Cellules HeLa : l’odyssée de la première lignée cellulaire humaine « immortelle »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-François Bodart, Professeur des Universités, en Biologie Cellulaire et Biologie du Développement, Université de Lille

_Henrietta Lacks (HeLa): The Mother of Modern Medicine_ (détail) : portrait d’Henrietta Lacks réalisé en 2017 par l’artiste peintre Kadir Nelson. Collection of the Smithsonian National Museum of African American History and Culture and National Portrait Gallery, Gift from Kadir Nelson and the JKBN Group, LLC

Isolées voici soixante-quinze ans, les cellules HeLa sont sans doute aujourd’hui encore les cellules humaines les plus largement utilisées dans les laboratoires de recherche biomédicale. Prélevées en 1951 – sans son consentement – chez une patiente nommée Henrietta Lacks, ces cellules ont contribué à de nombreuses avancées médicales. Retour sur les raisons d’un brillant succès, non dépourvu d’une part d’ombre.


Génétique, biologie cellulaire, virologie, toxicologie, cancérologie… La liste des domaines dans lesquels les cellules HeLa ont fait avancer les connaissances est impressionnante. À ce jour, plus de 120 000 articles scientifiques font référence à des travaux menés grâce à cette lignée cellulaire.

Parmi les raisons qui expliquent ce succès de ces cellules auprès des biologistes, la principale est probablement qu’elles sont immortelles : contrairement aux autres cellules qui finissent par s’épuiser et mourir, dans des conditions appropriées, les cellules HeLa se divisent indéfiniment. Ces cellules ont été isolées – sans son consentement – à partir de la tumeur d’une patiente, Henrietta Lacks.

Quelle est la nature de ces cellules ? D’où viennent‑elles ? Et pourquoi continuent‑elles d’intéresser le domaine de la santé, plus de sept décennies après leur prélèvement ?

Des cellules obtenues hors de tout consentement

Photo d’Henrietta Lacks, vers 1945
Henrietta Lacks, vers 1945.
Oregon State University / Wikimedia Commons

L’histoire des cellules HeLa débute en 1951, lorsque Henrietta Lacks, une jeune femme afro-américaine d’origine modeste, se présente au Johns Hopkins Hospital, à Baltimore (Maryland), car elle souffre de saignements utérins en dehors de ses périodes de règles.

Le diagnostic ne tarde pas à tomber : Henrietta Lacks souffre d’un cancer agressif du col de l’utérus, qui l’emportera quelques mois plus tard, à l’âge de 31 ans.

Durant sa prise en charge, un médecin prélève, le 8 février 1951 – sans en informer sa patiente – des fragments de la tumeur, qui seront envoyés au laboratoire de culture tissulaire du service de chirurgie de l’hôpital, dirigé par le biologiste George Gey et son épouse Margaret.

Depuis de longues années, tous deux tentaient de cultiver des cellules humaines in vitro, mais ne parvenaient pas à les garder en vie au-delà de quelques divisions.

Cette fois, pourtant, les choses se passent différemment : dès leur mise en culture dans des tubes étiquetés HeLa (pour Henrietta Lacks), les cellules se multiplient sans s’arrêter, et survivent au transport, à la congélation et à la décongélation des échantillons.

C’est le début de l’odyssée des cellules HeLa : cette première lignée de cellules humaines « immortelles », distribuée largement par George Gey, envahit dans les années qui suivent les laboratoires du monde entier. Elle y sert notamment de test pour les nouvelles techniques de culture cellulaire, et devient souvent un bon indicateur de la viabilité d’une procédure : si un protocole fonctionne sur ces cellules, il est probable qu’il fonctionne dans d’autres lignées.

Au fil des décennies, ces cellules seront à l’origine de nombreux résultats de recherche. Un succès dont la famille d’Henrietta Lacks ne sera informée que tardivement, à partir de 1973. L’histoire des cellules HeLa, révélée dans les années 1990, fit l’objet d’un livre – The Immortal Life of Henrietta Lacks – par la journaliste américaine Rebecca Skloot, adapté au cinéma en 2017.

La bande-annonce du film adapté de l’ouvrage de Rebecca Skloot, The Immortal Life of Henrietta Lacks.

Bien que des travaux menés grâce aux cellules HeLa aient fait l’objet de dépôts de brevets, pendant plusieurs décennies, les descendants d’Henrietta Lacks n’ont reçu aucun dédommagement. Cependant, en 2023, une procédure a abouti à la signature d’un accord entre la famille Lacks et le groupe de biotechnologies Thermo Fischer, dont le montant n’a pas été divulgué.

Des cellules immortelles

HeLa est une lignée de cellules humaines issue d’un cancer du col de l’utérus. Ce sont des cellules épithéliales, semblables à celles qui tapissent normalement la surface des organes ou des muqueuses, à la manière d’un carrelage serré. En culture, elles forment un « tapis » plutôt régulier, se divisent très vite et tolèrent les manipulations répétées.

La particularité de la lignée cellulaire HeLa est d’être une lignée dite « immortelle » : alors que les cellules normales se divisent un nombre limité de fois avant de s’épuiser, les cellules HeLa peuvent, dans de bonnes conditions, être multipliées indéfiniment.

Cette « immortalité » tient à un fonctionnement cellulaire qui transgresse plusieurs mécanismes limitant la durée de vie des cellules normales.

Les cellules HeLa présentent notamment une activité élevée de télomérase : à l’intérieur du noyau des cellules, cette enzyme participe à « réparer » les extrémités des chromosomes qui « s’abîment » à chaque division. Cette activité élevée protège les cellules HeLa d’un des effets délétères du vieillissement.

Leur cycle cellulaire est par ailleurs dérégulé : les freins moléculaires qui empêchent normalement des multiplications cellulaires rapides sont desserrés.

Enfin, sur le plan génétique, plusieurs anomalies (ou aneuploïdie) ont été observées sur les chromosomes lors du séquençage complet de leur ADN : fragments dupliqués, perdus ou réarrangés. Il est établi que ces réarrangements modifient fortement le nombre de copies de nombreux gènes, dont des gènes clés de la prolifération ou de l’activité de la télomérase, ainsi que leur niveau d’expression, ce qui entraîne un comportement différent des cellules HeLa par rapport aux cellules humaines normales.

Ce n’est pas nécessairement problématique si des mécanismes généraux sont étudiés (division cellulaire, réponse au stress, outils de biologie moléculaire), mais ces altérations peuvent constituer un biais s’il est nécessaire par exemple de tirer des conclusions fines sur un tissu sain ou sur tous les cancers en général. Il est donc nécessaire la nécessité de bien caractériser les sous-lignées cellulaires HeLa utilisées (comme nous le verrons plus loin, il existe différentes sortes de cellules HeLa) et de les comparer avec d’autres modèles cellulaires.

Microscopie à fluorescence de cellules HeLa (les microtubules du cytosquelette sont indiqués en magenta et l’ADN, en bleu cyan).
Microscopie à fluorescence de cellules HeLa (les microtubules du cytosquelette sont indiqués en magenta et l’ADN, en bleu cyan).
National Institutes of Health (NIH) / Wikimedia Commons

Pourquoi ces cellules ont‑elles eu autant de succès ?

Trois raisons principales expliquent l’engouement persistant pour ces cellules.

Premièrement, elles constituent un modèle humain pratique : ces cellules expriment des voies de signalisation et des gènes typiques d’un tissu humain, tout en étant robustes, faciles à cultiver et à transfecter, c’est‑à‑dire capables d’intégrer un ADN ou ARN étranger afin de fabriquer une protéine ou de modifier l’expression d’un gène. De fait, la lignée s’est avérée un outil idéal pour tester des concepts, des molécules, ou de nouveaux vecteurs d’expression.

Deuxièmement, ces cellules ont montré une incroyable polyvalence, étant utilisées en virologie, cancérologie, toxicologie et en biologie moléculaire moderne.

Enfin, la lignée HeLa a servi de « langue commune », assurant de choisir un modèle que des centaines d’autres équipes connaissaient. La lignée a servi de « mètre étalon » pour mettre au point des techniques reproductibles, qu’il s’agisse de microscopie, de tests de viabilité ou de cribles à haut débit.

Ce que HeLa a permis de découvrir

Plusieurs exemples emblématiques permettent de comprendre les apports de ces cellules. Dans les années 1950, des millions de tubes de cellules HeLa ont été produits, afin de les infecter avec le virus de la poliomyélite pour l’étudier, et enfin tester un vaccin à grande échelle.

En rendant possibles la culture de grandes quantités de virus et le test systématique de l’efficacité du vaccin, les HeLa ont donc contribué de manière déterminante à la mise au point, la vérification et l’industrialisation rapide d’un vaccin antipoliomyélitique.

Le séquençage du génome HeLa a montré que ces cellules ont intégré de façon incomplète l’ADN de papillomavirus humain (HPV) de type 18. Le HPV est un virus très répandu, transmis surtout par voie sexuelle, dont certains types peuvent provoquer des cancers, dont celui du col de l’utérus, qui coûta la vie à Henrietta Lacks.




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Cette observation a fourni une preuve supplémentaire de certains mécanismes de cancérogenèse, contribuant à établir que des types de HPV jouent un rôle direct dans les cancers du col de l’utérus, ouvrant la voie au développement de vaccins contre les papillomavirus.

La lignée HeLa a également servi de modèle pour comprendre l’action de nombreux agents chimiothérapeutiques. Dans la mesure où ces cellules peuvent aisément intégrer du matériel génétique, elles ont par ailleurs servi de banc d’essai pour de nombreux outils de biologie moléculaire : production de protéines, visualisation de phénomènes cellulaires grâce à des protéines fluorescentes, modification de l’expression de gènes spécifiques.

Soulignons que les caractéristiques des cellules HeLa ont parfois joué des tours aux scientifiques : extrêmement prolifératives et robustes, elles ont parfois envahi des cultures censées provenir d’autres tissus humains, sans que les équipes de recherche s’en rendent immédiatement compte.

Résultat : de nombreuses publications se sont en réalité avérées fondées sur des cellules HeLa non reconnues plutôt que sur la sorte de cellules sur lesquelles les scientifiques pensaient travailler. Cette situation a brouillé l’interprétation de nombreux résultats, attribués à tort à tel ou tel type cellulaire.

La prise de conscience de ces contaminations a conduit à instaurer des tests d’authentification génétique systématiques, ainsi qu’à mettre en place des bases de données de référence, afin de limiter ces erreurs potentielles.

Une lignée « immortelle », mais des cellules qui ne sont plus les mêmes

Malgré l’essor des cellules souches, des organoïdes et d’autres lignées humaines spécialisées, la lignée HeLa n’a pas disparu des laboratoires et reste l’un des modèles les plus utilisés aujourd’hui encore, notamment pour des expériences de « routine » ou pour calibrer de nouveaux protocoles.

Il serait cependant faux de croire que la lignée cellulaire HeLa est restée la même depuis 1951. Il existe aujourd’hui différentes souches de cellules HeLa, provenant de lots de cellules qui partageaient les mêmes caractéristiques initiales, mais ont depuis divergé. L’étude comparative de ces souches révèle qu’elles se distinguent les unes des autres par des anomalies chromosomiques différentes et des disparités dans les profils d’expression génique.

En d’autres termes, des cellules HeLa qui proviennent de deux laboratoires ne sont plus parfaitement identiques : chaque sous‑lignée a accumulé ses propres mutations et réarrangements au fil des passages (un passage désigne l’ensemble des manipulations qui permettent de passer d’une culture mère « vieillissante » à une culture fille « jeune »).

Cette dérive reflète l’instabilité naturelle d’un génome tumoral et l’adaptation continue aux conditions de culture (type de milieu, sérum, densité, stress…). À ce titre, ces cellules HeLa sont donc tout autant des outils de biologie qu’un modèle d’évolution en boîte de culture. Elles constituent un exemple permettant d’analyser la plasticité du génome tumoral.

À la lumière de cette dérive de profils génomiques aberrants, les cellules HeLa sont des modèles dont il faut maintenant interpréter les résultats avec précaution.

Connaître l’histoire de la lignée HeLa et de ses sous-lignées est devenu crucial pour une interprétation correcte des résultats. Pour en tenir compte, la communauté scientifique a largement instauré des tests d’authentification des lignées cellulaires, des bases de données de référence.

Ce que nous apprennent encore les cellules HeLa

Pionnières de la culture de cellules humaines, les cellules HeLa sont donc devenues des standards de laboratoire, pour s’établir en modèle d’instabilité tumorale. Une lignée cellulaire est comparable à une population vivante, qui évolue.

Malgré ses limites, une lignée robuste et bien décrite comme HeLa reste aujourd’hui encore un atout précieux pour tester des hypothèses, des médicaments ou de nouveaux outils de biologie moléculaire, avant de passer aux modèles plus complexes. Plus de sept décennies après leur première mise en culture, les cellules HeLa continuent donc d’occuper une place de choix sur les paillasses des biologistes.

Photo d’une plaque commémorative en mémoire d’Henrietta Lacks, dans l’État de Virginie, aux États-Unis.
Plaque commémorative en mémoire d’Henrietta Lacks, dans l’État de Virginie, aux États-Unis.
Emw / Wikimedia Commons, CC BY-SA

Le fait qu’elles aient été prélevées sans qu’Henrietta Lacks ne soit informée, ni ne donne son accord, constitue en outre un rappel salutaire de l’existence de potentielles dérives en matière de recherche biomédicale.

En matière d’éthique médicale, le cas de cette patiente interroge la façon dont le consentement, la dignité et les droits des patients doivent être respectés lorsque leurs tissus sont utilisés pour faire progresser la science.

The Conversation

Jean-François Bodart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cellules HeLa : l’odyssée de la première lignée cellulaire humaine « immortelle » – https://theconversation.com/cellules-hela-lodyssee-de-la-premiere-lignee-cellulaire-humaine-immortelle-275184

Violences dans les clubs français : près de 60 % des sportifs concernés, selon une étude inédite

Source: The Conversation – in French – By Grégoire Bosselut, Maître de Conférences HDR, spécialiste en psychologie sociale appliquée au sport, Université de Montpellier

Près de six sportifs sur dix déclarent avoir subi des violences dans leur club, en France. Psychologiques, physiques, sexuelles ou liées à la négligence, ces agressions restent encore largement invisibles, tant les victimes parlent peu. Une étude menée auprès de plus de 2 200 athlètes offre pour la première fois un portrait précis de ces violences, des profils concernés et des sports le plus à risque.


Le sport est volontiers présenté comme un lieu d’épanouissement, de dépassement de soi et d’apprentissage, de valeurs positives. Pourtant, derrière cette image se cache une réalité moins lumineuse. L’environnement sportif, qu’il soit amateur ou compétitif, peut aussi être le théâtre de violences multiples, de la part des entraîneurs, des bénévoles, des parents mais surtout des autres athlètes. Elles sont trop souvent banalisées ou ignorées. Or, la frontière entre exigences sportives et comportements abusifs reste floue pour beaucoup d’athlètes.

Une réalité massive et encore largement invisible

Notre recherche, menée en France en 2024 auprès de 2 250 athlètes âgés de 14 à 45 ans, apporte un éclairage inédit sur l’ampleur du phénomène dans les clubs sportifs français. Elle révèle que 59 % des participants déclarent avoir vécu au moins une forme de violence depuis leur arrivée dans leur club actuel. De manière plus précise, les violences psychologiques sont les plus fréquentes : insultes, humiliations, cris, menaces ou pression excessive sont rapportés par près de la moitié des sportifs (47 %). Elles sont suivies par la négligence (ne pas s’occuper d’un athlète blessé – 25 %), les violences physiques (coups, étranglements – 23 %) et les violences sexuelles (harcèlement, exhibitionnisme – 21 %). Ces chiffres, déjà considérables, sont probablement en deçà de la réalité, tant les victimes se montrent réticentes à témoigner.

Ces résultats rejoignent ceux d’études menées à l’étranger révélant que les violences psychologiques constituent la forme la plus répandue dans le contexte sportif. Elles apparaissent d’autant plus insidieuses qu’elles peuvent se confondre avec les normes véhiculées dans l’environnement sportif ou avec l’incontournable « force mentale » nécessaire à la performance sportive. On encourage ainsi les athlètes à « s’endurcir », à « accepter la douleur », à « se sacrifier ». Ces injonctions normalisées brouillent les repères et peuvent masquer des comportements abusifs.

L’enquête révèle également que les victimes subissent rarement une violence de manière isolée, mais plutôt une multitude de comportements abusifs qui s’entrecroisent ou se cumulent : 21 % des répondants déclarent avoir vécu à la fois des violences psychologiques et de la négligence, 15 % rapportent des violences psychologiques combinées à des violences physiques, 10 % rapportent à la fois des violences sexuelles et de la négligence et 9 % rapportent des violences psychologiques combinées à des violences sexuelles et de la négligence.

Les sports collectifs et les hommes sont les plus à risque

Les sports collectifs (football, rugby, handball, basket) et les sports de combat apparaissent comme les plus à risque, en particulier pour les violences physiques entre pratiquants, probablement en raison des contacts fréquents, luttes de territoire et dynamiques d’équipe.

Les pratiquants qui apparaissent comme les plus à risque sont les hommes de plus de 20 ans pratiquant un sport collectif, dont 57 % déclarent des violences physiques. À l’inverse, les sports de précision et artistiques, comme le tir à l’arc, la gymnastique rythmique, la danse ou la natation synchronisée, présentent des prévalences nettement plus faibles (7 %).

Plus le niveau augmente, plus la violence se banalise

Notre étude met également en évidence un lien net entre le niveau de pratique sportive et la probabilité d’être victime de violence. Les athlètes de niveau national ou international sont les plus exposés, en particulier aux violences psychologiques, sexuelles et à la négligence. Par exemple, les sportifs de haut niveau de moins de 35 ans rapportent 73 % de violences psychologiques.

Ces chiffres s’expliqueraient par la quête de résultat et d’excellence pouvant créer un climat propice aux excès : pression régulière, normalisation des douleurs physiques et difficultés psychologiques. L’idée que l’objectif de performance prime sur tout tend à justifier des comportements qui, hors du monde sportif, seraient considérés comme inacceptables.

Violences sexuelles : deux profils particulièrement à risque

Les violences sexuelles touchent un cinquième des répondants (21 %), avec deux profils particulièrement exposés.

D’une part, les jeunes adultes âgés de 20 à 34 ans et engagés dans une pratique au niveau départemental ou régional pour qui le taux grimpe à 28 %. Il est possible que la proximité d’âge avec l’encadrement et donc une plus grande familiarité dans les relations contribuent à cette vulnérabilité.

D’autre part, plus d’un tiers des athlètes de haut niveau (32 %), quel que soit leur genre, leur sport, etc., rapportent avoir vécu des violences sexuelles depuis leur arrivée dans leur club. À ce niveau très compétitif, les relations de pouvoir entre entraîneurs et sportifs sont souvent très asymétriques, ce qui peut faciliter l’abus.

Suite (2022), documentaire de la championne de steeple Emma Oudiou sur les violences sexuelles dans l’athlétisme.

Près de 94 % des jeunes athlètes de haut niveau ont subi des violences

Certains groupes cumulent plusieurs formes de violence. Le profil le plus exposé est celui des athlètes de haut niveau âgés de 20 à 24 ans et présents depuis plus de trois ans dans leur club. Seuls 6 % d’entre eux ne rapportent aucune violence, tandis que 14 % déclarent avoir subi les quatre formes de violence.

Un autre groupe très exposé est composé des sportifs régionaux de sports collectifs ayant une ancienneté supérieure à six ans au sein de leur club dont 7 % rapportent avoir vécu les quatre formes de violences.

À l’opposé, les pratiquants non compétitifs de plus de 35 ans engagés dans des sports artistiques ou de précision, comme le tir à l’arc, apparaissent comme les moins touchés (81 % ne rapportent aucune violence).

Pourquoi les victimes se taisent-elles ?

Un phénomène nous a particulièrement interpellés lors de l’étude : les athlètes ayant vécu des violences sont également ceux qui abandonnent le plus souvent le questionnaire au cours de sa passation avant de les avoir toutes déclarées. Ce constat laisse donc penser que ces chiffres de violence sont sous-estimés.

Il est possible que la simple évocation des violences subies déclenche des émotions difficiles à gérer, conduisant les participants à interrompre leurs réponses. Certains peuvent également hésiter à se confronter à leurs souvenirs ou à mettre des mots sur des expériences traumatiques, ce qui entraîne une forme d’évitement. Ce mécanisme de retrait révèle que les violences physiques, négligence et sexuelles, sont probablement sous-estimées dans les données finales, et plus largement dans la littérature actuelle.

Ce biais rappelle qu’un nombre non négligeable de victimes de violences en sport demeure invisible, tant dans les enquêtes que dans la société. Il met en lumière un défi majeur pour les travaux futurs : comment recueillir la parole de ces sportifs en souffrance sans les mettre en difficulté émotionnelle ?

Un enjeu majeur pour le sport français

Notre étude invite à réfléchir aux transformations nécessaires pour que les clubs sportifs, qu’ils soient de niveau compétitif ou non, deviennent des lieux exempts de toute violence : une meilleure formation des éducateurs et des entraîneurs ainsi qu’une plus grande sensibilisation des sportifs quant à ce qui constitue une violence ou non.

Le sport peut et doit rester un espace d’émancipation. Mais pour cela, il doit cesser d’être, pour trop d’athlètes, un espace où les violences – surtout les plus invisibles – sont encore trop souvent tues.

Si vous êtes victime ou témoin d’une violence dans le sport, les services de l’État ont mis en place un mail pour que l’on vous vienne en aide : signal-sports@sports.gouv.fr
Si vous êtes victime ou témoin d’une violence dans le sport, les services de l’État ont mis en place un mail pour que l’on vous vienne en aide : signal-sports@sports.gouv.fr.
Gouvernement français

The Conversation

Grégoire Bosselut est membre de la Société Française de Psychologie du Sport (SFPS).

Elise Marsollier est vice présidente de la Société Française de Psychologie du Sport (SFPS), en charge des enjeux sociétaux.

ref. Violences dans les clubs français : près de 60 % des sportifs concernés, selon une étude inédite – https://theconversation.com/violences-dans-les-clubs-francais-pres-de-60-des-sportifs-concernes-selon-une-etude-inedite-272107

Migration africaine : pourquoi se focaliser sur l’Europe fait rater l’essentiel

Source: The Conversation – in French – By Nadine Biehler, Researcher, German Institute for International and Security Affairs

Les images de canots pneumatiques surchargés de réfugiés se dirigeant vers l’Europe et les récits de mauvais traitements et d’exploitation des migrants sur des routes migratoires dangereuses ont fini par dominer la perception de la migration africaine dans les débats publics et politiques européens.

Ces images laissent penser que tout un continent est en mouvement vers le nord, principalement à cause des conflits. Ces récits sont profondément trompeurs. Néanmoins, ils influencent l’opinion publique et les décisions politiques.

Les craintes d’une migration massive de l’Afrique vers l’Europe sont exagérées. Les données montrent que la migration en provenance d’Afrique a augmenté, mais à un rythme plus lent que celui de croissance de la migration dans le monde entier, et qu’elle se déroule en grande partie sur le continent.

Comme la migration en provenance d’Afrique est principalement perçue comme une crise imminente pour l’Europe, les réponses politiques ont tendance à se concentrer sur le contrôle des frontières et la dissuasion, plutôt que sur la coopération, le potentiel de développement de la migration ou la protection.

Nous sommes des chercheurs travaillant sur la migration, les déplacements forcés et l’analyse de données. Nous avons mis en commun notre expertise dans un nouveau document de travail afin d’analyser les dernières données du Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (DAES) sur les migrations mondiales. Nous avons également examiné les données actuelles sur les déplacements forcés.

Nous avons constaté que :

  • la plupart des migrations africaines ont lieu à l’intérieur de l’Afrique

  • la majorité des migrants africains qui traversent les frontières ne fuient pas la violence

  • la grande majorité des personnes contraintes de fuir ne quittent jamais leur propre pays ou région, et encore moins le continent.

Il est essentiel de comprendre ces schémas de mobilité pour élaborer des politiques migratoires européennes plus réalistes et plus efficaces.

Les données

Les estimations du Département des affaires économiques et sociales de l’ONU (DAES) sur les migrations sur lesquelles s’appuie notre article constituent la source de données mondiale la plus complète disponible sur les migrations. Elles mesurent le nombre de migrants vivant dans un pays à un moment donné (données sur les stocks). Cependant, elles ne précisent pas quand ils ont déménagé (données sur les flux) ni pourquoi. De plus, les chiffres du DAES excluent les mouvements à l’intérieur des pays.

Notre article complète ces estimations avec des données fournies par l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés et le Centre de surveillance des déplacements internes sur les déplacements forcés. Cela inclut les déplacements internes, particulièrement répandus en Afrique.

Cette étude a révélé que la plupart des migrations africaines ont lieu à l’intérieur de l’Afrique.

À l’échelle mondiale, on comptait environ 304 millions de migrants internationaux en 2024. Les Africains représentaient environ 15 % de ce total.

En d’autres termes, la majorité des migrants dans le monde ne sont pas originaires d’Afrique.

Ce qui est encore plus frappant, c’est la destination des migrants africains.

En 2024, environ 25 millions d’Africains vivaient dans un pays africain autre que celui où ils étaient nés ou dont ils avaient la nationalité. Ce chiffre dépassait d’environ 21 % le nombre d’Africains vivant hors du continent (20,7 millions).

Cela signifie que la migration africaine est principalement intracontinentale, une tendance de longue date qui s’est encore accentuée au fil du temps.

Plusieurs facteurs permettent d’expliquer cette situation.

Les voyages en Afrique sont souvent moins chers et plus sûrs que les voyages vers d’autres continents. Les accords régionaux de libre circulation, tels que ceux conclus en Afrique de l’Ouest et de l’Est, facilitent la mobilité transfrontalière. Dans le même temps, les voies légales vers l’Europe, l’Amérique du Nord ou l’Asie restent limitées et coûteuses pour la plupart des Africains, avec des taux de rejet de visas élevés et peu de possibilités de migration régulière.

La migration africaine est également liée au genre. Les hommes sont plus susceptibles de migrer que les femmes, en particulier lorsqu’ils quittent le continent. Cet écart est moins important pour les migrations au sein de l’Afrique. Cela suggère que des voies légales plus accessibles et des voyages moins dangereux contribuent à surmonter les obstacles à la migration pour les femmes.

Déplacements forcés

Les guerres et les conflits obligent de plus en plus de personnes à quitter leur foyer dans le monde entier, et l’Afrique ne fait pas exception.

À la fin de 2024, plus de 120 millions de personnes dans le monde avaient été déplacées de force par la guerre et la violence. Cependant, la majorité d’entre elles (73,5 millions, soit 60 % des personnes déplacées de force dans le monde) n’ont jamais quitté leur propre pays pour demander l’asile ailleurs. Elles sont restées déplacées à l’intérieur de leur pays d’origine.

Cette réalité est particulièrement marquée en Afrique qui concentre près de la moitié des déplacés dans le monde.

Le Soudan et la République démocratique du Congo représentent près de 80 % des déplacements internes en Afrique.

Même lorsque les Africains franchissent les frontières pour chercher protection, ils restent généralement près de chez eux.

En 2024, près de 87 % des 12,2 millions de réfugiés et de demandeurs d’asile africains dans le monde vivaient sur le continent africain. Seule une petite minorité a cherché refuge en dehors de l’Afrique.

Cela remet en question l’idée répandue selon laquelle les déplacements forcés en Afrique se traduisent automatiquement par une migration massive vers l’Europe.

En réalité, ce sont les pays voisins, souvent eux-mêmes touchés par la pauvreté ou l’instabilité, et parfois à la fois pays d’origine et de destination des personnes déplacées de force, qui assument la plus grande partie de la responsabilité d’accueillir les populations déplacées.

Même en tenant compte des scénarios de déplacement futurs liés à la crise climatique, la Banque mondiale estime que les personnes touchées resteront dans leur région.

Néanmoins, tant au niveau mondial qu’en Afrique, la migration volontaire domine : sur les 45,8 millions de migrants africains dans le monde, les réfugiés et les demandeurs d’asile représentent 12,2 millions.

Cela vaut également pour la migration africaine vers les pays de l’Union européenne, où les permis de séjour pour raisons professionnelles, éducatives ou familiales (2024 : environ 670 000) dépassent largement les premières demandes d’asile (2024 : environ 240 000).

Pourquoi ces conclusions sont importantes

Tout d’abord, les données montrent clairement que la migration africaine ne concerne pas principalement l’Europe. Elle concerne avant tout l’Afrique elle-même. Pour les décideurs politiques européens et ceux d’autres pays du Nord, nos conclusions suggèrent la nécessité de repenser les priorités. Soutenir les pays d’accueil des réfugiés en Afrique, élargir les voies de migration légales et investir dans des données fiables sur la migration peuvent garantir une gestion plus efficace de la migration. Se concentrer uniquement sur la dissuasion n’est pas approprié.

Deuxièmement, nos conclusions soulignent l’importance des pays et des régions africains en tant que destinations migratoires et États d’accueil des réfugiés. Des pays tels que l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud ou le Nigeria accueillent des millions de migrants et de réfugiés, souvent avec des ressources bien moindres que les États plus riches en matière d’intégration et de protection.

Pour les gouvernements africains, cela signifie qu’il faut continuer à renforcer les cadres régionaux et continentaux de mobilité. Ceux-ci permettraient aux personnes de se déplacer en toute sécurité et légalement pour des raisons professionnelles, éducatives ou familiales. La migration intra-régionale est déjà l’épine dorsale de la mobilité africaine. Elle devrait le rester.

Troisièmement, l’analyse démontre que les données du DAES sont indispensables mais incomplètes. Elles excluent la migration interne, la migration sans papiers et de nombreuses formes de mobilité temporaire ou circulaire courantes en Afrique. Les réductions budgétaires imposées aux institutions internationales de collecte de données risquent d’affaiblir encore davantage l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes.

Il est essentiel de comprendre comment les personnes se déplacent réellement – et pourquoi – pour concevoir des politiques migratoires équitables et réalistes.

The Conversation

Nadine Biehler travaille à la SWP pour le projet de recherche « Politique stratégique en matière de réfugiés et de migration », financé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ).

Emma Landmesser travaille à la SWP pour le projet de recherche « Politique stratégique en matière de réfugiés et de migration », financé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ).

Rebecca Majewski does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Migration africaine : pourquoi se focaliser sur l’Europe fait rater l’essentiel – https://theconversation.com/migration-africaine-pourquoi-se-focaliser-sur-leurope-fait-rater-lessentiel-274919

Comment mesurer la précarité énergétique ?

Source: The Conversation – in French – By Dorothée Charlier, Maîtresse de conférences en économie de l’énergie et de l’environnement, IREGE, IAE Savoie Mont Blanc

La précarité énergétique est un phénomène bien réel, mais difficile à cerner précisément. Selon la manière dont elle est mesurée, certaines personnes peuvent ne pas être reconnues comme concernées et passer à côté des dispositifs d’aide, qu’il s’agisse de se chauffer correctement en hiver ou de se protéger de la chaleur en été.


Alors que la hausse durable des prix de l’énergie et le changement climatique accentuent les situations d’inconfort thermique, la précarité énergétique s’impose comme un enjeu social majeur en France et en Europe. Les chiffres abondent – ménages consacrant une part élevée de leurs revenus à l’énergie, ménages ayant eu froid chez eux, situations d’impayés ou de restrictions de chauffage – et nourrissent une inquiétude légitime.

Pourtant, cette visibilité croissante masque une réalité plus complexe : selon l’indicateur mobilisé, on ne désigne pas toujours les mêmes ménages comme « précaires », et une partie importante de la population demeure invisible aux yeux des politiques publiques. Alors comment bien mesurer la précarité énergétique ?

Définir la précarité énergétique : un consensus fragile

En France, la précarité énergétique fait l’objet d’une définition juridique depuis l’article 11 de la loi Grenelle II de 2010, qui la caractérise comme la difficulté pour un ménage de satisfaire ses besoins énergétiques essentiels en raison d’une combinaison de facteurs, notamment des revenus insuffisants, des logements peu performants sur le plan énergétique et des prix élevés de l’énergie.

Cette définition, reprise et largement mobilisée dans les travaux statistiques et les politiques publiques, est proche de celle retenue au niveau européen, qui insiste également sur l’incapacité des ménages à accéder à des services énergétiques essentiels à un coût abordable. Elle a le mérite de souligner le caractère fondamentalement multidimensionnel du phénomène.

Pourtant, dans la pratique, cette richesse conceptuelle est souvent réduite à un ou deux indicateurs simples, principalement fondés sur les dépenses énergétiques.

En France, un ménage est fréquemment considéré comme précaire lorsqu’il consacre plus de 8 ou 10 % de ses revenus à l’énergie et appartient aux ménages à bas revenus. Ces indicateurs présentent des avantages évidents, simplicité de calcul, comparabilité dans le temps et lisibilité pour le grand public. Mais leurs limites sont désormais bien établies. Ils mesurent les dépenses réalisées plutôt que les besoins réels, et ignorent les stratégies de restriction adoptées par de nombreux ménages en difficulté, dont les factures peuvent sembler modérées bien qu’ils subissent un inconfort élevé.

Par exemple, en France, près de 35 % des personnes déclarent avoir souffert du froid dans leur logement au cours de l’hiver 2024-2025, selon le dernier tableau de bord de l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE).

QU’EST CE QUE L’ONPE ?

  • Créé en 2011 à la suite de la loi Grenelle II, l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE) est une instance partenariale de référence chargée de produire une connaissance partagée, de suivre l’évolution de la précarité énergétique et d’éclairer les politiques publiques dans les domaines du logement et de la mobilité.

Dans la même édition, une proportion significative de ménages déclare avoir restreint volontairement le chauffage pour éviter des factures élevées, illustrant comment les stratégies d’adaptation peuvent rendre invisibles aux yeux des statistiques officielles des situations pourtant difficiles.

À l’inverse, certains ménages apparaissent comme précaires au regard de leurs dépenses, alors même qu’ils vivent dans des logements confortables mais énergivores, sans subir de privations. Il s’agit notamment de ménages aux revenus relativement élevés, vivant dans des logements gourmands en énergie pour lesquels une facture importante reste compatible avec le niveau de vie.

Plus généralement, ces situations rappellent que les indicateurs fondés sur des seuils, qu’il s’agisse de dépenses ou de température intérieure, sont imparfaits : une même température peut être vécue comme acceptable par certains, par choix ou par habitude, et comme inconfortable par d’autres, selon les préférences, l’âge ou l’état de santé.

Pour dépasser les limites des indicateurs fondés sur les dépenses, les indicateurs dits « subjectifs » ont progressivement pris de l’importance. Ils reposent sur le ressenti des ménages et sur des situations concrètes telles que le fait d’avoir eu froid chez soi, d’être en situation d’impayés ou de vivre dans un logement humide ou dégradé.

Leur principal avantage est de rendre visibles des formes de privation réelle, indépendamment du niveau de dépenses observé, et de capter des dimensions invisibles dans les données comptables, comme l’inconfort, le stress ou les effets sur la santé. Toutefois, ces indicateurs présentent eux aussi des limites, car les réponses dépendent fortement des normes sociales, des attentes individuelles et de la capacité à exprimer une difficulté, ce qui peut conduire à des sous ou sur déclarations selon les franges de la population.

Consciente de ces enjeux, la France a donc fait le choix de ne pas s’appuyer sur un indicateur unique, mais sur un panier d’indicateurs, à l’image du tableau de bord de l’ONPE. Celui-ci combine des indicateurs de dépenses, de restrictions, de ressenti et d’impayés, reconnaissant ainsi le caractère multidimensionnel de la précarité énergétique. Cette approche constitue un progrès important, mais elle soulève une difficulté persistante : comment interpréter simultanément ces signaux et les traduire en décisions opérationnelles lorsque les ménages ne sont concernés que par certaines dimensions et pas par d’autres ?

Le piège du binaire : une vision trop rigide d’un phénomène continu

Être précaire ou ne pas l’être ? La plupart des indicateurs actuels reposent sur une logique binaire : un ménage est classé soit comme précaire, soit comme non précaire, en fonction du dépassement d’un seuil. Cette approche est rassurante, car elle permet de compter, de comparer, de cibler. Mais elle repose sur une hypothèse implicite discutable : celle d’une frontière nette entre les ménages « en difficulté » et les autres.

Or, la réalité est bien différente. La précarité énergétique est un processus, non un état figé. Elle peut être transitoire, s’aggraver progressivement par exemple avec la hausse des prix de l’énergie, ou au contraire être contenue par des stratégies d’adaptation. De nombreux ménages se situent dans une zone intermédiaire : ils ne remplissent pas les critères statistiques de la précarité, mais ils vivent sous une contrainte permanente, exposés au moindre choc.

C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de vulnérabilité énergétique. Elle ne désigne pas une situation actuelle de privation, mais un risque de basculer dans la précarité à la suite d’un événement : hausse des prix, perte de revenus, problème de santé, épisode climatique extrême. Cette approche permet de dépasser la logique du « tout ou rien » et de s’intéresser aux trajectoires des ménages. Elle met en lumière une population souvent invisible dans les statistiques classiques, mais pourtant essentielle à considérer si l’on veut prévenir plutôt que réparer.

L’importance des choix de mesure apparaît nettement lorsque l’on considère les ménages les plus modestes : en 2022, parmi les 10 % les plus pauvres de la population, près de 69 % des ménages seraient en situation de précarité énergétique en l’absence à la fois du bouclier tarifaire et du chèque énergie. Cette proportion tombe à 62 % avec le seul bouclier tarifaire, puis à environ 43 % lorsque le bouclier et les chèques énergie sont pris en compte, illustrant combien les dispositifs publics et les conventions de mesure modifient l’ampleur statistique du phénomène.

Mesurer autrement : apports des approches multidimensionnelles

Une première manière de renouveler la mesure de la précarité énergétique consiste donc à recourir à des indicateurs « dits » composites. L’idée est de ne plus se limiter à un seul critère, mais de regrouper plusieurs dimensions du problème dans un indicateur unique. Celui-ci peut par exemple prendre en compte à la fois le niveau de revenu des ménages, la qualité énergétique de leur logement, leurs difficultés à payer les factures, les restrictions de chauffage ou encore l’inconfort thermique ressenti.

Cette approche se distingue des méthodes qui juxtaposent plusieurs indicateurs séparés, comme celles utilisées par l’ONPE. Ici, les différentes dimensions de la précarité énergétique sont combinées dans un même outil, ce qui permet d’avoir une vision plus globale des situations.

Inspirée des travaux sur la pauvreté multidimensionnelle, cette méthode aide à mieux comparer les ménages entre eux et à identifier plus finement ceux qui sont les plus exposés.

L’INDICE DE PAUVRETÉ MULTIDIMENSIONNELLE

  • Mesurer la pauvreté avec un seul indice, par exemple le revenu, présente un risque : celui de n’avoir qu’une image partielle du phénomène. Pour ne pas invisibiliser certaines populations qui subissent ce fléau, l’indice de pauvreté multidimensionnelle, créé à l’Université d’Oxford en 2010 et utilisé dès cette année-là par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), compile dix indices : la mortalité infantile, la nutrition, les années de scolarité, la sortie de scolarité, l’électricité, l’eau potable, les sanitaires, le sol de l’habitat, le combustible utilisé pour cuisiner, les biens mobiliers.

Par exemple, un ménage aux revenus modestes vivant dans un logement mal isolé, qui limite fortement son chauffage pour contenir ses factures et déclare un inconfort thermique, peut ne pas dépasser individuellement les seuils de dépenses ou de température retenus par les indicateurs classiques, mais apparaître clairement comme précaire lorsqu’on combine ces différentes dimensions au sein d’un indicateur composite.

Mais ces indicateurs ne sont pas sans limites. Ils reposent sur des choix normatifs, parfois peu visibles, notamment sur l’importance accordée à chaque dimension. Par exemple, le poids accordé aux dépenses énergétiques par rapport à l’inconfort thermique ou à la qualité du logement peut conduire à classer différemment deux ménages aux situations pourtant proches, selon que l’on privilégie une contrainte budgétaire, une privation ressentie ou une vulnérabilité structurelle. Ces choix donc restent en partie arbitraires et peuvent limiter l’appropriation de ces indicateurs par les acteurs publics et la compréhension du phénomène par le grand public.

Une autre manière d’aborder la précarité énergétique, de plus en plus utilisée en sciences sociales, consiste à recourir à des méthodes de classification statistique. Leur principe est simple : au lieu de décider à l’avance à partir de quel seuil un ménage est considéré comme « précaire », ces méthodes commencent par regrouper les ménages qui se ressemblent, en tenant compte simultanément de plusieurs dimensions de leur situation.

Concrètement, les ménages sont classés en fonction de caractéristiques observées comme le type de logement, le niveau des dépenses d’énergie, les difficultés de paiement, les restrictions de chauffage ou encore l’inconfort thermique. Les méthodes de classification rassemblent ainsi des personnes aux profils proches, sans imposer au préalable de seuils arbitraires sur chacun de ces indicateurs.

Ce n’est qu’ensuite que l’on interprète les groupes obtenus. On observe alors qu’ils correspondent assez clairement à des situations distinctes : des ménages sans difficulté particulière, des ménages vulnérables, et des ménages en situation de précarité énergétique avérée. Ces groupes présentent non seulement des points communs sur les critères utilisés pour les classer, mais aussi sur d’autres caractéristiques sociales ou économiques, comme la composition familiale ou le type de territoire.

Ces méthodes permettent ainsi de mieux comprendre les différentes formes de précarité énergétique, et de dépasser une approche trop rigide fondée uniquement sur des seuils souvent arbitraires.

Pourquoi mesurer la précarité énergétique restera toujours difficile

Même avec des outils plus sophistiqués, mesurer la précarité énergétique restera un exercice délicat. Les besoins énergétiques varient selon le climat, la composition du ménage, l’état de santé, l’âge, ou encore les normes culturelles. Ce qui constitue un inconfort pour certains peut être perçu comme acceptable pour d’autres.

Les ménages en difficulté effectuent souvent des arbitrages complexes entre différentes dépenses essentielles : se chauffer, se nourrir, se déplacer, se soigner. Ces arbitrages sont difficiles à observer dans les données et échappent en grande partie aux indicateurs traditionnels.

Plutôt que de chercher une mesure unique et définitive, l’enjeu est donc de construire des outils capables d’éclairer la diversité des situations et des trajectoires. Dans un contexte de transition énergétique et de dérèglement climatique, mieux mesurer la précarité énergétique devient moins une question de précision statistique qu’une nécessité pour anticiper, prévenir et adapter les politiques publiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment mesurer la précarité énergétique ? – https://theconversation.com/comment-mesurer-la-precarite-energetique-273860

Surmonter la rumination mentale : quand la méditation aide les proches aidants

Source: The Conversation – in French – By Anna Andrianova, Candidate au Ph.D. et chargée de cours, Université Laval

La méditation n’efface pas les contraintes objectives associées au rôle de la personne proche aidante, mais elle offre un espace mental de répit et des outils concrets pour y faire face. (Andrea Piacquadio/Pexels), CC BY

Un adulte québécois sur trois soutient un proche en perte d’autonomie, souvent sans même savoir qu’il joue ce rôle. Alors que le Canada amorce un virage démographique majeur, il devient urgent de reconnaître la détresse des proches aidants et de leur offrir des solutions concrètes. Parmi elles, la méditation émerge comme une piste prometteuse.


Québec a lancé la semaine dernière une nouvelle Politique nationale de soutien à domicile qui va bonifier de 107 millions de dollars au budget existant des services de soutien à domicile. Certains personnes proches aidantes (PPA) pourront ainsi toucher un revenu.

En prenant soin au quotidien d’un parent âgé, d’un conjoint malade ou d’un enfant handicapé, ces personnes proches aidantes (PPA) accumulent souvent fatigue, anxiété et pensées négatives répétitives (PNR), c’est-à-dire des ruminations ou des inquiétudes récurrentes.

Notre groupe de chercheurs faisons partie de l’équipe de recherche de l’étude Mind‑AID, qui vise à vérifier de façon scientifique comment la pratique de la méditation peut aider à soulager les proches aidants accompagnant un proche vivant avec la maladie d’Alzheimer ou un autre trouble neurocognitif. Mind-AID invite des volontaires à suivre un programme de méditation guidée, sur huit semaines, tout en participant à des évaluations de leur bien-être psychologique.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Le fardeau caché des PPA

Au Québec, on appelle PPA les gens qui, sans en faire une profession ni une activité de bénévolat encadré, prennent soin d’un proche en raison d’une maladie, d’un handicap ou du grand âge. La loi 56, adoptée en 2020, entérine d’ailleurs cette appellation et vise à mieux les reconnaître et les soutenir.

Souvent, il s’agit d’un rôle assumé dans l’ombre du quotidien.

Plus la PPA consacre d’heures à aider, plus sa qualité de vie se dégrade : irritabilité, troubles du sommeil, culpabilité et symptômes dépressifs apparaissent. Le stress chronique déclenche une cascade menant à l’usure physique et mentale, à l’anxiété, voire à un risque accru de maladies cardiovasculaires ou de dépression clinique.

Prendre soin d’autrui peut donc gravement nuire à sa propre santé – un paradoxe auquel le Québec répond désormais par une politique et un plan d’action dédiés.

Prisonniers des pensées : la spirale de la rumination

Au-delà des contraintes pratiques, beaucoup des personnes proches aidantes sont piégées par leurs pensées : elles ressassent la journée passée ou anticipent les problèmes à venir.

Ces pensées négatives répétitives – rumination sur le passé ou inquiétudes tournées vers l’avenir – constituent un processus impliqué dans la dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique.

Elles perturbent le sommeil, diminuent l’attention et, à long terme, peuvent altérer le cerveau et accroître le risque de maladie d’Alzheimer. Chez les proches aidants, ces pensées négatives agissent comme un mécanisme clé transformant le stress en détresse psychologique; apprendre à les réguler est donc essentiel.

La méditation pleine conscience à la rescousse

La méditation pleine conscience consiste à porter une attention sans jugement à l’instant présent, souvent via l’observation de la respiration. Des centaines d’études montrent qu’elle réduit la rumination : la méditation désactive partiellement le «mode par défaut» du cerveau, réseau activé lorsque l’esprit vagabonde.


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Le programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) de Jon Kabat-Zinn a popularisé cette approche dès les années 1980. Depuis, les interventions basées sur la méditation pleine conscience ont prouvé leur efficacité pour diminuer stress, anxiété et symptômes dépressifs. Chez les personnes proches aidantes, des essais pilotes révèlent une baisse de la détresse psychologique, une meilleure régulation émotionnelle et même des améliorations physiologiques (p. ex. marqueurs d’inflammation).

La méditation n’efface pas les contraintes objectives du rôle de PPA, mais elle offre un espace mental de répit et des outils concrets pour y faire face.

Mind-AID : la recherche au service de ceux qui aident

L’objectif de notre recherche est double : d’une part, offrir aux personnes proches aidantes une occasion de prendre soin d’elles-mêmes grâce à la méditation pleine conscience; d’autre part, générer des connaissances pour mieux les soutenir. Mind-AID s’inscrit ainsi dans les efforts plus larges déployés au Québec pour reconnaître et appuyer les PPA, en innovant du côté des interventions psychosociales.

Les résultats de l’étude permettront de déterminer si la méditation pleine conscience peut effectivement réduire les PNR et améliorer des indicateurs clés comme l’anxiété, la dépression ou la qualité de vie. En cas de succès, cette approche pourrait être déployée à plus grande échelle via le réseau de la santé et des services sociaux et des organismes communautaires.

Le programme comporte trois volets: de courtes vidéos éducatives, des séances de méditation et des exercices informels conçus pour s’intégrer facilement au quotidien exigeant des PPA.

Des ressources existent

La méditation pleine conscience pourrait être une piste à explorer pour apprivoiser ce tourbillon mental et prévenir l’épuisement psychologique.

Bien sûr, ce n’est pas une baguette magique. Il faut du temps et de la pratique pour en ressentir les effets. Mais les témoignages comme les études scientifiques suggèrent qu’apprendre à «lâcher prise» sur ses pensées est possible – et porteur d’espoir.

Le projet Mind-AID se donne pour mission d’apporter des solutions concrètes à ces enjeux. En introduisant la méditation pleine conscience dans la boîte à outils des PPA, il mise sur un levier d’action interne encore sous-exploité : la capacité de chacun à entraîner son esprit pour mieux résister au stress.

Et si prendre soin de soi devenait la première étape pour mieux prendre soin des autres ? Pas d’obligation de performance : juste l’invitation à faire une pause et redécouvrir le soin de soi – une respiration à la fois.

La Conversation Canada

Anna Andrianova est travailleuse sociale, membre de l’Ordre professionnel des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. Elle a obtenu plusieurs bourses de recherche prestigieuses, dont la Bourse d’études supérieures du Canada au niveau doctoral (BESC D) des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), une bourse doctorale du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), la bourse de formation du Partenariat AGE-WELL–EPIC-AT, remise en collaboration avec le Réseau québécois de recherche sur le vieillissement (RQRV), une bourse du Réseau de recherche en santé des populations du Québec, la bourse d’excellence Nicolas-et-Suzanne-Zay et la bourse doctorale François-et-Rachel-Routhier de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, ainsi que des bourses du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale (CREGÉS) et du Centre de recherche VITAM – Centre de recherche en santé durable.

Sophie Ethier est chercheure et professeure titulaire à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Elle reçu un financement du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie du Québec pour financer cette étude.

Julie Bernier-Carbonneau, Mathieu Boisvert et Olga Babina ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Surmonter la rumination mentale : quand la méditation aide les proches aidants – https://theconversation.com/surmonter-la-rumination-mentale-quand-la-meditation-aide-les-proches-aidants-255702

Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?

Source: The Conversation – in French – By David Monniaux, Chercheur en informatique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Université Grenoble Alpes (UGA)

Différents acteurs de la tech envisagent d’utiliser des satellites pour faire des calculs. En d’autres termes, il s’agit d’envoyer des data centers dans l’espace. Est-ce réaliste ? Un informaticien fait le point.


On parle de l’idée d’installer dans l’espace, en orbite, des data centers destinés à l’intelligence artificielle. Par exemple, en novembre 2025, Google annonçait son projet Suncatcher.

Quel crédit accorder à cette proposition ? Je vais d’abord expliquer les difficultés techniques qui font que cela semble très compliqué et coûteux pour un avantage peu clair, avant de formuler des hypothèses sur les raisons qui motivent ces annonces.

L’intelligence artificielle, c’est beaucoup de calcul

L’apprentissage automatique à grande échelle est au cœur des applications d’intelligences artificielles (IA) génératives (ChatGPT et consorts). Pour cela, il faut beaucoup de processeurs de calcul, qui consomment de l’électricité et rejettent sous forme de chaleur l’énergie ainsi consommée. Sur Terre, un grand data center de calculs d’intelligence artificielle peut consommer 100 mégawatts (MW) et au-delà ; on a même projeté la construction de data centers à 1 000 MW.

Dans l’espace, du point de vue technique, se posent alors quatre problèmes :

  • les composants électroniques sont irradiés par les rayons cosmiques, ce qui peut causer des pannes ;

  • il faut produire de l’électricité ;

  • il faut évacuer la chaleur produite ;

  • les installations ne sont pas aisément accessibles pour intervenir.

Les radiations perturbent les composants électroniques

Récemment, un Airbus A320 a fait une embardée dans le ciel, car son informatique de commande avait été touchée par des rayons cosmiques. En effet, dans l’espace et, dans une moindre mesure, en altitude (les avions de ligne volent à une dizaine de kilomètres d’altitude), l’électronique est soumise à un rude régime.

Les rayonnements cosmiques peuvent au pire détruire certains composants, au mieux perturber temporairement leur fonctionnement. Pour cette raison, les fournisseurs conçoivent pour équiper les engins spatiaux des processeurs spéciaux résistant aux rayonnements, par exemple le LEON et le NOEL-V, mais ceux-ci ont des performances de calcul modestes (par exemple, le NOEL-V, pourtant moderne, est environ dix fois plus lent qu’un seul cœur de mon ordinateur portable, qui en comporte 12). Si l’on utilise dans l’espace des composants destinés à des applications terrestres conventionnelles, les radiations peuvent provoquer des pannes qui nécessitent des redémarrages de chaque processeur, allant d’une fois toutes les quelques semaines à plusieurs fois par jour, suivant les conditions d’utilisation, d’autant plus fréquemment que le processeur est gravé finement (haute performance).

Produire suffisamment d’électricité

Les géants de la tech parlent actuellement de construire des data centers terrestres consommant de l’ordre de 1 000 MW. À titre de comparaison, les réacteurs de centrales nucléaires françaises ont des puissances électriques nominales (ce qu’elles peuvent produire à 100 % de leur puissance normale d’utilisation) entre 890 MW et 1 600 MW. En d’autres termes, un tel data center consommerait complètement la puissance d’un des petits réacteurs français.

Or, dans l’espace, pour produire de l’électricité, il faut utiliser des panneaux solaires ou des procédés plus exotiques et peu utilisés – microréacteur nucléaire ou générateur à radioéléments, ces derniers étant utilisés pour des sondes partant vers des régions éloignées du Soleil et où il serait donc difficile d’utiliser des panneaux solaires.

Aujourd’hui, les panneaux solaires de la Station spatiale internationale produisent environ 100 kilowatt (kW) de puissance, autrement dit 1 000 fois moins que ce que consomme un data center de 100 MW. Suivant l’orbite, il peut être nécessaire de gérer les périodes où le satellite passe dans l’ombre de la Terre avec des batteries (qui ont une durée de vie limitée), ou accepter que chaque satellite ne fonctionne qu’une partie du temps, ce qui pose d’autres problèmes.

Évacuer la chaleur

Il peut paraître surprenant, vu le froid de l’espace, qu’il soit difficile d’y évacuer de la chaleur. Sur Terre, nous évacuons la chaleur des data centers directement dans l’air, ou encore via des liquides pour ensuite restituer cette chaleur à l’air via une tour de refroidissement. Dans l’espace, il n’y a pas d’air à qui transférer de la chaleur, que ce soit par conduction ou par convection.

Ainsi, la seule façon d’évacuer de la chaleur dans l’espace est le rayonnement lumineux qu’émet tout objet. Quand un objet est très chaud, comme du fer chauffé à blanc, ce rayonnement est intense (et en lumière visible). En revanche, pour des objets tels qu’un ordinateur en fonctionnement ou un corps humain, ce rayonnement (en lumière infrarouge, invisible aux yeux humains mais visible à l’aide de caméras spéciales), est peu intense. Il faut donc de grandes surfaces de radiateurs pour disperser de la chaleur dans l’espace. Organiser l’évacuation de chaleur n’a rien d’évident dans un satellite…

Des problèmes très terre-à-terre

Venons-en à des problèmes plus pratiques. Quand on a un problème dans un data center sur Terre, on envoie un·e technicien·ne. Dans l’espace, cela impliquerait une mission spatiale. Certes, certaines tâches pourraient être accomplies par des robots, mais on est à des ordres de grandeur de complications par rapport à une maintenance dans un bâtiment terrestre. Or, les panneaux solaires et les autres composants ont une durée de vie limitée. Enfin, communiquer avec un satellite est plus compliqué et offre un moindre débit que d’installer un raccordement fibre optique dans une zone bien desservie sur Terre.

Bien entendu, il y aurait également la question de la masse considérable de matériel à transférer en orbite, celle du coût des lancements et de l’assemblage.

On peut également évoquer la pollution, pour l’observation astronomique, du ciel par le passage de constellations de satellites, ainsi que la pollution des orbites par les débris des satellites détruits.

En résumé, même s’il était éventuellement possible techniquement de faire des calculs d’intelligence artificielle dans un satellite en orbite (ou sur une base lunaire), cela serait à un coût considérable et au prix de grandes difficultés. Dans les propos de ceux qui annoncent des data centers spatiaux, on peine à trouver une bonne raison à tant de complications. Parmi certaines justifications avancées, celle d’échapper dans l’espace aux législations des États.

Pourquoi donc parler de mettre des data centers en orbite ?

La question intéressante, plutôt que de savoir s’il serait possible de faire un centre de calcul IA dans l’espace, est donc de savoir à qui cela profite de parler dans les médias de projets relevant plus de la science-fiction que du développement industriel réaliste. Il est bien entendu périlleux de prétendre identifier les objectifs derrière les actes de communication, mais nous pouvons fournir quelques hypothèses.

L’industrie spatiale états-unienne, notamment SpaceX, nourrit l’idée de l’espace comme dernière frontière, avec en ligne de mire l’installation sur Mars, voire la colonisation de cette planète – qu’importe qu’elle soit froide (- 63 °C en moyenne à l’équateur), à l’atmosphère très ténue, et sans protection contre le rayonnement cosmique, autrement dit très hostile à la vie.

L’industrie de l’intelligence artificielle, quant à elle, nourrit l’idée du dépassement du cerveau humain.

Ces deux industries ont un besoin intense de capitaux – par exemple, OpenAI a une dette de 96 milliards de dollars (81,2 milliards d’euros). Pour les attirer, elles ont besoin de récits qui font rêver. Toutes deux créent la « fear of missing out » (ou FOMO), la peur de passer à côté d’une évolution importante et de devenir obsolètes.

D’ailleurs, cette communication fonctionne. La preuve, j’ai rédigé cet article qui, même si c’est pour expliquer à quel point ces projets sont irréalistes, leur accorde une publicité supplémentaire…

The Conversation

David Monniaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ? – https://theconversation.com/pourrait-on-faire-fonctionner-des-data-centers-dans-lespace-274582

Fissures, sols instables… comment les aléas climatiques redessinent la carte du risque immobilier

Source: The Conversation – in French – By Miia Chabot, Associate Dean Pedagogy and Learning Innovation, Excelia

Acheter un logement, c’est parier sur l’avenir. Or, à l’horizon 2050, le changement climatique redessine la carte du risque immobilier : risque de submersion par exemple, mais également de retrait-gonflement des argiles, phénomène par lequel une sécheresse peut occasionner des dégâts parfois graves sur le bâti. On parle aussi de « maisons fissurées ». Dans ce contexte, comment évaluer la vulnérabilité d’un bien face aux enjeux climatiques ?


Lorsque l’on achète une maison, ce n’est pas seulement sur la solidité du bâti que l’on mise : c’est aussi sur la stabilité d’un sol. En France, près d’un logement sur deux – soit 48 % du territoire métropolitain – repose aujourd’hui sur un terrain vulnérable au retrait-gonflement des argiles, un phénomène silencieux, amplifié par les sécheresses, qui fissure les murs quand la terre se contracte.

Plus de 10 millions de maisons individuelles sont déjà exposées. Entre 1995 et 2019, les sécheresses géotechniques ont entraîné plus de 18 milliards d’euros d’indemnisations (en euros 2023) et en moyenne, près de 700 millions d’euros sont versés chaque année. En 2022, le coût des sinistres a dépassé 3 milliards d’euros, et il pourrait atteindre 43 milliards d’ici à 2050. Les dommages observés sur les bâtiments traduisent un déséquilibre économique à part entière : la déformation du sol devient un facteur de perte de valeur immobilière.

Ce risque n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un ensemble plus large d’impacts climatiques physiques qui, partout en Europe, créent des effets économiques différenciés selon les territoires et les activités. La sécheresse, la chaleur ou les pluies extrêmes n’affectent pas de la même manière l’agriculture, l’industrie ou le logement.

Carte d’exposition des formations argileuses au phénomène de mouvement de terrain différentiel consécutif à la sécheresse et à la réhydratation des sols.
BRGM, Fourni par l’auteur

Relier le climat aux conditions du bâti et aux dynamiques locales permet de passer du constat au chiffrage. En combinant les données climatiques, géologiques et structurelles, il devient possible d’évaluer le coût réel d’un aléa, de passer des cartes d’exposition aux cartes de dommages, et d’estimer, à l’horizon 2050, l’ampleur potentielle des pertes liées à la sécheresse des sols. Les fissures de nos maisons traduisent la manière dont le climat pèse désormais sur la valeur du patrimoine et sur la continuité des activités qu’il abrite.




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Un risque silencieux

Concrètement, le retrait-gonflement des argiles est provoqué par la « respiration » de la terre sous nos pieds : elle se gorge d’eau, puis se rétracte quand elle s’assèche. Dans les sols argileux, ce cycle naturel de gonflement et de retrait est amplifié par les sécheresses successives. Au fil du temps, ces mouvements différentiels déforment les fondations, engendrant fissures et désordres structurels. Le phénomène reste invisible jusqu’à ce qu’il soit trop tard : les murs se fendent, les seuils se déforment, les ouvrants ne ferment plus.

Des recherches récentes montrent que la structure des sols argileux, faite de pores de tailles différentes, explique leur forte sensibilité au manque d’eau. Lorsqu’ils se dessèchent, l’eau s’échappe d’abord des grands pores, provoquant un retrait rapide, puis des plus petits, ce qui accentue la contraction du sol. D’autres travaux relient directement la dynamique hydrique à la déformation mécanique : plus la perte d’eau est brutale, plus le sol se rétracte et la contrainte sur les structures augmente.

Ce risque n’est donc pas seulement une affaire de nature de sol : il dépend aussi de la variabilité climatique, de la profondeur des fondations et de la capacité du sol à retenir l’eau. Chaque été sec accentue la mémoire du précédent, laissant les terrains un peu plus fragiles.




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Des cartes incomplètes, un risque qui grandit

Les cartes nationales, comme Géorisques ou celles du BRGM, constituent aujourd’hui la base de l’information publique sur le retrait-gonflement des argiles. Elles ont le mérite d’exister, mais restent pensées pour une lecture d’ensemble du territoire. Leur échelle, souvent kilométrique, ne permet pas d’évaluer la vulnérabilité réelle d’une maison ni la dynamique du sol à l’échelle de la parcelle. Entre deux terrains voisins, la composition du sous-sol, la présence d’argiles gonflantes ou la profondeur des fondations peuvent pourtant tout changer.

Certaines bases de données internationales offrent un éclairage complémentaire. La Digital Soil Map of the World (FAO – Unesco) décrit la nature des sols à l’échelle planétaire, tandis que les indices satellitaires comme le Soil Water Index (SWI) permettent de suivre l’humidité des sols au fil du temps. Ces approches sont précieuses pour la recherche, mais leur résolution (souvent de l’ordre du kilomètre) reste trop faible pour évaluer le comportement réel d’un terrain face à la sécheresse.

De nouveaux outils plus opérationnels cherchent à combler ce vide. L’application Risque Maison Climat RGA propose, à partir d’une simple adresse, une première estimation du niveau d’exposition d’un logement. En combinant la nature du sol, la fréquence des sécheresses et la vulnérabilité du bâti, elle offre une lecture claire et personnalisée du risque. Mais ses calculs reposent encore sur des données moyennes et n’intègrent pas la variabilité fine du sous-sol.

Les dispositifs publics existants se complètent sans se recouper : Climadiag projette les évolutions climatiques locales, Bat-ADAPT identifie les fragilités du bâti, et Géorisques recense les aléas connus sans les relier à la structure du logement. Ensemble, ils informent mais ne permettent pas d’anticiper les dommages.

Les initiatives privées, de leur côté, peinent à dépasser la logique assurantielle. Les simulateurs proposés par certains assureurs, comme la MAIF, intègrent des indicateurs climatiques, mais sans transparence sur leurs modèles ni accès aux données. Ces outils sensibilisent, sans permettre d’agir.

Mesurer les dommages

Identifier un sol argileux, c’est décrire une vulnérabilité. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de savoir ce que cette vulnérabilité coûte quand la sécheresse s’installe. Le passage des cartes d’exposition aux cartes de dommages marque la frontière entre savoir et agir.

Des approches que nous avons développées avec des collègues dans des recherches récentes montrent qu’il est désormais possible d’estimer le coût réel des aléas climatiques, qu’il s’agisse d’inondations, de vagues de chaleur ou de sécheresses géotechniques. En reliant les anomalies climatiques, la nature des sols et les caractéristiques du bâti, les modèles de dommages permettent d’évaluer les pertes économiques attendues.

Cette démarche, déjà utilisée pour les inondations dans des modèles comme Hazus ou JRC, peut être transposée au retrait-gonflement des argiles. Elle consiste à traduire les paramètres physiques d’un site, tels que l’humidité, la profondeur des fondations ou la résistance du sol, en impact financier mesurable.




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Croiser les données

Pour y parvenir, la clé réside dans l’intégration des données. Les informations existent mais demeurent dispersées entre bases publiques, assureurs et bureaux d’études. Croiser les données climatiques, géologiques et structurelles permet de simuler le coût probable d’un sinistre, incluant les fissurations, les reprises en sous-œuvre et, pour les bâtiments tertiaires, les pertes d’exploitation liées à une interruption d’activité.

C’est ainsi que les modèles de gestion des risques climatiques évoluent : du diagnostic de vulnérabilité à une véritable estimation de dommage qui relie les conditions physiques du sol aux conséquences économiques tangibles. Cette démarche n’a rien d’abstrait. Elle ouvre la voie à une gestion prospective des risques capable d’anticiper les coûts à l’horizon 2050. Les estimations réalisées pour d’autres aléas montrent déjà que les pertes associées aux sécheresses pourraient être multipliées par dix dans certaines régions.

Mesurer les dommages, c’est transformer une information environnementale en outil de décision. Pour un propriétaire, cela revient à évaluer la perte potentielle de valeur d’un bien dans un climat plus chaud et plus sec. Pour une entreprise, c’est la possibilité d’intégrer le coût du risque dans la gestion du bâti, les contrats d’assurance ou la planification des travaux. Pour les pouvoirs publics, c’est un levier pour orienter les politiques de prévention et d’aménagement.

The Conversation

Miia Chabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fissures, sols instables… comment les aléas climatiques redessinent la carte du risque immobilier – https://theconversation.com/fissures-sols-instables-comment-les-aleas-climatiques-redessinent-la-carte-du-risque-immobilier-270506

Près de 800 ans après sa mort, le message de François d’Assise connaît une riche postérité

Source: The Conversation – in French – By Vanessa Corcoran, Adjunct Professor of History, Georgetown University

Comment un jeune marchand italien du XIIIᵉ siècle est-il devenu saint ? Les sources écrites et fresques médiévales retracent la vie de François d’Assise et montrent de quelle manière ses exploits et les miracles qui lui sont attribués ont nourri sa réputation à travers les siècles.


À l’occasion du 800e anniversaire de la mort de saint François d’Assise, fondateur de l’ordre franciscain, son corps sera exposé pour la toute première fois en février 2026, à la basilique Saint-François, à Assise (Toscane). Des millions de visiteurs sont attendus dans la petite ville d’Italie pour rendre hommage au saint du XIIIᵉ siècle.

François, mort le 4 octobre 1226, prônait le soin apporté aux plus pauvres et le respect du monde naturel. Ces valeurs ont trouvé un écho, des siècles plus tard, dans l’action du pape François. Le souverain pontife défunt avait choisi son nom de pape en référence à l’attachement du saint médiéval aux pauvres et à son enseignement sur la responsabilité morale de prendre soin de toutes les créatures de la Terre.

En tant que spécialiste de l’histoire religieuse médiévale, je sais que plusieurs épisodes dramatiques survenus à la fin de la vie de François ont joué un rôle décisif dans la construction de son héritage en tant que fondateur de l’ordre franciscain. Ces événements expliquent aussi pourquoi ses messages radicaux sur la pauvreté et l’environnement continuent de résonner aujourd’hui.

Né riche, il choisit une vie de pauvreté

Né vers 1181 dans une famille de marchands de la ville ombrienne d’Assise, dans l’Italie actuelle, François renonce très tôt à la richesse familiale. Un récit rapporte qu’il se serait dépouillé de ses vêtements sur la place publique, au grand embarras de son père. Ses premiers biographes le surnomment « Il Poverello », ou « le petit pauvre ».

En 1209, il fonde l’ordre mendiant des Franciscains, un ordre religieux consacré aux œuvres de charité.

Ce que les historiens et les théologiens savent de François provient principalement de ses propres écrits et de textes hagiographiques. L’hagiographie est une forme de biographie religieuse qui célèbre la vie vertueuse des saints, en relatant souvent les miracles qui leur sont attribués, de leur vivant comme après leur mort. Les fidèles se rendent fréquemment sur leurs tombes pour solliciter une intervention miraculeuse. Certaines des hagiographies consacrées à François ont été rédigées peu après sa mort, en 1226.

Thomas de Celano, frère franciscain qui a connu François personnellement, a rédigé la Vie de François, publiée seulement deux ans après sa disparition. Cette hagiographie a joué un rôle central dans sa canonisation rapide. Elle offrait un récit détaillé de sa vie, sur lequel le pape Grégoire IX s’est appuyé pour juger que les actes de François justifiaient son élévation au rang de saint.

Le théologien et philosophe du XIIIe siècle, saint Bonaventure, a rédigé la Vie de saint François, aujourd’hui considérée comme le récit le plus complet. Cette seconde biographie religieuse ne se limite pas aux événements clés de l’existence de François : elle expose également son héritage durable en tant que fondateur des franciscains. On compte actuellement environ 650 000 franciscains dans le monde. Les membres de l’ordre sont actifs dans plus de 100 pays, avec des missions centrées sur la pauvreté, l’évangélisation et l’éducation.

Les deux récits décrivent les moments clés de la jeunesse de François : après avoir prononcé ses vœux de pauvreté, il mendie et travaille également dans des colonies de lépreux autour d’Assise. C’est à cette époque qu’il fonde l’ordre franciscain.

En 1210, il se rend à Rome et obtient l’approbation pontificale de son ordre de la part du pape Innocent III.

Neuf ans plus tard, il voyage en Égypte pour rencontrer le sultan al-Malik al-Kamil pendant la Cinquième Croisade. Il tente d’abord de le convertir au christianisme par la prédication. Selon les textes chrétiens, cette rencontre aurait finalement contribué à améliorer le sort des prisonniers de guerre pendant les croisades.

Miracles et légendes

La fin de la vie de François est considérée comme marquée par des rencontres spirituelles que de nombreux catholiques interprètent comme des signes de sa sainteté.

Racontées en détail dans les hagiographies du XIIIe siècle, ces histoires expliquent pourquoi il est ensuite étroitement associé aux animaux et à la protection de la nature. Ces épisodes ont également été reproduits à de nombreuses reprises dans des représentations artistiques de François.

En tant que prédicateur itinérant, François parcourt régulièrement l’Italie pour répandre l’Évangile. Mais à une occasion, il s’arrête pour prêcher à un groupe d’oiseaux. Selon la légende, ils l’écoutent avec une attention captivée.

Thomas de Celano souligne qu’à partir de ce jour, les sermons de François ne se sont plus seulement adressés aux hommes mais à « tous les oiseaux, tous les animaux, tous les reptiles et aussi aux créatures insensibles, pour louer et aimer le Créateur ».

L’idée que les animaux étaient captivés par les prêches de François est reprise dans d’autres textes dévotionnels. Dans le récit du XIVᵉ siècle, les Petites Fleurs de saint François, une légende raconte que ses sermons ont même empêché un loup de terroriser la ville toscane de Gubbio.

François parle au loup et lui tendit la main. Le loup étend alors sa patte comme pour lui serrer la main. De telles histoires sont devenues centrales pour façonner l’image de François comme saint patron des animaux et, plus tard, de la nature.

En 1224, une maladie grave le laisse presque aveugle. Incapable d’écrire, il dicte le Cantique de Frère Soleil, ou Cantique des Créatures, souvent considéré comme la première œuvre majeure en langue vernaculaire italienne.

Malgré la vue défaillante de son auteur, ce texte célèbre poétiquement la beauté des créations de Dieu, évoquant les animaux comme ses « frères et sœurs ». Il loue la manière dont la Terre « nous porte et nous nourrit […], produit la diversité des fruits, avec les fleurs diaprées et les herbes. ».

Fait notable, François devint la première personne à recevoir ce que l’on croit être les stigmates – des blessures censées reproduire celles de la crucifixion du Christ. Des témoins du 17 septembre 1224, rapportés plus tard par Thomas de Celano, ont noté :

« Peu avant sa mort, notre frère et père (François) apparut comme crucifié, portant dans son corps les cinq blessures qui sont véritablement les stigmates du Christ. En effet, ses mains et ses pieds présentaient des sortes de perforations faites par les clous, à l’avant et à l’arrière, qui laissaient des cicatrices et montraient la noirceur des clous. Et à son côté, il semblait percé et du sang s’écoulait fréquemment. »

L’artiste de la Renaissance italienne Giotto di Bondone représenta ces scènes dans un cycle de fresques élaboré à la basilique Santa Croce de Florence. Ces blessures renforcèrent l’image de François comme figure christique, un motif largement exploré dans l’écriture dévotionnelle.

Influence sur la papauté contemporaine

François d’Assise, déjà figure historique majeure, a retrouvé une visibilité mondiale le 13 mars 2013, lorsque le cardinal Jorge Mario Bergoglio, élu pape, choisit de rompre avec la tradition et de ne pas prendre le nom d’un prédécesseur pontifical. Il se fit appeler François.

Un choix symbolique : le pape expliqua rapidement que son homonyme représentait « l’homme de pauvreté, l’homme de paix, l’homme qui aime et protège la création », rappelant ainsi l’engagement social et écologique qui marque son pontificat.

Une cathédrale de style gothique se dresse sous un ciel nuageux, tandis qu’une file de personnes se dirige vers son entrée
Basilique Saint-François, à Assise, en Toscane (Italie).
Rosmarie Wirz/Moment Open/Getty Images

Le Cantique du Frère Soleil a ensuite inspiré l’encyclique phare du pape en 2015, Laudato Si’* – « Sur la sauvegarde de la maison commune ». Première encyclique pontificale entièrement consacrée à l’environnement, le texte appelait à un dialogue mondial et à des actions pour protéger la planète. Le pape y écrivait que François d’Assise « nous montre à quel point le lien est indissociable entre le souci de la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement envers la société et la paix intérieure ». Depuis la mort du pape Laudato Si’ est saluée comme l’un des héritages durables du premier pape jésuite et né en Amérique latine.

Alors que des pèlerins se rendent à Assise pour ce Jubilé exceptionnel consacré à saint François, l’Église insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement de contempler les restes du visionnaire médiéval, mais de se souvenir de ce « modèle de sainteté de vie et témoin constant de paix ».

Bien que ce saint du Moyen Âge, surtout connu à travers des fresques et des textes fragmentaires, puisse paraître une figure lointaine, les enseignements de François sur le soin des pauvres et la responsabilité envers l’environnement délivrent un message toujours pertinent au XXIᵉ siècle.

The Conversation

Vanessa Corcoran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Près de 800 ans après sa mort, le message de François d’Assise connaît une riche postérité – https://theconversation.com/pres-de-800-ans-apres-sa-mort-le-message-de-francois-dassise-connait-une-riche-posterite-275093

Laïcité à la française : un grand malentendu ?

Source: The Conversation – in French – By Alain Policar, Chercheur associé en science politique (Cevipof), Sciences Po

Principe juridique de neutralité de l’État, la laïcité a initialement été pensée pour protéger la liberté de conscience. Elle est aujourd’hui fréquemment mobilisée d’une manière qui contredit sa vocation première. Cette transformation n’est ni anodine ni sans effets sociaux et politiques. Comment un outil destiné à garantir la coexistence des libertés est-il devenu un levier de normalisation, ciblant certaines populations plus que d’autres ?


Alors qu’elle devait servir à la promotion de valeurs universelles, la laïcité apparaît désormais largement comme une expression nostalgique d’une identité majoritaire. Depuis l’affaire des foulards à Creil (Oise) en 1989, de principe organisant la coexistence des libertés, elle est devenue une valeur censée incarner la civilisation française.

Ce changement, dont les causes sont multiples, a transformé un outil de paix civile en instrument de contrôle des conduites. En témoignent les votes de nombreuses loi restrictives. Parmi celles-ci, celle du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, qui rompt avec la recommandation du Conseil d’État, lequel, saisi en 1989 par le ministre de l’éducation nationale, Lionel Jospin, conditionnait l’interdiction à un comportement perturbateur. Ou encore celle d’août 2021, qui met l’accent sur le soupçon de séparatisme d’une partie de la population désignée par sa foi religieuse, réelle ou supposée.

Cette évolution est congruente avec le fait qu’un parti d’extrême droite, qui se pose en héraut de la laïcité, et dont le programme repose sur la préférence nationale, occupe désormais une place majeure dans notre vie politique. Pour le Rassemblement national, les bienfaits de l’État-providence ne doivent être destinés qu’au « vrai peuple », le populisme procédant d’une révolte contre le partage des acquis sociaux durement obtenus sur le long terme avec de nouveaux venus, lesquels ne les mériteraient pas.

La tolérance : une vertu politique

Dans sa conception moderne, la tolérance est une vertu politique fondamentale : la divergence de la norme est possible au nom de la liberté. C’est ce que souligne l’article XI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) selon lequel « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ». Ce droit sera affirmé plus nettement encore dans la Déclaration universelle de 1948, son exercice n’étant soumis qu’aux limitations légales destinées à assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui.

La tolérance n’exige évidemment pas que nous renoncions à nos désaccords, mais que nous considérions comme des égaux celles et ceux qui ont des convictions différentes des nôtres.

Dès lors, l’intolérance consiste à revendiquer une place spécifique pour mes propres valeurs ou pour mon mode de vie et, pour cette raison, à vouloir les protéger jusqu’à limiter, voire supprimer, d’autres valeurs que les miennes, ce qui revient à refuser à celles et ceux qui les défendent le statut de membre à part entière de la société. C’est ce dont rend compte l’ouvrage d’Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, à propos des musulmans français diplômés, lesquels se trouvent contraints, faute de reconnaissance de leurs compétences, de quitter la France pour des pays plus ouverts à la diversité.

À l’inverse, la tolérance consistera à insister sur notre appartenance commune à un ensemble social et à reconnaître que les autres ont tout autant que moi le droit de contribuer à en définir les normes.

Laïcité et islam

La France est-elle aussi laïque qu’elle le prétend, s’interrogeait déjà le sociologue François Dubet en 1996, « en refusant aux musulmans les droits qu’elle accorde aux autres, en idéalisant son passé républicain, comme si celui-ci ne procédait pas d’une longue tradition chrétienne » ? Et il concluait par cette mise en garde : « La laïcité ne peut être vécue par les musulmans que sous une forme antireligieuse. »

Ce diagnostic semble confirmé par le rapport 2025 sur les discriminations fondées sur la religion, du défenseur des droits :

« La très grande majorité des réclamations reçues par le défenseur des droits en matière de discriminations fondées sur la religion concerne la religion musulmane et, en particulier, les femmes musulmanes portant un voile […] Cette surreprésentation traduit la spécificité française du débat sur la religion et la laïcité, qui se focalise sur l’islam et, plus encore, sur ses expressions vestimentaires féminines : voile et abaya à l’école, voile porté par les accompagnatrices scolaires, voile dans le sport, burkini dans les piscines, voire, plus récemment, voile porté par les mineures dans l’espace public. Ainsi, malgré des formulations générales, les lois encadrant le port de signes religieux ont entendu viser les femmes musulmanes. »

Le rapport précise que, parmi les personnes se déclarant de religion musulmane ou perçues comme telles, 20 % déclarent avoir été « parfois » discriminées en raison de leur religion au cours des cinq dernières années et 14 % avoir « souvent » été discriminées pour ce motif. Notons que, parmi les personnes se déclarant chrétiennes ou perçues comme telles, 3 % déclarent avoir été « parfois » discriminées en raison de leur religion et 1 % l’avoir souvent été.

État laïc ou société laïque ?

La tentation de faire de la France non pas un État laïc mais un pays, une société qui serait laïque par nature, c’est-à-dire où l’application de ses règles ne serait plus limitée aux agents des services publics, est surreprésentée dans les médias et sur la scène politique. Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation nationale, par exemple, n’hésitait pas à déclarer que « le voile n’est pas souhaitable dans la société tout entière ». Gabriel Attal, ancien premier ministre, veut interdire le port du voile aux moins de 15 ans dans l’espace public et Laurent Wauquiez, chef du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, a déposé en novembre 2025 une proposition de loi allant dans ce sens, en élargissant l’interdiction à toutes les mineures dans l’espace public.

Certains partisans d’une laïcité impliquant des restrictions étendues considèrent sans doute l’interdiction du foulard islamique comme une manière de lutter contre les croyances incompatibles avec la pensée libre et la citoyenneté éclairée. Au-delà du caractère vraisemblablement inconstitutionnel de la chose, il serait infiniment improbable qu’ils parviennent ainsi à atteindre les objectifs invoqués. On peut même craindre un effet contre-productif, en raison de la récupération de ces interdictions par l’islamisme radical, chez des adolescents en quête d’identité.

Désormais, l’invocation de la laïcité, si l’on en juge par sa fréquence, semblerait en mesure de répondre à tout type de mise en cause des principes républicains, qu’il s’agisse des tenues vestimentaires de nos élèves ou des attaques terroristes dont la France a été victime. Pourtant, de 1982 (attentat de la rue des Rosiers, à Paris) jusqu’en 2012 (assassinat de quatre Juifs, dont trois enfants, par Mohammed Merah à Toulouse, en Haute-Garonne), nul n’avait songé à invoquer solennellement la laïcité, alors que l’on ne cesse désormais de le faire depuis 2015 ? S’agit-il d’une négligence malheureuse, aujourd’hui réparée ? Ou, plus vraisemblablement, d’une instrumentalisation dont on voit bien le profit que l’on pense en retirer ?

Libre expression des différences

Il serait utile de rappeler l’esprit de la Déclaration universelle sur la laïcité au XXIᵉ siècle : la laïcité, qui n’est pas une spécificité française, est la condition de la libre expression des différences. Peut-être aurions-nous alors accès à l’essentiel : si rien ne nous contraint à renoncer à nos fidélités singulières, la laïcité nous invite à les suspendre. Ce qui fait communauté, c’est précisément la suspension, évidemment provisoire, du sentiment d’appartenance. C’est encore la supposition qu’il y a, en tout autre être humain, la capacité à éprouver le même sentiment que moi.


Alain Policar est l’auteur de Laïcité : le grand malentendu, Flammarion, octobre 2025.

The Conversation

Alain Policar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Laïcité à la française : un grand malentendu ? – https://theconversation.com/la-cite-a-la-francaise-un-grand-malentendu-274158

Sensibiliser les enfants au tri des déchets : enquête dans les coulisses d’une politique éducative à revoir

Source: The Conversation – France (in French) – By Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les ateliers pour sensibiliser les enfants au tri des déchets suscitent un véritable engouement. Pourtant, leurs effets à long terme sont limités. À quoi cela tient-il ? Misent-ils trop sur le pouvoir de répétition du geste ? Ou ne prennent-ils pas assez au sérieux la relation des enfants aux objets ? Retour sur quelques observations de terrain.


À mesure que les enjeux climatiques s’imposent dans l’espace public, l’éducation à l’environnement est devenue un axe majeur des politiques éducatives. La sensibilisation au tri des déchets en constitue l’un des piliers les plus visibles.

Entre jeux, ateliers, mallettes, interventions, cette sensibilisation s’est installée depuis une dizaine d’années dans les écoles et les quartiers, comme une évidence, avec l’idée que répéter quelques gestes finirait par changer les comportements.

Pourtant, les enquêtes que nous avons menées à Amiens et notre recherche actuelle au Mans réalisée dans le cadre du programme PEPR Recyclage Déchets ménagers montrent que ces dispositifs produisent surtout des gestes exécutés sous surveillance, sans transformer durablement la manière dont les enfants traitent ou pensent les déchets.

Comment expliquer un tel écart entre l’ambition affichée et les effets réels ?

Le tri à l’école : un rituel d’ordre plus qu’un apprentissage

L’observation, menée en 2019 dans une école d’Amiens (Somme), d’une scène de goûter, permet de saisir concrètement la manière dont la sensibilisation est supposée opérer. Emballages à la main, les enfants se lèvent et se dirigent vers les bacs de tri. Un bref flottement, un doigt qui hésite, et un camarade intervient aussitôt pour rectifier. Le geste s’enchaîne sans effort, quasi mécanique. L’enseignante n’a pas besoin d’intervenir.

Mais rien dans la scène ne suggère que la matière ait été réellement questionnée ou même regardée. Le tri se fait comme on range ses affaires. C’est un comportement attendu bien plus qu’une manière de se saisir de ce que l’on jette.

En sortant de l’école, quelques rues plus loin, les mêmes outils de sensibilisation réapparaissent lors d’une fête de quartier durant laquelle une association locale profite de l’événement pour installer un dispositif dédié à la prévention des déchets : un stand du tri, un atelier de papier recyclé, quelques panneaux.

Si l’intention demeure similaire à celle du cadre scolaire, le déplacement dans l’espace festif en transforme les effets : le dispositif tient mal. Les enfants manipulent la matière avec une liberté que la classe contenait tant bien que mal. Rien n’y fait, ni les rappels ni les explications. Les objets distribués pour enseigner un « bon geste » deviennent des supports de jeu ou de chahut. L’animatrice s’agace.

Le président de l’association explique la scène autrement, persuadé que le jeu est la condition pour qu’un message circule. Mais le message disparaît dès qu’on essaie de l’imposer. La matière, laissée aux enfants, ne soutient pas la pédagogie ; elle la renverse. En attirant l’attention sur ses qualités ludiques et sensorielles, elle devient un objet de manipulation autonome qui détourne l’activité de l’objectif prescrit et fait passer au second plan le contenu normatif du « bon geste ».

Des catégories en décalage avec les usages des enfants

Au Mans (Sarthe), les ateliers philo menés durant l’année scolaire 2024-2025 avec cinq classes d’élèves de CM2 et de 6ᵉ révèlent un autre pan du problème. Les enfants ne parlent pas du déchet comme d’un « résidu » ou d’une « matière à trier » mais comme d’un objet qu’on aime. Une canette vide devient un élément décoratif, un jouet abîmé ou un objet qu’on devrait jeter continuent de valoir par le souvenir qu’il porte.

Les catégories que les dispositifs voudraient stabiliser – recyclable, non recyclable, à jeter, à conserver – n’opèrent pas. Elles ne correspondent tout simplement pas à l’usage que les enfants font des choses ni à la manière dont ils les investissent.

De plus, le doute est permanent : « Mais après, ça va où ? » ou encore : « Et si le camion mélangeait tout ? » Rien, dans les dispositifs, ne vient l’éclairer. On suppose que le geste a du sens alors que tout ce qui se passe après reste invisible.

Cette opacité n’est pas un détail. Elle empêche tout apprentissage réel. Il est difficile de comprendre un geste et de l’adopter, quand on ne sait pas ce qu’il produit, ni même s’il sert à quelque chose.

Des gestes quotidiens

Rien, dans ces scènes, ne suggère une transformation durable : les dispositifs produisent une gestuelle fragile. Dès que la surveillance tombe ou que la matière circule librement, elle disparaît.

Ces observations de terrain révèlent une manière particulière de concevoir l’éducation au tri : celle-ci repose sur un monde où la matière reste tranquille et où les enfants se contentent d’appliquer ce qu’on leur montre. Or, ni l’un ni l’autre ne correspond à ce qui se passe réellement.

Dans la classe d’Amiens, le tri fonctionne surtout parce qu’il est ritualisé et inséré dans un climat d’obligation mutuelle. Le geste n’est pas interrogé. Il est répété parce qu’il faut le faire. L’idée qu’un comportement contraint puisse se maintenir hors du regard des adultes tient davantage d’un espoir institutionnel que d’un constat étayé par l’observation empirique.

Dès que les dispositifs sortent du cadre scolaire, leur cohérence se fissure. La matière déborde : les canettes roulent, les cartons volent, la pâte à papier se transforme. Pensé comme un objet stable et maîtrisable, le déchet est assigné à une fonction pédagogique. Mais sur le terrain, il devient un support de jeu et de transformation, qui échappe au cadrage prescrit.

La conception des dispositifs repose sur une mauvaise compréhension des situations. Les ateliers philo au Mans révèlent quelque chose de plus discret mais tout aussi décisif : les enfants ne pensent pas le déchet dans les catégories que la sensibilisation cherche à imposer. Ils y projettent des souvenirs, un attachement, parfois un regard esthétique. Ils questionnent ce qu’on leur demande de jeter.

L’écart est net entre l’objet simplifié des supports pédagogiques et l’objet vécu, chargé, parfois mystérieux, dont parlent les enfants. Cet écart explique pourquoi les gestes inculqués ne se transforment pas en pratiques durables. Alors que le dispositif oublie la dimension sensible de la matière, les enfants la remettent au centre.

Prendre au sérieux la relation à l’objet

La juxtaposition de ces scènes permet de comprendre pourquoi les investissements publics dans la sensibilisation produisent des effets limités. Le dispositif n’échoue pas faute d’effort, mais parce qu’il ne prend pas au sérieux la relation sensible à l’objet déchu. Dans ces conditions, penser que la multiplication des ateliers ou la sophistication des supports suffiraient à améliorer les pratiques de tri relève d’une forme de croyance.

Or, les enquêtes menées à Amiens et au Mans mettent en lumière une contradiction nette entre la rhétorique de l’éducation au tri et ses effets réels. Les dispositifs produisent de la conformité sous surveillance mais n’améliorent pas la pensée du tri.

En ne clarifiant pas la chaîne de traitement, ils ne modifient pas les représentations. Ces observations conduisent ainsi à interroger une politique éducative fondée moins sur l’apprentissage de la pensée des déchets que sur l’hypothèse selon laquelle la répétition d’un geste garantirait sa reproduction hors du cadre prescriptif.

Prendre au sérieux la relation à l’objet, c’est alors admettre que, pour les enfants comme pour les adultes, le déchet est d’abord manipulé, détourné et investi de souvenirs, bien avant d’être mobilisé comme support d’un geste attendu.

The Conversation

Nathalie Buchot est membre de Les écologistes 72, le Groupe Philo Sarthe et les Carrefours de la Pensée.

Camille Dormoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sensibiliser les enfants au tri des déchets : enquête dans les coulisses d’une politique éducative à revoir – https://theconversation.com/sensibiliser-les-enfants-au-tri-des-dechets-enquete-dans-les-coulisses-dune-politique-educative-a-revoir-271902