Réchauffements climatiques il y a 56 millions d’années : la biodiversité du passé peut-elle nous aider à anticiper l’avenir ?

Source: The Conversation – in French – By Rodolphe Tabuce, Chargé de recherche CNRS, Université de Montpellier

Paysage typique du massif des Corbières montrant le village d’Albas et ses couches géologiques du Paléocène/Éocène. Rodolphe Tabuce, Fourni par l’auteur

Face aux grands bouleversements climatiques actuels, une question essentielle se pose : comment les animaux, et en particulier les mammifères, vont-ils répondre aux futures hausses conséquentes de température ?


Pour donner des pistes de réflexion tout en se basant sur des faits observés, on peut se tourner vers le passé, il y a environ 56 millions d’années. À cette époque, deux courts mais très intenses réchauffements climatiques sont concomitants de changements fauniques sans précédent en Europe. Nous venons de publier nos travaux dans la revue PNAS, qui permettent de mieux comprendre cette étape charnière de l’histoire des mammifères.

Un réchauffement propice aux mammifères

Le premier pic de chaleur dont nous avons étudié et synthétisé les conséquences est nommé Maximum Thermique du Paléocène-Eocène (ou PETM). Il s’agit d’un événement hyperthermique, daté à 56 millions d’années, qui a vu les températures continentales augmenter de 5 à 8 °C en moins de 20 000 ans. Évidemment, cette durée est sans commune mesure avec la rapide augmentation des températures depuis deux siècles due aux activités humaines, mais le PETM est considéré par les paléoclimatologues comme le meilleur analogue géologique au réchauffement actuel par sa rapidité à l’échelle des temps géologiques, son amplitude et sa cause : un largage massif de méthane et de CO2 dans l’atmosphère, très probablement issu d’épanchements gigantesques de basaltes sur l’ensemble de l’actuel Atlantique Nord (Groenland, Islande, Norvège, Nord du Royaume-Uni et Danemark).

Ces puissants gaz à effet de serre, et l’augmentation des températures ainsi engendrée, ont causé des bouleversements fauniques et floristiques dans tous les écosystèmes marins et terrestres. En Europe, en Asie et en Amérique du Nord, le PETM a coïncidé avec l’apparition soudaine des premiers primates (représentés aujourd’hui par les singes, les lémuriens et les tarsiers), artiodactyles (représentés aujourd’hui par les ruminants, les chameaux, les cochons, les hippopotames et les cétacés) et périssodactyles (représentés aujourd’hui par les chevaux, les zèbres, les tapirs et les rhinocéros). Cet événement a donc joué un rôle majeur, en partie à l’origine de la biodiversité que nous connaissons aujourd’hui.

Mais tout juste avant ce grand bouleversement, un autre épisode hyperthermique plus court et moins intense, nommé Pre-Onset Event du PETM (ou POE), s’est produit environ 100 000 ans plus tôt, vers 56,1 millions d’années. On estime aujourd’hui que le POE a induit une augmentation des températures de 2 °C. Certains scientifiques pensent que ce premier « coup de chaud » aurait pu déclencher le PETM par effet cascade. Pour en revenir à l’évolution des paléo-biodiversités, autant l’impact du PETM sur les faunes de mammifères est relativement bien compris, autant l’impact du POE restait inconnu avant nos travaux.

Une recherche de terrain minutieuse en Occitanie

Pour répondre à cette problématique nous avons focalisé nos recherches dans le sud de la France, dans le Massif des Corbières (département de l’Aude, région Occitanie), où les couches géologiques de la transition entre le Paléocène et l’Éocène sont nombreuses et très épaisses, laissant l’espoir d’identifier le PETM, le POE et des gisements paléontologiques à mammifères datés d’avant et après les deux pics de chaleur. Autrement dit, nous avions comme objectif de décrire très clairement et objectivement les effets directs de ces réchauffements sur les faunes de mammifères.

Durant plusieurs années, nous avons donc engagé des études pluridisciplinaires, en combinant les expertises de paléontologues, géochimistes, climatologues et sédimentologues. De plus, via des actions de sciences participatives, nous avons impliqué dans nos recherches de terrain (prospections et fouilles paléontologiques) des amateurs en paléontologie, des naturalistes et autres passionnés du Massif des Corbières. Nos travaux ont abouti à la découverte d’une faune de mammifères sur le territoire de la commune d’Albas. Cette faune est parfaitement datée dans le très court intervalle de temps entre le POE et le PETM. Dater un site paléontologique vieux de plus de 56 millions d’années avec une précision de quelques milliers d’années est tout simplement remarquable. Les scénarios qui en découlent, en particulier ceux relatifs à l’histoire des mammifères (date d’apparition des espèces et leurs dispersions géographiques) sont ainsi très précis.

Étude des couches géologiques et échantillonnage de roches pour la datation du gisement d’Albas
Étude des couches géologiques et échantillonnage de roches pour la datation du gisement d’Albas.
Rodolphe Tabuce, Fourni par l’auteur

La datation du gisement fossilifère découvert à Albas a été réalisée par analyse isotopique du carbone organique contenu dans les couches géologiques. Les roches sédimentaires (calcaires, marnes et grès) que l’on rencontre dans la nature actuelle proviennent de l’accumulation de sédiments (sables, limons, graviers, argiles) déposés en couches superposées, appelées strates. À Albas, les sédiments rencontrés sont surtout des marnes, entrecoupées de petits bancs de calcaires et de grès. Il faut imaginer ce « mille-feuille géologique » comme les pages d’un livre : elles nous racontent une histoire inscrite dans le temps. Ce temps peut être calculé de différentes manières. Alors que l’archéologue utilisera le carbone 14, le géologue, le paléoclimatologue et le paléontologue préféreront utiliser, par exemple, le rapport entre les isotopes stables du carbone (13C/12C). Cette méthode à un double intérêt : elle renseigne sur la présence d’évènements hyperthermiques lors du dépôt originel des sédiments (plus le ratio entre les isotopes 13C/12C est négatif et plus les températures inférées sont chaudes) et elle permet de donner un âge précis aux strates, puisque les événements hyperthermiques sont des épisodes brefs et bien datés. L’augmentation soudaine de 12C dans l’atmosphère durant les événements hyperthermiques est expliquée par la libération rapide d’anciens réservoirs de carbone organique, naturellement enrichis en 12C, notamment par le résultat de la photosynthèse passée des végétaux. En effet, aujourd’hui comme dans le passé, les plantes utilisent préférentiellement le 12C : plus léger que le 13C, il est plus rapidement mobilisable par l’organisme.

Ainsi, POE et PETM sont identifiés par des valeurs très fortement négatives du ratio 13C/12C. La puissance de cette méthode est telle que l’on peut l’appliquer à la fois dans les sédiments d’origine océanique que dans les sédiments d’origine continentale déposés dans les lacs et les rivières comme à Albas. On peut ainsi comparer les âges des gisements fossilifères de manière très précise à l’échelle du monde entier. La faune découverte à Albas a donc pu être comparée aux faunes contemporaines, notamment d’Amérique du Nord et d’Asie dans un contexte chronologique extrêmement précis.

Une faune surprenante à Albas

La faune d’Albas est riche de 15 espèces de mammifères documentées par plus de 160 fossiles, essentiellement des restes de dents et de mandibules. Elle documente des rongeurs (le plus riche ordre de mammifères actuels, avec plus de 2000 espèces, dont les souris, rats, écureuils, cochons d’Inde, hamsters), des marsupiaux (représentés aujourd’hui par les kangourous, koalas et sarigues), mais aussi des primates, insectivores et carnassiers que l’on qualifie « d’archaïques ». Cet adjectif fait référence au fait que les espèces fossiles identifiées n’ont aucun lien de parenté direct avec les espèces actuelles de primates, insectivores (tels les hérissons, musaraignes et taupes) et carnivores (félins, ours, chiens, loutres, etc.). Dans le registre fossile, de nombreux groupes de mammifères « archaïques » sont documentés ; beaucoup apparaissent en même temps que les derniers dinosaures du Crétacé et la plupart s’éteignent durant l’Éocène, certainement face à une compétition écologique avec les mammifères « modernes », c’est-à-dire les mammifères ayant un lien de parenté direct avec les espèces actuelles. Beaucoup de ces mammifères « modernes » apparaissent durant le PETM et se dispersent très rapidement en Asie, Europe et Amérique du Nord via des « ponts terrestres naturels » situés en haute latitude (actuel Nord Groenland, Scandinavie et Détroit de Béring en Sibérie). Ces voies de passage transcontinentales sont possibles car les paysages de l’actuel Arctique sont alors recouverts de forêts denses tropicales à para-tropicales, assurant le « gîte et le couvert » aux mammifères.

Fossiles de mammifères découverts à Albas conservés dans de petits tubes de verre. Il s’agit ici de dents minuscules d’un petit mammifère « archaïque » nommé Paschatherium.
Rodolphe Tabuce, Fourni par l’auteur

Dans la foulée de ces premières dispersions géographiques, on assiste à une diversification du nombre d’espèces chez l’ensemble des mammifères « modernes » qui vont très rapidement occuper tous les milieux de vie disponibles. Ainsi, en plus des groupes déjà évoqués (tels les primates arboricoles), c’est à cette période qu’apparaissent les premiers chiroptères (ou chauves-souris) adaptés au vol et les premiers cétacés adaptés à la vie aquatique. C’est pour cette raison que l’on qualifie souvent la période post-PETM de période clef de l’histoire des mammifères car elle correspond à la phase innovante de leur « radiation adaptative », c’est-à-dire à leur évolution rapide, caractérisée par une grande diversité écologique et morphologique.

Une découverte qui change les scénarios

Mais revenons avant le PETM, plus de 100 000 ans plus tôt, juste avant le POE, durant la toute fin du Paléocène. À cette époque, nous pensions que les faunes européennes étaient composées d’espèces uniquement « archaïques » et essentiellement endémiques car cantonnées à l’Europe. Le continent est alors assez isolé des autres masses continentales limitrophes par des mers peu profondes.

La faune d’Albas a mis à mal ce scénario. En effet, elle voit cohabiter des espèces « archaïques » essentiellement endémiques avec, et c’est là la surprise, des espèces « modernes » cosmopolites ! Parmi celles-ci, les rongeurs et marsupiaux dont Albas documente les plus anciennes espèces européennes, les premières connues avec certitude dans le Paléocène. L’étude détaillée de la faune d’Albas révèle que les ancêtres directs de la plupart des espèces découvertes témoignent d’une origine nord-américaine, et en particulier au sein d’espèces connues dans l’état américain du Wyoming datées d’avant le POE. La conclusion est simple : ces mammifères n’ont pas migré depuis l’Amérique du Nord durant le PETM comme on le pensait auparavant, mais un peu plus tôt, très probablement durant le POE. Par opposition aux mammifères « archaïques » du Paléocène et « modernes » de l’Éocène, nous avons donc qualifié les mammifères d’Albas de « précurseurs ». Ces mammifères « précurseurs », comme leurs cousins « modernes » 100 000 ans plus tard au PETM, ont atteint l’Europe via les forêts chaudes et humides situées sur l’actuel Groenland et Scandinavie. Quelle surprise d’imaginer des marsupiaux américains arrivant en Europe via l’Arctique !

Nos prochaines études viseront à documenter les faunes européennes juste avant le POE afin de mieux comprendre les impacts qu’a pu avoir cet événement hyperthermique, moins connu que le PETM, mais tout aussi déterminant pour l’histoire de mammifères. Pour revenir à notre hypothèse de départ – l’idée d’une analogie entre la biodiversité passée et celle du futur – il faut retenir de nos recherches que le POE a permis une grande migration de mammifères américains vers l’Europe grâce à une hausse des températures d’environ 2 °C. Cela pourrait nous offrir des pistes de réflexion sur l’avenir de la biodiversité européenne dans le contexte actuel d’un réchauffement similaire.


Le projet EDENs est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. Elle a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.


The Conversation

Rodolphe Tabuce a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

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La multiplication des satellites pose des risques de sécurité. Voici comment mieux gérer le « far west » spatial

Source: The Conversation – in French – By Wael Jaafar, Associate Professor, École de technologie supérieure (ÉTS)

Depuis quelques années, la conquête de l’espace connaît une accélération sans précédent.

À l’ère des constellations de satellites, où des milliers d’engins gravitent autour de la Terre à des vitesses vertigineuses, de nouveaux défis apparaissent. Ils ne sont pas seulement techniques ou scientifiques : ils sont aussi géopolitiques.

Longtemps dominée par les États-Unis et la Russie, l’exploration spatiale est désormais multipolaire. L’Inde, la Chine, l’Europe et plusieurs acteurs privés, comme SpaceX avec Starlink, se livrent une compétition acharnée pour lancer des satellites et créer des réseaux de communication couvrant toute la planète – et bientôt, la Lune ou Mars. L’objectif n’est plus seulement scientifique : il est aussi stratégique.

Ces constellations de satellites sont devenues indispensables. Elles permettent d’offrir un accès à Internet dans des régions mal desservies, d’améliorer la localisation basée sur GPS, de surveiller l’environnement, ou encore de gérer les services d’urgence. Mais elles soulèvent aussi de sérieuses questions de sécurité.

Avant de rejoindre en 2022 l’École de technologie supérieure (ÉTS), j’ai travaillé plusieurs années dans l’industrie des télécommunications, tant au Canada qu’à l’international. Mes recherches actuelles portent sur l’intégration des réseaux terrestres et non terrestres, l’allocation de ressources, l’informatique en périphérie (edge computing) et quantique, et l’intelligence artificielle appliquée aux réseaux.

L’espace, un milieu ouvert… et vulnérable

Contrairement aux câbles terrestres ou à la fibre optique, les communications spatiales s’effectuent dans un environnement ouvert. Cela signifie qu’elles peuvent potentiellement être interceptées. Lorsqu’un satellite transmet des données à un autre ou à une station au sol, tout acteur malveillant équipé des bons outils peut tenter d’intercepter et de décrypter ces échanges.


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Cela pose des risques pour la confidentialité des données personnelles, mais aussi pour des informations sensibles d’origine militaire ou gouvernementale. Des pays pourraient utiliser leurs propres satellites pour espionner ceux des autres. D’autant plus que les satellites n’obéissent pas à des frontières terrestres : ils survolent tous les pays sans distinction.

Aujourd’hui, il n’existe pas de normes internationales strictes pour encadrer le comportement des satellites en orbite. On ne peut pas interdire à un satellite de passer au-dessus d’un territoire ou d’observer un espace donné. C’est le Far West spatial !

Le défi de la cryptographie quantique

Pour sécuriser les communications spatiales, on utilise actuellement des algorithmes de chiffrement classiques. Ces systèmes sont basés sur la complexité mathématique de certains problèmes, qui prennent des milliers d’années à résoudre avec les ordinateurs actuels. Mais cela pourrait changer radicalement avec l’arrivée de l’informatique quantique.

Le fameux « Q-Day », jour hypothétique où les ordinateurs quantiques seront capables de casser la plupart des systèmes de chiffrement existants, est redouté par de nombreux experts en cybersécurité. Il suffirait qu’un pays ou une entreprise dispose d’un tel ordinateur pour compromettre des décennies d’échanges confidentiels.

Heureusement, la cryptographie quantique, qui repose sur les principes de la physique quantique, offre des pistes prometteuses. Par exemple, en générant des clés de chiffrement parfaitement aléatoires et en rendant toute interception détectable (puisqu’une observation modifie l’état quantique du signal), on pourrait créer des systèmes de communication pratiquement inviolables.

Mais transposer ces technologies quantiques à l’espace n’est pas simple. Sur la fibre optique, elles fonctionnent bien, car l’environnement est stable et contrôlé. En espace libre, avec des communications laser, les perturbations (ou bruits) sont beaucoup plus difficiles à contrôler.

Vers une cybersécurité spatiale intelligente

Outre la quantique, d’autres technologies sont explorées pour sécuriser les communications satellitaires. L’une d’elles concerne les antennes radio, est appelée le « beamforming », ou la formation de faisceaux directionnels. Le beamforming consiste à concentrer le signal radio dans une direction très précise. Cela limiterait le risque d’interception, puisqu’il faut être sur la trajectoire du signal pour capter la transmission.

L’intelligence artificielle (IA) joue également un rôle croissant. Elle peut être utilisée pour corriger les erreurs dues au bruit ambiant, pour détecter des tentatives d’intrusion ou pour améliorer la gestion des clés de chiffrement. Certaines approches combinent d’ailleurs IA et technologies quantiques pour renforcer la sécurité.

Un espace surchargé et sans réglementation claire

La multiplication des constellations de satellites, comme celle de Starlink (qui prévoit à terme plus de 40 000 satellites en orbite basse), rend l’espace très encombré. À ces satellites s’ajoutent des débris spatiaux, dont certains, même de quelques centimètres, peuvent endommager sérieusement un satellite en raison de leur vitesse.

Pour éviter les collisions, certaines entreprises offrent des services de surveillance. Les satellites peuvent alors ajuster leur trajectoire pour éviter les objets menaçants. Mais ce système est encore rudimentaire : les échanges de données entre satellites ne sont pas automatisés et ne se font pas en temps réel. L’information est transmise à la Terre, traitée dans des centres de données, puis renvoyée.

Il devient urgent d’harmoniser les pratiques. L’IEEE (l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens) travaille actuellement à l’élaboration d’un cadre réglementaire international pour améliorer la « space data awareness », c’est-à-dire la connaissance partagée de l’environnement spatial immédiat des satellites. Cette initiative de standardisation est désignée par IEEE P1964. L’objectif est que les satellites puissent coopérer pour signaler les dangers, partager des données critiques… tout en respectant la confidentialité.

Reprendre le contrôle de notre souveraineté spatiale

Enfin, un enjeu fondamental est celui de la souveraineté. Faut-il confier nos communications à des infrastructures étrangères comme Starlink, contrôlées par des intérêts privés et étatiques hors de notre juridiction, alors que leurs capacités de surveillance pourraient croître dans un avenir rapproché ? Même si ces systèmes ne peuvent pas encore intercepter ou décrypter nos communications sensibles, cela pourrait changer avec l’avènement de l’informatique quantique.

Pour garantir une véritable autonomie numérique et spatiale, il devient crucial de développer des alternatives locales, sécurisées, et résilientes, que ce soit par la fibre optique ou par des réseaux satellitaires indépendants. Cela nécessitera des investissements soutenus, une volonté politique affirmée et une coopération internationale renforcée.

La sécurité de nos satellites ne se résume pas à de la haute technologie. Elle est au cœur de tensions géopolitiques, de choix stratégiques, et d’une transformation majeure des communications mondiales.

Alors que les enjeux se déplacent de la Terre vers l’orbite, il devient impératif d’anticiper les risques, de développer des technologies résilientes et surtout, de mettre en place des règles du jeu claires. Sans cela, l’espace pourrait devenir le nouveau théâtre d’affrontements invisibles… mais aux conséquences bien réelles.

La Conversation Canada

Wael Jaafar est membre de l’OIQ (Ordre des Ingénieurs du Québec). Il est également membre sénior de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers) et membre de l’ACM (Association for Computing Machinery). Dans le cadre de ses recherches, il a reçu des financements d’organisations gouvernementales, incluant le CRSNG (Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada), le FRQ (Fonds de recherche du Québec), et la FCI (La Fondation canadienne pour l’innovation). Prof. Jaafar fait partie de l’équipe de mise en place de l’initiative de standardisation IEEE P1964 “Standards for Collaborative Orbital Data Sharing”.

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Accès aux soins en Afrique : pourquoi cartographier les établissements de santé peut sauver des vies

Source: The Conversation – in French – By Peter M Macharia, Senior postdoctoral research fellow, Institute of Tropical Medicine Antwerp

Le manque d’informations fiables sur les établissements de santé en Afrique subsaharienne etait très manisfeste pendant la pandémie de COVID-19. Au moment où les besoins en soins d’urgence augmentaient, il était difficile de savoir où se trouvaient les établissements, combien de lits ou de bouteilles d’oxygène ils avaient, ou encore quels spécialistes y travaillaient. Ces données manquantes auraient permis d’évaluer avec précision la capacité d’accueil supplémentaire des hôpitaux et l’accès aux soins intensifs selon les régions.

Ces données auraient permis d’évaluer avec précision la capacité d’accueil supplémentaire des hôpitaux et l’accès géographique aux soins intensifs. Peter Macharia et Emelda Okiro, dont les recherches portent sur la santé publique et l’équité dans l’accès aux services de santé dans les milieux défavorisés, partagent les conclusions de leur récente étude, réalisée avec plusieurs collègues.

Que sont les bases de données ouvertes sur les établissements de santé ?

Un établissement de santé est un lieu où sont fournis des services de santé. Il peut s’agir de petites cliniques ou de cabinets médicaux, mais aussi de grands hôpitaux universitaires ou de référence.

Une base de données sur les établissements de santé est une liste de tous les établissements de santé d’un pays ou d’une zone géographique, telle qu’un district. Une base de données type doit attribuer à chaque établissement de santé un code unique, un nom, une taille, un type (soins primaires, secondaires ou tertiaires), un statut de propriété (public ou privé), un statut opérationnel (en activité ou fermé), un emplacement et une localisation administrative (district, commune). Elle doit également mentionner les services (soins obstétricaux d’urgence, par exemple), la capacité (nombre de lits, par exemple), les infrastructures (disponibilité de l’électricité, par exemple), les coordonnées (adresse et courriel) et la date de la dernière mise à jour de ces informations.

La méthode idéale pour établir cette liste consiste à mener un recensement, comme l’a fait le Kenya en 2023. Mais cela nécessite des ressources. Certains pays ont compilé des listes à partir de données existantes bien qu’incomplètes. Le Sénégal l’a fait, tout comme le Kenya en 2003 et 2008.

Cette base de données doit être accessible à tous les acteurs concernés : autorités publiques, partenaires au développement, chercheurs. Elle doit être partagée dans un cadre clair, qui protège à la fois la vie privée des individus et le travail des personnes qui ont produit les données. Dans certains pays, tels que le Kenya et le Malawi, ces listes sont accessibles via des portails web sans besoin d’autorisation. Dans d’autres, ces listes n’existent pas ou nécessitent une autorisation supplémentaire.

Pourquoi sont-elles utiles ?

Les listes d’établissements peuvent répondre aux besoins des individus et des communautés. Elles contribuent également à la réalisation des objectifs sanitaires à l’échelle régionale, nationale et continentale.

Pour les individus, ces listes permettent de connaître les options disponibles pour se faire soigner. Pour les communautés, ces données aident à mieux organiser les services. Par exemple, elles permettent de décider où déployer les agents de santé communautaires. C’est ce qui a été fait au Mali et en Sierra Leone.

Les listes de services de santé sont utiles pour distribuer des produits tels que des moustiquaires et allouer les ressources en fonction des besoins sanitaires des zones desservies. Elles aident à planifier les campagnes de vaccination en créant des microplans détaillés de vaccination.

Quand on tient compte du type de maladies présentes, des conditions sociales ou de l’environnement, les services peuvent être mieux adaptés aux réalités locales.

Des cartes détaillées des ressources sanitaires permettent d’intervenir plus rapidement en cas d’urgence en localisant précisément les établissements équipés pour faire face à des crises spécifiques. Les systèmes de surveillance des maladies dépendent de la collecte continue de données auprès des établissements de santé.

Au niveau continental, les listes sont essentielles pour coordonner la réponse du système de santé en cas de pandémie ou d’épidémie. Elles peuvent faciliter la planification transfrontalière, la préparation aux pandémies et la collaboration.

Pendant la pandémie de COVID-19, ces listes ont permis de déterminer où affecter des ressources supplémentaires, telles que des hôpitaux de fortune ou des programmes de transport pour les personnes âgées de plus de 60 ans.

Les listes sont utilisées pour identifier les populations vulnérables exposées à des agents pathogènes émergents et les populations qui peuvent bénéficier de nouvelles infrastructures sanitaires.

Elles sont importantes pour rendre accessibles les soins obstétricaux et néonataux d’urgence.

Que se passe-t-il si ces listes n’existent pas ?

De nombreux problèmes surviennent si nous ne savons pas où se trouvent les établissements de santé ni ce qu’ils offrent. La planification des soins de santé devient inefficace. Cela peut entraîner la duplication des listes d’établissements et une mauvaise allocation des ressources, ce qui conduit à du gaspillage et à des inégalités.

Nous ne pouvons pas identifier les populations qui manquent de services. Les interventions d’urgence sont affaiblies par l’incertitude quant au meilleur endroit où transporter les patients atteints de pathologies spécifiques.

Les ressources sont gaspillées lorsqu’il existe des listes de structures en double. Par exemple, entre 2010 et 2016, six ministères ont collaboré avec des organisations de développement, ce qui a donné lieu à dix listes de structures de santé au Nigeria.

En Tanzanie, il existait plus de 10 listes différentes d’établissements de santé en 2009. Tenues par des bailleurs de fonds et des agences gouvernementales, ces listes spécifiques à chaque fonction ne permettaient pas de partager facilement et précisément les informations. Cela a rendu nécessaire la création d’une liste nationale des établissements.

Que faut-il faire pour en créer une ?

Une liste complète des établissements de santé peut être établie en faisant une cartographie ou en rassemblant des listes existantes. C’est le ministère de la Santé qui doit en être responsable. Il doit créer, développer et mettre à jour cette base de données.

Les partenariats jouent un rôle clé dans ce processus. Plusieurs acteurs peuvent contribuer : bailleurs de fonds, ONG humanitaires, partenaires techniques, instituts de recherche. Beaucoup d’entre eux ont déjà leurs propres listes, créées pour des projets spécifiques. Ces listes devraient être réunies dans une base centralisée, gérée par le ministère.

Les partenariats sont essentiels pour élaborer des listes d’établissements. Les parties prenantes comprennent les bailleurs de fonds, les partenaires humanitaires et chargés de la mise en œuvre, les conseillers techniques et les instituts de recherche. Beaucoup d’entre eux disposent de leurs propres listes basées sur des projets, qui devraient être intégrées dans une liste centralisée gérée par le ministère. Le ministère de la Santé doit favoriser un climat de transparence, en encourageant les citoyens et les parties prenantes à contribuer à l’amélioration des données sur les établissements de santé.

Les gouvernements doivent s’engager sur le plan politique et financier. Créer et actualiser une bonne liste des centres de santé demande de l’argent, du personnel formé et des moyens adaptés.

Il est important de s’engager à rendre ces données accessibles à tous. Quand les listes sont en libre accès, elles deviennent plus complètes, plus fiables et plus utiles pour tout le monde.

The Conversation

Peter Macharia bénéficie d’un financement du Fonds voor Wetenschappelijk Onderzoek- Belgique (FWO, numéro 1201925N) pour sa bourse postdoctorale senior.

Emelda Okiro bénéficie d’un financement pour ses recherches de la part du Wellcome Trust dans le cadre d’une bourse senior Wellcome Trust (n° 224272).

ref. Accès aux soins en Afrique : pourquoi cartographier les établissements de santé peut sauver des vies – https://theconversation.com/acces-aux-soins-en-afrique-pourquoi-cartographier-les-etablissements-de-sante-peut-sauver-des-vies-260441

Petit guide du management toxique : comment faire fuir vos salariés en six leçons

Source: The Conversation – France (in French) – By George Kassar, Full-time Faculty, Research Associate, Performance Analyst, Ascencia Business School

Si la gestion de la performance n’est pas mise en œuvre de manière adéquate, elle peut devenir un formidable outil pour démotiver, épuiser et pousser au départ vos collaborateurs. PeopleImages.comYuri A/Shutterstock

La recherche en gestion de performance offre une gamme complète de pratiques managériales toxiques à appliquer sans modération pour faire fuir les talents les plus précieux. Si ces conseils sont à prendre au second degré, ces pratiques restent bien réelles dans la gestion quotidienne de certains managers.


Qui a dit que la principale ressource d’une entreprise, et son véritable avantage concurrentiel, résidait dans ses employés, leur talent ou leur motivation ?

Après tout, peut-être souhaitez-vous précisément vider vos bureaux, décourager durablement vos collaborateurs et saboter méthodiquement votre capital humain.

Dans ce cas, la recherche en gestion de performance vous offre généreusement tout ce dont vous avez besoin : une gamme complète de pratiques managériales toxiques à appliquer sans modération pour faire fuir les talents les plus précieux.

En fait, la gestion de la performance, issue des pratiques de rationalisation au début du XXe siècle, est devenue aujourd’hui un élément clé du management moderne. En théorie, elle permet d’orienter l’action des équipes, de clarifier les attentes et de contribuer au développement individuel. En pratique, si elle n’est pas mise en œuvre de manière adéquate, elle peut également devenir un formidable outil pour démotiver, épuiser et pousser au départ vos collaborateurs les plus précieux.

Voici comment :

Management par objectifs flous

Commencez par fixer des objectifs vagues, irréalistes ou contradictoires. Surtout, évitez de leur donner du sens ou de les relier à une stratégie claire, et évidemment ne pas leur assurer les ressources appropriées. Bref, adoptez les « vrais » objectifs SMART : Stressants, Mesurés arbitrairement, Ambigus, Répétés sans contexte, Totalement déconnectés du terrain !

Selon les recherches en psychologie organisationnelle, cette approche garantit anxiété, confusion et désengagement parmi vos équipes, augmentant significativement leur intention de quitter l’entreprise.


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Le silence est d’or

Éviter toute forme de dialogue et de communication. Ne donnez jamais de feedback. Et si vraiment vous ne pouvez pas l’éviter, faites-le rarement, de manière irrégulière, strictement détachée du travail, et portez-le plutôt sur une critique de la personne. L’absence d’un retour d’information régulier, axé sur les tâches et exploitable, laisse les employés dans l’incertitude et les surprend au moment de l’évaluation et mine progressivement leur engagement.

Plus subtilement encore, c’est la manière dont vos employés interprètent vos intentions, et le feedback que vous leur donnez, qui compte le plus. Attention, lorsqu’il est perçu comme ayant une intention constructive, il risque de renforcer la motivation à apprendre et l’engagement. Mais lorsque ce même feedback est perçu comme incité par des intérêts personnels du manager (attribution égoïste), il produit l’effet inverse : démotivation, repli et départ.

« Procès » d’évaluations de performance

Organisez des entretiens annuels où vous ne relevez que les erreurs et oubliez totalement les réussites ou les efforts invisibles. Soyez rigide, critique, et concentrez-vous uniquement sur les faiblesses. Prenez soin de vous attribuer tout le mérite lorsque l’équipe réussit – après tout, sans vous, rien n’aurait été possible. En revanche, lorsque les résultats ne sont pas à la hauteur, n’hésitez pas à pointer les erreurs, à individualiser la faute et à rappeler que « vous aviez pourtant prévenu ».

Ce type d’évaluation de performance, mieux vaut le qualifier de procès punitif, garantit une démotivation profonde et accélère la rotation des équipes.




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Compétition interne poussée à l’extrême

Favorisez une culture de rivalité entre collègues : diffusez régulièrement des classements internes, récompensez uniquement les meilleurs, éliminer systématiquement les moins bien classés, dévaloriser l’importance de la coopération, et laisser la concurrence interne faire le reste. Après tout, ce sont les caractéristiques essentielles de la « célèbre » méthode que Jack Welch a popularisée chez General Electric.

Si vous remarquez un possible élan de motivation à court terme, ne vous inquiétez pas, les effets de la « Vitality Curve » de Jack Welch seront, à terme, beaucoup plus néfastes que bénéfiques. La féroce concurrence interne vous sera un excellent outil de détruire la confiance entre coéquipiers, de créer une atmosphère toxique durable et d’augmenter le nombre de départs volontaires.

Ignorez le bien-être : surtout, restez sourd

Nous avons déjà établi qu’il fallait éviter le feedback et tout dialogue. Mais si, par malheur, un échange survient, surtout n’écoutez pas les plaintes ni les signaux d’alerte liés au stress ou à l’épuisement. Ne proposez aucun soutien, aucun accompagnement, et bien sûr, ignorez totalement le droit à la déconnexion.

En négligeant la santé mentale et en refusant d’aider vos employés à trouver du sens à leur travail – notamment lorsqu’ils effectuent des tâches perçues comme ingrates ou difficiles – vous augmentez directement l’éventualité de burn-out et d’absentéisme chronique

De plus, privilégiez systématiquement des primes de rémunération très variables et mal conçues : cela renforcera l’instabilité salariale des employés et tuera ce qui reste d’engagement.

L’art d’user sans bruit

Envie d’aller plus loin dans l’art de faire fuir vos équipes ? Inspirez-vous de ce que la recherche classe parmi les trois grandes formes de violence managériale. Il s’agit de pratiques souvent banalisées, telles que micro-gestion, pression continue, absence de reconnaissance ou isolement, qui génèrent une souffrance durable. Ces comportements, parfois invisibles mais répétés, finissent par user les salariés en profondeur, jusqu’à les pousser à décrocher, mentalement puis physiquement jusqu’à rupture.


Évidemment, ces conseils sont à prendre au second degré !

Pourtant, les pratiques toxiques décrites ici restent malheureusement bien réelles dans la gestion quotidienne de certains managers. Si l’objectif est véritablement de retenir les talents et d’assurer le succès durable d’une entreprise, il devient indispensable d’orienter la gestion de la performance autour du sens, de l’équité et du développement authentique du potentiel humain.

The Conversation

George Kassar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Petit guide du management toxique : comment faire fuir vos salariés en six leçons – https://theconversation.com/petit-guide-du-management-toxique-comment-faire-fuir-vos-salaries-en-six-lecons-260438

Particuliers vs professionnels de la finance : l’illusion des mêmes gains en Bourse

Source: The Conversation – France (in French) – By Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

Gare au miroir aux alouettes sur les marchés financiers. Obtenir les mêmes rendements que les professionnels des marchés n’est pas chose aisée. En cause, une différence de nature entre un particulier forcément isolé, et un professionnel de l’investissement mieux armé. Sur les marchés, gare aux biais cognitifs.


Après une performance exceptionnelle des marchés américains en 2024 (+23 % pour le S&P 500 et +29 % pour le Nasdaq), le premier trimestre 2025 a été marqué par une volatilité inédite, amplifiée par les décisions commerciales successives et erratiques de Donald Trump. Le 2 avril 2025, baptisé « Liberation Day » par le président américain, l’administration Trump a imposé des droits de douane « réciproques », de 10 à 50 % en moyenne, sur les produits de la quasi-totalité des partenaires commerciaux des États-Unis, avant de revenir partiellement sur certains de ces droits décidés unilatéralement.

Bien qu’un tribunal américain ait temporairement bloqué ces mesures fin mai avant qu’une cour d’appel ne les rétablisse, l’incertitude générée a créé une volatilité exceptionnelle sur les marchés financiers : le VIX, indice de volatilité du S&P 500, a doublé depuis le début des annonces.

Cette situation masque une réalité complexe : si les banques d’investissement françaises tirent parti de cette volatilité pour générer des profits substantiels (on peut citer Société Générale avec une hausse de 10 % ou Crédit Agricole avec une hausse de 7,3 %), les investisseurs particuliers, attirés par ces rendements médiatisés, s’exposent à des risques comportementaux.




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Des performances de professionnels

Ceci étant rappelé, les particuliers doivent prendre garde : les performances obtenues par les professionnels de la finance sont difficilement réplicables à l’échelle individuelle. Contrairement aux particuliers, les banques d’investissement françaises disposent d’outils de gestion des risques sophistiqués qui leur permettent de tirer parti de la volatilité tout en limitant leur exposition. Elles utilisent des stratégies de couverture par les dérivés, une diversification poussée et des modèles de gestion des risques en temps réel. Ces institutions ont également l’avantage de pouvoir maintenir des positions sur le long terme, contrairement aux investisseurs particuliers souvent pressés par leurs contraintes de liquidité.

Cette asymétrie d’information et de moyens explique pourquoi les performances des banques d’investissement ne peuvent pas être directement extrapolées aux rendements que peuvent espérer les investisseurs particuliers. Les premiers disposent d’une infrastructure de gestion du risque que les seconds ne possèdent pas.

Un miroir aux alouettes pour les investisseurs particuliers

Au-delà de ces différences de moyens et de compétences, d’autres raisons militent pour davantage de prudence de la part des particuliers. Les performances exceptionnelles, affichées par certains marchés, créent un phénomène d’attraction particulièrement puissant auprès des investisseurs particuliers. Cette situation n’est pas nouvelle : la littérature académique en finance a largement documenté les biais qui poussent les investisseurs particuliers à prendre des décisions sous-optimales, particulièrement en période de forte volatilité.

Le cas des secteurs technologiques américains illustre ce phénomène. Lorsque Trump a menacé Apple de droits de douane d’au moins 25 % si la production d’iPhone n’était pas rapatriée aux États-Unis, l’action a d’abord chuté puis rebondi spectaculairement après la visite de Tim Cook à la Maison-Blanche. Ces mouvements erratiques, qui représentent des opportunités pour les traders professionnels, constituent autant de pièges pour les investisseurs particuliers.


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Émotions trompeuses

Tout d’abord, le « biais de confirmation » constitue l’un des pièges les plus pernicieux. Ce biais comportemental a été très bien documenté dans les travaux de Daniel Kahneman, prix Nobel d’Économie en 2002. Les investisseurs ont tendance à ne retenir que les informations qui confirment leurs croyances préexistantes, ignorant les signaux d’alarme et surestimant leurs capacités de prédiction.

Un autre biais important est l’« effet de disposition », qui consiste à vouloir vendre trop tôt les titres dont la valeur a augmenté, afin d’enregistrer le gain, et à garder les mauvais titres, espérant faire des profits dans le futur. Ce biais a été mis en avant pour la première fois dans une étude académique menée par Terrance Odean en 1998 sur la base de 10 000 comptes individuels analysés de 1987 à 1997, représentant environ 100 000 transactions.

Ce comportement est l’inverse de ce que suggère une gestion rationnelle des risques. De plus, cette tendance s’amplifie en période de volatilité, quand les émotions prennent le dessus sur l’analyse rationnelle. Les investisseurs particuliers, éblouis par les performances à court terme, négligent souvent la dimension temporelle des investissements et les risques de retournement.

Enfin, la numérisation des services financiers et la communication marketing des banques privées créent une illusion de démocratisation de l’investissement. Les plates-formes en ligne permettent aux particuliers d’accéder facilement aux marchés, mais cette facilité technique ne s’accompagne pas automatiquement d’une meilleure compréhension des risques. L’effet de « surconfiance » décrit par Barber et Odean montre que les investisseurs particuliers surestiment systématiquement leurs capacités, particulièrement après une série de gains. Cette « surconfiance » les pousse à prendre des risques disproportionnés, réduisant leurs performances nettes.

BFM Business Juin 2025.

Des biais exacerbés avec la volatilité

L’impact de ces différents biais comportementaux sur les performances des investisseurs particuliers a été estimé à 1,1 % de manque à gagner annuel selon Morningstar, une entreprise spécialisée dans les investissements. De plus, en période de forte volatilité, comme celle que nous connaissons actuellement, ces biais s’exacerbent. Les investisseurs particuliers, influencés par l’euphorie des médias financiers et les performances exceptionnelles communiquées par les institutions, sont tentés d’augmenter leur exposition aux risques sans mesurer les implications à long terme.

Face à cette situation, plusieurs principes issus de la recherche académique peuvent guider les investisseurs particuliers :

  • la diversification reste la seule « recette miracle » gratuite en finance (« The Only Free Lunch » de Harry Markowitz). Elle permet de réduire le risque spécifique sans sacrifier le rendement espéré à long terme ;

  • l’adoption d’une stratégie d’investissement programmé (dite DCA – Dollar Cost Averaging) permet de lisser les effets de la volatilité ;

  • la définition d’objectifs à long terme et d’une stratégie de sortie préalable permet de limiter l’impact des émotions sur les décisions d’investissement.

Malgré ces réserves, les investisseurs privés qui veulent profiter de cette situation doivent ne pas se laisser abuser par les résultats des banques spécialisées, car ils n’ont ni les mêmes moyens ni les mêmes outils. Sur les marchés financiers, être conscient du risque est essentiel. La prudence doit donc guider les investisseurs privés sur ces marchés comme sur d’autres, car si la volatilité est associée à des anticipations de gains, les prises de position peuvent se terminer par des pertes très importantes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Particuliers vs professionnels de la finance : l’illusion des mêmes gains en Bourse – https://theconversation.com/particuliers-vs-professionnels-de-la-finance-lillusion-des-memes-gains-en-bourse-258097

Des pistes pour une IA digne de confiance : mélanger expertises humaines et apprentissage automatique

Source: The Conversation – in French – By Elodie Chanthery, maîtresse de conférences en diagnostic de fautes – IA hybride, INSA Toulouse

Peut-on faire confiance à un algorithme d’IA dont les décisions ne sont pas interprétables ? Quand il s’agit de diagnostiquer une maladie ou de prédire une panne sur un train ou une voiture, la réponse est évidemment non.

L’intelligence artificielle hybride se positionne comme une réponse naturelle et efficace aux exigences croissantes d’interprétabilité, de robustesse et de performance.

En conciliant données et connaissances, apprentissage et raisonnement, ces approches ouvrent la voie à une nouvelle génération de systèmes intelligents, capables de comprendre — et de faire comprendre — le comportement de systèmes physiques complexes. Une direction incontournable pour une IA de confiance.


Les algorithmes d’IA s’immiscent de plus en plus dans les systèmes critiques — transport, énergie, santé, industrie, etc. Dans ces domaines, une erreur peut avoir des conséquences graves — et un problème majeur de la plupart des systèmes d’IA actuels est qu’ils ne sont pas capables d’expliquer leurs conclusions et qu’il est donc difficile pour leurs superviseurs humains de rectifier le système s’il commet une erreur.

Considérons par exemple la maintenance des roulements d’un train. Si un modèle d’IA indique la nécessité d’une réparation sans donner d’explication, le technicien en charge ne sait pas si l’alerte est justifiée, ni quoi réparer ou remplacer exactement. Celui-ci peut alors être amené à ignorer l’alerte pour éviter des arrêts ou des réparations inutiles, ce qui peut avoir des conséquences critiques. Pour ces raisons, la nouvelle loi européenne sur l’IA — le AI Act — introduit des exigences de transparence et de supervision humaine.




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L’AI Act, ou comment encadrer les systèmes d’IA en Europe



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Pour concevoir des solutions à la fois performantes, robustes et interprétables (compréhensibles) par des humains, les approches d’IA dites « hybrides » proposent une voie prometteuse.

Il s’agit de combiner les méthodes d’apprentissage à partir des données (l’IA) avec des modèles basés sur les connaissances des experts du domaine concerné (par exemple des procédures de tests habituellement utilisées par les techniciens de maintenance des trains).

Première option : apprendre à partir des données pour enrichir les modèles experts

Une première approche hybride consiste à utiliser l’apprentissage automatique, non pas comme une fin en soi, mais comme un outil pour construire ou ajuster des modèles basés sur des connaissances physiques ou structurelles du système.

Par exemple, dans le suivi de patients épileptiques, des modèles physiques existent pour décrire les activités cérébrales normale et pathologique. Cependant, l’analyse de signaux d’électroencéphalogrammes par apprentissage automatique permet d’identifier des motifs annonciateurs de crises d’épilepsie que les modèles des experts ne prévoient pas. Ici, l’IA vient compléter la connaissance médicale avec des analyses pouvant prendre en compte l’évolution de la maladie spécifique à chaque patient.

On dit que l’apprentissage du système d’IA est « guidé » par des analyses de diagnosticabilité, c’est-à-dire la capacité à identifier précisément un état anormal grâce aux observations.

Un autre exemple concret : le modèle d’un moteur électrique enrichi avec l’IA hybride peut combiner un premier modèle représentant le comportement nominal du moteur sous forme d’équations de la physique, complété avec des comportements appris grâce aux données mesurées. On peut ainsi découvrir des comportements anormaux comme des petits glissements intermittents du rotor dus à une usure progressive des roulements.

On voit que cette combinaison permet à la fois de profiter de la rigueur du modèle physique et de la flexibilité de l’apprentissage automatique.

Deuxième option : Injecter directement des « règles » dans les modèles d’IA

Une autre voie d’hybridation consiste à intégrer directement des connaissances expertes dans les algorithmes d’apprentissage. Ainsi, on rend l’approche d’IA « interprétable » (dans le sens où le résultat peut être compris et expliqué par un humain). Par exemple, on peut guider un arbre de décision avec des règles inspirées de la physique ou du raisonnement humain.

Qu’est-ce qu’un arbre de décision ?

  • Un arbre de décision est un modèle d’apprentissage automatique qui permet de prendre des décisions en suivant une structure arborescente de règles successives basées sur les caractéristiques des données (par exemple les questions successives: “la température du patient est-elle supérieure 38,5°C ?” suivi de “le patient a-t-il du mal à respirer ?”).
  • À chaque noeud, une condition est testée, et selon la réponse (oui ou non), on progresse sur une branche.
  • Le processus se poursuit jusqu’à une “feuille” de l’arbre, qui donne la prédiction sous forme de valeur, ou une décision finale (“le patient a la grippe”).

En utilisant des arbres de décision dans les algorithmes d’IA, on peut dévoiler des « tests de diagnostic » adéquats que l’on ne connaissait pas encore.

Un exemple de test de diagnostic simple est de regarder la différence entre l’état d’un interrupteur et l’état de la lampe associée (la lampe ne s’allume que si la position de l’interrupteur est sur ON. Si l’on constate que l’interrupteur est sur ON mais que la lampe est éteinte, il y a un problème ; de même si l’interrupteur est OFF et la lampe est allumée). Ce genre de relation, égale à 0 quand le système fonctionne de manière nominale et différente de 0 quand il y a un problème, existe également pour le diagnostic de systèmes plus complexes. La seule différence est que la relation est mathématiquement plus complexe, et qu’elle fait intervenir plus de variables — si le test de diagnostic de notre système « interrupteur+ampoule » est simple, ces tests sont souvent plus difficiles à concevoir.

Ainsi, en IA, si on insère des arbres de décision où on force les règles à être des tests de diagnostic — sans connaître le test spécifique au préalable — on peut :

  • découvrir un test de diagnostic adéquat de manière automatique et sans expertise humaine,

  • faire en sorte que l’algorithme d’IA résultant soit plus facilement interprétable.

Troisième option : rendre les réseaux de neurones moins obscurs

Les réseaux de neurones sont très performants mais critiqués pour leur opacité. Pour y remédier, on peut injecter des connaissances expertes dans leur structure, notamment via par exemple les Graph Neural Networks (GNN).

Qu’est-ce qu’un réseau de neurones en graphes (Graph Neural Network (GNN)) ?

  • Un Graph Neural Network (GNN) est un modèle d’apprentissage automatique conçu pour traiter des données avec des relations explicites entre éléments, comme dans un réseau social ou une molécule. Contrairement aux réseaux de neurones classiques, qui supposent des données organisées en tableaux ou séquences, les GNN exploitent la structure d’un graphe: des noeuds (par exemple les individus dans un réseau social) et les liens entre ces noeuds (les liens entre les individus).
  • Chaque noeud apprend en échangeant de l’information avec ses voisins via le graphe. Cela permet de capturer des dépendances locales et globales dans des systèmes connectés.
  • Les GNN, c’est l’IA qui comprend les relations, pas juste les valeurs.

Contrairement aux architectures classiques, les GNN sont conçus pour traiter des données structurées sous forme de graphes, ce qui les rend particulièrement adaptés pour tirer parti des modèles de systèmes physiques complexes.

Par exemple, dans le cas d’une carte électronique, la structure du circuit — c’est-à-dire les connexions entre composants, la topologie des pistes, etc. — peut être représentée sous forme de graphe. Chaque nœud du graphe représente un composant (résistance, condensateur, circuit intégré…), et les arêtes traduisent les connexions physiques ou fonctionnelles.

En entraînant un GNN sur ces graphes enrichis de données mesurées (tensions, courants, températures), on peut non seulement détecter des anomalies, mais aussi localiser leur origine et comprendre leur cause probable, grâce à la structure même du modèle.

Cette approche améliore l’explicabilité des diagnostics produits : une anomalie n’est plus simplement un signal aberrant détecté statistiquement, mais peut être reliée à un ensemble de composants spécifiques, ou à une zone fonctionnelle de la carte. Le GNN agit ainsi comme un pont entre la complexité des réseaux de neurones et l’intelligibilité du comportement physique du système.

Quatrième option : croiser les sources pour un diagnostic fiable

Enfin, les méthodes de fusion permettent de combiner plusieurs sources d’information (modèles, données, indicateurs) en un diagnostic unifié. Ces méthodes s’avèrent particulièrement utiles lorsque les différentes sources d’information sont complémentaires ou redondantes.

Un exemple d’application : fusionner les résultats de diagnostic issus d’un modèle basé sur la physique et de modèles issus de méthodes d’apprentissage permet d’obtenir une estimation plus robuste de l’état de santé d’un composant, en tirant profit à la fois de la fiabilité de la modélisation physique et de la sensibilité des approches basées données.

C’est aussi exactement ce qui est fait en médecine lorsqu’on confronte les résultats d’un diagnostic médical obtenu par une équipe de médecins, dont les avis peuvent diverger, ajouté à des méthodes d’aide à la décision automatisées nourries par des données (diagnostics déjà existants, base de données patients, etc.).


Le programme « Investir pour l’avenir – PIA3 » ANR-19-PI3A-0004 est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Elodie Chanthery a reçu des financements d’ANITI dans le cadre du programme français « Investir pour l’avenir – PIA3 » sous le numéro de convention ANR-19-PI3A-
0004. Elle est membre d’ANITI (Artificial and Natural Intelligence Toulouse Institute).

Philippe Leleux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des pistes pour une IA digne de confiance : mélanger expertises humaines et apprentissage automatique – https://theconversation.com/des-pistes-pour-une-ia-digne-de-confiance-melanger-expertises-humaines-et-apprentissage-automatique-260331

Loi Duplomb et pesticides : comment la FNSEA a imposé ses revendications

Source: The Conversation – in French – By Alexis Aulagnier, Chercheur postdoctoral, Centre Emile Durkheim, Sciences Po Bordeaux

La loi Duplomb sera examinée ce mardi 8 juillet à l’Assemblée nationale. Le texte reprend plusieurs revendications de longue date du syndicat majoritaire agricole, historiquement opposé à l’objectif de réduction de l’utilisation de pesticides. Il est le fruit d’une séquence au cours de laquelle la FNSEA est parvenue à s’appuyer sur la colère des agriculteurs pour imposer certaines de ses demandes.


La période est aux régressions en matière de politiques écologiques. Les reculs se multiplient en ce qui concerne le climat, l’énergie ou encore la biodiversité, comme l’atteste ce récent rapport du réseau Action climat. Comment expliquer ces rétropédalages environnementaux ?

Nous proposons d’analyser le cas des politiques liées aux pesticides, au cœur de l’actualité en raison de la proposition de loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », dite Duplomb. Ce texte, soutenu par la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, acterait notamment la réintroduction temporaire d’un néonicotinoïde interdit depuis 2020, l’acétamipride.

Or ce texte n’est pas un fait isolé : il intervient au terme d’un processus à l’œuvre depuis deux ans, qui a vu des acteurs syndicaux comme la FNSEA réussir à fragiliser des politiques limitant l’usage de ces substances controversées.

Le plan Ecophyto, symbole du rejet de l’objectif de réduction des pesticides par une partie du monde agricole

Un rappel nécessaire : les pesticides sont encadrés, en France, par deux ensembles de politiques publiques. En amont de leur mise sur le marché, l’efficacité et les risques liés à leur usage sont évalués : c’est le système d’homologation, en place en France depuis près d’un siècle.


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Depuis la fin des années 2000, des politiques publiques visent par ailleurs à réduire l’usage de ces substances, dont les impacts apparaissent difficiles à contrôler. En 2008 a été lancé le plan Ecophyto, qui visait initialement à réduire de 50 % la consommation de pesticides.

Une part de la profession agricole, représentée en particulier par le syndicat majoritaire de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), n’a jamais fait mystère de son opposition à Ecophyto. Pour cette organisation, l’existence même d’une politique de réduction est illégitime, étant entendu que les risques liés aux pesticides sont déjà pris en charge par le système d’homologation.

Quand la FNSEA profite des manifestations pour remettre en cause le plan Ecophyto

En janvier et février 2024, le monde agricole a été secoué par un important mouvement de protestation sur l’ensemble du territoire français. Ces manifestations sont parties de la base, avec un mécontentement croissant dans plusieurs territoires à partir de l’automne 2023. Rien n’indique qu’Ecophyto était l’objet prioritaire de revendications au sein des collectifs mobilisés. Les spécialistes des mondes agricoles décrivent un malaise agricole multiforme, mêlant l’excès de normes et d’opérations administratives, un sentiment d’abandon et des préoccupations en matière de rémunération et de partage de la valeur.

En janvier 2024 pourtant, l’échelon national de la FNSEA, face à un exécutif déstabilisé par les mobilisations, a formulé une très large liste de revendications, incluant un « rejet d’Ecophyto ».

La stratégie a été gagnante : la mise en pause du plan a effectivement compté parmi les premières mesures annoncées par le gouvernement. Par la suite, le syndicat a imposé un changement d’indicateur pour ce plan, l’affaiblissant considérablement. Ce faisant, la FNSEA est parvenue à imposer une interprétation bien particulière de la colère des exploitants, instrumentalisant sa prise en charge politique pour contester un plan auquel elle s’opposait de longue date.

Cette séquence confirme la capacité de cette organisation à imposer ses priorités politiques, notamment dans des moments de crise. Les relations entre ce syndicat et les pouvoirs publics ont historiquement été privilégiées, notamment lors de la phase de modernisation de l’agriculture, qui s’est ouverte à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. S’est mis en place à l’époque un système dit de « cogestion », dans lequel le ministère de l’Agriculture et les organisations professionnelles agricoles menaient de front l’intensification des productions.

Cette relation de cogestion s’est considérablement affaiblie à partir des crises sanitaires (vache folle, nitrates) et économiques (quotas laitiers) des années 1990, qui ont vu ces politiques modernisatrices être questionnées. Mais à l’heure où l’agriculture est mise face au défi de l’écologisation, ce syndicat continue d’apparaître comme un interlocuteur incontournable pour les pouvoirs publics.

La loi Duplomb reprend le « pas d’interdiction sans solutions » de la FNSEA

On retrouve cette même dynamique autour de la loi Duplomb, dont le contenu a été fixé en Commission mixte paritaire le 30 juin. Ce texte prévoit notamment la réautorisation temporaire de l’acétamipride, un pesticide utilisé par des agriculteurs dans les productions de betterave et de fruits à coque. Il fait partie de la famille des néonicotinoïdes, dont l’usage a progressivement été proscrit en France, en raison notamment de leurs impacts sur les populations d’insectes.

Au-delà du seul cas de l’acétamipride, la disposition du texte qui permet sa réintroduction apparaît comme particulièrement problématique. Elle inscrit dans la loi la possibilité de déroger temporairement à l’interdiction de pesticides si « les alternatives disponibles à l’utilisation de ces produits sont inexistantes ou manifestement insuffisantes ». Ce texte législatif reprend une logique devenue depuis quelques années un leitmotiv défendu par la FNSEA : « Pas d’interdiction sans solution ».

À première vue, cette demande semble légitime : il apparaît raisonnable de ne pas priver les agriculteurs de substances nécessaires à leurs productions en l’absence d’alternatives clairement identifiées. Mais à y regarder de plus près, conditionner le retrait de pesticides à la disponibilité d’alternatives comporte plusieurs limites.

Premièrement, pour satisfaire à cette logique, il convient de définir ce qui est considéré comme une alternative à un pesticide. Or, les agronomes ont montré que la réduction de l’usage de ces substances peut passer par l’adoption de pratiques alternatives – modification des rythmes de culture ou des assolements, diversification des cultures, entre autres – et pas seulement par l’usage de technologies de substitution. De telles méthodes ou pratiques culturales peuvent facilement être négligées au moment de passer en revue les alternatives identifiées.

Deuxièmement, les solutions alternatives aux pesticides gagnent à être pensées en interaction les unes avec les autres – c’est ce que les agronomes appellent une approche systémique. Les stratégies alternatives de protection des cultures sont d’autant plus efficaces qu’elles sont associées. Or, dans la logique dessinée par la loi Duplomb, les alternatives sont envisagées isolément les unes des autres.

Enfin, le « pas d’interdiction sans solutions » nécessite de définir les paramètres retenus pour décréter qu’une alternative est « équivalente » au pesticide qu’elle est censée remplacer. À ce stade, la loi Duplomb précise qu’une solution alternative doit procurer une « protection des récoltes et des cultures semblable à celle obtenue avec un produit interdit » et être « financièrement acceptable ». Cette définition d’apparent bon sens comporte le risque de disqualifier nombre de solutions, en imposant la comparaison terme à terme de méthodes de protection des cultures très différentes.

La FNSEA, un interlocuteur clé pour l’État malgré une représentativité qui s’érode

Il ne s’agit pas ici de délégitimer la recherche de solutions alternatives aux pesticides, qui est un enjeu essentiel. De multiples projets ont été lancés ces dernières années, en lien avec les filières agricoles, pour identifier et diffuser des stratégies de protection à même de remplacer les pesticides les plus dangereux. Mais conditionner le retrait de substances à la disponibilité d’alternatives présente le risque de maintenir indéfiniment sur le marché des produits chimiques controversés.

Les opposants à la réduction de l’usage des pesticides l’ont bien compris, et ont fait de ce « pas d’interdiction sans solution » un slogan. L’introduction de cette logique dans le droit est une victoire – revendiquée – pour la FNSEA. La loi Duplomb était censée être une réponse législative aux malaises agricoles. Elle comprend en réalité des mesures techniques qui ne concernent qu’un nombre réduit d’exploitants, en particulier ceux qui possèdent les exploitations à l’orientation la plus intensive. Elle néglige une série d’enjeux essentiels : répartition des revenus, règles commerciales, etc. Plus qu’une prise en compte réelle des difficultés du monde agricole, elle apparaît comme un nouveau véhicule de revendications anti-écologistes d’un syndicat toujours majoritaire – mais en recul – et qui ne représente plus qu’une partie d’un monde agricole toujours plus fragmenté.

Une politique prenant en charge le malaise agricole et les enjeux environnementaux devra nécessairement passer par une réflexion de fond sur les modalités de représentation du secteur, notamment la gouvernance des chambres d’agriculture.

The Conversation

Alexis Aulagnier est membre du Comité scientifique et technique (CST) du plan Ecophyo. Le présent article est signé à titre individuel et ne reflète en rien la position du comité.

ref. Loi Duplomb et pesticides : comment la FNSEA a imposé ses revendications – https://theconversation.com/loi-duplomb-et-pesticides-comment-la-fnsea-a-impose-ses-revendications-260603

« Nouveaux OGM » : quels risques en Europe à autoriser les semences issues des nouvelles techniques génomiques ?

Source: The Conversation – in French – By Dominique Desclaux, Chercheure en Agronomie et Génétique, Inrae

Un futur cadre réglementaire spécifique aux variétés OGM issues des « nouvelles techniques génomiques » (NTG) est en cours de discussion au sein de l’Union européenne. Le compromis à l’étude diviserait ces variétés en deux catégories, soumises à des contraintes différentes. Des citoyens et des scientifiques alertent sur les risques qu’une telle distinction entraînerait. Ce n’est pas seulement d’agriculture dont il est question, mais de l’assiette des consommateurs européens.


Les semences, premier maillon de notre agriculture, ont été sélectionnées au fil des siècles pour offrir une alimentation sûre, saine et durable. En France, un catalogue officiel réglementé par le ministère de l’agriculture via le Centre technique et permanent de la sélection (CTPS) recense les variétés pouvant être commercialisées dans le pays. Il est décrit comme un outil capable de sécuriser le marché de semences saines, loyales et marchandes, et de renseigner agriculteurs, consommateurs et industriels sur les caractéristiques précises des variétés cultivées.

Ce catalogue pourrait intégrer prochainement de nouvelles variétés, issues des nouvelles techniques génomiques (NTG, plus connu sous l’acronyme anglais NGT).

Classées comme OGM depuis 2018, ces variétés sont pour l’instant interdites de culture dans l’Union européenne et leur importation est autorisée sous condition d’étiquetage. Mais un assouplissement de ces règles est en cours de discussion à Bruxelles.

Que sont les variétés issues des NTG ?

Pour rappel, il existe divers types de techniques permettant de créer une variété végétale, et notamment d’introduire de nouveaux caractères d’intérêt dans une plante.

Les techniques de sélection conventionnelles consistent à croiser deux variétés d’une espèce végétale pour obtenir une plante présentant les caractéristiques souhaitées. Ce processus peut être accéléré par des substances chimiques ou des rayonnements induisant des mutations.

Les techniques de modification génétique (OGM) établies consistent à modifier le génome d’une plante par transfert de gènes d’origine extérieure (transgénèse).

Les nouvelles techniques génomiques (NGT), elles, recoupent les approches permettant de modifier le génome d’une plante :

  • par mutagénèse ciblée, qui induit une ou plusieurs mutations spécifiques sans insertion de matériel génétique nouveau ;

  • par transfert de gènes provenant de la même espèce ou d’une espèce étroitement apparentée, par cisgenèse ou intragénèse ;

  • ou encore par des techniques permettant l’insertion ou délétion ciblée de fragments d’ADN, par exemple grâce à la technique des « ciseaux » moléculaires (CRISPR-CAS).

Ces NGT sont présentées comme des techniques permettant donc de modifier en des endroits précis le génome pour conférer au végétal des caractéristiques d’intérêt. Par exemple, meilleure résistance à la sécheresse, aux insectes ravageurs et aux maladies, rendement plus élevé, etc.

Elles sont vues comme permettant d’accélérer la création d’une variété par rapport aux techniques conventionnelles.

Un compromis réglementaire à l’étude

Ces NGT, apparues après la mise en place de la réglementation sur les OGM de 2001, n’avaient jusqu’alors pas de cadre législatif spécifique.

En 2018, un arrêt de la Cour de justice européenne a soumis les produits issus de ces nouvelles techniques à la réglementation OGM.

Mais sous la pression de plusieurs parties prenantes, le Conseil européen, dans sa décision du 8 novembre 2019 a enjoint la Commission de produire une étude sur le statut des NGT au regard du droit de l’UE.

Le 29 avril 2021, la Commission a rendu son étude et a conclu que la législation actuelle sur les OGM n’était pas adaptée à la réglementation ni des plantes NGT obtenues par mutagenèse ciblée ou cisgénèse, ni des produits (y compris les denrées alimentaires et les aliments pour animaux) qui en sont dérivés. Elle a conclu que cette législation devait s’adapter aux progrès scientifiques et techniques dans ce domaine.

Une proposition législative nouvelle a ainsi été publiée le 5 juillet 2023.

Alors qu’aucune version recueillant une majorité qualifiée n’avait pu être établie sous les dernières présidences (espagnole, belge et hongroise). La présidence polonaise a pu obtenir, via un calendrier très serré, une majorité qualifiée sur un texte de compromis le 14 mars 2025.

Les variétés NGT divisées en deux catégories

La France l’a soutenu en vue de la phase de « trilogue », qui a débuté en mai 2025 et permet d’engager des discussions entre Commission, Conseil et Parlement européen afin d’offrir un cadre réglementaire spécifique aux végétaux issues des NTG. La France a toutefois reconnu qu’il ne répond pas totalement aux enjeux sur les brevets, sur lesquels on reviendra plus bas dans ce texte. Le Danemark qui préside actuellement (juillet à décembre 2025) le conseil européen devrait poursuivre cette phase de trilogue.

La version actuelle du compromis entérine les deux grandes catégories inscrites dans la proposition de loi.

  • La catégorie 1 (NGT1) englobe les végétaux NGT considérés comme « pouvant apparaître naturellement ou avoir été produits par des techniques conventionnelles ». Ses végétaux ne sont pas considérés comme des OGM, les sacs de semences se voient imposer un étiquetage mais pas le produit final qui parvient au consommateur. Un État ne peut pas refuser de cultiver ou d’importer des NGT de cette catégorie.

  • La catégorie 2 (NGT2) inclut tous les autres végétaux NGT. Ils sont alors considérés comme des OGM et doivent être étiquetés comme tels. Leur culture peut être interdite par un État sur son territoire. Toute plante rendue « tolérante aux herbicides » par NGT doit être intégrée dans cette catégorie.

Les deux catégories de NGT sont prohibées pour l’agriculture biologique. Les plantes NGT1 ou NGT2 peuvent être brevetées.

L’accord sur le mandat de négociation du Conseil permet à sa présidence d’entamer des discussions avec le Parlement européen sur le texte final du règlement. Le résultat devra être formellement adopté par le Conseil et le Parlement avant que le règlement puisse entrer en vigueur.

Une réglementation qui divise

La réglementation à l’étude divise, en particulier entre professionnels de la filière et organisations non gouvernementales.

L’Union française des semenciers (UFS), et notamment le Collectif en faveur de l’innovation variétale, s’est ainsi félicitée de la position du conseil de l’Union européenne. Elle a souligné le « retard » de l’Europe sur ces techniques autorisées par « d’autres régions du monde » et ajouté qu’« il en va de notre souveraineté alimentaire dans un contexte international de fortes tensions ».

D’autres organisations, telles les Amis de la Terre Europe, Pollinis ou ECVC (European Coordination Via Campesina), dénoncent cette décision. Elles estiment qu’elle « menace grandement l’avenir de l’agriculture européenne et condamne à l’échec la nécessaire transformation de notre modèle agricole, en renforçant l’emprise de quelques multinationales ».

Plusieurs incertitudes et risques de ce futur cadre réglementaire suscitent l’inquiétude parmi les citoyens, mais également les scientifiques.

Une distinction floue entre les catégories

Tandis que la première proposition de loi distinguait les NGT1 des NGT2 par le nombre de nucléotides modifiés (inférieur ou égal à 20 nucléotides pour les NGT1 et supérieur à 20 pour les NTG2), ce seuil qui était arbitraire a été supprimé au profit d’un flou tout aussi latent (20 modifications ou 3, selon les propositions du Conseil ou du Parlement).

Qui pourra vraiment statuer sur le fait que les modifications NGT1 pourraient apparaître naturellement ou si elles doivent relever de la catégorie NGT2 ? Même en amont, comment distinguer les plantes NGT1 et les plantes issues de techniques conventionnelles ?

Dans ce compromis, cette différence sera fondée sur la simple déclaration du semencier. En cas de doute ou de litige, les scientifiques s’accordent sur la très grande difficulté – voire l’impossibilité – de détecter la technique à l’origine d’une mutation dans le génome.

En outre, l’état insuffisant des connaissances actuelles sur les régulations génomiques et sur l’épigénétique ne permet pas d’affirmer l’« équivalence » – évoquée par le texte sans la définir – entre une plante NGT1 et une plante issue de technique conventionnelle.

L’efficacité des NGT en question

Par ailleurs, le texte de loi indique en préambule que :

« les NGT ont le potentiel de contribuer aux objectifs d’innovation et de durabilité […], à la biodiversité et adaptation au changement climatique, à la sécurité alimentaire mondiale, à la stratégie pour la bioéconomie et à l’autonomie de l’Union ».

Les OGM vantaient les mêmes promesses. Or, leurs résultats ne sont pas à la hauteur : des études ont montré que ces cultures sont marquées par une augmentation des traitements herbicides et insecticides et par un contournement des résistances par les ravageurs.

À l’heure actuelle, les scientifiques ont trop peu de recul sur les NGT. Le référentiel d’évaluation des risques sanitaires et environnementaux est mal adapté à ces nouvelles plantes.

Des risques liés aux brevets

La future législation pose enfin des interrogations en matière de propriété intellectuelle des variétés. Jusqu’ici, la France et l’Europe ont toujours refusé que leur reconnaissance passe par des brevets, privilégiant le certificat d’obtention végétale (COV) qui permettait notamment d’utiliser librement une variété dans un programme de sélection.

Si les brevets sont autorisés sur les plantes NGT1 considérées comme équivalentes à des plantes non modifiées, cela pourrait rouvrir des velléités de brevets sur traits natifs… autrement dit, des brevets sur des fragments d’ADN naturellement présents dans les plantes ou pouvant être obtenus après un simple croisement.

En outre, quid des semences paysannes ou traditionnelles qui contiendraient une séquence génétique « semblable » à celle obtenue par NGT et couverte par un brevet ? Les agriculteurs pourraient-ils être poursuivis pour contrefaçon ?

La concentration du secteur semencier est déjà très forte : en 2018, le marché mondial des semences était partagé entre six multinationales – Monsanto, Bayer, BASF, Syngenta, Dow et DuPont. Depuis, Bayer a racheté Monsanto, Dow et Dupont ont fusionné et donné Corteva, et Syngenta a été rachetée par ChemChina.

La proposition de loi et l’incitation au brevet ne risquent-elles pas d’accélérer cette concentration ? Quelle place pour les artisans semenciers ?

Une consultation lancée dans l’Union européenne

Ce compromis pose encore d’autres questions. Quid de la présence accidentelle de végétaux NGT1 ou NGT2 dans un champ en agriculture biologique ? Sur ce risque mentionné dans le texte de compromis, les États membres sont invités à prendre des mesures pour l’éviter. Mais concrètement, comment feront-ils ?

Enfin, un des problèmes tout aussi majeur est l’information du consommateur. Les NGT1 ne pouvant être refusées par les États et leur traçabilité étant restreinte à un étiquetage des semences, le mangeur européen ne pourra pas savoir si son assiette contient ou non des dérivés des variétés de cette catégorie.

Demain, sans que vous le sachiez, peut-être allez vous ingérer une tomate GABA antistress, une dorade produisant 50 % de muscle en plus, du blé moins générateur d’acrylamide, de l’huile de soja contenant moins de graisses saturées, du maïs waxy, ou encore en dessert une banane résistante à la cercosporiose (maladie des feuilles).

Nous sommes tous concernés par cette réglementation actuellement débattue à Bruxelles. Dans le cadre du projet de recherche européen Divinfood, nous organisons une consultation sur le sujet, à laquelle vous êtes largement invités à participer via ce lien. Cela permettra de faire remonter l’avis des futurs consommateurs de variétés NGT auprès des décideurs de l’Union européenne.

The Conversation

Dominique Desclaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Nouveaux OGM » : quels risques en Europe à autoriser les semences issues des nouvelles techniques génomiques ? – https://theconversation.com/nouveaux-ogm-quels-risques-en-europe-a-autoriser-les-semences-issues-des-nouvelles-techniques-genomiques-258004

La Thaïlande en crise politique et diplomatique

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Colombier, Spécialiste des médias en Thaïlande, Université Le Havre Normandie

La première ministre thaïlandaise Paetongtarn Shinawatra a été suspendue suite à la fuite de l’enregistrement d’une conversation qu’elle a eue avec l’ancien dirigeant cambodgien Hun Sen. Cette conversation a été perçue comme un manquement grave à l’éthique, voire comme un acte de trahison, dans un contexte de tensions avec Phnom Penh. L’affaire ravive les tensions frontalières et exacerbe les rivalités claniques au sein du pouvoir thaïlandais.


Le 2 juin 2025, la Cour constitutionnelle thaïlandaise a voté à l’unanimité (9-0) pour examiner une requête déposée par 36 sénateurs demandant la destitution de la première ministre Paetongtarn Shinawatra. Le 1er juillet, la juridiction a prononcé sa suspension immédiate par 7 voix contre 2, dans l’attente d’un jugement définitif. La dirigeante dispose désormais de 15 jours pour préparer sa défense. C’est le vice-premier ministre Phumtham Wechayachai qui assure maintenant l’intérim, tandis que Paetongtarn elle-même se voit confier le portefeuille de la Culture, à l’issue d’un remaniement express du gouvernement. Paradoxalement, ce remaniement, approuvé par le roi, laisse le pays sans ministre de la défense, en pleine crise diplomatique avec le Cambodge.

Le motif officiel de la suspension de Paetongtarn ? Une « violation grave de l’éthique », à la suite de la fuite de l’enregistrement audio d’une conversation privée entre Paetongtarn et Hun Sen, l’ex-homme fort du Cambodge. Ce scandale diplomatique aggrave la crise politique thaïlandaise. Il révèle les tensions sous-jacentes d’un système fragile, marqué par des alliances dynastiques, la judiciarisation du politique, des rivalités militaires et une société polarisée.

Une fuite audio au cœur du scandale

Depuis mai 2025, les tensions entre la Thaïlande et le Cambodge ne cessent de croître, alimentées par d’anciens contentieux frontaliers hérités de la période coloniale française.

Le 18 juin, un enregistrement audio de 17 minutes est rendu public ; sa diffusion semble orchestrée depuis Phnom Penh, sans que l’on sache précisément par qui. On y entend la première ministre s’entretenir avec Hun Sen, président du Sénat cambodgien et père du premier ministre actuel Hun Manet. La discussion porte sur la souveraineté de trois temples situés à la frontière thaïlando-cambodgienne, théâtre de tensions depuis des décennies. Paetongtarn y adopte un ton informel et conciliant. À un moment, elle dit : « Oncle, soyez indulgent avec votre nièce. » Un peu plus loin, elle ajoute : « Votre excellence Hun Sen, tout ce que vous voudrez, je m’en chargerai. »

Dans l’appel, elle critique également le commandant de la deuxième région militaire de Thaïlande, le lieutenant-général Boonsin Padklang, responsable du secteur frontalier, en le qualifiant de membre du « camp opposé ». Un signal préoccupant pour la cohésion institutionnelle, dans un contexte de méfiance historique entre le clan Shinawatra et l’institution militaire.

Depuis la fuite de cet enregistrement, Paetongtarn a présenté ses excuses au général Boonsin et a exprimé publiquement ses regrets auprès de la population thaïlandaise – non pour ses propos tenus envers Hun Sen, mais pour la fuite elle-même, qu’elle qualifie de regrettable. Elle a justifié le ton de la conversation en évoquant une technique de négociation de sa part.

Hun Sen affirme n’avoir partagé l’enregistrement qu’avec environ 80 collègues pour les « informer », sans pouvoir identifier celui ou celle qui aurait orchestré la fuite. Une ligne de défense peu convaincante, d’autant plus qu’il a ensuite menacé de divulguer d’autres informations compromettantes sur Paetongtarn et son père Thaksin (ancien premier ministre de Thaïlande de 2001 à 2006).


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L’effet a été immédiat : un tollé national, des accusations de trahison et un gouvernement en crise. Le Parti du Peuple, principal parti d’opposition, issu du Parti Move Forward, dissous en 2024, a exigé la dissolution du Parlement et des législatives anticipées. Le Bhumjaithai, parti conservateur dont la base se trouve dans la région de Buriram (Isan), et deuxième force de la coalition gouvernementale derrière le Pheu Thai de la première ministre, a annoncé son retrait du gouvernement dès le 19 juin – officiellement, au nom de la souveraineté nationale face à une cheffe du gouvernement jugée incapable de répondre aux menaces venues du Cambodge ; officieusement, il cherche à se désolidariser d’un gouvernement fragilisé, dans un contexte de rivalité autour du contrôle du stratégique ministère de l’intérieur.

C’est dans ce contexte qu’un groupe de sénateurs proches du parti Bhumjaithai – surnommés les « bleus foncés » (couleur du parti Bhumjaithai) en raison de leur allégeance partisane – saisit la Cour constitutionnelle, accusant Paetongtarn d’une « violation grave de l’éthique ». Dans leur pétition, ils demandent officiellement sa destitution, estimant que son comportement a enfreint les standards de probité attendus d’un chef de gouvernement.

Une réponse risquée et une majorité menacée

Dans ce climat d’hostilité, Paetongtarn a une échappatoire : démissionner avant la décision de la Cour constitutionnelle, comme l’y ont invité de nombreux responsables politiques et analystes. Cette stratégie lui permettrait de préserver son avenir politique, et de se présenter de nouveau ultérieurement.

Ce choix n’est pas sans précédent dans la dynastie Shinawatra. En 2006, son père Thaksin avait dissous le Parlement pour tenter de désamorcer une crise politique, mais fut renversé peu après par un coup d’État militaire. En 2014, sa tante Yingluck, première ministre de 2011 à 2014, adopta la même stratégie : elle dissout l’Assemblée nationale avant d’être destituée par la Cour constitutionnelle, puis renversée à son tour par l’armée.

Ces précédents expliquent en partie pourquoi Paetongtarn semble avoir écarté cette option : dans le système politique thaïlandais, la dissolution du Parlement n’offre aucune garantie de survie. Elle préfère donc affronter le verdict d’une Cour constitutionnelle perçue comme proche de l’establishment royaliste et militaire, pourtant historiquement hostile aux Shinawatra, malgré le risque d’un bannissement politique.

Politiquement, sa position est devenue intenable. Le Pheu Thai, qu’elle dirige, ne compte que 141 députés sur 495. Sa nouvelle majorité repose sur une coalition fragile d’environ 260 sièges, menacée à tout moment par les dissensions internes et les jeux d’influence. Une vingtaine de parlementaires initialement élus dans l’opposition – surnommés les « Cobra MPs » pour avoir changé de camp moyennant contreparties financières – pourraient apporter un soutien ponctuel au gouvernement, mais sans garantir sa stabilité. Dans ce contexte, le remaniement ministériel apparaît comme une manœuvre tactique : il vise non seulement à rassurer l’opinion, mais aussi à élargir la base parlementaire en intégrant ou en récompensant les petits partis susceptibles de rejoindre ou de soutenir la coalition.

Et pourtant, ni la dissolution de l’Assemblée ni la tenue d’élections anticipées ne figurent à l’agenda. Le Pheu Thai espère faire adopter son budget avant octobre, et surtout éviter une confrontation électorale avec l’opposition représentée par le Parti du Peuple, crédité de 46 % d’intentions de vote selon un sondage NIDA du 29 juin, contre seulement 11,5 % pour le Pheu Thai.

En outre, la Commission nationale anti-corruption (NACC) enquête sur plusieurs dossiers concernant Paetongtarn : sa détention présumée illégale d’actions dans un complexe hôtelier luxueux ; une transaction familiale de 2016 dans laquelle elle aurait utilisé des billets à ordre sans date pour « payer » 4,4 milliards de bahts (environ 135 millions de dollars) d’actions, évitant ainsi près de 218 millions de bahts d’impôts ; ainsi que sa gestion controversée de la crise frontalière du 28 mai, qui a causé la mort d’un soldat cambodgien.

S’y ajoutent les affaires judiciaires visant son père, qui pourraient affaiblir l’ensemble de la famille, dans un contexte où les compromis passés entre le Pheu Thai et ses anciens adversaires conservateurs semblent de plus en plus fragilisés. Thaksin est jugé pour crime de lèse-majesté, à la suite d’une interview accordée à un média sud-coréen il y a neuf ans. Il est également mis en cause pour son retour controversé en Thaïlande en 2023 : bien qu’officiellement condamné à un an de prison après un pardon royal, il n’a passé aucun jour derrière les barreaux, ayant été transféré dès la première nuit à l’hôpital de la police pour raisons de santé. Ce séjour prolongé en chambre VIP a provoqué une vive controverse, relancée en juin 2025 par l’ouverture d’une enquête judiciaire et la suspension de plusieurs médecins par le Conseil médical, sur fond de pressions politiques.

L’histoire se répète : une Cour au cœur des jeux de pouvoir

La suspension de Paetongtarn s’inscrit dans une longue série de décisions judiciaires politiquement orientées. En 2024, son prédécesseur Srettha Thavisin, membre du Pheu Thai, avait été démis pour manquement éthique après avoir nommé un ministre ayant fait de la prison. En parallèle, nous l’avons évoqué, le Move Forward Party a été dissous et ses dirigeants bannis de la vie politique pour avoir fait campagne en faveur d’une réforme de la loi de lèse-majesté.

En 2022, la Cour avait suspendu le premier ministre Prayuth Chan-o-cha pour avoir dépassé la durée légale de son mandat, avant de conclure dans une décision controversée que son mandat n’avait réellement commencé qu’avec l’adoption de la nouvelle Constitution de 2017, bien qu’il dirigeait déjà le gouvernement militaire depuis 2014.

Cette tendance n’est pas neutre. Les institutions judiciaires, en particulier la Cour constitutionnelle, sont régulièrement mobilisées pour neutraliser les figures perçues comme hostiles à l’ordre établi (monarchie, armée, haute bureaucratie). Cette fois encore, la procédure suit un schéma bien rodé : acceptation de la plainte, enquête à charge, puis destitution.

Il convient de noter que le parti Bhumjaithai avait lui aussi fait l’objet d’une plainte, pour son implication présumée dans des fraudes lors des élections sénatoriales de 2024. Il lui était reproché d’avoir financé illégalement certains candidats. La Cour constitutionnelle a rejeté la requête à l’unanimité, estimant qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre. Une décision qui tranche avec l’acceptation de la plainte visant Paetongtarn, et qui alimente les soupçons d’un traitement différencié. Le Bhumjaithai s’impose de plus en plus comme le nouveau pilier politique des forces conservatrices.

Manœuvres régionales, protestations nationales

La crise actuelle dépasse largement le cadre parlementaire. Le 28 juin, des milliers de manifestants se sont rassemblés à Bangkok à l’appel du « Front uni pour la défense de la souveraineté thaïlandaise ». À leur tête, Sondhi Limthongkul, figure centrale du mouvement des Chemises jaunes, un groupe royaliste et ultranationaliste opposé aux gouvernements issus de la mouvance Shinawatra, et l’un des artisans du renversement de Thaksin en 2006.

Aux côtés des figures traditionnelles de l’aile droite conservatrice, on retrouvait aussi d’anciens alliés de Thaksin désormais en rupture, dont Jatuporn Prompan, l’un des leaders des Chemises rouges, un mouvement populaire né en réaction au coup d’État de 2006. Une autre manifestation est prévue mi-août, au moment où la Cour constitutionnelle doit rendre son verdict.

Les discours varient, mais tous convergent vers une mise en accusation morale : la première ministre aurait troqué les intérêts nationaux contre des avantages familiaux. Si la majorité réclame un changement par les voies parlementaires, certains conservateurs zélés agitent la nécessité d’un coup d’État. La musique patriotique, les foulards de protestation, les sifflets : tout rappelait les mobilisations qui ont précédé le dernier coup d’État en date, en 2014.

En arrière-plan, les relations entre la Thaïlande et le Cambodge s’enveniment, sur fond de rivalités territoriales et de recomposition politique. Officiellement, Phnom Penh envisage de porter devant la Cour internationale de justice un différend frontalier autour de l’île de Kood, potentiellement riche en ressources gazières et pétrolières. Mais pour plusieurs analystes, cette démarche s’inscrit dans une stratégie plus large : affaiblir le gouvernement thaïlandais en alimentant la controverse autour de la diplomatie parallèle menée entre Thaksin Shinawatra et Hun Sen.

Le projet de développement conjoint de cette zone, longtemps discuté entre les deux hommes, symbolise aujourd’hui un alignement informel qui dérange à Bangkok. C’est dans ce contexte que la fuite audio apparaît comme une manœuvre délibérée : Hun Sen chercherait à exposer publiquement ces liens, à détourner l’attention des tensions internes au Cambodge, et à peser sur les équilibres politiques thaïlandais. Cette offensive s’explique aussi par des intérêts économiques plus immédiats : la légalisation des casinos, promue par Paetongtarn, et sa politique de lutte contre les réseaux criminels transfrontaliers, menacent directement l’industrie des casinos cambodgiens et les revenus d’élites cambodgiennes implantées le long de la frontière.

Ces attaques réactivent de vieilles suspicions autour des liens entre la famille Shinawatra et le Cambodge. Thaksin et Hun Sen entretiennent des relations étroites depuis des décennies, fondées sur des intérêts économiques communs et une forme de pragmatisme politique. Lorsque Thaksin et l’ex-première ministre Yingluck ont fui la Thaïlande après les coups d’État de 2006 et 2014, c’est Hun Sen qui leur a offert l’asile.

En 2008 et 2011, les tensions frontalières – notamment autour du temple de Preah Vihear – avaient déjà été instrumentalisées pour dépeindre les Shinawatra comme des traîtres à la nation. Aujourd’hui, avec Paetongtarn au pouvoir et Thaksin de retour, ces accusations ressurgissent.

Une instabilité chronique, une scène politique verrouillée

La destitution de Paetongtarn semble de plus en plus probable, mais les options de succession restent floues.

Son remplaçant désigné au sein du Pheu Thai, Chaikasem Nitisiri, suscite des réserves en raison de son état de santé et de ses positions passées en faveur d’une réforme du crime de lèse-majesté. Au sein de la coalition, d’autres personnalités comme Pirapan ou Jurin manquent de poids politique ou sont affaiblies par la controverse. À l’heure actuelle, le seul candidat disposant d’un poids parlementaire suffisant et d’une certaine légitimité semble être Anutin Charnvirakul. Mais en cas d’impasse parlementaire, l’ancien premier ministre Prayut Chan-o-cha pourrait émerger comme candidat « joker », bien qu’il ne pourrait exercer cette fonction que deux ans de plus avant d’atteindre le nombre d’années maximal à ce poste autorisé par la Constitution.

La chute de Paetongtarn, si elle se confirme, s’inscrit dans un cycle bien connu : des leaders issus des urnes sont discrédités par des mécanismes institutionnels, les élites conservatrices se réorganisent, les rues se remplissent, et l’armée se prépare à l’arrière-plan.

Derrière l’image d’un renouveau générationnel ou féminin, le pouvoir de Paetongtarn reposait sur une architecture héritée de son père qu’elle n’a ni réformée ni contestée. Mais en cherchant à naviguer dans ce système tout en y réimposant l’influence de sa famille, elle a ravivé les tensions avec les élites conservatrices qui avaient tout fait pour en exclure les Shinawatra. Un défi moins institutionnel que politique, mais elle a peut-être sous-estimé la résilience du système en place.

À court terme, tout dépend de la décision de la Cour constitutionnelle, attendue d’ici un ou deux mois. Mais comme toujours en Thaïlande, les véritables négociations n’ont pas lieu au Parlement ou sur la place publique ; elles se déroulent en coulisses, entre familles, factions et intérêts imbriqués, avec le roi à la tête de l’État.

The Conversation

Alexandra Colombier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Thaïlande en crise politique et diplomatique – https://theconversation.com/la-tha-lande-en-crise-politique-et-diplomatique-260252

Le « brassage cognitif » peut-il vraiment vous aider à vous endormir ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Melinda Jackson, Associate Professor at Turner Institute for Brain and Mental Health, School of Psychological Sciences, Monash University

S’endormir n’est pas toujours simple, en particulier lorsque l’on est en proie au stress. Ursula Ferrara/Shutterstock

Plutôt que de se focaliser sur leurs préoccupations, les personnes promptes à s’endormir ont tendance à laisser divaguer leurs pensées, ce qui mène leur cerveau vers un état propice au sommeil. Une méthode que l’on peut tenter de mimer en cas de difficultés d’endormissement, grâce à un exercice appelé « brassage cognitif ».


Si vous fréquentez un tant soit peu les réseaux sociaux – peut-être en plein milieu de la nuit, quand vous n’arrivez pas à dormir, tout en vous disant que ce n’est pas la solution pour trouver le sommeil… – vous avez probablement vu passer l’une des nombreuses vidéos qui vantent les mérites du « brassage cognitif » (« cognitive shuffling » en anglais), une méthode qui, selon ses partisans, favoriserait l’endormissement.

Le principe est de solliciter son cerveau en lui soumettant des images et des idées aléatoires, selon un protocole spécifique qui consiste à :

  • choisir un mot au hasard (par exemple « cookie ») ;

  • se concentrer sur la première lettre de ce mot (ici C) et énumérer une série de mots débutant par cette lettre : chat, carotte, calendrier, etc. ;

  • visualiser chaque nouveau mot ;

  • lorsque vous vous sentez prêt, passer à la lettre suivante (O) et renouveler le processus ;

  • poursuivre avec chaque lettre du mot initial (donc, ici, O, K, I puis E) jusqu’à ce que vous soyez prêt à changer de mot ou que vous sombriez dans le sommeil.

Certes, cette méthode rencontre un certain succès sur Instagram et TikTok. Mais repose-t-elle sur des bases scientifiques ?

D’où vient cette idée ?

La technique du brassage cognitif a été popularisée voici plus d’une dizaine d’années par le chercheur canadien Luc P. Beaudoin, après la publication d’un article décrivant ce qu’il nommait « serial diverse imagining » (« visualisation diversifiée sérielle »), une méthode présentée comme facilitant l’endormissement.

L’un des exemples proposés par Luc Beaudoin mettait en scène une femme pensant au mot « blanket » (couverture en anglais). Elle imaginait ensuite un vélo (en pensant au mot « bicycle », équivalent anglais de bicyclette), puis se visualisait en train d’acheter des chaussures (« buying », « acheter » en anglais). Ensuite, elle faisait surgir dans son esprit un bananier, en pensant au mot « banana » (« banane »), etc.

En passant à la lettre L, elle évoquait son ami Larry, puis le mot « like » (« aimer »), en imaginant son fils qui serrait son chien dans ses bras, avant de basculer sur la lettre A, pensant au mot « Amsterdam », qui lui faisait évoquer mentalement un marin réclamant une autre portion de frites en levant sa large main, dans un bar proche des docks de la capitale batave, tandis qu’en fond sonore, un accordéoniste jouait de son instrument désaccordé… Peu après, elle sombrait dans le sommeil.


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Selon Luc Beaudoin, l’objectif de ces exercices mentaux est de penser brièvement à une « cible » neutre ou agréable, puis de passer à d’autres cibles, sans lien avec les précédentes, et ce, fréquemment, soit toutes les 5 à 15 secondes environ. Il ne s’agit ni de relier les mots évoqués entre eux, ni de satisfaire la tendance naturelle de notre esprit à donner du sens. Le brassage cognitif vise plutôt à imiter le fonctionnement cérébral des « bons dormeurs ».

Trier le bon grain pro-endormissement de l’ivraie insomniante

Des recherches ont démontré qu’avant de s’endormir, l’esprit des « bons dormeurs » est envahi de pensées « hallucinatoires », proches du rêve. Ces visions oniriques, désordonnées, sont radicalement différentes des préoccupations angoissées qu’expérimentent les personnes qui ont des tendances à l’insomnie. Ces dernières ont en effet plutôt tendance à se focaliser davantage sur leurs préoccupations, leurs problèmes ou les bruits environnants, tout en s’inquiétant sans cesse de ne pas trouver le sommeil.

Pages semblent s’envoler d’un livre et se transformer en oiseaux.
Les bons dormeurs ont généralement des pensées plus hallucinatoires et moins ordonnées avant de s’endormir que les mauvais dormeurs.
fran_kie/Shutterstock

Le brassage cognitif a pour but de détourner l’attention des pensées qui empêchent la somnolence (inquiétudes, planifications, ruminations) pour privilégier celles qui la favorisent (images calmes et neutres propices au sommeil). Il procure un moyen de s’apaiser et de s’évader, ce qui permet de diminuer le stress lié aux difficultés d’endormissement, et envoie au cerveau le signal que l’on est prêt à sombrer dans le sommeil.

Le va-et-vient d’images aléatoires mis en œuvre mime ce qu’il se passe naturellement lors de l’endormissement : l’activité cérébrale ralentit et produit sans effort conscient des séquences d’images déconnectées, appelées hallucinations hypnagogiques.

Les recherches préliminaires menées par Luc Beaudoin et son équipe suggèrent que cette méthode aiderait à réduire l’excitation mentale avant le sommeil, améliorerait la qualité de ce dernier et faciliterait l’endormissement.

Néanmoins, le nombre d’études étayant ces premiers résultats demeure limité, et des travaux complémentaires sont encore nécessaires pour les confirmer.

Et si cela ne fonctionne pas ?

« C’est en forgeant qu’on devient forgeron » : comme pour tout nouvel exercice, acquérir la maîtrise du brassage cognitif passe par une période d’entraînement. Ne soyez pas découragé si l’effet n’est pas immédiat. Persévérez, et faites preuve de bienveillance envers vous-même. Gardez aussi à l’esprit que chaque individu réagit différemment.

Par ailleurs, selon votre relation au stress, d’autres stratégies vous conviendront peut-être davantage :

  • instaurer une routine régulière avant le coucher pour inciter votre cerveau à se détendre ;

  • observer vos pensées, sans aucun jugement, pendant que vous êtes allongé ;

  • noter vos inquiétudes ou élaborer des listes de tâches plus tôt dans la journée, afin d’éviter de les ressasser au moment du coucher.

Enfin, si malgré tous vos efforts, vos pensées nocturnes continuent à nuire à la qualité de votre sommeil ou à votre bien-être, n’hésitez pas à consulter votre médecin ou un spécialiste du sommeil.

The Conversation

Melinda Jackson a reçu des financements du Medical Research Future Fund, du National Health and Medical Research Council (NHMRC), de l’Aged Care Research & Industry Innovation Australia (ARIIA) et de Dementia Australia. Elle est membre du conseil d’administration de l’Australasian Sleep Association.

Eleni Kavaliotis a déjà bénéficié d’une bourse du Programme de formation à la recherche (RTP) du gouvernement australien. Elle est membre du Conseil sur l’insomnie et la santé du sommeil de l’Association australasienne du sommeil (Australasian Sleep Association’s Insomnia and Sleep Health Council).

ref. Le « brassage cognitif » peut-il vraiment vous aider à vous endormir ? – https://theconversation.com/le-brassage-cognitif-peut-il-vraiment-vous-aider-a-vous-endormir-260685