Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Violette Arnoulet, Urbaniste et maître de conférences en sociologie à l’université Paris Dauphine – PSL, Université Paris Dauphine – PSL

Dans certains départements français, dont la Seine-Saint-Denis, les mandats municipaux se sont largement ouverts aux femmes et aux personnes appartenant à une minorité visible. Mais cette évolution masque une reconfiguration du « plafond de verre », entre discriminations, exclusion des classes populaires et limitation à des postes stéréotypés.


À quelques semaines des élections municipales de mars 2026 se repose la question de la faible représentativité du personnel politique français. Dans les conseils municipaux comme à l’Assemblée nationale, la professionnalisation des élu·e·s s’accompagne de la quasi-disparition des classes populaires et du maintien d’assemblées majoritairement blanches et le plus souvent présidées par des hommes. En 2025, 21 % seulement des maires étaient des femmes et 9 % déclaraient une profession d’employé ou d’ouvrier.

Qu’en est-il en Seine-Saint-Denis, département marqué par l’histoire de la « banlieue rouge », la présence des classes populaires et d’une immigration ancienne ? Les listes candidates et les conseils municipaux sont-ils, dans ce département comme ailleurs, de plus en plus éloignés de la population qu’ils représentent ?

Pour nourrir ces réflexions, nous partageons les premiers résultats d’une enquête sur les 40 communes de ce département, menée par une équipe des universités Paris Nanterre, Paris 8 et Paris Dauphine. Cette recherche documente les évolutions des candidats et candidates aux élections municipales et celles des membres des conseils municipaux de 2001 à 2020, au prisme de la classe sociale, du genre et de l’assignation raciale. Elle analyse notamment la place en politique des personnes renvoyées à un statut social inférieur, sur la base de leur origine supposée, de leur apparence ou de leur nom. On désigne ici ces personnes comme « racisées » ou « minorités visibles ».

Une percée des femmes et des minorités racisées dans les conseils municipaux

Depuis les élections municipales de 2001, l’évolution du personnel politique en Seine-Saint-Denis suit les tendances nationales. Si l’implantation du Parti communiste français (PCF) a longtemps favorisé l’élection de conseillers municipaux et de maires ouvriers, la présence des classes populaires dans les assemblées municipales est désormais résiduelle : seuls 11 % des personnes élues en 2020 sont employées ou ouvrières, alors que ces catégories représentent 53 % de la population active du département. Comme dans le reste des communes urbaines, les conseils municipaux de Seine-Saint-Denis sont plus accessibles aux cadres (42 % des personnes élues en 2020, pour 21 % de la population active du département). Ces dynamiques sont encore plus vraies pour le mandat de maire : 25 maires sur 40 sont des cadres en 2020.

Du côté du genre, les lois sur la parité en politique ont renforcé la présence des femmes. En 2020, elles représentaient 48 % des personnes élues du département. Leur part reste néanmoins inférieure à 50 %, signe que les têtes de liste sont, ici comme ailleurs, plus souvent des hommes. Cette féminisation s’accompagne, par ailleurs, d’une forte sélection sociale des femmes élues qui, comme les hommes, sont très souvent des cadres (40 % des élues).

Dans ce contexte, c’est une évolution moins commentée qui a retenu notre attention. Depuis 2001, la présence de personnes appartenant aux minorités visibles se renforce dans les conseils municipaux du département. Les élections de 2008 qui suivent les révoltes urbaines de 2005 marquent un tournant : la part des personnes racisées double sur les listes candidates et augmente fortement dans les conseils municipaux. Elle triple même au sein des bureaux municipaux (composés d’un·e maire et de ses adjoint·es) qui concentrent la réalité du pouvoir communal.

En 2020, les personnes racisées représentent désormais plus du tiers (36,2 %) des membres des conseils municipaux, améliorant ainsi la représentation politique de la population du département.

Comme pour les femmes, cette ouverture bénéficie surtout aux classes moyennes et supérieures : 5 des 7 maires racisés élus en 2020 sont des cadres ou des chefs d’entreprise, et aucun n’est ouvrier ou employé. Néanmoins, beaucoup d’élu·es racisé·es sont des enfants ou des petits enfants d’immigré·es de milieu populaire qui ont connu une ascension sociale. Au sein des conseils municipaux, cette trajectoire les distingue des autres élu·e·s, de même que leur jeunesse (19 % ont moins de 30 ans en 2020).

Figure : La part des personnes racisées parmi les candidat·es aux élections municipales, les élu·es des conseils municipaux et des bureaux municipaux est en progression constante depuis les élections de 2008

Un graphique représentant la part de personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux et dans les bureaux municipaux
Évolution de la part des personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux (CM) et dans les bureaux municipaux (BM) de Seine-Saint-Denis, entre 2001 et 2020. On voit que ces trois variables augmentent fortement en 2008, puis progressent régulièrement, malgré un léger ralentissement de la croissance de la part des personnes racisées dans les conseils municipaux en 2020.
Fourni par l’auteur

Dans les communes de Seine-Saint-Denis, représentation des classes populaires et diversité de genre ou ethnoraciale ne vont ainsi pas de pair. Au contraire, l’entrée de femmes et de personnes racisées dans les conseils municipaux s’accommode du renforcement de la sélection sociale, aboutissant à l’invisibilisation des classes populaires. Peut-on pour autant conclure de cette avancée relative que le racisme et le sexisme auraient disparu en politique ?

Le « plafond de verre » n’a pas disparu, il s’est reconfiguré

Premier constat, les femmes et les personnes racisées continuent à faire face à des obstacles dans l’accès aux responsabilités. C’est pour le mandat de maire que le « plafond de verre » résiste le mieux, en particulier pour les femmes. Dans les 40 communes du département, seules 5 femmes sont élues maires en 2020, sans amélioration vis-à-vis des scrutins précédents.

Pour les personnes racisées, ce plafond de verre, longtemps impénétrable, commence à se fissurer. En 2014, Stains est la première ville de Seine-Saint-Denis à élire un descendant de l’immigration algérienne en la personne d’Azzedine Taïbi. En 2020, c’est le cas de six autres communes, ce qui porte à sept le nombre de maires racisés. Deux femmes racisées accèdent également à cette fonction en cours de mandat en 2016 et 2022, à la faveur de la démission du maire en place. La première n’est pas reconduite aux élections suivantes et la seconde a depuis rétrocédé sa place à son prédécesseur.

Au-delà des limitations imposées à leurs ambitions, les personnes racisées comme les femmes font face à des inégalités dans la répartition des rôles au sein des conseils municipaux, qui tendent à reconduire des stéréotypes genrés ou racialisés. Ainsi, les femmes sont souvent en charge des affaires sociales, de l’enfance ou des familles, et les personnes racisées se voient confier la lutte contre les discriminations ou la jeunesse, surtout en début de carrière.

Cette situation est in fine particulièrement défavorable pour les femmes racisées, largement évincées des délégations clés – finances de la commune, urbanisme et aménagement – généralement confiées aux premiers adjoints ou adjointes du maire. Dans ce contexte, elles sont nombreuses à exprimer en entretien le sentiment d’être considérées comme des « décorations » ou des « cautions féminines ».

Un engagement politique marqué par l’expérience des inégalités

Second constat, les limitations imposées aux ambitions des femmes et des personnes racisées ne sont que l’un des aspects des discriminations rencontrées par ces dernières en politique. Si l’importance du sexisme est désormais connue, le racisme exerce aussi une influence sur les parcours en politique. Il peut nourrir un désir de s’engager comme freiner l’accès à la candidature et favoriser l’usure au cours du mandat.

Les personnes racisées témoignent d’abord souvent du rôle joué par l’expérience des discriminations dans leur politisation et leur désir d’engagement. Certaines ont fait de l’amélioration de la représentation des habitants et habitantes des quartiers populaires un enjeu de campagne, en s’engageant sur des listes citoyennes, portées par des militantes et militants associatifs. On a pu voir ce type de liste dans des villes comme Aubervilliers ou le Blanc-Mesnil, aux élections de 2008, 2014 et 2020.

D’autres, plus nombreuses, ont été renvoyées à leurs origines supposées ou à leur appartenance à une minorité visible au cours de leur mandat, parfois de façon positive. À Gagny, par exemple, l’élection du maire Rolin Cranoly en 2019 a été saluée par la presse antillaise, conduisant cet édile à prendre conscience du caractère symbolique de son parcours. Le plus souvent cependant, ces assignations relèvent du racisme ordinaire, comme en témoigne en entretien une adjointe d’une commune de gauche :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en disant : “C’est pas possible.” On écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; on vient vous demander si vous faites le ramadan. »

Enfin, certains sont la cible d’attaques virulentes, comme Azzedine Taïbi, maire de Stains depuis 2014 : des militants d’extrême droite ont cherché à s’introduire dans la mairie après la dénonciation publique par l’édile d’injures racistes et de menaces de mort proférées à son encontre.

À l’approche des élections municipales de mars 2026, des initiatives s’emparent de ces questions. Les militants et militantes de l’Assemblée des quartiers ont obtenu l’ouverture de certaines listes de gauche à des candidatures issues des quartiers populaires. Le collectif Démocratiser la politique défend quant à lui l’institution d’une parité sociale en politique pour remédier à l’exclusion des classes populaires.

Ces enjeux sont particulièrement vifs en Seine-Saint-Denis, où de nombreuses villes verront s’affronter des listes menées par des femmes et des personnes racisées. Alors que pour les classes populaires, le défi est plus que jamais celui de l’accès à la représentation politique locale, les femmes et les personnes racisées sont désormais face à la tâche difficile de politiser l’expérience du plafond de verre et des discriminations, pour transformer le jeu politique local.


Cet article s’appuie sur une recherche conduite par Marie-Hélène Bacqué, Jeanne Demoulin, Claudette Lafaye, Hélène Haztfeld, Violette Arnoulet et Yasmina Dris. Elle a donné lieu à l’écriture d’un livre : Élus des banlieues populaires, « La vie des idées », Presses universitaires de France, 2026.

The Conversation

J’ai travaillé 6 ans pour l’établissement public territorial Plaine Commune de 2014 à 2019 en tant qu’urbaniste.
J’étais chargée de mission au sein de la direction de la rénovation urbaine sur les projets de Stains.
J’ai ensuite consacré ma thèse (soutenue en 2023) à la commune de Stains.

Claudette Lafaye ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ? – https://theconversation.com/elections-municipales-quelle-place-pour-les-femmes-les-minorites-et-les-classes-populaires-273478

Les répercussions de la guerre avec l’Iran sur la mer Rouge et la Corne de l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Federico Donelli, Associate Professor of International Relations, University of Trieste

La mort de l’ayatollah Ali Khamenei, chef suprême de l’Iran, le 28 février 2026, marque la fin d’une ère politique dans ce pays du Moyen-Orient. Khamenei a été tué lors de frappes aériennes américaines et israéliennes sur la capitale iranienne, Téhéran. Ces attaques ont déclenché une guerre impliquant de nombreux pays du Moyen-Orient.

La Corne de l’Afrique et la région de la mer Rouge, qui relient l’Afrique et le Moyen-Orient, sont liées par un réseau dense d’interactions militaires, politiques et économiques. Toute crise sur une rive peut rapidement se répercuter sur l’autre. Dans cette zone se trouvent la Somalie, l’Érythrée, le Yémen, le Soudan, l’Éthiopie et Djibouti. Ils bordent ainsi l’un des corridors commerciaux et géopolitiques les plus importants au monde.

Mais les conséquences de la mort de Khamenei pourraient être moins dramatiques que beaucoup ne le pensent. En effet, le pouvoir en Iran est réparti entre des institutions et des élites chargées de la sécurité capables de préserver la continuité du régime.

La Corne de l’Afrique et la mer Rouge

L’Iran n’est pas un nouvel acteur dans cette région. Au cours des années 1990 et 2000, Téhéran a noué des liens sécuritaires et économiques avec plusieurs pays, notamment le Soudan, afin de s’implanter le long de la mer Rouge.

L’influence de l’Iran a toutefois reculé au cours des années 2010. Les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont alors renforcé leur présence diplomatique, financière et militaire.

En tant que politologue ayant étudié la sécurité au Moyen-Orient et en Afrique, je suis depuis des années l’engagement régional de l’Iran. De mon point de vue, les événements en Iran et dans le Golfe ont une grande importance pour les pays africains, car les conflits, les flux d’armes et les rivalités peuvent facilement s’étendre au-delà des frontières de cette région stratégique commune.

Trois dynamiques interdépendantes déterminent la manière dont la mort de Khamenei affecte la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.

Premièrement, l’influence de Téhéran dans cette région a diminué au cours de la dernière décennie. Le Yémen fait exception : l’Iran y soutient le mouvement houthi, qui a déjà attaqué des navires liés à Israël.

Deuxièmement, la manière dont ce dernier conflit a été déclenché et s’est intensifié pourrait être plus importante que le changement de leadership à la tête de l’Iran. Cela pourrait contribuer à un affaiblissement généralisé des tenants de la ligne modérée.

Troisièmement, le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), la puissante force militaire iranienne, devrait jouer un rôle central dans la transition post-Khamenei.

Cela revêt une importance particulière pour la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. L’engagement de l’Iran dans cette région repose en grande partie sur des méthodes non conventionnelles. Les manœuvres navales en sont un exemple, comme le déploiement à long terme dans la mer Rouge du navire iranien Saviz, qui a servi de plate-forme logistique et de renseignement. Le pays a également déployé des conseillers militaires et mis en place des réseaux d’armes pour acheminer les armes iraniennes.

Tout futur dirigeant étroitement aligné sur les gardiens de la révolution est susceptible de continuer à utiliser ces outils peu coûteux.

En ce sens, la continuité l’emportera probablement sur la rupture. Les ambitions de l’Iran sont encadrées par une évaluation lucide des contraintes que la guerre en cours pourrait renforcer.

L’évolution des priorités de l’Iran

Depuis la révolution de 1979, l’Iran se considère comme une puissance moyenne ayant des ambitions légitimes à la prééminence régionale. La mer Rouge et la Corne de l’Afrique ont progressivement été intégrées à l’espace stratégique élargi de l’Iran.

Après la consolidation du régime, promue par l’ayatollah Ruhollah Khomeini, qui a dirigé l’Iran jusqu’à sa mort en 1989 et a été remplacé par Ali Khamenei, cette ambition stratégique de l’Iran s’est progressivement concrétisée.

L’objectif était d’étendre le périmètre de sécurité de l’Iran au-delà de ses frontières grâce à des alliances, des proxys (des partenaires non étatiques) et des engagements à faible coût.

Dans les années 2000, l’Iran a noué des liens étroits avec le Soudan et l’Érythrée.

Il a établi des points d’accès navals dans ces deux pays et a utilisé des outils de soft power, tels que l’aide au développement et les réseaux religieux. Il considérait le détroit de Bab al-Mandeb, situé entre le Yémen et Djibouti, comme essentiel pour contrer l’influence saoudienne et israélienne et maintenir des routes commerciales alternatives.

Les limites de cette expansion sont toutefois apparues au grand jour.

Les ambitions de l’Iran se sont rapidement heurtées à la réalité. L’économie du pays a été affaiblie par les sanctions liées à son programme nucléaire et le retrait américain de l’accord nucléaire de 2015.

Pendant ce temps, le pouvoir politique est resté fragmenté entre des institutions concurrentes. Les pressions internes, notamment les difficultés économiques et les mouvements de protestation périodiques, se sont intensifiées. L’instabilité dans les États voisins tels que l’Irak, la Syrie et le Yémen a rendu coûteuse et incertaine toute projection de puissance régionale à long terme.

Après 2015, l’Arabie saoudite a renforcé son engagement dans la Corne de l’Afrique, grâce à l’aide financière, aux pressions diplomatiques et la coopération militaire liée à la guerre au Yémen.

À la recherche d’un soutien logistique le long de la mer Rouge et dans le but de contrer l’influence de l’Iran près du détroit de Bab el-Mandeb, l’Arabie saoudite a renforcé ses liens avec les gouvernements régionaux. Cela a incité le Soudan, Djibouti et l’Érythrée à rompre ou à réduire leurs relations avec Téhéran. Ils se sont effectivement alignés sur l’Arabie saoudite et ses alliés. L’Iran a ainsi réorienté ses ressources vers des théâtres de guerre jugés plus prioritaires, tels que l’Irak, la Syrie et le Yémen.

Depuis une décennie, la présence de Téhéran dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge est donc devenue plus sélective et opportuniste. L’Iran s’est appuyé sur des leviers indirects, tels que les opérations houthistes, plutôt que sur une expansion directe.

La mort de Khamenei devrait renforcer cette tendance plutôt que de l’inverser. En fait, l’issue de la guerre actuelle et le début d’un processus de succession délicat pourraient inciter Téhéran à adopter une approche encore plus prudente à l’étranger.

Fragilité croissante

Même si un changement à la tête de l’Iran ne modifiera peut-être pas son approche vis-à-vis de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, les dynamiques qui ont conduit au récent conflit pourraient avoir un impact sur la région.

L’ampleur et la visibilité de l’attaque israélo-américaine – et la riposte directe de l’Iran – sont le signe d’un phénomène plus profond : la fragilisation des seuils du recours à la force.

L’Iran ne se contente plus de gagner du temps et à éviter une confrontation directe tout en limitant la marge de manœuvre de ses rivaux.

Cela pourrait marquer le début d’une période où « tout est permis ».

Les acteurs régionaux, des États du Golfe aux gouvernements locaux, pourraient se sentir de plus en plus légitimés à contourner les normes de sécurité établies. La mer Rouge est déjà devenue une un espace très disputé. Les puissances extérieures y projettent leurs forces. Les États locaux exploitent ces rivalités. Le redéploiement des forces déclenché par la guerre en Iran aura des répercussions dans toute la région.

Dans un tel contexte, caractérisé par de multiples hiérarchies, même un affaiblissement des capacités iraniennes pourrait avoir des répercussions.

La fragilité de la région, comme en témoignent la guerre civile au Soudan, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, l’instabilité en Somalie et la forte présence de bases militaires le long des routes maritimes amplifie ces risques.

En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si l’Iran va soudainement s’étendre en Afrique de l’Est. Il s’agit plutôt de savoir si le climat régional va évoluer vers moins de restrictions et une plus grande acceptation des outils coercitifs.

Si l’escalade devient la norme au cœur du Moyen-Orient, l’espace le plus interconnecté de la région, les répercussions pourraient se faire sentir jusqu’à la Corne de l’Afrique.

Incertitude à court terme

La mort de Khamenei pourrait provoquer une incertitude à court terme, mais la continuité devrait prévaloir à long terme.

Au fil du temps, Téhéran a adopté ce que l’on peut appeler une doctrine de « défense réaliste » : la dissuasion par une forte présence indirecte, mais à moindre coût et avec moins de risques.

La vision iranienne des relations internationales comme un jeu à somme nulle – où le gain d’un acteur implique la perte d’un autre – et sa volonté de réduire l’influence de ses rivaux ne sont pas seulement le résultat d’héritages personnels. Elles sont plutôt profondément ancrées dans l’identité du pays.

Pour la Corne de l’Afrique, cela signifie que Téhéran devrait rester un acteur secondaire mais constant. Il devrait être suffisamment actif pour entraver les stratégies de ses rivaux, mais suffisamment modéré pour éviter les engagements majeurs.

The Conversation

Federico Donelli est affilié à l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI), à l’Institut nordique pour l’Afrique (NAI) et à l’Institut Orion pour les politiques publiques (OPI).

– ref. Les répercussions de la guerre avec l’Iran sur la mer Rouge et la Corne de l’Afrique – https://theconversation.com/les-repercussions-de-la-guerre-avec-liran-sur-la-mer-rouge-et-la-corne-de-lafrique-277574

Le télétravail peut-il vraiment réduire nos émissions de CO₂ liées à la mobilité ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Bérangère Legendre, Professor, Université Savoie Mont Blanc

En France, aujourd’hui, plus d’un salarié du secteur privé sur cinq télétravaille au moins une fois par mois.
Chris Montgomery/Unsplash, CC BY

Intuitivement, la généralisation du télétravail ne peut qu’avoir certainement un effet bénéfique sur nos émissions de gaz à effet de serre, mais, lorsqu’on examine les chiffres, cela se révèle moins probant.


Télétravailler pour réduire son empreinte carbone : l’idée semble évidente. Moins de trajets domicile-travail, moins de voitures sur les routes, donc moins d’émissions. Cette intuition a largement accompagné l’essor du télétravail depuis la crise sanitaire.

En France, plus d’un salarié du secteur privé sur cinq télétravaille aujourd’hui au moins une fois par mois. Ils n’étaient que 4 % avant la crise sanitaire. Or, les trajets entre le domicile et le travail représentent une part importante des émissions de gaz à effet de serre liées aux déplacements. Entre 1999 et 2019, la distance entre le domicile et le travail a augmenté en France, en particulier pour les habitants des zones rurales. Près du trois quarts de ces trajets se font en voiture, et cette part dépasse 90 % dans les zones peu denses. En moyenne, en 2019 un salarié émettait donc environ 700 kg de CO₂ par an pour ses seuls déplacements domicile-travail, et jusqu’à 1,3 tonne pour les personnes qui se déplacent le plus.

Dans ce contexte, le télétravail pourrait apparaître donc comme une solution évidente : en supprimant une partie de ces déplacements, les émissions devraient mécaniquement diminuer. Mais cette logique suppose que le télétravail n’affecte que les trajets entre le domicile et le travail, sans modifier les autres comportements de mobilité, ce qui est loin d’être évident.

Du côté des chiffres

Pour mieux comprendre ces dynamiques, nous avons mené une grande enquête entre décembre 2022 et février 2023 auprès de 3 530 actifs français, qui ne télétravaillaient pas avant la crise sanitaire. Une partie d’entre eux est passée au télétravail après 2020, ce qui permet de comparer leurs comportements de mobilité avant et après cette transition.

À première vue, les résultats semblent sans appel. Les télétravailleurs émettent moins d’équivalent CO₂ pour leurs déplacements entre le domicile et le travail : environ – 34 % pour les trajets directs et – 26 % lorsque l’on inclut les détours quotidiens (courses, accompagnement des enfants, etc.). À l’échelle de l’ensemble des mobilités (hors avion), leurs émissions annuelles apparaissent également plus faibles, de l’ordre de – 12 %.

Pris tels quels, ces chiffres pourraient suffire à conclure que le télétravail est bénéfique pour le climat. Pourtant, cette lecture est incomplète, et potentiellement trompeuse.

Pourquoi comparer télétravailleurs et non-télétravailleurs ne suffit pas

Déjà, il faut noter que les télétravailleurs ne sont pas des travailleurs « comme les autres ». Ils occupent plus souvent des emplois qualifiés, résident dans des zones spécifiques, ont des revenus plus élevés et des contraintes de mobilité différentes. Autrement dit ils n’auraient pas nécessairement eu les mêmes émissions que les non-télétravailleurs, même sans télétravail.

Comparer directement ces deux groupes revient donc à confondre potentiellement l’effet du télétravail avec des différences préexistantes. Pour isoler l’effet propre du télétravail, il faut raisonner en termes d’analyse d’impact : comparer ce qui s’est effectivement produit à un scénario de référence crédible, dans lequel les mêmes individus n’auraient pas télétravaillé.

Un effet réel mais plus modeste qu’il n’y paraît

Une fois cette approche mise en œuvre, le diagnostic se nuance. Le passage au télétravail, tel qu’il s’est opéré en France entre 2020 et 2023, a entraîné une baisse des émissions liées aux déplacements domicile travail, de l’ordre de 400 kg de CO₂ par an pour les personnes télétravaillant au moins deux jours par semaine. Cet effet est robuste et s’explique directement par la réduction du nombre de trajets.

En revanche, cette baisse est en partie compensée par d’autres ajustements : légère hausse des déplacements privés, réorganisation des trajets dans la semaine, ou encore disparition de certains « détours » auparavant intégrés au trajet domicile-travail. Ces effets, appelés « effets rebond » ne suffisent pas à annuler totalement les gains, mais ils en réduisent l’ampleur.

Le télétravail, un levier utile pour réduire l’empreinte carbone liée à la mobilité, mais un levier limité

Au final, le télétravail a réduit les émissions liées à la mobilité, mais dans des proportions plus modestes que ce que l’intuition initiale laisse penser. Rapporté à l’empreinte carbone moyenne d’un Français, et sachant que tous les travailleurs ne télétravaillent pas, l’effet reste limité.

Par ailleurs, si l’enquête dont sont issus ces résultats permet de renseigner finement les habitudes hebdomadaires de mobilité et l’organisation du travail d’un échantillon représentatif de la population en emploi en France, elle n’intègre pas d’autres effets qui méritent tout autant l’attention des chercheurs : l’empreinte carbone de l’usage du numérique en situation de télétravail, ou encore les comportements de consommation d’énergie à domicile et au travail des salariés.

Faut-il en conclure que le télétravail est inutile pour le climat ? Pas nécessairement. Mais ces résultats invitent à dépasser une vision simpliste.

La question n’est pas seulement de savoir si le télétravail réduit les émissions, mais dans quelles conditions il peut réellement le faire. En effet, il est important de s’intéresser également aux mécanismes économiques de long terme qui sont à l’œuvre. C’est précisément ce que permet la modélisation théorique en économie : simuler l’ajustement de l’économie lorsque de profonds changements interviennent.

Télétravail et arbitrages sur le marché du travail

Sur le marché du travail, les individus arbitrent entre le salaire proposé et les coûts associés à l’emploi, au premier rang desquels figurent les coûts de mobilité. Plus un emploi est éloigné du domicile, plus les coûts de mobilité sont élevés, ce qui peut dissuader certains travailleurs d’accepter certaines offres d’emploi.

Le télétravail modifie donc profondément les arbitrages des travailleurs. En réduisant le nombre de jours de déplacement, il diminue le coût de mobilité associé à un emploi donné. Cela permet à certains travailleurs d’accepter des emplois plus éloignés, qu’ils n’auraient pas acceptés autrement, et améliore l’accès à l’emploi pour les personnes vivant loin des centres d’activité.

Du point de vue de l’emploi, cet effet est donc théoriquement positif. Du point de vue environnemental, il est ambigu : accepter des emplois plus éloignés peut conduire à des distances domicile-travail plus longues les jours de présence sur site.

Une segmentation spatiale des travailleurs

Le télétravail induit donc une segmentation géographique. Les travailleurs vivant loin des centres d’emploi sont plus enclins à accepter des postes offrant du télétravail, tandis que ceux vivant à proximité continuent plus souvent à travailler sur site.

Cette segmentation a un double effet. D’un côté, elle concentre le télétravail chez les travailleurs pour lesquels la réduction des déplacements est la plus importante en termes de kilomètres évités. De l’autre, elle modifie la répartition spatiale des travailleurs et influence les comportements de mobilité de l’ensemble de la population active.

Peu de travaux ont pour l’instant documenté les mobilités résidentielles liées au télétravail en France. En 2022, les économistes Marie‑Laure Breuillé, Julie Le Gallo et Alexandra Verlhiac ont cependant montré que le télétravail tendait à accentuer certaines tendances de migrations des villes vers les campagnes grâce à la flexibilité offerte par le télétravail.

Un effet rebond inattendu : le choix du véhicule

Un autre mécanisme, moins intuitif, concerne le choix du type de véhicule. Si les véhicules électriques coûtent cher à l’achat, leur utilisation au quotidien est moins onéreuse : charger son véhicule électrique coûte moins cher que faire le plein d’une voiture thermique. Les véhicules électriques deviennent donc rentables au-delà d’un certain nombre de kilomètres parcourus.

En réduisant la fréquence des déplacements domicile-travail, le télétravail peut faire passer certains travailleurs en dessous de ce seuil de rentabilité. Résultat : l’adoption des véhicules électriques peut ralentir chez certains télétravailleurs, ce qui constitue un effet rebond susceptible de réduire les gains environnementaux attendus.

Intensité du télétravail : un facteur clé

Les simulations issues des modèles montrent également que l’impact environnemental du télétravail dépend fortement de l’intensité à laquelle il est pratiqué. Un scénario dans lequel une grande proportion de travailleurs télétravaille un seul jour par semaine n’est pas nécessairement le plus favorable.

À l’inverse, une part plus réduite de travailleurs télétravaillant deux ou trois jours par semaine peut conduire à des réductions d’émissions plus importantes. Autrement dit il vaut parfois mieux peu de télétravailleurs faisant beaucoup de télétravail que beaucoup de télétravailleurs en faisant peu.

Télétravail et politiques climatiques : des interactions décisives

Enfin, le télétravail n’agit pas isolément. La modélisation théorique permet de simuler l’impact du télétravail dans un contexte où sont menées des politiques environnementales qui ne sont pas actuellement en place : que se passerait-il dans une économie avec une taxe carbone respectant la trajectoire du prix du carbone initialement prévue par le rapport Quinet ? Dirigé par l’économiste Alain Quinet pour France Stratégie, ce document de référence fixe une valeur de long terme au carbone afin d’aider l’État, les entreprises et les citoyens à orienter leurs choix vers des solutions compatibles avec la lutte contre le changement climatique.

Cette valeur donne donc une trajectoire de long terme, une référence scientifique sur laquelle s’appuyer pour fixer par exemple le niveau d’une taxe carbone compatible avec des objectifs de neutralité carbone. En France, la taxe carbone actuellement en vigueur n’a pas évolué depuis le mouvement des gilets jaunes (2018-2019), elle est donc inférieure à la trajectoire identifiée par le rapport Quinet.

Que se passerait-il en particulier si les recettes d’une telle taxe étaient reversées à la population sous forme de subvention à l’adoption du véhicule électrique ?

Dans ce contexte, une politique climatique ambitieuse peut réduire l’effet marginal du télétravail sur les émissions. Mais le télétravail peut aussi améliorer l’acceptabilité sociale de ces politiques, en réduisant la part du revenu consacrée aux coûts de transport, en particulier pour les travailleurs les plus éloignés des centres d’emploi.

Penser le télétravail comme un outil parmi d’autres

Le télétravail peut donc contribuer à la décarbonation des mobilités, mais seulement sous certaines conditions : intensité suffisante, articulation avec les politiques de mobilité et prise en compte des effets rebond.

La question n’est donc pas de savoir si le télétravail est bon ou mauvais pour le climat, mais comment l’intégrer intelligemment dans une stratégie plus large de transformation des mobilités et de l’organisation du travail.

The Conversation

Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire de l’économie environnementale (CLEE).

Sarah Le Duigou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le télétravail peut-il vraiment réduire nos émissions de CO₂ liées à la mobilité ? – https://theconversation.com/le-teletravail-peut-il-vraiment-reduire-nos-emissions-de-co-liees-a-la-mobilite-276989

À quelles conditions le télétravail peut-il bénéficier à l’environnement ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Erwann Fangeat, Coordinateur de pole, Ademe (Agence de la transition écologique)

Le télétravail s’est installé depuis quelques années dans nos habitudes professionnelles. Il peut contribuer à la décarbonation de l’économie… mais seulement à certaines conditions. Ses bénéfices restent par ailleurs marginaux au regard d’autres efforts à mener.


En 2024, 22 % des salariés du secteur privé télétravaillaient au moins une fois par mois, selon l’Insee. Le télétravail intensif, c’est-à-dire supérieur à trois jours hebdomadaires, qui avait connu un boom à la suite de la pandémie de Covid-19, est de son côté en diminution. Si elle n’est pas encore stabilisée, la pratique semble de toute façon appelée à s’inscrire dans le temps.

Dans le cadre d’un travail mené à la demande de l’État sur le rôle que pourrait jouer le numérique dans la décarbonation de l’économie, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a évalué quels effets sur l’environnement pourrait avoir une généralisation du télétravail et à quelles conditions ils sont les plus bénéfiques.

Pour cela, l’Ademe a mené une analyse de cycle de vie (ACV) dite conséquentielle, qui s’intéresse aux conséquences environnementales à long terme. Le principe était de mesurer les impacts environnementaux provoqués par une massification du télétravail par rapport à un scénario de référence représentatif des pratiques de télétravail en 2025. La différence permet d’estimer les effets directs et indirects positifs et négatifs ainsi que les effets rebond.

La comparaison a ainsi porté sur trois scénarios, comparés au même scénario de référence :

  • l’un sans télétravail,
  • l’un où il serait généralisé,
  • enfin, un dernier où il serait limité.

Le scénario de massification apparaît comme intéressant sur le plan environnemental, mais le bilan des effets est très contrasté et dépend de certains facteurs précis.

Une baisse des déplacements en voiture

Le principal effet positif de la massification du télétravail concerne les émissions de gaz à effet de serre et la consommation de ressources fossiles qu’il permettrait d’éviter. Cela tient, avant tout, à la réduction des déplacements en voiture.

L’étude a été menée sur trois types de territoire : les petites « aires d’attraction » (50 000 à 200 000 habitants), les moyennes (200 000 à 700 000 habitants) et les grandes (plus de 700 000 habitants).

Elle montre que ce bénéfice se vérifie surtout dans les petites aires d’attraction, où le nombre de télétravailleurs a le plus de probabilités d’augmenter par rapport au scénario de référence, et où la dépendance à la voiture individuelle est plus forte du fait de trajets plus longs et de transports en commun moins présents. Dans ces zones, le télétravail peut éviter jusqu’à 8 kg d’équivalent CO₂ par habitant et par an.

D’autres effets positifs pourraient être observés en cas de généralisation du télétravail, comme la fermeture temporaire de certains bureaux permettant d’en abaisser le chauffage, ou encore une moindre construction de nouvelles surfaces de bureau.

Des effets indirects à prendre en compte

Le bilan n’est toutefois pas entièrement rose. Travailler chez soi induit souvent une hausse du chauffage à domicile, surtout en hiver. Cela représente en moyenne 1,4 kilowattheure (kWh) supplémentaire par jour, soit entre 3,5 % et 7 % de la consommation journalière d’un foyer, selon une étude menée en 2023 par l’Ademe et l’Institut français pour la performance du bâtiment (IFPEB) sur l’impact énergétique du télétravail.

Un autre impact négatif est l’achat de mobilier (fauteuil) ou d’équipements informatiques (écran supplémentaire) ainsi que l’utilisation de la connexion Internet du domicile. Cela peut peser sur l’épuisement des ressources, quand on sait les coûts environnementaux et les dépendances générés par la numérisation de la société : un smartphone contient à lui seul une cinquantaine de métaux, par exemple.

Par ailleurs, le télétravail peut avoir des effets indirects sur les déplacements, en engendrant des trajets supplémentaires. Par exemple pour des courses, qui autrefois étaient réalisées sur le chemin du travail, ou bien en provoquant des déménagements vers des zones plus éloignées. Tous ces effets peuvent atténuer les gains évoqués précédemment.

Une pratique à organiser

Certaines pratiques organisationnelles pourraient limiter ces effets négatifs et maximiser l’impact positif du télétravail.

Sur la gestion des bâtiments, une fermeture totale de l’édifice pendant au moins 48 heures permettrait, selon une expérimentation menée par l’Ademe et l’IFPEB sur dix bâtiments administratifs, de diminuer leur consommation énergétique quotidienne de 25 % à 40 % grâce à l’arrêt du chauffage, de l’éclairage et de la ventilation dans les locaux vides. On peut maximiser cet effet en privilégiant un télétravail total et simultané de tous les travailleurs sur certains jours de la semaine.

En outre, favoriser le télétravail en été et encourager le recours des télétravailleurs à des tiers-lieux à proximité de leur logement peut limiter son effet rebond sur le chauffage à domicile.

L’autre dimension porte sur les pratiques numériques : une meilleure gestion des outils est indispensable pour contenir leurs effets néfastes. Il s’agit, par exemple, de couper la caméra lors d’une visioconférence pour réduire par dix la consommation de données ou de privilégier le Wi-Fi au réseau mobile.

Un bilan positif à relativiser

L’analyse multicritères utilisée ici s’est intéressée à une quinzaine d’indicateurs, dont les trois principaux sont les gaz à effet de serre, l’épuisement des ressources fossiles et l’épuisement des ressources métalliques. Dans chaque cas, l’étude fait le bilan net entre les gains et les pertes. Le résultat montre que la massification du télétravail est positive sur la plupart des indicateurs d’un point de vue environnemental.

Toutefois, elle révèle aussi que ces gains sont assez modestes, en particulier sur les gaz à effet de serre, au regard des objectifs de décarbonation des déplacements en voiture à l’échelle d’une collectivité. La massification du télétravail y contribuerait, selon le type d’agglomération, à hauteur seulement de 2 % à 4 %.

En outre, ces gains risquent de diminuer dans le temps, puisqu’ils sont principalement liés à la mobilité, appelée à s’électrifier. Une moindre utilisation de la voiture aura donc moins de bénéfices à l’avenir. Par conséquent, le télétravail, s’il participe à la décarbonation, ne doit pas se substituer à des efforts de décarbonation plus profonds : il fait partie de la solution, mais dans des proportions très modestes.

The Conversation

Erwann Fangeat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À quelles conditions le télétravail peut-il bénéficier à l’environnement ? – https://theconversation.com/a-quelles-conditions-le-teletravail-peut-il-beneficier-a-lenvironnement-275684

Congo-Brazzaville : face à une opposition divisée, Sassou Nguesso en route pour prolonger son règne

Source: The Conversation – in French – By Ngodi Etanislas, enseignant-chercheur, Université Marien Ngouabi

Les Congolais se rendront aux urnes le 15 mars 2026 pour élire leur président, dans un contexte marqué par une majorité présidentielle structurée et une opposition fragmentée, incapable de présenter un candidat unique. Le Parti congolais du travail (PCT), au pouvoir depuis la fin de la guerre civile de 1997, et ses alliés exercent un contrôle étendu sur l’appareil de l’État et les organes électoraux. La participation des citoyens, notamment celle des jeunes aspirant au changement, reste un enjeu crucial pour la légitimité du vote, mais l’apathie et le désintérêt réduisent son impact potentiel.

La crédibilité du processus électoral est également contestée, avec des inquiétudes sur l’accès des opposants aux médias publics, la fiabilité du fichier électoral et l’impartialité de la Commission nationale électorale indépendante. Etanislas Ngodi a étudié, entre autres, les systèmes politiques et les dynamiques partisanes au Congo-Brazzaville. Il s’est entretenu avec The Conversation Africa sur les enjeux du scrutin présidentiel.


Quels facteurs institutionnels ou politiques vous paraissent les plus décisifs pour l’issue du scrutin ?

Le scrutin présidentiel du 15 mars 2026 est marqué par une majorité structurée et organisée, une opposition fragilisée et en quête d’unité et un espace civique rétréci.

La mise en place par le Parti congolais du travail et ses alliés de conditions visant la conservation du pouvoir se traduit par un verrouillage du processus électoral. Celui-ci s’opère notamment à travers le contrôle de l’appareil d’État (administration, sécurité, médias publics) et des organes de gestion des élections (Commission nationale électorale indépendante, Direction générale des affaires électorales, Cour constitutionnelle, etc.).

Le président sortant Denis Sassou Nguesso s’appuie aussi sur le soutien de son parti et de ses alliés à travers la mobilisation politique de ses membres et l’ancrage institutionnel et administratif. Il mise également sur la création de réseaux clientélistes pour assurer une large victoire dès le premier tour.

Autour du candidat se greffent des dynamiques politiques et citoyennes de mobilisation incluant toutes les couches sociales. Parmi elles figure le Patriarche, mouvement de soutien politique centré sur Denis Sassou Nguesso, connu sous l’appellation « Vague bleue ». On note aussi le mouvement Timonier, incarné par le parti au pouvoir (PCT) comme dispositif politico-idéologique de mobilisation, ainsi que d’autres dynamiques telles que Pona Ekolo, dirigé par Hugues Ngouelondelé.

Par ailleurs, l’opposition congolaise aborde le scrutin en rangs dispersés. Elle a été incapable de trouver un consensus pour une candidature unique, réduisant fortement les chances d’une alternance démocratique dans le pays. Six candidats d’opposition sans véritable base politique sont officiellement en lice. Il s’agit de Joseph Kignoumbi Kia Mboungou, Nganguia Engambe-Anguios, Dave Uphreim Mafoula, Destin Melaine Gavet Elengo, Vivien Romain Manangou et Mabio Mavoungou Zinga.

Certaines figures historiques de l’opposition ayant marqué la scène politique au cours des dix dernières années (Mathias Dzon, Clément Miérassa, Claudine Munari, etc.) n’ont pas réussi à former une coalition solide susceptible de concurrencer efficacement le pouvoir en place.

L’opposition parlementaire, incarnée par l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS) de l’ancien président Pascal Lissouba et l’Union des démocrates et humanistes-Yuki (UDH-YUKI) de Guy Brice Parfait Kolélas, décédé en mars 2021, a brillé par son boycott. Elle évoque des problèmes de gouvernance électorale (biométrie, fiabilité du fichier électoral, impartialité des organes de gestion des élections, etc).

L’impact d’actions pré-électorales a été manifeste à travers les opérations de répression, les intimidations et pressions politiques mises en place par le pouvoir à la veille du scrutin. L’opération de lutte contre criminalité urbaine et la délinquance juvéniles lancée en novembre 2025 par la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGST) en est une. Il y a également les attaques des 11 et 13 janvier 2026 dans le département du Pool (sud-ouest du pays) ont visé à créer un climat de peur et de terreur parmi les opposants et activistes. Cette situation remet en question les conditions de concurrence libre et équitable du scrutin.




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Quel impact la participation électorale pourrait-elle avoir sur l’équilibre des forces en présence ?

Les enquêtes Afrobarometer (rounds 9 et 10) réalisées dans le pays en 2023 et 2024 montrent que près de 53,4 % des répondants avaient déclaré avoir voté lors des dernières élections. Quelque 41,6 % des répondants affirmaient ne pas avoir voté pour diverses raisons. Parmi celles-ci figurent la non-inscription sur les listes électorales (13,1 %).

Il y a également le désintérêt pour la politique et l’apathie au vote (12,1 %), le manque de temps (4,3 %) et l’absence de candidats ou de partis politiques proches du peuple (4,7 %). D’autres motifs évoqués concernaient le manque de confiance dans le processus électoral, notamment envers les organes de gestion des élections.

Les expériences électorales passées ont montré comment la participation électorale demeurait un déterminant de légitimité et de crédibilité. L’un des enjeux de ce scrutin demeure le taux de participation, signe de légitimité populaire pour l’élection et le vainqueur.

A ce sujet, l’absence de candidats de taille face au président sortant, les appels au boycott lancés par l’opposition radicale et l’apathie des citoyens aux processus électoraux pourraient entraîner une faible participation.

Comment la participation électorale peut-elle influencer l’équilibre politique du scrutin présidentiel ?

Les débats autour des processus électoraux dans le pays se concentrent généralement sur l’écart entre les chiffres officiels annoncés par le ministère de l’Intérieur et les observations sur le terrain, faites par les organisations de la société civile et les partisans de l’opposition. Ils portent également sur l’impact du désengagement citoyen. Toutefois, le niveau de participation ne pourrait pas changer l’équilibre politique à l’issue de cette élection.

Pour lutter contre l’abstention élevée, le pouvoir en place pourrait s’appuyer sur les stratégies clientélistes pour susciter une forte participation citoyenne. De son côté, l’opposition radicale pourrait mettre en avant l’intrigue selon laquelle, l’élection en cours n’a pas d’enjeu majeur, faute de challenger crédible face au président sortant, comparablement à l’élection présidentielle du 20 mars 2016.




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Lors de ce scrutin, Denis Sassou Nguesso faisait face à des opposants de taille (Jean‑Marie Michel Mokoko, André Okombi Salissa, Guy Brice Parfait Kolelas …). Cette stratégie pourrait susciter une faible participation des électeurs au vote et renforcerait le désintérêt ou le découragement des jeunes et/ou nouveaux électeurs aspirant au renouvellement de la classe politique.

Dans quelle mesure la crédibilité du processus électoral pèsera-t-elle sur les résultats finaux ?

La question de la crédibilité du scrutin constitue l’un des enjeux les plus sensibles de cette élection. Elle ne détermine pas seulement qui gagne, mais aussi comment le résultat est accepté, interprété et comment il assure la stabilité politique post-électorale. Au regard des lacunes susmentionnées en ce qui concerne la gouvernance électorale, il est évident que le manque de transparence, de caractère inclusif et d’équité dans le cadre du scrutin de mars 2026 suscite des contestations, même par les perdants.

Les élections organisées régulièrement depuis 2002 ont souvent été considérées comme peu compétitives et peu transparentes par des observateurs. Parmi eux figurent notamment les missions d’observation électorale internationales, les organisations de la société civile congolaise et certains analystes politiques. Ces derniers soulignent notamment des dysfonctionnements majeurs concernant l’accès équitable aux médias, comme le déséquilibre de couverture dans les médias publics et les restrictions ou intimidations envers certains candidats.

Des inquiétudes persistent aussi quant à la fiabilité du fichier électoral (audit indépendant du fichier, radiation des doublons et des personnes décédées, inscription des nouveaux majeurs et transparence dans l’affichage des listes, etc.).

La confiance accordée à la Commission nationale électorale indépendante (CNEI) fait également l’objet de débats récurrents sur son impartialité. Ces critiques portent notamment sur le mode de désignation des membres, l’équilibre entre majorité, opposition et société civile, ainsi que sur la capacité logistique (distribution du matériel, formation des agents, remontée des résultats).

L’opposition radicale, pour avoir opté pour le boycott, n’aura moins de légitimité pour mobiliser des recours ou des contestations. Elle facilite ainsi l’acceptation des décisions des institutions électorales par les différentes parties prenantes.

Comment la longévité politique de Denis Sassou Nguesso influence-t-elle la compétition électorale actuelle ?

Le président sortant, Denis Sassou Nguesso au pouvoir depuis 1979, constitue l’un des facteurs structurants majeurs de la compétition électorale du 15 mars 2026 en République du Congo. Son ancienneté ne joue pas seulement sur son image, mais sur l’architecture même du champ politique. Son parti, le PCT, contrôle largement l’appareil d’État, y compris les moyens de communication, les ressources publiques locales et une grande part de l’administration mobilisée dans le cadre de sa campagne électorale.

Après quatre décennies au sommet de l’État, le président Denis Sassou Nguesso a façonné les équilibres institutionnels. Il continue d’influencer les nominations dans l’administration, les forces de sécurité et les institutions clés (parlement, commission électorale, conseils consultatifs, etc.).

La longévité est présentée par les partisans du pouvoir comme un gage d’expérience politique, notamment à travers la maîtrise des équilibres internes et le bilan des différents projets de société (communication centrée sur les infrastructures, les projets publics et la paix, etc.). Elle est également perçue comme un facteur de stabilité politique et sécuritaire, constituant une garantie de continuité institutionnelle.

Pour l’opposition, elle contribue à la restructuration du paysage partisan, la marginalisation de certaines figures historiques et l’émergence des oppositions divisées ou personnalisées par le pouvoir. Dans ce contexte, émergent des discours sur le renouvellement qui deviennent plus audibles, la nécessité pour les jeunes de solliciter le changement de système politique et les aspirations à une alternance générationnelle.

The Conversation

Ngodi Etanislas does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Congo-Brazzaville : face à une opposition divisée, Sassou Nguesso en route pour prolonger son règne – https://theconversation.com/congo-brazzaville-face-a-une-opposition-divisee-sassou-nguesso-en-route-pour-prolonger-son-regne-277442

Les États-Unis, Eldorado pour les riches Chinois qui souhaitent avoir une famille XXL par GPA

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Certaines élites chinoises ont recours à la gestation pour autrui, ou GPA, pour avoir des enfants – et parfois des dizaines, voire des centaines d’enfants – aux États-Unis. Le marché de la GPA, en pleine expansion outre-Atlantique, où il représente plus de 17 milliards de dollars (plus de 14,6 milliards d’euros) de chiffre d’affaires, est alimenté en bonne partie par les élites de la République populaire. Dans une lettre adressée à la procureure générale des États-Unis Pam Bondi, ce 26 février, deux sénateurs républicains exhortent le Department of Justice à enquêter sur le phénomène. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars. En attendant, et parce que la GPA soulève en soi de nombreuses questions éthiques, un récent rapport de l’ONU appelle à son interdiction universelle.


Le 13 décembre dernier, le Wall Street Journal révèle une information des plus insolites : Xu Bo, un milliardaire du secteur des jeux vidéo en Chine, affirme être le père d’une centaine d’enfants nés aux États-Unis par gestation pour autrui (GPA) – une convention par laquelle une femme (la mère porteuse) accepte de porter un enfant pour le compte d’un tiers (le ou les parents d’intention).

Le journal américain soutient également que d’autres magnats chinois ont régulièrement recours à des mères porteuses outre-Atlantique pour avoir des dizaines, voire des centaines d’enfants à l’instar de Xu Bo. Certains déclarent avoir acheté des dizaines d’ovocytes à des mannequins, des musiciennes ou des diplômées en finance, et vouloir exclusivement des filles « afin de les marier un jour à des hommes puissants ». D’autres souhaitent créer des « dynasties familiales inarrêtables ».

Comprendre les raisons qui poussent les riches Chinois à recourir à de nombreuses GPA outre-Atlantique invite d’abord à s’attarder sur la politique de natalité en Chine. Mais les États-Unis resteront-ils une destination prisée pour la GPA transnationale ? La pratique de la GPA, qu’elle soit nationale ou transnationale, restera-t-elle autorisée aux États-Unis et ailleurs ?

La limitation du nombre d’enfants en Chine, de 1979 à aujourd’hui : d’abord un, puis deux, puis trois

Au début des années 1970, le premier ministre chinois Zhou Enlai émet une directive de limitation des naissances. Une campagne sans relâche est alors menée, reposant sur le slogan « wan-xi-shao » (« Tard-Espacé-Peu »), afin d’encourager le mariage et la procréation tardifs ainsi que l’espacement et la réduction des naissances.

En 1979, la politique de l’enfant unique est instaurée sous le régime de Deng Xiaoping par crainte d’une explosion démographique et pour des raisons économiques. Très controversée, cette politique est accompagnée de mesures incitatives (avantages sociaux et médicaux) pour les parents ayant un seul enfant et coercitives (pénalités financières, privation d’aides sociales, avortements et stérilisations forcés, etc.) à l’encontre des contrevenants.

À partir de 1984, la loi est assouplie et certaines familles sont autorisées à avoir deux enfants. C’est le cas, par exemple, pour les familles rurales dans certaines provinces, lorsque l’aîné est une fille. L’objectif est de permettre aux couples d’essayer d’avoir un fils, non seulement pour assurer la lignée familiale, mais aussi pour garantir la main-d’œuvre dans les champs et la sécurité financière des parents dans leurs vieux jours (la femme chinoise, quant à elle, aura la charge de s’occuper de ses beaux-parents). Il en va de même à partir de 2013 pour les couples urbains dont l’un des deux conjoints est enfant unique.

Les enfants nés hors quotas ou en dehors des exceptions légales, appelés « enfants noirs », sont dépourvus de reconnaissance juridique et sociale à défaut de paiement d’une lourde amende – dénommée « taxe de maintenance sociale » –, pouvant aller de 500 à plus de 10 000 euros. Ces amendes permettaient, par la même occasion, de garantir à l’État des rentrées financières.

La politique de l’enfant unique aura été maintenue pendant trente-cinq ans, soit « une durée équivalant à une génération ».

En 2015, face au taux de natalité excessivement bas et au vieillissement accéléré de la population, la loi de l’enfant unique est abrogée. Dès 2016, tous les couples sont autorisés à avoir deux enfants, s’ils le souhaitent. Certains obstacles liés au retardement du mariage et de la procréation sont également levés. Cette nouvelle politique familiale n’eut toutefois pas l’effet escompté.

En 2021, la politique de planification familiale autorise finalement les familles à avoir jusqu’à trois enfants. En 2022, les pénalités financières appliquées aux familles ayant plus d’enfants que le nombre autorisé sont supprimées. On pourrait penser dès lors qu’il n’y a plus de politique de contrôle des naissances. Cependant, pour Isabelle Attané, spécialiste de la démographie de la Chine, il est à craindre que, dans la pratique, le gouvernement chinois continue d’appliquer certaines mesures coercitives du passé (amendes, sanctions professionnelles ou administratives, etc.) en cas de non-respect de cette limitation.




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Les mesures incitatives mises en place ces cinq dernières années (chèques, exonérations fiscales, allongement de congés parentaux…) n’ont pas vraiment eu de succès, selon The Insider.

La dernière mesure instaurée par Pékin depuis le 1er janvier 2026 pour « réarmer » sa démographie, plus contraignante qu’incitative, consiste en l’application d’une taxe de 13 % sur les préservatifs et les pilules contraceptives (jusqu’ici exemptés de TVA).

Euronews, 31 mai 2021.

L’interdiction de la GPA v. la réalité

En Chine, la GPA est interdite depuis 2001. Cette interdiction ne concerne toutefois que les établissements de santé et le personnel médical. Les contrevenants sont passibles d’une sanction pécuniaire de 30 000 yuans (environ 3630 euros).

Mais les pénalités financières sont peu dissuasives pour les cliniques, où le coût de la GPA peut aller de 40 000 à plus de 100 000 euros. Entre 2014 et 2019, on dénombrait plus de 400 agences de GPA, et plus de 50 000 enfants sont nés d’une mère porteuse durant cette période.

Ces dix dernières années, le marché clandestin de la GPA a connu un essor considérable dans le pays. Lorsque la politique de l’enfant unique a été supprimée, de nombreuses femmes qui étaient à un âge trop avancé pour avoir un deuxième enfant se sont alors tournées vers la GPA.

À cela s’ajoutent des raisons préexistantes telles que la demande de couples infertiles et homosexuels, l’importance accordée à la perpétuation de la lignée familiale, ou encore les situations où des familles ayant eu un seul enfant durant la période de la loi de l’enfant unique ont perdu cet enfant et sont trop âgées pour en avoir un autre.

Les États-Unis, une destination prisée pour la GPA transnationale

Selon une étude publiée en 2024 dans Fertility and Sterility, 41,7 % des GPA gestationnelles (c’est-à-dire des GPA où la mère porteuse n’a aucun lien génétique avec l’enfant) aux États-Unis entre 2014-2020 étaient effectuées par des Chinois.

Le choix des Chinois de conclure une GPA aux États-Unis n’est pas anodin.

D’une part, en vertu du 14ᵉ amendement de la Constitution, tout enfant né sur le territoire des États-Unis est automatiquement un citoyen états-unien (à l’exception des enfants de diplomates). La nationalité états-unienne de l’enfant permet de contourner le quota d’enfants autorisé par famille en Chine. Qui plus est, dès sa majorité ce dernier pourra soumettre une demande de carte verte pour les membres de sa famille (parents, frères et sœurs) afin qu’ils puissent résider légalement aux États-Unis.

D’autre part, dans plusieurs États fédérés – la GPA n’étant pas réglementée au niveau fédéral –, un accès à la GPA sans condition d’état matrimonial, de nationalité, d’âge, d’orientation sexuelle ou de genre est possible. Les conventions de GPA sont également exécutoires, privant la mère porteuse du droit de changer d’avis et de garder l’enfant à sa naissance.

Dans les États les plus favorables, comme en Californie, la loi reconnaît automatiquement les parents d’intention comme étant les parents légaux de l’enfant dès sa naissance. Des ordonnances de filiation prénatales (pre-birth orders) peuvent également être obtenues par décision judiciaire.

De plus, le couplage de la fécondation in vitro avec le diagnostic préimplantatoire, quasi généralisé aux États-Unis, permet aux parents d’intention d’obtenir des designer babies (bébés à la carte ou bébés sur mesure). Non seulement ils peuvent sélectionner le sexe de leur future progéniture, mais aussi certaines de ses caractéristiques physiques (couleur des yeux, des cheveux, etc.) avant l’implantation de l’embryon dans l’utérus de la mère porteuse.

Par ailleurs, si certaines agences de GPA proposent aux parents d’intention d’avoir des twiblings (une fratrie de deux enfants nés de deux mères porteuses presque au même moment), il est quasiment impossible pour ces agences de savoir si leurs clients ont déposé plusieurs demandes de twiblings, de triblings, de quadruplings… voire de centublings, en parallèle auprès d’autres agences.

Aussi, pour attirer les clients chinois, plusieurs sites de GPA en ligne proposent des services dans plusieurs langues dont le mandarin : Extraordinary Conceptions et The Surrogacy Law Center, à titre d’exemples.

Enfin, des rapports ont récemment révélé l’existence de plus de 107 agences de GPA gérées par des Chinois dans le sud de la Californie. Ces agences s’adressent presque exclusivement à la clientèle chinoise fortunée et certaines d’entre elles sont affiliées à des entreprises publiques en Chine.

La GPA transnationale aux États-Unis et la GPA dans sa globalité : quels futurs ?

Les États-Unis sont le leader mondial de la GPA. En termes de chiffres, alors que le marché mondial de la GPA était estimé à 22,4 milliards de dollars (19,3 milliards d’euros) en 2024, les États-Unis pesaient à eux seuls 17,47 milliards de dollars (15 milliards d’euros).

Le prix global de la GPA dans le pays varie entre 120 000 et 150 000 dollars (103 300 et 129 100 euros) et peut même atteindre 200 000 dollars (172 100 euros). Pour Courtney Harper Turkington, professeure assistante en droit à Loyola University New Orleans College of Law, le montant total de la GPA peut inclure différents coûts, dont :

  • le coût de la FIV : entre 15 000 et 30 000 dollars (entre 13 000 et 25 800 euros)

  • la rémunération de la mère porteuse : entre 30 000 et 60 000 dollars (entre 25 800 et 51 600 euros)

  • la compensation de la donneuse d’ovocytes : entre 10 000 et 40 000 dollars (entre 8 600 et 34 400 euros)

  • les frais d’agence : entre 20 000 et 40 000 dollars (entre 17 200 et 34 400 euros)

  • les frais juridiques : entre 3 000 et 15 000 dollars (entre 2 600 et 13 000 euros)

Selon l’étude publiée dans Fertility and Sterility (précitée), près de la moitié des enfants nés dans le cadre d’une GPA gestationnelle aux États-Unis entre 2014-2020 étaient conçus pour le compte de parents d’intention étrangers : 41,7 % par des Chinois, 9,2 % par des Français et 8,5 % par des Espagnols (rappelons que, à l’instar de la Chine, la France et l’Espagne interdisent également la GPA). Le nombre de ces GPA conclues par des étrangers avait d’ailleurs nettement augmenté entre 2014-2019, passant de 2 758 (22,0 %) en 2014 à 4 905 (39,8 %) en 2019.

Toutefois, la GPA transnationale outre-Atlantique et la pratique de la GPA en elle-même ont toutes deux un avenir incertain.

En effet, dès son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret revenant sur le droit du sol. Ce décret, qui devait s’appliquer dès le 19 février 2025, vise à priver de la nationalité états-unienne les enfants nés après cette date lorsqu’aucun des parents biologiques n’est un citoyen états-unien ou un résident permanent légal. Bien que le décret ne précise pas si les enfants nés d’une mère porteuse sont concernés, il est à noter que jusqu’à cinq personnes peuvent être impliquées dans leur naissance :

  • la donneuse d’ovocytes,
  • la mère porteuse,
  • la mère d’intention,
  • le donneur de sperme,
  • le père d’intention.

La Cour suprême statuera sur la constitutionnalité de ce décret dans quelques mois.

Mais d’ores et déjà, ce 26 février, deux sénateurs républicains, Tom Cotton (Arkansas) et Rick Scott (Floride), ont adressé une lettre à la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi. Ils demandent que le Department of Justice (DOJ) mène rapidement des enquêtes afin d’identifier d’éventuelles violations des lois fédérales (fraude à l’immigration, traite d’êtres humains…), d’obtenir des informations sur les nombreuses GPA conclues par des Chinois richissimes et sur les agences de GPA gérées par les étrangers (au-delà de celles opérées par les Chinois) dans le pays, etc. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars.

Émission « Le Grand Témoin », 3 novembre 2025.

Au niveau international, après la déclaration de Casablanca pour l’abolition universelle de la GPA signée par une centaine d’experts (médecins, juristes, psychologues, sociologues, philosophes…) de 75 nationalités différentes le 3 mars 2023, c’est au tour de l’ONU de plaider en ce sens.

Le 14 juillet 2025, la rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences, Reem Alsalem a présenté un rapport accablant sur la GPA à l’Assemblée générale des Nations unies. Après avoir analysé plus de 120 contributions et consulté plus de 70 parties prenantes de la GPA (parents demandeurs, agences, spécialistes de la médecine, mères porteuses, etc.), ce rapport développe un véritable plaidoyer pour l’abolition internationale de la GPA aux motifs de l’exploitation et de la marchandisation des mères porteuses et des enfants dans le cadre de cette pratique.

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les États-Unis, Eldorado pour les riches Chinois qui souhaitent avoir une famille XXL par GPA – https://theconversation.com/les-etats-unis-eldorado-pour-les-riches-chinois-qui-souhaitent-avoir-une-famille-xxl-par-gpa-272775

Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne

Source: The Conversation – in French – By Benoît Grémare, Chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Stratégie et de Défense, Université Jean Moulin Lyon 3

Le 2 mars 2026, depuis la base opérationnelle de l’île Longue, dans le Finistère, Emmanuel Macron a présenté une actualisation de la doctrine française de dissuasion nucléaire. En annonçant une augmentation du nombre d’ogives et une participation accrue des partenaires européens, le chef de l’État concrétise l’européanisation de la dissuasion qu’il avait appelée de ses vœux en 2020 et formalise un nouveau cadre, la « dissuasion avancée ». Une inflexion qui redéfinit la place de la France dans l’architecture stratégique européenne.


Les relations entre les États ont pris ces dernières années un tournant résolument nucléaire : menaces russes d’usage de l’arme nucléaire depuis le début de la guerre d’Ukraine, couplées au déploiement de missiles nucléaires tactiques en Biélorussie depuis 2023 ; désengagement des États-Unis de la défense européenne et annonce d’une reprise immédiate des essais d’armes nucléaires (octobre 2025) ; augmentation de 45 % de l’arsenal nucléaire du Royaume-Uni depuis 2021 ; et enfin augmentation du stock d’ogives de la Chine, à hauteur d’une centaine par an depuis 2023. Dans ce monde dénué d’accords internationaux de régulation des arsenaux nucléaires, une actualisation de la doctrine nucléaire française apparaissait nécessaire.

Cette dernière connaît une évolution majeure avec le discours d’Emmanuel Macron du 2 mars 2026 sur la base de sous-marins de l’île Longue (Finistère).

La fin de la stricte suffisance

L’arme nucléaire reste réservée à un usage défensif. Cependant, le président a ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires (actuellement de 290 ogives) qui composent l’arsenal national. Cette montée en puissance est la principale annonce du discours d’Emmanuel Macron, abandonnant le concept de « stricte suffisance » qui limitait jusqu’alors le développement de la force de frappe au nom de la non-prolifération. L’augmentation du nombre d’ogives permet de lancer plusieurs bombes en même temps afin de saturer l’espace aérien d’un pays ennemi lequel, malgré ses systèmes de défense antimissiles, ne pourra pas tous les abattre. Il s’agit aussi d’étendre la couverture du parapluie nucléaire à l’échelle de l’Europe, sans toutefois dégarnir les stocks réservés à la protection du territoire national.

Afin de tenir compte des systèmes avancés de détection russe, susceptibles d’intercepter d’ici 2035 les missiles nucléaires britanniques et français, la France repousse également le risque de décrochage technologique en développant de nouveaux outils, tels que la tête océanique optimisée jointe à un missile hypersonique et manœuvrant.

Un retour à l’ambiguïté stratégique

Le discours de l’île Longue renoue avec l’ambiguïté stratégique en ne rendant plus public le nombre d’ogives qui composeront la force de dissuasion nucléaire. À l’instar des citoyens français, les partenaires européens devraient aussi être mis à l’écart de cette information pour éviter de possibles révélations.

Une doctrine se construit en fonction de ses intérêts, mais aussi en fonction des agissements des autres États. Pour définir le volume nécessaire à une force nucléaire, deux méthodes peuvent être utilisées, à savoir calculer le nombre de bombes qui suffiraient pour détruire un adversaire particulier, et le nombre dont ce dernier a besoin pour nous détruire. C’est la logique d’anéantissement, dont la peur inspire la dissuasion. Il faut forcer l’adversaire à comprendre que son attaque lui coûtera trop cher pour en tirer un bénéfice. Dans les années 1960, la France cherchait à dissuader Moscou en menaçant de causer un nombre de morts soviétiques au moins égal à la population française.

Jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, l’arsenal n’a fait qu’augmenter pour atteindre 550 têtes nucléaires. Mais la fin de la guerre froide a entraîné une baisse continue. Plusieurs facteurs l’expliquent : le désarmement, la non-prolifération, la fin de la menace d’invasion soviétique, la nécessité de baisser les dépenses publiques en prenant le budget de la défense nationale comme variable d’ajustement.

Non quantifiée sous Jacques Chirac, la taille de l’arsenal nucléaire français avait été dévoilée par le président Sarkozy en 2008 à moins de 300 têtes, avant que le président Hollande ne détaille en 2015 le nombre de missiles et de lanceurs.

Or, la transparence sur les volumes des forces nucléaires implique toujours un risque pour la sécurité nationale, car elle permet à l’ennemi de calculer de manière précise les risques de son agression et sa capacité d’encaissement en cas de frappe, ce qui réduit l’incertitude et affaiblit la logique même de la dissuasion.

Une « dissuasion avancée » vers les partenaires européens

Aujourd’hui, la « dissuasion avancée » proposée par le président Macron associe huit pays européens : Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède et Danemark. On peut supposer que l’Autriche, l’Irlande et Malte, étant adhérents au Traité d’interdiction des armes nucléaires, ont refusé l’offre française de protection. Celle-ci se matérialise par le déploiement d’avions français équipés de leurs ogives nucléaires chez les partenaires européens afin de compliquer le calcul de l’adversaire.

En échange, afin de participer à l’effort commun, les pays hôtes devront remplir des missions d’appui en coordination avec la France : renseignement, surveillance, emploi de forces conventionnelles pour protéger les espaces délicats à défendre avec la seule dissuasion nucléaire des pays membres de l’Union européenne et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan). Offrant des exercices nucléaires communs, le président Macron évoque des consultations, à savoir des dialogues entre les partenaires européens au cas où la situation internationale se dégraderait et verrait le franchissement de lignes rouges par l’ennemi.

Toutes les contributions des partenaires européens se précisent par « l’épaulement » : une sécurité répartie et partagée pour faire face à un ennemi commun. Le parapluie nucléaire français se déploie en parallèle de celui de l’Otan, les États-Unis ayant été informés du projet sans qu’aucun communiqué négatif ne soit produit. Ce partage des risques et des responsabilités semble garant d’une certaine crédibilité, illustré par une dissuasion franco-britannique et franco-allemande, compliquant les calculs stratégiques russes.

Par ailleurs, le discours de l’île Longue reste dans la lignée de la doctrine classique de la dissuasion nucléaire française établie en 1972 puisque le président de la République garde seul la décision d’emploi de l’armement nucléaire. Il n’y a pas de partage de la décision d’emploi, pas de ciblage à l’avance d’objectifs de tirs nucléaires, ni de mise en œuvre opérationnelle avec d’autres états-majors.

Financer la nouvelle doctrine

Après trois décennies de baisse budgétaire et de promotion de la non-prolifération, le discours de l’île Longue ouvre une nouvelle ère pour la doctrine nucléaire française. Emmanuel Macron se pose en rupture par rapport à ses prédécesseurs. Alors que les présidents Mitterrand et Chirac avaient réduit le nombre d’ogives et que les présidents Sarkozy et Hollande avaient publiquement révélé la taille de l’arsenal, Emmanuel Macron prend ici une voie inverse et originale, avec le principe affirmé de prépositionner une partie des forces nucléaires françaises chez nos alliés européens. La dissuasion devient une sorte de « partenariat bilatéral » dans un dialogue d’État à État.

Cette orientation de la doctrine, intervenant à un an de la fin de son double mandat, permet à Emmanuel Macron de renvoyer à ses successeurs la charge de cette montée en gamme ainsi que la question de son financement. Construite et entretenue par les fonds propres de la nation, la dissuasion nucléaire française ne peut être financée par les mécanismes européens. Paris s’y est toujours opposé afin de garder le contrôle exclusif de son armement nucléaire, sans avoir de gages à donner ou de comptes à rendre à une éventuelle commission. Devant compter sur ses propres ressources pour augmenter son arsenal nucléaire, il sera donc nécessaire de débattre du budget alloué à ce réarmement (lequel, du fait de son caractère secret et stratégique, est rarement détaillé auprès du Parlement).

Emmanuel Macron a enfin communiqué sur la construction d’un nouveau sous-marin nucléaire lanceur d’engins, L’Invincible. Ce projet sera-t-il effectivement mis en œuvre par le président qui lui succédera en 2027 ?

The Conversation

Benoît Grémare est ancien officier à l’escadrille des sous-marins nucléaires d’attaque.

– ref. Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne – https://theconversation.com/dissuasion-nucleaire-tournant-majeur-dans-la-strategie-francaise-et-europeenne-277387

De l’accord de Paris à un capitalisme climatique porté par la Chine

Source: The Conversation – in French – By Michel Damian, Professeur honoraire, Université Grenoble Alpes (UGA)

En 2015, la COP21 se clôturait par la signature de l’accord de Paris, jugé alors historique pour sa promesse de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C avant la fin du siècle. Un peu plus de dix ans plus tard, l’objectif semble dur à tenir, mais le monde est désormais sur les rails d’un capitalisme climatique dont la Chine a pris la tête.


« Paris est définitivement l’une des meilleures COP jamais organisées – les Français ont fait un boulot fantastique », écrivait, en 2015, le juriste Daniel Bodansky, qui a suivi les grandes conférences sur le climat depuis les négociations pour la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques signée en 1992.

Du 30 novembre au 12 décembre 2015, il y a dix ans, la France pilotait un accord unanimement salué comme un succès. Dans son discours de clôture, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, président de la conférence, ne cachait pas sa satisfaction :

« Ce texte sera […] un tournant historique. Le succès est à portée de toutes nos mains réunies. Le monde retient son souffle et il compte sur nous tous. »

Son contenu majeur, à savoir des promesses de réductions strictement nationales des émissions, sans aucun engagement contraignant de la part des États (dans le langage onusien, des « contributions déterminées au niveau national »), n’a toutefois pas été impulsé par l’Hexagone : il s’agissait, pour l’essentiel, d’une construction sino-américaine.




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Des promesses de réduction des émissions trop faibles

Pour la première fois, les pays parties à la Convention climat se sont officiellement dotés d’une cible d’augmentation des températures à ne pas dépasser.

L’objectif, porté dans les ultimes jours de la COP21 par une coalition de petits États insulaires et de pays particulièrement vulnérables, était désormais de « contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C ».

La Conférence de Paris a ainsi franchi le pas d’inscrire la décarbonation de l’économie mondiale dans le temps long. Mais elle l’a fait sans imposer aux États le moindre engagement contraignant : simplement en se convainquant que le socle de transformations nationales volontaires suffirait.

Le problème, c’est que les « contributions nationales » communiquées par les parties à la COP, à supposer qu’elles ne restent pas de vaines promesses, emmenaient de toute façon vers un réchauffement bien supérieur à l’engagement fixé : environ +3 °C minimum sur le siècle.

L’écart donne le vertige : pour coller aux 2 °C – et a fortiori aux 1,5 °C – visés, il eût fallu que les contributions nationales ne soient rien moins que, respectivement, de 30 % et de 41 % plus ambitieuses d’ici à 2030.

S’était-on naïvement imaginé qu’elles seraient rapidement relevées après ce premier tour de chauffe ? L’accord de Paris ne s’était-il pas doté, dans l’ombre, d’une porte de sortie, ou d’une échappatoire, dont on n’a probablement saisi ni la subtilité ni la teneur en 2015 ?

La capture et le stockage du carbone indispensable ?

L’adoption d’un objectif de stabilisation des températures appelait mécaniquement – c’est une contrainte physique imposée par la dynamique de la chimie atmosphérique – celui de zéro émission nette, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre.

C’est par l’angle d’efforts de décarbonation colossaux que cet objectif de neutralité carbone a été introduit à l’article 4 de l’accord. Mais, insidieusement, il avait ouvert une brèche : pour faire tenir cette impossible balance entre un objectif aussi ambitieux et des « contributions nationales » aussi insuffisantes, la condition impérative était de retirer massivement du CO2 de l’atmosphère.

Et pour cela de recourir à des technologies comme la capture et le stockage du carbone. Cela n’a pas été crié sur les toits de Paris, mais sans le recours à des solutions technologiques, et en particulier à la capture du carbone, les ambitions de l’accord de Paris étaient absolument inatteignables.

Une nouvelle vague d’investissements

Les premiers investissements dans la transition énergétique et les technologies bas carbone sont déjà anciens. Mais ils ne sont manifestes que depuis le début de la décennie 2000 et n’ont enfin décollé qu’à la suite de la COP21 de Paris.

Ils ont été multipliés par 15 entre 2004 et 2020, pour s’élever à 755 milliards de dollars en 2021, soit un peu plus de 648 milliards d’euros, dont au moins la moitié en Asie. Ils ont ensuite grimpé à 1 100 milliards de dollars (859 millions d’euros) en 2022, avec la Chine premier investisseur pour 546 milliards de dollars (469,4 milliards d’euros), contre 141 milliards de dollars (121,2 milliards d’euros) pour les États-Unis. En 2024, ces investissements atteignaient 2 000 milliards de dollars (1 718 milliards d’euros).

Ces investissements, qui portent ce que nous nommons « capitalisme climatique », ont été largement mobilisés par la Conférence de Paris.

Comme l’écrit l’économiste Jean Pisani-Ferry :

« Les engagements de réduction des émissions ont ensuite atteint une crédibilité suffisante pour qu’une fraction significative des entreprises mondiales investisse dans la construction d’une économie décarbonée. S’est ainsi engagée une guerre entre un capitalisme “brun” et un nouveau capitalisme “vert”, qui parie sur le développement de technologies propres. »

Le capitalisme climatique chinois fait la course en tête

Par capitalisme climatique, nous entendons la reconfiguration des structures productives – technologies, institutions, comportements – qui inscrirait le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement.

Aujourd’hui, le capitalisme climatique chinois, alors que la Chine est le premier pays émetteur de gaz à effet de serre et le premier pays consommateur mondial de charbon, fait la course en tête pour la décarbonation et la transition écologique.

La stratégie chinoise a positionné la décarbonation industrielle comme une puissante arme géoéconomique. C’est manifeste pour la puissance installée en renouvelables, les marchés des terres rares, des panneaux photovoltaïques, des batteries, celui des véhicules électriques, mais aussi pour les dépôts de brevet sur les énergies propres et, depuis peu, l’installation et le marché des batteries géantes de stockage de l’électricité, parties pour rebattre les cartes de la transition énergétique.

Dès la fin de la décennie 2000, la Chine s’était lancée dans la diminution de la pollution atmosphérique (alors de grande ampleur), se proposant d’édifier une « société écologique », avec l’apparition des tout premiers deux-roues et bus électriques dans de grandes villes.

Dans les années précédant l’accord de Paris, elle a pensé et construit l’un des plus déterminants de ses plans de développement, officialisé au printemps 2015 sous le nom de plan « Made in China 2025 ». L’optique annoncée était de devenir un leader industriel, notamment dans le secteur des véhicules électriques et de l’énergie propre. Dix ans plus tard, ce plan s’affirme comme une réussite.

Le capitalisme climatique, qui est porté par la Chine et qui dame le pion au pétro-État que sont les États-Unis, se renforce et se sera certainement consolidé à l’horizon 2050.

The Conversation

Michel Damian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De l’accord de Paris à un capitalisme climatique porté par la Chine – https://theconversation.com/de-laccord-de-paris-a-un-capitalisme-climatique-porte-par-la-chine-273970

Les enfants illégitimes dans « House of the Dragon » à l’aune du médiévalisme

Source: The Conversation – in French – By Mauréna Benteboula, Doctorante en histoire médiévale, Université de Lille

Alors que la promotion de la troisième saison de House of the Dragon, annoncée pour 2026, s’impose progressivement dans le paysage médiatique, les premières images divulguées réaffirment le choix esthétique fondamental qui caractérise la saga : l’inscription résolue dans un imaginaire « médiévalisant ».


House of the Dragon, adaptation du roman Feu et Sang de George R. R. Martin, est le premier prequel de la série Game of Thrones sortie en 2011. Armures polies, châteaux vertigineux, alliances dynastiques fragiles et guerres de succession s’y combinent pour donner forme à un Moyen Âge de fiction, immédiatement reconnaissable mais profondément retravaillé. Dans cet univers où la référence médiévale sert moins de modèle que de réservoir symbolique, la bâtardise occupe une place particulièrement féconde.

En filigrane des pages de Feu et Sang comme dans la série, les bâtards apparaissent, disparaissent, réapparaissent, au point de constituer un réseau latent, une cartographie discrète de l’illégitimité qui structure la société westerienne. Loin d’être un simple motif pittoresque, la bâtardise devient un outil privilégié pour interroger la manière dont George R. R. Martin réélabore les codes politiques, juridiques et sociaux de la fin du Moyen Âge afin d’en tirer une matière narrative adaptée aux sensibilités contemporaines.

La bâtardise comme catégorie hybride

Dans l’Europe médiévale, la bâtardise n’est pas une condition univoque. Elle ne renvoie ni à un statut juridique homogène ni à une expérience sociale uniforme. Selon les contextes politiques, les stratégies des lignages et les cadres normatifs, l’enfant né hors mariage peut être marginalisé, toléré, intégré, voire instrumentalisé. La bâtardise constitue ainsi une catégorie souple, située à l’intersection du droit, de la morale et des pratiques sociales, dont la signification varie selon les milieux et les époques.

Feu et Sang, écrit sous la forme d’une chronique, pastiche brillamment les textes tardo-médiévaux, comme la chronique d’Olivier de La Marche (v.1425-1502) par exemple, tout en le simplifiant. Le narrateur du roman (et de la série), l’archimestre Gyldayn, dissémine dans son récit des mentions de bâtards issus de lignages variés, de seigneurs comme de servantes, et les projette dans des temporalités longues. Ce procédé fabrique une continuité pseudo-historique où la répétition des naissances illégitimes devient un fil rouge permettant de penser les logiques du pouvoir, les hiérarchies implicites et les mécanismes d’exclusion qui cimentent la société.

Mais Martin opère une transformation fondamentale : là où les documents médiévaux associaient l’épithète de « bâtard » à un individu précis (Antoine de Bourgogne dit « le Grand Bâtard de Bourgogne », v. 1430-1504, ou encore Jean bâtard de Bourbon, comte de Velay, v. 1413-1485) l’auteur systématise la dimension onomastique (liée aux noms propres). Les enfants illégitimes se voient attribuer des noms hérités non de leurs mères mais des régions dont sont issus leurs pères : Snow pour le Nord, Rivers pour le Conflans, Hill pour l’Ouest, et ainsi de suite.

Cette territorialisation ancre la bâtardise dans une logique patrilinéaire immédiatement lisible, en assignant aux enfants naturels un patronyme régional qui signale d’emblée leur naissance hors mariage. Toutefois, cette lisibilité demeure parfois trouble, car le nom désigne moins une filiation précise qu’une absence de filiation reconnue.

Alys Rivers en constitue l’emblème. Sorcière à la figure trouble, son nom, plus qu’une simple indication géographique, matérialise une identité fracturée. Née d’un père mal identifié, probablement un Fort, elle incarne la figure même de la marginalité.

Alys Rivers (interprétée par Gayle Rankin) dans la saison 2 de House of the Dragon (2024).
HBO

Les femmes, principales victimes du fait bâtard

Si les hommes bâtards de Westeros peuvent, selon les circonstances, être intégrés, reconnus ou tolérés, la situation des femmes et des enfants nés d’elles révèle un tout autre régime de marginalisation. Dans Feu et Sang, les bâtards dont les mères sont des nobles sont fréquemment dissimulés, masqués par des assignations fictives de paternité lorsque l’épouse est mariée, ou abandonnés si elle ne l’est pas.

Ce traitement littéraire trouve un écho puissant dans les sociétés médiévales, où le corps féminin constitue un lieu de contrôle et de suspicion. La figure fictive de Rhaenyra Targaryen en est une démonstration éclatante. Officiellement mère de trois fils Velaryon, elle devient l’objet d’une campagne de délégitimation qui mobilise l’imaginaire sexuel comme arme politique : on attaque sa moralité, la vraisemblance de ses maternités et, par ricochet, son droit à gouverner. Elle devient « la mère des bâtards » (Jacaerys, Lucerys et Joffrey) ou « la putain de Peyredragon ».

Le parallèle historique avec Isabeau de Bavière (v. 1370-1435), dont la fidélité fut publiquement mise en cause durant les crises de folie de Charles VI (1380-1422), éclaire ce traitement. Comme Rhaenyra, Isabeau vit son rôle politique attaqué par des accusations visant la légitimité de ses enfants, en particulier le futur Charles VII (1422-1461). Son image de mauvaise reine trouve ses racines dans la campagne de propagande genrée construite par ses opposants politiques en pleine guerre civile. On tente de fragiliser son pouvoir en lui imputant des aventures, notamment avec Louis d’Orléans, propre frère du roi…

Christine de Pizan offrant la Cité des dames à Isabeau de Bavière, miniature, vers 1410-1414, Londres, British Library, Harley 4431.
British Library

De même, le scandale de la tour de Nesle (1314) rappelle à quel point inouï de violence l’adultère féminin, perçu comme menace dynastique, était puni au Moyen Âge.

Martin s’inspire de ces imaginaires, mais les réordonne : ainsi, lorsque Lady Coryanne tombe enceinte d’un garçon d’écurie, c’est l’amant qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire. On peut ici faire le parallèle avec l’adultère de Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), belle fille du roi de France Philippe IV (1285-1314), qui mourut en prison. Son amant a connu les tourments de la torture – la roue, le plomb brûlant, l’émasculation – et de la décapitation. Le garçon d’écurie qui séduit la lady fictive est lui aussi émasculé, mais il a la vie sauve et il est conduit au Mur – une gigantesque muraille de glace et de pierre qui, dans la fiction, sépare le royaume des Sept Couronnes des terres glacées et sauvages situées au-delà. Mais contrairement à Marguerite, Lady Coryanne n’avait pas attenté à la majesté royale.

Westeros présente une version atténuée, mais non dépourvue de dureté, des rapports médiévaux entre genre, sexualité et pouvoir. Les bâtards issus des femmes de l’aristocratie demeurent malgré tout des figures d’ombre, rarement nommés, souvent oubliés du récit. Les enfants de la princesse Saera Targaryen (princesse déchue et prostituée) n’apparaissent qu’en marge et Hugh Marteau, son fils, refuse explicitement d’adopter un nom de bâtard pour échapper à l’héritage infamant de sa mère. Cette invisibilisation, qu’elle soit volontaire ou systémique, inscrit la bâtardise féminine dans une dynamique d’identité d’entre deux, où ces femmes se trouvent à la fois à l’écart des catégories sociales établies et sans place claire dans la hiérarchie.

La bâtardise comme outil d’émotion historique

La puissance de Feu et Sang ne réside pas tant dans sa fidélité aux réalités médiévales que dans sa capacité à créer une illusion d’authenticité. La bâtardise y devient un marqueur narratif doublement opératoire : elle signale immédiatement la coloration médiévale de l’univers tout en étant remodelée pour répondre aux attentes d’un public contemporain, sensible aux questions d’identité, de reconnaissance et de justice. La diabolisation des bâtards par le personnage d’Alicent Hightower, qui va jusqu’à faire du « sang de bâtard » un argument de déshumanisation, traduit moins les mentalités du XVᵉ siècle que nos propres inquiétudes face au stigmate et à l’altérité.

En cela, Martin s’écarte de la réalité historique. À la fin du Moyen Âge, les bâtards princiers, qu’ils soient légitimés ou non, jouent parfois des rôles majeurs : ce fut le cas de Jean de Dunois (1403-1468), dit le bâtard d’Orléans, héros de la guerre de Cent Ans, ou de César Borgia (1475-1507), dont l’ascension politique fut fulgurante. Dans Westeros, rares sont ceux qui atteignent la même stature. Orys Baratheon, un étranger, fait figure d’exception tandis que la majorité demeure cantonnée aux marges du pouvoir, témoignant du choix narratif de privilégier l’exclusion comme horizon dramatique.

Cette recomposition est au cœur du médiévalisme martinien. Feu et Sang ne cherche pas à reproduire le Moyen Âge mais à le réinventer comme espace d’intensification émotionnelle. Un lieu où la filiation devient enjeu existentiel, où la marge produit du tragique, où la bâtardise, loin d’être un simple statut, condense les tensions entre appartenance et altérité. Par ce prisme, Martin parle moins du passé que du présent : de nos obsessions pour les origines, de nos interrogations sur les frontières de l’identité, de nos propres dispositifs d’exclusion.

L’illégitimité y fonctionne comme un miroir, le miroir des sociétés médiévales, dont elle retient certains codes, et le miroir de notre temps, dont elle absorbe les sensibilités.

The Conversation

Mauréna Benteboula ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les enfants illégitimes dans « House of the Dragon » à l’aune du médiévalisme – https://theconversation.com/les-enfants-illegitimes-dans-house-of-the-dragon-a-laune-du-medievalisme-275117

Comment la Chine développe « l’économie de basse altitude »

Source: The Conversation – in French – By Fabien M. Gargam, Associate Professor of Management, Renmin University of China et Chercheur Associé, Université Paris-Saclay

Située en dessous de 3 000 mètres d’altitude en Chine, l’« économie de basse altitude » représente une industrie stratégique pour l’empire du Milieu. Drones, véhicules volants, aéronefs électriques à décollage et atterrissage verticaux, ou eVTOL, les nouveaux appareils sont légion. Comment la définir et expliquer son développement si soudain ?


En janvier 2025, l’entreprise chinoise DJI dévoile la série Matrice 4, la première gamme de drones intégrant une puissance de calcul IA ouverte. En mars 2025, l’eVTOL EH216-S de l’entreprise EHang devient le premier véhicule aérien sans pilote avec passagers à obtenir les quatre certificats – type, navigabilité, production, exploitation. Ces deux réalisations historiques s’inscrivent dans l’économie de basse altitude.

Ce concept fut proposé en 2009 par le professeur associé Weimin Li de l’Université de l’aviation civile de Chine, une période où le pays était confronté à des défis persistants au niveau de l’aviation générale.

En décembre 2023, l’économie de basse altitude est désignée comme une industrie émergente stratégique lors de la Conférence centrale sur le travail économique. En décembre 2025, la Commission nationale du développement et de la réforme chinoise la définit comme « un modèle économique global axé sur les activités aériennes à basse altitude qui stimulent l’innovation industrielle et les applications concrètes ».

Comment expliquer son développement ? Les avis divergent sur la question.

Cet article s’appuie sur deux concepts, l’avantage au premier entrant et l’avantage au dernier entrant, créés par les gestionnaires Marvin Lieberman et David Montgomery en 1988, pour caractériser le bond en avant de l’économie de basse altitude. Notre étude liée à ce sujet est en cours de publication en mandarin.

Marché de 432 milliards d’euros d’ici 2035

En janvier 2025, Zhiyong Song, directeur de l’Administration de l’aviation civile chinoise, déclare que l’économie de basse altitude est sur le point de saisir une opportunité stratégique similaire au « dépassement », observé dans le secteur des véhicules à énergie nouvelle.

Le développement de ce modèle économique global combine de manière innovante l’avantage au premier entrant et l’avantage au dernier entrant. Il présente une double caractéristique : réaliser des percées dans des secteurs émergents et combler les lacunes de l’aviation générale. Sa chaîne de valeur l’expose clairement. Aujourd’hui, le marché chinois de l’économie de basse altitude a dépassé les 500 milliards de yuans (62 milliards d’euros). Selon les projections, il atteindra les 1 000 milliards de yuans (124 milliards d’euros) d’ici 2026 et les 3 500 milliards de yuans d’ici 2035 (432 milliards d’euros).

Les puissances aéronautiques traditionnelles n’ont pas d’équivalent direct à l’économie de basse altitude, puisqu’elles possèdent déjà un marché mature de l’aviation. De ce fait, les États-Unis poursuivent l’initiative Advanced Air Mobility et l’Union européenne se concentre sur l’initiative Innovative Air Mobility pour améliorer les systèmes de transport et moderniser les technologies associées.

Avantage au premier entrant : rôle de moteur

La Chine mobilise l’avantage au premier entrant comme un moteur pour permettre à son économie de basse altitude un dépassement en changeant de voie. Ce concept découle de trois dimensions : (1) la domination technologique, (2) l’acquisition précoce d’actifs essentiels et (3) les coûts de transfert pour les clients.

Domination technologique

La Chine s’est assurée l’initiative en matière de brevets grâce à des percées en recherche et développement (R&D) qui tirent parti de la réutilisation intersectorielle. Si l’on prend l’exemple des véhicules volants, environ 85 % de leur chaîne industrielle est liée aux véhicules électriques dits « intelligents ».

Les entreprises de véhicules à énergie nouvelle, telles que BYD et CATL, utilisent les plateformes d’électrification éprouvées pour adapter les technologies des trois systèmes électriques et les chaînes d’approvisionnement de l’automobile aux aéronefs à basse altitude.

L’équipe du professeur Xiaobo Qu de l’Université Tsinghua estime que l’exploitation des chaînes d’approvisionnement automobiles pourrait faire baisser le coût des véhicules volants électriques de plusieurs millions à 200 000 yuans, soit 24 700 euros.

L’entreprise chinoise DJI est le leader mondial des drones.
HUArtandPhotography/Shutterstock

Acquisition précoce d’actifs essentiels

La Chine a été le premier pays à investir massivement dans ce nouveau secteur d’activité. Avec un territoire de 9,6 millions de kilomètres carrés, le potentiel économique de son espace aérien à basse altitude est immense.

La base de fabrication de voitures volantes de Xpeng Aridge à Guangzhou est la première usine moderne au monde à intégrer les normes de fabrication aéronautique et les capacités de production automobile de masse. Spécialisée dans le développement d’un Land Aircraft Carrier modulaire, elle vise une capacité de production annuelle de 10 000 unités et prévoit des livraisons à grande échelle d’ici 2026.

Coûts de transfert pour les clients

La Chine a mis l’accent sur la fidélisation des utilisateurs et la création de nouveaux marchés. Par exemple, elle a consolidé sa position de premier marché mondial des drones grand public en 2024, avec un chiffre d’affaires de 1,51 milliard de dollars états-uniens. L’entreprise DJI détient régulièrement 70 à 85 % des parts du marché mondial des drones grand public, tout en dépassant 50 % des parts de marché dans les applications industrielles telles que l’agriculture, la topographie et la sécurité.




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Cette domination remonte à 2006 lorsqu’elle a tiré parti de la base de fabrication électronique de pointe du Guangdong pour être la pionnière de l’adoption civile et de la commercialisation à l’étranger des drones de photographie aérienne.

Avantage au dernier entrant : rôle d’assise

La Chine mobilise l’avantage au dernier entrant comme une assise pour permettre à son économie de basse altitude un dépassement en changeant de voie. Ce concept découle de quatre dimensions : (1) la capacité de profiter des investissements réalisés par les acteurs en place, (2) la résolution de l’incertitude, (3) les opportunités émanant des discontinuités technologiques et (4) l’inertie des acteurs en place.

Profiter des investissements réalisés par les acteurs en place

La Chine s’aligne sur les normes de navigabilité de la Federal Aviation Administration (États-Unis), tout en se référant à des cadres réglementaires internationaux faisant autorité, afin de diminuer les coûts liés aux essais et de réduire les barrières réglementaires.

L’acquisition par l’entreprise Aviation Industry Corporation of China (AVIC), spécialisée dans la construction aéronautique, d’entreprises états-uniennes telles que Cirrus, réputée pour son système de parachute balistique CAPS, accélère le développement et le renouvellement des équipements aéronautiques nationaux.




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Résolution de l’incertitude

La Chine a contourné les coûts initiaux et les goulets d’étranglement déjà rencontrés par les États-Unis dans le secteur des drones. Ainsi, elle est parvenue à une pénétration commerciale progressive en tirant parti notamment de la taille de son marché domestique et des avantages offerts par les réseaux de communication tels que la 5G et la 5G-A. En 2025, la Chine établit deux records mondiaux dans la catégorie des feux d’artifice tirés par des drones.

Opportunités émanant des discontinuités technologiques

La Chine possède la chaîne d’approvisionnement en batteries électriques la plus complète et la plus sophistiquée au monde. En novembre 2024, l’aéronef électrique EH216-S de EHang réalise le premier essai en vol au monde d’une batterie à l’état solide pour les eVTOL.

Inertie des acteurs en place

La Chine a publié les premières normes réglementaires de navigabilité pour les systèmes aériens sans pilote avec passagers. L’Administration de l’aviation civile a mis en place une procédure simplifiée pour accompagner les demandes simultanées de certificat de type et de certificat de production.

En revanche, pour obtenir ces deux certificats, la Federal Aviation Administration et l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne exigent un protocole séquentiel, ce qui rend la démarche plus lente. En outre, le JAS4-1 de l’entreprise Joby a soumis sa demande de certificat de type à la Federal Aviation Administration en 2018 et se trouve encore aujourd’hui aux dernières étapes du processus de certification.


Cet article a été corédigé par Yuzhen Xie (écrivaine et conférencière), diplômée de Renmin University of China.

The Conversation

Fabien M. Gargam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment la Chine développe « l’économie de basse altitude » – https://theconversation.com/comment-la-chine-developpe-leconomie-de-basse-altitude-276211