Une nouvelle étude estime à environ 20 millions le nombre d’espèces d’insectes sur Terre – ce qui double celles menacées d’extinction

Source: The Conversation – in French – By Dirk Steinke, Research Scientist, Centre for Biodiversity Genomics, University of Guelph

Image obtenue de la libellule *Aeshna affinis*, qu’on trouve en Europe du Sud et en Asie. (Wikimedia Commons/Sven Damerow), CC BY-SA

La libellule qui se pose délicatement sur notre pied tandis qu’on se laisse flotter sur le lac. Le moustique qu’on chasse d’un geste près du feu de camp. Les fourmis qui emportent les miettes d’un biscuit. Les abeilles qui ont produit ce délicieux miel de fleurs sauvages.

Nous sommes entourés chaque jour de milliers d’insectes, certains bourdonnant près de notre visage, alors que d’autres demeurent invisibles à nos yeux.

On les trouve sous une grande variété de formes, de tailles et de couleurs. Ils remplissent une multitude de fonctions, dont plusieurs sont essentielles à la durabilité de notre écosystème, qu’il s’agisse de polliniser les fleurs, de lutter contre les ravageurs du jardin, d’aérer le sol ou de décomposer les déchets.

À ce jour, les taxonomistes ont découvert et décrit environ un million d’espèces. Jusqu’à présent, les scientifiques s’accordaient pour dire que le nombre total d’espèces d’insectes sur Terre se situait entre cinq et six millions, mais certains entomologistes estimaient ce chiffre trop bas.

Notre récente étude révèle qu’il est effectivement largement sous-évalué. Il y aurait en réalité entre 13,3 et 24,7 millions d’espèces d’insectes sur Terre.




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Estimer, tout un défi

En 1735, Carl von Linné a mis au point un système de classification biologique hiérarchique qui est devenu le fondement de la taxonomie moderne, c’est-à-dire l’étude qui consiste à nommer et à classer des groupes d’organismes biologiques en fonction de leurs caractéristiques communes.

Depuis, quelque 1,9 million d’espèces ont été découvertes et décrites, mais une question demeure : combien d’espèces notre planète abrite-t-elle en tout ?

Nous n’avons pas de réponse définitive, mais l’une des estimations les plus souvent citées, proposée en 2011, évalue ce chiffre à environ 8,7 millions.

Il est particulièrement difficile d’estimer le nombre d’espèces d’insectes sur Terre en raison de leur grande diversité, de leur petite taille et du fait que beaucoup d’entre eux sont inaccessibles.

Une coccinelle rouge vif à pois noirs posée sur une pousse verte ornée d’un bourgeon violet, sur un fond flou orange-violet
Coccinelle à sept points (Coccinella septempunctata), photographiée dans la zone de conservation de Viernheimer Waldheide, en Allemagne.
(Wikimedia/Stephan Sprinz), CC BY

Ce que nous enseignent les guêpes parasites

Afin d’obtenir une estimation plus précise, mes collègues et moi-même avons emprunté notre méthodologie à l’épidémiologie statistique.

La première étape a consisté à évaluer dans quelle mesure les travaux de relevés antérieurs avaient permis de rendre compte de la diversité des guêpes parasites de la sous-famille des Micrograstrinae chez une espèce particulière vivant dans la Zone de conservation de Guanacaste, au Costa Rica.

Pour ce faire, l’équipe a utilisé les résultats obtenus à l’aide de deux méthodes de collecte différentes, qui ne recensaient qu’une fraction du nombre total d’espèces présentes dans la région. L’analyse statistique a révélé que ces explorations approfondies n’avaient permis de recenser qu’environ 16 % des guêpes Micrograstrinae de la région.

Gros plan sur une guêpe aux longues antennes posée sur une branche
Une guêpe braconide (de la sous-famille des Microgastrinae) observée en Afrique du Sud.
(Wikimedia/Alandmanson), CC BY

Ce pourcentage a ensuite été appliqué à toutes les espèces d’insectes connues du parc, puis extrapolé à l’aide des ratios entre le parc et la Terre pour d’autres groupes d’organismes : arbres, grenouilles, mammifères et papillons de la famille des Saturnidae.

Résultat : il existe entre 13,3 millions et 24,7 millions d’espèces d’insectes sur Terre, avec une estimation moyenne prudente de 20,3 millions d’espèces.

L’étude précise que ce chiffre correspond à une estimation minimale. Cela signifie que notre planète pourrait abriter plusieurs millions d’autres espèces inconnues.

Deux fois plus d’espèces menacées d’extinction

Mais est-ce vraiment si important de savoir si nous partageons cette planète avec des millions, voire des milliards d’espèces ?

Le rapport d’évaluation de l’IPBES sur la biodiversité et les services écosystémiques, publié en 2019, révèle qu’environ un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction, dont bon nombre d’ici quelques décennies.

Le rapport anticipe une perte de 10 % des espèces d’insectes. Cependant, ses auteurs sont partis du postulat que la Terre abritait huit millions d’espèces, dont 5,5 millions d’espèces d’insectes.

Notre estimation, qui s’élève à environ 20 millions d’espèces d’insectes, devrait au moins doubler le nombre total d’espèces menacées d’extinction.

Un papillon aux motifs jaunes et orange sur fond de tiges de plantes vertes et jaunes floues
Le papillon Speyeria callippe callippe est protégé en vertu de la Loi sur les espèces en voie de disparition (ESA) des États-Unis et figure actuellement sur la liste des espèces en péril.
(Wikimedia/Sarah Swenty/USFWS), CC BY

D’inconnue à éteinte

La tragédie ? C’est que nous n’aurons même pas l’occasion de connaître la plupart d’entre elles avant qu’elles ne disparaissent.


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Rappelons qu’il nous a fallu près de 300 ans pour découvrir et décrire 1,9 million d’espèces. Actuellement, nous perdons de 10 000 à 100 000 espèces par an, et beaucoup d’entre elles nous resteront à jamais inconnues.

Nous ne saurons pas où elles vivaient, à quoi elles ressemblaient, comment elles interagissaient avec d’autres espèces ni ce que leur disparition signifie réellement.

Un bâton brun sur lequel se trouvent, en haut, trois insectes rouges ressemblant à des papillons de nuit et, en bas, trois insectes blancs
Flatidae adultes et nymphes (Phromnia rosea) dans la réserve spéciale d’Ankarana, à Madagascar.
(Wikimedia/Charles J. Sharp), CC BY-SA

Leur disparition provoquera-t-elle un effet domino au sein de l’écosystème local, entraînant d’autres extinctions, si, par exemple, elles constituaient une importante source de nourriture ou servaient d’hôte pour d’autres espèces ? Et si ces insectes fournissaient un service écosystémique essentiel, comme la pollinisation ou la lutte contre les ravageurs ?

La perte de biodiversité n’est plus seulement un enjeu environnemental, mais aussi un enjeu économique, social, de développement et de sécurité.

Une estimation de l’étendue réelle de la biodiversité serait extrêmement précieuse pour toute mesure de conservation. On ne peut pas protéger ce dont on ignore l’existence.

La Conversation Canada

Dirk Steinke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Une nouvelle étude estime à environ 20 millions le nombre d’espèces d’insectes sur Terre – ce qui double celles menacées d’extinction – https://theconversation.com/une-nouvelle-etude-estime-a-environ-20-millions-le-nombre-despeces-dinsectes-sur-terre-ce-qui-double-celles-menacees-dextinction-289433

« L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Yves Dormagen, Professeur de Science politique, Université de Montpellier


L’ESSENTIEL

  • À huit mois du scrutin, les sondages donnent Marine Le Pen victorieuse en 2027, quel que soit son adversaire au second tour.

  • Pour Jean-Yves Dormagen, politiste et fondateur de l’institut Cluster 17, le front républicain est désactivé.

  • La dynamique des partis d’extrême droite touche tous les pays occidentaux. Que montrent les études de sociologie électorale pour comprendre ce phénomène ?


The Conversation : Les derniers sondages publiés donnent Marine Le Pen gagnante au second tour de la présidentielle de 2027, quel que soit le candidat qui l’affronte. Est-ce nouveau ?

Jean-Yves Dormagen : Oui, c’est la première fois dans l’histoire électorale française que le Rassemblement national est donné gagnant dans les sondages. La question de départ de la campagne est donc nouvelle : Marine Le Pen peut-elle perdre ? Si le rapport de force actuel se confirme, elle sera élue présidente de la République. En 2022, Emmanuel Macron semblait difficilement battable, nous avons changé de nature d’élection.

Bien évidemment, les sondages ne donnent pas la vérité du second tour qui aura lieu le 2 mai 2027. En huit mois, le contexte va changer, une campagne aura lieu. Il peut se passer beaucoup de choses et la perception des candidats peut évoluer. Ces sondages n’indiquent que l’état de l’opinion aujourd’hui, mais ils permettent de poser en quelque sorte les termes de l’équation électorale, et il est important de se rendre compte de ce qui a évolué.

Le RN était, jusqu’à présent, l’objet d’un veto majoritaire. Quel que soit le candidat opposé au Rassemblement national, une majorité d’électeurs exerçait par principe un vote de barrage contre le RN. Aujourd’hui, ce barrage n’existe plus selon nos études : le front républicain n’est plus actif.


Enquête Cluster 17-Terra Nova, réalisée en ligne du 22 au 24 juillet 2026, auprès d’un échantillon de 1 506 personnes représentatif de la population française. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, taille de commune et région). Les données ont fait l’objet d’un redressement sociodémographique et politique, Fourni par l’auteur

Pourtant, beaucoup ont du mal à croire à cette possible victoire…

J.-Y. D. : La victoire de Marine Le Pen est difficile à croire pour certains analystes ou citoyens. Sans doute déjà parce qu’ils n’ont pas envie d’y croire, pour se rassurer, et parce que le FN, puis le RN a toujours perdu la présidentielle depuis plus de quarante ans.

Il y a toujours cette idée que, au dernier moment, s’exercera un vote de barrage, et qu’une majorité d’électeurs le rejettera. J’entends cela très régulièrement. Mais ce raisonnement relève plus de la pensée magique que de la réalité des chiffres désormais.


Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; le rejet combiné associe la note 0 et la candidature déclarée impossible. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l’auteur

En effet, dans les études que nous produisons régulièrement, on constate une évolution qui peut se révéler décisive : Marine Le Pen est désormais moins rejetée que tous ses concurrents. Ce rejet est certes très proche, mais il est moindre que ceux d’Édouard Philippe, de Raphaël Glucksmann ou de Gabriel Attal ; Jean-Luc Mélenchon, lui, est plus rejeté que les autres. En gros, un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour elle, mais un peu plus d’un électeur sur deux déclare qu’il est impossible de voter pour l’un de ses concurrents.

Ainsi, les candidats macronistes font l’objet d’un rejet très fort, non seulement des électeurs de droite nationaliste, mais aussi d’une partie de l’électorat traditionnel de la droite et, bien sûr, d’une partie significative de la gauche. Dans tous ces électorats, les reports de voix pour Édouard Philippe ou Gabriel Attal sont très mauvais face à Marine Le Pen.

De l’autre côté du spectre, beaucoup d’électeurs de gauche modérée déclarent voter blanc ou nul si Jean-Luc Mélenchon arrive au second tour face à Marine Le Pen. Quand on teste un second tour entre Raphaël Glucksmann et Marine Le Pen, plus de la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon déclarent s’abstenir.


Enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur ; chaque ligne somme à 100 ; le non-vote inclut abstention, vote blanc et vote nul. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026, Fourni par l’auteur

Tous ces rejets croisés rendent la victoire du RN très crédible. C’est donc l’évolution de ces niveaux de rejet et, plus globalement, des reports de voix entre électorats qu’il faudra suivre, car c’est la clé de cette présidentielle.

Comment explique-t-on la progression spectaculaire du RN ces dernières années ?

J.-Y. D. : L’électorat de droite traditionnel s’est droitisé, et c’est lui qui alimente l’essentiel de la progression du RN depuis quatre ans. Sur le terrain des valeurs, sur les questions migratoires, d’autorité, d’identité, il s’est rapproché du Rassemblement national. Globalement, les études montrent une société française qui se radicalise et se polarise. Il y a une droitisation de la droite et une gauchisation de la gauche.

À partir de 2022, le RN a franchi un palier et ses gains électoraux se sont faits essentiellement sur des électeurs qui, jusque-là, votaient pour Les Républicains, ceux qui, en 2007 ou en 2012, avaient voté pour Nicolas Sarkozy.

Le durcissement des électeurs conservateurs a ainsi rencontré la stratégie de normalisation du Rassemblement national : des électeurs de plus en plus conservateurs ont rencontré une offre qui cherchait à les séduire à travers la « stratégie de la cravate ».


Lecture : trois attentes arrivant le plus souvent en première position dans chaque électorat. Les autres réponses ne sont pas affichées.
Source : enquête Cluster 17, 22–24 juillet 2026, N = 1 506 ; calculs de l’auteur à partir de la première attente classée. Méthodologie et résultats complets : note Terra Nova du 2 septembre 2026
, Fourni par l’auteur

Cette dynamique est en partie amplifiée par les médias Bolloré, les réseaux sociaux, mais de nombreux autres facteurs jouent. À gauche, on observe le même phénomène avec une fraction de l’électorat qui est de plus en plus en progressiste sur les valeurs et les questions d’identité. Mais Jean-Luc Mélenchon n’a pas adopté une stratégie de normalisation : il a au contraire choisi de cliver, au prix d’un fort rejet des électorats voisins ou plus éloignés.

L’extrême droite est également très dynamique aux États-Unis, en Allemagne et dans de nombreux pays occidentaux. Quels facteurs structurants l’expliquent ?

J.-Y. D. : Les thèmes qui sont mis en avant par les partis d’extrême droite, en Europe ou aux États-Unis, sont proches, alors que les contextes diffèrent. L’élection de Donald Trump en 2016 se fait principalement sur des enjeux identitaires et raciaux.

Une question posée aux électeurs résumait quasiment l’équation électorale à l’époque : « Considérez-vous que les Noirs sont plus pauvres parce qu’ils sont stigmatisés ou parce qu’ils ne travaillent pas assez ? » Selon la réponse, on pouvait à peu près prédire un vote démocrate ou républicain… J’ai fait des analyses statistiques sur les États-Unis en 2024 et, contrairement à ce qui a été avancé, le pouvoir d’achat a très peu joué sur le vote. Les questions liées aux groupes raciaux et à l’opinion portée sur ces groupes furent de loin les plus explicatives du vote.

Les électeurs de Trump s’identifient comme blancs et considèrent que les Blancs sont menacés, moins bien traités, défavorisés, etc. En France, on retrouve cette logique, avec des catégories et des expressions différentes. Chez nous, le rapport à l’islam et aux frontières fonctionne un peu comme un équivalent des clivages raciaux aux États-Unis. On observe les mêmes logiques avec l’AfD qui défend une Allemagne des origines, ou en Grande-Bretagne. En Argentine, le vote pour Javier Milei est, lui aussi, un vote ultraconservateur fortement corrélé, par exemple, au rejet des droits des populations autochtones…

In fine, des groupes minoritaires, perçus comme marginaux, porteurs de dangers ou de menaces, cristallisent des projections identitaires. Aujourd’hui, le narratif dominant est de dire que ces minorités sont « injustement privilégiées », les électorats conservateurs refusant de « payer pour les autres », les Noirs aux États-Unis, ou les immigrés « profitant des aides sociales » en France. D’où le succès du thème du « grand remplacement », qui présente l’autre comme un envahisseur. C’est l’autre qui vient « coloniser », imposer ses normes, ses pratiques, ses règles, ses choix, dans une inversion du paradigme colonial.

Mais quel est le carburant de cette crispation identitaire ? Est-ce la conséquence d’une mondialisation libérale qui a fragilisé les vieux pays industriels ?

J.-Y. D. : Je suis prudent avec un certain nombre d’explications économiques. Quand on analyse le vote pour les partis conservateurs, en Europe comme aux États-Unis, on a du mal à identifier des facteurs socio-économiques bien marqués, de type revenu, chômage, accès à la propriété privée. Cela ne colle pas avec les enquêtes, car toutes les tranches de revenus ou presque sont représentées dans ces électorats. La seule donnée sociologique qui fonctionne plutôt bien, c’est le diplôme : les électorats qui votent à l’extrême droite sont moins diplômés en moyenne. Ce qui s’explique par le fait que les études et le capital culturel augmentent les probabilités d’être progressiste sur le plan des valeurs.

Je pense qu’il faut plutôt chercher du côté des transformations vécues par les sociétés occidentales depuis deux générations. Transformations techniques, transformations de l’organisation sociale, urbanisation, changement des populations, des normes sociales, des modes de vie. Les transformations de la famille, la normalisation de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, l’émergence de société multiculturelle modifient profondément les sociétés.
La poussée conservatrice et ultraconservatrice est alimentée par une réaction à tous ces changements. Elle est nourrie par une dynamique que l’on peut justement qualifier de réactionnaire. D’ailleurs, elle se réfère en général à un passé très largement idéalisé, comme dans le clip de campagne d’Éric Zemmour en 2022, où l’on voyait des images de la France des années 1960, avec un couple traditionnel blanc et sa poussette. Le « C’était mieux avant » est omniprésent dans tous ces mouvements, il est le ciment de ces coalitions.

Quelles conditions permettraient malgré tout à l’un des concurrents de Marine Le Pen de l’emporter en mai 2027 ?

J.-Y. D. : Marine Le Pen peut encore perdre. Mais elle ne perdra probablement pas par la simple réactivation automatique d’un front républicain déjà constitué. À ce stade, ce front n’existe plus comme une majorité prête à l’emploi.

Sa première vulnérabilité tient au cadrage de la campagne. Les thèmes de l’immigration, de l’identité et de l’autorité unifient son électorat. Une campagne davantage centrée sur l’Europe, la guerre, la crédibilité économique, les retraites ou le fonctionnement des institutions ferait apparaître des divisions plus fortes entre le cœur souverainiste et rupturiste de son camp et les électeurs plus attachés à la stabilité qu’elle doit conquérir pour gagner.

La deuxième condition serait l’émergence d’un concurrent crédible à droite, ou d’un adversaire capable de rassembler simultanément une partie de la gauche, le centre et la droite traditionnelle. Aucun des candidats testés ne réalise aujourd’hui cette synthèse. Mais le duel mesuré à 52-48 montre qu’un rapport de force serré peut être inversé par quelques points de mobilisation ou de transfert.

Enfin, la normalisation du RN reste incomplète. Marine Le Pen n’est plus davantage rejetée que ses concurrents, mais elle demeure associée, dans une partie de l’électorat, au risque institutionnel et autoritaire. Une campagne qui réactiverait fortement ce doute sur sa capacité à gouverner pourrait reconstruire un vote de moindre mal contre elle. Sa victoire est aujourd’hui crédible ; elle n’est pas acquise.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Jean-Yves Dormagen est le président et fondateur de l’institut d’étude de l’opinion Cluster 17

– ref. « L’évolution de l’électorat rend possible la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle » – https://theconversation.com/levolution-de-lelectorat-rend-possible-la-victoire-de-marine-le-pen-a-la-presidentielle-291401

Les agences privées de garde d’enfants : entre promesses aux parents et réalité du marché

Source: The Conversation – France (in French) – By Hélène Malarmey, Docteure en sociologie, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)


L’ESSENTIEL

  • Face à la pénurie de modes de garde, de nombreuses agences privées proposent leurs services aux familles.

  • Ces entreprises mettent en scène leur expertise dans le recrutement de professionnels de la petite enfance.

  • Les conditions d’emploi proposées interrogent les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.


Avec la rentrée scolaire, la question du recrutement des adultes qui gardent les enfants est au cœur des préoccupations. En complément, voire en substitution, de l’accueil collectif dans les établissements scolaires, les parents se voient proposer depuis quelques décennies les services d’agences spécialisées.

Ces entreprises privées recrutent et embauchent des gardes d’enfants qui récupèrent les enfants après l’école et restent au domicile familial jusqu’au retour des parents.

En déboursant entre 19 et 25 euros pour une heure de prestation, la clientèle achète l’assurance de se voir affecter une professionnelle de la garde d’enfants, tout en bénéficiant des aides publiques disponibles pour alléger la facture en fin de mois (les aides de la CAF pour les familles avec au moins un enfant de moins de 6 ans et la réduction ou crédit d’impôt de 50 % de la prestation payée).

L’enquête menée dans le cadre d’une thèse de sociologie sur la sous-traitance des activités domestiques éclaire les ressorts du recrutement des gardes d’enfants.

En agence, la promesse d’une sélection rigoureuse ?

Les agences surfent sur les inquiétudes des parents à confier les clés de leur maison et leur enfant à une inconnue. Très visibles dans l’espace public grâce à d’importantes campagnes d’affichages publicitaires, elles cherchent à se distinguer des acteurs associatifs et publics historiquement présents sur le marché en communicant sur leur professionnalisme.

Pour mettre en confiance les parents, les agences déploient un registre de légitimation de leur service de garde. La construction des sites Internet, des supports publicitaires et du discours commercial des recruteuses visent à éclairer leur expertise sur le marché : elles sauraient identifier les besoins des parents, mais aussi les indices qui distinguent la bonne professionnelle de la mauvaise et connaîtraient les canaux de recrutement d’une main-d’œuvre difficile à trouver.

Régulièrement en contact téléphonique avec la clientèle, les recruteuses valorisent autant leurs propres diplômes et expériences auprès des enfants que celles des intervenantes. La mise en scène de leur expertise est un gage de plus face à une clientèle en quête du service « sur-mesure » promis et d’une forte flexibilité dans l’organisation des prestations.

Une clientèle exigeante

Constituée essentiellement de couples aisés avec de jeunes enfants, la clientèle cherche à assouplir l’articulation entre sa vie professionnelle et personnelle. Les parents-clients exercent à des postes à responsabilité, avec des horaires de travail extensifs ou décalés qui rendent ardue la jonction entre la sortie d’école et la fin de leur journée de travail. Les mères, en particulier, sont confrontées à la double injonction d’être disponibles pour leurs enfants et de faire carrière, alors même qu’elles subissent une inégale répartition des tâches domestiques et parentales au sein de leur couple.

Elles trouvent auprès des agences une manière de ne pas entraver leur carrière et d’arrêter de « courir partout » entre la fin du travail et le moment de récupérer les enfants à l’école. Elles peuvent ainsi épargner leur temps de travail mais aussi optimiser le temps passé en famille dans le but de tendre vers le modèle de parent actif mais disponible pour ses enfants.

L’intervenante recherchée doit alors s’inscrire dans un prolongement du rôle parental. Cette variable d’ajustement, disponible toute l’année scolaire, doit être capable de préparer les enfants pour le retour de leurs parents au domicile en réalisant toutes les tâches pratiques indispensables (récupérer les enfants à l’école, donner le goûter, faire les devoirs, la douche, le repas, etc.). De cette manière, les mères garantissent la réalisation de moments familiaux préservés des contraintes gestionnaires. La sélection repose également sur un fort contrôle social du profil de l’intervenante et de sa conformité aux valeurs éducatives et morales de la famille.

Une mise en relation sous contrainte

Face à ces fortes attentes, l’enquête montre que les agences sont rarement capables d’offrir le « sur-mesure » qu’elles promettent à la clientèle. Les recruteuses sont en effet contraintes par le vivier de candidates dont elles disposent, au profil souvent en décalage avec les attentes parentales : la main-d’œuvre disponible est peu qualifiée dans le domaine de la petite enfance et exerce souvent de manière temporaire, à défaut ou en parallèle d’un autre emploi.

Les profils les plus recherchés par les parents – l’étudiante de bonne famille capable de stimuler les compétences scolaires et sociales des enfants, ou la professionnelle diplômée détenant les compétences professionnelles pour veiller au soin des très jeunes enfants – postulent rarement en agence. Celles embauchées n’y restent que quelques mois, le temps de trouver une opportunité professionnelle plus avantageuse, souvent en emploi direct.

Le vivier des agences se compose plutôt de retraitées de classe populaire ou employées à temps partiel en recherche d’un complément de salaire, ou encore d’apprenties aux métiers de la petite enfance – qui ne sont pas encore diplômées mais constituent une main-d’œuvre très bon marché et malléable.

Des conditions d’emploi peu attractives

Être embauchée en agence suppose la contraction d’un contrat de travail en CDD ou CDI, à temps très partiel et à faible rémunération. Dans une des agences sur laquelle repose l’enquête, caractérisée par une activité importante, la main-d’œuvre réalise en moyenne des prestations de 10 heures de garde par semaine, entre 16h et 19h, du lundi au vendredi. Payées au SMIC horaire, les intervenantes touchent entre 300 et 400 euros en moyenne par mois.

À la faible amplitude horaire, qui rend difficile de vivre uniquement du revenu de cet emploi, s’ajoutent des conditions de travail peu avantageuses : des trajets parfois aussi longs que la durée de la prestation, l’important travail relationnel auprès de l’agence afin de capter des missions en plus et l’incertitude quant au montant de la rémunération du mois.

Ces conditions s’expliquent par la spécificité des prestations, qui se concentrent au même moment de la journée et sont souvent annulées lors des vacances scolaires, alors que les contrats de travail sont rarement annualisés.

Forcer l’appariement

Malgré le décalage structurel entre les attentes parentales et le profil social des intervenantes, les agences sont également contraintes par un objectif de rentabilité intrinsèque à leur activité. Pour assurer la réalisation des prestations, les recruteuses manœuvrent dans le sens d’une réduction de l’offre de service et d’une diminution des exigences des parents.

D’une part, elles n’hésitent pas à écarter les demandes de parents trop spécifiques, pour lesquelles la main-d’œuvre est plus difficile à trouver : des horaires atypiques ou de faible amplitude, une localisation géographique éloignée du vivier de main-d’œuvre, l’exigence d’un permis de conduire, un profil anglophone… La promesse d’un service sur-mesure s’efface au profit de demandes plus standardisées.

D’autre part, les recruteuses opèrent un travail argumentaire en vue d’orienter la demande des parents dans le sens de leurs propres intérêts économiques et managériaux. En accompagnant les parents à renoncer à l’intervenante idéale et à faire le deuil de leurs attentes, elles les réajustent à la baisse afin de faire converger la demande en fonction de la main-d’œuvre disponible.

Cette stratégie leur permet de concentrer leurs efforts sur les prestations qui ont le plus de chance d’être pourvues. Les parents qui n’ont d’autres solutions de garde se résignent plus facilement à un matching imparfait, d’autant que les recruteuses « dramatisent » l’état du marché du travail, en évoquant la « pénurie » de main-d’œuvre qui frappe le secteur.

Une solution par défaut

L’enquête met en évidence trois résultats concernant la garde périscolaire. Premièrement, elle est un besoin indispensable aux parents qui travaillent, et notamment aux mères qui peinent à articuler leurs contraintes professionnelles et familiales. Deuxièmement, de mauvaises conditions d’emploi ne permettent pas de répondre à une demande pérenne (sur toute l’année scolaire). Troisièmement, les entreprises privées de garde d’enfants constituent une solution à défaut de mieux pour combler les lacunes du service public en matière de garde périscolaire.

Persévérer dans la marchandisation des services aux particuliers, en offrant des prestations à très faible amplitude horaire, très peu rémunératrices et sans possibilité de valoriser les métiers de l’enfance, ne vont pas dans l’intérêt collectif.

Ces résultats montrent l’urgence de repenser un service public du périscolaire, afin de sortir ces emplois de l’économie lucrative dans laquelle ils sont fragmentés et de penser la continuité des besoins quotidiens des familles et des enfants (école, crèche, cantine, etc.).

The Conversation

Hélène Malarmey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les agences privées de garde d’enfants : entre promesses aux parents et réalité du marché – https://theconversation.com/les-agences-privees-de-garde-denfants-entre-promesses-aux-parents-et-realite-du-marche-290801

Les coulées de boues meurtrières du Népal pourraient-elles advenir en France ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Severine Bernardie, ingénieure de recherche en Risque de glissement de terrain, BRGM


L’ESSENTIEL

  • Le changement climatique ne peut que favoriser les crues et les coulées de boue.

  • L’Europe en a déjà connu, mais d’ampleur nettement moins spectaculaire que celles survenues au Népal, le 26 août 2026.

  • Des travaux de recherche permettent de cartographier les endroits à surveiller, d’anticiper les risques et de minimiser les dégâts.


Ces images ont déjà fait le tour du monde. Celles de ces monumentales vagues de boue qui ont tué, le 26 août 2026, au moins un millier de personnes au Népal et en Chine. Elles ont, à juste titre, effrayé, mais également suscité de nombreuses questions comme celle de savoir si de telles catastrophes pourraient survenir en France.

Des précédents en Europe

Des événements de ce genre ont déjà été constatés en Europe, même s’ils n’ont jamais égalé à ce jour l’ampleur de ce que nous avons pu constater au Népal. On peut certes déjà noter que dans l’Himalaya, les volumes mobilisables de glace et de roches sont très conséquents, mais il faudra des analyses approfondies pour expliquer l’envergure de la catastrophe du 26 août 2026.

Cependant, même dans un contexte européen qui n’a pas les mêmes conditions géomorphologiques qu’au Népal, un certain nombre d’événements d’origine glacière ou périglacière se sont déjà produits.

Le 28 mai 2025, par exemple, en Suisse, le glacier du Birch s’est effondré, ce qui a provoqué des coulées de lave torrentielle qui ont presque entièrement détruit le village de Blatten, situé à plus de 1500 m d’altitude. Fort heureusement, des premiers éboulements en amont avaient déjà alerté les autorités qui ont donc pu monitorer en continu leur évolution et évacuer l’intégralité du village quelques jours avant l’effondrement. Cet événement a malgré tout fortement marqué les esprits, même si le volume de glaces et de roches mobilisés restait cependant de 10 à 20 fois moins important que ce qui a été charrié au Népal.

Blatten, le village suisse rayé de la carte.

Avant cela, le 21 juin 2024, en Isère, une gigantesque coulée de boue et de sédiments rocheux dévastait le village de La Bérarde. La centaine d’habitants avait alors pu être évacuée en urgence par hélicoptère, mais depuis, aucun n’a pu retourner chez eux.

Catastrophe de la Bérarde : une étude scientifique pour anticiper les risques liés au réchauffement.

On trouve également des épisodes bien plus anciens de ce genre de phénomène, comme en 1892. Une vague destructrice avait alors dévasté la vallée alpine de Saint-Gervais et provoqué 175 morts.

Derrière tous ces événements, on note des similitudes : un phénomène soudain, un apport d’eau très conséquent associé à une coulée de débris générant une très grande énergie et des dégâts potentiels très importants.

Des scénarios divers

Les mécanismes qui provoquent ce genre d’événements peuvent donc être multiples.

Les risques d’origine glaciaire ou périglaciaire (ROGP) sont liés à la présence actuelle ou passée de glace et trouvent leur origine à haute altitude. Les principaux phénomènes pouvant les déclencher sont les suivants :

  • les déstabilisations de glaciers, qui déclenchent une avalanche de glace et de débris. Au Népal, nous avons vraisemblablement assisté à l’effondrement d’un glacier accompagné de l’effondrement de matériaux rocheux. L’énergie dégagée lors de l’avalanche a pu faire fondre de grandes quantités de glace à l’origine des crues que l’on a pu voir sur diverses vidéos ;

  • les poches d’eau intraglaciaires, qui se forment à l’intérieur des glaciers. Leur libération brutale peut entraîner des crues torrentielles conséquentes. Elles constituent un danger très important, car non visibles depuis la surface ;

  • les lacs glaciaires, qui se forment généralement lorsque les glaciers reculent. L’instabilité potentielle des berges du lac peut mener à des vidanges rapides ;

  • les glaciers rocheux constitués d’un mélange de glace et de débris rocheux. Le réchauffement climatique conduit à une accélération de leurs vitesses d’écoulement et dans certains cas à des effondrements pouvant fournir des débris rocheux mobilisables ;

  • le pergélisol (ou permafrost). Cette glace qui permet de cimenter les roches peut, en commençant à fondre, induire une détérioration des comportements géotechniques des roches et ainsi favoriser des effondrements et chutes de blocs. C’est ce phénomène qui a été observé à l’été 2026 dans le massif du Mont-Blanc à l’aiguille du midi, et plus largement dans le massif alpin.

L’accélération de la fonte des glaciers et du permafrost rendent plus probable la survenue de ce genre d’événements. S’il est pour l’instant trop tôt pour confirmer ou non l’effet du changement climatique sur cet événement, une chose reste certaine : les conditions climatiques inédites auxquelles nous sommes confrontées ne peuvent que favoriser ce genre d’événement.

Comment anticiper ces événements ?

Pour anticiper ces phénomènes, la première chose à faire est de mieux connaître les zones à risque. En France, le « Plan de prévention des risques d’origine glaciaire et périglaciaire » a été lancé dans cette optique sous l’égide du Ministère de la transition écologique. Il réunit des chercheurs et des opérateurs (le service de restauration des terrains en montagne de l’Office national des forêts, Météo-France, l’Inrae, le Conservatoire d’espaces naturels, des laboratoires du CNRS…).

Les objectifs de ce programme sont de :

  • renforcer la recherche autour de la prévention des risques d’origines glaciaire et périglaciaire ;

  • caractériser les aléas et identifier les zones à risque, notamment les lacs de montagne à risque ;

  • gérer les sites à risque ; la prévision de ces événements peut passer par le suivi dans le temps de diverses informations, tels que le niveau des poches d’eau intraglacières ou des lacs glaciaires, la surveillance par image satellitaire, la mise en place de capteurs de déplacement.

  • partager l’information et développer la culture du risque.

Comment minimiser les risques et les dégâts ?

Diverses actions peuvent alors être mises en œuvre en amont pour réduire les risques.

La vidange régulière de lacs de montagne d’origine glaciaire ou de poches d’eau peut être effectuée dans les zones à risque, de façon à éviter la rupture soudaine de ces retenues d’eau. Ces actions ont été menées notamment sur le glacier de Tête-Rousse à Saint-Gervais, ou bien encore sur le lac glaciaire du Grand Marchet à Pralognan-la-Vanoise.

On peut également citer les solutions fondées sur la nature, telles que les forêts, les ouvrages bois qui peuvent protéger les territoires contre les chutes de blocs.

Enfin, la gravité des dégâts dépend de l’aménagement du territoire et de l’urbanisation. Ainsi, de tels événements se sont par exemple produits en Alaska, mais dans des zones inhabitées. Ils ont ainsi été beaucoup moins médiatisés du fait de leur gravité très minime pour l’humain.

The Conversation

Séverine Bernardie a reçu des financements de L’ANR.

– ref. Les coulées de boues meurtrières du Népal pourraient-elles advenir en France ? – https://theconversation.com/les-coulees-de-boues-meurtrieres-du-nepal-pourraient-elles-advenir-en-france-291097

Qu’est-ce que le « bear market » pour les cryptomonnaies ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Taher Hamza, Professeur en Finance, EM Normandie


L’ESSENTIEL

  • Après un record à plus de 126 000 dollars (environ 108 500 euros) en octobre 2025, le bitcoin a perdu plus de la moitié de sa valeur au premier semestre 2026.

  • Ces périodes prolongées de baisse des prix, ou bear market, sont symptomatiques d’une remise en question des croyances dans les cryptomonnaies.

  • Les bear market agissent comme des filtres en supprimant certains acteurs et en en renforçant d’autres.


En attaquant, un ours (bear en anglais) frappe avec ses pattes de haut en bas, à l’opposé du taureau (bull en anglais), qui propulse ses cornes vers le haut. En finance, le bear market consiste en une baisse des prix ; le bull market en une hausse des prix.

Depuis le record historique du bitcoin à plus de 126 000 dollars en octobre 2025, le marché des cryptomonnaies a connu une nouvelle phase de forte baisse. Au premier semestre 2026, cet « or numérique » a perdu plus de la moitié de sa valeur.

Ces épisodes racontent une tout autre histoire. Ils constituent un moment privilégié pour comprendre ce que valent réellement les promesses qui ont accompagné l’essor des cryptomonnaies. Dès 2008, le bitcoin est présenté comme un système de paiement électronique permettant d’échanger directement, sans passer par une institution financière. Par la suite, d’autres promesses se sont ajoutées : réserve de valeur comparable à un « or numérique », finance décentralisée ou encore nouveaux usages de la blockchain.

Comme d’autres innovations financières et technologiques avant elles, les cryptomonnaies sont mises à l’épreuve lorsque l’enthousiasme des débuts laisse place au doute.

Dans une étude, nous nous demandions ce que nous apprennent les crises sur les cryptomonnaies elles-mêmes, notamment en phase de bear market. Et ces monnaies numériques trouveront-elles des usages durables et s’imposeront-elles dans le système financier ?

Promesses espérées

Un bear market consiste en une phase durable de baisse des prix après un sommet.

Le mécanisme est le suivant : après une forte hausse, les premiers doutes apparaissent et certains investisseurs vendent. Si la baisse se prolonge, d’autres réduisent à leur tour leurs positions. Dans les cryptomonnaies, le recours à l’endettement peut amplifier ce mouvement. Lorsque les prix baissent fortement, certaines positions sont automatiquement liquidées, ce qui entraîne de nouvelles ventes.

Le bitcoin a connu plusieurs phases de bear market depuis sa création.
Boursorama

Cette définition ne dit pas l’essentiel. Lorsque les cours reculent fortement, les investisseurs ne réévaluent pas seulement la valeur des cryptomonnaies, mais les promesses espérées dans cette nouvelle forme de monnaie ou la création d’une finance décentralisée.

La baisse rapide des prix est la partie visible d’un bear market. La véritable évolution est souvent invisible ; les convictions des investisseurs qui avaient alimenté la hausse évoluent, elles, beaucoup plus lentement.

Usages durables des cryptomonnaies

Une correction désigne conventionnellement une baisse d’au moins 10 % de la valeur d’un actif depuis un récent sommet, tandis qu’une baisse de 20 % ou davantage est généralement qualifiée de bear market.

Ces seuils, largement utilisés par les professionnels des marchés, constituent des conventions plutôt que des frontières économiques précises. Au-delà de son ampleur, celui-ci remet en question les scénarios qui avaient nourri l’enthousiasme initial des investisseurs.




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La valeur d’un actif dépend des anticipations des investisseurs. Pour une innovation comme les cryptomonnaies, dont les usages futurs restent incertains, ces anticipations jouent un rôle fondamental. Pendant les phases de hausse, leurs promesses attirent de nouveaux investisseurs, les capitaux affluent et la progression des prix renforce la confiance. Pendant les phases de baisse, c’est l’inverse.

« Crypto-hiver » de 2022

Le « crypto-hiver » de 2022 en offre une illustration saisissante. Aux États-Unis, la Réserve fédérale (FED) relève son principal taux directeur de 0-0,25 % à 4,25-4,50 % au cours de l’année, rendant les placements risqués, et de facto les cryptomonnaies, moins attractifs. En mai, TerraUSD, un stablecoin censé maintenir sa parité avec le dollar, s’effondre.

En novembre, FTX, l’une des principales plateformes d’échange, fait faillite. Ces épisodes révèlent la fragilité de certains acteurs et modèles de l’écosystème. Sur l’ensemble de l’année 2022, le marché des cryptoactifs perd 60 % de sa valorisation et le bitcoin 66 % de sa valeur.

Que les meilleures gagnent

Pourquoi les bear markets sont-ils souvent plus violents que sur les marchés d’actions ?

Le marché financier fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et le recours à l’endettement peut amplifier les mouvements. En 2022, ces mécanismes ont favorisé un véritable effet domino dans l’écosystème : l’effondrement de Terra/Luna a été suivi par les difficultés ou les défaillances de Three Arrows Capital, Celsius, BlockFi, puis FTX.




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Certains usages ont perduré. Les stablecoins, conçus pour maintenir une valeur relativement stable par rapport à une monnaie comme le dollar, ont continué à être utilisés pour échanger des cryptoactifs ou comme support aux opérations de prêt et d’emprunt dans la finance décentralisée. Leur part dans la capitalisation totale du marché des cryptoactifs est ainsi passée d’environ 7 % à près de 20 % en 2022.

Ce qui résiste n’est donc pas nécessairement ce qui avait été promis à l’origine. Le bitcoin reste peu utilisé comme moyen de paiement, tandis que les stablecoins ont trouvé une fonction plus concrète au sein même de l’écosystème crypto. En ce sens, un bear market agit comme un filtre. Il révèle les acteurs qui résistent, mais aussi les usages qui survivent lorsque l’optimisme s’efface.

Règles renforcées

Les bear markets transforment également les marchés financiers. En janvier 2024, les autorités états-uniennes ont autorisé onze produits financiers permettant de s’exposer directement au bitcoin, notamment ceux de BlackRock et Fidelity. Les investisseurs peuvent ainsi y investir sans acheter ni conserver eux-mêmes la cryptomonnaie.

En Europe, le règlement Mica transforme également le marché. Depuis la fin de la période transitoire, le 1er juillet 2026, les plateformes qui veulent proposer leurs services dans l’Union européenne doivent disposer d’une autorisation conforme à Mica. Elles sont soumises à des exigences de gouvernance, de transparence et de protection des clients.

Au final, les bull markets racontent les espoirs des investisseurs. Les bear markets racontent la réalité des marchés.

Quand surviendra la prochaine phase baissière ? Il est impossible de la dater avec certitude. Mais lorsqu’elle arrivera, l’enjeu sera peut-être moins de savoir jusqu’où les cryptomonnaies peuvent chuter que d’observer quelles fonctions, quels acteurs et quels modèles résisteront à une nouvelle mise à l’épreuve.

The Conversation

Taher Hamza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qu’est-ce que le « bear market » pour les cryptomonnaies ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-le-bear-market-pour-les-cryptomonnaies-287122

Souveraineté de l’Europe spatiale : des écosystèmes performants pour la transformation numérique des start-up et des PME

Source: The Conversation – France (in French) – By Ulrike Mayrhofer, Professeur des Universités à l’IAE Nice et au Laboratoire GRM, Université Côte d’Azur


L’ESSENTIEL

  • L’avenir de l’industrie spatiale passe par les technologies innovantes des start-up et des PME du secteur.

  • La France et l’Italie ont deux approches différentes pour stimuler l’écosystème d’innovation. Chacune possède des points forts.

  • Un rapprochement stimulerait l’ensemble. Une première étape en vue d’une Europe du spatial ?


L’organisation du Sommet international sur l’espace à Paris, les 9 et 10 septembre, soulève la question de la souveraineté de l’industrie spatiale européenne face au leadership incontesté des États-Unis et aux avancées spatiales de la Chine. En 2025, les investissements publics dans le secteur spatial s’élèvent à 119 milliards d’euros contre 11,7 milliards d’euros pour les investissements privés. L’Europe représente respectivement 11 % des investissements publics (13,5 milliards d’euros) et 12 % des investissements privés du secteur spatial mondial (1,4 milliard d’euros).

Longtemps dominée par les acteurs institutionnels et les grands groupes, l’industrie spatiale européenne est aujourd’hui marquée par le rôle croissant des start-up et des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine de l’économie du « New Space ». Inspirées du modèle américain, ces entreprises s’appuient sur l’agilité, l’innovation technologique et la réduction des coûts d’accès à l’espace. Elles mobilisent les technologies numériques pour se positionner sur des marchés de niche à forte valeur ajoutée.




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Malgré les efforts entrepris par les gouvernements pour construire une industrie spatiale européenne, les écosystèmes nationaux restent fragmentés. Un écosystème spatial peut être défini comme une structure regroupant différentes organisations qui collaborent pour créer de la valeur dans l’industrie spatiale : grands groupes, start-up et PME, institutions publiques, universités, centres de recherche, investisseurs et organismes de soutien.

La France et l’Italie, deux puissances de l’industrie spatiale européenne

C’est dans ce contexte que nous avons réalisé une étude sur les écosystèmes français et italien de l’industrie spatiale et leur impact sur la transformation numérique des start-up et des PME du secteur. Notre étude comparative s’appuie sur 21 entretiens semi-directifs menés avec des dirigeants de start-up et de PME et des experts du secteur. Notre analyse montre que la France et l’Italie partagent un solide héritage spatial et une participation significative aux programmes de l’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA). Dans les deux pays, les institutions publiques apportent un fort soutien à la recherche, au développement industriel et à la transformation numérique.

Les deux filières sont de taille relativement comparable. En 2024, la filière spatiale a réalisé un chiffre d’affaires de 4,76 milliards d’euros en France et de 4,5 milliards d’euros en Italie.

L’émergence de l’économie du « New Space » accroît l’importance des start-up et des PME. En témoignent les associations comme Alliance NewSpace France qui regroupe près de 60 start-up et PME. Les entreprises de petite taille dépendent fortement de leur écosystème national pour développer leurs capacités numériques. Les écosystèmes spatiaux nationaux présentent des forces, mais aussi des fragilités qui sont liées à leurs configurations organisationnelles.

La coordination centralisée de l’écosystème spatial français

L’écosystème spatial français apparaît plus centralisé et coordonné : le Centre national d’études spatiales (Cnes), le plan d’investissement France 2030, la Stratégie nationale spatiale 2040, Bpifrance, la French Tech et les pôles de compétitivité comme Aerospace Valley et SAFE forment un système relativement intégré en matière de politique industrielle, de soutien à la transformation numérique et de financement.

Les start-up et les PME françaises peuvent ainsi s’appuyer sur des programmes nationaux, des pôles de compétitivité et des instruments financiers. Elles sont cependant confrontées à une proximité moins forte avec les grands groupes et une collaboration insuffisante entre acteurs publics et privés. Ces caractéristiques freinent leur accès aux chaînes d’approvisionnement de même que l’industrialisation et la croissance de leurs activités.

Les districts régionaux de l’écosystème spatial italien

À l’inverse, l’écosystème spatial italien présente une structure plus décentralisée où l’Agenzia Spaziale Italiana (ASI) fait figure de référence nationale, tandis que les districts régionaux comme dans le Piémont, le Latium et les Pouilles jouent un rôle prépondérant dans le développement des structures entrepreneuriales, des capacités technologiques et numériques et des relations collaboratives. Les incubateurs implantés dans les districts régionaux favorisent l’émergence de nouvelles entreprises dans le domaine spatial.

Les start-up et les PME italiennes sont intégrées dans des réseaux territoriaux et des chaînes de valeur spécialisées, tout en entretenant des liens étroits avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche. Elles font toutefois face à des contraintes liées à la fragmentation territoriale et à l’accès aux capitaux privés. Ces caractéristiques pèsent sur les possibilités de croissance de leurs activités.

La transformation numérique des start-up et des PME

Les différences constatées entre les deux écosystèmes sont susceptibles d’influencer la manière dont les start-up et les PME peuvent développer leurs capacités numériques dans chaque pays.

L’approche des capacités dynamiques, développée par l’économiste David J. Teece, permet de comprendre comment les entreprises construisent leurs capacités dynamiques numériques afin de renforcer leur compétitivité dans le secteur spatial. Ce cadre théorique explique que les capacités dynamiques se développent en trois étapes :

(1) l’identification (sensing), qui désigne la manière dont les entreprises découvrent, interprètent et appréhendent les opportunités et les menaces liées à l’évolution technologique, aux attentes des clients et à la concurrence ;

(2) la mobilisation (seizing), qui définit la façon dont les entreprises mobilisent des ressources pour exploiter ces opportunités, notamment par le biais d’investissements, de l’élaboration de business models et du déploiement de capacités technologiques créatrices de valeur ;

(3) la reconfiguration (reconfiguring), qui renvoie à la manière dont les entreprises renouvellent, réalignent et recombinent leurs actifs, structures et systèmes face à l’évolution de leur environnement.

Les résultats de notre étude montrent que les écosystèmes spatiaux jouent un rôle central dans le développement des capacités dynamiques numériques des entreprises françaises et italiennes.

Complémentarité des deux écosystèmes nationaux

Nos investigations mettent en relief les complémentarités entre les deux écosystèmes dans la transformation numérique des start-up et des PME, qui se manifeste par un accroissement significatif des investissements dans les technologies avancées et innovantes.

Le dessous des cartes, Arte, 2025.

L’écosystème français facilite les étapes d’identification de nouvelles opportunités et de mobilisation des ressources nécessaires au développement de capacités numériques. En effet, la coordination centralisée des politiques industrielles et numériques et des instruments financiers permet aux entreprises françaises d’accéder plus facilement aux informations stratégiques et technologiques. Il leur est aussi relativement plus aisé de lever les fonds nécessaires pour exploiter les opportunités identifiées.

À l’inverse, l’écosystème italien favorise les processus d’apprentissage, d’adaptation et de reconfiguration des capacités numériques. L’intégration dans les districts régionaux et la collaboration avec les grandes entreprises, les universités et les centres de recherche permettent aux entreprises italiennes de reconfigurer plus rapidement leurs ressources pour répondre aux évolutions sectorielles et technologiques.

Contributions potentielles à la souveraineté d’une Europe spatiale

Notre analyse révèle que les écosystèmes français et italien présentent des complémentarités potentiellement importantes pour la construction de l’Europe spatiale. La collaboration étroite entre les deux pays au sein de l’ESA et la joint-venture Thales Alenia Space, qui associe Thales et Leonardo, illustrent la dynamique transfrontalière engagée.

Une coopération renforcée entre les acteurs publics et privés des deux écosystèmes pourrait consolider la capacité des entreprises à développer des technologies innovantes, à accéder à de nouveaux marchés et à construire des chaînes d’approvisionnement plus intégrées. Les synergies réalisées devraient contribuer à la réussite de la transformation numérique des start-up et des PME, qui jouent un rôle clé dans la compétitivité et la souveraineté de l’industrie spatiale européenne !


Cet article a été co-écrit avec Salma Lalam, diplômée du master 2 Recherche et conseil en management, et Gabriele Trani, étudiant en Executive Doctorate of Business Administration (EDBA), IAE Nice, Université Côte d’Azur.

The Conversation

Ulrike Mayrhofer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Souveraineté de l’Europe spatiale : des écosystèmes performants pour la transformation numérique des start-up et des PME – https://theconversation.com/souverainete-de-leurope-spatiale-des-ecosystemes-performants-pour-la-transformation-numerique-des-start-up-et-des-pme-291062

L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hilary Smith, Professor of History, University of Denver


L’ESSENTIEL

  • Chaque organisme assimile le lait différemment et ne pas le digérer est la situation la plus couramment rencontrée à l’échelle mondiale.

  • La consommation du lait est pourtant promue auprès de populations majoritairement intolérantes au lactose, en Asie par exemple.

  • L’« impérialisme alimentaire » des États-Unis depuis l’après-guerre aide à comprendre pourquoi ce qui relève d’une diversité génétique est présenté comme une pathologie.


Quand on souffre d’intolérance au lactose, consommer du lait ou de crème glacée devient un véritable calvaire. Chez certaines personnes, la consommation d’un produit laitier peut entraîner des ballonnements, des nausées et de la diarrhée. Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience vous-même. Si c’est le cas, vous considérez peut-être l’intolérance au lactose comme une anomalie plutôt que la norme.

Mais saviez-vous que désormais dans le monde la majorité des gens sont intolérantes au lactose – et que cette pathologie a été inventée dans les années 1960 ?

J’entends déjà votre objection : « Vous voulez sûrement dire “découvert”, et non “inventé” ». Eh bien non. En tant qu’historienne ayant retracé les origines des concepts de la science de la nutrition, j’ai choisi le mot « inventé » à dessein.

L’invention de l’intolérance au lactose

Les différences dans la capacité des individus à digérer le lactose ont attiré pour la première fois l’attention des scientifiques après que les producteurs laitiers étasuniens eurent trouvé un moyen, après-guerre, de se débarrasser d’un excédent de lait. Pour écouler ce qu’ils ne parvenaient pas à vendre, ils se sont tournés vers le gouvernement pour qu’il intervienne. Ce dernier a répondu présent, en rachetant les excédents et en les intégrant dans les cantines scolaires et autres lieux proposant des repas financés par des fonds publics.

Du jour au lendemain, de nombreuses personnes qui n’avaient pas l’habitude de boire du lait se sont mises à en consommer régulièrement, parmi lesquelles figuraient non seulement certains habitants des États-Unis, mais aussi des personnes vivant dans d’autres pays. Une partie de cet excédent laitier a été intégrée aux repas scolaires dans des pays comme le Japon et Taïwan dans les années 1950, pendant la guerre froide, quand le gouvernement étasunien a commencé à vendre du lait à ses alliés.

Photo en noir et blanc d’enfants en uniforme en train de déjeuner à leur table
En 1964, à Taïwan, les élèves de l’école primaire de Longshou prennent pour la première fois un déjeuner fourni dans le cadre de l’aide américaine.
Archives nationales de Taïwan, CC BY-NC-SA

Bon nombre des personnes qui buvaient du lait régulièrement pour la première fois n’appréciaient pas. En effet, cela les rendait malades. Intrigués, les scientifiques menèrent des expériences pour comprendre pourquoi. Dans une étude de 1966 comparant la façon dont les personnes noires et blanches incarcérées à Baltimore métabolisaient le lactose, les chercheurs ont découvert que les participants noirs présentaient des taux plus faibles de lactase – l’enzyme qui décompose le lactose – dans l’intestin.

Pour les scientifiques blancs qui menaient cette étude, les difficultés rencontrées par les détenus noirs pour digérer le lait s’apparentaient à un « défaut inné du métabolisme ». Ils partaient du principe que la tolérance au lactose constituait l’état normal chez l’humain et que les personnes intolérantes au lactose avaient hérité d’une mutation génétique.

Ce n’est qu’après des années supplémentaires de travail auprès de participants à ces recherches issus de nombreuses origines ethniques que les experts ont pris conscience du fait que, comme l’a formulé en 1981 un responsable des Instituts nationaux de la santé (ou NIH, la principale agence fédérale de santé aux USA, ndlr) : « l’intolérance au lactose est un état physiologique normal, commun à tous les animaux adultes, à l’exception de certains groupes ethniques et raciaux chez l’humain ».

Il s’est avéré que ce sont les personnes originaires d’Europe du Nord qui faisaient figure d’exception. Leurs ancêtres leur ont transmis une mutation génétique – précisément celle qui leur permet de digérer le lait après la petite enfance.

En résumé, ce que les scientifiques ont découvert dans les années 1960, c’est que chaque organisme assimile le lait différemment. Ce qu’ils ont inventé, c’est l’idée selon laquelle l’intolérance au lactose est un défaut. Accepter ce cadre de référence reviendrait à considérer que près des deux tiers de la population humaine – soit la prévalence estimée de l’intolérance au lactose dans le monde – présente un défaut.

Au lieu de reconnaître que les régimes sans produits laitiers peuvent être sains, les gens ont imaginé des moyens de surmonter ce prétendu handicap afin que tout le monde puisse en consommer davantage.

Impérialisme alimentaire

L’intolérance au lactose est un exemple de ce que j’appelle l’impérialisme alimentaire : une façon de penser qui considère les régimes alimentaires des Blancs comme la norme et ceux de tous les autres comme une aberration.

L’impérialisme alimentaire était monnaie courante au XXᵉ siècle, à une époque où les scientifiques estimaient que les régimes alimentaires riches non seulement en lait, mais aussi en viande, étaient les meilleurs ; ils considéraient que les régimes alimentaires pratiqués en dehors des États-Unis et de l’Europe étaient trop végétariens. Certains affirmaient également que la farine de blé, et non le riz, devait être l’aliment de base universel.

Ce même préjugé s’appliquait aux corps. Outre une mauvaise digestion du lactose, on reprochait aux personnes non blanches d’autres défaillances, telles que le déficit en aldéhyde déshydrogénase, c’est-à-dire l’incapacité à métaboliser rapidement l’alcool, peut-être plus familièrement connu sous le terme moins technique de « rougissement asiatique ».

Ces différences auraient pu être perçues comme une diversité, juste une autre façon d’être humain. Au lieu de cela, chacune d’entre elles a été considérée comme une déficience.

De nos jours, beaucoup de gens ont hérité de cette façon de penser et l’ont perpétuée sans s’en rendre compte, y compris ceux dont les caractéristiques sont jugées comme des déficiences par ce mode de pensée. En 1959, le directeur du Bureau japonais de la nutrition a déclaré que « les peuples consommateurs de riz », tels que les Japonais, étaient « résignés et passifs » et qu’ils pourraient remédier à cela en imitant les régimes alimentaires occidentaux et en se tournant vers le blé.

Allée d’un supermarché proposant différentes marques de lait
Le lait est omniprésent dans les supermarchés chinois.
Shwangtianyuan/Wikimedia, CC BY-SA

Aujourd’hui, le scientifique le plus en vue qui défend l’idée selon laquelle le « Asian flush » est une maladie est un généticien d’origine taïwanaise qui a créé un consortium de recherche pour étudier « l’enzymopathie humaine la plus répandue au monde »

La Société chinoise de nutrition a placé un grand verre de lait à côté de son Guide alimentaire 2022 – sans tenir compte des estimations selon lesquelles la grande majorité des Chinois Han, le plus grand groupe ethnique de Chine et du monde, sont intolérants au lactose.

Transformer ce qui est présenté comme une maladie en différence

La science qui pathologise la différence contribue à perpétuer le racisme.

Ces dernières années, les suprémacistes blancs ont fait de l’intolérance au lactose un signe distinctif de la « faiblesse » des personnes non blanches. Des utilisateurs des réseaux sociaux ont copié-collé une carte illustrant la répartition géographique de la tolérance au lactose, initialement publiée dans la revue scientifique Nature, dans des fils de discussion racistes sur le forum de discussion en ligne 4chan.

En 2017, des trolls sur Internet ont perturbé une installation artistique antiraciste en scandant des slogans néonazis et en renversant des cruches de lait de manière désordonnée afin de mettre en avant leur identité blanche.

Le fait de transformer une différence dans la digestion du lactose en une carence a davantage contribué à renforcer les discours sur la hiérarchie raciale qu’à améliorer la santé publique. Voici donc une suggestion : si vous aimez consommer des produits laitiers, continuez ; si vous n’aimez pas ça, ne le faites pas – et sachez qu’il n’y a rien d’anormal chez vous.

The Conversation

Hilary Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble – https://theconversation.com/lintolerance-au-lactose-est-en-realite-la-norme-chez-lhumain-mais-le-racisme-le-gouvernement-des-etats-unis-et-les-interets-commerciaux-en-ont-fait-un-trouble-290654

Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ed Turner, Reader in Politics, Co-Director, Aston Centre for Europe, Aston University


L’ESSENTIEL

  • Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU.

  • Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.

  • Tous les regards se tournent désormais vers les élections du 20 septembre prochain : régionales dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et municipales à Berlin. Dans les deux cas, l’AfD espère enregistrer une nouvelle percée.


Du point de vue des partis allemands traditionnels, les élections régionales du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt ont donné lieu à des résultats encore plus catastrophiques qu’attendu.

Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne, extrême droite) a frôlé la majorité absolue avec 43,8 % des suffrages, soit environ quatre points de plus que ce que lui prédisaient les sondages. À l’inverse, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la grande formation de centre droit, s’est effondrée, ne recueillant que 17,2 % des suffrages, contre 37,1 % en 2021.

Avec près de 78 %, la participation a nettement progressé par rapport à 2021 – une hausse qui a surtout profité à l’AfD. Il apparaît que la progression du parti d’extrême droite provient principalement d’anciens abstentionnistes, auxquels se sont ajoutés un nombre important d’électeurs qui votaient auparavant pour la CDU.

La forte polarisation du scrutin – avant l’élection, 41 % des personnes interrogées souhaitaient un gouvernement dirigé par l’AfD tandis que 46 % étaient favorables à un gouvernement conduit par la CDU, laquelle dirigeait le Land depuis 2002 sans discontinuer – a produit quelques effets surprenants. Elle a notamment permis au Parti social-démocrate (SPD) et aux Verts de sauver leur place au Parlement régional. Le SPD et les Verts ont en effet bénéficié de votes de circonstance d’électeurs de la CDU et de Die Linke, désireux de leur permettre de franchir le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement régional.

L’AfD avait affirmé qu’elle ne chercherait à gouverner que si elle disposait d’une majorité absolue, ce qui n’est pas le cas, malgré l’ampleur de sa victoire. Elle dispose désormais de plusieurs scénarios pour faire élire son candidat, Ulrich Siegmund, au poste de ministre-président de Saxe-Anhalt. Le plus vraisemblable serait un accord avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti qui associe des positions économiques de gauche à des positions conservatrices sur des sujets comme l’immigration. Le soir même de l’élection, le BSW a reconnu des « convergences » avec l’AfD sur certains sujets et estimé qu’il serait « totalement antidémocratique » d’exclure purement et simplement le parti d’extrême droite du pouvoir.

À défaut, l’AfD pourrait également chercher à obtenir le soutien d’une partie de la CDU. L’élection du ministre-président se fait à bulletins secrets et plusieurs députés de la CDU réélus dimanche plaident depuis longtemps pour une plus grande ouverture à une coopération avec l’AfD.

Un soutien qui traverse toute la société

C’est auprès des catégories populaires que l’AfD a réalisé ses meilleurs scores en Saxe-Anhalt : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les personnes les moins diplômées et 65 % chez celles qui jugent que leur situation économique est mauvaise. Mais le parti obtient également des résultats significatifs chez les diplômés (30 %) et chez les électeurs estimant être dans une bonne situation économique (37 %).

L’AfD dépasse par ailleurs les 40 % dans toutes les classes d’âge, à l’exception des plus de 70 ans (31 %). Elle peut donc véritablement revendiquer le statut de Volkspartei (« parti populaire »), bénéficiant d’un soutien dans toutes les catégories de la population et dans l’ensemble du Land.

Il serait en outre erroné de réduire ce scrutin à la seule question du rapport à l’immigration. Les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent que l’immigration a effectivement constitué l’un des principaux facteurs de motivation des électeurs de l’AfD : 91 % d’entre eux se disent très préoccupés par le fait qu’il y ait « trop d’étrangers vivant en Allemagne ». Mais les questions de sécurité et d’économie ont également pesé lourd.

Le scrutin a aussi été marqué par une profonde défiance à l’égard du gouvernement régional : 66 % des électeurs se disent insatisfaits de son action. Mais le gouvernement de Friedrich Merz à Berlin inspire encore moins confiance : 83 % des personnes interrogées estiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment aux problèmes de la population. À peine 20 % des électeurs de Saxe-Anhalt pensent qu’il parviendra à améliorer sensiblement la situation du pays dans les prochaines années.

À ces frustrations, que l’on retrouve dans toute l’Allemagne – mais avec une intensité particulière en Saxe-Anhalt et dans les autres Länder de l’Est – s’ajoute un mécontentement propre aux régions orientales. Ainsi, 73 % des électeurs de Saxe-Anhalt estiment que les Allemands de l’Est sont encore traités comme des citoyens de seconde zone dans de nombreuses situations.

Cette proportion atteint 83 % chez les électeurs de l’AfD. Le parti est parvenu à transformer en votes en sa faveur les frustrations liées à la réunification ainsi qu’une certaine nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.

Si l’AfD parvient à former un gouvernement dans le Land de Saxe-Anhalt, son action sera scrutée de près. Dans quelle mesure le parti, que les services de renseignement allemands qualifient d’« extrémiste de droite », pourra-t-il mettre en œuvre son programme radical ?

En cas d’accession au pouvoir, l’AfD cherchera sans doute à passer à l’offensive dans des domaines comme l’éducation, la culture, la sécurité et l’ordre public, ou encore l’audiovisuel public. Ses projets les plus radicaux pourraient toutefois se heurter durablement aux tribunaux. Et chaque fois que les tribunaux ou les autres partis l’empêcheront de mettre en œuvre son programme, elle pourra se présenter comme la victime d’un système politique déterminé à lui barrer la route. C’est un ressort classique de la rhétorique populiste.

Des conséquences politiques qui dépassent la Saxe-Anhalt

Les résultats du 6 septembre fragilisent la position du chancelier Friedrich Merz. Déjà plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à ce poste, il ne peut guère espérer bénéficier d’un quelconque regain de popularité à l’issue des élections régionales du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui auront lieu le 20 septembre. Ce scrutin apparaît comme un duel entre l’AfD et le SPD.

Le même jour, les élections municipales à Berlin, où le paysage politique est particulièrement fragmenté, pourraient voir la CDU de Merz arriver en tête avec un score relativement faible. Mais une telle victoire ne changerait pas fondamentalement la donne.

Surtout, nombre de députés de la CDU au Bundestag vont désormais réclamer des changements de cap. La plupart devraient plaider pour un virage à droite afin de ne pas laisser le champ libre à l’AfD ; mais il sera difficile de convaincre le SPD, actuel partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral, de donner son aval à une telle politique.

D’autres devraient demander la renégociation de grandes réformes, notamment celle des retraites, qui devrait être annoncée cet automne. Ils feront valoir que la CDU est en train de perdre le soutien des catégories populaires. Une telle orientation entrerait toutefois en contradiction avec le diagnostic de Friedrich Merz sur les mesures nécessaires pour remettre sur les rails une économie allemande actuellement en difficulté.

Une Allemagne ingouvernable ?

Le scrutin de Saxe-Anhalt pose donc une question particulièrement difficile, non seulement à Friedrich Merz, mais à la société allemande dans son ensemble : le pays est-il désormais à ce point fragmenté politiquement qu’il devient presque impossible à gouverner ?

Les coalitions entre partis naturellement compatibles – chrétiens-démocrates et libéraux, ou sociaux-démocrates et écologistes – ne recueilleraient guère plus de 25 % des voix dans une élection fédérale. Les partis traditionnels sont donc contraints de gouverner avec des formations avec lesquelles ils sont en profond désaccord, simplement pour empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir.

Ces gouvernements se déchirent, reportent les décisions faute de pouvoir s’accorder, puis finissent par éclater. Et c’est précisément de cette dynamique négative que l’AfD parvient à tirer profit.

The Conversation

Ed Turner bénéficie d’un financement de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD) et de la Fondation Friedrich Ebert.

– ref. Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt – https://theconversation.com/allemagne-les-multiples-effets-du-triomphe-de-lafd-en-saxe-anhalt-291470

Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Parmentier, Chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure en littérature française et professeure documentaliste., Aix-Marseille Université (AMU)

L’autrice états-unienne Sara A. Noé a choisi de faire certifier son roman *Lab Rat* « sans IA » par l’Authors Guild, et l’affiche sur son blog. Sara A.Noé

L’ESSENTIEL

  • Dans le monde littéraire, la question du recours à l’IA se pose de plus en plus.

  • Jusque-là, son usage a été tantôt mis en valeur, tantôt minoré, voire caché, et les maisons d’édition ont commencé à mettre en place des labels – avant l’adoption de l’IA Act, le 2 août dernier, par l’Union européenne.

  • Ces informations « autour » du livre changent la donne et jouent un rôle dans son économie matérielle et symbolique.


Dans beaucoup d’entreprises, l’intelligence artificielle (IA) est devenue une collaboratrice innomée. En France, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’IA en 2025, contre seulement 6 % deux ans plus tôt.

Les maisons d’édition font-elles une exception à ce phénomène ? Le monde du livre en effet n’échappe pas non plus à cette évolution. L’enquête menée par le Syndicat national de l’édition sur l’usage de l’IA et le rapport canadien BookNet 2025 révèlent que les professionnels du livre mobilisent l’IA principalement pour des tâches administratives comme la rédaction de courriels, des synthèses de documents et la production de résumés.

Des solutions comme Insight, développée par Veristage et présentée comme une IA « qui fonctionne comme les éditeurs », permet d’aller plus loin dans le travail éditorial en enrichissant des métadonnées ou en préparant des argumentaires commerciaux. Cette intégration progressive des chatbots est également soulignée par le récent rapport d’information de l’Assemblée nationale consacré aux effets de l’intelligence artificielle sur la création, qui insiste sur la diffusion croissante de ces outils dans l’ensemble des secteurs culturels.

Ces usages différents de l’IA dans les coulisses de l’édition, font rarement l’objet d’une information destinée au public. En revanche, lorsque cet outil intervient dans le processus de création d’une œuvre, les réactions sont toutes autres. Les auteurs utilisant des robots sont en effet vivement invités à mentionner les usages afin d’en informer les lecteurs. L’IA semble ainsi acceptable lorsqu’elle demeure un outil de production éditoriale, mais devient un objet de justification dès qu’elle touche à la création littéraire.

Pour une transparence éditoriale ?

C’est dans ce contexte que des dispositifs de transparence se sont développés dans le milieu éditorial, avec des positions diverses et parfois nuancées.

Depuis 2024, plusieurs initiatives cherchent à rendre visibles les conditions de production des œuvres. Certaines relèvent d’une logique de certification sans IA, en attestant qu’un livre a été réalisé sans recours substantiel à une machine conversationnelle. Plusieurs dispositifs de signalement ont ainsi vu le jour en France comme le label « Création humaine », ou le logo « Garanti sans intelligence artificielle » ou encore les mentions « Fabrication humaine » et « Handmade » utilisées notamment dans l’univers de la bande dessinée.

Aux États-Unis, la certification « Human Authored » crée par l’Authors Guild a vu le jour selon la même dynamique. D’autres, au contraire, s’inscrivent dans une logique de signalement de l’usage de l’IA, en mentionnant explicitement sa présence dans le processus éditorial ou créatif, par exemple au moyen d’un bandeau en couverture ou d’une mention en quatrième de couverture.

Le roman uchronique de Raphaël Doan, Si Rome n’avait pas chuté, fait de l’usage de l’IA un élément visible du dispositif éditorial de son ouvrage. Un bandeau a en effet été rajouté par les éditions Passés Composés, mentionnant : « Le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle », et le recours à l’IA est aussi mentionné sur la 4e de couverture. Ce choix éditorial n’est pas seulement un geste de transparence. Présenter l’ouvrage comme une « première » en fait aussi un argument de vente, l’IA devenant ici un vecteur de visibilité médiatique autant qu’une information destinée au lecteur.

À l’inverse, le roman Tokyo Sympathy Tower de l’autrice japonaise Rie Kudan qui a reconnu avoir utilisé l’IA pour écrire ce roman, ne porte aucune mention IA dans sa traduction française publiée aux Éditions Denoël, ni sur leur site.

Dans l’auto-édition, deux logiques opposées coexistent. Librinova affiche un label visible dans leur publication ainsi que sur leur site Internet puisque cette structure est à l’initiative du label « Création humaine », quand Amazon sur Kindle Direct Publishing (KDP) impose une déclaration obligatoire depuis 2023, sans que cette information soit nécessairement visible du lecteur au moment de l’achat.

Cette diversité des pratiques montre que la question ne porte pas uniquement sur la présence ou l’absence d’une information, mais également sur la manière dont elle est rendue visible. L’information n’est pas simplement ajoutée au livre, elle est mise en scène, parfois valorisée, ou au contraire tenue à distance. Tous les professionnels du livre ne choisissent ni le même support, ni le même degré d’exposition. Il n’existe donc pas aujourd’hui un modèle unique de transparence, mais plusieurs stratégies éditoriales de visibilité.

Cette diversité est d’autant plus intéressante que les recherches montrent que la simple présence d’une mention relative à l’IA modifie les jugements d’authenticité, de créativité et parfois même l’intention d’achat des lecteurs. Autrement dit, le sens d’une œuvre ne se construit pas uniquement dans le texte. Les informations qui l’entourent participent elles aussi à son interprétation et à son évaluation.

Cette recherche de transparence dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’édition. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de normalisation des usages de l’IA.

Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence prévues par l’article 50 du règlement européen sur l’IA imposent de signaler les contenus générés ou manipulés par un robot afin de limiter les risques de tromperie et de renforcer la confiance des utilisateurs. Si ces dispositions ne concernent pas le secteur du livre en particulier et n’imposent pas un étiquetage des ouvrages, les initiatives éditoriales s’inscrivent elles aussi dans cette dynamique de transparence auprès des usagers. Il est toutefois légitime de se demander si une littérature créée en tout ou partie par une IA n’est pas susceptible d’intéresser un nouveau lectorat au même titre que certains jeux vidéos produits par des robots ont pu enthousiasmer une partie du public.

Vers un paratexte amendé

Cette évolution fait écho aux propos de Gérard Genette dans Seuils, publié dès 1987. Celui-ci rappelait que « les voies et les moyens du paratexte se modifient sans cesse selon les époques, les cultures, les genres, les auteurs, les œuvres, les éditions d’une même œuvre, avec des différences de pression parfois considérables ».

Pour Genette, un livre ne commence jamais à la première phrase. Il commence avec son titre, son nom d’auteur, sa couverture, sa collection, sa préface ou sa quatrième de couverture, autant d’éléments qui orientent déjà l’interprétation avant même l’entrée dans le texte. Et si l’IA était précisément en train d’actualiser les catégories d’informations autour du texte ?

Les labels, les bandeaux, les mentions en quatrième de couverture ou les déclarations d’auteur ne seraient alors plus uniquement des dispositifs de transparence. Ils pourraient constituer les premières manifestations d’un paratexte amendé. La question ne serait donc plus seulement de savoir s’il faut signaler l’usage de l’IA, mais où cette information doit prendre place dans le livre, et comment elle transforme la lecture.

Cette hypothèse ouvre un chantier encore largement inexploré. Si plusieurs travaux analysent désormais les effets des labels sur la perception des œuvres, très peu interrogent leur inscription dans l’économie matérielle et symbolique du livre. Où les éditeurs choisissent-ils de rendre visible l’IA ? Quels dispositifs privilégient-ils ? Et surtout, quelles fonctions ces nouvelles mentions remplissent-elles ? Ne servent-elles qu’à informer ou participent-elles également à reconstruire la confiance des lecteurs dans un contexte où les conditions de production des œuvres deviennent de plus en plus difficiles à identifier ?

Dans cette perspective, il pourrait être sain de préciser l’identité de l’IA utilisée. La même exigence devrait aussi s’appliquer aux correcteurs ou aux infographistes, jamais nommés à ce jour, contrairement aux traducteurs. L’enjeu dépasse donc la seule question de la transparence. En rendant visible (ou au contraire invisible) le recours à l’IA, les éditeurs ne se contentent pas d’ajouter une information au livre. Ils contribuent à redéfinir les médiations qui entourent l’œuvre et, peut-être, à faire émerger une nouvelle catégorie de paratexte.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte – https://theconversation.com/comment-rendre-visible-le-recours-a-lia-generative-dans-ledition-litteraire-ou-le-role-du-paratexte-288736

Négociations de libre-échange et culture : que signifie le double discours du gouvernement fédéral ?

Source: The Conversation – in French – By Mariane Bourcheix-Laporte, Postdoctoral Fellow, Communication Studies and Media Arts, McMaster University

Ces dernières semaines, le gouvernement Carney a pris des positions en apparence contradictoire quant à la protection et la promotion de la culture canadienne. D’une part, après des années d’efforts pour légiférer et réglementer la diffusion en ligne, le gouvernement a mis la hache dans les redevances imposées aux plates-formes numériques étrangères qui opèrent au Canada dans le but de favoriser les négociations commerciales avec les États-Unis.

Puis, coup de théâtre, on a mis fin aux mêmes négociations en arguant que les concessions demandées sur la souveraineté culturelle et linguistique canadienne seraient insoutenables, notamment l’assouplissement des règles imposées aux grandes plates-formes de diffusion visant à accroître la visibilité du contenu canadien de langue française.

Comment expliquer ce double discours du gouvernement fédéral ? Bien que paradoxal, celui-ci exemplifie le dilemme que représente l’exercice de la souveraineté culturelle à l’ère du libre-échange.




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L’abolition des redevances pour les plateformes de diffusion en ligne : vers un démantèlement de notre écosystème culturel ?


Gains et concessions

Le double discours du gouvernement fédéral en matière de souveraineté culturelle ne date pas d’hier.

Le début des négociations de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) en 1986, auxquelles plus de 120 pays ont participé, marque l’intégration des services, en plus des biens, dans les accords de libre-échange.

Bien que l’AGCS ne soit entré en vigueur qu’en 1995, la libéralisation du commerce impliquant les industries culturelles s’est retrouvée dans la ligne de mire des États-Unis lors des négociations de l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis conclu en 1987, précurseur des accords subséquents entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Par définition, les accords de libre-échange demandent aux pays impliqués de faire des concessions parfois cruciales dans certains secteurs afin de faire des gains ailleurs. Ainsi, en entamant des négociations pour un accord de libre-échange, un pays compromet de facto sa capacité à exercer une souveraineté absolue. La capacité du Canada à exercer pleinement sa souveraineté culturelle se trouve ainsi brimée à certains égards depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis.

Par exemple, dans le cadre des négociations l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) le Canada a dû modifier la Loi sur le droit d’auteur afin de prolonger sa durée de 50 ans à 70 ans après le décès d’un auteur, après quoi l’œuvre se retrouve dans le domaine public. Ce changement a été fait à la demande des États-Unis.

Cet exemple montre comment les négociations commerciales peuvent mener à des changements législatifs qui ne sont pas directement liés aux accords commerciaux, mais qui ont un impact sur les créateurs d’ici et sur l’accès aux contenus canadiens.

Depuis l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, le Canada a en partie protégé le secteur culturel en le soustrayant des accords de libre-échange via le principe de « l’exemption culturelle ». Ainsi, le Canada a pu conserver continuer d’appliquer des politiques culturelles protectionnistes, comme l’imposition de quotas pour les contenus canadiens radiodiffusés. Mais cette exemption inclut une clause nonobstant qui prévoit que les États-Unis peuvent mettre en place des représailles commerciales en réponse à des mesures favorisant les industries culturelles canadiennes.

Un enjeu existentiel

Pour le Canada, l’enjeu de la souveraineté culturelle est de taille étant donné que la majorité de la population vit à proximité de la frontière américaine et parle l’anglais.

Depuis l’introduction de la première Loi sur la radiodiffusion en 1932, qui ne concernait alors que la radio, la réglementation de la radiodiffusion, l’un des principaux piliers de la politique culturelle canadienne, a eu comme objectif de faire contrepoids à l’influence de la culture américaine et de faire la promotion de l’identité et d’une culture canadiennes communes d’un océan à l’autre.

Aujourd’hui, la protection et la promotion du français et de la culture canadienne dans toutes ses déclinaisons, y compris les cultures autochtones, demeurent un enjeu existentiel pour l’état nation canadien.

Les changements apportés à la Loi sur la radiodiffusion suite à l’entrée en vigueur de la Loi sur la diffusion continue en ligne en 2023, élargissent le mandat du système canadien de radiodiffusion en matière de promotion de la diversité culturelle, et de soutien aux contenus culturels francophones et autochtones par l’entremise de financement ciblé et de mesures favorisant la découvrabilité des contenus.

La valorisation des cultures minoritaires et des langues autres que l’anglais s’aligne plus globalement avec un mouvement mondial chapeauté par l’Unesco pour la promotion de la diversité culturelle. Le Canada a notamment adhéré à la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles en 2005, mais les États-Unis font partie des rares pays membres à ne pas y avoir adhéré.

La ligne rouge a été tracée

Malgré elle, la culture canadienne se trouve prise entre l’arbre et l’écorce lors des négociations de libre-échange avec les États-Unis. D’une part, on tente d’assurer la spécificité identitaire, culturelle, et linguistique du Canada et, d’autre part, on essaie de tenir tête à la puissance commerciale américaine, qui cultive depuis des décennies son hégémonie culturelle et technologique.


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Le gouvernement Carney a fait des concessions importantes en éliminant la taxe sur les services numériques et en demandant au CRTC de revoir la contribution des plates-formes de diffusion en ligne au système de radiodiffusion canadien. Le secteur culturel a décrié ces mesures qui constituent un recul important pour la sauvegarde de la culture et des industries culturelles canadiennes.

Ces concessions ne créent pas seulement un déficit dans le financement des industries culturelles, elles témoignent d’un autre recul dans l’exercice de la souveraineté culturelle canadienne. Un mal pour un bien ? En considérant le raisonnement historique des politiques culturelles canadiennes, on comprend pourquoi une ligne rouge a été tracée lorsque les concessions demandées posaient un risque existentiel pour le Canada.

La Conversation Canada

Mariane Bourcheix-Laporte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Négociations de libre-échange et culture : que signifie le double discours du gouvernement fédéral ? – https://theconversation.com/negociations-de-libre-echange-et-culture-que-signifie-le-double-discours-du-gouvernement-federal-290778