Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien

Source: The Conversation – France in French (3) – By James Trapani, Associate Lecturer of History and International Relations, Western Sydney University

En 2007, Hugo Chavez affirmait que « le pétrole appartient à tous les Vénézuéliens ». Luisarismendi/Shutterstock

Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont longtemps résisté aux tentatives des États-Unis d’exercer le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela. Car ce pays d’Amérique du Sud, ayant joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), possède plus de 300 milliards de barils de pétrole.


Après que les forces spéciales des États-Unis ont fait irruption à Caracas pour exfiltrer le président vénézuélien Nicolas Maduro et renverser son gouvernement, Donald Trump déclare que les États-Unis vont désormais « diriger le Venezuela » , y compris ses abondantes ressources pétrolières.

Les entreprises états-uniennes sont prêtes à investir des milliards pour moderniser les infrastructures pétrolières vénézuéliennes en ruine, a-t-il dit, et « commencer à faire de l’argent pour le pays ». Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole mondiales – devançant l’Arabie saoudite – avec 303 milliards de barils, soit environ 20 % des réserves mondiales.

Si cela se réalise – et c’est un très grand « si » –, cela marquerait la fin d’une relation conflictuelle qui a commencé il y a près de trente ans.

Oui, l’action militaire de l’administration Trump au Venezuela a été à bien des égards sans précédent. Mais cela n’est pas surprenant, compte tenu de l’immense richesse pétrolière du pays et des relations historiques entre les États-Unis et le Venezuela, sous les mandats de l’ancien président Hugo Chavez et ceux de Nicolas Maduro.

Une longue histoire d’investissement états-unien

Le Venezuela est une république d’environ 30 millions d’habitants située sur la côte nord de l’Amérique du Sud, soit environ deux fois la taille de la Californie. Pendant une grande partie du début du XXᵉ siècle, il était considéré comme le pays le plus riche d’Amérique du Sud en raison de ses réserves pétrolières.

Les entreprises étrangères, y compris les états-uniennes, ont beaucoup investi dans la croissance du pétrole vénézuélien et joué un rôle important dans sa politique. Face à l’opposition de l’Oncle Sam, les dirigeants vénézuéliens ont commencé à exercer un contrôle accru sur leur principale ressource d’exportation. Le Venezuela a joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en 1960, et a nationalisé une grande partie de son industrie pétrolière en 1976 (sous la présidence de Carlos Andrés Pérez, ndlr).

Cela a eu un impact négatif sur des entreprises comme ExxonMobil et a alimenté les récentes affirmations de l’administration Trump selon lesquelles le Venezuela aurait « volé » le pétrole américain.

Mais la plupart des Vénézuéliens ne profitent pas de cette prospérité économique. La mauvaise gestion de l’industrie pétrolière conduit à une crise de la dette et à l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) en 1988. Des manifestations éclatent à Caracas en février 1989 et le gouvernement (du président Pérez qui vient d’être réélu, ndlr) envoie l’armée pour écraser le soulèvement. On estime que 300 personnes sont tuées, mais le nombre de morts pourrait être dix fois plus élevé.

Par la suite, la société vénézuélienne se divise davantage entre les riches, qui veulent travailler avec les États-Unis, et la classe ouvrière, qui cherche à obtenir l’autonomie vis-à-vis des États-Unis. Cette division définit la politique vénézuélienne depuis lors.

L’ascension de Chavez au pouvoir

Hugo Chavez débute sa carrière comme officier militaire. Au début des années 1980, il fonde le Mouvement révolutionnaire bolivarien-200 au sein de l’armée et donne des conférences passionnées contre le gouvernement.

Puis, après les émeutes de 1989, Chavez planifie le renversement du gouvernement vénézuélien. En février 1992, il organise un coup d’État, raté, contre le président pro-américain Carlos Andrés Pérez. Pendant son emprisonnement, son parti organise une autre tentative de coup d’État qui échoue également. Chavez est condamné à deux ans de prison, mais devient le principal candidat à la présidence en 1998, réunissant les courants socialistes révolutionnaires.

Hugo Chavez devient un géant de la politique vénézuélienne et latino-américaine. Sa révolution évoque la mémoire de Simon Bolívar (1783-1830), le grand libérateur de l’Amérique du Sud face au colonialisme espagnol. Non seulement Chavez est populaire au Venezuela pour son utilisation des revenus pétroliers, subventionnant les programmes gouvernementaux en matière d’alimentation, de santé et d’éducation, mais il est respecté, grâce à sa générosité, par des régimes partageant les mêmes idées dans la région.

Plus particulièrement, Hugo Chavez fournit à Cuba des milliards de dollars de pétrole en échange de dizaines de milliers de médecins cubains travaillant dans des cliniques de santé vénézuéliennes. Il établit un précédent en s’opposant aux États-Unis et au FMI lors des forums mondiaux, appelant le président états-unien de l’époque George W. Bush « le diable » à l’Assemblée générale de l’ONU en 2006.

Les États-Unis accusés d’avoir fomenté un coup d’État

Sans surprise, les États-Unis n’étaient pas fans d’Hugo Chavez.

Après que des centaines de milliers de manifestants de l’opposition descendent dans la rue en avril 2002, Chavez est brièvement renversé lors d’un coup d’État par des officiers militaires dissidents et des figures de l’opposition. Ces derniers installent un nouveau président, l’homme d’affaires Pedro Carmona. Chavez est arrêté, l’administration Bush reconnaît Carmona comme président, et le New York Times célébre la chute d’un « dictateur en devenir ».

Chavez revient au pouvoir seulement deux jours plus tard, grâce à des légions de partisans qui remplissent les rues. L’administration Bush doit se justifier pour son possible rôle dans le coup d’État avorté.

Bien que les États-Unis nient toute implication, les allégations persistent pendant des années sur le fait que Washington ait eu connaissance au préalable du coup d’État et ait tacitement soutenu sa destitution. En 2004, des documents nouvellement classifiés montrent que la CIA était au courant du complot, et il n’est pas clair dans quelle mesure les responsables des États-Unis ont prévenu Chavez.

La pression américaine continue sur Maduro

Nicolas Maduro, syndicaliste, est élu à l’Assemblée nationale en 2000 et rejoint le cercle rapproché de Hugo Chavez. Il accède au poste de vice-président en 2012 et, après la mort de Chavez l’année suivante, remporte sa première élection avec une courte avance.

Maduro n’est pas Chavez. Il ne bénéficie pas du même niveau de soutien parmi la classe ouvrière, l’armée ou dans son pays. La situation économique du Venezuela se détériore et l’inflation explose.

Nicolas Maduro en 2017.
StringerAL/Shutterstock

Les administrations états-uniennes successives continuent d’exercer des pressions sur Nicolas Maduro. Le Venezuela subit des sanctions à la fois sous la présidence de Barack Obama et lors de la première présidence Trump. Les États-Unis et leurs alliés refusent de reconnaître la victoire de Maduro lors des élections de 2018 et de nouveau en 2024.

Isolé d’une grande partie du monde, le gouvernement de Nicolas Maduro devient dépendant de la vente de pétrole à la Chine.

Maduro affirme avoir déjoué plusieurs tentatives de coups d’État et d’assassinats impliquant les États-Unis et l’opposition intérieure, notamment en avril 2019 et en mai 2020 durant le premier mandat de Trump.

Les responsables états-uniens nient toute implication dans tous les complots potentiels ; les rapports n’ont également trouvé aucune preuve de l’implication américaine dans le coup d’État raté de 2020.

Aujourd’hui, Donald Trump a réussi à évincer Nicolas Maduro dans une opération bien plus audacieuse, sans aucune tentative de déni. Il reste à voir comment les Vénézuéliens et les autres nations latino-américaines réagiront aux actions états-uniennes, mais une chose est certaine : l’implication américaine dans la politique vénézuélienne continuera tant qu’elle aura des intérêts financiers dans le pays.

The Conversation

James Trapani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien – https://theconversation.com/les-etats-unis-ont-passe-des-decennies-a-faire-pression-pour-mettre-la-main-sur-le-petrole-venezuelien-273521

D’Adophe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ?

Source: The Conversation – in French – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

En France, un grand emprunt pourrait-il sauver la situation financière de l’État ? D’un côté, un endettement qui ne cesse de croître, de l’autre, des ménages qui épargnent toujours plus. Et si la solution était de demander aux seconds de financer plus ou moins volontairement le premier. Sur le papier, l’idée semble alléchante d’autant que le grand emprunt occupe une place particulière dans l’imaginaire français. Tentant lorsque l’épargne des ménages est une mesure de précaution pour se protéger des conséquences de l’endettement du secteur public.


L’incapacité récurrente des pouvoirs publics en France à ramener le déficit dans les critères de Maastricht a été aggravée par les deux grandes crises récentes, celle des subprimes en 2008 et celle du Covid en 2020. Cette dérive s’est encore accentuée avec l’incapacité de l’Assemblée nationale issue de la dissolution de juin 2024 à s’accorder pour voter une loi de finances qui réduirait ce déficit. En conséquence, ce dernier est attendu à 5,4 % du PIB en 2025 et encore vers 5 % en 2026, soit le plus important de la zone euro relativement au PIB, quel que soit le sort de la loi de finances pour 2026 toujours en suspens, soit très loin du seuil de 3 % fixé par le Pacte de stabilité et de croissance.

Quant à la dette publique, partie de 20 % du PIB en 1980, dernière année d’équilibre des comptes publics, elle culmine à 116 % à la fin de 2025, soit près du double du seuil du Pacte fixé à 60 % du PIB. Ce faisant, elle se situe juste après celle de la Grèce et de l’Italie.

L’inquiétante envolée de la charge de la dette

La longue période de taux d’intérêt très bas voire négatifs auxquels empruntait l’État de 2009 à 2022 était la conséquence directe de l’action inédite des grandes banques centrales pour éviter une dépression mondiale à la suite de la crise des subprimes de 2008. Ce volontarisme monétaire exceptionnel s’est achevé brutalement avec la hausse brutale des taux des banques centrales en 2022-2023 pour juguler la forte inflation qui a suivi l’invasion de l’Ukraine.




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En conséquence, les taux d’émission des obligations françaises à dix ans sont passés de 1 % en 2022 à 3,6 % début 2026, soit à des niveaux supérieurs au Portugal et à l’Espagne et même à la Grèce. Plus grave, la charge de la dette publique (les intérêts versés chaque année aux créanciers des organismes publics) passera de 50 milliards d’euros en 2022 à 75 milliards en 2026 (dont 60 milliards pour le seul État).


Fourni par l’auteur

Source : Programme de stabilité de 2024, charge d’intérêts en comptabilité nationale, Finances publiques et économie (Fipeco).

Le précédent de l’emprunt obligatoire

Face à l’Himalaya diagnostiqué de la dette (avec raison mais un peu tard…) par François Bayrou quand il était premier ministre, les députés socialistes ont repris, au moment des débats sur l’instauration de taxe Zucman l’idée d’un emprunt forcé sur les plus riches en référence à une initiative du premier ministre Pierre Mauroy en 1983. Émis à un taux de 11 % (contre 14 % sur le marché à l’époque) celui-ci avait contraint 7 millions de contribuables à prêter 13,4 milliards de francs (soit environ 5 milliards d’euros) à hauteur de 10 % de leur impôt sur le revenu et de 10 % de leur impôt sur la fortune. Prévu pour trois ans, mais très impopulaire, car touchant également la classe moyenne supérieure, il fut remboursé par anticipation au bout de deux ans et ne fit jamais école.

Si cette idée d’un emprunt forcé a été rejetée par le gouvernement et l’Assemblée nationale le 26 novembre 2025, la piste d’un grand emprunt agite toujours les esprits d’autant que le contexte actuel rappelle celui des précédents historiques, en temps de guerre ou face à des crises budgétaires aiguës, et qu’ils ont toujours été couronnés de succès à l’émission.

L’emprunt de Thiers ou la naissance du mythe

Après la cuisante défaite de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le traité de Francfort du 10 mai 1871 impose à la France, outre la cession de l’Alsace-Lorraine, une indemnité de 5 milliards de francs-or (soit 70 milliards d’euros). Adolphe Thiers, le chef de l’exécutif de l’époque, émet alors un emprunt d’État au taux de 5 % sur cinquante ans garanti sur l’or.

L’engouement des épargnants a permis de payer l’indemnité allemande dès 1873 avec deux ans d’avance mettant ainsi fin à l’occupation militaire. Surtout, le succès de l’emprunt a assis la crédibilité de la toute jeune IIIe République. Puissant symbole de la résilience du pays il inspira d’autres emprunts de sorties de guerre, comme l’emprunt dit de la Libération de 1918 et celui de 1944.

L’emprunt Pinay 1952-1958 ou les délices de la rente

Premier grand emprunt du temps de paix, la rente Pinay – du nom du ministre de l’économie et des finances sous la quatrième et la cinquième République – de 1952 était destinée à sortir le pays des crises alimentaires et du logement de l’après-guerre. L’équivalent de 6 milliards d’euros a été alors levé avec un taux d’intérêt plutôt faible de 3,5 %,, mais assorti d’une indexation de son remboursement sur le napoléon en 1985 (date à laquelle l’emprunt a été complètement remboursé) et surtout une exonération d’impôt sur le revenu et sur les droits de succession.

Cette gigantesque niche fiscale pour les plus riches était d’ailleurs discrètement mise en avant par les agents de change qui conseillaient aux héritiers de « mettre leur parent en Pinay avant de le mettre en bière » pour éviter les droits de succession entraînant au passage de cocasses quiproquos familiaux lorsque le moribond reprenait des forces…

Le succès de la rente Pinay fut tel que de Gaulle, revenant au pouvoir, lui demanda de récidiver avec le Pinay/de Gaulle de 1958 destiné à sauver les finances publiques, restaurer la crédibilité de l’État et accompagner la réforme monétaire qui allait aboutir au nouveau franc de 1960.

L’emprunt Giscard, un grand emprunt coûteux pour l’État

Portant le nom du ministre des finances du président Pompidou, cet emprunt émis en 1973 rapportait 7 % et a levé l’équivalent d’environ 5,6 milliards d’euros sans avantage fiscal mais une obscure sous-clause du contrat, qui prévoyait une indexation automatique sur le lingot d’or en cas d’inflation.

L’or s’étant envolé avec la fin des accords de Bretton Woods de 1971-1974, cet emprunt coûta finalement en francs constants au moment de son remboursement en 1988 près de cinq fois ses recettes.

1993, le dernier grand emprunt

Après la crise des subprimes de 2008, Nicolas Sarkozy avait envisagé l’émission d’un grand emprunt de 22 milliards d’euros pour financer cinq grandes priorités : l’enseignement supérieur, la recherche, l’industrie, le développement durable et l’économie numérique. Il opta finalement pour un financement classique sur les marchés au motif – pertinent – qu’il aurait fallu allécher les particuliers par un taux d’intérêt supérieur.

Le dernier grand emprunt national est donc toujours aujourd’hui l’emprunt Balladur de mai 1993 rapportant 6 % sur quatre ans et destiné à mobiliser l’épargne des Français les plus aisés pour financer l’accès au travail des jeunes et la relance des travaux publics et du bâtiment. Initialement fixé à 40 milliards de francs, son succès fut tel qu’il récolta 110 milliards de francs (30 milliards d’euros) grâce à la souscription de 1,4 million d’épargnants. Le gouvernement Balladur s’étant engagé à accepter toutes les souscriptions des particuliers, il ne put satisfaire les investisseurs institutionnels.

BFM Business, 2025.

Pas (encore) de problèmes de financement pour l’État

Un grand emprunt pourrait-il être la solution dans le contexte actuel pour financer les déficits, comme on l’entend parfois ?

Malgré la dérive des comptes publics, en France, l’État reste crédible avec une note de A+ attribuée par Standard & Poors et par Fitch, et de Aa3 par Moody’s (soit l’équivalent de 16 ou 17/20). Par ailleurs, le Trésor n’a aucune difficulté à emprunter 300 milliards d’euros par an (la moitié pour financer le déficit de l’année et l’autre pour rembourser les emprunts arrivant à échéance), si ce n’est à un taux d’intérêt supérieur de 80 points de base (0,8 %) au taux d’émission des obligations allemandes à dix ans (3,6 % contre 2,8 %). Aujourd’hui la dette publique française s’élève à environ 3 500 milliards d’euros et 55 % de la dette négociable est détenue par les non-résidents.

En France, les particuliers financent environ 10 % de cette dette publique soit 350 milliards d’euros via l’assurance-vie en euros, mais cette niche fiscale est coûteuse et régressive car elle favorise les gros patrimoines. Ainsi, selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner en recettes fiscales lié à l’assurance-vie au titre des successions serait de l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros par an.

Un grand emprunt utile en 2026 ?

Aujourd’hui, les ménages semblent se conformer à la théorie de l’économiste David Ricardo : inquiets de la situation financière du pays, ils augmentent leur taux d’épargne passé de 15 % de leurs revenus en moyenne avant la crise à 18,4 % en 2025. Et leur épargne financière, qui représente 10 % de leurs revenus, culmine à 6 600 milliards d’euros, un niveau bien supérieur à la totalité de la dette publique.

C’est pourquoi un grand emprunt national proposé par un gouvernement stable disposant d’une majorité solide rencontrerait sans doute un grand succès. Il aurait le mérite de redonner confiance au pays et de conjurer ce que The Economist identifie dans un tout récent article publié le 11 janvier 2026 comme le principal problème économique mondial : le pessimisme.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. D’Adophe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ? – https://theconversation.com/dadophe-thiers-a-edouard-balladur-a-qui-ont-profite-les-grands-emprunts-273372

Quand les plateformes numériques fragmentent la société pour maximiser leurs profits

Source: The Conversation – in French – By Sérgio Amadeu da Silveira, Professor associado, Universidade Federal do ABC (UFABC)

La violence, les exagérations, la diffusion de fake news et les mensonges sont les bienvenus sur les plateformes numériques. Il s’agit de maximiser la visibilité des contenus et, ainsi, les profits des Big Tech. Soutenus par Donald Trump, les milliardaires qui détiennent les plateformes refusent tout contrôle au nom de la liberté d’expression.


Jamais dans l’histoire un si petit groupe d’entreprises n’avait réussi à s’immiscer dans les relations des individus à une telle échelle – celle du monde. Les fameuses « Big Tech » sont devenues des médiateurs actifs des relations sociales grâce aux technologies numériques. Or il n’est pas inutile de rappeler que les médiateurs ne sont pas neutres. Les Big Tech influencent les opinions en modulant l’attention et en produisant des réactions chez leurs millions d’utilisateurs.

Au sein des réseaux sociaux et de leurs variantes, leurs contrôleurs opèrent en capturant les données de chaque mouvement, de chaque clic, en somme, des actions qui permettent à leurs algorithmes d’extraire des modèles de comportement, des informations fondamentales pour alimenter les réseaux neuronaux artificiels qui proposeront des contenus dans le but de prévoir nos désirs et nos besoins afin de prédire nos actions. Cela peut se résumer par l’expression « monétisation totale de la vie sociale ».

Fonctionnant de manière invisible pour leurs utilisateurs, ces plateformes ont concentré les budgets publicitaires de presque toutes les sociétés, à partir de la gestion algorithmique des regards et de l’attention. D’où leur logique fondée sur la spectacularisation de tout.

Pour ces plateformes, une bonne information est celle qui génère de l’engagement, celle qui est spectaculaire, celle qui permet de monétiser les interactions. L’engagement que les Big Tech prétendaient avoir envers la qualité de l’information n’était que rhétorique. Le nombre de clics, les réplications, les attaques mutuelles, les exagérations, les mensonges et la diffusion de fake news sont les bienvenus sur les plateformes des Big Tech.

Liberté asymétrique

Récemment, avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Musk a pris la tête de la lutte contre la réglementation des plateformes. Pour ce faire, il diffuse l’idée que réglementer équivaut à censurer. La notion de liberté de Musk est fondée sur la force.

Alors que la liberté démocratique repose sur la symétrie, c’est-à-dire sur le droit égal de tous et toutes à être libres, la proposition de liberté de l’extrême droite se traduit par des asymétries. Le puissant n’est libre que s’il peut exercer tout son pouvoir. Le milliardaire n’est libre que s’il peut utiliser sans limites tout ce que sa richesse lui permet. Cette conception s’apparente à une légitimation de la violence, loin de l’idée que chacun a le même droit de s’exprimer.

Sur les plateformes, ce n’est pas la liberté d’expression qui prévaut. C’est le pouvoir de l’argent qui règne. La monétisation de toutes les relations dans une architecture informationnelle verticale, limitée et extrêmement surveillée par ses propriétaires. La gestion totalement opaque des réseaux sociaux en ligne est assurée par des systèmes algorithmiques qui appliquent les règles et les lois de leurs propriétaires. Cette exécution est totalement arbitraire, décidée de manière monocratique par la direction de ces entreprises, modifiée sans préavis, sans débat, sans considération pour leurs utilisateurs, en suivant uniquement deux logiques : celle de leur rentabilité et celle de favoriser l’expansion du pouvoir de leur vision du monde.

Qui croit que les systèmes algorithmiques de la plateforme d’Elon Musk seront neutres dans les conflits entre l’extrême droite et les forces démocratiques de certains pays ? Qui pense que les plateformes du groupe Meta ne favoriseront pas les discours des groupes qui partagent des idées de Trump ? Qui croit que ces structures ne sont pas ploutocratiques, que l’argent n’y fait pas la loi ?

Les élites rompent avec la démocratie

L’un des grands leaders d’extrême droite des Big Tech, Peter Thiel, affirmait déjà en 2009 :

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »

Face au manque de perspectives catastrophique du système capitaliste, une grande partie des élites défendant les solutions néolibérales ont rompu avec la démocratie et adhéré au réactionnarisme, c’est-à-dire aux solutions de l’extrême droite. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne serons pas en mesure de défendre la démocratie. Le philosophe Michel Foucault nous a suggéré que le pouvoir est aussi une stratégie. Fondamentalement, la destruction du débat rationnel fondé sur les faits est devenue la principale stratégie de l’extrême droite. La lutte contre la réalité, contre l’information factuelle, contre la science, est liée à une stratégie visant à propager de la confusion intellectuelle et à autoriser la violence grâce à une fausse idée de la liberté.

Dans ce contexte, il est bon de rappeler la perspective du sociologue Georg Simmel, qui nous enseignait que le conflit est un élément inhérent et nécessaire à la vie sociale. Le conflit et la coopération sont complémentaires dans la vie sociale. Mais Simmel avertissait qu’il existe des situations dans lesquelles l’absence de formes sociales régulatrices, le rejet absolu de l’autre, la fragmentation de la société sans canaux de médiation sont destructrices et extrêmement dangereuses.

Simmel n’a pas connu le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, où les gens sont constamment exposés à des vagues de désinformation et de discours haineux modulés par des systèmes algorithmiques afin de maximiser l’extraction d’argent et la destruction des droits. Mais en travaillant à partir de ses analyses, nous constatons qu’il est indispensable de réglementer ces oligopoles géants et de garantir la qualité et l’intégrité de l’information.

The Conversation

Sérgio Amadeu da Silveira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand les plateformes numériques fragmentent la société pour maximiser leurs profits – https://theconversation.com/quand-les-plateformes-numeriques-fragmentent-la-societe-pour-maximiser-leurs-profits-263769

Avant le pétrole vénézuelien, il y a eu les bananes du Guatemala…

Source: The Conversation – France in French (3) – By Aaron Coy Moulton, Associate Professor of Latin American History, Stephen F. Austin State University

Dans les années 1950 déjà, les États-Unis intervenaient contre un gouvernement démocratiquement élu au nom d’une menace idéologique, tout en protégeant des intérêts économiques majeurs. Mais si les ressorts se ressemblent, les méthodes et le degré de transparence ont profondément changé.


Dans la foulée de la frappe militaire américaine qui a conduit à l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro le 3 janvier 2026, l’administration Trump a surtout affiché son ambition d’obtenir un accès sans entrave au pétrole du Venezuela, reléguant au second plan des objectifs plus classiques de politique étrangère comme la lutte contre le trafic de drogue ou le soutien à la démocratie et à la stabilité régionale.

Lors de sa première conférence de presse après l’opération, le président Donald Trump a ainsi affirmé que les compagnies pétrolières avaint un rôle important à jouer et que les revenus du pétrole contribueraient à financer toute nouvelle intervention au Venezuela.

Peu après, les animateurs de « Fox & Friends » ont interpelé Trump sur ces prévisions :

« Nous avons les plus grandes compagnies pétrolières du monde », a répondu Trump, « les plus importantes, les meilleures, et nous allons y être très fortement impliqués ».

En tant qu’historien des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, je ne suis pas surpris de voir le pétrole, ou toute autre ressource, jouer un rôle dans la politique américaine à l’égard de la région. Ce qui m’a en revanche frappé, c’est la franchise avec laquelle l’administration Trump reconnaît le rôle déterminant du pétrole dans sa politique envers le Venezuela.

Comme je l’ai détaillé dans mon livre paru en 2026, Caribbean Blood Pacts: Guatemala and the Cold War Struggle for Freedom (NDT : livre non traduit en français), les interventions militaires américaines en Amérique latine ont, pour l’essentiel, été menées de manière clandestine. Et lorsque les États-Unis ont orchestré le coup d’État qui a renversé le président démocratiquement élu du Guatemala en 1954, ils ont dissimulé le rôle qu’avaient joué les considérations économiques dans cette opération.

Un « poulpe » puissant

Au début des années 1950, le Guatemala était devenu l’une des principaux fournisseurs de bananes pour les Américains, comme c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui.

La United Fruit Company possédait alors plus de 220 000 hectares de terres guatémaltèques, en grande partie grâce aux accords conclus avec les dictatures précédentes. Ces propriétés reposaient sur le travail intensif d’ouvriers agricoles pauvres, souvent chassés de leurs terres traditionnelles. Leur rémunération était rarement stable, et ils subissaient régulièrement des licenciements et des baisses de salaire.

Basée à Boston, cette multinationale a tissé des liens avec des dictateurs et des responsables locaux en Amérique centrale, dans de nombreuses îles des Caraïbes et dans certaines régions d’Amérique du Sud afin d’acquérir d’immenses domaines destinés aux chemins de fer et aux plantations de bananes.

Les populations locales la surnommaient le « pulpo » – « poulpe » en espagnol – car l’entreprise semblait intervenir dans la structuration de la vie politique, de l’économie et de la vie quotidienne de la région. En Colombie, le gouvernement a par exemple brutalement réprimé une grève des travailleurs de la United Fruit en 1928, faisant des centaines de morts. Cet épisode sanglant de l’histoire colombienne a d’ailleurs servi de base factuelle à une intrigue secondaire de « Cent ans de solitude », le roman épique de Gabriel García Márquez, lauréat du prix Nobel de littérature en 1982.

L’influence apparemment sans limites de l’entreprise dans les pays où elle opérait a nourri le stéréotype des nations d’Amérique centrale comme des « républiques bananières ».

United Fruit possédait notamment la marque de bananes Chiquita, qu’elle a largement promue, y compris à travers cette publicité produite dans les années 1940.

La révolution démocratique guatémaltèque

Au Guatemala, pays historiquement marqué par des inégalités extrêmes, une vaste coalition s’est formée en 1944 pour renverser la dictature répressive lors d’un soulèvement populaire. Inspirée par les idéaux antifascistes de la Seconde Guerre mondiale, cette coalition ambitionnait de démocratiser le pays et de rendre son économie plus équitable.

Après des décennies de répression, les nouveaux dirigeants ont offert à de nombreux Guatémaltèques leur premier contact avec la démocratie. Sous la présidence de Juan José Arévalo, élu démocratiquement et en fonction de 1945 à 1951, le gouvernement a mis en place de nouvelles protections sociales ainsi qu’un code du travail légalisant la création et l’adhésion à des syndicats, et instaurant la journée de travail de huit heures.

En 1951, lui a succédé Jacobo Árbenz, lui aussi président démocratiquement élu.

Sous Árbenz, le Guatemala a mis en œuvre en 1952 un vaste programme de réforme agraire, attribuant des parcelles non exploitées aux ouvriers agricoles sans terre. Le gouvernement guatémaltèque affirmait que ces politiques permettraient de bâtir une société plus équitable pour la majorité indigène et pauvre du pays.

United Fruit a dénoncé ces réformes comme le produit d’une conspiration mondiale. L’entreprise affirmait que la majorité des syndicats du pays étaient contrôlés par des communistes mexicains et soviétiques, et présentait la réforme agraire comme une manœuvre visant à détruire le capitalisme.

Pression sur le Congrès pour une intervention

Au Guatemala, United Fruit a cherché à rallier le gouvernement américain à son combat contre les politiques menées par Árbenz. Si ses dirigeants se plaignaient bien du fait que les réformes guatémaltèques nuisaient à ses investissements financiers et alourdissaient ses coûts de main-d’œuvre, ils présentaient aussi toute entrave à leurs activités comme faisant partie d’un vaste complot communiste.

L’entreprise a mené l’offensive à travers une campagne publicitaire aux États-Unis et en exploitant la paranoïa anticommuniste dominante de l’époque.

Dès 1945, les dirigeants de la United Fruit Company ont commencé à rencontrer des responsables de l’administration Truman. Malgré le soutien d’ambassadeurs favorables à leur cause, le gouvernement américain ne semblait pas disposé à intervenir directement dans les affaires guatémaltèques. L’entreprise s’est alors tournée vers le Congrès, recrutant les lobbyistes Thomas Corcoran et Robert La Follette Jr., ancien sénateur, pour leurs réseaux politiques.

Dès le départ, Corcoran et La Follette ont fait pression auprès des républicains comme des démocrates, dans les deux chambres du Congrès, contre les politiques guatémaltèques – non pas en les présentant comme une menace pour les intérêts commerciaux de United Fruit, mais comme les éléments d’un complot communiste visant à détruire le capitalisme et les États-Unis.

Les efforts de la compagnie bananière ont porté leurs fruits en février 1949, lorsque plusieurs membres du Congrès ont dénoncé les réformes du droit du travail au Guatemala comme étant d’inspiration communiste. Le sénateur Claude Pepper a qualifié le code du travail de texte « manifestement et intentionnellement discriminatoire à l’égard de cette entreprise américaine » et d’« une mitrailleuse pointée sur la tête » de la United Fruit Company.

Deux jours plus tard, le membre de la Chambre des représentants John McCormack a repris mot pour mot cette déclaration, utilisant exactement les mêmes termes pour dénoncer les réformes. Les sénateurs Henry Cabot Lodge Jr., Lister Hill et le représentant Mike Mansfield ont eux aussi pris position publiquement, en reprenant les éléments de langage figurant dans les notes internes de la United Fruit.

Aucun élu n’a prononcé un mot sur les bananes.

Lobbying et campagnes de propagande

Ce travail de lobbying, nourri par la rhétorique anticommuniste, a culminé cinq ans plus tard, lorsque le gouvernement américain a orchestré un coup d’État qui a renversé Árbenz lors d’une opération clandestine.

L’opération a débuté en 1953, lorsque l’administration Eisenhower a autorisé la CIA à lancer une campagne de guerre psychologique destinée à manipuler l’armée guatémaltèque afin de renverser le gouvernement démocratiquement élu. Des agents de la CIA ont alors soudoyé des membres de l’armée guatémaltèque tandis que des émissions de radio anticommunistes étaient diffusées et un discours, porté par les religieux et dénonçant un prétendu projet communiste visant à détruire l’Église catholique du pays, se propageait dans tout le Guatemala.

Parallèlement, les États-Unis ont armé des organisations antigouvernementales à l’intérieur du Guatemala et dans les pays voisins afin de saper davantage encore le moral du gouvernement Árbenz. La United Fruit a également fait appel au pionnier des relations publiques Edward Bernays pour diffuser sa propagande, non pas au Guatemala mais aux États-Unis. Bernays fournissait aux journalistes américains des rapports et des textes présentant le pays d’Amérique centrale comme une marionnette de l’Union soviétique.

Ces documents, dont un film intitulé « Why the Kremlin Hates Bananas », ont circulé grâce à des médias complaisants et à des membres du Congrès complices.

La volonté de la United Fruit de renverser le gouvernement démocratiquement élu du Guatemala a été renforcée par ce film de propagande anticommuniste.

Détruire la révolution

En définitive – et les archives le démontrent –, l’action de la CIA a conduit des officiers de l’armée à renverser les dirigeants élus et à installer un régime plus favorable aux États-Unis, dirigé par Carlos Castillo Armas. Des Guatémaltèques opposés aux réformes ont massacré des responsables syndicaux, des responsables politiques et d’autres soutiens d’Árbenz et Arévalo. Selon des rapports officiels, au moins quarante-huit personnes sont mortes dans l’immédiat après-coup, tandis que des récits locaux font état de centaines de morts supplémentaires.

Pendant des décennies, le Guatemala s’est retrouvé aux mains de régimes militaires. De dictateur en dictateur, le pouvoir a réprimé brutalement toute opposition et instauré un climat de peur. Ces conditions ont contribué à des vagues d’émigration, comprenant d’innombrables réfugiés, mais aussi certains membres de gangs transnationaux.

Le retour de bâton

Afin d’étayer l’idée selon laquelle ce qui s’était produit au Guatemala n’avait rien à voir avec les bananes — conformément au discours de propagande de l’entreprise — l’administration Eisenhower a autorisé une procédure antitrust contre United Fruit, procédure qui avait été temporairement suspendue pendant l’opération afin de ne pas attirer davantage l’attention sur la société.

Ce fut le premier revers d’une longue série qui allait conduire au démantèlement de la United Fruit Company au milieu des années 1980. Après une succession de fusions, d’acquisitions et de scissions, ne demeure finalement que l’omniprésent logo de Miss Chiquita, apposé sur les bananes vendues par l’entreprise.

Et, selon de nombreux spécialistes des relations internationales, le Guatemala ne s’est jamais remis de la destruction de son expérience démocratique, brisée sous la pression des intérêts privés.

The Conversation

Les recherches d’Aaron Coy Moulton ont bénéficié de financements du Truman Library Institute, de Phi Alpha Theta, de la Society for Historians of American Foreign Relations, du Roosevelt Institute, de l’Eisenhower Foundation, de la Massachusetts Historical Society, de la Bentley Historical Library, de l’American Philosophical Society, du Dirksen Congressional Center, de la Hoover Presidential Foundation et du Frances S. Summersell Center for the Study of the South.

ref. Avant le pétrole vénézuelien, il y a eu les bananes du Guatemala… – https://theconversation.com/avant-le-petrole-venezuelien-il-y-a-eu-les-bananes-du-guatemala-273713

Rapatriement ou restitution des biens culturels africains ? Les mots que nous utilisons ont leur importance

Source: The Conversation – in French – By Victoria Gibbon, Professor in Biological Anthropology, Division of Clinical Anatomy and Biological Anthropology, University of Cape Town

Les musées et les universités du monde entier possèdent d’immenses collections d’objets culturels, d’œuvres d’art, de biens matériels et même de restes ancestraux. Beaucoup d’entre eux n’ont pas été offerts librement, mais ont été arrachés pendant la période coloniale, par la force, la manipulation, le vol ou la violence. Pendant des décennies, ils ont été entreposés et exposés dans des vitrines. Ils ont été classés dans des catégories telles que l’anthropologie, l’histoire naturelle ou l’ethnologie, séparés des personnes et des communautés auxquelles ils appartenaient autrefois.

Ces dernières années, on reconnaît de plus en plus que ces collections sont porteuses d’un héritage douloureux.

Les appels à leur restitution font désormais partie d’un débat mondial sur la décolonisation, la justice et la guérison. En 2018, le président français Emmanuel Macron a publié un rapport appelant à une nouvelle éthique de l’humanité, suscitant une nouvelle volonté de restituer les œuvres d’art et la culture matérielle africaines. Mais les appels africains à la restitution ont été lancés au moins cinq décennies plus tôt à la suite du discours de l’ancien président de la République démocratique du Congo, Mobutu Sese Seko, devant l’ONU.

Dans tous ces débats, deux mots sont souvent utilisés : rapatriement et restitution.

À première vue, ils semblent avoir la même signification et impliquent tous deux la restitution de quelque chose. Mais en tant que chercheurs sud-africains travaillant dans les domaines de l’histoire, des études muséales et de la biologie humaine, nous affirmons que la différence entre ces termes n’est pas seulement sémantique. Le choix des mots reflète des enjeux politiques plus profonds liés à la justice, à la reconnaissance et à la réparation.

Dans notre récent article, nous avons expliqué comment nous percevons cette différence et pourquoi le travail de restitution redonne aux personnes le pouvoir sur leur avenir et leur donne un sentiment d’autonomie. Nous soutenons que, pour sa part, le rapatriement est devenu une notion moins centrée sur reconstruction des communautés. Il renvoie davantage à un exercice administratif et logistique. A l’inverse, la restitution renvoie directement à la justice.

Rapatriement : le langage du retour

Le mot « rapatriement » vient du latin patria, qui signifie « patrie ». Traditionnellement, il désigne le retour d’une personne ou de ses restes mortels dans son pays d’origine. Les gouvernements utilisent souvent ce terme pour désigner le transfert logistique et juridique de personnes, d’œuvres d’art ou de restes ancestraux à travers les frontières nationales.

Dans les pays qui ont été colonisés, comme les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le terme « rapatriement » est devenu le terme dominant. Cela s’explique en partie par des lois et des cadres spécifiques. Aux États-Unis, par exemple, la loi sur la protection et le rapatriement des sépultures amérindiennes (Native American Graves Protection and Repatriation Act) oblige les musées à restituer de manière proactive les restes humains et les objets culturels aux communautés autochtones.

En Nouvelle-Zélande, le musée national Te Papa joue un rôle central dans le rapatriement des restes ancestraux maoris et morioris provenant d’institutions étrangères avant de les restituer aux communautés locales. En Australie, le choix du rapatriement par les militants, les communautés et les universitaires visait également à établir un lien stratégique avec le retour des restes des soldats tombés au combat.

Dans ces contextes, le rapatriement est souvent présenté comme un processus de restitution. Les États ou les musées prennent l’initiative, et les communautés reçoivent.

Certains universitaires et militants autochtones ont contesté cette formulation, soulignant ses connotations patriarcales et étatistes.

Ils ont introduit le concept de « rematriation », qui désigne un retour à la « Terre Mère » ancré dans les perspectives féministes autochtones, la spiritualité et l’équilibre communautaire.

En Afrique du Sud également, le terme « rapatriement » a été utilisé, en particulier lorsque l’État a organisé le retour de restes humains depuis l’étranger, comme dans le cas du retour de Sarah Baartman depuis la France.

Baartman était une femme khoï (autochtone sud-africaine) du XIXe siècle exposée dans des spectacles de monstres en Europe. Son corps a ensuite été disséqué par des scientifiques dans le cadre de la science raciale et intégré aux systèmes de collecte et d’exposition du Musée de l’Homme à Paris. Après être devenue un symbole international de l’oppression des femmes noires, Baartman a également été au centre des revendications de restitution formulées par les Khoï et d’autres militants et mouvements sociaux en Afrique du Sud.

Le rapatriement a également été utilisé pour la restitution des dépouilles d’anciens combattants et d’autres patriotes.

Mais un malaise a commencé à se faire sentir. Ce langage était-il adapté au travail profond de justice et de guérison que les communautés réclamaient ? Ou était-il davantage axé sur le prestige national que sur la restauration de la communauté ?

Restitution : la politique de la justice au-delà de la transaction

La restitution consiste à rendre quelque chose à son propriétaire légitime, et non pas simplement à transférer un bien, mais comme un acte de reconnaissance, de réparation et de guérison.

La restitution n’est pas seulement un événement, comme la remise d’un objet d’art lors d’une cérémonie. C’est un processus qui prend du temps, qui est émotionnel et souvent douloureux. Elle implique des recherches sur la manière dont les objets ont été acquis, des conversations avec les communautés descendantes et des décisions sur la manière de prendre soin ou d’honorer ce qui a été restitué. Elle reconnaît que les biens pris n’étaient pas seulement des curiosités ou des objets, mais qu’ils étaient liés à la communauté, à la langue, aux cérémonies et à l’identité.




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Dans de nombreux cas, les restes ancestraux ont été classés et objectivés comme restes humains et spécimens, dépouillés de leur humanité. La restitution, en revanche, leur rend leur dignité et leur autonomie en tant qu’ancêtres.

Le travail de restitution : guérison et reconnexion

Notre recherche utilise l’expression « travail de restitution » pour décrire l’ensemble des efforts nécessaires. Ce travail va bien au-delà de la diplomatie, de la logistique et du transport. Il comprend :

  • La reconnaissance de l’injustice : il s’agit d’admettre que les objets ont été pris à tort, que ce soit par la violence, la coercition ou le vol.

  • La désobjectivation : traiter les restes ancestraux et les biens culturels non pas comme des restes humains et des objets de musée, mais comme des ancêtres ou des trésors culturels.

  • L’implication de la communauté : veiller à ce que les groupes de descendants et les communautés locales décident de ce qui se passera après le retour, en concertation avec les musées et les gouvernements nationaux.

  • Processus de guérison : créer des espaces pour le deuil, les cérémonies et le rituel de passage.

  • Nouvelles perspectives : considérer la restitution non seulement comme une réconciliation avec le passé, mais aussi comme une ouverture vers le renouveau culturel et la justice sociale.




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Par exemple, le programme de restitution des terres en Afrique du Sud a montré que la restitution ne consiste pas simplement à rétablir ce qui existait autrefois. Il s’agit de créer les conditions nécessaires à la justice aujourd’hui et de possibilités pour demain.

De même, la restitution culturelle ne consiste pas tant à « remettre les choses à leur place d’origine » qu’à donner aux communautés les moyens de renouer avec leur patrimoine d’une manière pertinente et vivante aujourd’hui.

Pourquoi le choix des mots est-il important ?

La distinction entre rapatriement et restitution n’est pas un débat académique abstrait. Les mots influent sur les rapports de pouvoir. Si le retour est présenté comme un rapatriement, l’accent est souvent mis sur celui qui donne, celui qui rend, l’État ou le musée, qui accorde quelque chose en retour. S’il est présenté comme une restitution, l’accent est mis sur le demandeur, sur la communauté qui fait valoir ses droits et exige justice.

La restitution ne consiste pas à retrouver un passé perdu. Ce passé ne peut être restauré tel qu’il était. Il s’agit plutôt de créer un nouvel avenir fondé sur la justice, la dignité et le respect. Pour les communautés du monde entier qui vivent encore avec l’héritage de la spoliation coloniale, cette distinction est très importante.

The Conversation

Victoria Gibbon bénéficie d’un financement de la Fondation nationale sud-africaine pour la recherche (NRF). Les opinions exprimées et les conclusions formulées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la NRF.

Ciraj Rassool bénéficie d’un financement de la Fondation Volkswagen et a précédemment reçu des fonds de la Fondation Andrew W. Mellon et des Fondations Open Society. Les opinions exprimées et les conclusions formulées sont celles des auteurs.

ref. Rapatriement ou restitution des biens culturels africains ? Les mots que nous utilisons ont leur importance – https://theconversation.com/rapatriement-ou-restitution-des-biens-culturels-africains-les-mots-que-nous-utilisons-ont-leur-importance-273302

Comme au mondial junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH

Source: The Conversation – in French – By Jean-Hugues Roy, Professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Ils fondent comme glace au soleil. Aux Jeux olympiques de Milan-Cortina, en février, aucun joueur québécois ne portera l’uniforme de l’équipe nationale canadienne. Un fait inédit, qui s’inscrit dans un déclin beaucoup plus large : jamais, en plus de cent ans d’histoire, les joueurs du Québec n’ont été aussi peu nombreux, et aussi peu dominants, dans la Ligue nationale de hockey (LNH) que ces dernières années.

C’est ce qui ressort d’une analyse de la totalité de la base de données de la LNH qui couvre ses 108 années d’histoire. Cette analyse fait écho aux inquiétudes, relayées récemment dans plusieurs médias, sur la raréfaction des joueurs québécois dans le hockey masculin. Le déclin est multi-factoriel : popularité d’autres sports chez les jeunes et coût de plus en plus important pour progresser font partie des causes probables rapportées.

Quatre « équipes »

Pour mesurer l’évolution de la place des joueurs québécois, je les ai regroupés selon leur lieu de naissance en quatre ensembles : Québec, reste du Canada, États-Unis et reste du monde.

Sur les 7826 patineurs ayant disputé au moins un match dans l’histoire de la LNH, moins d’un sur dix est né au Québec. Un simple décompte sous-estime toutefois leur contribution réelle : des légendes comme Ray Bourque, qui a joué 1612 matches en saison régulière pendant 23 saisons, ou Luc Robitaille, qui a participé à 1431 parties en 19 saisons, valent autant que George McNaughton, Stéphane Brochu ou les 26 autres n’ayant joué qu’une seule partie en carrière. Ce n’est pas juste.

C’est pour cela que j’ai compté le nombre de fois que chaque joueur apparaît dans l’alignement de chacune des parties de l’histoire de la ligue. Cela permet de pondérer les données en calculant presque le temps de glace de tout le monde.

Les Québécois jouent plus et « scorent » plus

En faisant ce calcul, on obtient un total de 2,2 millions de « présences par parties ». Plus de 223 000 l’ont été par des joueurs québécois, une proportion de 10 %. Cela signifie que les attaquants et défenseurs du Québec ont été mis sur la glace relativement souvent par rapport aux autres.

Autrement dit, chaque Québécois a joué plus souvent que la moyenne : près de 299 matches en carrière. Le joueur moyen de la LNH en a joué 15 de moins, comme le montre le tableau ci-dessous.

Non seulement les joueurs du Québec ont-ils davantage joué, mais ils ont aussi marqué un plus grand nombre de points chacun. Un peu plus d’un million de points ont été enregistrés dans l’histoire de la LNH (buts et assistances). Plus de 115 000 l’ont été par des attaquants ou des défenseurs du Québec. C’est 11,1 % de l’ensemble, ce qui signifie que les Québécois ont été les hockeyeurs les plus productifs de l’histoire de la ligue avec 154 points en carrière chacun, en moyenne, contre 132 pour le joueur lambda.

Un lent déclin

Mais ce portrait flatteur appartient de plus en plus au passé. Saison après saison, la proportion de joueurs québécois, leur temps de jeu et leur contribution offensive déclinent.

En un coup d’œil, que la nostalgie peut rendre humide, on voit que les saisons 1955-56 à 1975-76 ont été l’âge d’or du hockey québécois. Grâce aux Maurice Richard, Guy Lafleur et autres compatriotes, la Sainte-Flanelle a gagné 12 des 20 coupes Stanley en jeu dans cette période.

En 1957-58, des joueurs du Québec ont marqué près de 29 % de tous les points dans la Ligue nationale, alors qu’ils ne représentaient que 18 % des troupes.

Depuis cette glorieuse époque, cependant, la proportion québécoise pour le nombre de joueurs, de parties auxquelles ils participent, de points qu’ils marquent ou de temps qu’ils passent sur la glace diminue inexorablement.

La débandade depuis la pandémie

Examinons de plus près les 20 dernières années, après le lockout de 2004-05.

Si on se concentre sur la ligne rouge (nombre de points), on s’aperçoit que jusqu’en 2012, les hockeyeurs d’ici ont tout de même continué de s’inscrire souvent au pointage par rapport à leur nombre sur la patinoire. La proportion de points marqués par des Québécois (entre 7 % et 9 % de tous les points marqués dans la LNH) est supérieure à la proportion de joueurs québécois dans les alignements et sur la glace (autour de 6 %).

En d’autres mots, ils étaient peut-être peu présents, mais ils étaient bons !

À partir de la pandémie, par contre, c’est la débandade. Les joueurs du Québec ne marquent plus que 4 % à 5 % des points dans la ligue, un pourcentage inférieur à leur place dans les alignements et sur la glace.

Dans la première moitié de la saison actuelle, seulement 3,8 % des points marqués dans le circuit Bettman l’ont été par des hockeyeurs québécois. Jamais leur productivité n’a été aussi faible de toute l’histoire de la LNH.

Productivité anémique

À partir de la décennie 1980, la LNH a accueilli de plus en plus de joueurs européens. Il est donc normal que la place des joueurs du Québec ait diminué à partir de cette époque. Mais la productivité des hockeyeurs québécois a-t-elle baissé pour autant ?

Pour le mesurer, j’ai utilisé le nombre de points comptés par partie. L’ensemble des joueurs depuis 1917 a compté en moyenne 0,46 point à chaque partie. On trouve 75 joueurs qui ont même enregistré plus d’un point dans chacune des parties auxquelles ils ont participé. Wayne Gretzy est le champion, à ce chapitre, avec 2857 points en 1487 matches, ou 1,92 point par match en moyenne !

Le Québec (ligne en bleu) est souvent le groupe le plus productif. C’est le cas, et de loin, au cours des années 1950. Ce l’est également à quelques reprises dans les années 1970 et 1980.

Mais le graphique ci-dessous, qui se concentre sur les 20 dernières années, montre que les joueurs québécois dans la LNH ont été les plus productifs entre 2010-11 et 2012-13, ainsi qu’au cours des saisons 2015-16 et 2018-19.

Il montre aussi que la dernière saison et l’actuelle sont les moins productives de l’histoire de la LNH pour les hockeyeurs du Québec.

Et les gardiens ?

Le constat est similaire chez les gardiens. Bien que le Québec ait fourni une proportion élevée de gardiens à la LNH, leur efficacité moyenne est désormais inférieure à celle de leurs homologues américains et européens. Et ils sont passablement utilisés. Dans près d’une partie sur cinq, de toute l’histoire de la Ligue nationale de hockey, il y avait un Québécois dans les buts.

Chez un gardien, une mesure de l’efficacité est la proportion de tirs au buts qu’il parvient à arrêter. Feu Ken Dryden, n’a accordé que 1230 buts, ce qui signifie qu’il a arrêté plus de 92,2 % des lancers dirigés contre lui, un des meilleurs taux de l’histoire. La moyenne de tous les gardiens ayant joué dans la LNH est de 89,1 %.

Les gardiens québécois ont une efficacité à peine supérieure. Qui plus est, ils se font dépasser par les gardiens américains et par les gardiens du reste du monde.

Le pays qui a fourni les meilleurs gardiens ? Le Kazakhstan ! Ses cinq cerbères ont eu un taux d’efficacité de 91,2 % dans les 972 parties au cours lesquelles ils ont été placés devant les filets.

Conclusion : les joueurs québécois qui évoluent dans la LNH, qu’ils soient attaquants, défenseurs ou gardiens de but, n’ont jamais été aussi mauvais qu’en cette première moitié de la saison 2025-2026.

La Conversation Canada

Jean-Hugues Roy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comme au mondial junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH – https://theconversation.com/comme-au-mondial-junior-ou-aux-jo-de-milan-cortina-les-hockeyeurs-quebecois-sont-plus-absents-que-jamais-dans-la-lnh-273063

‘Heated Rivalry’ : quand la joie queer perturbe la culture masculine du hockey

Source: The Conversation – in French – By JJ Wright, Assistant Professor, Sociology and Gender Studies, MacEwan University

La fascination pour Heated Rivalry, la nouvelle romance de Crave adaptée du roman populaire de Rachel Reid, ne tient pas seulement à l’originalité de l’intrigue, mais aussi au fait que les deux personnages principaux s’épanouissent dans « une joie queer » malgré des circonstances difficiles.

Ainsi, la série ouvre de nouvelles perspectives sur les relations, la masculinité et la société.

La série est centrée sur une romance entre deux joueurs de hockey professionnels, Ilya Rozanov (Connor Storrie) et Shane Hollander (Hudson Williams), qui sont rivaux dans une ligue de hockey fictive.

La joie queer dans Heated Rivalry bouscule l’ordre de la masculinité traditionnelle dans le hockey et rend possibles de nouvelles façons de se connecter aux autres. Comme l’explique ma recherche sur la joie queer, cette forme de joie possède un pouvoir transformateur et collectif, capable de réinventer le monde au-delà des normes oppressives.

Il n’est donc pas surprenant que, loin de se limiter à sa large base de fans queer, les femmes hétérosexuelles soient également accros. Les hommes attentifs à leurs émotions et capables de montrer leur vulnérabilité restent rares dans un monde dominé par la manosphère et sa misogynie violente.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.


Culture du hockey et masculinité

Dans l’univers de Heated Rivalry, Ilya et Shane sont constamment confrontés à la dure réalité de la culture du hockey et à ses attentes envers les hommes. Ces attentes reflètent fidèlement la réalité du hockey professionnel.

Comme le dit le joueur vétéran Scott Hunter (joué par François Arnaud) aux médias après avoir révélé publiquement son homosexualité : « Je ne voulais pas être cette chose que les joueurs de hockey utilisent comme une insulte. » Sa déclaration montre clairement que la masculinité dans le hockey repose sur la nécessité de prouver que l’on n’est ni faible, ni efféminé, ni homosexuel.

Scott et Kip s’embrassent dans « Heated Rivalry ». (Crave).

Dans cette culture, le stoïcisme émotionnel, la domination physique et l’objectivation systématique des femmes sont utilisés pour affirmer son pouvoir sur les autres.

Ce contexte explique l’absence actuelle de joueurs ouvertement gais dans la Ligue nationale de hockey (LNH).

Répression émotionnelle

La colère est la seule émotion que les hommes sont autorisés à exprimer dans le hockey. Les bagarres alimentées par la rage et le jeu physique punitif sont récompensées par des acclamations et des gestes érigés en spectacle. Cette restriction émotionnelle a des conséquences au-delà de la patinoire.

Elle contribue à normaliser une culture où la misogynie, le racisme, l’homophobie, la transphobie et le capacitisme sont souvent rejetés comme des « propos de vestiaire ».

Un rapport publié en 2022 par Hockey Canada a révélé que sur les 512 pénalités infligées pour harcèlement sur la glace, 61 % visaient l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, devant celles liées à la race (18 %) et au handicap (11 %).

Ce n’est pas un environnement où les joueurs homosexuels, en particulier ceux qui sont racisés ou handicapés, peuvent se sentir en sécurité, et encore moins s’épanouir dans leur homosexualité.

Pourtant, Heated Rivalry met l’accent sur la joie, ce qui rend la série particulièrement captivante. Voir Ilya et Shane tisser une connexion profonde et passionnée dans un sport conçu pour maintenir les hommes émotionnellement fermés est particulièrement marquant. La joie queer émerge malgré la dureté de la culture du hockey et se forge dans un milieu hostile.

Visibilité et résistance

Heated Rivalry a suscité un véritable engouement sur Internet qui a donné lieu à des soirées de visionnage publiques, des discussions de groupe et des conversations en ligne sur les types d’hommes — et de relations sexuelles — que nous pouvons imaginer. Cette excitation partagée reflète le plaisir de voir quelque chose qui était longtemps tabou devenir visible et célébré.

La représentation queer reste largement axée sur la douleur et la souffrance, mais Heated Rivalry ne se limite pas à un scénario queer tragique et insiste sur la joie, bouleversant l’ordre social qui cherchait historiquement à priver les personnes queers de plaisir et d’épanouissement.

Cette perturbation est particulièrement puissante lorsqu’elle est mise en parallèle avec les réalités du hockey contemporain. En 2024, la LNH a brièvement interdit le ruban arc-en-ciel, confirmant ainsi que le hockey n’est pas accessible à tous.

À peu près à la même époque, certains joueurs ont refusé de porter les maillots Pride lors de matchs spéciaux, invoquant principalement leurs convictions religieuses ou les lois anti-LGBT du Kremlin. La LNH a réagi en interdisant complètement ces maillots.

L’interdiction du ruban Pride a été levée après un tollé général, mais celle des maillots spéciaux reste en vigueur. Ces réalités expliquent pourquoi les joueurs homosexuels continuent de se cacher et pourquoi l’histoire d’un joueur russe contraint au secret résonne autant.

Il en va de même pour le choix de Hudson Williams, qui est à moitié coréen, pour incarner Shane Hollander dans un sport encore largement dominé par les Blancs.


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Consentement et intimité

L’hypermasculinité du hockey a des conséquences réelles. En 2022, il a été révélé que Hockey Canada avait versé 8,9 millions de dollars depuis 1989 dans le cadre d’accords à l’amiable pour des affaires d’abus sexuels, mettant au jour une culture du droit acquis, du silence et de l’impunité.




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Acquittement des hockeyeurs : le système judiciaire est inhospitalier aux victimes d’agression sexuelle. Il faut trouver d’autres façons de les soutenir


La joie queer dans Heated Rivalry se révèle transformatrice grâce à son érotisme éthique. Dans mes recherches, j’ai montré que la joie sexuelle queer peut détourner les cultures sexuelles de celle du viol, favorisant la réciprocité, l’authenticité et un plaisir pleinement vécu.

C’est pourquoi les moments où Ilya demande le consentement à Shane avant l’acte sexuel sont si importants : ils démantèlent l’idée selon laquelle les hommes ont droit au corps des autres et que les processus de consentement gâchent le moment.

Ce qui rend les scènes de sexe de Heated Rivalry différentes, c’est qu’elles ne reposent pas sur le cliché familier des hommes gais qui se battent pendant les rapports sexuels alors qu’ils luttent contre leur homophobie intériorisée. Au contraire, elles montrent de la tendresse, de la curiosité érotique et un engagement affectif.

Même les podcasts populaires de type « hockey bros » Empty Netters et What Chaos ont abordé la série avec sérieux, commentant ouvertement son impact émotionnel et son érotisme.

De telles conversations commencent à assouplir les normes rigides autour de la masculinité, du désir et du plaisir accepté. Une fois la joie queer rendue visible, il devient plus difficile d’accepter une culture sportive — et une société — qui insiste pour la rendre impossible.

La Conversation Canada

JJ Wright reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de Sécurité publique Canada. 

ref. ‘Heated Rivalry’ : quand la joie queer perturbe la culture masculine du hockey – https://theconversation.com/heated-rivalry-quand-la-joie-queer-perturbe-la-culture-masculine-du-hockey-273300

Comme aux mondiaux junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH

Source: The Conversation – in French – By Jean-Hugues Roy, Professeur, École des médias, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Ils fondent comme glace au soleil. Aux Jeux olympiques de Milan-Cortina, en février, aucun joueur québécois ne portera l’uniforme de l’équipe nationale canadienne. Un fait inédit, qui s’inscrit dans un déclin beaucoup plus large : jamais, en plus de cent ans d’histoire, les joueurs du Québec n’ont été aussi peu nombreux, et aussi peu dominants, dans la Ligue nationale de hockey (LNH) que ces dernières années.

C’est ce qui ressort d’une analyse de la totalité de la base de données de la LNH qui couvre ses 108 années d’histoire. Cette analyse fait écho aux inquiétudes, relayées récemment dans plusieurs médias, sur la raréfaction des joueurs québécois dans le hockey masculin. Le déclin est multi-factoriel : popularité d’autres sports chez les jeunes et coût de plus en plus important pour progresser font partie des causes probables rapportées.

Quatre « équipes »

Pour mesurer l’évolution de la place des joueurs québécois, je les ai regroupés selon leur lieu de naissance en quatre ensembles : Québec, reste du Canada, États-Unis et reste du monde.

Sur les 7826 patineurs ayant disputé au moins un match dans l’histoire de la LNH, moins d’un sur dix est né au Québec. Un simple décompte sous-estime toutefois leur contribution réelle : des légendes comme Ray Bourque, qui a joué 1612 matches en saison régulière pendant 23 saisons, ou Luc Robitaille, qui a participé à 1431 parties en 19 saisons, valent autant que George McNaughton, Stéphane Brochu ou les 26 autres n’ayant joué qu’une seule partie en carrière. Ce n’est pas juste.

C’est pour cela que j’ai compté le nombre de fois que chaque joueur apparaît dans l’alignement de chacune des parties de l’histoire de la ligue. Cela permet de pondérer les données en calculant presque le temps de glace de tout le monde.

Les Québécois jouent plus et « scorent » plus

En faisant ce calcul, on obtient un total de 2,2 millions de « présences par parties ». Plus de 223 000 l’ont été par des joueurs québécois, une proportion de 10 %. Cela signifie que les attaquants et défenseurs du Québec ont été mis sur la glace relativement souvent par rapport aux autres.

Autrement dit, chaque Québécois a joué plus souvent que la moyenne : près de 299 matches en carrière. Le joueur moyen de la LNH en a joué 15 de moins, comme le montre le tableau ci-dessous.

Non seulement les joueurs du Québec ont-ils davantage joué, mais ils ont aussi marqué un plus grand nombre de points chacun. Un peu plus d’un million de points ont été enregistrés dans l’histoire de la LNH (buts et assistances). Plus de 115 000 l’ont été par des attaquants ou des défenseurs du Québec. C’est 11,1 % de l’ensemble, ce qui signifie que les Québécois ont été les hockeyeurs les plus productifs de l’histoire de la ligue avec 154 points en carrière chacun, en moyenne, contre 132 pour le joueur lambda.

Un lent déclin

Mais ce portrait flatteur appartient de plus en plus au passé. Saison après saison, la proportion de joueurs québécois, leur temps de jeu et leur contribution offensive déclinent.

En un coup d’œil, que la nostalgie peut rendre humide, on voit que les saisons 1955-56 à 1975-76 ont été l’âge d’or du hockey québécois. Grâce aux Maurice Richard, Guy Lafleur et autres compatriotes, la Sainte-Flanelle a gagné 12 des 20 coupes Stanley en jeu dans cette période.

En 1957-58, des joueurs du Québec ont marqué près de 29 % de tous les points dans la Ligue nationale, alors qu’ils ne représentaient que 18 % des troupes.

Depuis cette glorieuse époque, cependant, la proportion québécoise pour le nombre de joueurs, de parties auxquelles ils participent, de points qu’ils marquent ou de temps qu’ils passent sur la glace diminue inexorablement.

La débandade depuis la pandémie

Examinons de plus près les 20 dernières années, après le lockout de 2004-05.

Si on se concentre sur la ligne rouge (nombre de points), on s’aperçoit que jusqu’en 2012, les hockeyeurs d’ici ont tout de même continué de s’inscrire souvent au pointage par rapport à leur nombre sur la patinoire. La proportion de points marqués par des Québécois (entre 7 % et 9 % de tous les points marqués dans la LNH) est supérieure à la proportion de joueurs québécois dans les alignements et sur la glace (autour de 6 %).

En d’autres mots, ils étaient peut-être peu présents, mais ils étaient bons !

À partir de la pandémie, par contre, c’est la débandade. Les joueurs du Québec ne marquent plus que 4 % à 5 % des points dans la ligue, un pourcentage inférieur à leur place dans les alignements et sur la glace.

Dans la première moitié de la saison actuelle, seulement 3,8 % des points marqués dans le circuit Bettman l’ont été par des hockeyeurs québécois. Jamais leur productivité n’a été aussi faible de toute l’histoire de la LNH.

Productivité anémique

À partir de la décennie 1980, la LNH a accueilli de plus en plus de joueurs européens. Il est donc normal que la place des joueurs du Québec ait diminué à partir de cette époque. Mais la productivité des hockeyeurs québécois a-t-elle baissé pour autant ?

Pour le mesurer, j’ai utilisé le nombre de points comptés par partie. L’ensemble des joueurs depuis 1917 a compté en moyenne 0,46 point à chaque partie. On trouve 75 joueurs qui ont même enregistré plus d’un point dans chacune des parties auxquelles ils ont participé. Wayne Gretzy est le champion, à ce chapitre, avec 2857 points en 1487 matches, ou 1,92 point par match en moyenne !

Le Québec (ligne en bleu) est souvent le groupe le plus productif. C’est le cas, et de loin, au cours des années 1950. Ce l’est également à quelques reprises dans les années 1970 et 1980.

Mais le graphique ci-dessous, qui se concentre sur les 20 dernières années, montre que les joueurs québécois dans la LNH ont été les plus productifs entre 2010-11 et 2012-13, ainsi qu’au cours des saisons 2015-16 et 2018-19.

Il montre aussi que la dernière saison et l’actuelle sont les moins productives de l’histoire de la LNH pour les hockeyeurs du Québec.

Et les gardiens ?

Le constat est similaire chez les gardiens. Bien que le Québec ait fourni une proportion élevée de gardiens à la LNH, leur efficacité moyenne est désormais inférieure à celle de leurs homologues américains et européens. Et ils sont passablement utilisés. Dans près d’une partie sur cinq, de toute l’histoire de la Ligue nationale de hockey, il y avait un Québécois dans les buts.

Chez un gardien, une mesure de l’efficacité est la proportion de tirs au buts qu’il parvient à arrêter. Feu Ken Dryden, n’a accordé que 1230 buts, ce qui signifie qu’il a arrêté plus de 92,2 % des lancers dirigés contre lui, un des meilleurs taux de l’histoire. La moyenne de tous les gardiens ayant joué dans la LNH est de 89,1 %.

Les gardiens québécois ont une efficacité à peine supérieure. Qui plus est, ils se font dépasser par les gardiens américains et par les gardiens du reste du monde.

Le pays qui a fourni les meilleurs gardiens ? Le Kazakhstan ! Ses cinq cerbères ont eu un taux d’efficacité de 91,2 % dans les 972 parties au cours lesquelles ils ont été placés devant les filets.

Conclusion : les joueurs québécois qui évoluent dans la LNH, qu’ils soient attaquants, défenseurs ou gardiens de but, n’ont jamais été aussi mauvais qu’en cette première moitié de la saison 2025-2026.

La Conversation Canada

Jean-Hugues Roy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comme aux mondiaux junior ou aux JO de Milan-Cortina, les hockeyeurs québécois sont plus absents que jamais dans la LNH – https://theconversation.com/comme-aux-mondiaux-junior-ou-aux-jo-de-milan-cortina-les-hockeyeurs-quebecois-sont-plus-absents-que-jamais-dans-la-lnh-273063

En 2026, à quoi vont ressembler les nouveaux deepfakes qui vont déferler sur nos écrans

Source: The Conversation – France in French (2) – By Siwei Lyu, Professor of Computer Science and Engineering; Director, UB Media Forensic Lab, University at Buffalo

La barrière technologique à l’entrée a sauté : générer des deepfakes est désormais plus accessible _via_ les outils IA grand public. Image générée par Siwei Lyu/IA Google Gemini 3

En 2025, la génération de deepfakes a explosé : visages, voix et mouvements du corps créés par des systèmes d’intelligence artificielle deviennent presque indiscernables des humains, bouleversant la perception et la sécurité des contenus en ligne.


Au cours de l’année 2025, les techniques de génération de deepfakes ont connu une évolution spectaculaire. Les visuels de visages, de voix et de corps entiers générés des systèmes d’IA ont gagné en qualité – bien au-delà de ce que beaucoup d’experts imaginaient encore il y a quelques années. Ces vidéos sont aussi davantage utilisées pour tromper ceux qui les regardent.

Dans de nombreuses situations du quotidien – en particulier les appels vidéo de faible résolution et les contenus diffusés sur les réseaux sociaux –, leur réalisme est désormais suffisant pour berner à coup sûr des publics non spécialistes. Concrètement, les médias synthétiques sont devenus indiscernables d’enregistrements authentiques pour le grand public et, dans certains cas, même pour des institutions.

Et cette flambée ne se limite pas à la qualité. Le volume de deepfakes générés a lui aussi explosé : l’entreprise de cybersécurité DeepStrike estime qu’on est passé d’environ 500 000 vidéos de ce type présentes en ligne en 2023 à près de 8 millions en 2025, avec une croissance annuelle proche de 900 %.

Je suis informaticien et je mène des recherches sur les deepfakes et d’autres médias synthétiques. De mon point de vue, la situation risque encore de s’aggraver en 2026, à mesure que les deepfakes évolueront vers des entités synthétiques capables d’interagir en temps réel avec des humains.

Des améliorations spectaculaires

Plusieurs évolutions techniques expliquent cette escalade. Tout d’abord, le réalisme a franchi un cap grâce à des modèles de génération de vidéos conçus spécifiquement pour maintenir la cohérence temporelle. Ces modèles produisent des vidéos aux mouvements cohérents, avec des identités stables pour les personnes représentées et un contenu logique d’une image à l’autre. Ils dissocient les informations liées à la représentation de l’identité d’une personne de celles relatives au mouvement, ce qui permet d’appliquer un même mouvement à différentes identités ou, inversement, d’associer une même identité à plusieurs types de mouvements.

Ces modèles génèrent des visages stables et cohérents, sans les scintillements, déformations ou anomalies structurelles autour des yeux et de la mâchoire qui constituaient des signes techniques fiables de deepfakes auparavant.

Deuxièmement, le clonage vocal a franchi ce que j’appellerais le « seuil d’indiscernabilité ». Quelques secondes d’audio suffisent désormais pour générer un clone convaincant – avec une intonation, un rythme, des accents, des émotions, des pauses et même des bruits de respiration naturels. Cette capacité alimente déjà des fraudes à grande échelle. De grands distributeurs indiquent recevoir plus de 1 000 appels frauduleux générés par l’IA chaque jour. Les indices perceptifs qui permettaient autrefois d’identifier des voix synthétiques ont en grande partie disparu.

Troisièmement, les outils grand public ont fait chuter la barrière technique à un niveau proche de zéro. Les évolutions d’OpenAI avec Sora 2, de Google avec Veo 3 et l’émergence d’une vague de start-up font qu’il suffit aujourd’hui de décrire une idée et de laisser un grand modèle de langage comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google rédiger un script, pour générer en quelques minutes des contenus audiovisuels aboutis. Des agents d’IA peuvent automatiser l’ensemble du processus. La capacité à produire à grande échelle des deepfakes cohérents et construits autour d’un récit s’est ainsi largement démocratisée.

Cette combinaison d’une explosion des volumes et de figures synthétiques devenues presque indiscernables d’êtres humains réels pose de sérieux défis pour la détection des deepfakes, en particulier dans un environnement médiatique où l’attention est fragmentée et où les contenus circulent plus vite qu’ils ne peuvent être vérifiés. Des dommages bien réels ont déjà été constatés – de la désinformation au harcèlement ciblé et aux arnaques financières – facilités par des deepfakes qui se propagent avant que le public n’ait le temps de comprendre ce qui se passe.

Le temps réel, nouvelle frontière

Pour l’année à venir, la trajectoire est claire : les deepfakes se dirigent vers une synthèse en temps réel capable de produire des vidéos reproduisant fidèlement les subtilités de l’apparence humaine, ce qui facilitera le contournement des systèmes de détection. La frontière évolue du réalisme visuel statique vers la cohérence temporelle et comportementale : des modèles qui génèrent du contenu en direct ou quasi direct plutôt que des séquences préenregistrées.

La modélisation de l’identité converge vers des systèmes unifiés qui capturent non seulement l’apparence d’une personne, mais aussi sa façon de bouger et de parler selon les contextes. Le résultat dépasse le simple « cela ressemble à la personne X » pour devenir « cela se comporte comme la personne X sur la durée ». Je m’attends à ce que des participants à des appels vidéo soient synthétisés en temps réel ; à voir des acteurs de synthèse pilotés par l’IA dont le visage, la voix et les gestes s’adaptent instantanément à une consigne ; et à ce que des arnaqueurs déploient des avatars réactifs plutôt que des vidéos fixes.

À mesure que ces capacités se développent, l’écart perceptuel entre humains authentiques et synthétiques continuera de se réduire. La véritable ligne de défense ne reposera plus sur le jugement humain, mais sur des protections au niveau des infrastructures. Cela inclut des mécanismes de traçabilité sécurisée, comme la signature cryptographique des médias et l’adoption par les outils de génération IA des spécifications de la Coalition for Content Provenance and Authenticity. Cela dépendra également d’outils d’analyse multimodaux, comme le Deepfake-o-Meter que je développe avec mes équipes dans mon laboratoire.

Se contenter d’examiner les pixels attentivement ne suffira plus.

The Conversation

Siwei Lyu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En 2026, à quoi vont ressembler les nouveaux deepfakes qui vont déferler sur nos écrans – https://theconversation.com/en-2026-a-quoi-vont-ressembler-les-nouveaux-deepfakes-qui-vont-deferler-sur-nos-ecrans-273595

Streaming de jeux vidéo : femmes, LGBTQIA+ et personnes racisées face à la cyberviolence

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Jammet, Professeur associé, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

Maghla, une des streameuses les plus connues en francophonie, a dénoncé publiquement le cyberharcèlement sexiste dont elle était victime. Maghla, CC BY

La cyberviolence est omniprésente dans le domaine du streaming – en particulier de jeux vidéo – et touche particulièrement les personnes minorisées, au point d’infléchir carrières et pratiques. Quels mécanismes sont à l’œuvre ? À l’heure où la visibilité se paie cher, comment rendre ces espaces numériques plus vivables ?


Depuis le milieu des années 2010, l’intérêt porté par la recherche et par le grand public s’est progressivement déplacé des « effets des jeux vidéo violents » ou des jeux vidéo « qui rendent violents » à la place de la violence ordinaire dans les interactions entre membres d’une situation de jeu. Parmi les terrains de la cyberviolence, la diffusion en direct de sessions de jeux vidéo (streaming) est fortement concernée.

Cette violence s’observe entre les joueurs et joueuses, au cours des parties en ligne, mais également de la part du public qui peut participer activement à travers l’interface de discussion (chat). Selon une récente étude de l’ADL Center for Technology and Society, plus du trois quarts des joueurs adultes aux États-Unis ont subi une forme de cyberviolence, allant de l’insulte en ligne au harcèlement.

Le streaming prend aujourd’hui des formes variées et se déploie sur une pluralité de plateformes, dont Twitch, YouTube ou Kick. Twitch demeure la plus utilisée : en 2024, elle représentait environ 61 % du total des heures de visionnage live dans le secteur de la webdiffusion.

Dans nos travaux, nous nous intéressons aux violences que subissent les streameurs et streameuses de jeux vidéo, un phénomène encore largement sous-estimé malgré ses effets concrets sur les pratiques et la carrière des vidéastes.

Les personnes minorisées tenues à l’écart

La cyberviolence touche durement Twitch, un « environnement communicationnel » où la personne qui diffuse est placée dans une « position exposée », livrée aux regards et aux prises de parole – parfois peu amènes – d’un large public. Le streaming fonctionne comme un régime de visibilité qui valorise l’« authenticité », la « proximité », l’humour et la « spontanéité ». Il se caractérise par une forte dimension spectatorielle et spectaculaire, qui cristallise la cyberviolence.

D’une part, les comportements violents surgissent de manière cyclique dans les environnements multijoueurs et les chats : les provocations et la toxicité entre les joueurs et joueuses sont monnaie courante, la violence peut même être encouragée par les streameurs et streameuses. D’autre part, le public peut se comporter en perturbateur intentionnel et faire dérailler la performance de la webdiffusion par des propos inappropriés, voire violents, publiés dans le chat, surtout quand ces propos deviennent collectifs et prennent la forme de « raids haineux ».

Comme en témoignait, en 2023, une vidéaste de Suisse romande déplorant la banalité et la violence de ces actes de harcèlement :

« On reçoit des compliments, des propositions sexuelles, mais aussi des menaces de mort. »

Ces agressions semblent même encouragées par le modèle économique des plateformes, dans la mesure où elles suscitent des controverses qui permettent d’augmenter le nombre de vues, mais aussi d’abonnés (followers) et de dons monétaires de leur part.

Les micro-agressions s’y accumulent de telle sorte qu’elles peuvent créer un environnement hostile et excluant pour les personnes minorisées qui s’adonnent à l’activité de webdiffusion. Par « groupes minorisés », on désigne notamment les femmes, les personnes racisées ou encore les personnes LGBTQIA+, qui sont statistiquement très exposées aux attaques : 49 % des femmes, 42 % des personnes noires et 39 % des personnes LGBTQIA+ déclarent avoir été harcelées en ligne sur la base de leur identité, tandis que 82 % des victimes de violences sexistes ou sexuelles sont des femmes ou des filles.

Une brutalisation croissante

Dans le contexte de la culture vidéoludique, historiquement façonnée par la masculinité hégémonique toxique et geek, la position exposée des streameurs et streameuses est loin de garantir aux personnes minorisées la légitimité accrue qu’elle confère aux joueurs (blancs et) masculins.

Cette visibilité fonctionne de manière différenciée : si elle tend à renforcer la crédibilité des hommes, elle offre en revanche davantage de prises aux critiques et aux attaques visant celles et ceux qui n’appartiennent pas à cette catégorie, les exposant à la surveillance de leurs comportements en jeu, à la mise en cause de leur légitimité et à du cyberharcèlement, ce qui rend leur maintien dans les environnements en ligne comparable à une course d’obstacles.

Participant à part entière à la dynamique de la webdiffusion, que ce soit par le soutien ou la moquerie, mais aussi l’insulte, le public contribue à la présence systémique de comportements sexistes, racistes, et parfois à l’humiliation constante de streameurs et streameuses. Ce dernier point s’est tristement et fatalement illustré avec le décès en direct du streameur Jean Pormanove en août 2025 sur Kick, une plateforme critiquée pour la faiblesse de son système de modération. Ici, les encouragements du public ont conduit au pire, poussant les personnes humiliant Jean Pormanove à poursuivre leurs sévices des jours durant.

Les recherches les plus récentes semblent indiquer ainsi une brutalisation croissante dans les usages quotidiens du Web, caractérisée par un double processus de banalisation et de légitimation de la violence dans les espaces (publics) numériques.

Une régulation déficiente, des stratégies d’adaptation épuisantes

Les règles de modération sur les plateformes de streaming oscillent entre approches réactives punitives – fondées sur la sanction a posteriori et, dans les cas les plus extrêmes, le bannissement définitif – et approches proactives, qui visent à prévenir les comportements offensants.

Sur Twitch, la régulation consiste essentiellement à punir les fauteurs de troubles. Elle s’exerce, d’une part, de manière centralisée, via des algorithmes et des lignes de conduite générales. Ces règles peuvent mener à la suppression de contenus, une suspension temporaire ou un bannissement, mais leur application dépend largement des signalements et du travail de modérateurs et modératrices bénévoles. D’autre part, la régulation s’opère de manière décentralisée par l’entremise des streameurs et streameuses (qui disposent d’un pouvoir discrétionnaire sur leur chaîne) et de leurs équipes. Son efficacité est limitée puisqu’elle repose aussi en grande partie sur le travail gratuit des modérateurs et modératrices qui font face à des offenses massives et continues.

Dans ce contexte, les streameurs et streameuses subissant des agressions entreprennent de nombreux efforts pour se préserver en essayant de « recadrer » les membres de leur audience qui les agressent. Nous avons étudié à ce propos le cas de l’expulsion d’un spectateur sexiste par une streameuse amatrice, et celui d’un streameur à succès qui, confronté à des sous-entendus racistes et par ailleurs harcelé en dehors de la plateforme, a fini par renoncer à son activité. D’autres travaux montrent que, face à l’absence de communication et de soutien technique de Twitch, certains streameurs et streameuses s’organisent en réseau pour partager des outils et des stratégies permettant de gérer le public pendant les attaques et d’apporter un soutien émotionnel à leurs pairs.

Ces exemples témoignent d’un important travail de sensibilisation du public, souvent épuisant, entrepris par les streameurs et streameuses_minorisés pour pallier le manque de régulation offert par les plateformes qui hébergent leur activité. Ce travail, destiné à rendre moins acceptables les actes de cyberviolence, est encore insuffisamment étudié à ce jour.

Accompagner les streameurs et streameuses dans leur travail de régulation

La recherche pourrait venir prêter main-forte aux acteurs et actrices du streaming dans leur effort crucial pour favoriser une dynamique saine des interactions avec le public. Mobiliser le savoir expérientiel des joueurs et des joueuses, des modérateurs et des modératrices est essentiel pour comprendre comment les streameurs et streameuses peuvent transformer, au quotidien, un environnement parfois hostile en espace viable.

Dans cette optique, une démarche participative associant chercheurs et communautés vidéoludiques permettrait d’identifier des moyens de réparer l’offense et de formaliser des dispositifs de régulation plus inclusifs que les outils techniques existants. À l’heure où la cyberviolence pousse nombre de personnes minorisées à abandonner leur activité de streaming, il est urgent de débrutaliser les pratiques vidéoludiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Streaming de jeux vidéo : femmes, LGBTQIA+ et personnes racisées face à la cyberviolence – https://theconversation.com/streaming-de-jeux-video-femmes-lgbtqia-et-personnes-racisees-face-a-la-cyberviolence-271563