Comment la politique familiale généreuse du Danemark réduit de 80% la « pénalité maternelle »

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Killewald, Professor of Sociology, University of Michigan

Congé parental, garde d’enfants, allocations familiales : l’expérience danoise montre que le calendrier et la durée des aides comptent autant que leur montant pour réduire la pénalité maternelle.


Pour de nombreuses femmes dans le monde, la maternité se paie au prix fort dans la vie professionnelle. Élever des enfants tend à entraîner des salaires plus faibles et une réduction du temps de travail pour les mères – mais pas pour les pèresdans le monde entier..

Sociologue, j’étudie la manière dont les relations familiales peuvent façonner les situations économiques. Par le passé, j’ai étudié comment la maternité tend à faire baisser les salaires des femmes, un phénomène que les sciences sociales appellent la « pénalité maternelle ».

Les programmes publics qui apportent un soutien financier aux parents peuvent-ils compenser cette pénalité salariale liée à la maternité ?

Une « pénalité maternelle »

Avec Therese Christensen, sociologue danoise, je me suis attachée à répondre à cette question en m’intéressant aux mères au Danemark – un pays scandinave doté de l’un des filets de sécurité sociale les plus solides au monde.

Plusieurs politiques danoises visent à aider les mères à rester en emploi. Par exemple, des services de garde d’enfants subventionnés sont proposés à tous les enfants dès l’âge de 6 mois et jusqu’à leur entrée à l’école primaire. Les parents n’en paient pas plus de 25 % du coût.

Mais même au Danemark, les mères voient leurs revenus chuter fortement, en partie parce qu’elles travaillent moins d’heures.

Une perte de 7 600 euros dès la première année

Dans un article qui sera publié prochainement dans European Sociological Review, Christensen et moi montrons que l’augmentation des revenus versés par l’État aux mères – notamment via les allocations familiales et le congé parental rémunéré – compense environ 80 % des pertes de revenus moyens des mères danoises.

À partir de données administratives de Statistics Denmark, l’agence publique chargée de collecter et de compiler les statistiques nationales, nous avons étudié les effets à long terme de la maternité sur les revenus de 104 361 femmes danoises. Nées au début des années 1960, elles sont devenues mères pour la première fois entre 20 et 35 ans.

Elles sont toutes devenues mères avant 2000, ce qui permet d’observer l’évolution de leurs revenus pendant des décennies après la naissance de leur premier enfant. Si les politiques du gouvernement danois ont évolué au fil de ces années, le congé parental rémunéré, les allocations familiales et d’autres prestations ont existé sans interruption sur cette période. Ces femmes avaient en moyenne 26 ans lors de leur première maternité, et 85 % d’entre elles ont eu plus d’un enfant.

Nous estimons que la maternité a entraîné une perte d’environ l’équivalent de 9 000 dollars américains (7 600 euros) de revenus pour les femmes – mesurés en dollars américains de 2022 corrigés de l’inflation – l’année de la naissance ou de l’adoption de leur premier enfant, par rapport à ce à quoi on pourrait s’attendre si elles étaient restées sans enfant. Si la pénalité maternelle s’atténue à mesure que les enfants grandissent, elle s’inscrit dans la durée.

Ce n’est qu’au bout de 19 ans après la naissance de leur premier enfant que cette pénalité disparaît complètement. La maternité s’accompagne également d’une baisse durable du nombre d’heures travaillées.

Étudier les effets de l’action publique

Ces pénalités annuelles s’additionnent. Nous estimons que la maternité a coûté à la Danoise moyenne plus de 100 000 euros de revenus cumulés au cours des 20 premières années suivant la naissance de son premier enfant – soit près de 12 % de ce qu’elle aurait gagné sur cette période si elle était restée sans enfant.

La majorité des mères de l’échantillon, lorsqu’elles étaient en emploi avant l’accouchement, pouvaient bénéficier de quatre semaines de congé payé avant la naissance et de 24 semaines après. Elles avaient la possibilité de transférer jusqu’à dix semaines de ce congé rémunéré au père de l’enfant. Les modalités de ce dispositif ont changé au cours du temps.

Le gouvernement danois verse également des allocations familiales – des versements destinés aux parents d’enfants de moins de 18 ans. Ces aides sont parfois appelées « allocations pour enfants ».

Le Danemark dispose également d’autres dispositifs, comme les allocations logement, accessibles à l’ensemble de la population mais plus généreuses pour les parents ayant des enfants vivant au foyer.

À partir des mêmes données, Christensen et moi avons ensuite estimé comment la maternité influe sur les montants que les mères danoises reçoivent de l’État. Nous cherchions à savoir si ces revenus publics suffisent à compenser la perte de revenus issus de leur activité professionnelle.

Nous avons constaté que la maternité entraîne une augmentation immédiate des aides publiques perçues par les mères danoises. L’année de la naissance ou de l’adoption de leur premier enfant, les femmes ont reçu plus de 5 900 euros supplémentaires de la part de l’État par rapport à ce qu’elles auraient perçu si elles étaient restées sans enfant. Cette somme ne compensait pas entièrement la perte de revenus d’activité, mais elle en réduisait sensiblement l’ampleur.

L’écart entre les montants versés par l’État aux mères et ceux qu’elles auraient perçus en l’absence d’enfant s’est estompé dans les années qui ont suivi la naissance ou l’adoption du premier enfant. Toutefois, nous avons mis en évidence une hausse durable des revenus issus des aides publiques pour les mères – y compris 20 ans après leur première maternité.

Au total, nous estimons que l’État danois a compensé environ 80 % de la pénalité maternelle sur les revenus pour les femmes étudiées. Si les mères ont perdu environ 101000 euros de revenus par rapport aux femmes sans enfant au cours des deux décennies suivant la naissance de leur premier enfant, elles ont perçu environ 85000 euros d’aides publiques, de sorte que leur perte de revenus totale n’a été que d’environ 16000 euros.

Des aides pour les parents d’enfants plus âgés

Nos résultats montrent que les aides publiques ne compensent pas entièrement les pertes de revenus des mères danoises. Mais elles y contribuent largement. Comme la plupart des pays offrent des prestations parentales moins généreuses, le Danemark ne constitue pas un cas représentatif. Il s’agit plutôt d’un cas test, qui montre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque les pouvoirs publics font du soutien financier aux parents une priorité.

Autrement dit, un soutien financier public solide en faveur des mères peut rendre la maternité plus soutenable sur le plan économique et favoriser l’égalité femmes-hommes en matière de ressources économiques.

Comme la pénalité maternelle est la plus forte après la naissances, les aides publiques ciblant les mères de nourrissons, comme le congé parental rémunéré, peuvent être particulièrement précieuses. Les subventions à la garde d’enfants peuvent également aider les mères à reprendre le travail plus rapidement.

Le caractère durable de la pénalité maternelle montre toutefois que ces aides de court terme ne suffisent pas à l’éliminer totalement. Des dispositifs accessibles à toutes les mères d’enfants de moins de 18 ans, comme les allocations familiales, peuvent contribuer à compenser la pénalité maternelle à long terme pour les mères d’enfants plus âgés.

The Conversation

Alexandra Killewald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la politique familiale généreuse du Danemark réduit de 80% la « pénalité maternelle » – https://theconversation.com/comment-la-politique-familiale-genereuse-du-danemark-reduit-de-80-la-penalite-maternelle-275145

Comment la politique familiale généreuse du Danemark réduit-elle de 80% la « pénalité maternelle »

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Killewald, Professor of Sociology, University of Michigan

Congé parental, garde d’enfants, allocations familiales : l’expérience danoise montre que le calendrier et la durée des aides comptent autant que leur montant pour réduire la pénalité maternelle.


Pour de nombreuses femmes dans le monde, la maternité se paie au prix fort dans la vie professionnelle. Élever des enfants tend à entraîner des salaires plus faibles et une réduction du temps de travail pour les mères – mais pas pour les pèresdans le monde entier..

Sociologue, j’étudie la manière dont les relations familiales peuvent façonner les situations économiques. Par le passé, j’ai étudié comment la maternité tend à faire baisser les salaires des femmes, un phénomène que les sciences sociales appellent la « pénalité maternelle ».

Les programmes publics qui apportent un soutien financier aux parents peuvent-ils compenser cette pénalité salariale liée à la maternité ?

Une « pénalité maternelle »

Avec Therese Christensen, sociologue danoise, je me suis attachée à répondre à cette question en m’intéressant aux mères au Danemark – un pays scandinave doté de l’un des filets de sécurité sociale les plus solides au monde.

Plusieurs politiques danoises visent à aider les mères à rester en emploi. Par exemple, des services de garde d’enfants subventionnés sont proposés à tous les enfants dès l’âge de 6 mois et jusqu’à leur entrée à l’école primaire. Les parents n’en paient pas plus de 25 % du coût.

Mais même au Danemark, les mères voient leurs revenus chuter fortement, en partie parce qu’elles travaillent moins d’heures.

Une perte de 7 600 euros dès la première année

Dans un article qui sera publié prochainement dans European Sociological Review, Christensen et moi montrons que l’augmentation des revenus versés par l’État aux mères – notamment via les allocations familiales et le congé parental rémunéré – compense environ 80 % des pertes de revenus moyens des mères danoises.

À partir de données administratives de Statistics Denmark, l’agence publique chargée de collecter et de compiler les statistiques nationales, nous avons étudié les effets à long terme de la maternité sur les revenus de 104 361 femmes danoises. Nées au début des années 1960, elles sont devenues mères pour la première fois entre 20 et 35 ans.

Elles sont toutes devenues mères avant 2000, ce qui permet d’observer l’évolution de leurs revenus pendant des décennies après la naissance de leur premier enfant. Si les politiques du gouvernement danois ont évolué au fil de ces années, le congé parental rémunéré, les allocations familiales et d’autres prestations ont existé sans interruption sur cette période. Ces femmes avaient en moyenne 26 ans lors de leur première maternité, et 85 % d’entre elles ont eu plus d’un enfant.

Nous estimons que la maternité a entraîné une perte d’environ l’équivalent de 9 000 dollars américains (7 600 euros) de revenus pour les femmes – mesurés en dollars américains de 2022 corrigés de l’inflation – l’année de la naissance ou de l’adoption de leur premier enfant, par rapport à ce à quoi on pourrait s’attendre si elles étaient restées sans enfant. Si la pénalité maternelle s’atténue à mesure que les enfants grandissent, elle s’inscrit dans la durée.

Ce n’est qu’au bout de 19 ans après la naissance de leur premier enfant que cette pénalité disparaît complètement. La maternité s’accompagne également d’une baisse durable du nombre d’heures travaillées.

Étudier les effets de l’action publique

Ces pénalités annuelles s’additionnent. Nous estimons que la maternité a coûté à la Danoise moyenne plus de 100 000 euros de revenus cumulés au cours des 20 premières années suivant la naissance de son premier enfant – soit près de 12 % de ce qu’elle aurait gagné sur cette période si elle était restée sans enfant.

La majorité des mères de l’échantillon, lorsqu’elles étaient en emploi avant l’accouchement, pouvaient bénéficier de quatre semaines de congé payé avant la naissance et de 24 semaines après. Elles avaient la possibilité de transférer jusqu’à dix semaines de ce congé rémunéré au père de l’enfant. Les modalités de ce dispositif ont changé au cours du temps.

Le gouvernement danois verse également des allocations familiales – des versements destinés aux parents d’enfants de moins de 18 ans. Ces aides sont parfois appelées « allocations pour enfants ».

Le Danemark dispose également d’autres dispositifs, comme les allocations logement, accessibles à l’ensemble de la population mais plus généreuses pour les parents ayant des enfants vivant au foyer.

À partir des mêmes données, Christensen et moi avons ensuite estimé comment la maternité influe sur les montants que les mères danoises reçoivent de l’État. Nous cherchions à savoir si ces revenus publics suffisent à compenser la perte de revenus issus de leur activité professionnelle.

Nous avons constaté que la maternité entraîne une augmentation immédiate des aides publiques perçues par les mères danoises. L’année de la naissance ou de l’adoption de leur premier enfant, les femmes ont reçu plus de 5 900 euros supplémentaires de la part de l’État par rapport à ce qu’elles auraient perçu si elles étaient restées sans enfant. Cette somme ne compensait pas entièrement la perte de revenus d’activité, mais elle en réduisait sensiblement l’ampleur.

L’écart entre les montants versés par l’État aux mères et ceux qu’elles auraient perçus en l’absence d’enfant s’est estompé dans les années qui ont suivi la naissance ou l’adoption du premier enfant. Toutefois, nous avons mis en évidence une hausse durable des revenus issus des aides publiques pour les mères – y compris 20 ans après leur première maternité.

Au total, nous estimons que l’État danois a compensé environ 80 % de la pénalité maternelle sur les revenus pour les femmes étudiées. Si les mères ont perdu environ 101000 euros de revenus par rapport aux femmes sans enfant au cours des deux décennies suivant la naissance de leur premier enfant, elles ont perçu environ 85000 euros d’aides publiques, de sorte que leur perte de revenus totale n’a été que d’environ 16000 euros.

Des aides pour les parents d’enfants plus âgés

Nos résultats montrent que les aides publiques ne compensent pas entièrement les pertes de revenus des mères danoises. Mais elles y contribuent largement. Comme la plupart des pays offrent des prestations parentales moins généreuses, le Danemark ne constitue pas un cas représentatif. Il s’agit plutôt d’un cas test, qui montre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque les pouvoirs publics font du soutien financier aux parents une priorité.

Autrement dit, un soutien financier public solide en faveur des mères peut rendre la maternité plus soutenable sur le plan économique et favoriser l’égalité femmes-hommes en matière de ressources économiques.

Comme la pénalité maternelle est la plus forte après la naissances, les aides publiques ciblant les mères de nourrissons, comme le congé parental rémunéré, peuvent être particulièrement précieuses. Les subventions à la garde d’enfants peuvent également aider les mères à reprendre le travail plus rapidement.

Le caractère durable de la pénalité maternelle montre toutefois que ces aides de court terme ne suffisent pas à l’éliminer totalement. Des dispositifs accessibles à toutes les mères d’enfants de moins de 18 ans, comme les allocations familiales, peuvent contribuer à compenser la pénalité maternelle à long terme pour les mères d’enfants plus âgés.

The Conversation

Alexandra Killewald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la politique familiale généreuse du Danemark réduit-elle de 80% la « pénalité maternelle » – https://theconversation.com/comment-la-politique-familiale-genereuse-du-danemark-reduit-elle-de-80-la-penalite-maternelle-275145

Sébastien Lecornu a-t-il bien fait d’utiliser le 49.3 pour l’adoption du budget ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Guigue, Professeur de droit public, Université Savoie Mont Blanc

Le premier ministre Sébastien Lecornu a privilégié la recherche de compromis sur les textes financiers avant de changer de stratégie en janvier, face au blocage de la discussion budgétaire. En choisissant finalement le 49.3, le premier ministre est revenu sur sa promesse. Mais quelles options se présentaient à lui ? Le choix du 49.3 était-il justifié ?


Après sa nomination, Sébastien Lecornu a laissé nombre d’observateurs perplexes en déclarant vouloir privilégier la négociation au passage en force, prenant même l’engagement de ne pas recourir au 49.3. Or, depuis les législatives de 2022, les premiers ministres ont fait adopter toutes les lois de finances initiales au 49.3, rendant la procédure presque banale.

Depuis la dissolution de 2024 et la tripartition de l’Assemblée nationale qui en a résulté, le recours au 49.3 semblait plus inéluctable encore. Aussi, l’annonce du nouveau premier ministre marquait une rupture, comme si la composition de l’Assemblée avait fini par contraindre l’exécutif à un changement de méthode. En cherchant la voie du compromis, le gouvernement semblait enfin suivre l’exemple d’autres pays européens où règne la culture du compromis, comme l’Allemagne ou la Belgique.

Mais cette approche était aussi risquée. Si elle a permis l’adoption surprise du projet de loi de financement de la Sécurité sociale en décembre 2025, la loi de finances initiale s’annonçait autrement plus difficile, tant les groupes politiques refusaient de s’entendre. Constatant l’impasse du débat après sa reprise le 13 janvier 2026, le gouvernement a donc demandé la suspension des débats prévus et a commencé à préparer une ordonnance.

En effet, le délai de 70 jours imparti au Parlement pour se prononcer sur le texte était dépassé, ce qui rendait la prise de celle-ci possible à tout moment. Elle aurait présenté l’avantage de doter la France d’un budget complet pour 2026, mais elle n’aurait pas prémuni le gouvernement d’une éventuelle censure spontanée. Interpellée dans l’Hémicycle, le 15 janvier 2026, la ministre des comptes publics Amélie de Montchalin a annoncé que le gouvernement était face à un choix : le 49.3 ou l’ordonnance. L’exécutif a donc hésité, l’Élysée et le gouvernement semblant même s’opposer sur la voie à suivre, avant d’opter pour le 49.3, un choix finalement moins brutal et moins risqué qu’une ordonnance.

Pourquoi choisir le 49.3 plutôt que l’ordonnance ?

Ordonnance et 49.3 sont deux voies exceptionnelles qui malmènent le Parlement. Mais le 49.3 présente au moins deux avantages par rapport à l’ordonnance.

Premièrement, l’ordonnance permet au gouvernement de mettre en vigueur seul le projet de loi de finances. En court-circuitant le Parlement, il le prive de son pouvoir fondamental de consentir à l’impôt. C’est ce qui explique en partie qu’aucun gouvernement n’y a eu recours depuis 1958 alors qu’il en a régulièrement eu la possibilité. En effet, une ordonnance peut être prise dès l’expiration du délai de soixante-dix jours calendaires donné au Parlement pour se prononcer. Mais la Constitution ne le rend ni automatique ni obligatoire. Le gouvernement peut aussi décider d’accorder plus de temps au Parlement pour lui permettre de se prononcer, quitte à le presser un peu en recourant à la procédure du vote bloqué (44.3 ou, bien sûr, au 49.3.

Dans l’esprit des rédacteurs de la Constitution, la menace de l’ordonnance a plus pour objectif d’inciter les parlementaires à tenir leur délai que de les mettre totalement à l’écart. La logique des règles budgétaires françaises est de favoriser l’adoption du projet de loi de finances par des votes, amendement par amendement et disposition par disposition. Si le gouvernement a les moyens juridiques de forcer un peu les choses, le consentement du Parlement reste requis. Même avec le 49.3, les députés conservent un certain droit de regard, puisqu’ils peuvent refuser le texte en renversant le gouvernement. C’est ce qui s’est produit en 2025 pour le gouvernement Barnier. Avec une ordonnance, au contraire, le dessaisissement est total et le texte peut ne pas tenir compte des débats parlementaires.

Deuxièmement, le contenu de la loi de finances peut ne pas être le même selon qu’il est mis en vigueur par ordonnance ou que le texte est adopté par 49.3. En effet, le premier ministre peut choisir la version du texte sur laquelle il engage la responsabilité de son gouvernement, par exemple une version qui comporte des amendements acceptés par les deux assemblées. La situation est moins claire s’agissant de l’ordonnance et la question a divisé les juristes. Pour certains, comme l’article 47.3 indique que « les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance », il faut comprendre qu’il s’agit du « projet initial » du gouvernement. Pour d’autres, rien n’empêche le gouvernement de retenir des amendements. Si cette seconde thèse nous paraît la plus convaincante, le gouvernement Lecornu a prudemment suivi la première en reprenant presque intégralement sa copie initiale dans l’ordonnance qu’elle a préparée. Si celle-ci avait été prise, les débats parlementaires n’auraient servi à rien et la mise à l’écart du Parlement aurait été totale, malgré la tentative du premier ministre de rassurer les groupes politiques, en particulier le groupe socialiste. Finalement, en choisissant une telle ordonnance, le premier ministre se serait plus exposé au vote positif d’une motion de censure spontanée qu’en engageant la responsabilité de son gouvernement sur une version du texte qui tient compte d’une partie au moins des débats parlementaires.

Les conséquences du recours à l’article 49.3

Pour faire adopter le projet de loi de finances, Sébastien Lecornu a dû recourir au 49.3 à trois reprises : une première fois sur la première partie du texte, une deuxième fois sur la deuxième partie et une dernière fois en lecture définitive. Avec le rejet de la première motion de censure, l’adoption du texte est devenue certaine. Pourtant, les conséquences de chaque scrutin n’étaient pas les mêmes pour la loi de finances.

En effet, en cas de motion positive après recours au 49.3 sur la première partie ou la deuxième partie du projet, le texte aurait été considéré comme rejeté puis renvoyé au Sénat, c’est-à-dire que la procédure aurait pu se poursuivre. Comme le Parlement ne se serait alors pas définitivement « prononcé » au sens de l’article 47.3 de la Constitution, un nouveau gouvernement nommé par Emmanuel Macron aurait pu prendre une ordonnance financière.

Supposons maintenant qu’une motion de censure ait été votée positivement lors de la lecture définitive du texte à l’Assemblée, c’est-à-dire lors du troisième recours au 49.3. Le renversement du gouvernement aurait entraîné le rejet définitif du projet de loi de finances et le Parlement se serait alors définitivement prononcé, au sens du texte constitutionnel. Le gouvernement démissionnaire aurait alors continué à prélever les impôts existants et à dépenser dans le cadre des services votés sur le fondement de la loi de finances spéciale adoptée fin décembre. Mais, après sa nomination, un nouveau gouvernement n’aurait pas pu prendre une ordonnance, les conditions pour celles-ci n’étant pas réunies. Il aurait été contraint de présenter aux députés un nouveau projet de loi de finances et de relancer une nouvelle procédure budgétaire, avec des conséquences pénibles pour le pays.

Fin du marathon budgétaire

En réussissant son pari grâce au 49.3, Sébastien Lecornu a mis un terme au marathon budgétaire. Mais il a aussi évité une voie brutale qui l’aurait fortement exposé au risque de censure.

Il reste que la loi de finances pour 2026 ne contente personne et que les difficultés ne sont que repoussées. Il sera, en effet, difficile de faire adopter une loi de finances rectificative dans les mois qui viennent.

Par surcroît, le ministère de l’économie et des finances travaille déjà sur le projet de loi de finances 2027. Au mois de juin, les députés devront à nouveau débattre des orientations budgétaires du pays avant que le premier ministre ne revienne à l’automne devant les assemblées pour présenter le nouveau projet. Autant dire que le temps est encore long avant l’échéance de l’élection présidentielle de 2027.

The Conversation

Alexandre Guigue est membre de la Société française de finances publiques et l’Association française de droit constitutionnel qui sont des associations d’intérêt public à caractère purement universitaire et scientifique. Il a reçu des financements de l’Université Savoie Mont Blanc pour différents projets scientifiques dans le cadre de ses fonctions d’enseignant-chercheur.

ref. Sébastien Lecornu a-t-il bien fait d’utiliser le 49.3 pour l’adoption du budget ? – https://theconversation.com/sebastien-lecornu-a-t-il-bien-fait-dutiliser-le-49-3-pour-ladoption-du-budget-275101

Maladie de Charcot : le mécanisme à l’origine de la forme génétique de la pathologie a été découvert

Source: The Conversation – France in French (2) – By Franck Martin, Directeur de recherche, Université de Strasbourg

Nous avons découvert le mécanisme biologique à l’origine des formes génétiques les plus fréquentes de deux maladies neurodégénératives : la maladie de Charcot et la Démence Fronto-Temporales. Ces nouvelles connaissances pourraient aider au développement de futures cibles thérapeutiques. Nos résultats viennent d’être publiés dans la revue Science.

La sclérose latérale amyotrophique (SLA), ou maladie de Charcot, est une pathologie neurodégénérative fatale, on estime à 3 ans l’espérance de vie à la suite du diagnostic de la maladie, elle touche environ 6000 personnes en France. La pathologie résulte de la destruction progressive des neurones en charge de commander les muscles, les motoneurones. La mort de ces neurones est à l’origine des troubles moteurs caractéristiques de la maladie (une paralysie complète des muscles des bras, des jambes et de la gorge entraînant une incapacité à marcher, manger, parler ou même respirer qui s’installe progressivement).

Les causes de cette pathologie sont très variées. 10 % des cas de SLA sont d’origine génétique, contre 90 % de cas sporadiques, c’est-à-dire sans cause identifiée. Dans le cas de la forme génétique, la cause la plus fréquente est un défaut au niveau d’un gène spécifique (C9ORF72) qui provoque la synthèse de protéines toxiques qui entraînent la mort des motoneurones.

Ce gène contient des séquences qui sont anormalement répétées et qui portent une information génétique erronée. La traduction de ce défaut génétique conduit à la fabrication de protéines aberrantes (car elles ne devraient pas exister) et neurotoxiques. Notre découverte a permis de comprendre que cette synthèse de protéines toxiques est seule responsable de la pathologie. En bloquant spécifiquement la fabrication de ces dernières, nous avons réussi à enrayer la dégénérescence des motoneurones et de ce fait empêcher l’apparition de la maladie.

La synthèse aberrante de polydipeptides neuro-toxiques à partir d’un site de démarrage unique, un codon CUG dans le gène C9ORF72, provoque la mort des motoneurones chez les patients SLA et des neurones de la partie fronto-temporale du cerveau chez les patients FTD. Si on modifie génétiquement ce site, on stoppe la synthèse de protéines.
Fourni par l’auteur

Comment cette découverte a-t-elle pu être réalisée ?

Nous avons dans un premier temps reproduit, in vitro, la synthèse de protéines toxiques responsables de la mort des motoneurones. Ces protéines sont produites par le ribosome des cellules à partir du gène C9ORF72. Dans toutes les cellules, les protéines sont produites par les ribosomes. Ces machineries reconnaissent des sites spécifiques de l’ARN, c’est-à-dire des séquences particulières. Une fois fixé, le ribosome va lire l’ARN et le traduire en protéine. Si le ribosome ne reconnaît pas ce site particulier, la synthèse de protéines est impossible.

Grâce à ces expériences, nous avons pu identifier le site de démarrage du ribosome. En introduisant une simple mutation ponctuelle (remplacement d’une seule base par une autre) dans ce site au niveau du gène C9ORF72, la synthèse des protéines toxiques est totalement éteinte. Nous avons confirmé ces résultats dans des cellules, puis chez des souris.

La suite de notre travail a consisté à utiliser ces connaissances pour corriger le gène C9ORF72 dans des motoneurones de patients SLA (cultivés en laboratoire). Grâce à la technologie des « ciseaux moléculaires » CrispR-Cas9, le site de démarrage du ribosome a été modifié, cette seule modification est suffisante pour éteindre totalement la synthèse toxique dans ces motoneurones et restaurer leur durée de vie.

En quoi cette découverte est-elle importante ?

La SLA, comme la plupart des maladies neurodégénératives, sont des maladies qui sont déclenchées par des causes multifactorielles. Ceci rend le traitement de ces pathologies extrêmement compliqué. Nos recherches ont permis de caractériser le mécanisme moléculaire déclenchant la pathologie et ont conduit à l’identification précise de la cause de la SLA dans la forme la plus fréquente de la maladie, ce qui représente environ 8 % des cas. La découverte du site de démarrage de la synthèse de protéines toxiques pour les motoneurones est primordiale. Ce site de démarrage est maintenant une cible thérapeutique nouvelle pour le développement de nouveaux traitements.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

L’objectif de nos recherches à venir est de cibler spécifiquement le site de démarrage de la synthèse de protéines neurotoxiques produites à partir du gène C9ORF72 afin d’empêcher la mort prématurée des motoneurones chez les patients SLA.

Ceci revêt une importance capitale pour les malades atteints de la SLA pour laquelle il n’existe pas de traitements mais aussi d’autres maladies neurodégénératives comme la Démence Frontotemporale (DFT) dont plus de la moitié des formes familiales est également due à ces même répétitions de séquences dans le gène C9ORF72. Nos recherches ouvrent donc de nouvelles pistes de recherche pour la mise au point de traitements thérapeutiques ciblant la synthèse de protéines neurotoxiques chez les patients SLA et DFT.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Franck Martin a reçu des financements de l’ANR, la FRM, l’ARSLA, l’AFM Telethon et France Alzheimer

ref. Maladie de Charcot : le mécanisme à l’origine de la forme génétique de la pathologie a été découvert – https://theconversation.com/maladie-de-charcot-le-mecanisme-a-lorigine-de-la-forme-genetique-de-la-pathologie-a-ete-decouvert-275265

Le romantisme se porte encore très bien, mais il se transforme, selon une nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Chiara Piazzesi, Professeure titulaire de sociologie , Université du Québec à Montréal (UQAM)

Sommes-nous encore romantiques ? Avons-nous rejeté les repères traditionnels, incarnés par les histoires d’amour de Hollywood, pour une vision « moderne » et pragmatique de l’amour ?

Ces questions ont poussé notre équipe de recherche en sociologie à cartographier et à documenter les idéaux amoureux et intimes, ainsi que les valeurs qui guident les personnes dans leurs relations intimes au quotidien dans le cadre d’un projet appelé MACLIC.

Un déclin du romantisme ?

L’amour qui frappe comme un coup de foudre, qui dure pour toujours, qui dépasse tous les obstacles et qui, lorsqu’il est véritable, arrive une seule fois dans la vie : voilà les croyances centrales à l’amour romantique qui ont dominé l’imaginaire intime pendant plus d’un siècle.

Toutefois, elles semblent avoir perdu en crédibilité dans les dernières décennies dans les sociétés occidentales. Depuis plusieurs dizaines d’années, un scepticisme généralisé s’est répandu à l’égard du manque de réalisme des représentations romantiques dans les productions culturelles, comme les romans, les films ou les téléséries.

Une image tirée du film Coup de foudre à Notting Hill)
Le film à succès Coup de foudre a Notting Hill, raconte la rencontre fortuite entre un libraire timide et une star mondiale. Un scepticisme s’est répandu à l’égard du manque de réalisme des représentations romantiques.
(Universal Pictures)

À partir des années 1970, les mouvements féministes ont relevé que l’idéalisation de l’amour romantique peut invisibiliser les inégalités de genre dans les relations intimes. Le modèle romantique est critiqué par les personnes de la diversité sexuelle, de genre et relationnelle à cause de son caractère hétéronormatif, axé sur la binarité de genre et sur l’exclusivité affective et sexuelle.

Pour toutes ces raisons, en débutant notre projet, nous nous attendions à constater un déclin du romantisme dans la population générale.

Des résultats surprenants

Nos attentes ont été confirmées par la première étape du projet MACLIC : les données montraient un recul évident de la croyance dans les mythes constitutifs du modèle romantique classique, notamment en ce qui a trait à l’exclusivité, à l’unicité et à la toute-puissance de l’amour.

Mais la surprise est arrivée lorsque nous avons rencontré pour un entretien d’approfondissement 50 des 4009 personnes ayant participé à la première étape de la recherche. À la question « est-ce que vous vous considérez une personne romantique ? », quarante-deux personnes sur cinquante ont répondu par l’affirmative.

Sur la base des recherches disponibles, nous nous attendions à ce que les jeunes générations, les personnes de la diversité sexuelle, relationnelle et de genre rejettent l’étiquette « romantique ». À notre étonnement, ces personnes se définissaient majoritairement comme romantiques, peu importe leur genre, orientation sexuelle, statut relationnel et groupe d’âge, et ce, malgré leur faible adhésion aux croyances typiques d’une vision romantique de l’amour.

Que veut dire « être romantique » aujourd’hui ?

Si les gens prennent du recul par rapport au romantisme traditionnel, que signifie alors « être romantique » pour les personnes interviewées ?

En premier lieu, être romantique veut dire aimer poser et recevoir des « petits gestes » du quotidien, des attentions qui communiquent à l’autre qu’il ou elle est important, aimé et spécial.

Des exemples communs de ces gestes sont de cuisiner le mets favori de l’autre, de faire ou d’apporter un café, d’envoyer des messages, d’acheter les gâteries préférées quand on fait les courses.

Ces attentions du quotidien peuvent aussi inclure la prise en charge des tâches domestiques que l’autre déteste ou est trop fatigué pour faire, ou encore rendre de petits services ponctuels, comme déneiger la voiture après une tempête de neige pour faciliter la routine de l’autre. Les cadeaux sont aussi très appréciés, mais à condition qu’ils soient spécifiquement pensés pour faire plaisir à l’autre ou pour répondre à un désir.

Les cadeaux romantiques clichés, tels que des roses à la Saint-Valentin, évoquent un romantisme stéréotypé dont la plupart des personnes se démarquent. Souvent, le caractère romantique provient d’un effet surprise : un geste inattendu, une habileté jusqu’alors inconnue de l’autre ou délibérément apprise pour lui faire plaisir (par exemple, faire de la pâtisserie).

Créer du « temps de qualité »

Le deuxième grand ensemble d’exemples de romantisme comprend les « moments spéciaux ».

Les personnes interviewées nous ont parlé de leurs efforts pour créer des occasions spéciales à passer à deux : louer un chalet pour une escapade en couple, organiser un pique-nique pour un anniversaire, planifier une « date night » pour casser la routine, aller au restaurant en amoureux.

Contrairement aux clichés, ces occasions ne doivent pas nécessairement rompre avec le quotidien et l’ordinaire. Il suffit souvent de créer les meilleures conditions pour « prendre soin de l’autre » ou du couple, par exemple en aménageant un espace sans distractions ou sans écrans, ou en ajoutant des bougies à un repas de tous les jours.

Ces moments peuvent aussi devenir une forme de rituels, par exemple en instaurant l’apéro à la fin de la journée, une promenade quotidienne, voire en faisant l’épicerie ensemble. Ici, le mot-clé utilisé le plus souvent est « temps de qualité » — une expression très probablement redevable de la popularité des « cinq langages de l’amour » de Gary Chapman.

Prendre les distances des clichés romantiques

Une troisième catégorie de réponses à notre question se formulait par la négative : les personnes définissaient souvent leur romantisme par opposition à des clichés usés ayant perdu, à leur avis, leur charme et leur signification.

Les personnes précisent souvent que « leur » romantisme n’est pas celui des fables de princesses, des romans classiques ou des productions hollywoodiennes, bien qu’elles en aient été nourries pendant leur enfance. Le rejet des clichés, des excès et des illusions promus par les récits stéréotypés est considéré comme une posture plus mature à l’égard des relations intimes et des sentiments.

Plusieurs opposent ainsi les gestes romantiques du quotidien aux grandes déclarations publiques ou au romantisme commercial (incarné, par exemple, dans la fête de la Saint-Valentin).

Injecter l’extraordinaire dans l’ordinaire

Selon nos données, le romantisme se porte ainsi encore très bien, mais il se transforme.

Il se décline désormais à une échelle plus réduite (petit et quotidien) et s’inscrit souvent dans la domesticité (les services et les tâches). Il est nuancé par une distance pragmatique à l’égard des mythes traditionnels, qui semblent s’être graduellement vidés de leur pouvoir évocateur aux yeux des personnes.

Il est recherché pour sa capacité à injecter l’extraordinaire dans l’ordinaire, mais de manière personnalisée et liée à l’historique et au contexte de la relation. Ces remarquables transformations découplent le romantisme des carcans normatifs traditionnels pour le rendre compatible avec la pluralité relationnelle, sexuelle et de genre.

La Conversation Canada

Chiara Piazzesi a reçu un financement du CRSH pour le projet MACLIC, une enquête sur les idéaux intimes dominants au Canada.

Martin Blais a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour le projet MACLIC dont sont issues les données présentées.

Noé Klein a reçu du financement du CRSH pour la réalisation de sa thèse, affiliée au projet MACLIC.

ref. Le romantisme se porte encore très bien, mais il se transforme, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/le-romantisme-se-porte-encore-tres-bien-mais-il-se-transforme-selon-une-nouvelle-etude-204767

CAN 2025 de football : pourquoi la CAF a sévi contre le Sénégal et le Maroc

Source: The Conversation – in French – By Professeur Abdoulaye Sakho, Professeur de droit, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

La finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025 (21 décembre – 18 janvier) a basculé dans la la controverse dans les dernières minutes du match. Le penalty litigieux, le match interrompu, l’envahissement de la zone VAR (contrôle vidéo), l’usage de lasers dans les tribunes et les affrontements entre supporters sénégalais et policiers marocains ont marqué l’épilogue du tournoi. Quelques jours plus tard, les sanctions tombent sont tombées contre les fédérations du Sénégal et du Maroc.

Dans cet entretien, Abdoulaye Sakho, spécialiste en droit du sport, décrypte les infractions retenues, le fonctionnement indépendant du jury disciplinaire et pourquoi cette finale pourrait marquer un tournant dans la gouvernance du football africain.

Pourquoi les deux fédérations du Sénégal et du Maroc ont-elles été sanctionnées ?

Les deux fédérations ont été sanctionnées parce que le jury disciplinaire a estimé que chacune d’elles a été coupable d’infractions aux lois du jeu et au code disciplinaire en vigueur.

Le football, en tant qu’activité sportive, repose sur un ensemble de normes qui encadrent à la fois l’organisation des acteurs et leurs comportements sur et en dehors du terrain. Ces normes sont définies par des textes communs à toutes les organisations affiliées à la FIFA,

C’est en ce sens qu’il existe des textes de base qui sont communs à la totalité des organisations sportives qui relèvent de la FIFA. Parmi ces textes, je peux citer le code disciplinaire, le code éthique et le code électoral. Ces textes précisent non seulement les comportements attendus, mais aussi la nature des infractions, les sanctions applicables et le fonctionnement des instances chargées de trancher les litiges disciplinaires.

S’agissant des mesures prises contre les deux fédérations et les joueurs, elles relèvent de sanctions disciplinaires rendues par le jury compétent conformément au code de discipline.

Le comportement des acteurs du football lors d’une rencontre est également défini par les Lois du jeu de l’International Football Association Board (IFAB)
(l’organisme international chargé de définir et faire évoluer les règles du jeu), ainsi que par le code de discipline. Ces deux textes prévoient les infractions et les sanctions, ainsi que l’organisation et le fonctionnement des autorités responsables du règlement des litiges.

Concernant les infractions disciplinaires, comme toutes les autorités juridictionnelles de la Confédération africaine de football (CAF), le jury qui en traite est indépendant. Il est composé de personnalités indépendantes qui ne sont pas membres de la CAF.




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Quelles sont les principales sanctions ?

Les deux fédérations ont été sanctionnées parce que le jury disciplinaire a estimé qu’elles étaient responsables d’infractions aux lois du jeu et au code disciplinaire en vigueur. La décision du jury disciplinaire comporte deux volets. Il y a d’abord des sanctions sportives à l’encontre des fédérations marocaine et sénégalaise, et de certains joueurs et officiels pour violations avérées du Code disciplinaire de la CAF. Ensuite, il y a le rejet de la réclamation introduite par la fédération royale marocaine de football (FRMF) qui plaidait un forfait technique du Sénégal. Autrement dit, selon la prétention marocaine devant le jury, fondée les articles 82 et 84 du règlement de la CAN le Sénégal devait perdre le match sur un score de trois à zéro (3-0).

Cette distinction est importante. Le rejet de la requête du Maroc constitue une qualification non retenue, distincte des faits qui ont servi de base aux sanctions retenues contre le Sénégal.

Pour le Sénégal, les sanctions reposent sur les infractions suivantes :

• comportement antisportif, violation des principes de fair-play et d’intégrité, et atteinte à l’image du football ;

• comportement antisportif envers l’arbitre ;

• comportement inapproprié de supporters ayant porté atteinte à l’image du football ;

• comportement antisportif des joueurs et de l’encadrement technique en violation des principes de fair-play, de loyauté et d’intégrité ;

• faute disciplinaire de l’équipe nationale, cinq joueurs ayant reçu des avertissements.

Ainsi, le sélectionneur Pape Bouna Thiaw a écopé d’une suspension de cinq matchs et d’une amende de 100 000 de dollars. Les joueurs Ilimane Ndiaye et Ismaïla Sarr sont suspendus deux matchs pour comportement antisportif envers l’arbitre. La FSF est en outre sanctionnée par trois amendes totalisant 615 000 USD pour le comportement de ses supporters, de ses joueurs, de l’encadrement technique et pour une faute disciplinaire collective liée aux avertissements reçus.

Du coté marocain, les sanctions reposent sur :

• des comportement antisportifs ;

• des comportements inappropriés des ramasseurs de balles du stade ;

• des comportement inappropriés des joueurs de l’équipe nationale et de l’encadrement technique, ayant envahi la zone d’examen de la VAR et entravé le travail de l’arbitre, en violation des articles 82 et 83 du Code disciplinaire de la CAF ;

• l’utilisation de lasers par ses supporters lors du match.

Par conséquent, Achraf Hakimi est suspendu deux matchs, dont un avec sursis, et Ismaël Saibari trois matchs, assortis d’une amende de 100 000 USD pour ce dernier. La FRMF est condamnée à 315 000 de dollars d’amendes pour le comportement des ramasseurs de balles, l’intrusion de joueurs et de membres du staff dans la zone VAR, et l’usage de lasers par des supporters.




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Ces sanctions sont-elles en cohérence avec les décisions habituelles de la CAF et auront-elles des effets concrets ?

En matière disciplinaire, chaque situation présente des spécificités qui rendent délicate toute comparaison avec des décisions antérieures. Il faut aussi rappeler qu’il ne s’agit pas d’une décision de la CAF en tant que telle, mais de l’exercice du pouvoir juridictionnel souverain d’un jury indépendant et de la sensibilité de celui-ci aux objectifs généralement attendus des sanctions juridiques. En droit, des sanctions jouent une triple fonction : punition des coupables, réparation des dommages causés aux victimes et dissuasion pour toute autre personne qui serait tentée de refaire la même infraction.

À cette étape de la procédure, il n’est pas aisé de se prononcer d’un point de vue scientifique. À mon avis, il appartient aux concernés, en fonction de leur perception de la réglementation, d’apprécier si ces sanctions sont ou non en phase avec ce que fait d’habitude le jury, si ces sanctions sont ou non « justes » à leurs yeux.

Par ailleurs, le dispositif disciplinaire prévoit le double degré de juridiction. Les parties sont donc libres de voir ou non si elles doivent aller en appel vers la commission de recours, une commission elle aussi indépendante, composée de personnalités indépendantes. La procédure peut même être poursuivie jusqu’au Tribunal arbitral du sport (TAS). D’ailleurs la fédération marocaine a déjà fait appel.

Quelles conséquences ces sanctions pourraient-elles avoir sur l’avenir des compétitions africaines ?

Il s’agit de sanctions que certains ont considérées comme sévères pendant que d’autres ont dit qu’il s’agit de compromis politique. Au-delà des sanctions, c’est le déroulement de cette CAN, le film de la finale et de son dénouement qui pourraient avoir des répercussions sur le futur du football africain et sur la gouvernance de la CAF. La CAN a révélé une absence de lisibilité de l’information où les récits diffusés sur les réseaux sociaux ont pris le pas sur ceux des journalistes.

Qu’on le veuille ou non quelque chose s’est produit en mondovision relativement à la gestion des matchs de football en Afrique.

Des réformes semblent attendues. Le président de la CAF, Patrice Motsepe, a annoncé plusieurs réformes visant à renforcer le cadre réglementaire et institutionnel de l’organisation.

Il a évoqué notamment une révision du code disciplinaire pour “garantir que les organes judiciaires de la CAF disposent de pouvoirs suffisants pour infliger des sanctions appropriées et dissuasives”. Il a aussi réitéré son engagement à veiller à ce que “les opérateurs VAR et les commissaires de match soient perçus, respectés et reconnus comme impartiaux, équitables et de niveau mondial.”

En tous les cas, une fois le chapitre débat autour des sanctions et
des recours clôturés, le football africain devrait ouvrir, de manière concertée et inclusive, le débat sur les réformes nécessaires pour préserver l’esprit sportif du jeu que l’Afrique conçoit de plus en plus comme une activité économique porteuse de croissance et de développement.

The Conversation

Professeur Abdoulaye Sakho does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. CAN 2025 de football : pourquoi la CAF a sévi contre le Sénégal et le Maroc – https://theconversation.com/can-2025-de-football-pourquoi-la-caf-a-sevi-contre-le-senegal-et-le-maroc-274823

Sport et luxe : les enjeux de l’élan olympique de Milano-Cortina

Source: The Conversation – in French – By Isabelle Chaboud, Professeur senior d’analyse financière, d’audit et de risk management – Directrice de Programme pour le MSc Fashion Design & Luxury Management- Responsable de la spécialisation MBA "Brand & Luxury Management", GEM

Plusieurs marques de luxe sont associées aux Jeux olympiques d’hiver qui débutent vendredi 6 février. Quels sont les enjeux pour ces marques ? Plus généralement, que traduit le lien croissant entre le monde du sport et celui du luxe ?


À l’aube des Jeux olympiques d’hiver de Milano-Cortina 2026, le marché du luxe, en pleine recomposition post-pandémique, cherche un second souffle. Confrontées à la pression des droits de douane américains, à la montée en puissance des marques chinoises locales et à la faiblesse persistante du dollar et du renminbi face à l’euro, les maisons européennes misent sur les sommets enneigés pour renouer avec l’éclat. Au travers de trois exemples du Vieux Continent (Moncler, Loro Piana et Omega), nous analyserons comment ces maisons se sont emparées de l’opportunité clé que constituent ces jeux pour réaffirmer leur positionnement, capitaliser sur leur héritage et attirer de nouvelles communautés. Comment transforment-elles l’engagement client passant d’une logique de possession à une expérience émotionnelle ?

L’héritage comme actif stratégique : le cas Moncler

Le 31 janvier 2026, Moncler a marqué les esprits avec un défilé spectaculaire à Aspen, dévoilant sa collection Moncler Grenoble automne/hiver 2026. La maison, désormais sponsor officiel du Comité olympique brésilien et partenaire technique de la fédération brésilienne des Sports de neige, s’apprête à habiller les athlètes de ce pays lors des cérémonies d’ouverture et de clôture. Ce retour aux Jeux d’hiver, près de soixante ans après ceux de Grenoble, est une plongée dans l’histoire même de la marque.




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Née à Monestier-de-Clermont, près de Grenoble, l’entreprise Moncler (d’où l’origine du nom Mon-Cler) s’est forgée une réputation grâce à l’excellence technique de ses produits. Après avoir équipé les vainqueurs du K2 en 1954, elle a connu son heure de gloire en 1968, lorsque Jean-Claude Killy, vêtu de ses doudounes, a remporté trois médailles d’or dans la capitale des Alpes. Tombée dans l’oubli, la marque renaît en 2003 sous l’impulsion de Remo Ruffini, qui en fait un symbole du sportswear urbain chic, incarné par la devise « Né dans les montagnes, vivant en ville » (Born in the mountains, lives in the city). Aujourd’hui, Moncler mise sur des ambassadeurs comme Lucas Pinheiro Braathen (skieur brésilien-norvégien) pour incarner cette dualité entre performance et style, tout en célébrant son héritage pour renforcer son authenticité auprès d’une clientèle exigeante.

Moncler s’inscrit dans une démarche de réancrage historique conciliant héritage technique et désirabilité urbaine. Néanmoins certains voient dans cette participation aux jeux un risque d’opportunisme événementiel et de « greenwashing ». En effet, ces jeux sont accusés de contribuer à la fonte de glaciers tout comme le défilé d’Aspen qui avait nécessité l’utilisation massive de canons à neige. Sans parler de son empreinte carbone liée au déplacement d’équipes, de célébrités et d’influenceurs du monde entier. Enfin malgré les reconnaissances obtenues en matière de développement durable, Moncler reste critiqué avec ses doudounes pour son utilisation de duvet d’oie (même si l’entreprise exige de ses fournisseurs les plus hauts standards de qualité et de bien-être animal).

Raffinement et performance : Loro Piana et l’art de la discretion luxe

A Cortina, Loro Piana a inauguré une boutique conçue comme un chalet, un écrin de sérénité à l’esthétique épurée et aux couleurs naturelles qui se fondent avec le nouveau Pantone 2026 11-4201Cloud Dancer, un blanc gris qui semble avoir été créé pour cet environnement entre neige, montagne et nuages. Elle y présente une collection capsule ski dans laquelle on retrouve tous les codes de la maison (couleurs, élégance intemporelle, cachemire, matières exceptionnelles) et propose également des pièces en textile technique, notamment le tissu Techno Bistretch 3L Storm qui stimule la microcirculation et régule la température corporelle grâce à la caféine contenue dans les couches intérieures. Loro Piana mise sur une expérience sensorielle et une communication subtile destinée à séduire une clientèle aisée représentée à « 90 % à 95 % de clients affluents », à savoir des clients disposant de plus de 250 000€ de patrimoine financier comme l’avait précisé Bernard Arnault lors de l’assemblée générale du 17 avril 2025.

Loro Piana crée du désir sans tomber dans l’excès, la discrétion devient un marqueur de luxe absolu. La maison italienne très dépendante de l’approvisionnement en fibres rares (cachemire « baby cachemire », vigogne) devra toutefois veiller à limiter sa croissance afin de toujours garantir une qualité exceptionnelle sans nuire à la survie des espèces animales. Pour cela, la maison d’origine piémontaise doit assurer la traçabilité de ses matières premières et surtout pouvoir préserver la rareté pour conserver sa clientèle fidèle et fortunée.

Précision et exclusivité : Omega, l’art de la mesure et de l’expérience

Léonard de Vinci disait « Les détails font la perfection et la perfection n’est pas un détail. » L’artisan comme l’athlète répète le geste jusqu’à atteindre la perfection. Sans précision, pas de performance ni d’excellence. Tout doit être calibré, millimétré. Omega, chronométreur officiel des Jeux olympiques depuis 1932, incarne cette philosophie. Pour Milano-Cortina, la marque suisse dévoile deux éditions limitées à destination des collectionneurs : la Seamaster 37 mm Milano Cortina 2026 et la Speedmaster 38 Milano Cortina 2026, où la typologie des jeux orne le cadran. Des modèles signature qui suscitent la désirabilité autant par le produit (design, cadran, finition, précision) que par l’émotion qu’elle génère (rareté, caractère historique, esprit des jeux et valeurs de l’olympisme).


De la possession à l’émotion

Mais Omega va plus loin et s’aventure dans l’hospitalité en ouvrant sa première Omega House à Milan au cœur même de la célèbre Galleria Vittorio Emanuele II dans le restaurant Cracco. Avec l’« Omega Café by Cracco », elle offre à ses membres et ambassadeurs l’opportunité de célébrer ensemble les valeurs olympiques. En choisissant ce lieu symbolique dont le chef est également ambassadeur Omega, la maison associe une expérience culinaire à l’identité de marque. Une très belle initiative réservée à un club d’invités triés sur le volet, une communauté de clients épicuriens et amoureux de belles expériences. Une initiative éphémère, aussi exclusive qu’inoubliable. De cette façon, Omega réussit à transformer un partenariat sportif en une plate-forme d’engagement communautaire tout en préservant l’exclusivité.

LVMH 2026.

Reste à savoir si le développement des nouveaux modèles et les investissements marketing permettront de toucher d’autres segments de clientèle. Et enfin, s’ils procureront le retour sur investissement espéré surtout dans un secteur horloger très concurrentiel avec notamment Rolex (perçu comme plus prestigieux) et des marques plus accessibles (Tudor, Grand Seiko), ou encore les smartwatches (Apple Watch) qui captent une partie du marché.

De l’utilitaire à l’hédonique : le luxe, miroir de nos aspirations

Les Jeux olympiques et plus largement le sport à (très) haut niveau offrent aux marques une tribune unique pour transcender la simple fonctionnalité. Les produits, tout en répondant à des exigences techniques, doivent aussi satisfaire une quête de sens et de plaisir – ce que les chercheurs appellent la « valeur hédonique ». Le luxe contemporain ne se contente plus de posséder : il se vit, s’éprouve, se partage.

Milano-Cortina 2026 s’annonce comme un laboratoire d’innovation pour le luxe européen. Des équipements techniques aux collections capsules, en passant par les montres d’exception et les expériences culinaires, les maisons affûtent leurs stratégies pour attirer et fidéliser les communautés prêtes à investir dans leurs passions. L’enjeu ? Aligner héritage et modernité, allier possession et émotion, et surtout, créer de l’émerveillement – non plus seulement par le produit, mais par l’expérience elle-même. 2026 sera-t-elle l’année où le luxe renoue avec l’authenticité, l’émotion et le frisson partagé ?

The Conversation

Isabelle Chaboud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sport et luxe : les enjeux de l’élan olympique de Milano-Cortina – https://theconversation.com/sport-et-luxe-les-enjeux-de-lelan-olympique-de-milano-cortina-275241

Dans l’espace, le vieillissement du cœur des astronautes s’accélère

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cyril Tordeur, PhD Candidate in Biomedical Sciences and Pharmacy (Space Cardiovascular Physiology), Université Libre de Bruxelles (ULB)

L’astronaute française Sophie Adenot s’entraîne lors d’un vol parabolique destiné à simuler l’état d’impesanteur. Les travaux révèlent que ce dernier entraîne l’atrophie rapide de petits muscles importants pour l’étanchéité des valves cardiaques. ESA – A. Conigli

De nouveaux travaux révèlent que, dans l’espace, certains muscles du cœur sont mis à rude épreuve par l’impesanteur. En quelques mois, cette dernière provoque leur atrophie. Les conséquences de ce processus, qui prend des décennies sur Terre, sur la santé des astronautes restent à évaluer. Point positif : ces résultats pourraient faire avancer notre compréhension de certains mécanismes à l’origine de l’insuffisance de la valve mitrale.


Considérons, d’un côté, un patient de 80 ans, essoufflé au moindre effort, dont le cœur affaibli laisse refluer le sang vers les poumons et, de l’autre, un astronaute âgé de 35 à 45 ans, entraîné, qui revient de six mois à bord de l’ISS, la Station spatiale internationale, et qui semble en parfaite santé. Que peuvent bien avoir en commun ces deux individus ? Plus qu’on ne le pense.

Pour la première fois, nos travaux ont mis en évidence l’existence chez l’humain d’un phénomène jusqu’alors observé uniquement chez l’animal : dans l’espace, certains petits muscles logés au sein des cavités cardiaques s’atrophient, malgré le sport que les astronautes pratiquent tous les jours.

En réalité, la mission de l’astronaute a donc imprimé sa marque sur son cœur. Derrière son apparente forme physique se cachent des modifications cardiaques subtiles qui miment, en accéléré, ce que le vieillissement a provoqué beaucoup plus lentement chez le patient terrestre. La coupable est l’impesanteur, cet état où la pesanteur du corps ne se fait plus ressentir, qui fait flotter ceux qui s’aventurent dans l’espace. Une situation qui pourrait compliquer les futurs voyages interplanétaires.

Le cœur de l’astronaute face à l’impesanteur

Sélectionnés parmi des milliers de candidats et candidates, les astronautes sont des professionnels soumis à des entraînements rigoureux, et suivis médicalement de manière continue. Pourtant, dès qu’ils quittent la Terre, leur système cardiovasculaire entre dans un processus de « déconditionnement ». Autrement dit, sa physiologie et ses caractéristiques physiques se modifient, parce qu’il n’a tout simplement plus besoin de travailler aussi dur.

En effet, en condition d’impesanteur, le cœur n’a plus la nécessité de lutter aussi difficilement pour propulser le sang vers le cerveau. Les fluides corporels se redistribuent vers la tête, le volume sanguin diminue, et le muscle cardiaque, moins sollicité, s’adapte.

Les scientifiques, qui étudient ces phénomènes depuis les premières missions spatiales, ont découvert que cette adaptation n’est pas sans conséquence. Des études antérieures avaient par exemple montré que le cœur pouvait perdre de la masse musculaire après quelques semaines en orbite, et que sa forme devenait plus sphérique.

Il y a plus de trente ans, une étude menée sur des rats avait aussi mis en évidence une diminution de la taille de petits muscles cardiaques très particuliers, les muscles papillaires.

Les muscles papillaires, essentiels, mais peu étudiés

La mission principale du cœur est de faire circuler le sang à travers les poumons et le corps. Pour cela, il est composé de quatre cavités se contractant à un rythme régulier. Des valves jouent le rôle de clapet antiretour et empêchent le sang de circuler dans le mauvais sens.

Pour accomplir leur fonction, elles reçoivent l’aide de petites structures musculaires, qui représentent moins de 10 % de la masse totale du cœur : les muscles papillaires. Ces derniers évitent que, lorsque le cœur se contracte, les valves ne se retournent comme un parapluie par grand vent. C’est d’ailleurs précisément ce qui se passe en cas d’insuffisance mitrale, une pathologie qui touche des millions de personnes – principalement âgées – dans le monde.

Gif animé du cycle cardiaque du ventricule gauche ; le rythme cardiaque a été ralenti, afin d’avoir le temps d’apprécier la mécanique existant entre le muscle papillaire (indiqué par une flèche jaune) et la valve mitrale (flèche bleue).
Cycle cardiaque du ventricule gauche ; le rythme cardiaque a été ralenti, afin d’avoir le temps d’apprécier la mécanique existant entre le muscle papillaire (indiqué par une flèche jaune) et la valve mitrale (flèche bleue).
Université Libre de Bruxelles, Fourni par l’auteur

En 1992, une étude menée sur des rats avait mis en évidence une diminution de la taille de ces muscles papillaires, après seulement deux semaines dans l’espace. Néanmoins, aucune étude de ce genre n’avait été menée chez l’humain, au cours de vols spatiaux de longue durée.

Pour combler cette lacune, nous avons utilisé l’imagerie par résonance magnétique (IRM) afin de mesurer précisément la masse de ces petits muscles chez des astronautes assignés à des missions spatiales de longue durée (de six à douze mois) à bord de l’ISS. Les mesures avaient lieu dans une période de quarante-cinq à soixante jours avant le décollage et environ une semaine après leur retour sur Terre.

Un risque de perte d’étanchéité de la valve mitrale

Nos résultats ont mis en évidence une réduction moyenne de 14 % de la masse des muscles papillaires après le vol spatial. Cette atrophie sélective, combinée à la sphéricité accrue du cœur observée en impesanteur ainsi qu’à une augmentation de 6 % du diamètre de la valve mitrale (située entre l’oreillette gauche et le ventricule gauche), crée des conditions anatomiques qui pourraient théoriquement favoriser un manque d’étanchéité de ladite valve.

Dans un tel cas de figure, le sang n’est plus expulsé correctement : au lieu de se diriger en direction de l’aorte, une partie reflue vers l’oreillette gauche, dans le sens contraire de la circulation normale. On parle de « régurgitation mitrale ».

En aigu, cette fuite de sang vers l’oreillette gauche et vers les poumons peut provoquer une détresse respiratoire. À long terme, le cœur, contraint de compenser cette insuffisance progressive, se remodèle petit à petit, jusqu’à ne plus être en mesure de maintenir une fonction suffisante : c’est l’insuffisance cardiaque.

Jusqu’à présent, aucune fuite de ce genre n’a été observée dans le cœur des astronautes, principalement parce que cet aspect n’a pas encore été étudié en détail. D’autres travaux devront être menés pour évaluer les potentielles implications cliniques de ce constat en situation spatiale.

Cette nouvelle étude soulève autant de questions qu’elle apporte de réponses. Nous ne savons pas encore si l’atrophie des muscles papillaires est réversible après le retour sur Terre, ni si elle s’aggrave lors de missions plus longues. Nous ignorons également si elle affecte réellement la fonction de la valve mitrale à long terme.

Des protocoles d’imagerie plus spécifiques, consacrés à l’évaluation valvulaire, et des suivis à long terme seront nécessaires pour répondre à ces interrogations, car les régurgitations mitrales peuvent rester asymptomatiques pendant des années avant que des dommages irréversibles ne surviennent.

L’espace, une « machine à voyager dans le temps » physiologique

Cette découverte prend tout son sens quand on la replace dans le contexte du vieillissement terrestre. Sur Terre, l’inactivité physique prolongée et le vieillissement physiologique sont associés à un risque accru d’insuffisance mitrale. Ce processus se déroule sur des années, voire des décennies. En orbite, l’impesanteur compresse ce temps : en six mois, des modifications anatomiques similaires apparaissent.

C’est ce qui fait de l’espace une « machine à voyager dans le temps » physiologique. Les astronautes ne vieillissent pas réellement plus vite, mais leur corps subit des contraintes qui reproduisent certains effets du vieillissement de manière accélérée et réversible. Cette particularité offre aux chercheurs une fenêtre unique pour observer et comprendre des mécanismes qui, sur Terre, se perdent dans la lenteur du temps biologique.

Le parallèle entre espace et vieillissement terrestre s’étend bien au-delà du cœur. Le système musculosquelettique subit lui aussi un déconditionnement rapide en impesanteur : les astronautes peuvent perdre jusqu’à 1 à 2 % de leur masse osseuse par mois dans certaines régions du squelette, un rythme dix fois supérieur à celui de l’ostéoporose terrestre. Leurs muscles des jambes s’atrophient rapidement, faute de devoir supporter le poids du corps.

Les yeux ne sont pas non plus en reste. En impesanteur, les fluides corporels se redistribuent vers la tête, ce qui augmente la pression au sein du crâne et provoque des modifications structurelles du nerf optique et du globe oculaire, un syndrome désormais bien documenté sous le nom de Spaceflight Associated Neuro-Ocular Syndrome (SANS) ou syndrome neuro-oculaire associé aux vols spatiaux).

Par ailleurs, une autre étude a montré que six mois de vol spatial induisent une résistance à l’insuline associée à une rigidification des artères menant le sang vers le cerveau. Un processus qui, sur Terre, se déroule sur des années.

Pour lutter contre ce déconditionnement généralisé dans l’espace, la solution mise en œuvre sur l’ISS est intensive : les astronautes suivent un protocole strict d’environ deux heures et demie d’exercice quotidien, combinant vélo, tapis de course et renforcement musculaire.

Cependant, si ce protocole permet de limiter considérablement la perte de masse musculaire, ainsi que la masse cardiaque totale, il n’empêche malheureusement pas l’atrophie des muscles papillaires. Cette vulnérabilité spécifique pourrait s’expliquer par leur anatomie unique et leur sous-stimulation en contexte spatial.

De l’orbite au lit d’hôpital : un double bénéfice

Ces observations ont une double portée. Pour les agences spatiales, elles soulignent la nécessité de surveiller la fonction valvulaire des astronautes, particulièrement dans la perspective de missions de longue durée vers la Lune ou vers Mars. Si l’atrophie des muscles papillaires s’aggrave avec le temps, elle pourrait théoriquement compromettre l’étanchéité de la valve mitrale et entraîner des fuites cardiaques chez des équipages, loin de toute assistance médicale terrestre.

Elles ont aussi des implications prometteuses en matière de médecine « terrestre » : comprendre comment l’impesanteur provoque l’atrophie des muscles papillaires pourrait aider à identifier les mécanismes qui sous-tendent également leur détérioration liée à l’âge ou à la sédentarité.

Une chose est certaine : l’étude du cœur des astronautes continue d’éclairer notre compréhension des maladies cardiovasculaires terrestres. Chaque mission spatiale est aussi une mission médicale qui profite aux millions de patients cardiaques sur Terre. En regardant vers les étoiles, nous apprenons à mieux soigner ceux qui ont les pieds sur Terre. Un paradoxe de plus dans cette fascinante aventure qu’est l’exploration spatiale.

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Cyril Tordeur est membre de l’International Society for Gravitational Physiology (ISGP), de la European Low Gravity Research Association (ELGRA) et de la Mars Society Belgium (MSB). Il a reçu des financements du Service Public Fédéral de Programmation Polique Scientifique belge (BELSPO) et du Fonds pour la Chirurgie Cardiaque.

ref. Dans l’espace, le vieillissement du cœur des astronautes s’accélère – https://theconversation.com/dans-lespace-le-vieillissement-du-coeur-des-astronautes-saccelere-274923

Le plus ancien vomi fossile d’un animal terrestre nous indique le menu d’un prédateur ayant vécu il y a 290 millions d’années

Source: The Conversation – France in French (2) – By Arnaud Rebillard, Doctorant en paléontologie, Museum für Naturkunde, Berlin

On connaissait les crottes fossiles, appelées coprolithes. Mais une découverte récente montre que les régurgitations peuvent elles aussi se fossiliser. Sur le site paléontologique de Bromacker, en Allemagne, un fossile très particulier a été mis au jour : un régurgitalithe, c’est-à-dire un vomi fossile. Cette régurgitation regroupe des restes osseux appartenant à trois animaux différents et provient d’un prédateur appartenant aux synapsides (groupe d’animaux incluant les mammifères modernes), déjà découvert sur ce site.

Les roches de cette localité, âgées d’environ 290 millions d’années (Permien inférieur), ont déjà livré des plantes, des amphibiens et des reptiles exceptionnellement bien conservés, ainsi que de nombreuses traces de pas. Cette fois, notre équipe a découvert un petit amas d’os partiellement digérés, sans structure ni forme régulière, suggérant qu’il ne s’agissait pas d’un excrément mais bien de restes régurgités par un prédateur. Cette découverte vient d’être publiée dans Scientific Reports.

Comment avons-nous déterminé qu’il s’agissait de vomi fossilisé ?

Ce fossile se présente sous la forme d’un amas osseux compact. Un tel regroupement d’os n’a jamais été découvert à Bromacker, et suggère que ces restes ont été ingérés puis rejetés par un prédateur, soit par défécation ou régurgitation. Dans le cas des coprolithes (crottes fossilisées), les restes osseux sont généralement préservés à l’intérieur d’une matrice sédimentaire d’origine organique (matière fécale) visible, riche en phosphore, issu de l’activité bactérienne liée à la digestion des os. Or, dans le cas de ce spécimen, les restes osseux ne sont pas entourés d’une telle matrice. Une analyse des éléments chimiques par micro-XRF (Spectrométrie de fluorescence des rayons X) a confirmé une quasi-absence de phosphore dans cette matrice. Cette absence de phosphore est caractéristique des régurgitalithes (régurgitations fossilisées) comparé aux coprolithes, fortement concentré en phosphore, dû à un temps de digestion plus long.

Nous avons aussi scanné le fossile en 3D (CT-scan). Cette approche non destructive a permis de reconstituer virtuellement chaque os et de les identifier avec précision. Le régurgitalithe contient notamment :

  • un maxillaire d’un petit reptile quadrupède (Thuringothyris), avec la plupart des dents encore en position ;

  • un humérus appartenant à Eudibamus, un reptile bipède ;

  • un métapode (os du pied ou de la main) d’un diadectide, un herbivore de taille nettement plus grande.

Au total, trois animaux différents et de tailles variées, ont été ingérés puis partiellement régurgités par un même prédateur.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Les régurgitalithes sont très rares dans le registre fossile, et aucun n’avait encore été décrit dans un environnement terrestre aussi ancien. Cette découverte représente ainsi le plus ancien vomi fossile de vertébré terrestre connu.

Elle ouvre aussi une fenêtre inédite sur le comportement alimentaire des prédateurs du Permien inférieur. Deux carnivores suffisamment grands pour avoir ingéré ces proies sont connus à Bromacker : Dimetrodon, reconnaissable à sa crête dorsale, et un autre synapside carnivore de taille comparable, Tambacarnifex.

La diversité des restes contenus dans ce régurgitalithe suggère un comportement opportuniste, où ces prédateurs ingéraient tout ce qui était à leur portée. De plus, ce régurgitalithe agit comme une véritable capsule temporelle, renfermant les restes de plusieurs animaux ayant vécu exactement à la même période, peut être même au jour près. Ce spécimen nous permet ainsi de vérifier la coexistence réelle de ces trois animaux.

Quelles suites donner à cette recherche ?

Cette étude nous invite à reconsidérer certaines accumulations d’ossements fossiles, parfois interprétées comme des coprolithes ou des dépôts sédimentaires. Elle montre que les régurgitalithes pourraient être plus fréquents qu’on ne le pensait, mais encore largement sous-identifiés.

À l’avenir, la combinaison de scans 3D, d’analyses chimiques et de comparaisons anatomiques détaillées pourrait permettre de reconnaître d’autres vomis fossiles et de mieux relier ces vestiges aux prédateurs à leur origine. Ces travaux ouvrent de nouvelles perspectives pour reconstruire les réseaux trophiques (ensemble des interactions d’ordre alimentaire entre les êtres vivants d’un écosystème, ndlr) anciens et mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes terrestres il y a près de 300 millions d’années.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

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Arnaud Rebillard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le plus ancien vomi fossile d’un animal terrestre nous indique le menu d’un prédateur ayant vécu il y a 290 millions d’années – https://theconversation.com/le-plus-ancien-vomi-fossile-dun-animal-terrestre-nous-indique-le-menu-dun-predateur-ayant-vecu-il-y-a-290-millions-dannees-275013

Géopolitique des JO d’hiver : sous la glace des sports de glisse, le feu des confrontations internationales

Source: The Conversation – in French – By Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po

Onéreux, contraints par le réchauffement climatique, survalorisant les pays riches du Nord : au moment où l’Italie de Giorgia Meloni ouvre les JO d’hiver 2026, dans un contexte marqué notamment par les contestations de la présence d’agents de l’ICE (la fameuse police de l’immigration des États-Unis) et par la polémique désormais récurrente sur l’absence des sélections nationales russe et biélorusse, le grand événement hivernal quadriannuel est confronté à de nombreuses crises internationales…


Les XXVe Jeux olympiques (JO) d’hiver seront bien plus que sportifs !

Comme les autres grandes compétitions sportives internationales fortement médiatisées, à l’instar de la récente Coupe d’Afrique des nations de football au Maroc ou de la Coupe du monde de l’été prochain aux États-Unis, au Mexique et au Canada, ils seront géopolitiques, malgré leur neutralité politique officielle.

De même que les éditions précédentes des JO estivaux comme hivernaux, les XXVᵉ Jeux olympiques d’hiver mettront aux prises les stratégies de soft power des États-Unis (232 athlètes en Italie), de la Chine (125 athlètes) et de leurs rivaux (120 athlètes japonais et 71 de Corée du Sud). Comme pour les JO d’été, le palmarès des médailles sera considéré comme un attribut de puissance.

Organisés par la ville de Milan et la station de montagne de Cortina d’Ampezzo du 6 au 22 février 2026, ils constituent déjà un enjeu international, comme en attestent les nombreuses polémiques qu’ils ont déjà générées : le déploiement en Italie du service états-unien de lutte contre l’immigration, Immigration and Customs Enforcement (ICE), fait débat en Europe, car il est autorisé par un gouvernement Meloni proche de la présidence Trump ; les « éléphants blancs » – ces infrastructures sportives édifiées spécialement pour l’événement et qui risquent de ne plus être utilisées une fois les JO passés –, coûteux financièrement et écologiquement, défraient une nouvelle fois la chronique et irritent les opinions européennes, soucieuses de protection de l’environnement ; en outre, l’apparition dans l’affaire Epstein du nom de Casey Wasserman, président du Comité d’organisation des prochains JO d’été, qui se tiendront à Los Angeles en 2028, suscite le trouble ; classiquement, l’exclusion de la compétition des comités olympiques russe et biélorusse est au centre de l’attention, ainsi que la participation d’un contingent de neuf Israéliens, qui a déjà donné lieu à diverses actions de protestation ; enfin, les autorités italiennes sont vigilantes dans le cyberespace pour éviter intrusions, disruptions et sabotages. Autrement dit, des risques hybrides pèsent sur la très théorique trêve olympique.

Aussi importantes soient-elles, ces polémiques ne donnent pas la mesure des enjeux géopolitiques structurels propres aux Jeux olympiques d’hiver. Ceux-ci sont aujourd’hui confrontés à plusieurs défis mondiaux proprement politiques. Certains sont communs avec les JO d’été et les grandes Coupes du monde (bonne gouvernance, empreinte environnementale, exploitation commerciale, etc.). D’autres leur sont spécifiques : sous le blanc des pistes de ski et de patinage, le feu de la géopolitique contemporaine couve.

Une compétition condamnée à court terme par le réchauffement climatique et les transformations sociétales ?

La viabilité des Jeux olympiques d’hiver est aujourd’hui remise en cause non seulement par les militants écologistes, mais aussi par les citoyens et les édiles des villes potentiellement candidates à l’organisation de ces compétitions.

Non seulement les domaines skiables traditionnels s’amenuisent en Europe, terre de naissance des sports d’hiver, mais en outre, le Comité international olympique (CIO) a parfois bien du mal à recueillir suffisamment de candidatures pour accueillir la compétition en raison de son empreinte environnementale, de son coût financier et de son impact sociétal.

Comme les hôtes de ces événements sont des villes et non des États, la dimension locale est essentielle. Et le prestige des JO d’hiver éclipse de moins en moins leurs coûts environnementaux. En conséquence, les villes candidates sont désormais souvent de très grandes cités éloignées des montagnes : Sotchi en 2014, Pékin en 2022. Comme si les JO d’hiver pouvaient d’affranchir du climat et de la géographie !

Rareté de la neige, inquiétudes écologiques, réticences citoyennes et municipales, etc. : tout concourt à rendre obsolètes les Jeux d’hiver. Ils apparaissent comme une débauche financière et écologique très « XXᵉ siècle » et très « Trente Glorieuses ».

Toute la difficulté, pour les JO d’hiver, est de ne pas devenir les otages des débats internationaux entre climatosceptiques et climato-anxieux. Et, inversement, de trouver ce qui, dans l’esprit olympique d’hiver, est adapté aux aspirations des populations locales, de la Gen Z et du grand public en général : respect de la nature, pratique sportive de plein air, valorisation du local… À défaut, ils fondront comme neige au soleil. Les villes organisatrices sauront-elles dépasser le simple greenwashing ou plus exactement le snow-washing ?

Les JO d’hiver, un monde sans le Sud et sans la Russie (depuis 2018) ?

Le deuxième défi international des JO d’hiver est leur représentativité internationale, qui est contestée.

Créés à Chamonix en 1924, soit plus de vingt ans après les JO d’été, ils ont longtemps été une vitrine pour les sélections européennes, concurrencées par d’autres pays de l’hémisphère Nord – États-Unis, Russie et Canada, puis Japon et enfin Chine et Corée. Pour le géopoliticien, ils conservent une tonalité très « guerre froide », notamment marquée par les affrontements entre sélections états-uniennes, canadiennes et soviétiques sur la patinoire de hockey sur glace.

Malgré la première participation d’athlètes du Bénin, des Émirats arabes unis et de Guinée-Bissau aux JO 2026, les sportifs du Sud global sont largement sous-représentés. En outre, plusieurs athlètes en provenance du Nord sont sélectionnés par des pays du Sud.

Les JO d’hiver semblent difficilement pouvoir remplir la mission olympique de contribuer au dialogue sportif mondial quand une bonne partie de l’humanité n’y est pas représentée. La mission revendiquée par le CIO de « promouvoir la paix (§ 4 des missions du CIO selon la Charte olympique) est aujourd’hui précaire tant les délégations du Sud sont réduites au symbole.

À cette division géographique et climatique s’ajoute, depuis plusieurs éditions, une fracture économique : les sports d’hiver sont onéreux, pour les pratiquants amateurs comme pour ceux de haut niveau. L’esprit olympique est, là aussi, écorné, car il est particulièrement difficile de faire des JO d’hiver un instrument du « sport pour tous » (§ 13 des missions du CIO selon la Charte olympique).

La représentativité internationale de l’événement est devenue encore plus contestée depuis l’exclusion du comité olympique russe pour les trois dernières éditions des JO d’hiver et du comité olympique biélorusse depuis deux éditions. Les scandales de dopage, la répression de l’opposition interne puis l’invasion de l’Ukraine ont conduit le CIO à n’admettre que des participations individuelles de ressortissants russes et biélorusses. Cela crée pour les anciennes Républiques socialistes soviétiques (RSS) en tension avec Moscou et Minsk une fenêtre d’opportunité. En Italie, les sélections nationales de l’Estonie (32 athlètes), de la Lettonie (67 athlètes), de la Lituanie (17 athlètes) et de l’Ukraine (46 athlètes) seront particulièrement visibles et donc valorisées.




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Toute la difficulté, pour les JO d’hiver, est de cesser d’être un « événement pour pays riches » et « une compétition pour pays de l’hémisphère Nord ». L’intégration réussie du Japon et de la Corée du Sud (qui organisèrent l’événement respectivement en 1972 puis en 1998 et en 2018) est un gage d’ouverture et d’attractivité. Toutefois, loin de réunir le monde, pour le moment, les JO d’hiver soulignent sa division entre Nord et Sud ainsi qu’entre riches et pauvres.

Ce clivage s’est manifesté dans les audiences des derniers JO : alors que les JO d’été de Paris 2024 ont rassemblé au total près de 5 milliards de téléspectateurs, les JO d’hiver de Pékin 2022 n’ont, eux, attiré que 2,2 milliards de téléspectateurs, soit moins de la moitié.

Là encore, les villes organisatrices sont placées devant un défi planétaire : celui consistant à organiser des JO d’hiver réellement inclusifs.

Une vitrine pour les « puissances moyennes » ?

Le repositionnement international des JO d’hiver pourrait peut-être venir de la « sur-visibilité » dont y disposent des « puissances moyennes » pour reprendre l’expression traditionnelle de la géopolitique française, remise à l’honneur par le premier ministre canadien à Davos il y a peu. En effet, les superpuissances des JO d’hiver ne sont pas seulement les superpuissances économiques et militaires mondiales.

Les États-Unis et la Chine ont un palmarès impressionnant avec la 3ᵉ et la 4ᵉ place au classement des médailles pour les JO d’hiver de Pékin 2022. Quant à la Russie, elle obtenait à chaque édition, comme l’URSS avant elle, un solide socle de médailles avant son exclusion du CIO. Mais, aux JO d’hiver, les pays dominants sont les pays « petits » ou moyens » : Norvège (1ère au classement des médailles sur l’intégralité des JO d’hiver), Canada (2ᵉ délégation en 2026), Allemagne (2ᵉ au classement des médailles pour les JO 2022), France, Italie, Suisse, etc.

Au contraire, les palmarès des JO d’été reflètent fidèlement la hiérarchie économique et militaire mondiale. Aux JO d’hiver, les « petits » pays peuvent plus aisément déployer une stratégie d’influence. Les grandes délégations de puissances moyennes seront celles de l’Italie (196 athlètes), de l’Allemagne (185 athlètes), de la France (160 athlètes), de la Suède (110 athlètes), de la Finlande (103 athlètes) et de la Norvège (80 athlètes).

À défaut de pouvoir devenir universels, les JO d’hiver pourraient-ils devenir une enceinte où les « puissances moyennes », de moins en moins alignées sur les États-Unis, la Chine et la Russie, se montreraient et se valoriseraient ?

De 2026 à 2034 : réeuropéaniser les JO d’hiver ?

Pour répondre à ces défis mondiaux, les villes organisatrices d’Italie (pour l’édition 2026) et de France (pour l’édition 2030) ont commencé à infléchir les modalités d’organisation des JO. Elles ont essayé de se démarquer du gigantisme de l’édition 2022 organisée par Pékin en ventilant les compétitions entre plusieurs sites (sept pour l’édition 2026). Elles ont également intégré des sports moins consommateurs d’infrastructures comme le ski-alpinisme qui ne nécessite pas de remontées mécaniques. Et elles ont ouvert la compétition à des représentants (symboliques) du sud.

À long terme, ces deux éditions européennes des JO d’hiver réussiront-elles à infléchir la dynamique écologique, économique et politique de cette compétition ? Ou bien les JO d’hiver 2034, qui auront lieu dans l’Utah, reprendront-ils la trajectoire antérieure ? Au CIO comme dans le monde, les Européens réussiront-ils à endosser et promouvoir leur rôle d’avocats du développement durable ? Rappelons qu’en France, les Jeux d’hiver de Grenoble en 1968 et, encore plus, ceux d’Albertville en 1992 s’étaient distingués par ce qu’ils ont laissé en matière d’infrastructures de transport, permettant le désenclavement des Alpes…

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Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Géopolitique des JO d’hiver : sous la glace des sports de glisse, le feu des confrontations internationales – https://theconversation.com/geopolitique-des-jo-dhiver-sous-la-glace-des-sports-de-glisse-le-feu-des-confrontations-internationales-275042