La crise des vocations enseignantes, un défi récurrent dans l’histoire de l’école ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sébastien-Akira Alix, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les difficultés à recruter des enseignants reviennent régulièrement dans l’actualité. Mais sont-elles si récentes ? Autour de quels enjeux s’articulent-elles ? Publié en février 2026 aux Presses du Septentrion, sous la coordination de Sébastien-Akira Alix, l’ouvrage Crises dans et hors l’école en France. Éclairages socio-historiques (des années 1960 à nos jours) nous aide à replacer dans une perspective historique le sujet, ainsi que d’autres questions comme la « baisse du niveau » des élèves, la dilution de l’autorité, les violences scolaires. Les analyses qui suivent sont extraites de l’introduction de l’ouvrage.


D’une manière générale, les recherches sur l’histoire de l’enseignement en France interdisent de penser que ce qu’on appelle communément dans le débat public « la crise des vocations enseignantes », « la crise d’attractivité des métiers de l’enseignement » ou « la crise du recrutement des enseignants » serait un phénomène d’origine récente et le signe d’un malaise propre au XXIe siècle. À cet égard, dans son ouvrage la Formation des maîtres en France, 1792-1914, l’historien Marcel Grandière a bien mis en lumière les importantes difficultés de recrutement que rencontrent les écoles normales primaires en France à partir de 1887, période pourtant souvent présentée dans le débat public comme un « âge d’or » de l’École sous la IIIe République.

À l’époque, ces écoles normales primaires, en charge de la formation des instituteurs et des institutrices du primaire, connaissent une baisse notable d’admissions alors que de nombreuses places sont disponibles et que les besoins de recrutement demeurent importants. Pour pallier ce manque, « les inspecteurs d’académie puisent largement dans le vivier des brevetés, sans formation ». Cette situation s’inscrit, à l’époque, dans la durée puisqu’en 1911, « une moyenne de 2 500 instituteurs et 3 200 institutrices sont recrutés chaque année, sur lesquels les normaliens ne comptent que pour 1 500, et les normaliennes 1 800. Les moyens manquent pour faire mieux ». Dans ce contexte spécifique, la crise devient, d’après Marcel Grandière, un problème public :

« Car, pour ajouter à la difficulté, les écoles normales souffrent, à partir de 1888, d’une sensible et durable crise des vocations. À partir de 1890 surtout, les revues spécialisées, puis la presse, s’en émeuvent : la crise du recrutement devient un problème public. À la chambre des députés, on parle de “péril primaire” en évoquant la difficulté du recrutement : “Le nombre de candidats à ces écoles normales, qui était inférieur de beaucoup à ce qu’il était antérieurement, s’est à peine relevé, si bien que la sélection n’a pu opérer comme on était en droit de le penser, et qu’on peut craindre que l’avenir ne révèle entre ces dernières promotions et celles qui les ont précédées une différence marquée. […] Il y a là pour l’avenir de nos écoles publiques un danger qui constitue ce qu’on a appelé le péril primaire.” »

À l’époque, cette baisse sensible du nombre de candidats – il y en avait 6 000 en 1882 contre 2 848 en 1888 – s’explique, en partie, par des raisons économiques, la loi du 19 juillet 1889 n’ayant « pas donné aux instituteurs les améliorations de revenus qu’ils attendaient depuis longtemps ».




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D’autres travaux, comme ceux de Frédéric Charles sur les instituteurs entre 1955 et 1984, ont cherché à expliquer, à partir de « l’étude de l’évolution et des transformations du recrutement des normaliens et normaliennes des deux Écoles normales de Paris », la crise de recrutement que connaît l’enseignement primaire français au début des années 1980, en particulier en 1986, année où « l’Éducation nationale n’a pas réussi à recruter tous les instituteurs dont elle avait besoin : sur 5 000 postes, seulement 4 700 furent pourvus ». D’après Frédéric Charles, cette crise est alors liée à la dévalorisation du statut social des enseignants du primaire – ressentie fortement par les jeunes instituteurs – dans le contexte de la démocratisation quantitative du système éducatif, qui fait perdre à l’école primaire sa place centrale. Au cours de ces années, le métier d’instituteur fait, en effet, l’objet d’un processus de dévaluation lié « aux effets des réformes de 1959 qui […] situent désormais l’enseignement primaire comme une simple étape du cursus scolaire » ainsi qu’à la transformation corrélative des « dispositions des candidats, [et de] leurs rapports à l’institution ».

Sous l’effet de l’allongement de la scolarité obligatoire, la valeur distinctive du niveau de diplôme des enseignants est fortement relativisée, contribuant à une perte de prestige du métier : l’instituteur voit désormais « sa fonction se banaliser et sa reconnaissance sociale décroître ». Le métier cesse ainsi progressivement d’être une voie de promotion sociale pour les candidats, en particulier à partir de 1973, date à laquelle le recrutement en école normale ne se fait plus qu’après le baccalauréat. La composition sociale des écoles normales et le rapport que les élèves entretiennent à son égard s’en trouvent modifiés : « Faute d’avoir réussi dans l’entreprise de leurs études supérieures à l’Université, mais surtout d’avoir pu accéder à une grande école ou à l’École normale supérieure », une partie des normaliens « ont été amenés alors, pour éviter un déclassement social, à se rabattre sur la petite École normale d’instituteurs ». L’École normale n’apparaît ainsi pratiquement plus génératrice de mobilité sociale et l’intégration en son sein correspond, pour beaucoup de candidats, à « des stratégies de reclassement ou de lutte contre un déclassement social », sauf pour des jeunes femmes qui ont pu valoriser ces diplômes.

À côté de cette problématique propre aux normaliens, qui constituent 50 % du personnel enseignant primaire de la région parisienne, l’enseignement primaire fait face, dès les années 1950, à une « très grave crise » du recrutement. Pour y pallier, on recrute des « bacheliers sans aucune formation professionnelle » comme auxiliaires.

Selon une enquête d’Ida Berger, menée auprès des personnels enseignants du premier degré en 1957 pour le Centre d’études sociologiques de Paris, cette crise est, pour partie, liée au « malaise socio-professionnel », dont les causes sont liées à des salaires trop faibles ; au « manque de perspectives d’avenir dans la profession » ; à « la perte du prestige social de leur profession » ; ainsi qu’à la vétusté des bâtiments et au trop grand nombre d’élèves par classe. À cet égard, Ida Berger note :

« En face de 45-50 enfants, habitant souvent des taudis, mal nourris et hypernerveux, combien d’instituteurs sont à contrecœur obligés d’abdiquer en tant que pédagogues et de se transformer en “gendarmes” pour maintenir un semblant de discipline dans leur classe ? »

Dans l’enseignement secondaire, l’explosion scolaire, engagée dès les années 1960, conduit également à l’émergence d’une crise aiguë du recrutement entre 1955 et 1965. Avec l’arrivée de nouveaux publics, « la distance subjectivement vécue entre la carrière ambitionnée et la réalité actuellement perçue du professorat » est, pour un certain nombre d’enseignants, symptomatique d’une crise révélatrice d’« une baisse du statut du professorat de l’enseignement secondaire ». Le malaise enseignant devient, d’ailleurs, à cette époque une « catégorie médiatique ».




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Si on peut être tenté de considérer que la création du statut de professeur des écoles en 1989 – qui rapproche le statut des instituteurs d’une partie des enseignants du secondaire, avec lesquels ils sont d’ailleurs formés, dès 1991, dans les Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) –, aurait pu contribuer à clore cet épisode de « crise » pour les enseignants du primaire, il n’en est rien. L’historien Jean-François Condette a, de ce point de vue, bien souligné que « le contexte de création des IUFM est inséparable d’une crise aiguë de recrutement ». En effet, les besoins en recrutement d’enseignants, dans le primaire comme dans le secondaire, demeurent très importants pour affronter la seconde vague de la massification liée à l’objectif de 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Le ministère peine, pendant cette période, à recruter : en 1988, 27 % des postes de certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (capes) et 15 % des postes d’agrégés ne sont pas pourvus, en dépit de la création des concours internes du capes et de l’agrégation. Les besoins en recrutement sont ainsi « estimés à 360 000 entre 1988 et 2000 ».

Dans le contexte des années 1990 et 2000, la question de la « crise du recrutement » et « des vocations » prend, en France, une tournure nouvelle, notamment liée aux transformations de la morphologie enseignante, avec une remise en question de l’accès au métier selon « un modèle d’accomplissement de vocation », dont la période présente est l’héritière. De ce point de vue, les importants travaux du sociologue Pierre Périer ont montré le caractère sectoriel de la « crise du recrutement » et de la « crise d’attractivité du métier d’enseignant » fortement mises en avant dans le débat public au cours des deux dernières décennies.

À partir d’une enquête réalisée en 2015 auprès de 1 103 étudiants de différentes filières de troisième année de licence, Pierre Périer montre que « la problématique d’attractivité des métiers de l’enseignement apparaît à la fois inégale et paradoxale » et que l’affectivité spécifique et le sentiment d’urgence ou de catastrophe véhiculés par les discours sur la crise du recrutement dans le débat public doivent être relativisés :

« Aussi préoccupants soient-ils, ces constats [sur les difficultés de recrutement d’enseignants] confirment le caractère sectoriel et paradoxal de difficultés qui, en réalité, ne sont pas nouvelles. On peut rappeler, en effet, que le nombre de candidats présents pour un poste en 1993 était de 2,6, identique à celui observé en 2015 ou 2016 mais deux fois inférieur à celui du début des années 2000. La comparaison vaut également pour le secondaire avec 2,7 candidats pour un poste en 1993 ou encore 3,7 en 1994 et 3,4 en 2015. Ajoutons que la part des enseignants non titulaires dans le second degré public a déjà été à plusieurs reprises supérieure à ce qu’elle représente aujourd’hui (près de 8 % en 1993 contre moins de 6 % en 2015). »

Et Pierre Périer de souligner que « le manque de candidats aux concours a un caractère académique dans le premier degré et disciplinaire dans le secondaire ». Le sociologue montre également que la « crise de recrutement » masque, en réalité, « une tension en forme de dilemme d’orientation » pour les étudiants qui « met en rapport, d’un côté, un intérêt personnel manifeste pour les fondements et contenus du métier et, de l’autre, des appréhensions et, plus encore, une incertitude sur ce que recouvre le “devenir enseignant”, que ce soit en termes d’accès, de conditions d’exercice ou de carrière ».

The Conversation

Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La crise des vocations enseignantes, un défi récurrent dans l’histoire de l’école ? – https://theconversation.com/la-crise-des-vocations-enseignantes-un-defi-recurrent-dans-lhistoire-de-lecole-276320

Autrefois dissimulés, les « assassinats ciblés » sont devenus des instruments assumés du pouvoir d’État

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kevin Foster, Associate Professor, School of Languages, Literatures, Cultures and Linguistics, Monash University

Frappes de drones, annonces sur les réseaux sociaux, revendications publiques : l’assassinat n’est plus une opération clandestine honteuse mais un message politique. Dans son nouveau livre, l’historien Simon Ball enquête sur la normalisation d’une violence d’État.


En novembre 2012, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont utilisé Twitter – comme on l’appelait alors – pour annoncer qu’elles avaient tué Ahmed al-Jabari, chef des Brigades al-Qassam, la branche militaire du Hamas, à Gaza.

Cette annonce, accompagnée d’un lien vers une vidéo pixellisée de la frappe aérienne visant la voiture d’al-Jabari, marquait le début d’une nouvelle incursion des FDI à Gaza. Comme l’ont noté les historiennes Adi Kuntsman et Rebecca L. Stein dans leur livre Digital Militarism, elle a fait de l’opération « Pilier de défense » d’Israël « la première campagne militaire à avoir été déclarée via Twitter ».

Ce qui frappait également dans cette annonce, c’était la fierté et l’audace avec lesquelles les FDI célébraient ce qu’elles avaient fait. À peine une décennie plus tôt, Israël, comme les États-Unis, le Royaume-Uni et les puissances européennes, aurait éludé les questions sur sa responsabilité dans l’attaque ou nié avec ténacité. Les gouvernements n’assassinaient pas des personnes – c’était le fait de fanatiques politiques et d’extrémistes religieux.

Les choses avaient changé. Et profondément. La même année, le président Barack Obama demanda à John Brennan, son conseiller adjoint à la sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme, de faire une déclaration publique sans ambiguïté sur la politique des États-Unis concernant l’usage de frappes de drones pour cibler des ennemis nommément désignés des États-Unis. Dans un discours au Wilson Center, Brennan déclara :

en totale conformité avec la loi, et afin de prévenir des attaques terroristes contre les États-Unis et de sauver des vies américaines, le gouvernement des États-Unis mène des frappes ciblées contre des terroristes spécifiques d’al-Qaida.

Le fait que les Américains, ainsi qu’un certain nombre de leurs alliés, tuaient – ou tentaient de tuer – leurs ennemis était, observa Brennan, « le secret le moins bien gardé du monde ». Il était temps que la « mascarade » prenne fin, d’appeler les choses par leur nom – ou, plus précisément, d’appeler une mise à mort ciblée un assassinat.

La nouvelle, cette semaine, selon laquelle le dissident russe Alexeï Navalny est mort après avoir prétendument ingéré du poison provenant d’une grenouille sud-américaine alors qu’il était emprisonné dans l’Arctique, rappelle que la Russie possède elle aussi une longue histoire d’assassinats de critiques du régime.

Dans Death to Order : A Modern History of Assassination (non traduit en français), Simon Ball propose une histoire de l’assassinat au cours du dernier siècle environ, fondée sur des recherches minutieuses et d’une lecture particulièrement captivante. Ball est professeur d’histoire et de politique internationales, et ces spécialités structurent l’approche du livre.

En conséquence, son livre s’intéresse moins à l’évolution des armes ou aux changements tactiques nécessaires aux mises à mort ciblées – jusqu’au développement du drone, ceux-ci sont restés en grande partie inchangés pendant plus d’un siècle – qu’à l’assassinat en tant qu’instrument de la politique d’État.

Dans une comparaison particulièrement imagée, Ball affirme que l’étude de l’assassinat « revient à faire glisser une lame de rasoir le long de l’histoire de la politique internationale ». La coupure qui en résulte peut être étroite, mais elle est longue et profonde. Elle révèle « l’exercice réel du pouvoir dans la politique internationale ».

Assauts déterminés

Si nombre des assassinats les plus marquants du siècle dernier – Mahatma Gandhi, John F. Kennedy, Martin Luther King Jr., Robert Kennedy, le Premier ministre suédois Olof Palme – sont évoqués, ils ne constituent pas le cœur de l’ouvrage.

Chacun de ces assassinats a donné lieu à des enquêtes approfondies et souvent prolongées, visant à établir un mobile politique et à identifier la main cachée d’une puissance hostile. Ainsi, l’enquête officielle sur le meurtre de Palme, en février 1986, n’a été close qu’en 2020.

Dans une affaire plus célèbre encore, l’assassinat du président Kennedy à Dallas en novembre 1963, les enquêteurs américains se sont employés avec ténacité à établir une éventuelle implication soviétique, d’abord au sein de la Commission Warren, puis de la Commission spéciale de la Chambre des représentants sur les assassinats, convoquée treize ans après les faits.

Le président John F. Kennedy à Dallas, au Texas, quelques minutes avant son assassinat, le 22 novembre 1963.
Walt Cisco, Dallas Morning News, Public domain, via Wikimedia

Malgré la soif du public et du monde politique pour des révélations de complots dignes de romans d’espionnage, Ball rappelle avec constance qu’aucune preuve n’est venue étayer une telle thèse. Ces assassinats furent le fait d’individus isolés, animés par des vendettas personnelles, des haines intimes ou des troubles psychiques.

Ils ne sont donc pas au cœur de son propos. Les victimes qu’il étudie sont moins des chefs d’État que leurs serviteurs loyaux. Son enquête révèle à quel point proconsuls, diplomates et responsables de la sécurité des grandes puissances étaient exposés aux attaques résolues de leurs adversaires.

Ne pas paraître faible

Pendant près d’un siècle, les partisans de l’émancipation face à la domination étrangère et à l’oppression économique ont fait exploser des bombes, parfois poignardé, mais le plus souvent abattu à bout portant, à l’arme légère, des représentants des puissances occupantes. Des assassinats ciblés ont eu lieu en Inde, en Irlande, en Algérie, en Malaisie, au Vietnam, en Palestine, en Égypte – bref, dans presque toutes les régions du monde passées sous la coupe d’un empire. La violence a même gagné les capitales des puissances coloniales.

L’une des révélations les plus frappantes du livre tient au temps qu’il fallut aux Britanniques surtout – mais aussi aux Français et aux Américains – pour admettre que la menace pesant sur leurs agents en poste à l’étranger, dans des environnements instables, était démesurément élevée. Pendant des décennies, le prestige impérial interdisait à ses représentants toute manifestation visible d’inquiétude pour leur sécurité personnelle. À Londres, bien après la Seconde Guerre mondiale, on estimait encore qu’une attention excessive portée à la sécurité risquait d’entamer la mystique d’autorité de la puissance dominante et de donner le sentiment d’un aveu de faiblesse.

Sur le terrain, les agents ne partageaient pas cet état d’esprit. Des dizaines d’entre eux furent poignardés ou abattus avant de convaincre leurs ministres de revoir leur position et de mettre en place des dispositifs de protection adéquats.

Si ce tournant se fit tant attendre, c’est que, tout en reconnaissant en privé la menace que des oppositions bien organisées faisaient peser sur leur domination, les gouvernements s’astreignaient publiquement à minimiser la portée d’actes de violence politique présentés comme isolés – ainsi que l’ampleur du soutien dont ces mouvements bénéficiaient parmi les populations occupées ou opprimées.

Le règlement de ces questions, plus larges, de légitimité et d’autorité reposait sur un dialogue prolongé entre les administrations coloniales et les élites politiques émergentes dans les territoires occupés. Il exigeait des négociations minutieuses et des compromis douloureux, impossibles à arracher dans la fournaise d’un soulèvement populaire. D’où la nécessité d’entretenir l’illusion du calme.

Le « script libéral » qui a façonné, pendant une grande partie du XXe siècle, la réponse du gouvernement britannique aux assassinats de ses représentants a pris forme sous le gouvernement de H.H. Asquith (1908-1916). Il s’articulait autour de trois principes essentiels :

1) Il existait des preuves d’un complot organisé visant à commettre des assassinats.

2) Très peu de personnes étaient impliquées dans ce complot.

3) Ce complot était dangereux en raison de la violence de ses méthodes, et non parce qu’il constituait la partie émergée d’un mouvement plus large.

En soutenant que ces meurtres étaient le fait d’un petit nombre de fanatiques – et non l’expression d’une opposition vaste et structurée –, les autorités pouvaient circonscrire, voire étouffer, l’agitation politique. Dans le même temps, les négociations se poursuivaient lentement, à huis clos.

« Assassins d’honneur » et activités clandestines

L’assassinat n’a eu aucune influence significative sur le cours, la conduite ou l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la guerre a profondément transformé l’assassinat en tant qu’outil d’État.

L’action des deux Tchèques qui tuèrent le général nazi Reinhard Heydrich, les multiples tentatives avortées d’assassinat contre Hitler, ou encore le geste de l’aristocrate irlandaise, troublée ou animée de principes inébranlables, Violet Gibson, qui, en avril 1926, tira sur Mussolini au « museau » (« In the snout », selon la formule inimitable de la chanteuse folk Lisa O’Neill) sans parvenir à le tuer, ont offert de nombreux exemples – plus souvent morts que vivants – de ce que l’on a appelé « l’assassin d’honneur ».

Benito Mussolini en 1926, peu après la tentative d’assassinat de Violet Gibson.
Public domain, via Wikimedia

Pour ceux attachés à la démocratie libérale, il n’y avait qu’un pas entre la figure du tueur agissant par principe et l’idée que des puissances démocratiques fortes devaient elles aussi se doter de la capacité de procéder à des éliminations ciblées. Il s’agissait de prévenir la montée de l’intolérance en supprimant ses porte-voix, de combattre le feu par le feu.

Dans les années 1950 et 1960, certains gouvernements démocratiques, au premier rang desquels la France et les États-Unis, ont supervisé – ou laissé faire – des assassinats politiques de représailles contre leurs ennemis. Cette pratique a fini par être admise au point que les conflits militaires de grande ampleur en Algérie et au Vietnam ont été menés, pour une part non négligeable, à travers des programmes d’assassinats conduits à l’échelle industrielle.

Les questions d’autorité et de protocole devinrent centrales. Au début des années 1960, la branche spécialisée de la CIA chargée des « opérations exécutives » s’employait à déstabiliser des régimes en Amérique centrale, en organisant et en armant des insurrections, et en appuyant des opérations d’assassinat. D’autres services de l’agence rédigeaient les textes nécessaires – un véritable manuel d’assassinat à l’usage de l’homme de terrain – et définissaient la doctrine encadrant ces activités clandestines. En somme, il s’agissait de décider qui était habilité à autoriser un assassinat.

À mesure que cette responsabilité remontait progressivement jusqu’au bureau du président, l’assassinat s’imposa comme un instrument explosif de l’art de gouverner – un outil susceptible de faire voler en éclats la façade du gouvernement en place et de mettre en cause son discours sur la défense des principes démocratiques.

Assassinats ciblés

Au fil des années 1970 et jusque dans les années 1980, les troubles en Irlande du Nord se sont progressivement étendus au territoire britannique. À mesure que le conflit gagnait le continent, les efforts du gouvernement pour maintenir le scénario « asquithien » se sont effondrés. L’idée implicite selon laquelle un certain niveau d’assassinats constituait le prix à payer pour exercer le pouvoir dans une société libérale, ouverte et démocratique n’était plus tenable.

À mesure que les attaques de l’IRA contre l’élite politique britannique devenaient plus sophistiquées, plus ciblées et plus meurtrières, un tournant décisif s’est opéré dans les cercles dirigeants en matière de sécurité. En 1982, la « Protection » est devenue un commandement permanent au sein de la Metropolitan Police, la police de Londres.

Alors que des débouchés lucratifs s’ouvraient pour d’anciens membres des forces spéciales dans les nouvelles industries de la sécurité, les chercheurs américains en matière de défense continuaient d’affiner les capacités permettant de frapper des ennemis avec une précision accrue, à des distances toujours plus grandes.

Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Alors que d’anciens membres des forces spéciales trouvaient des débouchés très rémunérateurs dans les nouvelles entreprises privées de sécurité, les chercheurs américains travaillant pour la défense perfectionnaient, eux, des technologies permettant de viser leurs ennemis avec une précision croissante, à des distances toujours plus grandes.

Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

En 2007, l’armée américaine disposait de 24 drones dédiés aux opérations d’élimination ciblée. Deux ans plus tard, ce chiffre atteignait 180 appareils, dotés d’une capacité d’emport quinze fois supérieure à celle des modèles précédents. En 2025, le département américain de la Défense – récemment rebaptisé « département de la Guerre » – comptait plus de 11 000 aéronefs sans pilote dans son arsenal. Tous ne sont pas destinés à des missions d’élimination, certes. Mais les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes.

Autrefois arme privilégiée des combattants de la liberté, des mouvements d’indépendance et de leurs branches insurrectionnelles, l’assassinat est devenu aujourd’hui un instrument assumé de l’État et une composante à part entière de l’arsenal de ses forces armées.

Death to Order regorge d’épisodes saisissants et d’anecdotes frappantes – notamment celle d’une jeune Elizabeth II s’étonnant que personne n’ait glissé quelque chose dans le café du turbulent dirigeant nationaliste égyptien, le général Gamal Abdel Nasser.

Mais l’apport le plus marquant de l’ouvrage de Ball tient sans doute à la manière dont il retrace avec précision la sortie progressive de l’assassinat des coulisses du secret gouvernemental et militaire pour son exposition en pleine lumière, au cœur de la communication et de la propagande.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 – et plus encore au cours de la dernière décennie – la mise en scène de l’assassinat comme symbole concentré de la puissance étatique et de sa volonté implacable est devenue un puissant instrument de dissuasion contre toute opposition active, ainsi qu’un levier majeur de guerre informationnelle.

Doté d’un pouvoir de surveillance quasi divin, de son œil omniscient dans le ciel, le drone sait ce que vous avez fait et où vous vous trouvez. Nul n’échappe à sa vengeance. Les ides de mars sont là.

The Conversation

Kevin Foster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Autrefois dissimulés, les « assassinats ciblés » sont devenus des instruments assumés du pouvoir d’État – https://theconversation.com/autrefois-dissimules-les-assassinats-cibles-sont-devenus-des-instruments-assumes-du-pouvoir-detat-276207

Comment les Caisses de dépôt peuvent transformer l’épargne africaine en moteur du développement

Source: The Conversation – in French – By Florian Léon, Chargé de recherche, Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI); Chercheur associé au CERDI (UMR UCA-CNRS-IRD), Université Clermont Auvergne (UCA)

Alors que l’Afrique dispose d’une épargne privée abondante mais largement informelle, son rôle dans le financement du développement reste limité. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Florian Léon, auteur d’un récent rapport sur le sujet, explique comment les Caisses de dépôt peuvent capter et orienter ces ressources vers l’investissement productif, en complément des banques de développement. Il détaille les obstacles institutionnels, les réformes nécessaires et les pistes pour mobiliser l’épargne locale et celle de la diaspora.


Quel est le principal obstacle à la mobilisation de l’épargne privée pour financer le développement en Afrique ?

Il convient en premier lieu de distinguer, d’un côté, la question de la mobilisation de l’épargne privée et, de l’autre, son allocation vers le financement du développement. Les économies africaines ont un potentiel exploitable sur ces deux aspects.

D’une part, l’Afrique ne manque pas d’épargne. Les données de la Banque mondiale soulignent que la propension à épargner des ménages est plus ou moins la même en Afrique qu’ailleurs. En revanche, une part réduite de cette épargne est formalisée en Afrique. Les ménages ont tendance sur le continent à privilégier des supports d’épargne plus informels comme la thésaurisation.

Les raisons profondes de cette situation sont multiples, allant du coût pour épargner dans le systèmes bancaires (ouverture de compte) à un manque de confiance dans les banques. La conséquence est que cette épargne échappe au système financier et ne peut donc pas être utilisée pour financer les économies africaines.

D’autre part, l’épargne privée qui circule dans le système bancaire est peu utilisée pour le financement en Afrique. Les banques commerciales africaines sont souvent réticentes à accorder des prêts à de nouveaux clients. Cette situation peut s’expliquer par des facteurs multiples qui font que les intermédiaires financiers africains considèrent que prêter n’est pas rentable et/ou trop risqué.

Le défi est donc double pour l’Afrique : mobiliser davantage l’épargne et faire que le système financier utilise au mieux les ressources dont il dispose. Notre rapport met en évidence que si l’Afrique rattrapait son retard sur ces deux dimensions par rapport à la moyenne des pays en développement, il serait possible d’accroître les financements de 10 % du PIB par an.

En quoi les Caisses de dépôt se distinguent-elles des banques de développement dans l’investissement de long terme ?

Les banques (nationales) de développement et les Caisses de dépôt partagent une mission commune : financer le développement en acceptant de soutenir des projets de long terme structurants pour le pays.

Leurs différences tiennent à leur mode de fonctionnement. Les banques de développement empruntent à des taux réduits, sur les marchés ou à travers des emprunts auprès d’autres banques de développement (Banque mondiale, Banque africaine de développement), pour prêter à des conditions plus favorables que celles offertes par le marché (en termes de taux, durée ou montant).

Les Caisses de dépôt collectent des ressources privées de tiers (consignations, dépôts dont elles ont le monopole de la collecte voire centralisation d’une partie de l’épargne réglementée) et vont utiliser une partie de ces fonds pour investir dans des entreprises nationales à travers des prises de participation. Quelques Caisses de dépôt, notamment les plus importantes (France, Italie, Maroc), font également des prêts.

Autrement dit, les Caisses de dépôt permettent de capter une partie de l’épargne privée intérieure pour l’orienter vers des projets de développement, alors que les banques de développement ont surtout recours à des fonds empruntés, souvent extérieurs. Ces deux institutions en mobilisant des ressources et des outils de financement différents sont complémentaires. Il convient de noter que dans certains pays, les Caisses de dépôt font aussi office de banque nationale comme en France, en Italie, mais aussi en Mauritanie.

Quelles réformes prioritaires pourraient renforcer leur impact sur les économies nationales africaines ?

Les Caisses de dépôt africaines font face à une difficulté pour mobiliser les ressources qui leur sont dévolues comme les dépôts des professions juridiques ou les liquidités des systèmes de retraite. Ce manque de ressources pénalise leur capacité à devenir des acteurs du financement de l’économie. Pour remédier à ce problème, nous avons recommandé des actions à trois niveaux dans notre rapport.

Premièrement, il est primordial que les Caisses de dépôt puisse construire une relation de confiance avec les parties prenantes (État, dépositaires, institutions financières).

Cela implique d’avoir des bases légales solides et une gouvernance irréprochable. Il est aussi central que les Caisses soient plus transparentes afin de prouver que les fonds à leur disposition sont sécurisés et bien utilisés.

Deuxièmement, les Caisses doivent élargir la gamme de leurs ressources. L’action prioritaire consiste à s’assurer qu’elles disposent de manière effective des fonds dont l’État leur a légalement confiés la charge (ce qui n’est pas toujours le cas). Cette étape implique d’avoir une discussion franche avec les déposants et dépositaires de ces ressources et de bénéficier du soutien de l’État. Ensuite, les Caisses peuvent diversifier leurs ressources, notamment en développant des outils d’épargne réglementée.

Enfin, une fois que les Caisses de dépôt auront suffisamment de ressources, elles pourront agir comme un acteur du financement du développement. Néanmoins, il est important que les Caisses de dépôt comblent les lacunes actuelles plutôt qu’elles n’interviennent sur des créneaux déjà financés par les autres intermédiaires financiers. De plus, elles peuvent être un soutien au développement des systèmes financiers locaux en aidant au déploiement de certains segments (comme le « private equity » ou capital-investissement).

Comment mieux capter l’épargne informelle et celle de la diaspora pour financer le développement ?

Il n’y a pas de solution miracle pour mieux capter l’épargne informelle mais quelques enseignements peuvent être tirés des expériences passées. Les pays européens au XIXème siècle ont créé des solutions innovantes pour offrir des produits d’épargne aux « populations laborieuses ». A travers la possibilité d’avoir des supports d’épargne liquide, sûrs (garantis par l’Etat) et rémunérateurs, l’inclusion financière s’est fortement accrue.

Ces caractéristiques expliquent encore le succès de produits comme les livrets A en France ou les bonds postaux en Italie.

Les pays africains peuvent s’inspirer de ces expériences. Les modalités pratiques de mise en œuvre doivent être adaptées au contexte local, notamment pour cibler les personnes éloignées des centres urbains (par exemple, avec des solutions digitales ou des réseaux de monnaie mobile). Néanmoins, si de tels produits existaient et étaient accessibles, il est probable qu’ils seraient une marche importante pour formaliser davantage l’épargne.

La question de la mobilisation des fonds de la diaspora est un peu différente. Même si les sommes en jeu ne sont pas négligeables (l’épargne de la diaspora africaine représenterait près de 35 milliards de dollars selon une estimation récente) et qu’une partie de la diaspora est prête à investir dans son pays d’origine, mobiliser cette épargne est plus complexe pour diverses raisons. La diaspora peut être éclatée dans de nombreux pays et il faudra offrir une solution pour chacune en lien avec les exigences et l’offre existante dans le pays d’accueil.

Ensuite, il se pose des questions additionnelles comme la variation des taux de change dans la mesure où la diaspora utilise la devise de son pays d’accueil (par exemple, en dollars) mais son épargne se fera dans la devise du pays d’origine. Les sommes épargnées peuvent donc fondre en raison d’une dévalorisation de la devise du pays dans lequel les fonds sont épargnés.

Enfin, tous les membres de la diaspora n’attendent pas nécessairement le même type de produits, ce qui oblige à bien calibrer l’offre en fonction des besoins. Des projets existent pour mobiliser cette épargne, à l’image de DiasDev d’Expertise France pour accompagner plusieurs Caisses de dépôt africaines dans cet objectif. Néanmoins, le chemin est sans doute encore long pour en faire un des leviers du financement du développement.

The Conversation

Florian Léon works for the FERDI that receives funding from the Caisse des dépôts et consignations (France) to publish a report dedicated on the Caisse de dépôt model.

– ref. Comment les Caisses de dépôt peuvent transformer l’épargne africaine en moteur du développement – https://theconversation.com/comment-les-caisses-de-depot-peuvent-transformer-lepargne-africaine-en-moteur-du-developpement-275863

Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Dimanche, Professor and former Director (2015-2025), Ted Rogers School of Hospitality and Tourism Management, Toronto Metropolitan University

« La montagne n’est ni juste, ni injuste. Elle est dangereuse », disait le grand alpiniste italien, Reinhold Messner. Cette année encore, la montagne lui donne raison. Les conditions climatiques ont favorisé des avalanches meurtrières, notamment à Lake Tahoe, en Californie, mais aussi dans les Alpes.


Selon les chiffres du Système national d’Observation de la Sécurité en Montagne (SNOSM), les décès par accident sur les domaines skiables en France s’élevaient entre 8 et 14 par an, selon les années.

Cette année, en février, nous avons déjà largement dépassé ces moyennes. Malgré les progrès réalisés pour prévenir les avalanches – dont la gestion est depuis 2018 inscrite par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité – elles continuent de faire des victimes.

La situation, particulièrement dramatique cette année, s’explique par la structure instable du manteau neigeux, mais aussi par une mauvaise compréhension des risques perçus par certains skieurs et surfeurs, qui, souvent, déclenchent eux-mêmes les avalanches.




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La fascination du hors-piste : liberté, poudreuse et adrénaline

Chaque hiver, des skieurs se lancent hors des pistes balisées, parfois au péril de leur vie. Ces personnes ne sont pas toutes inconscientes ou débutantes dans cette pratique : certaines sont expérimentées, bien équipées de matériel de survie (détecteur de victime d’avalanche ou DVA, pelle, et sonde), et connaissent les dangers. Pourtant, elles décident malgré tout de s’aventurer hors-piste.

Alors, pourquoi skier hors-piste malgré les dangers et les recommandations des professionnels ? Le ski hors-piste fascine, que ce soit en station ou en ski de randonnée bien au-delà des pistes. En effet, il représente le plaisir, la liberté, et l’aventure, dans des sites d’une grande beauté. La poudreuse, aussi appelée pow ou peuf, est dans les rêves de tous les amateurs de glisse : elle offre des sensations rares, exaltantes et recherchées. Elle procure un plaisir intense pour qui sait la maîtriser… et elle peut rendre accro.

Mais le risque est invariablement présent en montagne. On définit souvent le risque par deux critères : (1) la probabilité que quelque chose de néfaste se produise, et (2) la gravité des conséquences. On peut évaluer ces critères rationnellement, avec de l’information fournie par sa propre expérience, ou par les bulletins d’estimation du risque d’avalanche (BERA). Mais la compréhension des risques n’est pas simple.

Pourquoi prenons-nous des risques en montagne ?

Lorsqu’une couche de neige fraîche recouvre les pentes, elle agit comme les sirènes d’Homère, ensorcelant le skieur et l’attirant vers une zone dangereuse et parfois fatale. Mais pourquoi prendre des risques qui peuvent être funestes ? Les chercheurs en psychologie, en sociologie et en neurosciences ont tenté de répondre à cette question et plusieurs théories permettent de comprendre ce comportement.

L’envie de sensations fortes. La première explication vient de la psychologie de la personnalité. Certains ont un besoin plus fort que d’autres de vivre des expériences intenses. On appelle cela la recherche de sensations fortes (ou sensation seeking en anglais). Cette quête de sensations fortes mène à la prise de risque. On peut bien sûr associer à cela la recherche de plaisir dans l’activité.

L’illusion de la maîtrise. Les skieurs expérimentés développent souvent une illusion de maîtrise : ils connaissent le terrain, ils ont déjà skié en poudreuse, et ils ont confiance dans leur matériel, le trio indispensable de secours. Or, les avalanches sont des phénomènes complexes où même une faible erreur d’appréciation peut être fatale. Le danger est d’autant plus grand que la confiance est élevée. De plus, se munir d’un DVA, d’une pelle et d’une sonde (et éventuellement d’un sac à dos airbag) n’empêche pas l’avalanche de se produire. Elle surprend même les guides et moniteurs de ski.

L’influence des réseaux sociaux et de la culture du freeride. Le rôle des réseaux sociaux est devenu important dans la popularisation du hors-piste. Des vidéos montrant des descentes spectaculaires dans de la neige fraîche attirent de nombreux amateurs vers des zones non sécurisées et parfois dangereuses. D’après un article américain, les messages et vidéos incitent des personnes sans expérience à suivre des itinéraires dangereux, entraînant une augmentation des interventions de secours.

Les contenus générés par les utilisateurs peuvent créer une perception biaisée des risques : les vidéos et photos spectaculaires et les commentaires de skieurs suggèrent que l’aventure hors-piste est accessible à tous, sans insister suffisamment sur la nécessité d’une formation adéquate, d’un équipement adapté, et d’une connaissance avancée des conditions nivologiques locales.

Sous-estimation du danger et heuristiques cognitives (raccourcis mentaux). Les chercheurs qui étudient le comportement des victimes d’accidents d’avalanche soulignent des biais psychologiques dans la prise de décision. Par exemple, la familiarité avec une pente ou un accès facile peut amener un skieur à sous-estimer le danger d’un itinéraire simplement parce qu’il a déjà skié au même endroit sans incident ou parce qu’il y a déjà des traces de descente. Cette tendance à atténuer la perception du risque, même lorsque les conditions d’enneigement ou météorologiques changent, explique souvent pourquoi certains skieurs s’aventurent hors-piste sans évaluer correctement le danger.

Dynamiques sociales et culturelles. Les dynamiques de groupe jouent aussi un rôle clé. La pression des pairs et le désir de ne pas être perçu comme peureux jouent souvent dans la prise de risque. Ainsi, des décisions dangereuses peuvent être prises collectivement, mais sans réel débat. Aussi, montrer ses compétences à descendre une belle pente de neige engendre de la reconnaissance parmi ses pairs et incite à la prise de risque.

Cerveau et dopamine. Les neurosciences montrent que l’attrait du risque a aussi une explication biologique. Le cerveau est programmé pour rechercher la récompense, et quand on prend un risque sans conséquences néfastes, le cerveau libère de la dopamine, ce qui procure un intense plaisir, et peut expliquer l’exposition au danger. Ainsi, le freerider devient accro à cette émotion et recommence pour retrouver ce plaisir, en laissant au second plan une analyse rationnelle du risque et de ses répercussions.




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Mieux comprendre pour mieux prévenir

Les skieurs ne sont pas tous inconscients. Leurs choix s’expliquent par un ensemble de facteurs psychologiques, sociaux, et biologiques. Mais leurs actions mènent parfois à des tragédies. Comprendre ces mécanismes ne sert pas à juger, mais à mieux prévenir.

Mieux informer sur les risques, adapter les campagnes de sensibilisation, exiger le port d’un équipement de sécurité et ouvrir le débat sur la gratuité des secours en montagne constituent des pistes possibles. Plutôt qu’interdire l’accès à cet espace de liberté qu’est la montagne, il s’agit sans doute de renforcer une culture du renoncement et de la responsabilité.

La Conversation Canada

Frédéric Dimanche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Avalanches meurtrières : pourquoi les skieurs sous-estiment les risques, malgré les avertissements – https://theconversation.com/avalanches-meurtrieres-pourquoi-les-skieurs-sous-estiment-les-risques-malgre-les-avertissements-274785

Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ?

Source: The Conversation – in French – By Valérie Chansigaud, Historienne des sciences et de l’environnement, chercheuse associée au laboratoire Sphère (Paris Cité – CNRS), Université Paris Cité

Un bouledogue français, un cavalier King Charles Spaniel, un chat sans poil sphynx, un teckel à poil ras. Greggabet photographie caudry / Cavalier King Charles Spaniels / Dmitry Makeev / Dalila Dalprat Sousa Santos , CC BY

Afin de limiter la souffrance animale, la Commission européenne tâche de poser des limites à la sélection génétique des races de chiens et chats aux traits extrêmes. Si cette avancée demeure inédite, elle réagit à un phénomène tout sauf nouveau : l’obsession de l’homme pour l’apparence des animaux domestiques.


La Conseil et le Parlement européen ont récemment adopté une accord provisoire visant à encadrer plus strictement l’élevage des chiens et des chats, en interdisant notamment la reproduction et la mise en avant d’animaux présentant des « formes extrêmes ».

Sont particulièrement concernées certaines morphologies associées à des troubles graves et durables, comme les chiens au museau écrasé, chez lesquels les difficultés respiratoires, l’intolérance à l’effort ou les problèmes locomoteurs sont désormais bien documentés.

Cette évolution réglementaire répond à des alertes répétées du monde vétérinaire et à une sensibilité croissante de l’opinion publique à la souffrance animale. Elle s’inscrit également dans une longue histoire de la place démesurée accordée par les sociétés humaines à l’apparence des animaux domestiques et à leur volonté de la façonner.

Sélectionner l’apparence : une pratique ancienne aux usages multiples

Il est impossible de dater précisément le moment où les humains auraient commencé à sélectionner des animaux sur des critères esthétiques. Bien avant l’existence des « races » au sens moderne (un phénomène qui émerge au XIXe siècle), des animaux étaient déjà choisis en fonction de leur sexe, de leur âge, de leur couleur ou de leur conformation. Dans de nombreuses sociétés anciennes, les animaux destinés au sacrifice devaient ainsi répondre à des critères précis d’apparence et d’intégrité corporelle : dans les cultes grecs et romains, seuls des animaux « sans défaut » étaient admis devant les divinités ; en Chine, sous la dynastie Zhou, les sacrifices royaux exigeaient également des bêtes jugées parfaites, tant extérieurement qu’intérieurement.

Autrement dit, la sélection sur l’apparence est probablement aussi ancienne que la domestication elle-même. Elle n’était jamais isolée : elle s’entremêlait à des critères religieux, sociaux, économiques ou politiques, par exemple lorsque le pouvoir politique affirme sa puissance en imposant des animaux sacrificiels répondant à des normes précises.

Ce qui change à l’époque contemporaine, c’est que l’apparence peut devenir, dans certains cas, le critère central, voire exclusif, de la création des races. Posséder un chien de race peut ainsi marquer un rang, une appartenance sociale ou un certain rapport au monde, comme d’autres animaux ont pu, à différentes époques, signaler le prestige ou le pouvoir de leur propriétaire, à commencer par le cheval, mais aussi certains chiens de chasse.

Une préoccupation tardive pour la santé et le bien-être

Les races modernes émergent au XIXe siècle, dans un contexte marqué par le goût pour la classification, la hiérarchisation et la distinction sociale fondée sur la notion de race. Cette passion pour les lignées « pures » n’est pas sans lien avec les cadres intellectuels qui, à la même époque, voient se développer les théories raciales appliquées aux humains.

Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898
Photographies de l’exposition canine, au jardin des Tuileries en mai 1898.
Jules Beau/Gallica BNF, Fourni par l’auteur

Pendant longtemps, les effets de la sélection ont été évalués presque exclusivement à l’aune de la productivité, de l’efficacité ou de la conformité à un standard. La souffrance animale était connue, mais largement tolérée, considérée comme secondaire, voire inévitable. Les pratiques vétérinaires elles-mêmes en témoignent : pendant une longue période, des interventions lourdes ont été pratiquées sans anesthésie, comme la stérilisation des chiennes.

D’autres gestes, aujourd’hui reconnus comme inutiles et douloureux, étaient également courants : on sectionnait par exemple le frein de la langue chez les chiens, dans l’idée erronée de prévenir la rage.

Ces pratiques témoignent d’un rapport au corps animal dans lequel la souffrance était largement ignorée, par indifférence plus que par méconnaissance.

Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle que la douleur chronique, la qualité de vie ou la santé à long terme des animaux commencent à être pensées comme des problèmes en tant que tels. Les inquiétudes actuelles concernant les chiens aux morphologies extrêmes – difficultés respiratoires, troubles locomoteurs, intolérance à l’effort – s’inscrivent pleinement dans cette histoire récente de la sensibilité au bien-être animal.

Des chats qui ont longtemps échappé à cette logique

La récente réglementation européenne semble concerner plus directement les chiens que les chats, et cette impression correspond à une réalité historique, biologique et sociologique. En France comme dans de nombreux pays européens, les chiens de race sont proportionnellement plus nombreux que les chats de race. Cette différence s’explique en grande partie par l’histoire de l’élevage.

L’intérêt pour les races de chiens est ancien et structurant. La sélection de types morphologiques spécifiques devient l’un des moteurs centraux de l’élevage canin au XIXe siècle, en systématisant et en normant des pratiques bien plus anciennes de différenciation fonctionnelle. Dès l’Antiquité, certains chiens sont ainsi recherchés pour des usages guerriers ou de combat, en fonction de leur taille, de leur puissance ou de leur agressivité.

Ce type de sélection n’est d’ailleurs pas propre aux chiens : chez les gallinacés, des individus ont été privilégiés très tôt pour des usages non alimentaires, notamment pour le combat de coqs ou comme animaux d’ornement, bien avant que ne s’impose une sélection orientée vers la production de chair ou d’œufs.

À l’inverse, les chats ont longtemps échappé à cette logique. Les premiers concours félins du XIXe siècle récompensaient des individus – souvent des chats de gouttière – et non des représentants de races qui n’étaient pas encore standardisées. Le chat est resté plus longtemps un animal ordinaire, moins soumis aux impératifs de sélection morphologique.

Exposition féline à la salle Wagram en 1934
Exposition féline à la salle Wagram en 1934.
Gallica/BNF

Quels chiens demain ?

Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains
Populaires sur les réseaux sociaux, les Pomskys sont issus de croisements entre des Huskys sibériens et de spitz-nains.
GJH-hoond, CC BY

Les croisements récents, comme le pomsky (issu de croisement entre le husky sibérien et le spitz-nain), témoignent aujourd’hui d’une forte demande pour des animaux perçus comme originaux et attendrissants, mais sont surtout emblématiques d’un effet de mode.

Le choix de ces chiens relève moins d’une réflexion sur leurs besoins ou leur santé que d’une logique de distinction : on choisit un chien comme on choisirait une paire de chaussures, parce qu’il flatte l’ego de son propriétaire et signale une position sociale. Dénoncées depuis longtemps par les vétérinaires, qui constatent au quotidien les conséquences de la sélection de morphologies extrêmes, ces pratiques pourraient être freinées par la nouvelle réglementation européenne, en rappelant clairement que tout croisement n’est pas acceptable dès lors qu’il compromet la santé ou le bien-être des animaux concernés.

Prédire à quoi ressembleront les chiens du futur reste toutefois hasardeux. L’histoire montre que les avancées en matière de protection animale ne sont ni linéaires ni irréversibles. L’émergence d’idéologies brutales ou violentes pourrait très bien conduire à un recul de la prise en compte de la souffrance animale. L’interdiction des formes extrêmes révèle ainsi une tension ancienne entre la vanité des désirs humains parfois cruels et la nécessité d’établir des règles morales pour en limiter les effets – un débat aussi vieux que la philosophie elle-même.

Cette réflexion trouve un écho particulier dans certaines initiatives muséales récentes. L’exposition Domestique-moi si tu peux, présentée au Muséum de Toulouse, propose ainsi de revisiter l’histoire longue de la domestication en montrant qu’il ne s’agit pas d’un phénomène « naturel » et qu’elle est façonnée par des choix humains parfois irrationnels. Elle met surtout en évidence la place centrale de la domestication dans la construction des cultures humaines, la sélection artificielle ayant pour objectif principal de rendre des organismes vivants – animaux comme végétaux – compatibles avec les modes de vie et les besoins humains.


L’exposition Domestique-moi si tu peux retrace l’histoire des domestications animales et végétales, leur histoire et leurs conséquences sur la biodiversité. On peut la visiter jusqu’au 5 juillet 2026 au Muséum de Toulouse. L’historienne Valérie Chansigaud en a été la commissaire scientifique.


The Conversation

Valérie Chansigaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Chiens de race : l’esthétique peut-elle justifier la souffrance ? – https://theconversation.com/chiens-de-race-lesthetique-peut-elle-justifier-la-souffrance-275835

Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ?

Source: The Conversation – in French – By Pascale Biron, Professeure titulaire, Département de géographie, urbanisme et environnement, Concordia University

Les barrages de castors sont souvent perçus comme une menace pour les biens humains, notamment lors de crues exceptionnelles. Pourtant, les analyses scientifiques montrent que leur impact réel sur les inondations en aval est beaucoup moins important que ne le suggèrent certaines décisions judiciaires.


Les castors (Castor canadensis) sont reconnus comme des ingénieurs clés de l’écosystème, leurs barrages influençant l’hydrologie et la géomorphologie des cours d’eau.

Il existe un consensus scientifique sur l’impact positif des barrages de castors, par exemple en créant des milieux humides à l’échelle du paysage, en augmentant la biodiversité et en générant une hétérogénéité bénéfique pour de nombreuses espèces. Toutefois, lors de précipitations extrêmes, les barrages de castors sont rapidement accusés d’aggraver les inondations en aval lorsqu’ils cèdent.

Je me suis intéressée, avec mes collègues, au sujet des castors dans le cadre du congrès international Wood in World Rivers 5 qui s’est tenu à Gaspé en juin 2024, et qui a mené à la publication d’un article dans la revue Earth Surface Processes and Landforms.

Des conséquences réelles

Deux épisodes d’inondation attribués à des barrages de castors se sont produits à Port-au-Persil, dans la région de Charlevoix, au Québec, à la suite des fortes précipitations liées au passage de l’ouragan Katrina en 2005 et Irène en 2011.

En 2008 et 2017, la Cour supérieure du Québec la Cour supérieure du Québec a condamné la MRC de Charlevoix-Est à verser plus d’un million de dollars aux propriétaires d’un gîte à Port-au-Persil, estimant que des barrages de castors situés en amont avaient contribué aux dommages subis lors de fortes crues. En 2017, les deux parties avaient présenté des experts aux avis opposés : les demandeurs affirmaient que la destruction du barrage aurait empêché les inondations, tandis que la défense soutenait que la rivière aurait débordé malgré tout.

Le juge a donné raison aux demandeurs, considérant que la MRC connaissait le danger potentiel des barrages et avait l’obligation légale d’intervenir pour éviter les risques d’inondation, conformément à l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales.

Cet article stipule que « toute municipalité régionale de comté doit réaliser les travaux requis pour rétablir l’écoulement normal des eaux d’un cours d’eau lorsqu’elle est informée de la présence d’une obstruction qui menace la sécurité des personnes ou des biens ». Le bois mort et les barrages de castor constituent une « obstruction » aux yeux de cette loi.




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En somme, comme les barrages de castors constituent une menace, ils devraient être détruits à titre préventif. Mais quelles preuves scientifiques étayent ces affirmations ?

Il existe des outils de modélisation qui permettent de bien comprendre les répercussions en aval des ruptures de barrages anthropiques, comme ceux appartenant à Hydro-Québec, par exemple. Ce sont précisément ces outils de modélisation hydraulique que l’ingénieur engagé par la MRC, Jean Gauthier, a utilisés dans son rapport soumis au Tribunal. L’expert était présent au deuxième procès, en 2017.

Une nouvelle simulation

Comme le juge a remis en question son estimation du volume d’eau en amont du barrage, nous avons décidé de contacter M. Gauthier pour lui demander de refaire des simulations numériques à l’aide des outils et des données les plus récents.

Pour évaluer l’impact du barrage de castor sur le niveau d’eau au pont du Chemin Port-au-Persil, nous avons utilisé un modèle simulant la crue résultant des précipitations d’août 2011.

Nous avons réalisé des simulations avec et sans rupture du barrage. Pour évaluer le scénario le plus défavorable, nous avons supposé que le barrage se rompait au moment où la crue est la plus forte. Nous avons également considéré que la brèche (l’ouverture créée dans le barrage) se formait en seulement 10 minutes – un délai très court, comparable à celui d’un barrage en béton – afin de mesurer l’impact maximal possible en aval.


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Le juge ayant remis en question l’estimation du volume d’eau derrière le barrage, celui-ci a été volontairement augmenté pour tester un scénario extrême. Il a été multiplié par quatre (10 000 m3) par rapport au volume initialement estimé sur le terrain (2 500 m3). Enfin, une hauteur de barrage supérieure de 1 m à celle mesurée sur le terrain (3,15 m au lieu de 2,15 m) a également été testée.

Les résultats de notre modélisation indiquent que même avec un volume d’eau quadruplé, l’impact sur le niveau d’eau au pont reste très faible, ce qui confirme que les dommages causés au gîte ne peuvent être attribués à la rupture du barrage de castor. Les simulations soulignent en outre que c’est la hauteur du barrage, plutôt que son volume de rétention, qui contrôle la propagation des ondes de crue en aval.

En réalité, d’autres phénomènes naturels en lien avec les crues torrentielles survenues, comme les glissements de terrain, le transport de sédiments et de bois découlant de l’érosion du lit et des berges (observés le long de la rivière Port-au-Persil en 2011) sont probablement responsables des dommages observés lors des grandes inondations de 2005 et 2011.

De plus, l’étroitesse du pont du chemin de Port-au-Persil pourrait avoir contribué aux dommages causés par les inondations. Ce pont a été reconstruit en 2023.




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L’importance des évaluations rigoureuses

Nos conclusions remettent en question la perception négative des barrages de castors et soulignent l’importance d’évaluations scientifiques rigoureuses dans les affaires de responsabilité civile liées aux inondations.

Les implications juridiques de l’article 105 de la Loi sur les compétences municipales du Québec, ainsi que la jurisprudence liée aux évènements de Port-au-Persil qui tient les MRC responsables des dommages causés par les inondations dues à des « obstructions » dans les rivières, créent un risque de démolition généralisée des barrages de castors.

Il faudrait plutôt préconiser des pratiques de gestion fondées sur des preuves et la sensibilisation du public afin de reconnaître les avantages écologiques des castors tout en répondant aux préoccupations liées aux risques d’inondation qu’ils représentent.

La Conversation Canada

Pascale Biron a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

Maxime Boivin est cotitulaire de la chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées (CREAE) et membre au Centre de recherche sur la Boréalie (CREB). Il a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG).

Thomas Buffin-Bélanger a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie (CRSNG)

– ref. Les barrages de castors aggravent-ils vraiment les inondations ? – https://theconversation.com/les-barrages-de-castors-aggravent-ils-vraiment-les-inondations-276141

Fonction publique : ces doctorants qui aident les collectivités territoriales à innover

Source: The Conversation – in French – By Christine Gautier Chovelon, Enseignante chercheure en sciences de l’éducation et de la formation – Affiliée au laboratoire de recherche LINE, Université Côte d’Azur

Alors que communes, départements et régions sont sommés d’innover, comment leur permettre de se nourrir d’expertise scientifique pour renouveler leurs modes de gouvernance ? L’accueil de doctorants en thèse Cifre introduit dans les administrations une autre culture de l’innovation et de l’évaluation. Mais cela redessine-t-il vraiment les profils des élites locales ?


Face à la complexité croissante des politiques publiques, et à des enjeux comme la transition écologique, l’inclusion sociale ou la participation citoyenne, les collectivités sont sommées d’innover. Mais avec quelles expertises ?

Depuis 2011, afin de produire justement des connaissances scientifiques directement utiles à la décision publique, les administrations territoriales sollicitent des doctorants en sciences humaines et sociales. Pour ce faire, elles s’appuient sur le dispositif Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche), porté par l’Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) et initialement conçu pour rapprocher recherche et entreprise.

Cette alliance est-elle fructueuse sur le plan de l’action publique ? Le recours à ces compétences fait-il évoluer la place du doctorat dans la société française ? Les résultats d’une enquête inédite présentée par l’ANRT en 2025 mettent en lumière une réalité contrastée : une contribution réelle à la transformation des pratiques, mais une reconnaissance encore fragile.

Une expertise stratégique mais inégalement valorisée

Les doctorants Cifre travaillent aujourd’hui sur des enjeux très concrets : adaptation au changement climatique, politiques éducatives, inclusion sociale, participation citoyenne, transformation organisationnelle. La production de savoirs n’est plus seulement universitaire : elle devient une ressource intégrée à la fabrique des politiques publiques.

Dans de nombreuses collectivités, la recherche se mue ainsi en levier d’aide à la décision. Elle introduit du recul dans des environnements dominés par l’urgence, structure les diagnostics et nourrit les stratégies à long terme. Elle contribue aussi à diffuser une culture de l’évaluation, en cohérence avec les recommandations de France Stratégie ou les travaux de l’OCDE sur l’innovation publique.

Face à des problèmes publics complexes, cette fonction analytique est précieuse. Les doctorants apportent méthodes d’enquête, analyses comparatives et capacité à documenter les décisions. Ils introduisent aussi du recul et de la rigueur pour nourrir les stratégies à long terme dans un environnement où l’urgence et les logiques politiques dominent.

Pourtant, la reconnaissance de ces compétences reste inégale. Dans certaines collectivités, la recherche est perçue comme un appui ponctuel plutôt qu’un levier structurant. L’intégration durable des docteurs après la thèse demeure incertaine, et leur contribution est parfois minimisée face aux contraintes politiques ou bureaucratiques.

À l’interface de la science et de l’administration

La singularité des doctorants Cifre réside dans leur position hybride, à la fois chercheurs et salariés de la collectivité. Ils participent aux projets opérationnels tout en produisant des connaissances scientifiques. Concrètement, ils organisent des ateliers participatifs, élaborent des diagnostics territoriaux, conçoivent des outils d’aide à la décision ou accompagnent des réorganisations internes.

Cette double appartenance leur permet de naviguer entre services, directions générales, élus et partenaires. Ils décloisonnent des espaces fragmentés et favorisent des approches intégrées, croisant dimensions sociales, environnementales et organisationnelles. Dans certains cas, ils deviennent de véritables médiateurs entre savoir scientifique et décision politique, légitimant les stratégies de la collectivité tout en influençant les choix.

Mais cette hybridité crée aussi des tensions. Les doctorants se trouvent à l’interface de deux mondes historiquement distincts : élites administratives et élites scientifiques. Leur présence interroge les hiérarchies établies et les modes de reconnaissance professionnelle. Elle soulève également des enjeux politiques : quel poids donner à l’expertise scientifique face à la décision politique ?




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L’impact des doctorants se manifeste souvent sous la forme d’« innovations ordinaires » : amélioration des coopérations internes, structuration de démarches participatives, diffusion d’une culture scientifique. Mais derrière cette modestie apparente se joue une recomposition subtile des rapports de pouvoir. En structurant l’information et en introduisant des méthodes d’analyse rigoureuse, les doctorants influencent la manière dont les décisions sont prises, même dans un cadre politique contraint.

Lorsque ces profils sont rattachés à des directions générales ou stratégiques, leur légitimité est renforcée et leur contribution devient plus visible. Ils participent à la montée en compétence des collectivités, introduisant une culture de l’évaluation et de la documentation. Pourtant, leur rôle est souvent perçu comme temporaire, et la reconnaissance institutionnelle et politique demeure fragile.

Vers une recomposition des élites locales

L’arrivée des doctorants dans les collectivités révèle une transformation plus profonde : l’émergence progressive d’une élite scientifique intégrée à l’action publique locale. Ces profils développent des compétences rares : analyse des politiques publiques, compréhension fine des territoires, capacité de médiation entre savoir et décision. Ils incarnent une figure professionnelle nouvelle, à la croisée de la recherche et de l’administration, capable de renouveler les pratiques et les modes de gouvernance. Ils deviennent des acteurs politiques à part entière, orientant les priorités et modifiant subtilement la distribution du pouvoir au sein des administrations.

Reste une question décisive : les collectivités sont-elles prêtes à faire de la recherche un levier durable de formation et de renouvellement de leurs élites ? Car si ces doctorants contribuent déjà à transformer les pratiques publiques, il s’agit de dépasser la logique ponctuelle du contrat Cifre, où l’expertise scientifique devient un élément reconnu de l’architecture politique locale.

Les doctorants en collectivités représentent une innovation à la fois organisationnelle et politique. Leur intégration durable pourrait renforcer la légitimité des décisions, recomposer les rapports de pouvoir et faire de la recherche un levier de professionnalisation et de renouvellement des administrations territoriales.

The Conversation

Christine Gautier Chovelon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Fonction publique : ces doctorants qui aident les collectivités territoriales à innover – https://theconversation.com/fonction-publique-ces-doctorants-qui-aident-les-collectivites-territoriales-a-innover-274707

L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois

Source: The Conversation – in French – By Dahlia Namian, Sociologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

L’affaire Epstein ne relève pas de l’exception. À l’instar du mouvement #MeToo, elle s’inscrit dans un continuum de violences exercées par des hommes de pouvoir, rendues possibles par une culture durable de l’impunité. Les dossiers Epstein ne documentent pas seulement des crimes sexuels : ils exposent un monde social solidement interconnecté, où circulent capitaux, prestige, influence et relations de dépendance.


Si la notion de « classe Epstein » permet de rendre visible cette configuration, elle tend néanmoins à en personnaliser les mécanismes, en les ramenant à la figure de ce manipulateur d’exception. Un tel déplacement comporte un risque analytique majeur : celui d’occulter les dimensions structurelles du pouvoir de classe. L’affaire Epstein ne renvoie pas à une déviance individuelle exceptionnelle, mais à la normalisation d’un ordre social où l’accumulation extrême du capital s’imbrique étroitement avec la domination masculine.

Dans La société de provocation, je montrais que cet ordre social repose sur une alliance durable entre élites économiques et politiques, dont les intérêts convergent vers la reproduction de leurs privilèges. Cette alliance se manifeste à travers une économie de l’excès et de la surabondance — la pornopulence — orientée vers la jouissance ostentatoire d’une minorité d’hommes riches et protégés. L’affaire Epstein en constitue la surface visible : elle révèle une logique globale d’accumulation prédatrice, qui transforme corps, territoires et ressources en matières consommables et jetables.

C’est donc cette classe, socialement organisée et institutionnellement protégée, qu’il convient d’interroger à partir des révélations de l’affaire Epstein. Son pouvoir, au-delà du registre de l’anomalie, repose principalement sur trois mécanismes sociaux interdépendants : la cooptation, l’insularisation et la neutralisation.




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La cooptation ou l’entre-soi masculin

La cooptation désigne un mode organisé d’entre-soi masculin au sommet des structures de pouvoir. Cet entre-soi fonctionne comme un boys club pour reprendre le propos de la professeure et écrivaine Martine Delvaux : un monde clos, régi par des règles tacites de loyauté, de discrétion et de protection mutuelle. Les dossiers Epstein montrent que ce boys club regroupe des individus occupant des positions stratégiques et variées : responsables politiques, héritiers, membres de la royauté, traders, entrepreneurs de la tech, scientifiques reconnus ou figures médiatiques.

La collection de noms, qui comptent parmi les plus riches et puissants de la planète, en dit long sur l’étendue du boys club. Mais son pouvoir repose moins sur la richesse seule de ses membres, que sur la convertibilité de leur statut en capital social.

Certains membres, moins fortunés, n’en sont pas moins « richement connectés » : ils monnayent leurs carnets d’adresses, leurs expertises, leur accès privilégié aux cercles décisionnels. Les réseaux qu’ils entretiennent constituent un patrimoine social transnational hautement convertible, susceptible d’être activé selon les circonstances : des informations stratégiques, des dispositifs d’optimisation ou d’évitement fiscal, des accès privilégiés à des professionnels influents (médecins, juristes, magistrats) et à des formes de sociabilité sélectives (clubs privés, événements exclusifs, yachts, résidences fermées).

Dans cet univers, les femmes y sont réduites à des objets de transaction, de distinction et de jouissance. La cooptation est donc un mode de socialisation politique et sexuelle du privilège.

L’insularisation des riches

À cette infrastructure relationnelle s’ajoute une dynamique d’insularisation de classe, par laquelle une fraction dominante se retire progressivement du monde commun pour vivre selon ses propres règles. La concentration extrême des richesses ne renforce pas seulement les inégalités : elle permet à ses bénéficiaires de s’installer dans des « zones de sécession » ; des espaces soustraits aux règles communes et aux contraintes ordinaires de la société.

Les dossiers Epstein révèlent l’existence d’une overclass mobile et transnationale, retranchée au sein d’enclaves d’exception, où les obligations sociales, fiscales et politiques sont fortement atténuées : îles privées, quartiers sécurisés, régimes fiscaux offshore, villes privées, résidences multiples.

Little St. James, désormais connue sous le nom « l’Isle Eptein », incarne cette logique. Cette île privée de 75 acres, cachée dans les îles Vierges américaines, abritait une aire d’atterrissage pour hélicoptères et plusieurs villas dissimulées aux regards. Selon les nombreux témoignages, c’est aussi là qu’Epstein aurait livré ses victimes à certains des hommes les plus riches et les plus puissants du monde, à des fins d’exploitation sexuelle.

Cette classe pornopulente, ne se contente pas, en outre, de se retrancher dans des espaces privatisés. Elle accapare aussi, au besoin, des espaces communs, historiquement partagés, qu’elle transforme en vitrines de son pouvoir, comme l’a illustré le mariage ostentatoire de Jeff Bezos à Venise.

Mais l’insularisation des riches ne se résume pas à une ségrégation spatiale et fiscale : elle s’accompagne d’un retrait social et politique des élites

de l’espace démocratique. Le soutien de plusieurs figures associées aux dossiers Epstein à des courants autoritaires, libertariens et réactionnaires — telles que Donald Trump, Elon Musk et Peter Thiel — s’inscrit dans cette logique, récemment dénoncée par Oxfam.




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La neutralisation de la contestation

Enfin, l’affaire Epstein offre un exemple révélateur d’un processus de neutralisation des plaintes et des autres formes de contestation, qui renforce le pouvoir de classe.

Malgré des signalements répétés et des enquêtes documentées, les institutions chargées de protéger les victimes ont été contournées, affaiblies ou instrumentalisées, tandis que seuls quelques acteurs ont été sanctionnés. Cette situation révèle une asymétrie connue : plus les sociétés sont inégalitaires, plus les dispositifs censés garantir la justice fonctionnent comme des mécanismes de protection des élites.

Cette neutralisation repose d’abord sur l’inégalité d’accès aux ressources
institutionnelles. Cabinets d’avocats spécialisés, réseaux d’influence, firmes de relations publiques et industries de la réputation favorisent les règlements confidentiels, retardent les procédures et épuisent les victimes.

Elle s’appuie aussi sur la proximité étroite entre pouvoir politique et pouvoir médiatique. Aux États-Unis, des figures comme Elon Musk, Larry Ellison, Mark Zuckerberg ou Jeff Bezos contrôlent des médias de plus en plus alignés sur l’ordre promu par Donald Trump, en échange d’avantages économiques et réglementaires. Par le financement, l’acquisition ou l’influence sur les médias et les plates-formes numériques, l’élite au pouvoir restreint les marges du débat public et de la critique.

Ces trois mécanismes (cooptation, insularisation, neutralisation) soutiennent donc une anatomie d’un pouvoir de classe qui déborde largement la figure d’un manipulateur hors pair. Ils soutiennent un régime d’accumulation prédatorial, où la violence économique et sexuelle se renforcent mutuellement au profit d’une minorité qui jouit, transgresse et s’exhibe en toute impunité.

Pendant ce temps, les victimes sont réduites au silence, contenues par un réseau dense de protections juridiques, médiatiques et politiques — même lorsque certaines ont parlé publiquement, comme Virginia Giuffre, sans être réellement entendues. L’affaire Epstein met ainsi au jour une classe dangereuse. Son pouvoir ne menace pas seulement les femmes, mais les conditions mêmes de toute vie démocratique.

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Dahlia Namian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’affaire Epstein révèle une classe au-dessus des lois – https://theconversation.com/laffaire-epstein-revele-une-classe-au-dessus-des-lois-276554

Les raisons de la mobilisation agricole en Europe expliquées par les agriculteurs eux-mêmes

Source: The Conversation – in French – By Sophie Thoyer, Directrice de département Scientifique, Inrae

Depuis l’hiver 2024, les mobilisations agricoles ont été largement interprétées, au plan médiatique, comme un rejet massif des normes environnementales. Mais est-ce vraiment le cas ? Qu’en disent eux-mêmes les agriculteurs mobilisés ? Une vaste étude a recensé leurs réponses en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Elle livre une image bien plus nuancée en fonction des États, où le poids des normes environnementales n’est finalement qu’un enjeu secondaire. Celui-ci a pourtant été au cœur de la réponse politique.


Blocages d’autoroutes, convois de tracteurs vers les capitales, déversements de fumier devant les bâtiments publics… depuis l’hiver 2024, les agriculteurs européens se mobilisent de façon spectaculaire. Très visibles, ces mouvements restent pourtant mal compris. Entre cadrages médiatiques hâtifs et récupérations politiques, leurs revendications ont souvent été résumées à un rejet des normes environnementales. Mais est-ce réellement ce que disent les agriculteurs eux-mêmes ?

Pour répondre à cette question, nous avons récemment publié une étude qui s’est appuyée sur une vase enquête en ligne, menée entre avril et juillet 2024, auprès de plus de 2 200 agriculteurs ayant participé aux mobilisations en France, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas.

Plutôt qu’une liste fermée de griefs, nous avons préféré leur poser une question simple et surtout ouverte : « Pourquoi vous mobilisez-vous ? » Les agriculteurs ont ainsi pu répondre de façon anonyme et sous une forme libre : parfois en quelques mots, parfois en plusieurs paragraphes.




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Une pluralité de motivations

Cette méthode a permis d’éviter d’orienter les réponses et de saisir les motivations telles que formulées spontanément par les intéressés eux-mêmes. Les textes ont ensuite été analysés, dans leur langue d’origine, grâce à un grand modèle de langage (LLM), type d’outil relevant de l’intelligence artificielle (IA), pour identifier les principales revendications. Un codage manuel a ensuite permis, pour la France, de vérifier la cohérence de l’analyse faite par l’IA.

Nous avons ainsi pu identifier les grands thèmes récurrents, et ceci en limitant les biais d’interprétation. À la clé, une dizaine de catégories de motivations, que nous avons résumées dans le tableau ci-dessous :

Principales motivations de la colère des agriculteurs identifiées par l’étude.
Fourni par l’auteur

En termes de codage, une réponse peut entrer dans plusieurs catégories de motivations à la fois. Par exemple, un exploitant français cultivant 175 hectares (ha) a indiqué en réponse à l’enquête :

« On nous fait marcher à la baguette, on nous pond des interdictions de partout qui nous compliquent [le] travail, alors que l’on travaille beaucoup à un tarif horaire de misère. »

Cette réponse a pu ainsi être classée à la fois dans les catégories « réglementation », « difficultés financières », « politiques publiques » et « conditions de travail ».

Des revendications différenciées en Europe

Contrairement à l’idée d’un mouvement unifié partout en Europe autour du rejet des normes environnementales et des insatisfactions liées au revenu, les motivations sont apparues comme fortement différenciées selon les pays.

Les raisons de mobilisation déclarées par les agriculteurs varient en fonction des pays.
Fourni par l’auteur
  • En France et en Belgique, les difficultés financières dominent largement : plus d’un agriculteur sur deux évoque la faiblesse des revenus, la hausse des coûts des intrants et des prix jugés insuffisamment rémunérateurs.

  • En Allemagne, la première préoccupation concerne la charge administrative, citée dans plus de la moitié des réponses.

  • Aux Pays-Bas, les critiques visent plus directement l’inadéquation des réponses en terme de politiques publiques aux besoins et contraintes du monde agricole.

La dénonciation explicite des règles environnementales arrive loin derrière, sauf dans le cas de la Belgique. En France, elle n’est mentionnée que dans une faible proportion des réponses, bien en deçà des enjeux de revenu, de reconnaissance ou de concurrence.

Le mouvement de 2024 apparaît ainsi loin d’être homogène à l’échelle européenne, malgré les tentatives de certains acteurs syndicaux de porter un message unitaire.




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Un décalage entre les revendications et les réponses politiques

Nous avons ensuite comparé ces motivations aux mesures politiques adoptées entre fin 2023 et septembre 2024 aux niveaux national et européen.

Dans certains cas, les réponses publiques ont été en phase avec les préoccupations exprimées. En Allemagne, l’accent a été mis sur la simplification administrative, qui correspond à la principale revendication identifiée dans notre enquête. En France et en Belgique, plusieurs mesures ont visé à atténuer les difficultés de revenu, mais les moyens mis en œuvre sont restés limités.

En revanche, certaines thématiques ont reçu une attention politique disproportionnée au regard de leur poids réel dans les déclarations des agriculteurs. C’est notamment le cas des régulations environnementales.

Cela s’est traduit notamment dans le paquet simplification de la politique agricole commune (PAC) de mai 2024, qui a accordé des dérogations et des flexibilités supplémentaires à l’application des règles de conditionnalité dans les États membres.

Alors qu’elle n’arrivait qu’en septième position des préoccupations déclarées par les agriculteurs, la réduction des contraintes environnementales a été le troisième chantier législatif en Allemagne, en terme de nombre de mesures prises. Aux Pays-Bas, ce fut même le premier.

De la même manière en France, seuls 7 % des agriculteurs se sont exprimés explicitement pour critiquer le poids des normes environnementales. Pourtant, le gouvernement français a répondu par une suspension du plan Écophyto (destiné à réduire l’usage des pesticides) et par l’allègement des contrôles liés aux obligations environnementales.

Plus tard, une grande partie des débats sur le contenu de la loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture, finalement promulguée en mars 2025, et de la proposition de loi sur les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur (dite « loi Duplomb »), ont été extrêmement concentrés sur l’allègement des normes environnementales.




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Entre expression sociale et cadrage stratégique

Cette focalisation sur les normes environnementales interroge. Elle suggère que certaines revendications ont été amplifiées dans l’espace public, au croisement d’intérêts syndicaux, économiques et politiques. Comme dans tout mouvement social, les mots d’ordre qui circulent ne reflètent pas toujours l’ensemble des préoccupations individuelles.

Donner directement la parole aux agriculteurs ne permet pas seulement de nuancer le récit dominant : cela met en lumière la profondeur du malaise. Au-delà des normes ou des aides, beaucoup expriment un sentiment de déclassement, de perte de sens et d’absence de perspectives pour les générations futures.

Comprendre ces mobilisations suppose donc d’aller au-delà des slogans et de reconnaître leur diversité interne. Faute de quoi, les réponses politiques risquent de traiter seulement les symptômes stratégiquement mis en visibilité par les groupes d’influence plutôt que les causes structurelles du malaise agricole européen.


Solal Courtois-Thobois a participé à la réalisation de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les raisons de la mobilisation agricole en Europe expliquées par les agriculteurs eux-mêmes – https://theconversation.com/les-raisons-de-la-mobilisation-agricole-en-europe-expliquees-par-les-agriculteurs-eux-memes-276656

Les capitales européennes de la culture : un outil de diplomatie culturelle dans un monde instable ?

Source: The Conversation – in French – By Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L’Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)

Le château de Trenčín, en Slovaquie. La ville est capitale européenne de la culture en 2026, au même titre qu’Oulu, en Finlande. CC BY

En 2026, les villes de Trenčín en Slovaquie et d’Oulu en Finlande ont été sélectionnées pour promouvoir la culture en Europe. Alors que le Vieux Continent doit redéfinir son rôle sur l’échiquier géopolitique mondial, le programme des capitales européennes de la culture (CEC) est à un tournant. Tout récemment, la Commission européenne a ouvert aux citoyens une consultation pour repenser collectivement l’avenir du dispositif après 2033. Son rôle d’outil de diplomatie culturelle en ressort plus important que jamais.


Né en 1985 dans un contexte de distension de la guerre froide et de construction politique du projet de l’Union européenne, le titre de « Capitale européenne de la culture » a été initialement conçu pour célébrer la diversité culturelle du continent. Depuis, il est devenu un laboratoire des politiques contemporaines, mais aussi un thermomètre des espoirs, des contradictions et des défis de l’Europe elle-même.

Le lancement des capitales (d’abord « villes ») européennes de la culture (CEC) ne peut se comprendre sans le replacer dans son contexte historique : l’horizon de la fin de la guerre froide, dans une Europe divisée où le rideau de fer commence à s’effriter et la Communauté économique européenne (CEE) s’élargit progressivement. Le programme verrait alors le jour, pour l’anecdote, grâce à une discussion fortuite, à l’aéroport, entre deux figures politiques emblématiques de l’époque : Jack Lang, alors ministre français de la culture, et Melina Mercouri, actrice engagée et ministre grecque de la culture.

Les deux portent une vision ambitieuse : utiliser la culture comme un vecteur d’unité, alors qu’elle paraît demeurer un impensé du projet politique européen, comme l’indique Monica Sassatelli, sociologue à l’Université de Bologne, dans son analyse de la place de la culture dans l’historiographie des politiques européennes. Le choix des premières villes – Athènes, Florence, Amsterdam, puis Paris – traduit cette aspiration à donner une légitimation symbolique à la future Union européenne. Ces capitales historiques, porteuses d’un patrimoine artistique et intellectuel emblématique, incarnent une Europe des arts, de la création, des traditions qui est censée dépasser les clivages politiques et économiques.

La culture comme instrument de régénération urbaine

Et puis vint Glasgow (Écosse, Royaume-Uni). Ville industrielle en déclin, marquée par la désindustrialisation et un chômage endémique, dès la fin des années 1980, Glasgow avait vu son administration élaborer une stratégie de relance du centre-ville visant à marquer un tournant symbolique et à préparer le terrain de la CEC 1990.

La campagne de promotion « Glasgow’s Miles Better » associait de manière pionnière les anciens espaces industriels et la culture, dans le but de revitaliser certaines institutions culturelles centrales (Scottish Opera, Ballet and Orchestra, BBC Symphony Orchestra, Citizen Theatre) et de créer un nouveau centre d’exposition capable d’accueillir des artistes et des événements, locaux et internationaux. Le directeur artistique de la capitale Robert Palmer, futur auteur du premier rapport sur les CEC en 2004, considérait l’événement de 1990 comme le point de départ d’un processus participatif de redéfinition « par le bas » de la culture locale, qui pouvait inclure tant l’excellence artistique que la tradition historique, rurale et industrielle et renouer avec une tradition déjà affirmée de culture populaire et de loisirs.

À côté des grands concerts de Luciano Pavarotti et de Frank Sinatra était alors montée en scène toute une série d’associations et de petits collectifs locaux. À Glasgow, l’année 1990 a redéfini les limites du mot « culture », en finissant par y inclure l’histoire industrielle de la ville et par permettre à sa population de s’y reconnaître. Selon la sociologue Beatriz Garcia, cet effet de régénération sur les images et les identités locales est l’héritage le plus fort et le plus durable de la CEC, au-delà des impacts économiques et matériels.

Ce cas pionnier, à côté d’autres cas emblématiques contemporains, comme Bilbao ou Barcelone en Espagne, fait office de modèle. Dans d’autres villes européennes, les espaces industriels se transforment en théâtres, en musées, ou accueillent des festivals : la « ville créative » attire des millions de visiteurs et stimule l’économie locale. Lille (Nord), CEC 2004, ouvre une douzaine de « maisons folie » entre la métropole lilloise et la Belgique, « fabriques culturelles » de proximité installées pour la plupart sur des sites abandonnés ou d’anciennes friches industrielles.

La Maison folie de Wazemmes, à Lille.
Wikimédia, Karlsupart, CC BY

Liverpool (Angleterre, R.-U.), en 2008, utilise les CEC pour réhabiliter son front de mer et attirer des investissements. Au tournant du siècle, le programme des CEC ne se limite plus à mettre en valeur des villes déjà rayonnantes sur la scène culturelle internationale, mais devient un vrai outil de transformation urbaine, utilisé par des territoires en difficulté économique ou sociale pour se réinventer et se repositionner.

Ce changement marque une évolution dans les politiques urbaines, où la culture est de plus en plus perçue comme un levier de développement économique, au même titre que les infrastructures ou les politiques d’attractivité. Les CEC deviennent un instrument de cette politique, capable d’attirer des financements publics et privés, de créer des emplois dans les secteurs culturels et touristiques, et d’améliorer l’image de villes souvent stigmatisées.

Les CEC, laboratoire des transitions contemporaines

Cependant, cette approche reçoit des critiques. Les premières études réflexives menées sur les CEC, au début des années 2010, soulignent comment elles peuvent aussi exacerber les inégalités sociales et spatiales si elles ne sont pas accompagnées de politiques publiques inclusives. À Marseille (Bouches-du-Rhône), en 2013, la question se fait publique, avec l’organisation d’une vraie programmation off – c’est-à-dire d’événements parallèles et alternatifs dénonçant les effets secondaires et indésirables de la programmation officielle. Si la CEC marseillaise était encore l’expression de la logique de régénération à l’œuvre observée dans les années précédentes, elle représente aussi le moment où l’inclusion sociale émerge comme un enjeu central de ces méga-événements.

Le programme des CEC a toujours su intégrer la critique, entre autres grâce à la mécanique même du projet, qui permet de retrouver souvent dans les jurys de sélection des nouvelles CEC des personnes ayant joué un rôle clé dans les CEC antérieures. La participation, qui avait été questionnée à l’occasion de Marseille-Provence 2013, devient ainsi un incontournable des CEC successives – à Matera-Basilicata (Italie) 2019, l’implication des citoyens sera l’un des axes porteurs du projet.

À la fin des années 2010, les capitales européennes de la culture deviennent aussi une tribune pour les grands enjeux du XXIᵉ siècle et un espace d’expérimentation des transitions écologiques, sociales et numériques. Rijeka, en Croatie, capitale européenne de la culture en 2020, illustre cette évolution. La ville, marquée par un passé industriel et des flux migratoires importants, centre son programme sur les questions de migrations et de minorités, en écho aux crises humanitaires qui traversent l’Europe. Les projets culturels mis en place – expositions, résidences d’artistes, débats publics réunis sous le slogan « Port de la diversité » – visent à favoriser le dialogue interculturel et à interroger les identités multiples de l’Europe contemporaine. De même en France, Bourges (Cher), future CEC en 2028, construit sa candidature autour de la transition écologique. Le projet « Bourges, territoire d’avenir » lance le défi de la neutralité carbone de la visite, se servant de la CEC comme d’un catalyseur de l’action climatique au niveau local.

2033 et au-delà : les CEC face aux défis géopolitiques et environnementaux

Alors que les CEC sont pour l’instant programmées jusqu’en 2033, l’avenir du titre fait l’objet de débats. La Commission européenne a lancé une consultation publique pour imaginer les CEC de demain, dans un contexte marqué par des crises géopolitiques et environnementales. Les CEC 2025, Chemnitz (Allemagne) et Nova Gorica/Gorizia (Slovénie), ont élaboré un « Livre blanc pour le futur des CEC », en s’appuyant sur les observations de 64 CEC passées et à venir. Quarante recommandations sont proposées pour influencer le processus de réforme du programme dans le cycle après 2034.

Parmi ses thèmes clés, le livre blanc insiste sur la volonté de renforcer la dimension européenne. Cela pourrait se faire en introduisant un critère de sélection fondamental fondé sur l’identité européenne, en mettant l’accent sur les valeurs européennes dans la programmation, en développant une stratégie de marque unifiée et en renforçant la coopération transfrontalière.

Le processus de sélection et de suivi, jugé trop bureaucratique, est également remis en question, la recommandation principale étant de privilégier un suivi encourageant plutôt que punitif. L’héritage de l’événement est remis en question : les villes devraient être tenues responsables de la réalisation des promesses faites dans leurs dossiers de candidature et les gouvernements nationaux devraient s’impliquer davantage dans le soutien aux villes pendant et après leur année capitale. La diffusion des bonnes pratiques, l’évaluation par les pairs et le mentorat entre les anciennes et les futures CEC, qui existent déjà de manière informelle, devraient être reconnus et institutionnalisés, notamment par la création éventuelle d’une plateforme centrale soutenue par les institutions européennes.

Le défi consiste désormais à concilier son rôle symbolique et stratégique, en veillant à ce que les prochaines éditions ne se contentent pas de célébrer, mais visent à renforcer la participation démocratique et la solidarité transnationale dans un paysage géopolitique de plus en plus fragmenté.

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Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les capitales européennes de la culture : un outil de diplomatie culturelle dans un monde instable ? – https://theconversation.com/les-capitales-europeennes-de-la-culture-un-outil-de-diplomatie-culturelle-dans-un-monde-instable-273293