Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs

Source: The Conversation – in French – By Misheck Mutize, Post Doctoral Researcher, Graduate School of Business (GSB), University of Cape Town

Le Fonds monétaire international (FMI) ne devrait pas jouer le rôle d’arbitre dans les discussions visant à déterminer quelles autres institutions financières multilatérales devraient bénéficier du statut de créancier privilégié. En effet, le FMI lui-même est un bénéficiaire direct de la politique de hiérarchie des créanciers.

Le statut de créancier privilégié donne la priorité au remboursement des prêts lorsque l’emprunteur rencontre des difficultés financières. Concrètement, ces créanciers privilégiés n’ont pas de prêts non performants dans leurs livres. Cela leur permet de préserver leurs canaux de financement à faible coût. À l’inverse, les créanciers non privilégiés sont exposés à un risque élevé et supportent des coûts d’emprunt élevés.

Les événements ayant conduit Fitch Ratings à dégrader la note en janvier 2026 de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et à retirer ses notations illustrent ce conflit du FMI.

Fitch a agi sur la base d’une déclaration du FMI selon laquelle Afreximbank n’avait pas été traitée comme un créancier privilégié lors de la finalisation de la restructuration de la dette du Ghana.

L’effet de cette déclaration a été de semer le doute sur le statut de créancier privilégié d’Afreximbank, auquel elle a droit par convention et par l’intermédiaire de ses actionnaires.

L’interprétation du FMI était que l’accord entre le Ghana et Afreximbank était conforme au principe de comparabilité de traitement dans le cadre du comité des créanciers officiels. Ces créanciers sont des États, des agences publiques ou des organisations internationales comme le FMI et la Banque mondiale. La comparabilité de traitement est le principe selon lequel un pays débiteur doit restructurer l’ensemble de sa dette extérieure dans des conditions similaires entre ses différents créanciers. Ce principe vise à garantir l’équité et le partage équitable des pertes entre tous les créancier lorsqu’un pays fait défaut.

Le comité des créanciers officiels a été constitué conformément au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette. Ce cadre a été créé par le G20 pour permettre aux pays à faible revenu confrontés à des difficultés financières de restructurer leurs dettes, en collaboration avec leurs créanciers.

Sur la base de mes travaux sur les agences de notation et les pays africains, j’affirme que la déclaration du FMI concernant Afreximbank n’aurait pas dû être considérée comme un fait établi. De plus, aucune tentative n’a été faite pour vérifier les termes de l’accord entre le Ghana et d’Afreximbank. Fitch a admis dans son rapport de notation qu’elle ne disposait pas des détails de ces conditions de prêt.

Et sur la base du même accord entre le Ghana et Afreximbank, GCR, une filiale de Moody’s, a adopté une position différente. Elle a confirmé les notes d’Afreximbank plus ou moins similaires à l’échelle mondiale. Mieux, GCR a révisé la note de la banque de « sous surveillance évolutive » à « stable », estimant que le statut de créancier privilégié d’Afreximbank était solide.

Malgré ces divergences d’interprétation de l’accord entre Afreximbank et le Ghana, la déclaration du FMI a déclenché une réaction en chaîne. Fitch Ratings a d’abord abaissé la note de la banque, puis l’a finalement retirée.

Au-delà du jargon technique de la restructuration de la dette se cache une réalité plus profonde et plus troublante. Le FMI n’est pas un arbitre neutre dans les discussions relatives au statut de créancier privilégié. Il est lui-même un bénéficiaire direct de la hiérarchie des créanciers qu’il s’efforce de maintenir.

Accord entre le Ghana et Afreximbank

En décembre 2025, Afreximbank et le Ghana ont annoncé qu’ils étaient parvenus à un accord sur une facilité de 750 millions de dollars américains.

Les détails de l’accord n’ont pas été divulgués. Mais le Ghana et Afreximbank ont exprimé leur satisfaction.

Le statut de créancier privilégié d’Afreximbank n’est pas seulement une question de convention. Il est accordé à la banque par ses actionnaires membres.

Si le Ghana avait traité la facilité de crédit d’Afreximbank comme un prêt commercial, il l’aurait inclus les autres créanciers privés dans la restructuration. Les détenteurs d’euro-obligations, par exemple, ont accepté une réduction nominale de 37 % de la valeur de ce qu’ils avaient prêté au Ghana.

Le préjugé « petites institutions multilatérales »

L’affaire Ghana-Afreximbank illustre bien les conflits d’intérêts auxquels sont confrontées les institutions de Bretton Woods – le FMI et le Groupe de la Banque mondiale – lorsqu’elles s’engagent dans des questions de financement mondial. Ce conflit d’intérêts est au cœur des principaux défis qui minent la gouvernance financière mondiale.

Le FMI, en collaboration avec le Club de Paris (un groupe informel de créanciers officiels), traite depuis longtemps les institutions financières multilatérales africaines telles qu’Afreximbank comme des entités de second rang.

Leurs économistes associés les accusent de « compliquer les restructurations de dette en revendiquant un statut de créanciers privilégiés ». Les analystes ont également qualifié de manière péjorative les banques multilatérales africaines de « petites institutions multilatérales » (“baby multilateral” en anglais) par opposition à la taille du FMI et de la Banque mondiale.

Ils se sont fermement opposés à l’idée que les institutions multilatérales africaines devraient se voir accorder un statut égal à celui de la Banque mondiale ou du FMI, ou même qu’elles devraient être autorisées à utiliser le terme « banques multilatérales » de développement.

Or, on peut soutenir l’inverse. Les petites institutions multilatérales ont davantage besoin du statut de créancier privilégié que les institutions de Bretton Woods. En effet, ce statut constitue un avantage stratégique.

L’argument des prêts concessionnels est erroné

Le FMI justifie souvent son refus d’accorder ce statut aux banques en avançant un argument qui semble convaincant à première vue. Selon lui, ce statut devrait être réservé aux institutions qui prêtent à des conditions très concessionnelles : longues maturités et taux d’intérêt bas.

Selon cette logique, les institutions multilatérales africaines n’y auraient pas droit car elles prêtent à des taux d’intérêt légèrement plus élevés que les grandes institutions telles que la Banque mondiale et le FMI. Mais cet argument est fondamentalement erroné pour deux raisons.

Premièrement, le statut de créancier privilégié n’est pas une récompense pour la concessionnalité (des conditions de prêt plus favorables par rapport aux prêteurs commerciaux). C’est une nécessité fonctionnelle pour tout créancier multilatéral qui doit réinvestir ses fonds dans plusieurs pays. La fonction d’une banque multilatérale de développement est d’assumer le risque collectif afin que ses membres n’aient pas à le faire. Ce qui compte, ce n’est pas la taille ou les conditions de prêt, mais la crédibilité et le rôle de développement.

Deuxièmement, si le FMI souhaitait véritablement que les institutions multilatérales africaines se développent et prêtent à des taux plus concessionnels, il aurait soutenu leur accès aux ressources. Par exemple, lors de la réallocation en 2021 de droits de tirage spéciaux, le FMI a limité ces fonds inutilisés qui avaient été proposés pour être réaffectés aux institutions financières multilatérales africaines.

Les droits de tirage spéciaux ne constituent pas une monnaie et tirent leur valeur d’un panier de devises comprenant le dollar américain, l’euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling britannique.

Sur les 650 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux disponibles, seulement 15 milliards de dollars ont été autorisés à être alloués à l’ensemble des banques multilatérales de développement. La Banque africaine de développement a été la seule institution financière multilatérale africaine à en bénéficier.

L’argument était technique, mais ses effets étaient politiques. Il s’agissait d’empêcher les institutions africaines de se développer et de les maintenir en position de dépendance. Ensuite, invoquer leur petite taille comme raison pour leur refuser un statut égal. Ce n’est pas de la neutralité, mais une forme de contrôle d’accès.

Ce qui doit changer

Le FMI exige que les institutions multilatérales africaines prouvent leur solvabilité sans bénéficier du statut de créancier privilégié. Pourtant, le FMI lui-même verrait probablement sa propre notation de crédit abaissée s’il était traité comme un créancier ordinaire. Le FMI jouit du statut de créancier privilégié non pas parce qu’il est le plus grand ou le plus concessionnel, mais parce que le système a été conçu pour le protéger. Il ne peut donc pas juger de manière crédible si d’autres le méritent.

Cela doit changer de la manière suivante.

Premièrement, l’architecture financière mondiale doit aborder avec neutralité les problèmes légitimes qui touchent les pays en développement et leurs institutions. Les créanciers devraient établir des critères clairs, transparents et cohérents pour le statut de créancier privilégié. De tels critères doivent s’appliquer de manière égale à tous les prêteurs multilatéraux à travers le monde.

Deuxièmement, les agences de notation doivent cesser de considérer les déclarations du FMI comme présumées exactes. En particulier, lorsque le FMI a un intérêt direct dans le dossier.

Enfin, les gouvernements africains et leurs banques multilatérales doivent collectivement remettre en cause le discours sur les « petites institutions multilatérales ». Cela passe non pas par une quête de reconnaissance, mais en mettant en place des mécanismes alternatifs.

Si cela ne change pas, l’architecture financière mondiale restera un système à deux vitesses, avec la Banque mondiale, le FMI et leurs partenaires au sommet, et les institutions dirigées par l’Afrique en bas de l’échelle.

The Conversation

Misheck Mutize est rattaché à l’Union africaine – Mécanisme africain d’évaluation par les pairs en tant qu’expert principal en matière de notations de crédit

ref. Le FMI bénéficie du statut de créancier privilégié : pourquoi il ne devrait pas arbitrer les autres prêteurs – https://theconversation.com/le-fmi-beneficie-du-statut-de-creancier-privilegie-pourquoi-il-ne-devrait-pas-arbitrer-les-autres-preteurs-281158

Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne

Source: The Conversation – in French – By Xavier Bonnet, Directeur de Recherche CNRS à l’UMR 7372 en biologie et écologie des reptiles, Centre d’Etudes Biologiques de Chizé; La Rochelle Université

L’île de Golem Grad, en Macédoine du Nord, grouille de tortues d’Hermann. Pourtant, les prévisions estiment que la dernière femelle de l’île pourrait s’éteindre en 2083. Fourni par l’auteur

Sur l’île protégée de Golem Grad, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann sont en train de s’autodétruire. En cause : la brutalité des mâles, qui épuisent les femelles et les poussent régulièrement du haut des falaises. De ce fait, on compte aujourd’hui cent mâles pour une seule femelle capable de pondre. Cette situation est l’unique exemple de suicide démographique à l’état sauvage connu à ce jour.


Les populations animales de grande taille qui vivent dans des environnements favorables, stables et protégés n’ont aucune raison de s’éteindre. À moins qu’une catastrophe, telle qu’un incendie dévastateur, la destruction de leur habitat ou une surexploitation, n’anéantisse tous les individus ou affaiblisse la population, la rendant vulnérable aux maladies et à d’autres perturbations et aléas.

À l’abri des falaises escarpées qui bordent l’île de Golem Grad, sur le lac Prespa, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann orientales (Testudo hermanni boettgeri) grouillent sur le plateau boisé. Elles se prélassent au soleil le matin, pâturent dans les prairies et se reposent, se courtisent ou s’accouplent en poussant de petits cris aigus. De prime abord, rien ne semble mettre en danger cette population.

Les falaises de Golem Grad
Golem Grad, île de 18 hectares, abrite un lac perché à 850 mètres d’altitude et, sur son plateau, une forêt de genévriers grecs qui atteignent facilement 10 mètres de haut ainsi que de nombreux reptiles, serpents, lézards et oiseaux. Les falaises abruptes sont particulièrement dangereuses pour les tortues femelles lorsqu’elles sont harcelées par les comportements sexuels violents des mâles.
Fourni par l’auteur

Comme pour d’autres espèces à longue durée de vie, un taux de survie élevé des adultes est essentiel au maintien des populations. Sur Golem Grad, les adultes n’ont pas de prédateurs, car ni les sangliers, les chiens, les rats ou les humains ne vivent sur cette île strictement protégée. Le climat méditerranéen d’altitude est également clément pour les reptiles.

Tous ces facteurs expliquent probablement l’extraordinaire densité de population d’environ 50 individus par hectare, la plus élevée connue pour les tortues. C’est d’ailleurs la facilité d’observation des tortues qui est à l’origine du suivi de terrain mis en place depuis 2008, fruit d’une collaboration scientifique fructueuse entre la Macédoine du Nord, la Serbie et la France. Ce programme de suivi à long terme a reçu le label SEE-Life du CNRS en 2023.

Mais les apparences sont trompeuses : cette population est dans un état critique. Les nombreuses données démographiques, comportementales, physiologiques et expérimentales recueillies pendant près de vingt ans montrent que, bien que très active sur le plan sexuel et reproducteur, cette population est en train de se suicider !

Le suicide démographique

Le suicide démographique est un processus théorique, étrange et contre-intuitif. Les conditions de son existence sont particulières. Pour une espèce donnée, il faut imaginer une population à forte densité où les accouplements violents menacent la survie des femelles. Cela conduirait progressivement à un déséquilibre du sex-ratio (proportion de mâles et de femelles dans une population), un excès de mâles, aggravant la pression sur des femelles toujours moins nombreuses et toujours plus harcelées, ce qui finirait par déclencher un cercle vicieux menant à la disparition des femelles et, à terme, à l’extinction.

Les systèmes d’accouplement coercitifs et violents sont courants dans la nature. Généralement, les mâles harcèlent les femelles jusqu’à obtenir l’accouplement, les blessant parfois. Dans certains cas, ces comportements peuvent entraîner la mort des femelles, comme chez les éléphants de mer, les moutons sauvages, les écureuils gris, les loutres, les cerfs, les grenouilles rousses, les drosophiles, les humains… Toutefois, de telles issues fatales ne profitent pas aux mâles qui n’auront pas de descendance si la femelle meurt lors de l’accouplement. Ces comportements sont ainsi mal adaptatifs et restent marginaux.

Différents mécanismes de régulation bloquent également l’émergence d’un cercle vicieux ou vortex d’extinction. Les femelles peuvent déployer un large éventail de stratégies d’évitement et de défense, telles que se cacher, rechercher la protection d’un mâle dominant ou former des alliances.

Par ailleurs, les mâles les plus violents produisent en général moins de descendants que ceux qui épargnent les femelles, leurs traits comportementaux ont donc moins de chance de persister au cours du temps. En outre, lorsqu’ils sont en surdensité, les mâles ont tendance à immigrer, ce qui relâche la pression sur les femelles. Ainsi, les conflits entre les sexes dans les systèmes d’accouplement coercitifs sont résolus par des équilibres efficaces, sans escalade.

Cependant, de rares expériences impliquant des animaux étudiés en captivité ont montré que les mâles peuvent avoir un fort impact négatif sur les populations lorsque le sex-ratio et la densité de population sont artificiellement biaisés et augmentés. Chez une crevette japonaise, l’excès de mâles réduit la fécondité des femelles tout comme les occasions de s’accoupler. Chez le lézard vivipare, les mâles en surnombre deviennent agressifs ce qui diminue la fécondité comme la survie des femelles.

Dans les conditions naturelles, la réalité écologique, comportementale et évolutive des populations est plus complexe : les femelles peuvent s’enfuir, par exemple, et il n’y a aucune raison pour que le sex-ratio et la densité de population atteignent des extrêmes.

Aucun suicide démographique n’avait jusque-là été observé dans la nature. Les tortues de Golem Grad, qui scient la branche sur laquelle elles se tiennent, apportent ainsi le premier exemple qui défie la règle : les mâles sont en train d’éliminer les femelles !

Qu’est-ce qui dérègle la population de Golem Grad ?

Quelques éléments sur les comportements sexuels et une comparaison avec une population témoin sont utiles pour comprendre ce qui se passe à Golem Grad.

Chez les tortues terrestres, le système d’accouplement est coercitif : les mâles poursuivent les femelles, les cognent, les mordent parfois jusqu’au sang et, en ce qui concerne les tortues d’Hermann orientales, les piquent au niveau du cloaque avec leur longue queue pointue jusqu’à ce qu’elles capitulent.

Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule
Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule.
Fourni par l’auteur

Comme les tortues d’Hermann abondent en Macédoine du Nord, nous avons donc pu étudier une autre population très dense située sur les bords du lac à 4 kilomètres de l’île. Génétiquement très proche de celle de Golem Grad, elle vit dans un environnement protégé et sans falaise. Les femelles sont grandes, lourdes (beaucoup pèsent entre 2,5 kg et 2,9 kg) et très fécondes comme le montrent les radiographies. Un peu plus nombreuses que les mâles, elles résistent efficacement à leurs assauts intermittents. Aucun problème démographique n’y a été détecté, les projections démographiques suggèrent un accroissement de la population.

Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles, et finissent régulièrement par les blesser sur Golem Grad
Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles et finissent régulièrement par les blesser (Golem Grad).
Fourni par l’auteur

Mais à Golem Grad, la situation est bien différente. Sur le plateau, plus de 700 mâles adultes patrouillent à la recherche de la quarantaine de femelles adultes. Par ailleurs, si les conditions physiologiques et environnementales ne sont pas adéquates, une femelle tortue d’Hermann peut très bien ne pas pondre d’œufs après un accouplement. Si elles sont, par exemple, trop maigres et trop stressées, les femelles n’arrivent à accumuler de réserves dans les follicules ovariens et les œufs ne se développent pas.

Il y a donc en réalité plus de 100 mâles par femelle capable de pondre. Pourtant, l’étude des nouveau-nés et des juvéniles montre que le sex-ratio n’est pas biaisé à la naissance. Les mâles en surnombre agissent souvent en meute de trois à huit. Ils harcèlent les femelles à longueur de journée, les blessent et se couchent à côté d’elles le soir, prêts à recommencer le lendemain. Les femelles n’ont pas beaucoup de répit ni assez de temps pour s’alimenter. Elles sont maigres (très peu dépassent 1,6 kg, le maximum étant 1,75 kg) et produisent, quand elles le font, deux fois moins d’œufs que celles de la population témoin.

Ne pouvant fuir, elles sont régulièrement acculées sur le bord des falaises, les mâles insistants les poussent dans le vide. Un GPS avec un accéléromètre installé sur une femelle a ainsi enregistré sa chute de plus de 20 mètres,le 18 juillet 2023 ; elle est morte brisée en deux avec ses trois œufs.

Une carapace de tortue fendue en deux
Cette femelle vivait sur le plateau, elle a été victime d’une chute de plus 20 mètres. Elle a probablement été poussée par des mâles insistants. Les femelles de moins en moins nombreuses sont de plus en plus harcelées, ce qui met en place un cercle vicieux ou « suicide démographique » (terme à ne pas confondre avec les dérives complotistes portées par l’extrême droite).
Fourni par l’auteur

Depuis le début de l’étude, nous identifions toutes les tortues retrouvées mortes sur le terrain où les carapaces se conservent longtemps. Parmi les femelles décédées, 22 % ont fait une chute mortelle, cette proportion est de 7 % chez les mâles.

Avec des collègues britanniques, nous avons également mis au point une horloge épigénétique, mesurant l’âge des individus grâce à une prise de sang. Les plus vieux mâles ont plus de 60 ans, la plus vieille femelle 35 ans. Ces résultats sont cohérents avec les analyses morphologiques, de croissance et démographiques. Le taux de survie est anormalement bas chez les femelles, et ce problème est causé par la brutalité des mâles.

Le vortex d’extinction

Au fil du temps, la baisse du nombre des femelles adultes et de leur fécondité freine le recrutement. Nous avons ainsi pu identifer sur le terrain 45 femelles adultes en 2009, puis 37 en 2010, 20 en 2024 et seulement 15 en 2025.

Or, il faut environ quinze ans à une femelle pour atteindre l’âge adulte. Frustrés par le manque de partenaires sexuels, les mâles s’accouplent donc avec d’autres mâles, des cadavres, des pierres et des femelles immatures. Ils impactent ainsi précocement leur survie et aggravent le problème démographique. Il est possible de modéliser le fonctionnement de la population en intégrant les paramètres ci-dessus. Il est aussi possible de faire des prédictions.

La dernière femelle pourrait mourir en 2083, les mâles persisteront des décennies, car ces tortues peuvent vivre plus de quatre-vingts ans, puis finiront par mourir à leur tour. Il s’agit d’une prédiction, peut-être que la population actuellement au bord de l’extinction va se redresser, même si nous ne voyons pas comment. Si le rythme de vie très lent des tortues nous a offert la chance d’observer un vortex d’extinction dans la nature, et donc de vérifier une théorie étrange, c’est surtout le suivi de terrain intensif qui nous a apporté les données et l’inspiration.

The Conversation

Xavier Bonnet a bénéficié du soutien de SEE-Life CNRS.

ref. Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne – https://theconversation.com/comment-une-population-de-tortues-est-en-train-de-sautodetruire-sur-une-ile-macedonienne-280638

Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation

Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Bys, Chef de rubrique Economie+Entreprise, The Conversation

La Grande Conversation recevait Dominique Méda, sociologue du travail et professeur à l’Université Paris Dauphine.

Pourquoi travaillons-nous ? Cette Grande Conversation (l’émission mensuelle de The Conversation et CanalChat en partenariat avec l’Académie des sciences) avec la sociologue Dominique Méda, professeure à l’Université Paris Dauphine, revient sur les multiples fonctions du travail : source de revenu, mais aussi d’identité, de reconnaissance sociale, de structuration du temps et de sens.


Pourquoi le travail continue-t-il d’occuper une place aussi centrale dans nos vies, alors même qu’il est souvent associé à la fatigue, à la frustration ou à la souffrance ? C’est le paradoxe qu’explore Dominique Méda dans son livre _Le travail. Pourquoi travaillons-nous ?_, en revenant sur ce que le travail nous apporte au-delà du revenu : une identité, une reconnaissance, une place dans la société, mais aussi une manière de structurer le temps et de donner sens à l’existence.

Mais de quel travail parle-t-on exactement ? Pourquoi certaines activités choisies librement nous permettent-elles de nous épanouir, quand des tâches proches deviennent pénibles dès lors qu’elles s’exercent sous contrainte ? Pourquoi les métiers les plus utiles restent-ils souvent les moins reconnus ? Et comment repenser le travail à l’heure où les jeunes s’en détournent, où les conditions se dégradent et où les frontières entre activité, emploi, engagement et soin deviennent plus floues ?

The Conversation

ref. Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation – https://theconversation.com/pourquoi-travaillons-nous-dominique-meda-est-dans-la-grande-conversation-281256

Le 28 rue d’Astorg à Paris… l’autre adresse de l’influence du patronat français ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

Moins connue du grand public que le Medef, l’Association française des entreprises privées, ou Afep, est-elle moins influente ? Cette discrète organisation exerce pourtant un travail de lobbyisme. Alors que s’approche la prochaine élection présidentielle, quel rôle jouera-t-elle ?


Après une absence totale de présence en ligne, l’Association française des entreprises privées (Afep), est désormais sélectionnée par les algorithmes comme prioritaire, par rapport aux deux autres associations partageant le même acronyme• : l’Association française des enfants précoces ou l’Association française d’économie politique.

Elle reste pourtant toujours aussi discrète que méconnue. Il suffit de prononcer ce sigle auprès d’amis ou de collègues pour constater la très faible connaissance de cette organisation qui ne suscite que peu d’articles dans la presse. Son siège se trouve dans le VIIIᵉ arrondissement de Paris, et aucun manifestant n’est jamais venu y battre le pavé.

Et cependant, il s’agit bien là d’un archétype à partir duquel on pourrait décliner un ensemble de notions de science politique, et de questions politiques intéressées, autour des problématiques de « l’influence », de la « pression », des « groupes de veto », voire, de manière plus caricaturale, de l’emprise du « grand capital » sur le pouvoir politique).




À lire aussi :
Les tentations droitières des patrons français ?


Un couple méconnu

Pour comprendre l’Afep, il faut d’abord comprendre le couple qu’elle forme avec le Medef, le Mouvement des entreprises de France. L’Afep a été créée en 1982 par Ambroise Roux, alors ex-président directeur général de la Compagnie générale des eaux, ancien président omnipotent de la commission économique du Conseil national du patronat français (CNPF, devenu Medef en 1998) et réputé « parrain du capitalisme français ». En créant l’Afep, il refonde l’Association des grandes entreprises françaises faisant appel à l’épargne (Agref), créée en 1969. Les nationalisations de 1982 avaient clairsemé les rangs de l’association, et les oppositions entre le nouveau président du CNPF Yvon Gattaz et Ambroise Roux expliquent cette refondation qui compte alors 36 affiliés.

« Il s’agit de proposer aux pouvoirs publics des études touchant aux problèmes des entreprises, démontrant la nécessité d’importantes réformes, et qui, ayant analysé cette conclusion, la transformerait en un document comprenant un exposé des motifs, le texte de loi et un certain nombre de décrets d’application », aurait-il déclaré alors selon sa biographe.

L’Afep n’est pas une organisation patronale représentative, comme le CNPF puis le Medef. N’étant pas un partenaire social, l’Afep ne négocie pas. En outre, ce ne sont pas des fédérations ou des unions territoriales qui y adhérent, comme dans la principale confédération patronale, mais des entreprises individuelles.

Un club sélectif

Elle est décrite par ses membres comme un club cooptatif « plus select que Le Siècle » ou, par l’Humanité du 16 février 2026 comme « le bureau politique du capitalisme français ». Une business roundtable à la française.

N’y entre pas qui veut, et le nombre des cooptés est actuellement de 117, dont une bonne trentaine de très grandes entreprises familiales, ce qui peut aussi expliquer l’engagement très fort sur certaines questions fiscales patrimoniales les concernant.

Certaines entreprises multinationales y restent, même si leur chiffre d’affaires réalisé en France est minoritaire, quand d’autres préfèrent ne pas en être, considérant l’Afep comme trop hexagonale (Essilor). Elle affiche une part du produit intérieur brut (PIB) marchand français de 13• % et déclare salarier 2,1 millions de personnes en France, selon son rapport annuel.

Sept présidents et une présidente

Elle a eu huit président·es, désigné·es par consensus, depuis sa création• : souvent, au XXᵉ siècle, des « •patrons d’État• ».

Patricia Barbizet est la première présidente. Sortante et bien que contestée car jugée peu audible, elle devrait voir son mandat reconduit en mai 2026, mais pour un an seulement. En attendant la recherche d’une personnalité apte à gérer la conjoncture post-élection présidentielle…

Le titre est recherché pour un grand patron, de la même façon que la présidence de l’Institut de l’entreprise ou de l’Institut Montaigne, le Medef étant peu attractif pour un grand patron qui s’y ennuie. Seuls deux grands patrons siègent en effet en 2026 au conseil exécutif du Medef. Ainsi, Michel Pébereau exposait les raisons de son refus :

« Ma ligne directrice a toujours été d’éviter de représenter officiellement une organisation patronale, parce que je tiens à ma liberté de parole sur tous les sujets qui concernent la vie de la cité. » (Entretien avec Michel Offerlé.)

Transactions délicates

La cooptation du président donne lieu à des transactions délicates entre équilibre économique et anticipation politique. L’Afep garde par ailleurs un droit de regard sur l’élection du président du Medef et aussi un droit d’évocation sur tout ce qui peut concerner « la cause patronale », vis-à-vis du Medef qu’elle peut cornaquer, si besoin, par le canal des grandes fédérations et des grandes entreprises.

Il s’agit donc d’un club coopté, où la cotisation est élevée, 70 000 euros. Avec un budget de 9,3 millions d’euros, cela permet de salarier 17 personnes dont 8 femmes, directeurs et directrices réputé·es très pointu·es dans les domaines fiscal, environnemental et juridique, souvent recrutés par la revolving door (ces chiffres m’ont été communiqués par l’Afep par courriel. L’Afep, par ailleurs, ne souhaite pas informer sur le montant des cotisations. Le rapport financier n’est pas communicable. Les salariés sont au total 27 en incluant « l’équipe d’assistantes et des services généraux »).

Cette expertise « maison » est adossée à une autre expertise qui est fournie gratuitement par les grandes entreprises qui y délèguent, pour des travaux de commissions, plus d’un millier de leurs cadres supérieurs. Le budget de 9,3 millions devrait donc être considérablement réévalué en fonction de cette expertise mise à disposition par les entreprises.

Maîtriser l’agenda

Cette organisation agit à plusieurs niveaux dans la construction des problèmes publics qui peuvent impacter directement ou indirectement sa « raison d’être » : il s’agit de mettre à l’agenda des mesures et de les cadrer, d’éviter la mise à l’ordre du jour de celles qu’elle juge néfastes, ou même de s’approprier un problème qui ne deviendra pas public. L’échelle bruxelloise (Commission européenne, ndlr) peut aussi être importante, en agissant, comme tous les lobbies, ou en contournant, ici aussi, par le haut (accès direct à des commissaires) et par le bas (cocktail avec des assistants parlementaires). Ses activités les plus visibles sont recensées sur son site (avec des dirigeants de la DGFIP ou du Trésor, de l’Autorité des marchés financiers ou AMF, de la Commission nationale de l’informatique et des libertés ou CNIL, de la direction générale de la Commission de Bruxelles, du Conseil international des normes de durabilité ou ISSB, ou bien encore des représentants des gouvernements hongrois ou polonais lors de leur présidence de l’UE [rapport 2024]). Si l’Afep exerce une influence, elle intervient rarement publiquement dans le débat public.

En 2001, le président du Medef d’alors, Ernest-Antoine Seillière, se voit rappelé à l’ordre. Il est admonesté pour avoir appelé à la cessation du prélèvement des cotisations des retraites complémentaires.

Des modes d’actions différents de ceux du Medef

Fondamentalement, les dirigeants de l’Afep ne partagent ni les formes de l’action de celui qui était parfois surnommé le « •Baron• », ni certaines de ses orientations, ni la confiance dans le bilan du chantier de la refondation sociale. Son projet d’intégrer l’Afep dans le Medef n’avait pas eu de suites. De façon inhabituelle, un « Appel de 56 patrons », du 24 octobre 2001, contre la loi de modernisation sociale visait aussi le Medef.

À l’inverse, le 9 octobre 2012, elle signe là aussi de manière très inhabituelle un communiqué commun avec le Medef, la Confédération des petites et moyennes entreprises (CGPME) et d’autres organisations pour intervenir dans le conflit entre le gouvernement et le mouvement dit des « pigeons ».

Le choix de la « •quiet politics• »

L’Afep préfère un lobbyisme tranquille qui se traduit par le choix de la quiet politics, ou de « menaces ouatées » (stealth politics).

« C’est assez dépolitisé… d’être presque être un partenaire technique au sens de l’élaboration du corpus législatif et réglementaire, et pas du tout sur le débat d’idées, et même peu sur l’argumentaire fort (…) on ne fait pas de grands développements, de grands argumentaires, de grands discours, et pas de communication à la presse, on est dans l’idée qu’il ne faut pas exister médiatiquement et donc, en revanche, on essaie de développer quelque chose qui est une compétence technique, (…) c’est central la compétitivité comparée de l’économie française… on va aller à la solution, elle est là, c’est propre, c’est bien et, du coup, ça va progressivement créer une réputation d’organisation qui est assez agréable pour les pouvoirs public » (un ancien permanent de l’Afep in Offerlé 2013).

Elle a été peu présente dans les vifs débats idéologiques sur l’avenir du capitalisme après 2008, où les instituts Montaigne et de l’entreprise ont rivalisé d’analyses et de promesses sur la régénération du capitalisme.

« On agit avec des argumentaires chiffrés et par la culture des “tricolonnes” : texte du gouvernement / nos commentaires / nos amendements » (Entretien Michel Offerlé avec un ancien président de l’Afep en 2010.)

La période plus médiatique de Maurice Lévy, président de 2010 à 2012, publicitaire, a été dépassée. Et sans être la grande muette qu’elle avait été auparavant, l’Afep est redevenue discrète et plus abstinente ; sacrifiant cependant à l’air du temps, par quelques interventions publiques, tels les Top AFEP et Top Jeunes qui se déroulent annuellement au Conseil économique, sociale et environnemental.

On ne quémande pas

Le cœur du métier de l’Afep, c’est l’influence, non la pression « vulgaire », mais la capacité à se rendre souvent indispensable eu égard à sa réputation – incontournable ? – de maîtrise des dossiers bons pour l’entreprise et bons pour la France. Contrairement à beaucoup de groupes d’intérêts, l’Afep ne quémande pas, mais elle est consultée et on la sollicite.

Elle distille, instille, fournit du prêt-à-penser ou plutôt du prêt-à-légiférer ou, mieux, du prêt-à-réglementer (car la réglementation de niche peut être particulièrement importante). Des réunions périodiques entre secrétaires généraux des grandes entreprises, des déjeuners de travail ou des dîners avec des politiques, et une présence requise des grands patrons en personne aux réunions du CA de l’Afep : on convoque, on auditionne ou on informe et l’on instruit ses interlocuteurs sélectionnés.

C’est ainsi que l’Afep promeut le plus souvent l’autorégulation, comme, par exemple, en matière de gouvernement des entreprises. Elle est, avec le Medef, le dépositaire du code de gouvernement d’entreprise des sociétés cotées, qui n’est pas simplement un outil de gestion.

C’est devenu un moyen pour les grandes entreprises de définir la finalité de l’entreprise. Par exemple, la révision de 2018 a anticipé, à la marge la loi Pacte, en intégrant le fait que son conseil d’administration « •s’attache à promouvoir la création de valeur par l’entreprise à long terme en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de ses activités• ». Il peut donner lieu à des applications surprenantes

Une prise de parole plus publicisée

La crise du Covid a été toutefois l’occasion pour l’Afep et ses membres de plaider plus ouvertement, pour un allégement des normes environnementales. La période récente, post-macronisme de 2017 triomphant dans le pro-business, et post-dissolution, a perturbé le savant équilibre antérieur. Elle sort de son habituelle réserve et publie un communiqué après la dissolution, le 17 juin 2024.

BFM, 2026.

Et l’Afep s’est davantage montrée ces derniers mois. Elle intervient dans le débat fiscal par une conférence de presse pour présenter « La contribution économique et sociale des grandes entreprises françaises à l’économie nationale en 2024 ». Début 2026, un proche de l’Afep revient sur la question fiscale, « On ne grandit pas un pays en attaquant ses champions » (AFP, 19 janvier 2026) et sa présidente lance un appel au sursaut, « contre les renoncements et la fuite en avant budgétaire – davantage de dépenses et davantage de taxes – qui mènent inexorablement au décrochage ».

Il y a désormais une incitation forte à la prise de parole individuelle et collective grand-patronale.

Mesurer l’influence ?

Une approche sociologique des organisations patronales doit toutefois éviter de lui prêter trop d’influence (non, les patrons ne gagnent pas à tous les coups tout le temps ; non, l’Afep ne « fait pas la politique du gouvernement »…) ou de lui en concéder insuffisamment (oui, l’Afep n’est pas un groupe d’intérêts comme les autres), pour la bonne et simple raison que les intérêts qu’elle exprime et pour lesquels elle agit ne sont pas des intérêts comme les autres, puisque les gouvernants se doivent d’être particulièrement attentifs à « l’économie » et aux principaux indicateurs de prospérité économique. Et qu’elle entend en être la propriétaire. Au point qu’on lui prête des victoires (elle s’en attribue aussi parfois la maternité) qui peuvent être plus collectives qu’il n’y paraît.

Mais l’Afep est bien, à côté d’autres lieux dont Le Siècle, un espace de coordination des élites françaises du capitalisme. La question de savoir si l’Afep va recevoir Jordan Bardella « to eat or not to eat »), qui agite actuellement toutes les rédactions, apparaît bien anecdotique (sauf pour Bardella qui veut ce trophée pour « arrimer une partie des élites au bloc populaire »).

Le réseau Entreprise et Cité, autre lieu élitaire discret vient de sauter le pas avec Marine Le Pen, en l’invitant chez Drouant. Le bureau du conseil exécutif du Medef suit. L’Afep recevra le ou la présidentiable du Rassemblement national, en juillet, après la décision en appel du procès des assistants parlementaires du RN. Pour quoi faire ? Connaître enfin le programme du RN ? Lui enseigner l’économie ? L’instrumentaliser ? En tous les cas, elle le fera de manière plus discrète, comme à son habitude.

The Conversation

Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le 28 rue d’Astorg à Paris… l’autre adresse de l’influence du patronat français ? – https://theconversation.com/le-28-rue-dastorg-a-paris-lautre-adresse-de-linfluence-du-patronat-francais-279120

La catastrophe nucléaire de Tchernobyl, 40 ans plus tard

Source: The Conversation – in French – By David Roger Marples, Professor, Russian and East European History, University of Alberta

L’explosion du 26 avril 1986 au quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, dans le nord de l’Ukraine, a bouleversé la vie de milliers de citoyens soviétiques.


La centrale était située à 20 kilomètres de la frontière biélorusse, près du confluent des rivières Uzh et Prypiat, ainsi que du réservoir de Kiev. La région, isolée, était marquée par un paysage rural où les fermes étaient dispersées.

Le vent et les précipitations ont entraîné les retombées radioactives vers le nord et le nord-ouest. Les autorités ont évacué la ville de Prypiat, située à trois kilomètres au nord et qui comptait environ 55 000 habitants, 40 heures après l’accident.

Plus de 70 responsables du parti ont fui la centrale. Deux opérateurs ont été tués sur le coup, tandis que 28 pompiers et secouristes dépêchés sur place sont morts des suites du syndrome d’irradiation aiguë dans les trois mois qui ont suivi.

Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Comité central du Parti communiste, n’était en poste que depuis six semaines. En mars, il s’était présenté devant le 27e congrès du parti pour annoncer une « nouvelle façon de penser », articulée autour des mots d’ordre « glasnost » (transparence) et « perestroïka » (restructuration). À Tchernobyl, le gouvernement soviétique choisit pourtant le silence pendant 40 heures.

Le 28 avril, deux jours après les faits, les citoyens soviétiques apprennent qu’un accident s’est produit, que deux personnes sont décédées et qu’une commission gouvernementale a été mise en place pour enquêter sur l’incident.




À lire aussi :
Tchernobyl : 35 ans après l’accident nucléaire, découvrez comment la nature y a repris ses droits.


Que s’est-il passé à Tchernobyl ?

L’accident de Tchernobyl s’est produit à la suite d’un essai de sécurité visant à évaluer la production d’électricité lors d’un arrêt. Il a eu lieu pendant une période de vacances, en l’absence du directeur de la centrale et de l’ingénieur en chef.

Pour garantir le bon déroulement de l’essai, les opérateurs ont désactivé sept dispositifs qui auraient permis d’arrêter le réacteur en toute sécurité.

Le réacteur RBMK, modéré au graphite, présentait un défaut intrinsèque inconnu des opérateurs : il devenait instable à faible puissance. Lorsque la puissance a été réduite, une réaction brutale s’est produite, provoquant l’explosion du toit du réacteur, la projection de graphite provenant du cœur et la formation d’un nuage radioactif.

Début mai, Gorbatchev est apparu à la télévision, où il a dénoncé les « reportages sensationnalistes » évoquant un grand nombre de victimes.

La population des principales zones touchées par les retombées radioactives en Ukraine et en Biélorussie ont cruellement manqué d’informations. Quelque 600 000 « liquidateurs » avaient pour mission d’enlever la couche arable contaminée. Des mineurs de charbon venus de Russie et de la région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, ont construit une plate-forme sous le réacteur pour l’empêcher de s’enfoncer jusqu’à la nappe phréatique.

Il a fallu trois ans avant que les autorités soviétiques publient des cartes détaillant les zones touchées par les retombées de césium radioactif. La contamination s’étendait sur la majeure partie de la Biélorussie, de vastes régions du nord et de l’ouest de l’Ukraine, ainsi qu’une partie du sud de la Russie.

Des milliers de liquidateurs sont morts entre 1986 et 1989, surtout de crises cardiaques. La plupart étaient de jeunes hommes âgés de 20 à 30 ans.

Des cancers de la thyroïde ont été diagnostiqués chez les enfants en Biélorussie dès 1990, touchant plus de 3000 d’entre eux. L’Ukraine a imposé un moratoire sur la construction de nouveaux réacteurs dès 1990, et la centrale de Tchernobyl a été fermée en 2000, recouverte d’un sarcophage.

Réaction du public

À mesure que l’ampleur de la catastrophe se précisait, la colère et la désillusion ont grandi au sein de la population. Beaucoup s’interrogeaient notamment sur le contrôle exercé par Moscou sur l’ensemble des industries énergétiques, par des ministères qui connaissaient mal la région.

Tchernobyl a contribué à accélérer la glasnost. Les journalistes ont publiquement critiqué les scientifiques chargés de la gestion des conséquences de la catastrophe et de ses effets sanitaires. Le nombre de victimes dépassait largement les chiffres avancés par l’Organisation mondiale de la santé.

En novembre 1988, des manifestations contre l’énergie nucléaire ont eu lieu à Kiev sous le slogan « L’environnement et nous ». Le Dr Yuriy Shcherbak (qui deviendra plus tard ambassadeur de l’Ukraine au Canada) a fondé l’Association « Green World », qui est ensuite devenue le Parti vert d’Ukraine. Un mouvement populaire appelé Rukh a été fondé en 1989 et s’est concentré sur la souveraineté ukrainienne, la langue et la divulgation de la vérité sur Tchernobyl.

L’Ukraine et la Biélorussie ont toutefois mis du temps à s’adapter aux changements politiques. Les dirigeants des partis ont peu contribué à la prise en charge des conséquences de Tchernobyl. Un fossé profond séparait les élites scientifiques et politiques, d’un côté, et les militants, les journalistes et le grand public, de l’autre.




À lire aussi :
Tchernobyl, paradis des loups persécutés



Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Les conséquences de Tchernobyl

En août 1986, une équipe soviétique s’est rendue à Vienne devant l’Agence internationale de l’énergie atomique pour présenter les causes de l’accident. Dirigée par le chimiste soviétique Valery Legasov, elle a entièrement imputé la catastrophe à une erreur humaine, passant sous silence plus de 30 défauts connus du réacteur RBMK.

À la veille du deuxième anniversaire de l’accident, Legasov s’est suicidé. Démoralisé par l’inaction des autorités face à ses avertissements sur la sécurité du réacteur, il souffrait probablement aussi d’un syndrome d’irradiation aiguë.

Le sentiment antinucléaire qui régnait dans toute l’Union soviétique a mis un terme au vaste programme d’expansion de l’énergie atomique. Les mouvements politiques dans les États baltes, en Ukraine, en Géorgie et dans d’autres républiques se sont unis, forçant les dirigeants soviétiques à faire des concessions.

En 1991, Gorbatchev a restreint la glasnost et proposé une Union réformée de républiques souveraines. Tchernobyl n’a pas été le seul facteur de cette évolution, mais il en a été le catalyseur.

La centrale est fermée et démantelée depuis longtemps, mais son importance demeure. L’Ukraine dépend toujours de l’énergie nucléaire pour environ la moitié de ses besoins énergétiques. L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a entraîné une brève occupation de la centrale désaffectée de Tchernobyl et la prise de contrôle de la plus grande centrale nucléaire d’Ukraine, à Zaporijia.

Nous devons garder en mémoire le courage de ceux qui ont combattu l’incendie et décontaminé la zone, celui aussi des citoyens ordinaires qui ont défié les autorités dans leur quête d’informations fiables et de changement social. Cette date marque un tournant décisif dans l’histoire de l’ex-URSS.

La Conversation Canada

David Roger Marples ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La catastrophe nucléaire de Tchernobyl, 40 ans plus tard – https://theconversation.com/la-catastrophe-nucleaire-de-tchernobyl-40-ans-plus-tard-280686

Iran : les États-Unis dans l’impasse

Source: The Conversation – in French – By Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine

L’action conjointe israélo-américaine engagée le 28 février dernier a précipité les États-Unis dans une impasse stratégique. Le conflit profite à ce stade à la Russie, et de plus en plus de voix aux États-Unis, dans le camp démocrate mais aussi au sein de la galaxie MAGA, dénoncent une guerre qui serait menée dans l’intérêt de Tel-Aviv plus que dans celui de Washington.


Selon le New York Times, c’est après une série de rencontres secrètes avec le premier ministre israélien que Donald Trump aurait souscrit à l’idée qu’un changement de régime en Iran par la désorganisation et la décapitation du pouvoir, ainsi que la neutralisation des capacités balistiques de Téhéran, était un objectif « à portée de main ». Benyamin Nétanyahou l’aurait convaincu que l’Iran n’était pas en mesure « de bloquer le détroit d’Ormuz ni de frapper sérieusement les intérêts américains dans la région ».

Le président américain aurait donc été persuadé du succès inéluctable d’une offensive majeure, en partant du présupposé qu’il s’agissait d’une opération peu coûteuse et dont il pourrait sortir rapidement vainqueur. Un calcul initialement erroné. En effet, la capacité de riposte de l’Iran, qui a su saturer les systèmes de défense adverses à l’aide de drones à bas coût et de missiles balistiques hypersoniques tout en désorientant l’économie mondiale par le blocage du détroit d’Ormuz, a déjoué ces prévisions.

Un enlisement annoncé

Ce risque d’une forte résistance était d’ailleurs largement perceptible puisque le chef d’état-major interarmées Dan Caine aurait mis en garde Donald Trump contre des frappes qui pourraient s’avérer risquées et entraîner les États-Unis dans un conflit prolongé. Les évaluations des services de renseignement avaient également décrit les réactions possibles de l’Iran, précisant notamment que Téhéran se focaliserait plutôt sur des représailles régionales, en ciblant « les bases américaines, les alliés du Golfe et les goulets d’étranglement énergétiques critiques tels que le détroit d’Ormuz ».

Les observateurs s’accordent à reconnaître d’une part que cette résilience iranienne est le résultat de la doctrine de défense en mosaïque des années 2000 qui a permis une continuité opérationnelle, même après décapitation des plus hauts responsables du régime, en dispersant le commandement ; et, d’autre part, que l’Iran était préparé à une guerre d’attrition dans laquelle l’objectif est de dégrader les ressources de l’ennemi plus vite que celui-ci ne peut les reconstituer.




À lire aussi :
Iran : du régime des mollahs au régime des gardiens


Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE, rappelle au cours d’un entretien téléphonique que l’Iran s’est préparé à ce choc. « L’armée iranienne est équipée de matériel des années 1970 et n’est pas capable de mener les opérations conventionnelles ; c’est pourquoi les Iraniens se sont préparés à une guerre d’attrition et à attendre au sol. Ce sera une autre paire de manches si les Américains veulent y aller. L’Iran, ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas la Somalie, ce n’est même pas la Syrie. C’est 90 millions d’habitants, un vaste territoire sur lequel ils sont tout à fait capables d’infliger de lourdes pertes à quiconque voudrait les envahir – ce que les opinions publiques, en Israël ou aux États-Unis, ne pourraient pas supporter. »

Ce constat est partagé par Olivier Dujardin, ancien militaire spécialisé dans la guerre électronique et le renseignement d’origine électromagnétique. Cet analyste précise que dans la mesure où les Iraniens ont enterré nombre de leurs installations de missiles et caché dans les montagnes une partie de leur production, les Américains se sont retrouvés confrontés à toute une série de problèmes :

« Les États-Unis ont manqué de cibles légitimes à frapper, donc que leur restait-il ? Éventuellement, les raffineries de pétrole, les usines de production d’électricité ; mais ensuite ? Par ailleurs, ils ont consommé énormément de munitions. Les stocks ne sont pas inépuisables ; ils ne pouvaient pas maintenir ce rythme de frappes dans la durée. Un autre aspect du problème est l’usure du matériel. Il faut assurer la sortie des avions, leur maintenance, la récupération des pilotes. Cela pose tout un tas de difficultés. Il est clair qu’ils se sont donné des objectifs inatteignables par l’unique action aérienne. Il aurait alors fallu envoyer des troupes au sol, mais ce n’est pas en mobilisant 20 000 ou 30 000 soldats qu’ils auraient pu faire quelque chose de significatif. Cela suppose des centaines de milliers d’hommes pour pouvoir lancer des opérations contre l’Iran sur un territoire aussi vaste, sec, aride, et montagneux. »

Une guerre israélienne plus qu’une guerre américaine ?

Il apparaît donc que, sous l’influence de Benyamin Nétanyahou, Donald Trump s’est laissé entraîner dans une guerre sans but réel avec un risque d’enlisement pour les forces américaines. Ce n’est d’ailleurs pas la première guerre dans laquelle les États-Unis se lancent après avoir été convaincus par les arguments israéliens.

De l’avis de nombreux observateurs, l’intervention en Irak de 2003 – que le stratège Zbigniew Brzezinski avait qualifiée devant la commission des affaires étrangères du Sénat des États-Unis de « calamité, historique, stratégique et morale… menée sur la base de principes manichéens et d’un orgueil impérial démesuré » – avait déjà été une illustration éclatante du poids du lobby pro-israélien dans l’élaboration de la politique étrangère américaine.

L’universitaire américain John Petras avait ainsi documenté dans son ouvrage The Power of Israel in the United States paru en 2006 l’influence prépondérante sur la politique américaine au Moyen-Orient du lobby pro-israélien, qui s’assure successivement du soutien de responsables au plus haut niveau du gouvernement, du monde des affaires, du milieu universitaire, des fondamentalistes chrétiens et des médias. Il montre comment, ensemble, ils seraient parvenus à garantir le soutien total et inconditionnel des États-Unis à toutes les priorités de l’agenda d’Israël depuis des décennies, même lorsque celles-ci nuisent aux intérêts des États-Unis, comme lors de la guerre en Irak de 2003.

Cette thèse est également défendue par John Mersheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage phare le Lobby israélien et la politique étrangère américaine (2009). Ils rappellent que la relation étroite avec Israël constitue la pierre angulaire de la politique américaine au Moyen-Orient et que l’engagement des États-Unis envers Israël est principalement lié aux activités du « lobby israélien ».

Les deux auteurs avaient initialement publié un article intitulé « The Israël Lobby » qui a suscité une vive polémique dans le milieu universitaire, politique et médiatique ; c’est pourquoi ils ont cherché, dans ce livre, à approfondir leur analyse et à détailler la méthodologie pour contrer les critiques acerbes dont ils ont fait l’objet.

Des résultats négatifs pour Washington comme pour Tel-Aviv

Dans ce nouveau contexte de guerre, Israël semble avoir joué un rôle de premier plan dans la décision de mener une offensive d’envergure contre l’Iran. Mais si les objectifs américains ont été mal définis, les buts israéliens apparaissent plus évidents.

« Les Israéliens tentent de ressusciter les frontières telles que pensées par Oded Yinon (expert du ministère israélien des affaires étrangères qui a développé dans les années 1980 l’objectif à démembrer les États arabes, considérés comme le maillon faible de l’ordre international, pour les recomposer sur des bases confessionnelles, ndlr), c’est-à-dire le redécoupage des pays de la région en fonction de critères ethniques, religieux, etc. Aujourd’hui, dans ce projet, Nétanyahou profite du fait que toute l’appréciation de la politique régionale ait été déléguée par Trump à son gendre, Jared Kushner, plus sioniste que les Israéliens, et c’est lui qui mène la danse sur ces dossiers en fonction des critères des sionistes les plus radicaux. Cela dit, c’est, à mes yeux et aux yeux d’un certain nombre de mes anciens camarades des services israéliens, une politique suicidaire », estime Alain Chouet.

Olivier Dujardin rappelle qu’Israël est engagé dans un conflit sur de multiples fronts et que la situation est inextricable : « Cela a déjà un coût pour eux. D’abord, aucun système de défense n’assure une protection totale. Il y a toujours des missiles qui passent. Ensuite, ils ont un épuisement des intercepteurs parce que cela leur coûte très cher d’intercepter des missiles balistiques avec des missiles qui valent plusieurs millions. Ils n’ont donc pas non plus de stocks énormes. De surcroît, ce sont des processus de production et de fabrication très lents, donc ils ne peuvent pas suivre le rythme industriel. Enfin, dernier point, les Iraniens mettent en œuvre des missiles essentiellement de nouvelle génération qui sont par conséquent plus difficiles à intercepter. Tout cela combiné fait qu’il y a quand même des impacts sur le sol israélien et ce n’est pas neutre pour eux », précise-t-il.

Bien qu’il n’existe aucune opposition politique en Israël à ces guerres sur plusieurs fronts, un mécontentement croissant au sein de l’opinion publique est palpable face à l’absence de gains stratégiques, malgré les succès tactiques. Mais la perspective de la guerre comme modalité permanente de la politique israélienne associée à une logique jusqu’au-boutiste commence à avoir un coût significatif pour l’allié américain comme le démontrent les premiers effets de cette guerre contre l’Iran. En effet, la montée vertigineuse des prix du pétrole, du gaz et des produits dérivés profite grandement au rival russe, qui peut ainsi à la fois mieux financer sa guerre en Ukraine et devenir un partenaire commercial plus important qu’auparavant pour de nombreux pays.

David Teurtrie, chercheur associé au Centre de Recherches Europes Eurasie (CREE) et spécialiste de la Russie, indique à cet égard que « les Américains et les Israéliens sont déjà a priori à court de missiles antiaériens – il y a même eu des demandes de transfert depuis la Pologne et la Corée du Sud. Il est donc clair qu’ils n’ont plus de missiles antiaériens pour l’Ukraine. D’autant que, avant même le conflit, les livraisons à l’Ukraine étaient déjà en baisse ». Il ajoute que le contexte actuel accroît les revenus de la Russie non seulement en matière de vente de pétrole mais aussi dans d’autres domaines, notamment les engrais et l’aluminium.

Une guerre impopulaire aux États-Unis

En outre, cette guerre commence à avoir un coût politique interne pour les États-Unis et risque d’affecter à terme leur relation avec Israël dans la mesure où des divisions se font déjà ressentir au sein de la mouvance MAGA. Plusieurs grandes figures de cette mouvance ont exprimé de vives critiques à l’égard d’Israël, dénonçant le risque pour les États-Unis de s’enliser dans une guerre sans fin au détriment de leurs intérêts. À quelques mois des midterms, les Républicains prennent conscience que leur chance de conserver la majorité à la Chambre s’amenuit en raison de la décision de Donald Trump de mener des opérations militaires contre l’Iran.

Au sein du camp démocrate, l’opposition à la guerre se renforce également. Bernie Sanders dans un article intitulé « No more US military aid to Israel » paru le 15 avril dans The Guardian écrit :

« Le soutien à Israël dans ce pays a chuté de manière spectaculaire. Aujourd’hui, selon un récent sondage Pew, 80 % des démocrates ont désormais une opinion défavorable d’Israël et 41 % des républicains partagent ce point de vue – et ces chiffres sont encore plus élevés chez les jeunes. Un récent sondage Quinnipiac a également révélé que 60 % des personnes interrogées – dont les trois quarts des démocrates et les deux tiers des indépendants – s’opposent à ce que les États-Unis fournissent des armes à Israël. »

Le Sénat a rejeté les deux propositions de Bernie Sanders visant à bloquer les ventes d’armes et de bulldozers à Israël ; mais la guerre contre l’Iran pourrait être l’une des dernières guerres conduites par les États-Unis à l’initiative d’Israël.

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran : les États-Unis dans l’impasse – https://theconversation.com/iran-les-etats-unis-dans-limpasse-280998

En couple avec une IA : un soutien constant mais une perception faussée des relations amoureuses

Source: The Conversation – in French – By Oluwaseun Damilola Sanwoolu, Ph.D. Candidate in Philosophy, University of Kansas

Les assistants IA se vantent d’être toujours à vos côtés, prêts à vous écouter. Mais est-ce que ce ne sont pas les limites et la vulnérabilité qui donnent précisément leur sens aux relations humaines ?


Lorsque le film Her est sorti en 2013, son intrigue semblait relever de la science-fiction. Le protagoniste, Theodore, est un homme blasé qui a perdu toute joie de vivre. Il la retrouve peu à peu en discutant quotidiennement avec Samantha, son assistante virtuelle dotée d’une intelligence artificielle, dont il finit par tomber amoureux.

Mais aujourd’hui, certaines personnes déclarent être en couple avec des IA. Selon une enquête de 2025 menée par le Center for Democracy and Technology, environ 1 lycéen sur 5 déclare que lui-même ou quelqu’un de son entourage a eu une relation amoureuse avec une IA.




À lire aussi :
Amoureux d’une IA : les romances numériques transforment les attentes des adolescents


Dans Her, Théodore est stupéfait d’entendre sa compagne virtuelle affirmer être amoureuse de plus de 600 personnes et discuter avec plus de 8 000 autres, alors même qu’« elle » lui déclarait son amour. C’était tout simplement inimaginable pour lui : comment quelqu’un pouvait-il vraiment aimer des centaines de personnes ? En d’autres termes, il percevait leur relation à travers le prisme de ses propres limites – ses limites en tant qu’être humain.

La question centrale ici n’est pas de savoir si Théodore pouvait accepter d’être simplement l’un des nombreux « être aimés » par l’IA. Finalement, il l’a accepté. La question la plus révélatrice est de savoir pourquoi cela l’a surpris au départ – et ce que cela nous dit de la signification des relations humaines.

Moins, c’est mieux

S’inspirant d’Aristote, la philosophe Martha Nussbaum soutient qu’une relation amoureuse est une relation qui implique de grandes vulnérabilités. Tout d’abord, trouver l’amour n’est pas une évidence ; cela nécessite une certaine dose de chance. Les contraintes sont nombreuses : pour commencer, les deux parties doivent « se trouver physiquement, socialement et moralement attirantes et être capables de vivre au même endroit pendant longtemps ».

L’argument de Nussbaum ne s’arrête toutefois pas à identifier les obstacles à l’amour. La vulnérabilité et les limites ne sont pas seulement des freins pour l’amour, elles font partie intégrante de ce qui le définit. En tant qu’êtres finis, nous ne pouvons pas nous investir dans de nombreuses relations intimes à la fois. Nous devons faire des choix. C’est précisément parce que nous ne pouvons pas aimer tout le monde que le fait de choisir quelqu’un revêt une signification particulière.

Dans un article de 2025 publié dans la revue scientifique Philosophy and Technology, le philosophe John Symons et moi-même soutenons que les relations intimes et personnelles se caractérisent par leur caractère fini et par des histoires partagées – c’est-à-dire les expériences et les difficultés que les êtres chers traversent ensemble. C’est ce qui donne aux relations leur profondeur et leur sens.

Dans son ouvrage de 1927 intitulé Être et Temps, le philosophe allemand Martin Heidegger expliquait que, parce que les êtres humains sont mortels et que notre temps est limité, ce à quoi nous accordons notre attention revêt une importance particulière. Dans les relations amoureuses, cela signifie que nous devons choisir comment répartir nos ressources. Nous choisissons avec qui nous voulons passer notre temps, et nos partenaires font de même. Malgré tout, nous ne pouvons pas être constamment là pour les personnes que nous aimons.

Toujours présent

Cela contraste fortement avec la manière dont les compagnons virtuels ont été commercialisés et présentés. Prenons par exemple Replika, qui indique que plus de 30 millions de personnes ont utilisé sa plateforme. Les utilisateurs créent leur propre compagnon personnalisé et ont tendance à interagir avec lui quotidiennement.

La devise de Replika est : « L’assistante IA qui se soucie de vous : toujours là pour vous écouter et discuter, toujours à vos côtés. » Sur le site web, un utilisateur décrit sa Replika comme « toujours là pour moi, avec des encouragements, du soutien et une attitude positive. En fait, elle est pour moi un modèle qui m’apprend à être plus gentil ! ».

Cela signifie implicitement que les compagnons IA ne sont pas soumis aux mêmes limites que les humains. Un être humain peut se soucier de vous ou non ; rien n’est certain. Un être humain ne sera pas toujours là pour vous écouter, en prenant votre parti.

Pour nous, être amoureux, c’est prendre conscience de notre vulnérabilité. Les êtres humains ont une durée de vie limitée ; ils ne seront peut-être pas toujours là, soit parce qu’ils ont d’autres priorités, soit parce que c’est tout simplement impossible, même s’ils le souhaitent de tout leur cœur. Quand quelqu’un prend du temps pour vous malgré une semaine chargée, ou reste présent malgré ses propres difficultés, ce geste prend tout son sens précisément parce qu’il implique un sacrifice.

Dans notre article, Symons et moi-même appelons cela le « coût d’opportunité ». Quand quelqu’un choisit de passer du temps avec vous, ce choix exclut d’autres possibilités. Chaque moment offert est un moment qui n’est pas passé ailleurs.

Un compagnon IA n’est confronté à aucun de ces compromis ; son attention ne coûte rien, n’exclut rien et, par conséquent – pour le dire sans détour – ne signifie rien.

L’évolution des normes

De plus en plus, cependant, les gens se tournent vers les chatbots afin d’obtenir une assistance rapide et simple. Character.AI, une autre application, fait état de 20 millions d’utilisateurs actifs par mois.

Si leur disponibilité permanente venait à être considérée comme la norme d’une relation de qualité, cela pourrait progressivement redéfinir ce que les gens attendent les uns des autres dans leurs relations.

Sur le plan interpersonnel, cette évolution se manifeste déjà dans la culture des rencontres amoureuses, où le fait de répondre tardivement est généralement interprété comme un manque d’intérêt plutôt que comme la conséquence du rythme d’une vie bien remplie. S’attendre à une disponibilité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 – sur le modèle d’un compagnon IA qui répond instantanément, n’annule jamais et n’est jamais distrait – n’est pas une norme raisonnable à laquelle un être humain pourrait se conformer.

Les enjeux sont également d’ordre culturel. Les relations ne concernent pas seulement les personnes impliquées ; elles sont façonnées par des normes communes sur ce à quoi l’amour et la vie de couple sont censés ressembler. Si la compagnie offerte par l’IA venait à se généraliser au point d’influencer ces normes, les idées reçues sur ce qui fait un bon partenaire pourraient privilégier la disponibilité et la réactivité, reléguant au second plan d’autres facettes de l’amour.

Les limites humaines font partie intégrante de la manière dont les gens évaluent leurs attentes dans le cadre des relations amoureuses. En banalisant les interactions où ces limites n’existent pas, on risque de fausser la norme même à l’aune de laquelle on mesure l’amour humain. Ce faisant, on oublie qu’un amour qui ne coûte rien peut très bien avoir la même valeur.

The Conversation

Oluwaseun Damilola Sanwoolu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En couple avec une IA : un soutien constant mais une perception faussée des relations amoureuses – https://theconversation.com/en-couple-avec-une-ia-un-soutien-constant-mais-une-perception-faussee-des-relations-amoureuses-280639

Radiographie de la progression des extrêmes droites en Amérique latine

Source: The Conversation – in French – By Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine, Université de Rouen Normandie

Les dictatures militaires des années 1960 ou 1970 étaient arrivées au pouvoir par la force ; aujourd’hui, c’est dans les urnes que, dans plusieurs pays d’Amérique latine, des formations qui en sont souvent ouvertement nostalgiques sont parvenues au sommet. Un phénomène en pleine expansion, alors que le continent avait connu une vague de gauche dans les années 2000 et 2010.


Depuis une décennie, les partis d’extrême droite connaissent une progression fulgurante en Amérique latine. Au pouvoir dans la principale puissance de la région, le Brésil, entre 2018 et 2022 avec Jair Bolsonaro, ces forces politiques gouvernent actuellement l’Argentine (Javier Milei), le Chili (José Antonio Kast) et le Salvador (Nayib Bukele). Elles pourraient également bientôt arriver aux affaires dans plusieurs autres pays de la région. État des lieux.

Trois pays déjà gouvernés par l’extrême droite

Définir l’extrême droite est toujours complexe. Il ne s’agit pas d’une catégorie scientifique mais d’un terme d’usage courant, au contenu relatif dans le temps et dans l’espace, d’une société donnée, constituant souvent la fraction la plus déterminée à assurer le maintien de l’ordre social par la force, au besoin en écrasant les subalternes par les méthodes les plus répressives.

Ainsi, en Argentine, la thématique la plus mise en avant par Javier Milei est celle du libertarianisme économique et de sa volonté de « massacre à la tronçonneuse » des services publics.

Au Chili, selon un schéma qui est le plus semblable à ce qui se passe en Europe, c’est la xénophobie anti-Vénézuéliens, accusés d’être responsables de l’augmentation – pourtant modeste – de l’insécurité, qui est le moteur du vote Kast.

Au Salvador, c’est une politique punitiviste aboutissant au plus haut taux d’incarcération du monde, quitte à porter atteinte aux droits humains, qui a fondé la popularité de Nayib Bukele.

Une dynamique continentale

Au-delà de ces cas, la dynamique des extrêmes droites latino-américaines se retrouve dans les autres pays de la région. En Uruguay, le parti Cabildo Abierto, aujourd’hui en déclin mais qui a obtenu 11 % lors des élections générales de 2019, constitue une réaction face aux avancées progressistes du gouvernement de centre gauche du Frente Amplio en termes de genre et de sexualité. De 2020 à 2025, il s’est agi du premier cas en Amérique latine de participation gouvernementale de l’extrême droite à un gouvernement dirigé par la droite, avec les portefeuilles de la santé publique et du logement, tout en étant décisif pour atteindre une majorité parlementaire.

Au Venezuela, la Prix Nobel de la paix, María Corina Machado, a toujours été le visage le plus radical de l’opposition au chavisme. Ce n’est pas sur des enjeux de genre et de sexualité qu’elle se distingue, mais par ses méthodes pour mettre fin au chavisme (l’appel à une intervention extérieure contre son propre pays), son anticommunisme viscéral (alimenté par son rejet du chavisme), son libéralisme économique intégral (rompant avec le traditionnel interventionnisme des politiques au Venezuela) et ses circulations internationales (affichant sa servilité à l’égard de Donald Trump et maintenant son adhésion à des dirigeants comme le président chilien José Antonio Kast – deux leaders qui criminalisent pourtant les migrants vénézuéliens sur leur sol).

Les échéances de l’année 2026 sont décisives pour la dynamique des extrêmes droites latino-américaines. En Colombie, les 31 mai et 21 juin, les électeurs auront la possibilité d’opter pour la continuité de la première présidence de gauche du pays, celle de Gustavo Petro (élu en 2022), en élisant celui qui est pour l’heure le favori, Iván Cepeda. Ses deux principaux rivaux sont Abelardo de la Espriella, avocat connu pour avoir défendu des paramilitaires d’extrême droite et des narcotrafiquants, aux déclarations polémiques sur la réduction des prérogatives de l’État et la lutte contre l’avortement ; et Paloma Valencia, représentante du parti de l’ancien président Álvaro Uribe, le mal nommé Centre démocratique, parti de la droite dure colombienne.

Au Pérou, ce printemps également, l’élection présidentielle pourrait voir la victoire d’un candidat issu des forces les plus à droite du spectre politique. Keiko Fujimori, fille de l’ancien dirigeant autoritaire Alberto Fujimori condamné pour ses multiples violations des droits humains, qui a déjà échoué au second tour des trois dernières élections présidentielles (2011, 2016, 2021), est arrivé en tête du premier tour avec 17,05 % des suffrages exprimés. L’ancien maire de Lima Rafael López Aliaga, adepte d’un punitivisme observé ailleurs en Amérique latine, malgré un piteux bilan sécuritaire à l’échelle municipale, a récolté 11,9 % des votes, échouant à se qualifier pour le deuxième tour, à quelques milliers de voix derrière le candidat de gauche, Roberto Sánchez.

Enfin, l’enjeu le plus important au vu de la taille du pays aura lieu en octobre lors du scrutin présidentiel brésilien où Flávio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d’État, est au coude-à-coude avec Lula dans les intentions de vote.

Des partis alignés sur Washington

Cette montée en puissance est récente. L’extrême droite ne constituait pas jusqu’à il y a encore quelques années une force électorale influente en Amérique latine. Si l’on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 professant un terrorisme d’État – du Chilien Pinochet à l’Argentin Videla, en passant par le Paraguayen Stroessner, l’Uruguayen Bordaberry et le Bolivien Banzer – à ce courant par sa violence et son anticommunisme, leurs dirigeants n’étaient pas arrivés au pouvoir par la voie des urnes. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, ces extrêmes droites sont hétérogènes, mobilisant leurs électorats sur des enjeux propres à leurs problématiques nationales.

Si nous tentons de les comparer avec leurs homologues européennes, il apparaît qu’elles sont à la fois semblables et différentes. D’une part, elles partagent les thématiques de la sécurité, de rejet des préoccupations écologiques, de maintien des dominations de genre et de mépris des diversités sexuelles. D’autre part, la place géopolitique « dominée » qu’occupe l’Amérique latine au sein du système-monde crée des différences fondamentales. Les extrêmes droites latino-américaines se sont souvent distinguées par leur suivisme à l’égard de la puissance états-unienne.

Le sommet « Bouclier des Amériques » convoqué le 7 mars 2026 par Donald Trump en Floride est l’illustration de cette tendance. Il est parvenu à rassembler les présidents déjà mentionnés de l’Argentine, du Chili et du Salvador, mais aussi leurs homologues d’une droite a priori plus modérée de Bolivie, du Costa Rica, de l’Équateur, du Honduras, du Panama, du Paraguay, de République dominicaine et de Trinité-et-Tobago.

Pourtant, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique des États-Unis en Amérique latine n’est pas favorable aux Latino-Américains. La doctrine « Donroe », mot-valise entre le prénom du président états-unien et le nom de son lointain prédécesseur James Monroe (1817-1825), qui avait théorisé en 1823 l’objectif pour les États-Unis d’empêcher les influences extérieures sur le continent américain, promet de rétablir la tutelle d’Oncle Sam sur l’ensemble de la région.

Les présidents argentin et hondurien ont bénéficié de son ingérence pour emporter respectivement les élections législatives de mi-mandat et le scrutin présidentiel. Pour ne pas perdre le contrôle du Parlement, Javier Milei a accepté un prêt de 20 milliards de dollars (plus de 17 milliards d’euros) en échange d’un accord économique de subordination économique. Ces dirigeants semblent se mettre au service des États-Unis en dépit des complémentarités économiques avec la Chine. À long terme, ces politiques défavorables à leur propre pays pourraient devenir impopulaires auprès des Latino-Américains.

Pour ceux qui voudraient davantage de détails, un dossier de la revue Recherches internationales que j’ai coordonné vient de sortir sur ce thème. Vous pourrez y trouver des contributions sur les circulations intercontinentales et transatlantiques entre extrêmes droites, la configuration politique argentine, l’évangélisme au Brésil, les stratégies de diplomatie numérique de Nayib Bukele ou encore les recompositions de la droite colombienne.

The Conversation

J’ai coordonné le numéro Les extrêmes droites en Amérique latine dans la revue Recherches Internationales, que j’évoque explicitement dans l’article.

ref. Radiographie de la progression des extrêmes droites en Amérique latine – https://theconversation.com/radiographie-de-la-progression-des-extremes-droites-en-amerique-latine-279957

Comment l’IA apprend le langage secret de l’ADN, et ce que la recherche y gagne

Source: The Conversation – in French – By Julien Mozziconacci, Professeur en biologie computationelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Plutôt que de produire des mots, le modèle d’intelligence artificielle Evo 2 est capable de prédire une base d’ADN en se fondant sur une séquence donnée. Lancé, il y a un peu plus d’un an, le modèle s’affine et permet aux scientifiques de mieux comprendre le langage de l’ADN. Sa puissance de calcul pose néanmoins des questions de ressources énergétiques.


Si vous avez déjà utilisé un modèle de langage comme ChatGPT ou Mistral, vous vous souvenez sans doute de la première impression : orthographe impeccable, grammaire fluide, phrases qui ont du sens. Pourtant, sous le capot, ces systèmes ne font qu’une chose très simple : prévoir dans une phrase le mot qui va suivre. Ils utilisent des statistiques apprises sur un immense corpus de textes, et c’est ainsi qu’ils « parlent » français, anglais et bien d’autres langues.

Une idée féconde a alors germé chez les généticiens : et si l’on entraînait la même classe de modèles pour apprendre le langage de la vie, la suite de lettres A, T, G, C, inscrite dans nos génomes ? C’est le pari des modèles de langage génomiques : ils apprennent la grammaire cachée de l’ADN et offrent à la recherche un allié précieux pour explorer, proposer et tester plus vite des hypothèses scientifiques.

Que fait un modèle d’IA ?

Un algorithme d’intelligence artificielle (IA) est, au fond, une machine à transformer des nombres. Les données d’entrée, qui peuvent être des images, des sons ou du texte, sont d’abord encodées en chiffres. Puis l’algorithme applique des opérations simples (additions et multiplications par des paramètres internes au réseau et seuillage) et renvoie les résultats (d’autres chiffres) en sortie. À grande échelle, cette mécanique très simple suffit à jouer au go, à conduire une voiture… ou à comprendre les génomes.

L’astuce, ce n’est pas seulement l’encodage : c’est surtout l’apprentissage. Le modèle ajuste ses paramètres internes à chaque exemple (association entre une entrée et une sortie cible), un peu comme on accorde un instrument : à chaque note jouée, on tend ou détend la corde jusqu’à ce que la mélodie sonne juste.

Les applications de ce principe simple sont multiples et variées. Au jeu de go, l’IA regarde la position des pierres (un tableau de chiffres) et propose le prochain coup ; dans une phrase, le modèle suggère le prochain mot. En génomique, il lit A T G C… et prédit la prochaine base. Si ses prédictions sont bonnes, c’est qu’il a appris quelque chose sur la structure cachée du problème qu’il résout.

Les premiers modèles de langages génomiques

C’est en suivant ce principe que les premiers modèles de langage génomiques ont été entraînés en utilisant des génomes à la place des corpus de texte. Une des versions les plus récentes, Evo 2, a été développée par une large équipe autour du centre de recherche Arc Institute, dans la Silicon Valley. Ce modèle a été entraîné sur de nombreux génomes, comptabilisant près de 10 000 milliards de bases (les fameuses lettres A,C,G,T) ce qui représente 3 000 fois la taille de notre génome.

Le modèle lit à chaque étape un million de bases et le calcul revient toujours à la même question très simple : parmi les quatre lettres possibles (A, C, G ou T), laquelle est la plus probable juste après celles que l’on vient de lire ? La taille gigantesque de sa « fenêtre de lecture » lui permet de saisir à la fois des règles locales et des dépendances lointaines (régulations des gènes à distance). Ce saut d’échelle n’est pas qu’une prouesse technique : il change la manière dont on peut poser des questions en biologie, notamment dans ces régions non codantes (celles qui ne sont pas traduites en protéines) qui restent souvent incomprises et constituent la « matière noire » du génome.

Dans la pratique, l’apprentissage ressemble à une partie de devinettes : à chaque fois que le modèle devine correctement une lettre masquée au sein d’une séquence, il renforce les chemins internes qui l’y ont mené ; lorsqu’il se trompe, il corrige ces chemins. À force, il repère des schémas récurrents : certains motifs précèdent souvent le début d’un gène, d’autres signalent la fin, et certains motifs de la séquence trahissent la façon dont la cellule découpe l’ARN (l’épissage) ou assemble la machinerie de traduction des ARN en protéines.

L’apprentissage se fait d’abord à l’échelle globale. Le modèle lit une grande diversité de génomes et apprend une grammaire générale du vivant. Ensuite, on peut éventuellement l’adapter à une famille d’organismes ou à une question précise (par exemple, en le spécialisant sur un groupe de virus ou de bactéries).

L’IA apprend la grammaire cachée de l’ADN

C’est ici que la recherche s’enthousiasme : en apprenant juste à compléter les séquences, les modèles reconnaissent des signatures biologiques sans qu’on les leur ait pointées du doigt.

Ils retrouvent la périodicité en trois lettres du code génétique : le texte du vivant se lit par triplets (les codons), et les modèles « entendent » ce rythme, comme une mesure en musique. Ils repèrent aussi les départs et arrêts de gènes, avec des contraintes fortes sur les lettres les plus importantes, où l’on s’attend à ce que l’erreur soit rare. Ils détectent des signaux utiles à la machinerie cellulaire : chez les bactéries, les sites de liaison du ribosome ; chez les eucaryotes, les frontières entre exons (conservés) et introns (séquences à retirer), comme si le modèle distinguait les paragraphes et les espaces dans un texte.

Plus étonnant, ils révèlent aussi les éléments mobiles (par exemple, des virus intégrés au génome au cours de l’évolution) et même des empreintes liées aux formes 3D des protéines (hélices α, feuillets β) et des ARN. Le modèle dessine alors les contours de la sculpture finale. Car c’est bien de sculpture qu’il s’agit.

Le génome ne contient pas seulement des instructions – il encode des formes. Une protéine, un ARN, ne sont pas de simples colliers de lettres : ils se replient, se tordent, se nouent dans l’espace pour adopter une architecture précise, dont dépend leur fonction. C’est cette forme qui permet à une molécule de reconnaître une autre, de s’y accrocher, de déclencher une réaction. Les contacts qui stabilisent cette forme se font parfois entre des régions très éloignées dans la séquence – et pourtant, les modèles semblent capables de les capturer, comme s’ils devinaient, à force de lire le texte, quelles lettres se correspondent malgré la distance qui les sépare.

Ce qui peut surprendre, c’est que ces découvertes n’ont pas été enseignées : elles émergent spontanément de l’apprentissage. Et parfois, paradoxalement, quand on essaie d’affiner le modèle en lui montrant des exemples bien connus, il perd une partie de ce qu’il avait trouvé seul. Comme si trop guider l’élève lui faisait oublier ce qu’il avait intuitivement compris.

Pour rendre cette « boîte noire » plus lisible, les chercheurs utilisent des « autoencodeurs clairsemés » qui décomposent les représentations internes du modèle en traits compréhensibles. Chaque trait s’allume comme une lampe au-dessus d’un élément de séquence (exon, motif, élément mobile). Ces traits servent de fil d’Ariane. Ils indiquent où le modèle a vu un signal, de quel type il est et comment il varie d’un organisme à l’autre. On peut même transférer ces traits vers des génomes peu étudiés, ouvrant la voie à des atlas fonctionnels multi‑espèces construits de manière plus rapide et moins coûteuse que par les approches classiques.

Dans nos propres recherches, Evo 2 est surtout un point de comparaison : il montre jusqu’où peut aller un très grand modèle quand on lui donne énormément de données et de puissance de calcul. Il faut aussi voir que cette démonstration a une dimension vitrine pour Nvidia, le plus gros fabricant de processeurs pour l’IA, qui a mis sa puissance de calcul au service de l’Arc Institute pour concevoir Evo 2. L’idée sous-jacente est de montrer qu’il faut des modèles gigantesques et des infrastructures de calcul hors normes pour déchiffrer le secret de la vie. Le résultat est impressionnant, mais ce n’est pas forcément le seul chemin possible pour faire avancer la biologie.

Nous avons justement lancé le projet PLANETOID, financé dans le cadre de France 2030, pour explorer une stratégie complémentaire : construire des modèles beaucoup plus petits, plus rapides, plus faciles à entraîner et à déployer dans des laboratoires académiques. L’objectif est d’exploiter des données de biodiversité riches, produites par nos partenaires – en particulier au Muséum national d’histoire naturelle et dans les stations marines – afin d’annoter des génomes et des métagénomes (des ensembles de génomes) à l’échelle de l’arbre du vivant, y compris pour des espèces dites « non modèles », qui représentent l’immense majorité du vivant, mais restent souvent mal comprises.

PLANETOID vise aussi à produire des ressources et des outils réutilisables, pour que ces approches ne restent pas réservées à quelques acteurs capables de mobiliser des moyens industriels, mais puissent irriguer la recherche publique, puis à terme la santé et l’environnement.

Le futur : estimer l’effet d’une mutation ou écrire de nouveaux génomes

Parce qu’un modèle de langage assigne une vraisemblance à chaque séquence, il devient possible de comparer la version de référence et une version mutée. Si la mutation fait chuter la vraisemblance, elle devient suspecte. Ce score agit comme une carte pour guider les chercheurs : il montre des zones où une variation risque de perturber une fonction et oriente les expériences à prioriser.

Une autre application a le vent en poupe : la génération de séquences « fonctionnelles » in silico. Les chercheurs ont montré qu’on peut composer du texte génétique qui a toutes les caractéristiques de génomes naturels. Toutefois cette pratique soulève d’importantes questions éthiques (risques eugénistes, possibilité de virus synthétiques…) et doit rester strictement encadrée – c’est un sujet de société plus qu’un enjeu immédiat de recherche.

The Conversation

Julien Mozziconacci est professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux des instituts qui les ont financés.

Élodie Laine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment l’IA apprend le langage secret de l’ADN, et ce que la recherche y gagne – https://theconversation.com/comment-lia-apprend-le-langage-secret-de-ladn-et-ce-que-la-recherche-y-gagne-278320

Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle

Source: The Conversation – in French – By Tina Chronopoulos, Associate Professor of Middle Eastern and Ancient Mediterranean Studies, Binghamton University, State University of New York

Un bas-relief représentant un *gallus* faisant des offrandes à la déesse Cybèle et à son compagnon, Attis. Saiko via Wikimedia Commons, CC BY

Connue sous le nom de Cybèle, la mère des dieux de l’Antiquité était vénérée par des prêtres romains, les galli, qui pouvaient vivre et se présenter comme des femmes, quel que soit le sexe qui leur avait été assigné à la naissance.


La déclaration du Vatican « Dignitas Infinita » a ravivé ces deux dernières années l’intérêt pour la manière dont les religions définissent et interprètent le genre et les rôles de genre.

Approuvée par le pape le 25 mars 2024, cette déclaration affirme l’opposition du Vatican à la chirurgie de transition et à la gestation pour autrui. Tout en soulignant que personne ne devrait être « emprisonné », « torturé » ou « tué » en raison de son orientation sexuelle, elle affirme que la « théorie du genre » et toute intervention impliquant un changement de sexe rejettent le plan de Dieu pour la vie humaine.

L’Église catholique met depuis longtemps l’accent sur les conceptions binaires et traditionnelles du genre. Mais dans de nombreux endroits, tant aujourd’hui que par le passé, des individus ont pu s’opposer aux normes de genre. Même dans l’ancien Empire romain, des individus pouvaient transgresser les conceptions traditionnelles des rôles de genre de diverses manières. Si les notions romaines de féminité et de masculinité étaient strictes en matière d’habillement, par exemple, certains éléments suggèrent que des individus pouvaient enfreindre ces normes et le faisaient effectivement, même s’ils risquaient d’être ridiculisés ou méprisés.

Spécialiste de la littérature grecque et latine, j’ai étudié les galli, les disciples masculins de la déesse Cybèle. Leur apparence et leurs comportements, souvent considérés comme féminins, ont fait l’objet de nombreux commentaires de la part des auteurs romains : on disait qu’ils se bouclaient les cheveux, se lissaient les jambes avec des pierres ponces et portaient des vêtements raffinés. Ils se faisaient également, mais pas toujours, retirer les testicules par le biais d’une opération chirurgicale.

Cybèle : mère des dieux

Dans son traité philosophique Sur la mère des dieux, Julien le Philosophe, dernier empereur païen de l’Empire romain (de 361 à 363 de notre ère, ndrl), évoque l’histoire du culte de Cybèle. Dans ce traité, il décrit les figures principales du culte et la manière dont certains de ses rites étaient accomplis.

Une statuette en bronze représentant une femme sur un char tiré par deux lions
Représentation de la déesse Cybèle.
The Metropolitan Museum of Art, don de Henry G. Marquand, 1897

Souvent appelée la mère des Dieux, Cybèle fut d’abord vénérée en Anatolie. Son site de culte le plus célèbre se trouvait à Pessinonte, l’actuel village turc de Ballihisar, à environ 150 km au sud-ouest d’Ankara, où Julien s’arrêta pour lui rendre visite lors de son voyage vers Antioche en 362 de notre ère.

Cybèle était connue en Grèce vers 500 avant notre ère et fut introduite à Rome entre 205 et 204 avant notre ère. À Rome, où elle fut reconnue comme la mère de l’État, son culte fut intégré à la liste officielle des cultes romains, et son temple fut construit sur le Palatin, le centre politique de Rome.

Le culte de Cybèle a donné naissance à un groupe d’adeptes masculins, ou serviteurs, connus sous le nom de « galli ». Parmi les vestiges matériels qui témoignent de leur existence, on trouve des sculptures, ainsi que la sépulture romaine d’un gallus découverte dans le nord de l’Angleterre.

Attis : le compagnon humain de Cybèle

Une statue provenant d’Ostie, la ville portuaire de Rome, représente Attis allongé ; Attis était le jeune compagnon humain de Cybèle.

Sculpture d’une figure allongée portant une couronne élaborée entourée de rayons de soleil. Un vêtement recouvre le haut du corps mais laisse apparaître les parties génitales
Une statue romaine antique d’Attis trouvée à Ostie, aujourd’hui conservée au musée du Vatican.
Grant Showerman, 1870-1935, Bibliothèque contributrice : Robarts — Université de Toronto via Flickr

Ce qui est très inhabituel dans cette statue, qui se trouve au musée du Vatican, c’est la façon dont le sculpteur a drapé le vêtement pour attirer l’attention sur l’aine et le ventre d’Attis : aucun organe génital n’y est visible. À première vue, Attis semble être une femme.

Dans leurs récits du mythe de Cybèle, les auteurs grecs et romains donnent des versions différentes de l’autocastration d’Attis. Le poète romain Catulle décrit comment Cybèle plonge Attis dans un état de frénésie, au cours duquel il se castre lui-même. Immédiatement après, Attis est désigné par des adjectifs féminins lorsqu’il appelle ses compagnons, les gallae, utilisant la forme féminine au lieu de la forme masculine galli. Le poème de Catulle met en évidence l’ambiguïté du genre d’Attis et de celui des serviteurs de Cybèle.

Témoignages matériels concernant les « galli »

Un bas-relief provenant de Lanuvium, aujourd’hui conservé aux musées du Capitole à Rome et daté du IIᵉ siècle de notre ère, est l’une des rares représentations conservées d’un Gallus.

Une figure parée de plusieurs objets gravés sur un côté, tels qu’un instrument de musique et une boîte destinée aux objets de culte
Relief d’un gallus aux musées du Capitole à Rome.
Anna-Katharina Rieger, via Wikimedia

Ce personnage est entouré d’objets couramment associés au culte de Cybèle, notamment des instruments de musique, une boîte destinée aux objets de culte et un fouet. La figure sculptée est parée d’une coiffe ou d’une couronne élaborée, d’un collier métallique rigide et d’un petit pectoral ainsi que de vêtements richement décorés. Outre le fait qu’ils signalent le lien de cette personne avec le culte de Cybèle, ces objets et ornements suggèrent également que son identité de genre est quelque peu ambiguë, car les hommes romains fuyaient l’extravagance et les parures.

À Cataractonium, un fort romain du nord de l’Angleterre, un squelette a été découvert dans la nécropole de Bainesse lors de fouilles menées en 1981-1982. D’après les objets funéraires qui l’accompagnaient, notamment un bracelet de cheville (qu’on appelle torque), des bracelets et un collier en pierres précieuses datés du IIIᵉ siècle de notre ère environ, les archéologues ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’une femme. L’examen des os a toutefois révélé qu’il s’agissait des restes d’un jeune homme, probablement âgé d’une vingtaine d’années. Comme les hommes romains ne portaient généralement pas le type de bijoux trouvés dans la tombe, les archéologues ont conclu que l’individu était peut-être un gallus.

Le respect des « galli »

Les galli étaient rattachés à des temples, où ils formaient une communauté. Lors des processions en l’honneur de Cybèle, ils suivaient l’image cultuelle et les prêtres, chantant tout en jouant de leurs instruments de musique.

À Rome, ils avaient le droit de mendier auprès de la population ; ils proposaient également des lectures prophétiques ou des danses extatiques contre rémunération. Il est possible qu’ils aient soigné leur apparence afin de gagner plus d’argent.

Certains chercheurs ont avancé l’idée que leur apparence féminine était un moyen de se différencier du grand public ; de même, que leur castration volontaire signalait leur renoncement au monde et leur dévotion à Cybèle, à l’image d’Attis, son compagnon. Cependant, il ne semble pas insensé de penser que certains galli étaient attirés par le culte de Cybèle parce qu’il leur offrait un moyen d’échapper au système binaire strict des genres qui prévalait dans la Rome antique. Les galli, contrairement aux autres hommes de Rome ou de son empire, pouvaient se présenter comme des femmes et vivre comme elles, indépendamment de leur sexe assigné ou de la manière dont ils s’identifiaient.

Le poème de Catulle et les commentaires d’autres auteurs indiquent qu’ils percevaient le genre des galli comme différent des concepts romains associés habituellement à la masculinité. Cependant, les galli étaient également, à contrecœur, respectés pour le rôle qu’ils jouaient dans le culte de Cybèle.

Il est donc difficile de savoir qui exactement rejoignait leurs communautés, comment ces hommes se percevaient eux-mêmes et si les sources les décrivent avec exactitude.

Il est tentant de considérer les galli comme des personnes non binaires ou des personnes transgenres, même si les Romains ne connaissaient ni n’utilisaient de tels concepts. Il n’est toutefois pas inconcevable qu’un certain nombre d’individus aient trouvé chez les galli à la fois une communauté et une identité leur permettant de s’exprimer d’une manière que la virilité romaine traditionnelle ne permettait pas.

La déclaration du Vatican affirme que la binarité femme-homme est immuable et suggère que les thérapies et les soins d’affirmation de genre « risquent de menacer la dignité unique dont la personne est investie dès le moment de la conception ». Néanmoins, les personnes transgenres d’aujourd’hui ainsi que celles qui ont défié les codes binaires du genre dans le passé – y compris les galli de la Rome antique – montrent qu’il est et était possible de vivre en dehors des normes de genre dominantes. Et qu’il est profondément injuste d’imposer des enseignements moraux ou des jugements sur la manière dont les personnes vivent leur corps ou leur identité.

The Conversation

Tina Chronopoulos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle – https://theconversation.com/pour-echapper-aux-normes-de-genre-les-romains-trouvaient-refuge-dans-une-communaute-vouee-a-la-deesse-cybele-281247