projet de loi spéciale. Si, comme en 2024, il le fait à l’unanimité, il n’y aura vraisemblablement pas de saisine du Conseil constitutionnel.

Le 1er janvier 2026, le gouvernement fonctionnera avec le minimum, comme début 2025. Il restera alors à faire à adopter par le Parlement un PLF complet. François Bayrou y était parvenu, le 5 février 2025. La voie du compromis choisie par Sébastien Lecornu lui permettra-t-elle de le faire comme ce fut le cas pour le PLFSS ?

The Conversation

Alexandre Guigue est membre de membre de la Société française de finances publiques, association reconnue d’utilité publique réunissant universitaires et praticiens des finances publiques.

ref. Budget 2026 : les conséquences de l’échec de la commission mixte paritaire et du choix de la loi spéciale – https://theconversation.com/budget-2026-les-consequences-de-lechec-de-la-commission-mixte-paritaire-et-du-choix-de-la-loi-speciale-272501

Vous choisissez une carrière ? Dans un marché du travail en constante évolution, écoutez votre voix intérieure

Source: The Conversation – in French – By Kobus Maree, Professor of Educational Psychology, University of Pretoria

Le monde du travail d’aujourd’hui, au 21ᵉ siècle, est beaucoup plus imprévisible que celui du 20ᵉ. Des métiers apparaissent puis disparaissent. Les postes évoluent constamment, et l’automatisation ou les bouleversements numériques sont désormais la norme. Beaucoup de jeunes exerceront un jour des métiers qui n’existent pas encore. Le changement est la nouvelle constante.

Dans ce monde, l’orientation professionnelle se concentre sur la gestion des transitions répétées et le développement de la résilience. Il s’agit de l’employabilité et de la conception d’une vie professionnelle épanouissante, et non de trouver un « emploi à vie ». Elle reconnaît que l’activité économique fait partie d’une réalité sociale plus globale.

Au cœur de cette démarche se trouve la recherche d’un sens à donner à sa vie.

En tant que conseiller d’orientation professionnelle et universitaire, j’ai traversé des décennies d’innovation, de recherche et de pratique en Afrique du Sud et au-delà. J’ai découvert que les travaux du psychologue américain Mark Savickas offrent un moyen utile de comprendre comment les gens construisent une carrière réussie et pleine de sens dans un monde en mutation.

Sa théorie de la construction de carrière propose de ne plus chercher à « assortir » une personne à un environnement “idéal”. Il faut plutôt voir chaque individu comme l’auteur de sa trajectoire. Chacun essaie de créer du sens, de comprendre ses thèmes de vie, et de s’adapter à un monde imprévisible.

En clair, choisir une carrière ne dépend pas seulement de nos compétences ou de nos centres d’intérêt. Cela dépend de la façon dont nous comprenons notre histoire, de nos valeurs, et de notre capacité à faire face aux changements.

Dans mes travaux, j’insiste sur le fait que l’orientation professionnelle doit s’appuyer sur les « histoires » des personnes (la façon dont elles se perçoivent) ainsi que sur leurs « scores » (les données objectives les concernant). C’est pourquoi j’ai développé des outils qui combinent des approches qualitatives et quantitatives pour explorer les intérêts d’une personne.

Je pense également que l’orientation professionnelle doit s’appuyer sur le contexte dans lequel vit chaque personne. Par exemple, en Afrique du Sud, les jeunes sont confrontés à de multiples transitions professionnelles et personnelles, à des opportunités limitées et à des contraintes systémiques, telles qu’un accès inégal et restreint à une éducation et une scolarité de qualité, un manque d’opportunités d’emploi et un soutien insuffisant en matière d’orientation professionnelle. Mon travail dans ce contexte sud-africain met l’accent sur l’autonomie (personnelle), l’adaptabilité (professionnelle), le sens et l’espoir.

Cela va au-delà de la question « quel emploi vous convient le mieux » pour aboutir à un processus plus riche, basé sur le récit de vie. Les personnes racontent leur parcours, repèrent les moments charnières, réfléchissent à leurs valeurs et imaginent les prochains chapitres de leur vie professionnelle. En bref, elles apprennent à s’écouter : leurs souvenirs, leurs rêves, leurs valeurs, leurs identités personnelles et professionnelles en construction. Elles apprennent aussi à construire une histoire qui compte vraiment pour eux-mêmes et pour les autres.

Je pense également que les conseillers d’orientation professionnelle devraient essayer d’aider les gens à gérer leurs déceptions, leur tristesse et leur douleur, et leur donner les moyens de guérir les autres et eux-mêmes.

Conseils pour les personnes en début de carrière

L’adaptabilité est un thème central dans la théorie actuelle de la carrière. Elle comporte quatre dimensions :

  • la préoccupation (à propos de l’avenir)

  • le contrôle (sur votre destin)

  • la curiosité (explorer les possibilités)

  • la confiance (en votre capacité à agir).

Lorsque vous développez ces capacités, vous êtes mieux armé pour gérer les transitions professionnelles, redéfinir votre trajectoire de façon pertinente et réactive, et atteindre un équilibre satisfaisant entre vie professionnelle et vie privée.

J’ai constaté que dans la pratique, il est utile de :

  • réfléchir aux « tournants » majeurs de votre carrière et de vos premiers souvenirs

  • intégrer la connaissance de soi à la compréhension des évolutions d’un secteur, des innovations technologiques et des dynamiques économiques.

  • s’appuyer sur des « récits » (informations subjectives sur vous-même) et des « scores » (données objectives)

  • développer un sens de la mission (ce que le travail signifie pour vous personnellement) et une vision (votre contribution à la société, et pas seulement votre titre professionnel).

Je vous invite à réfléchir profondément à votre histoire, à identifier les moments clés qui vous ont façonné, à clarifier vos valeurs et à décider de la contribution que vous souhaitez apporter. Ensuite, (re)concevez votre cheminement, étape par étape, une transition à la fois.

Si possible, une année sabbatique peut être un bon moment pour mener cette réflexion, acquérir de nouvelles compétences et développer des qualités telles que la capacité d’adaptation.

L’un des meilleurs conseils pour les jeunes diplômés des écoles était le suivant : « Procurez-vous un passeport et parcourez le monde. »

Comment un conseiller peut vous aider

L’un des principes fondamentaux de mon travail: l’orientation professionnelle doit profiter non seulement aux individus, mais aussi aux groupes. Il doit promouvoir les idéaux de justice sociale, de travail décent et une contribution significative de chacun à la société.

Pour moi, le rôle des praticiens n’est pas de conseiller les autres, mais de leur permettre d’écouter leur voix intérieure.

En d’autres termes, dans un monde incertain, le sens de la vie devient une boussole, une étoile polaire. Il donne une direction. En vous aidant à trouver les fils qui relient votre vie et votre parcours professionnel unique, un conseiller vous aide à prendre le contrôle de votre vie professionnelle dans des contextes changeants.

L’orientation professionnelle met également l’accent sur la promotion de la durabilité des sociétés et des environnements essentiels aux moyens de subsistance de chacun.

Aujourd’hui, l’orientation professionnelle est plus nécessaire que jamais. Ce n’est pas un luxe. Ce n’est pas une liste de réponses toutes faites. C’est un soutien pour devenir adaptable, réfléchi, résilient et porteur d’espoir.

The Conversation

Kobus Maree does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Vous choisissez une carrière ? Dans un marché du travail en constante évolution, écoutez votre voix intérieure – https://theconversation.com/vous-choisissez-une-carriere-dans-un-marche-du-travail-en-constante-evolution-ecoutez-votre-voix-interieure-271548

Que sont les xénobots, ces robots biologiques qui bouleversent les frontières entre vivant et machine ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-François Bodart, Professeur des Universités, en Biologie Cellulaire et Biologie du Développement, Université de Lille

Un xénobot (en rouge) en forme de Pac-Man, conçu par IA, en train de se répliquer grâce à des cellules compressées en une sphère (en vert) pour reproduire sa forme. Douglas Blackiston, Sam Kriegman, CC BY-SA

Les xénobots attirent aujourd’hui l’attention. Cette nouvelle catégorie de « robots vivants », fabriqués à partir de cellules d’amphibien et conçus grâce à des algorithmes, est capable de se déplacer, de se réparer et même, dans certaines expériences, de se reproduire en assemblant de nouveaux agrégats cellulaires. Ces entités questionnent la frontière entre machine et organisme. Des études récentes détaillent mieux leur fonctionnement moléculaire et ravivent les débats éthiques sur le contrôle de ces formes de vie programmables.


Les xénobots sont des entités biologiques artificielles entièrement composées de cellules vivantes issues d’embryons de xénope (Xenopus laevis), un amphibien africain. Prélevées sur des embryons de stade précoce, ces cellules sont encore indifférenciées : elles ne se sont pas encore spécialisées pour devenir des cellules de peau ou du foie par exemple. Elles sont cependant déjà « programmées » naturellement pour devenir des cellules qui tapissent les surfaces internes et externes du corps (peau, parois des organes, vaisseaux) ou des cellules contractiles du muscle cardiaque. Les contractions de ces cellules cardiaques agissent comme de minuscules moteurs, générant une propulsion, qui permet aux xénobots de se déplacer dans un milieu aquatique.

Xénobot par microscopie
Un xénobot conçu par IA est fait de cellules de muscle cardiaque, ce qui lui permet de se déplacer.
Douglas Blackiston, Sam Kriegman, CC BY

Pour fabriquer un xénobot, on isole et on assemble manuellement des groupes de cellules, comme des « briques biologiques ». À l’issue de cette phase de microchirurgie et d’organisation tridimensionnelle, les xénobots sont des entités de moins d’un millimètre de morphologies variables selon la fonction recherchée. Ils ne disposent d’aucun système nerveux ni organe sensoriel. Leur comportement est uniquement dicté par leur forme et leur composition cellulaire, toutes deux déterminées lors de leur création via des techniques de bio-ingénierie.

Bien qu’ils soient constitués uniquement de cellules vivantes, on parle de robots biologiques ou biobots, car ils obéissent à des tâches prédéfinies par l’humain : déplacement, coopération en essaim, transport d’objets, voire contrôle et assemblage d’autres xénobots à partir de cellules libres présentes autour d’eux (on parle d’autoréplication). Le terme « robot » prend ici un sens élargi, fondé sur la capacité à accomplir une tâche, en l’occurrence programmée par la forme et non par un logiciel interne.

Des robots biologiques conçus avec de l’IA

Avant de fabriquer un xénobot en laboratoire, des programmes d’intelligence artificielle (IA) sont utilisés pour tester virtuellement et simuler des milliers de formes et d’agencements cellulaires. Des algorithmes calculent quelles combinaisons fonctionneraient le mieux pour atteindre l’objectif fixé par le cahier des charges : par exemple, maximiser la vitesse de déplacement, transporter une charge ou induire de l’autoréplication.

Le lien entre l’intelligence artificielle et les cellules n’existe que lors de l’étape théorique de la conception. L’IA sert exclusivement à prédire et à optimiser la forme la plus adéquate, qui sera ensuite réalisée par microchirurgie et assemblage par des humains. Elle ne fournit aucun processus cognitif embarqué dans le xénobot, qui n’est donc pas contrôlé par une IA et ne possède aucune autonomie décisionnelle, contrairement à d’autres types de robots en développement.

Représentation schématique puis photo de microscopie d’un xénobot
À gauche, le design du xénobot, tel que proposé par un programme d’intelligence artificielle. À droite, l’organisme réel, construit à partir de cellules de peau (en vert) et de muscle cardiaque (en rouge).
Douglas Blackiston, Sam Kriegman, CC BY

Les xénobots ont d’abord été conçus sous forme de sphères, de triangles ou de pyramides, des géométries simples choisies pour être faciles à construire, afin d’étudier de manière contrôlée la manière dont la forme et la disposition des cellules influencent le mouvement.

La forme en croissant, dite Pac-Man, a été identifiée par intelligence artificielle comme la plus performante pour s’autorépliquer. La réplication est cependant limitée à trois ou quatre générations en laboratoire et les xénobots se dégradent après environ dix jours, limitant leurs applications à plus long terme.

Quelles applications pour les xénobots ?

Toutes les applications envisagées demeurent pour l’instant expérimentales. Certaines fonctions (locomotion, agrégation de particules, autoréparation, réplication limitée) ont été démontrées in vitro, ce qui constitue des preuves de concept. En revanche, les usages proposés en médecine ou pour l’environnement restent pour l’instant des hypothèses extrapolées à partir de ces expériences et de modèles informatiques, sans validation chez l’animal.

Dans le domaine environnemental, grâce à leur petite taille, leur forte biodégradabilité et leur capacité à fonctionner en essaim, les xénobots pourraient être utilisés pour concentrer des microparticules ou des polluants en un même endroit, avant une étape de récupération ou de traitement adaptée, les xénobots eux-mêmes se dégradant ensuite sans laisser de trace biologique.

Des versions plus complexes de xénobots pourraient être utilisées comme marqueurs visuels de modifications dans un environnement. Un tel xénobot, exposé à un certain type de polluant, subirait un changement de structure et de couleur. Cette propriété permettrait en quelque sorte de lire ce que le xénobot a rencontré dans son environnement, à l’image d’un capteur lumineux. Cette application n’a cependant pas encore été démontrée expérimentalement.

Cinq constructions schématiques de xénobots accompagnés à chaque fois d’une photographie de l’organisme réel
Le programme d’intelligence artificielle est capable de proposer des centaines de designs possibles, chacun ayant des propriétés spécifiques pour des applications différentes.
Douglas Blackiston, Sam Kriegman, CC BY

Dans le domaine médical, les xénobots pourraient être utilisés, tout comme d’autres microrobots, pour transporter localement des molécules thérapeutiques autour de cellules cibles, en réduisant ainsi la toxicité sur les tissus sains. La possibilité que les xénobots puissent servir à la livraison de molécules, comme des anticancéreux, reste cependant une extrapolation à partir d’expériences in vitro préliminaires sur d’autres microrobots.

Enfin, la recherche fondamentale pourrait bénéficier de l’existence de ces objets. L’organisation cellulaire des xénobots, hors du contexte embryonnaire, offre un modèle pour explorer la plasticité cellulaire ou tissulaire, la coordination cellulaire collective et l’auto-organisation, domaines clés pour comprendre l’évolution d’entités vivantes.

Des propriétés inattendues

Au-delà des tâches programmées, des propriétés remarquables ont été identifiées expérimentalement. Par exemple, des xénobots exposés à des vibrations sonores modifient significativement leur comportement moteur, passant d’une rotation à un déplacement linéaire rapide, une réaction absente chez les embryons de xénope au même stade.

En regroupant des cellules selon des architectures originales, les xénobots obligeraient ces cellules à reprogrammer en partie leur activité génétique : des analyses des gènes activés par ces cellules montrent l’activation de voies de stress, de réparation tissulaire ou de remodelage, qui ne sont pas utilisées de la même façon dans l’embryon intact.

De plus, dans ces expériences, plusieurs xénobots sectionnés se réparent spontanément et retrouvent un mouvement coordonné, ce qui suggère une communication à courte distance entre cellules, probablement via des signaux bioélectriques et chimiques, alors qu’aucun nerf n’est présent. Ces comportements illustrent une forte plasticité cellulaire, dont l’ampleur varie selon la manière dont les tissus ont été assemblés et les conditions de culture employées.

Derrière les promesses, des enjeux éthiques majeurs

Les promesses d’applications médicales ou environnementales ne doivent pas occulter l’ambiguïté de statut de ces entités, ni organismes naturels ni machines traditionnelles. Les xénobots sont des assemblages cellulaires conçus par l’humain appuyé par des systèmes d’intelligence artificielle. Leur déploiement reste, aujourd’hui, de l’ordre de l’hypothèse.

Plusieurs risques sont discutés par les bioéthiciens. Écologique d’abord, en cas d’acquisition par les xénobots d’une capacité de survie ou de réplication inattendue dans l’environnement. Sanitaire ensuite, en cas d’utilisation chez l’humain sans maîtrise complète de leur comportement à long terme. Un risque de détournement enfin, par exemple pour la libération ciblée d’agents toxiques.




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À cela s’ajoutent des enjeux plus symboliques : brouiller davantage la frontière entre vivant et non-vivant pourrait fragiliser certains cadres juridiques de protection du vivant, d’où les appels à un cadre réglementaire international spécifique à ces biorobots. Les promesses d’applications médicales ou dans le domaine de l’environnement ne doivent pas occulter l’ambiguïté de statut de ces entités, qui exigent une réflexion éthique et un cadre réglementaire international.

L’extension de l’utilisation de ces outils biologiques à des cellules humaines ne devra se réaliser que dans un cadre strictement contrôlé et sous supervision d’un comité éthique pluridisciplinaire. Plusieurs travaux dans ce domaine recommandent déjà des évaluations systématiques des risques (écologiques, sanitaires et de détournement), une transparence des protocoles et une implication du public dans les décisions de déploiement.

Il a été proposé de créer des instances spécifiques à cette technologie, chargées de vérifier la biodégradabilité, la limitation de la réplication, la traçabilité des essais et le respect de la dignité du vivant. Dans ce contexte, l’usage éventuel de xénobots ou d’organismes similaires dérivés de cellules humaines devrait s’inscrire dans un cadre réglementaire international inspiré de ces recommandations, avec des garde-fous comparables à ceux mis en place pour les organismes génétiquement modifiés (OGM) ou les thérapies géniques.

The Conversation

Jean-François Bodart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que sont les xénobots, ces robots biologiques qui bouleversent les frontières entre vivant et machine ? – https://theconversation.com/que-sont-les-xenobots-ces-robots-biologiques-qui-bouleversent-les-frontieres-entre-vivant-et-machine-272362

Éditer le génome pour soigner : où en sont les thérapies issues de CRISPR et ses dérivés ?

Source: The Conversation – in French – By Carole Arnold, Docteur en sciences biologiques, Université de Haute-Alsace (UHA)

Ce qui ressemblait hier encore à de la science-fiction est désormais une réalité clinique : l’édition du génome humain avec CRISPR-Cas9 commence à guérir des maladies jusque-là incurables. Mais où en est réellement cette révolution annoncée ? Entre premiers succès cliniques, limites techniques et questions éthiques persistantes, les thérapies issues de CRISPR dessinent un paysage où promesses et prudence sont désormais indissociables.


Nous assistons à une nette montée des espoirs pour des maladies rares, souvent « orphelines ». Par exemple, un nourrisson atteint d’un déficit métabolique rare (une maladie génétique dans laquelle une enzyme ou une voie métabolique essentielle ne fonctionne pas correctement) dû à une mutation sur le gène CPS1, a reçu en 2025 un traitement « sur mesure » utilisant la technique d’édition de base (base editing), avec des résultats biologiques encourageants. Aujourd’hui, l’édition génique n’est plus une hypothèse lointaine, mais donne des résultats concrets et change déjà la vie de certains patients. Pour comprendre ce qui est en train de se jouer, il faut revenir sur les progrès fulgurants de ces dernières années, des premiers essais pionniers aux versions de plus en plus sophistiquées de l’édition génomique.

Développée en 2012 grâce à l’association d’une endonucléase, Cas9, et de petits ARN guides (sgRNA), cette méthode d’édition ciblée du génome a bouleversé la biologie moderne, au point de valoir à ses inventrices le prix Nobel de chimie en 2020. Depuis son invention, le CRISPR-Cas9 classique est largement utilisé dans les laboratoires, dont le nôtre, pour créer des modèles cellulaires de maladies, fabriquer des cellules qui s’illuminent sous certaines conditions ou réagissent à des signaux précis, et explorer le rôle de gènes jusqu’ici mystérieux.

Un premier système extraordinaire mais imparfait

Côté clinique, l’utilisation de CRISPR-Cas9 a ouvert des possibilités thérapeutiques inédites : modifier précisément un gène, l’inactiver ou en corriger une version défectueuse, le tout avec une simplicité et une rapidité jusqu’alors inimaginables. Mais cette puissance s’accompagnait alors de limites importantes : une précision parfois imparfaite, avec des coupures hors-cible difficiles à anticiper (des modifications accidentelles de l’ADN réalisées à des endroits non prévus du génome), une efficacité variable selon les cellules, et l’impossibilité d’effectuer des modifications plus fines sans induire de cassure double brin (une rupture affectant les deux brins d’ADN à un site génomique spécifique) potentiellement délétère.

Ces limites tiennent en grande partie au recours obligatoire aux cassures double brin et à la réparation par homologie (mode de réparation de l’ADN dans lequel la cellule s’aide d’une séquence d’ADN modèle très similaire – ou fournie par le chercheur – pour réparer une cassure double brin), un mécanisme peu fiable et inégal selon les types cellulaires. Mais la véritable rupture est apparue à partir de 2016 avec l’invention des éditeurs de base (base editors), des versions ingénieusement modifiées de CRISPR capables de changer une seule lettre de l’ADN sans provoquer de cassure double brin. Pour la première fois, il devenait possible de réécrire le génome avec une précision quasi chirurgicale, ouvrant la voie à des corrections plus sûres et plus fines que celles permises par Cas9 classique. Cependant, les base editors restaient limités : ils permettaient d’effectuer certaines substitutions de bases, mais étaient incapables de réaliser des insertions ou des modifications plus complexes du génome.

Ces limitations des base editors ont été en partie levées avec l’arrivée de leurs successeurs, les prime editors, en 2019 : ces nouvelles machines moléculaires permettent non seulement de substituer des bases, mais aussi d’insérer ou de supprimer de courtes séquences (jusqu’à plusieurs kilobases), le tout sans provoquer de cassure double brin, offrant ainsi un contrôle beaucoup plus fin sur le génome. Cette technique a été utilisée avec succès pour créer en laboratoire des modèles cellulaires et animaux de maladies génétiques, et des plantes transgéniques. Cependant, en pratique, son efficacité restait trop faible pour des traitements humains, et le résultat dépendait du système de réparation de la cellule, souvent inactif ou aléatoire. Mais en six ans, la technique a gagné en précision et polyvalence, et les études chez l’animal ont confirmé à la fois son efficacité et la réduction des effets hors-cible. Résultat : en 2025, six ans après son invention, le prime editing fait enfin son entrée en clinique, un moment que beaucoup de médecins décrivent comme un véritable tournant pour la médecine.

Des traitements sur le marché

Dès 2019, de premiers essais cliniques avec le système CRISPR-Cas9 classique (le médicament Casgevy) avaient été réalisés sur des patients atteints de β-thalassémie et drépanocytose, deux maladies génétiques de l’hémoglobine, via la correction ex vivo et la réinjection des cellules modifiées au patient. Les premiers résultats étaient prometteurs : certains patients avaient vu leur production de globules rouges anormaux corrigée de manière durable, avec une amélioration significative de leurs symptômes, après une unique injection. Le traitement Casgevy a d’ailleurs été approuvé en Europe en 2024, pour un coût d’environ 2 millions d’euros par patient.

Plus récemment, en 2025 un bébé atteint d’une mutation du gène CPS1 a été guéri grâce à l’édition de base, la version moins invasive et plus sûre de CRISPR-Cas9, mais qui reste limitée aux substitutions ponctuelles et ne permet pas toutes les modifications (pas d’insertion de séquences longues). Mais aujourd’hui, le prime editing lève les deux grands verrous du CRISPR-Cas9 classique – la nécessité de casser l’ADN et la dépendance à des mécanismes de réparation inefficaces – ouvrant la voie à une édition plus sûre, plus précise et applicable à un spectre beaucoup plus large de maladies.

Il n’est plus limité à de simples conversions ponctuelles, mais permet pour la première fois de remplacer ou restaurer un gène complet, de façon précise et contrôlée. L’année 2025 marque le premier succès clinique d’une telle thérapie – une étape historique pour l’édition génomique. En effet, le 19 mai 2025 la société Prime Medicine fondée par David Liu, inventeur du prime editing, a annoncé la première administration humaine de sa thérapie, destinée à un jeune patient atteint de granulomatose chronique, une maladie immunitaire rare liée à une mutation de l’ADN. Les premiers résultats biologiques de ce « CRISPR ultrapuissant » se sont révélés très prometteurs, ouvrant une nouvelle ère pour l’édition génomique. Il faudra toutefois patienter encore quelques mois avant de mesurer réellement le succès du prime editing : les premiers essais cliniques restent très récents et le manque de recul ne permet pas encore d’en tirer des conclusions définitives, notamment en termes de sécurité – l’absence d’effets secondaires – et de stabilité à long terme.

Ces stratégies d’édition du génome s’inscrivent pleinement dans le mouvement de la médecine personnalisée, où chaque traitement est conçu sur mesure pour un patient donné, en fonction de sa mutation spécifique – un véritable médicament « pour lui seul ». Pour la suite, des sociétés annoncent déjà vouloir continuer l’aventure avec des stratégies consistant à administrer directement les traitements dans le corps, sans passer par la modification in vitro de cellules prélevées chez le patient – une procédure complexe et onéreuse.

D’un prototype de laboratoire, on est donc passés en un temps record à une technologie polyvalente, et on entre désormais dans l’ère de la médecine personnalisée même pour des pathologies très rares. Le champ d’application s’élargit : on ne se contente plus des pathologies sanguines – des essais et projets explorent des maladies métaboliques, des infections chroniques (ex. thérapies pour hépatite B) ou des maladies héréditaires rares. De nouvelles avancées viennent constamment enrichir le potentiel de CRISPR, élargissant sans cesse ses possibilités. Tous les types de maladies ne sont pas encore éligibles : les pathologies monogéniques (mutation simple, bien identifiée) sont les plus adaptées. Pour des maladies multifactorielles, complexes, ou dépendant de l’environnement, l’édition reste beaucoup moins directe. De plus, certaines cibles (cellules non accessibles, tissus spécifiques, traitement in vivo) restent techniquement très difficiles. C’est également un défi économique, tant les traitements de médecine personnalisée restent extrêmement coûteux.

The Conversation

Carole Arnold a reçu des financements de l’INSERM, la Région Grand-Est, le FEDER et l’ANR.

ref. Éditer le génome pour soigner : où en sont les thérapies issues de CRISPR et ses dérivés ? – https://theconversation.com/editer-le-genome-pour-soigner-ou-en-sont-les-therapies-issues-de-crispr-et-ses-derives-271034