Scolarité : Le privé fait-il mieux que le public ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Léonard Moulin, Research fellow, Ined (Institut national d’études démographiques)

Lorsque l’on considère évaluations nationales et examens, les écoles privées affichent non seulement de meilleurs résultats que les écoles publiques, mais aussi de meilleurs taux de progression des élèves au fil de leur scolarité. Est-ce le simple reflet de leur composition sociale plus favorisée ? Ou faut-il y voir un « effet » propre à ces établissements ?


La question de l’école privée occupe aujourd’hui une place singulière dans le débat éducatif français. Elle revient d’ailleurs régulièrement au centre des discussions publiques, souvent au gré de polémiques autour des choix scolaires des ministres de l’éducation nationale eux-mêmes. La séquence s’est répétée récemment : Édouard Geffray, le nouveau ministre, a inscrit ses enfants dans le privé – comme ses prédécesseurs Amélie Oudéa-Castéra, en 2024, et Pap Ndiaye.

Si ces épisodes retiennent autant l’attention, c’est qu’ils cristallisent une tension devenue centrale : régulièrement crédité de meilleurs résultats scolaires que le secteur public, le secteur privé est largement financé par des fonds publics tout en étant autorisé à sélectionner ses élèves.

Ces différences de recrutement se traduisent par des écarts massifs dans la composition sociale des établissements entre public et privé. C’est ce que montrent les indices de position sociale (IPS) calculés par le ministère de l’éducation nationale en considérant les catégories socio-professionnelles des parents d’élèves.

Les graphiques ci-dessous traduisent ces disparités, académie par académie. Prenons l’exemple de Paris : l’IPS moyen des écoles publiques y est d’environ 118, contre 143 dans le privé sous contrat, soit un écart d’environ 25 points, l’un des plus élevés du pays. Autrement dit, les écoles privées parisiennes scolarisent un public en moyenne beaucoup plus favorisé socialement que les écoles publiques. Les distributions montrent également que le privé est concentré sur le haut de l’échelle sociale, tandis que le public accueille une population plus hétérogène, avec davantage d’élèves issus de milieux modestes.

Distribution de l’IPS des écoles publiques et privées par académie.
Ministère de l’éducation nationale — DEPP, IPS des écoles primaires, calculs de l’auteur. Note : Les graphiques présentent, pour chaque académie, la distribution de l’IPS des écoles primaires publiques et privées sous contrat. Les lignes verticales en pointillé indiquent les moyennes d’IPS par secteur., CC BY-NC-ND

Les meilleurs résultats des écoles privées aux évaluations nationales et aux examens viennent-ils réellement d’un « effet » propre au privé ou reflètent-ils avant tout la composition sociale plus favorisée de ses élèves ?

Des résultats scolaires plus élevés dans le privé

Les comparaisons internationales offrent un premier éclairage. Les évaluations PISA, menées auprès d’élèves de 15 ans, rappellent combien la France demeure l’un des pays où les résultats scolaires dépendent le plus du milieu social : près d’un cinquième des performances s’explique par l’origine sociale.

Dans ce contexte, les établissements privés – qui accueillent un public en moyenne plus favorisé – obtiennent logiquement de meilleurs scores bruts. Mais il s’agit d’une photographie instantanée, qui ne dit rien de la manière dont les élèves progressent dans le temps.

Lorsque l’on cesse de regarder uniquement les performances à un instant donné pour suivre les élèves au fil de leur scolarité, un autre constat apparaît. Du début à la fin du collège, les élèves scolarisés dans un établissement privé progressent plus que ceux du public, à milieu social comparable. Cette différence apparaît à la fois dans les évaluations de sixième et dans les notes finales du brevet : en moyenne, les trajectoires scolaires s’améliorent plus nettement dans le privé.

Lorsque l’on considère les épreuves terminales du brevet, dans les graphiques qui suivent, il apparaît que, dans chaque matière, les élèves scolarisés dans le privé sous contrat obtiennent en moyenne des notes plus élevées que ceux du public. Les distributions montrent également que les résultats des élèves du public sont plus dispersés, avec davantage d’élèves dans la partie basse de la distribution.

Écarts de performance au brevet entre collèges publics et privés.
Panel d’élèves 2007 du ministère de l’éducation nationale (Panel 2007), calculs de l’auteur. Note : Les graphiques représentent les notes obtenues aux épreuves terminales du brevet (mathématiques, français, histoire-géographie) pour les élèves scolarisés en collège public ou privé sous contrat. Lecture : Les boîtes représentent l’intervalle interquartile (50 % des élèves) ; la ligne centrale indique la médiane. Les losanges noirs correspondent à la moyenne des notes obtenues aux épreuves terminales du brevet (mathématiques, français, histoire-géographie)., CC BY-NC-ND

En examinant ces parcours de manière plus fine, un élément supplémentaire émerge : ces écarts ne sont pas uniformes selon le niveau initial. Une étude récente montre que l’avantage observé en fin de troisième est plus marqué pour les élèves initialement les plus faibles, en particulier en mathématiques. Autrement dit, les différences entre public et privé tiennent à la fois aux acquis de départ, mais aussi à la manière dont les élèves progressent au cours du collège.

Des progrès plus marqués au fil de la scolarité dans le privé

Un travail conduit par le service statistique du ministère de l’éducation nationale aboutit à un résultat très proche. En suivant une cohorte d’élèves du CP au début du lycée, ses auteurs montrent que, à contexte familial et scolaire comparable, la progression en français et en mathématiques au collège – et surtout en mathématiques – est plus élevée dans le privé que dans le public.

Ces différences de progression ne peuvent pas s’expliquer par certains facteurs souvent avancés dans le débat public. Les chiffres sont sans ambiguïté : les classes du privé comptent en moyenne 27,2 élèves, contre 24,7 dans le public ; le nombre d’élèves par enseignant y est plus élevé (14,6 contre 12,8) ; et le privé n’emploie pas davantage d’enseignants agrégés (4,5 % contre 13,4 % dans le public). Rien, dans ces indicateurs d’encadrement, ne suggère donc des conditions plus favorables dans le privé.

Les explications doivent être cherchées ailleurs. Deux pistes se dégagent. D’abord, la composition sociale : les établissements privés accueillent un public plus favorisé, ce qui peut mécaniquement tirer les résultats vers le haut et permettre d’enseigner à des niveaux plus élevés.

Ensuite, le libre recrutement des enseignants, qui permet de constituer des équipes pédagogiques plus cohérentes et plus stables, potentiellement mieux alignées sur un projet éducatif commun – un cadre qui peut là aussi soutenir un niveau d’exigence plus élevé.

Une composition sociale qui n’explique pas tout

Une fois posés ces constats, une question centrale demeure : dans quelle mesure les écarts public/privé s’expliquent-ils simplement par la composition sociale beaucoup plus favorisée des établissements privés ? Lorsqu’on compare des élèves de même origine sociale, et que l’on tient compte non seulement de leurs caractéristiques individuelles, mais aussi de la composition sociale des établissements et des classes dans lesquels ils sont scolarisés, l’avantage du privé sur le public ne diminue que très légèrement.

En pratique, seulement 15 à 23 % de l’avantage initial s’efface. Autrement dit, la composition sociale explique bien une partie de la différence… mais certainement pas tout. D’autres facteurs sont donc en jeu.

L’étude révèle un point essentiel : la composition sociale n’agit pas de la même manière selon l’origine des élèves. Pour les élèves issus de milieux favorisés, l’avantage apparent du privé tient surtout au fait qu’ils sont scolarisés dans des collèges où la part d’élèves aisés est nettement plus élevée que dans le public. Une fois que l’on compare des élèves favorisés inscrits dans des établissements au profil social similaire dans les deux secteurs, l’écart de performances entre public et privé devient quasi nul. Rien n’indique, en revanche, que ces élèves tirent leurs meilleures performances de spécificités pédagogiques propres au privé.

À l’inverse, pour les élèves issus de milieux modestes, la situation est tout autre : l’avantage du privé demeure nettement perceptible, même après avoir neutralisé les effets du milieu social et de l’environnement scolaire. Ce sont finalement ces élèves, pourtant très minoritaires dans le privé, qui tirent le plus de bénéfices de la scolarisation dans le privé en termes de résultats scolaires.

Interroger l’équité du système scolaire

S’ajoute une interrogation liée au fonctionnement même des établissements : si la composition sociale n’explique qu’une part modeste des écarts observés, où chercher les leviers restants ? Une piste souvent avancée concerne le mode de recrutement des enseignants, plus flexible dans le privé : dans le public, les enseignants sont affectés par l’administration, tandis que dans le privé sous contrat ce sont les chefs d’établissement qui recrutent directement les enseignants, ce qui leur laisse davantage de marge pour composer leurs équipes pédagogiques autour du projet d’établissement.

Rien n’interdit d’examiner ce que certaines pratiques propres au privé – par exemple le recrutement plus libre des enseignants par le chef d’établissement – pourraient inspirer au secteur public, comme l’expérimentation récente menée dans le cadre du plan « Marseille en grand ». Ce type de dispositif reste encore peu documenté par la recherche et constitue un terrain privilégié pour de futurs travaux.

Finalement, peut-on considérer comme durable un système où l’argent public soutiendrait, de fait, une organisation qui contribue à renforcer la ségrégation scolaire ? La question mérite d’être posée, ne serait-ce qu’au regard des principes mêmes inscrits dans le Code de l’éducation, selon lesquels « le service public de l’éducation […] contribue à l’égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative ».

L’enjeu est désormais de documenter précisément les mécanismes à l’œuvre, afin d’identifier quels leviers d’organisation scolaire pourraient, à terme, être mobilisés au service d’une plus grande équité du système éducatif.

The Conversation

Léonard Moulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Scolarité : Le privé fait-il mieux que le public ? – https://theconversation.com/scolarite-le-prive-fait-il-mieux-que-le-public-270855

Le « divorce silencieux », un nouveau nom à un vieux problème : la lente érosion de l’intimité

Source: The Conversation – in French – By Emily Impett, Professor of Psychology, University of Toronto

Certaines relations se terminent bruyamment, mais la plupart s’étiolent en silence. Il n’y a ni dispute spectaculaire ni révélation soudaine. Peu à peu, les partenaires cessent de se rejoindre dans ces petits gestes du quotidien qui, autrefois, nourrissaient la relation.

Le divorce légal, s’il a lieu, n’est que la dernière étape d’une séparation amorcée depuis longtemps. Le terme « divorce silencieux » (ou quiet divorcing, en anglais), qui désigne ce retrait lent et discret au sein d’une relation durable, est récemment devenu viral.

Emprunté à l’expression quiet quitting (démission silencieuse), le terme a gagné en popularité parce qu’il nomme une expérience que beaucoup reconnaissent intuitivement, mais qu’ils peinent à formuler.

Lorsque les relations s’effritent graduellement, le processus peut sembler confus, voire imperceptible, même pour les partenaires eux-mêmes. Pourtant, si l’expression est nouvelle, la recherche sur les relations étudie ce déclin progressif depuis des décennies.

Le danger du désengagement émotionnel

Les relations peuvent se dégrader de multiples façons, comme le montrent les recherches du psychologue américain John Gottman. Certains couples entrent rapidement dans un cycle de conflits, mais pour de nombreuses unions de longue durée, les premiers signes de tension sont beaucoup plus subtils : de petites tentatives de connexion qui restent sans réponse, un retrait émotionnel qui passe inaperçu.

Ces tentatives peuvent être simples : envoyer un message léger en journée, partager quelque chose d’amusant, pointer un détail charmant durant une promenade. Quand l’autre répond avec chaleur, la proximité se renforce. Mais quand ces gestes sont ignorés ou accueillis froidement, la distance s’installe peu à peu.

Des études longitudinales — qui suivent les mêmes couples au fil du temps — montrent que la diminution des interactions positives est l’un des meilleurs indicateurs d’un malaise relationnel. Chez les couples qui finissent par se séparer après des années de vie commune, cette baisse survient souvent bien avant l’apparition de conflits visibles.

Dans ces relations, la satisfaction suit souvent un schéma en deux phases : une longue phase d’éloignement silencieux, suivie d’une chute plus franche quand la relation approche de sa fin. Au moment où les partenaires tentent enfin d’aborder leurs problèmes, l’infrastructure émotionnelle est parfois déjà trop fragilisée.

L’ennui rend la reconnexion plus difficile

L’ennui — ce sentiment de routine, de stagnation, de manque d’élan — joue lui aussi un rôle important dans le déclin relationnel.

Dans une étude longitudinale menée sur neuf ans, les chercheurs ont constaté que les couples qui déclarent s’ennuyer sont, en moyenne, moins satisfaits, même en tenant compte de leur satisfaction initiale. Ce lien s’explique par une lente érosion de la proximité émotionnelle.

D’autres recherches montrent que les jours où les couples s’ennuient, ils sont également moins enclins à s’adonner à des activités nouvelles ou stimulantes, et que ces rares moments sont vécus comme moins agréables. Avec le temps, la diminution des expériences partagées réduit la passion et l’élan du couple.

C’est ce qui explique pourquoi de nombreux partenaires ont l’impression que « tout est déjà fini » bien avant la rupture officielle.

Les relations ne s’effondrent presque jamais en un seul moment. Elles s’éteignent dans la perte discrète de ces instants partagés qui donnaient autrefois vie au lien.




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Pourquoi ce terme résonne-t-il autant aujourd’hui ?

Si les chercheurs connaissent ces dynamiques depuis longtemps, pourquoi le « divorce silencieux » semble-t-il toucher si juste aujourd’hui ?

L’expression reflète des attentes contemporaines élevées envers le couple. Comme le souligne le psychologue Eli Finkel dans son ouvrage The All-or-Nothing Marriage, les partenaires attendent désormais qu’une relation soit non seulement stable et sécurisante, mais aussi épanouissante, inspirante, presque transformative.

Lorsque la passion s’émousse — comme c’est naturellement le cas pour de nombreux couples —, ce changement normal est souvent perçu non comme une phase, mais comme une menace pour la relation. Les comparaisons constantes sur les réseaux sociaux accentuent encore cette pression : même un léger retrait peut sembler disproportionné.

On observe aussi des différences liées au genre. Les recherches montrent que les femmes sont souvent plus rapides à percevoir un malaise émotionnel, plus enclines à vouloir en discuter et, au final, plus susceptibles d’initier le divorce. Les hommes, en moyenne, ont davantage tendance à se retirer ou à éviter la confrontation émotionnelle.

Les normes culturelles jouent également un rôle. Dans de nombreuses sociétés, on attend des femmes qu’elles assurent l’entretien émotionnel du couple — — remarquer quand quelque chose ne va pas et engager la conversation, organiser des sorties ou planifier des soirées en amoureux pour maintenir le lien émotionnel au sein du couple.

Lorsque ce travail émotionnel invisible se heurte au silence ou à la résistance, des recherches suggèrent qu’il peut éroder le sentiment d’être aimé, accroître la détresse et alimenter les conflits — des conditions qui favorisent le désengagement émotionnel et, à terme, la dissolution de la relation.


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Quand le lent déclin peut être inversé

Le « divorce silencieux » rappelle que de nombreuses ruptures ne sont pas des événements, mais des processus.

Les chercheurs ont observé que les couples traversent souvent des mois, voire des années, de déclin progressif avant la séparation. Et beaucoup ne réalisent la distance accumulée qu’une fois qu’elle devient trop grande pour être comblée.

Pourtant, les mêmes petits gestes qui créent la distance peuvent, s’ils sont réintroduits, aider à rétablir le lien.

Répondre aux sollicitations quotidiennes de l’autre, exprimer sa gratitude, ajouter un peu de nouveauté dans la routine, peuvent raviver la proximité. Le déclin de l’intimité émotionnelle ou sexuelle n’annonce pas nécessairement la fin : il peut être un signal pour prendre soin de la relation.

Bien sûr, toutes les unions ne doivent pas être sauvées. Parfois, l’effacement silencieux témoigne simplement d’une prise de conscience honnête : la relation ne répond plus aux besoins des deux partenaires, ou elle est devenue trop douloureuse ou déséquilibrée. Reconnaître cela, ce n’est pas échouer.

Partir peut devenir un geste de lucidité et de bienveillance — envers soi-même et envers la possibilité d’une vie plus juste au-delà du couple.

Prêter attention aux changements subtils — les rires qui manquent, la curiosité qui s’émousse, les silences qui s’allongent — peut offrir aux partenaires l’occasion de corriger la trajectoire. Mais cela permet aussi de reconnaître quand la reconnection est possible… et quand il est temps de lâcher prise.

La Conversation Canada

Emily Impett reçoit du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Le « divorce silencieux », un nouveau nom à un vieux problème : la lente érosion de l’intimité – https://theconversation.com/le-divorce-silencieux-un-nouveau-nom-a-un-vieux-probleme-la-lente-erosion-de-lintimite-271180

Le sort de Warner Bros suspendu au duel Netflix–Paramount

Source: The Conversation – in French – By Julien Jourdan, Professeur, HEC Paris Business School

Ce pourrait être un épisode d’une série américaine sur le monde des affaires. Qui, de Paramount ou de Netflix, mettra la main sur la Warner Bros ? Les deux projets n’ont pas les mêmes motivations. Surtout, l’un et l’autre devront faire avec le droit de la concurrence aux États-Unis, mais aussi en Europe, mondialisation oblige. Résumé des premiers épisodes, si vous avez manqué le début…


La nouvelle a frappé Hollywood de stupeur. Le 4 décembre dernier, Netflix annonçait l’acquisition des studios Warner Bros. (WB) pour 83 milliards de dollars, coiffant au poteau le favori Paramount. La situation s’est depuis compliquée : le patron de Paramount, David Ellison, a surenchéri avec une offre hostile à 108 milliards de dollars pour l’ensemble du groupe WB Discovery, incluant les studios ainsi qu’un bouquet – en déclin – de chaînes de télévision, dont la célèbre chaîne d’information CNN.

L’issue de cette bataille est incertaine à l’heure actuelle. Les deux opérations sont de nature différente. Un achat par Paramount impliquerait une triple fusion entre deux studios, deux plates-formes de streaming – Paramount+ (79 millions d’abonnés) et HBO+ (128 millions d’abonnés) – et deux bouquets de chaînes de télévision (dont CNN et CBS). Ce serait une fusion horizontale entre des acteurs en concurrence directe sur leurs marchés. L’impact social pourrait être très lourd : l’opération prévoit 6 milliards de dollars de synergies, en grande partie via la suppression de postes en doublon.




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Si Netflix mettait la main sur WB, ce serait principalement pour acquérir le vaste catalogue de WB et de HBO, les chaînes du câble étant exclues de l’offre du géant du streaming. Les synergies anticipées, de l’ordre de 3 milliards, concerneraient les dépenses technologiques pour les deux tiers et seraient constituées, pour le reste, d’économies sur les achats de droits de diffusion. Netflix pourrait ainsi librement diffuser Game of Thrones ou Harry Potter auprès de ses 302 millions d’abonnés dans le monde. Ce serait une fusion verticale combinant un producteur de contenus, WB, et un diffuseur, Netflix, qui éliminerait au passage un concurrent notable, HBO+.

Des précédents coûteux

Ce type d’opération pourrait rendre nerveux quiconque se rappelle l’histoire des fusions de Warner Bros. Déjà en 2001, le mariage de WB et d’AOL célébrait l’alliance du contenu et des « tuyaux » – pour utiliser les termes alors en vogue. L’affaire s’était terminée de piteuse manière par le spin-off d’AOL et l’une des plus grosses dépréciations d’actifs de l’histoire – de l’ordre de 100 milliards de dollars. Quinze ans plus tard, AT&T retentait l’aventure. L’union fut de courte durée. En 2021, le géant des télécoms se séparait de WB, qui se voyait désormais associé au groupe de télévision Discovery, sous la direction de David Zaslav, aujourd’hui à la manœuvre.

Pourquoi ce qui a échoué dans le passé marcherait-il aujourd’hui ? À dire vrai, la position stratégique de Netflix n’a rien à voir avec celle d’AOL et d’AT&T. Les fusions verticales précédentes n’ont jamais produit les synergies annoncées pour une simple raison : disposer de contenu en propre n’a jamais permis de vendre plus d’abonnements au téléphone ou à Internet. Dans les deux cas, le château de cartes, vendu par les dirigeants, et leurs banquiers, s’est rapidement effondré.

Un catalogue sans pareil

Une fusion de Netflix avec WB délivrerait en revanche des bénéfices très concrets : le géant du streaming ajouterait à son catalogue des produits premium – films WB et séries HBO – dont il est à ce jour largement dépourvu. L’opération permettrait de combiner l’une des bibliothèques de contenus les plus riches et les plus prestigieuses avec le média de diffusion mondiale le plus puissant qui ait jamais existé. L’ensemble pourrait en outre attirer les meilleurs talents, qui restent à ce jour largement inaccessibles à Netflix.

En pratique, certains contenus, comme la série Friends, pourraient être inclus dans l’offre de base pour la rendre plus attractive et recruter de nouveaux abonnés. D’autres films et séries pourraient être accessibles via une ou plusieurs options payantes, sur le modèle de ce que fait déjà Amazon Prime, augmentant ainsi le panier moyen de l’abonné.

Le rapprochement de deux stars du divertissement ferait à coup sûr pâlir l’offre de leurs concurrents, dont Disney mais aussi… Paramount. Et c’est là que le bât blesse. Les autorités de la concurrence, aux États-Unis et en Europe, approuveront-elles la formation d’un tel champion mondial ? Si la fusion est confirmée, les procédures en recours ne tarderont pas à arriver.

CNN dans le viseur

C’est l’argument avancé par David Ellison, le patron de Paramount, qui agite le chiffon rouge de l’antitrust pour convaincre les actionnaires de WBD : que restera-t-il du studio si la fusion avec Netflix est rejetée après deux ans de procédures ? Ted Sarandos, le co-PDG de Netflix, pourrait lui retourner la pareille, car une fusion horizontale avec Paramount ne manquerait pas d’éveiller, elle aussi, des inquiétudes – d’autant plus qu’elle serait largement financée par des capitaux étrangers venant du Golfe.

France 24 2025.

Le fils de Larry Ellison, deuxième fortune mondiale, réputé proche du président américain, s’est assuré le soutien financier du gendre de ce dernier, Jared Kushner. Si Donald Trump se soucie probablement assez peu du marché du streaming, il pourrait être sensible au sort réservé à la chaîne CNN, une de ses bêtes noires. En cas de victoire de Paramount, CNN pourrait être combinée avec CBS et sa ligne éditoriale revue pour apaiser le locataire de la Maison-Blanche. Du côté du vendeur, David Zaslav laisse les enchères monter. Il pourrait empocher une fortune – on parle de plus de 425 millions de dollars.

À cette heure, le sort de WB est entre les mains de cette poignée d’hommes. Des milliers d’emplois à Los Angeles, et ailleurs, sont en jeu. Une fusion WB/Netflix pourrait par ailleurs accélérer la chute de l’exploitation des films en salles, dans un contexte d’extrême fragilité : le nombre de tickets vendus dans les cinémas en Amérique du Nord a chuté de 40 % depuis 2019. Netflix pourrait choisir de diffuser directement sur sa plateforme certains films de WB, qui représente environ un quart du marché domestique du cinéma. Pour les films qui conserveraient une sortie en salle, la fenêtre d’exclusivité réservée aux exploitants pourrait se réduire à quelques semaines, fragilisant un peu plus leur économie. Hollywood retient son souffle.

The Conversation

Julien Jourdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le sort de Warner Bros suspendu au duel Netflix–Paramount – https://theconversation.com/le-sort-de-warner-bros-suspendu-au-duel-netflix-paramount-271954

Le smic protège-t-il encore de la pauvreté ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Spring-Ragain, Doctorant en économie / économie mathématique, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

Vendredi 12 décembre 2025, le Groupe d’experts sur le smic publie un rapport sur l’impact du salaire minimum sur l’économie française. Son impact sur la pauvreté n’est cependant pas univoque. Le smic ne suffit pas à expliquer les trajectoires personnelles de plus en plus diverses. Le revenu disponible qui prend en compte les aides perçues et les dépenses contraintes est un critère plus juste.


La question revient cette année encore avec le rapport du Groupe d’experts du smic publié ce vendredi 12 décembre : le salaire minimum protège-t-il encore réellement de la pauvreté ? Pourtant, comme l’ont rappelé l’Insee et l’Institut des politiques publiques (IPP) dans plusieurs travaux plus ou moins récents, le salaire brut, seul, ne détermine pas la pauvreté. Ce qui importe, c’est le niveau de vie, c’est-à-dire le revenu disponible après transferts sociaux de toutes sortes (qui s’ajoutent), impôts et charges contraintes (qui se soustraient). Dans un contexte de renchérissement du logement (13 % d’augmentation de l’indice de référence des loyers, IRL) et d’hétérogénéité croissante des situations familiales, la question ne doit plus être posée en termes uniquement macroéconomiques.

La littérature académique reprend ce constat. Antony B. Atkinson souligne que la pauvreté ne renvoie pas simplement à un « manque de salaire », mais à un insuffisant accès aux ressources globales ; Patrick Moyes rappelle que la structure familiale modifie profondément le niveau de vie relatif. Quant à France Stratégie et l’Insee, après sa publication faisant l’état des lieux de la pauvreté en France, ils documentent la montée de ce qu’on appelle la pauvreté laborieuse, c’est-à-dire le fait de travailler sans pour autant dépasser les seuils de pauvreté et sans possibilité de profiter de l’ascenseur social.




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Un amortisseur d’inflation ?

Notre premier graphique compare l’évolution du smic, des salaires et des prix depuis 2013. On y observe très nettement que le salaire minimum a servi d’amortisseur pendant la séquence inflationniste récente : ses revalorisations automatiques l’ont fait progresser aussi vite, souvent plus vite, que l’indice des prix à la consommation.

Figure 1 – Évolution du smic, du salaire mensuel de base (SMB), du salaire horaire de base des ouvriers et des employés (SHBOE) et de l’indice des prix à la consommation (IPC) hors Tabac – Sources : Dares, Insee, Rapport GES 2025 – Graphique de l’auteur.

Ce mouvement contraste avec celui des salaires moyens, dont la progression a été plus lente. Comme le soulignent plusieurs analyses de France Stratégie et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), cela a eu pour effet de resserrer la hiérarchie salariale, une situation déjà documentée lors de précédentes périodes de rattrapage du smic.

L’influence du temps de travail

Mais ce constat ne dit rien d’une dimension pourtant déterminante : l’accès au temps plein car une partie des salariés au smic n’y est pas à temps complet. Comme l’ont montré plusieurs travaux de l’Insee et de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares, ministère du travail), une proportion importante de travailleurs rémunérés au salaire minimum occupe des emplois à temps partiel, et souvent non par choix mais parce qu’aucun temps plein n’est disponible. C’est ce que les économistes appellent le temps partiel contraint.

Ce temps partiel modifie radicalement l’interprétation du smic : on parle d’un salaire minimum horaire, mais, concrètement, les ressources mensuelles ne reflètent pas ce taux. Un salaire minimum versé sur 80 % d’un temps plein ou sur des horaires discontinus conduit mécaniquement à un revenu inférieur et donc à une exposition accrue à la pauvreté.

Mais si l’on s’en tenait à cette comparaison, on pourrait conclure que le smic protège pleinement les salariés les plus modestes. Or, c’est précisément ici que la question se complexifie. Car la pauvreté ne dépend pas du seul salaire : elle dépend du revenu disponible et donc de l’ensemble des ressources du ménage. C’est ce que montrent les travaux sur la pauvreté laborieuse, un phénomène en hausse en France selon l’Observatoire des inégalités, environ une personne en situation de pauvreté sur trois occupe un emploi mais les charges familiales, le coût du logement ou l’absence de second revenu maintiennent le ménage sous les seuils de pauvreté.

Du smic au revenu disponible

Pour comprendre la capacité réelle du smic à protéger de la pauvreté, il faut observer ce qu’il devient une fois transformé en revenu disponible grâce aux données de l’Insee et de la Dares, c’est-à-dire le revenu après impôts, aides et charges incompressibles.

Le graphique suivant juxtapose trois situations familiales : une personne seule, un parent isolé avec un enfant et un couple avec un enfant dont les deux adultes perçoivent le smic.

Figure 2 – Revenu disponible et seuils de pauvreté selon trois profils de ménages rémunérés au smic Sources : Dares, Insee, Rapport GES 2025 – Graphique de l’auteur.

Dans le premier panneau, on observe qu’une personne seule rémunérée au smic dispose d’un revenu disponible supérieur au seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian. La prime d’activité joue un rôle important, mais c’est surtout l’absence de charge familiale et de coûts fixes élevés qui explique ce résultat.

Ce profil correspond à la représentation classique du smic comme filet de sécurité individuel. Comme le confirment les données de l’Insee et les travaux de France Stratégie, la pauvreté laborieuse y est encore relativement limitée. Cependant, même seul, un actif au smic pourrait avoir des dépenses contraintes extrêmement élevées dans des zones à forte demande locative.

La pauvreté laborieuse

Le deuxième panneau raconte une histoire totalement différente. Le parent isolé, même à temps plein au smic se situe clairement en dessous du seuil de pauvreté, plus grave encore, son revenu disponible ne compense plus le salaire net via les transferts. C’est ici que la notion de pauvreté laborieuse prend tout son sens. Malgré un emploi et malgré les compléments de revenu, le ménage reste dans une situation de fragilité structurelle.

Selon l’Insee, les familles monoparentales sont aujourd’hui le groupe le plus exposé à la pauvreté et notamment à la privation matérielle et sociale, non parce qu’elles travaillent moins, mais parce qu’elles cumulent un revenu unique, des charges plus élevées et une moindre capacité d’ajustement.

Dans le troisième panneau, un couple avec un enfant et deux smic vit lui aussi en dessous de la ligne de pauvreté. Ce résultat laisse penser que la composition familiale, même accompagnée de deux smic crée une pauvreté structurelle sur les bas revenus ; aussi le graphique montre-t-il que la marge est finalement assez limitée. Une partie du gain salarial disparaît en raison de la baisse des aides et de l’entrée dans l’impôt, un phénomène bien documenté par l’IPP et par le rapport Bozio-Wasmer dans leurs travaux sur les « taux marginaux implicites ». Dans les zones de loyers élevés, un choc de dépense ou une hausse de charges peut faire basculer ces ménages vers une situation beaucoup plus précaire.

ICI France 3 Hauts-de-France, 2024.

Situations contrastées

Une conclusion s’impose : le smic protège encore une partie des salariés contre la pauvreté, mais ce résultat est loin d’être uniforme. Il protège l’individu à plein temps et sans enfant, mais ne suffit plus à assurer un niveau de vie décent lorsque le salaire doit couvrir seul les charges d’un foyer, notamment dans les configurations monoparentales. Cette asymétrie est au cœur de la montée de la pauvreté laborieuse observée par l’Insee et documentée par l’Institut des politiques publiques.

Ces résultats rappellent que la pauvreté n’est plus seulement un phénomène d’exclusion du marché du travail. Elle touche des travailleurs insérés, qualifiés et en contrat stable, mais dont le salaire minimum, appliqué sur un volume horaire insuffisant ou absorbé par des dépenses contraintes, ne permet plus un niveau de vie supérieur aux seuils de pauvreté. Le smic se révèle alors davantage un plancher salarial individuel qu’un instrument de garantie sociale familiale.

À l’heure où la question du pouvoir d’achat occupe une place centrale et où la revalorisation du smic reste l’un des outils majeurs d’ajustement, ces conclusions invitent à réorienter le débat. Ce n’est pas seulement le niveau du smic qu’il faut interroger, mais sa capacité à constituer un revenu de référence pour des configurations familiales et territoriales très hétérogènes. Autrement dit, le smic joue encore sa fonction de stabilisateur individuel, mais il n’est plus suffisant seul pour protéger durablement certains ménages.

La question devient alors moins « De combien augmenter le smic ? » que « Comment garantir que le revenu disponible issu d’un emploi au smic permette effectivement d’éviter la pauvreté ? ».

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le smic protège-t-il encore de la pauvreté ? – https://theconversation.com/le-smic-protege-t-il-encore-de-la-pauvrete-271245

Sénégal : pourquoi et comment le tandem Diomaye-Sonko a déraillé

Source: The Conversation – in French – By Bamba Ndiaye, Assistant Professor, Emory University

Lors de la célébration de la Journée des martyrs et des victimes le 7 décembre 2025, à Dakar, le Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a admis sans équivoque ses divergences avec le président Bassirou Diomaye Faye. Ceci fait suite à plusieurs semaines de débat passionné au cours desquels s’est dessinée une dynamique pro-Sonko vs. pro-Diomaye, faisant craindre le risque d’un divorce politique entre les deux personnalités.

Quelques semaines auparavant, Sonko avait annoncé sur les réseaux sociaux un rassemblement “historique” prévu le 8 septembre pour ses partisans, avec pour thème : “l’État, la politique et le Pastef”, son parti.

Ce rassemblement même qu’il qualifie de “tera meeting” fut la résultante des rumeurs d’une crise au sommet de l’État. Certains parlaient même d’une possible démission ou révocation du Premier ministre. Ainsi, l’appel de Sonko a suscité de l’excitation, mais aussi de l’inquiétude. Il a en effet laissé entendre que ce rassemblement marquerait un tournant dans la vie politique du pays.

En tant que spécialistes ayant étudié [les mouvements politiques et sociaux en Afrique de l’Ouest et au Sénégal], nous analysons ici les tenants et les aboutissants de cette divergence politique naissante. Une crise qui, si elle persiste, pourrait menacer la stabilité politique du pays dans un contexte économique et financier précaire.

Une démonstration de force

Le rassemblement du 25 octobre a été une véritable démonstration de force. Sonko a saisi cette occasion pour évoquer la lourde dette cachée du Sénégal, tout en détaillant les conséquences négatives sur l’économie. Il a aussi parlé des négociations difficiles avec le Fonds monétaire international (FMI) pour résoudre la crise en insistant sur le refus d’une restructuration.




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Devant une foule enthousiaste, il a accusé l’ancien président Macky Sall et son parti, l’APR (Alliance pour la République), de mauvaise gestion financière.

Le Premier ministre a enfin dénoncé des manœuvres en cours pour écarter l’ancienne ministre de la Famille et des Solidarités, Aïda Mbodj, comme coordinatrice de la coalition “Diomaye Président”. C’est cette coalition qui avait porté la candidature du président Faye à la présidentielle de 2024. Sonko a insinué qu’on voulait la remplacer par Aminata Touré, ancienne Première ministre de Macky Sall. Il a aussi fait allusion au fait que Mme Touré, citée dans un rapport public pour mauvaise gestion, ne dirigerait pas une coalition dominée par le Pastef.

La réaction du président

L’euphorie du meeting s’est rapidement transformée en inquiétude et indignation. Deux jours plus tard, le président Faye a signé un document. Il a limogé Aïda Mbodj et a nommé unilatéralement Aminata Touré à la tête de la coalition, avec pour mission de la restructurer et de la consolider.

Pour de nombreux partisans de Sonko et du Pastef, cette décision du président Faye est un “acte hostile”. Elle a été perçue comme un désaveu et une provocation envers le Premier ministre. Pourtant, c’est Sonko qui avait soutenu Faye comme son successeur, lui permettant d’accéder au pouvoir.

En l’espace d’une semaine, les actions contradictoires des deux hommes ont révélé une crise politique plus profonde. Une crise qui menace de créer une fracture au sein du Pastef et de briser ce duo historique, nous rappelant ainsi une crise politique similaire qui avait opposé, soixante-trois ans plus tôt, le président Léopold Sédar Senghor à son Premier ministre, Mamadou Dia.

“Diomaye n’est pas Sonko”

Depuis que ce conflit est devenu public, beaucoup parlent de “déloyauté”. Ils détournent le slogan de la campagne présidentielle de 2024, “Diomaye moy Sonko” (Diomaye est Sonko, en wolof), en “Diomaye du Sonko” (Diomaye n’est pas Sonko). Cela marque une différence fondamentale entre les deux hommes.

Sonko et le président Faye partagent pourtant un programme politique “anti-système”. Ils sont pour la transparence, la justice et de nouveaux partenariats économiques gagnant-gagnant. Mais des divergences claires sont apparues sur la méthode et les priorités.

Le président Faye semble privilégier le dialogue et la préservation de l’unité nationale. Il agit avec lenteur pour lancer des enquêtes et des poursuites contre les dignitaires de l’ancien régime. Pourtant, il s’était engagé à mener des réformes judiciaires profondes et à rendre justice aux victimes du régime de Macky Sall.




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Cette lenteur dans les réformes frustre l’opinion publique. Les Sénégalais voient d’anciens responsables se soustraire à la justice en se réfugiant à l’étranger ou ne pas être inquiétés pour leurs actes.

De son côté, Sonko incarne le “projet” de changement et bénéficie d’une grande popularité. Il semble amer face à une justice qui stagne et qui semble marquer le pas face aux dossiers impliquant d’anciens dignitaires du régime sortant. Il veut voir un système hérité de la colonisation entièrement démantelé et remplacé. Cela répond aux attentes de nombreux Sénégalais qui réclament des comptes et des changements concrets dans la justice, l’économie et le système politique.

Ainsi, le Premier ministre a ouvertement critiqué la crise d’autorité et la lenteur dans la reddition des comptes.

Une stratégie politique ?

Beaucoup pensent que le limogeage d’Aïda Mbodj par le président Faye est une affirmation de son autorité. Il s’agirait de se positionner face à un Premier ministre qui reste très populaire. Mais cette nomination d’Aminata Touré signifie aussi qu’il intègre des figures du système qu’il promettait de démanteler.

Faye cherche-t-il à prendre ses distances avec Sonko et le Pastef ? Le but serait-il de se présenter à la présidentielle de 2029 sous une autre bannière politique ? Une chose est claire : le Pastef reste la formation politique dominante au Sénégal. S’opposer à une version renouvelée de la coalition “Diomaye Président” sans le Pastef et Sonko pourrait être une mauvaise tactique pour assurer une longévité politique.

Aujourd’hui, la coalition “Diomaye Président” est clairement divisée. Une dynamique “Pro-Sonko” s’oppose à une dynamique “Pro-Diomaye”, ce qui aggrave la crise. Le Bureau politique du Pastef a d’ailleurs publié un communiqué réaffirmant sa volonté de restructurer “Diomaye Président” en plaçant le Pastef au centre. Il refuse de reconstruire une coalition avec des dignitaires recyclés de l’ancien régime ou des partis sans légitimité populaire.

Pour l’instant, des médiations sont toujours en cours. Mais les deux camps appellent chacun à renforcer leurs positions, ce qui creuse davantage le fossé entre Sonko et Faye. D’ailleurs, lors de la rencontre du 7 décembre, Ousmane Sonko a appelé son parti à se réinventer pour mieux faire face à la réalité politique et aux menaces internes. Dans la foulée, il a annoncé le congrés de son parti prévu au mois d’avril 2026.

Les conséquences d’une possible séparation

Après la fin du régime de Macky Sall (2012-2024), le Pastef avait clairement annoncé son intention de rester au pouvoir pendant au moins un demi-siècle. Mais l’histoire politique montre que la cohabitation de longue durée entre des figures fortes, ayant des ambitions présidentielles, est souvent irréaliste et de courte durée. Le tandem Sonko-Faye ne fait pas exception.

Si Faye décidait de se séparer du noyau dur du Pastef, sa nouvelle coalition “Diomaye Président” pourrait rencontrer d’énormes difficultés. Malgré le contrôle du pouvoir exécutif, elle aurait alors du mal à rivaliser avec la légitimité populaire d’Ousmane Sonko, au Sénégal et dans la diaspora.

De plus, sans majorité au parlement, la coalition “Diomaye Président” aurait sans doute du mal à faire voter des lois et à mettre en œuvre des réformes importantes avant la prochaine présidentielle prévue en 2029. Lors des dernières élections législatives, le Pastef, sous la direction de Sonko, a remporté 130 des 165 sièges. Beaucoup de ces députés ont affirmé leur loyauté envers le Premier ministre.

En outre, des partisans appellent déjà à l’élection de Sonko en 2029. Ce dernier a lui-même rappelé que sa potentielle candidature en 2029, ne souffre d’aucun obstacle légal. Ses partisans estiment que le président Faye est en train de s’éloigner du “projet”. Étant donné la popularité actuelle du Pastef, l’affronter pour le reste du mandat serait très difficile pour le président Faye. D’autant qu’il peine déjà à mettre en œuvre des réformes politiques, sociales ou économiques significatives.

Face à cette situation, les citoyens sénégalais sont inquiets. Ils sont pris en étau entre une grave crise économique et financière et des années d’instabilité politique, après des décennies d’efforts.

Ces prévisions inquiétantes pourraient être évitées. Il faudrait pour cela de la sagesse politique et une ambition collective pour préserver l’intérêt public en apaisant les différends.

En définitive, le Sénégal, nation jeune et démocratique, n’est pas à l’abri des crises politiques. Elles menacent souvent la stabilité du pays. L’élection présidentielle de 2024 devait marquer la fin d’un régime et annoncer la disparition de “l’État néo-colonialiste”.

Le président Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko incarnent l’espoir d’une grande partie du peuple pour des réformes radicales. Mais leurs divergences politiques pourraient compromettre la stabilité du pays et la mise en œuvre du “projet”, dans un contexte de crise de la dette très préoccupant.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : pourquoi et comment le tandem Diomaye-Sonko a déraillé – https://theconversation.com/senegal-pourquoi-et-comment-le-tandem-diomaye-sonko-a-deraille-270822

Comment survivre au début de l’âge adulte ? Voici des stratégies d’adaptation

Source: The Conversation – in French – By Virginie Paquette, Chercheuse postdoctorale en psychologie organisationnelle/industrielle, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Des bouleversements majeurs surviennent chez les jeunes adultes âgés entre 18 et 29 ans : départ du foyer familial, études supérieures, entrée sur le marché du travail, formation de relations significatives et, parfois, venue des enfants.

Tout cela en l’espace d’une décennie ! Ces changements, chez ce qu’on appelle l’«adulte émergent», peuvent parfois sembler insurmontables. Toutefois, le mot-clé ici est « peuvent ».

Dans une étude conduite par le Substantive Methodological Synergy Research Laboratory de l’Université Concordia, nous montrons que les jeunes adultes qui utilisent des combinaisons de stratégies d’adaptation majoritairement centrées sur la tâche traversent plus facilement cette période, alors que ceux qui utilisent majoritairement des stratégies centrées sur les émotions, ou qui recourent très peu aux stratégies d’adaptation, éprouvent plus de difficultés.


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Les stratégies d’adaptation comme « outils »

Pour illustrer ces cheminements, prenons les cas de deux personnages fictifs : Christina et Laura. Diplômées en droit, elles tentent toutes deux d’entrer sur le marché du travail en tant qu’avocates. Face à un milieu très compétitif, Christina effectue des recherches sur différents cabinets, identifie leurs besoins et suit des formations pour améliorer sa prise de parole en public. Laura, en revanche, se sent anxieuse et rumine, craignant de ne pas être à la hauteur. Elle s’évade en jouant à des jeux vidéo ou en sortant avec des amis, plutôt que d’envoyer sa candidature.

Christina et Laura s’appuient sur différentes combinaisons de stratégies d’adaptation, ou « outils », pour gérer cette situation stressante. Selon Norman S. Endler et James D. A. Parker, deux chercheurs canadiens en psychologie, il existe trois types de stratégies d’adaptation : centrées sur la tâche, centrées sur les émotions et centrées sur l’évitement.

Christina incarne les stratégies centrées sur la tâche : elle identifie la cause de son stress et organise un plan d’action pour y faire face. Laura, en revanche, utilise des stratégies centrées sur les émotions : elle se concentre sur ses réactions émotionnelles (p. ex., elle rumine). Elle utilise aussi des stratégies centrées sur l’évitement : elle se distrait seule (jeux vidéo) ou via des interactions sociales (sorties entre amis).

La grande majorité des recherches ont examiné l’effet des stratégies d’adaptation de manière isolée, révélant que les stratégies centrées sur la tâche sont plus efficaces face aux situations stressantes que celles centrées sur les émotions ou l’évitement. Toutefois, comme le démontre notre exemple, les individus ont tendance à combiner différentes stratégies pour faire face aux situations stressantes. Ces combinaisons sont appelées profils d’adaptation.

L’approche de la « boîte à outils »

Ces profils peuvent être considérés comme des « boîtes à outils ». Chaque individu possède une boîte à outils représentant l’ensemble des stratégies, ou « outils », sur lesquelles il s’appuie pour affronter l’adversité.

Afin d’identifier les profils d’adaptation, ou « boîtes à outils », utilisés par les jeunes adultes lors de grandes transitions de vie (p. ex., poursuivre aux études supérieures ou entrer sur le marché du travail), nous avons mené une étude sur un large échantillon représentatif de jeunes adultes suivis de 19 à 29 ans.




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Notre étude a révélé six profils distincts : (1) Centré sur les émotions et l’évitement, (2) Centré sur les émotions, (3) Faible adaptation, (4) Adaptation moyenne, (5) Centré sur la tâche et l’évitement, et (6) Centré sur la tâche.

  • Les jeunes adultes appartenant aux profils Centré sur les émotions et l’évitement et Centré sur les émotions ont tendance à se concentrer sur les émotions négatives, et sur l’évitement dans le cas du premier profil.

  • Ceux des profils Faible adaptation et Adaptation moyenne ont recours à toutes les stratégies à des niveaux similaires (faibles ou moyens, respectivement).

  • Enfin, les individus des profils Centré sur la tâche et l’évitement et Centré sur la tâche tentent principalement de résoudre les problèmes, bien que les premiers aient parfois recours à l’évitement.

Dans notre exemple, Christina appartient au profil Centré sur la tâche : sa boîte à outils est remplie d’outils visant à régler directement les problèmes rencontrés. Laura, elle, relève du profil Centré sur les émotions et l’évitement. Sa boîte contient deux types d’outils : ceux visant à traiter les émotions négatives (p. ex., rumination) et ceux visant l’évitement (p. ex., jouer à des jeux vidéo ou sortir avec des amis).


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Les « boîtes à outils » ne sont pas égales

Les « boîtes à outils » ne sont pas toutes égales. Nos résultats montrent que les profils où prédominent les stratégies centrées sur la tâche sont les plus efficaces, tandis que ceux centrés sur les émotions sont généralement moins adaptés.

Surprenamment, nos résultats ont révélé qu’avec le temps, les profils centrés sur les émotions devenaient plus adaptatifs. Les individus dans ces profils ont vu leurs émotions positives augmenter et leurs symptômes physiques (p.ex., maux de tête) diminuer dans le temps.




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Si les profils centrés sur la tâche sont plus efficaces pour résoudre les problèmes à court terme, il semble que les profils centrés sur les émotions peuvent aider à traiter les expériences émotionnelles et à réduire les effets négatifs du stress sur la santé à long terme.

Ainsi, Laura pourrait ruminer ses angoisses pendant un moment, puis en parler à une amie qui l’aiderait à les surmonter. Ce soutien émotionnel pourrait lui donner la confiance nécessaire pour postuler à des postes.

Les « boîtes à outils » peuvent évoluer

Un autre résultat intéressant de notre recherche est que les jeunes adultes peuvent changer de profil au fil du temps.

Les mécanismes de ces changements restent encore flous, mais cela donne espoir : les individus ne sont pas contraints à une seule boîte à outils pour toujours. Ils peuvent expérimenter et trouver la combinaison de stratégies la plus appropriée à leurs besoins.

En résumé, notre recherche suggère que les jeunes adultes utilisent une combinaison de stratégies (boîte à outils) afin de s’adapter aux changements dans leur vie. Celles où prédominent les stratégies centrées sur la tâche sont plus efficaces, surtout à court terme.

Heureusement, les jeunes adultes peuvent apprendre quelles stratégies leur conviennent le mieux avec le temps et changer de « boîte à outils ».

La Conversation Canada

Virginie Paquette a reçu du financement de la bourse Horizon de l’Université Concordia et des Fonds de Recherche du Québec – Société et Culture (FRQSC).

Adam Danyluk a reçu des financements de Concordia University et de Simon Fraser University.

ref. Comment survivre au début de l’âge adulte ? Voici des stratégies d’adaptation – https://theconversation.com/comment-survivre-au-debut-de-lage-adulte-voici-des-strategies-dadaptation-267072

L’accès à la propriété, la fausse promesse canadienne

Source: The Conversation – in French – By Nick Revington, Professeur de logement et dynamiques urbaines, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

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Avec l’augmentation des prix des maisons au cours des deux dernières décennies, l’accès à la propriété est devenu de plus en plus difficile pour les jeunes ménages au Canada, et ce, malgré un fort soutien dans les politiques publiques. Devenir propriétaire de son chez-soi demeure néanmoins désiré par les jeunes pour assurer une stabilité résidentielle difficilement retrouvée ailleurs.

Chercheurs en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique, nous nous sommes penchés sur la question des aspirations des jeunes à accéder à la propriété dans ce contexte difficile à travers des entretiens approfondis avec une vingtaine de ménages dans le grand Montréal.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

Des dispositifs pour l’accès à la propriété

Le dispositif le plus connu pour encourager l’achat d’une maison est peut-être le Compte d’épargne libre d’impôts pour l’achat d’une première propriété (CELIAPP), mais il existe d’autres programmes dont le Régime d’accession à la propriété, qui permet de retirer des fonds d’un régime enregistré d’épargne-retraite (REER) pour l’achat ou la construction d’une maison.




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L’État fédéral assure les prêts hypothécaires par le biais de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), ce qui accroît la disponibilité du capital destiné à l’achat de la propriété résidentielle.

Plusieurs municipalités offrent également des incitatifs pour les premiers acheteurs. Par exemple, dépendamment du statut du ménage et de la propriété, un nouveau propriétaire à Montréal pourrait obtenir une aide financière de la Ville, allant de 5000 $ à 15 000 $. La Ville de Québec, quant à elle, offre à des familles qui respectent certains critères d’admissibilité des prêts sans intérêt ni versement représentants 5,5 % du prix d’achat d’un logement neuf pour compléter une mise de fonds.

Le Canada en fait assez… pour les propriétaires

En parallèle cependant des dispositifs mis en place par le gouvernement pour encourager l’achat d’une première maison, d’autres dispositifs plus importants et souvent moins connus travaillent à enrichir les propriétaires existants. Cela représente une incitation majeure à rejoindre les rangs des propriétaires.

C’est le cas, par exemple, de l’exonération de l’impôt sur le gain en capital pour résidence principale. Autrement dit, le profit réalisé lors de la revente de votre maison n’est pas imposable. Cette subvention d’autour de 15 milliards $ par année dépasse le budget annuel de la Stratégie nationale sur le logement.

Encore plus ésotérique est la notion de « loyer imputé » : elle désigne tout propriétaire qui occupe le logement dont il est propriétaire. En occupant sa propriété, le propriétaire se verse à lui-même un loyer fictif. Contrairement aux Pays-Bas et à la Suisse, ce loyer imputé n’est pas imposable au Canada. Cette absence d’imposition représente un biais fiscal favorisant les propriétaires, car si le propriétaire décidait de louer ce logement plutôt que de l’occuper, il paierait des impôts sur ce revenu, qui sont, au final, payés par le locataire.

Toutefois, l’accession à la propriété promue par le Canada semble être une « fausse promesse ». Avec les politiques en place, les jeunes et les ménages à revenu modeste se trouvent progressivement exclus des opportunités d’accumulation de richesse qu’offre la propriété. Le logement devient dans ces conditions un vecteur d’inégalités importantes.


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Politiques pour la propriété, contre la location

En même temps, les politiques publiques canadiennes et québécoises défavorisent la location, ce qui rend la propriété encore plus attrayante. Les politiques actuelles s’éloignent du modèle des logements sociaux et communautaires, où les loyers sont déterminés en fonction de la capacité des ménages à payer. Elles promeuvent à la place le logement « abordable » relatif à la valeur marchande, avec des loyers qui sont en dessous du prix courant, mais qui sont parfois néanmoins hors de la portée des ménages à faible revenu.




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Dans le marché locatif, la pression du marché immobilier rend visibles les limites du régime québécois de protection des locataires à travers les hausses de loyers, reprises de logements, et rénovictions.

En permettant au locateur de refuser sans motif sérieux une cession de bail, la loi 31 adoptée en 2024 a éliminé l’un des derniers moyens de trouver un appartement à bon prix.

Une diversité de motivations pour accéder à la propriété

Nos recherches menées auprès de jeunes ménages aspirant à la propriété dans la grande région de Montréal révèlent une diversité de motivations. Si l’ensemble des ménages rencontrés se heurtent à la difficulté d’accéder à la propriété, pour la plupart, l’achat d’une maison n’est pas un objectif en soi.

Certains désirent un espace convenable pour leurs jeunes enfants, qu’ils ont de la difficulté à trouver dans le marché locatif. D’autres perçoivent la propriété comme un bon investissement. Plusieurs sont préoccupés par leurs expériences de précarité résidentielle, ou expriment des craintes face aux rénovictions, aux hausses de loyer ou à la négligence de propriétaires dans le marché locatif.

D’ailleurs, plusieurs d’entre eux ne sont pas contre la location à long terme. Ils sont nombreux à être attachés à la vie de leur quartier. Dans la mesure où l’achat d’une propriété nécessite souvent de se relocaliser dans un quartier dont les prix sont plus bas, la location reste fréquemment désirable. À cela s’ajoute que l’achat est souvent perçu comme un surétirement financier, qui amène un risque plutôt qu’une stabilité.




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Une remise en cause des politiques favorisant la propriété ?

À la lumière de cette diversité des motivations, serait-il nécessaire de remettre en cause les politiques publiques favorisant l’accession à la propriété ?

Au lieu de promouvoir la propriété dans l’espoir qu’elle répondra aux besoins des ménages, nos politiques en logement devraient satisfaire directement à ces besoins.

En tenant compte de la littérature scientifique sur le sujet, les politiques publiques devraient favoriser la stabilité ou la sécurité résidentielle, peu importe le mode d’occupation, en mettant en place une approche centrée sur une politique d’habitation neutre en matière de mode d’occupation. C’est ce qu’on appelle en anglais la « tenure-neutral housing policy ». Cette approche, contrairement aux politiques actuelles, ne privilégie aucun mode d’occupation par rapport à un autre.

Nos politiques en logement devraient, de la même manière, augmenter le financement du logement social et communautaire, et inciter la construction d’appartements qui répondent aux besoins des ménages avec enfants, par exemple avec une meilleure insonorisation et un accès à une cour intérieure.

Elles devraient enfin renforcer les protections des locataires contre des hausses abusives des loyers, des rénovictions et la discrimination.

Réduire la dépendance à la propriété

L’attrait de la propriété comme investissement demeure indéniable. Favoriser d’autres types d’investissements, comme des fonds de placement ou des actions, aurait le double avantage de diversifier les opportunités d’investissement des ménages et de libérer des capitaux qui sont investis dans l’immobilier en raison des augmentations des prix et non en raison de l’augmentation de l’offre.

Une amélioration des régimes de retraite publics ferait que l’achat d’une propriété ne soit pas perçu comme nécessaire pour sécuriser son avenir.

Plusieurs obstacles freinent toutefois la refonte des politiques de logement. Environ deux tiers des ménages canadiens et la majorité des ménages québécois sont propriétaires de leur logement. Il serait politiquement difficile de réduire les avantages dont bénéficie ce bloc électoral pour mettre en œuvre des solutions plus équitables.

Il demeure toutefois essentiel de maintenir ce débat, surtout pour assurer la sécurité résidentielle de la part des ménages qui sera inévitablement exclue de l’accession à la propriété.

La Conversation Canada

Nick Revington a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ) et du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Emory Shaw a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Mathiaz Lazo Mackay a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

ref. L’accès à la propriété, la fausse promesse canadienne – https://theconversation.com/lacces-a-la-propriete-la-fausse-promesse-canadienne-268154

L’internationale trumpiste : la Stratégie de sécurité nationale 2025 comme manifeste idéologique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

L’administration Trump vient de rendre publique sa Stratégie de sécurité nationale. Charge virulente contre l’Europe, affirmation de l’exceptionnalisme des États-Unis, présentation du président actuel en héros affrontant au nom de son pays des périls mortels pour la civilisation occidentale : bien plus qu’un simple ensemble de grandes lignes, il s’agit d’une véritable proclamation idéologique.


La Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy, NSS) est normalement un document technocratique, non contraignant juridiquement, que chaque président des États-Unis doit, durant son mandat, adresser au Congrès pour guider la politique étrangère du pays.

La version publiée par l’administration Trump en 2025 (ici en français) ressemble pourtant moins à un texte d’État qu’à un manifeste idéologique MAGA (Make America Great Again) qui s’adresse tout autant à sa base qu’au reste du monde, à commencer par les alliés européens de Washington, accusés de trahir la « vraie » démocratie. Pour la première fois, et contrairement à la NSS du premier mandat Trump publiée en 2017, la sécurité nationale y est définie presque exclusivement à partir des obsessions trumpistes : immigration, guerre culturelle, nationalisme.

Les trois principales articulations du texte

La NSS 2025 rompt complètement avec la tradition libérale de la démocratie constitutionnelle (respect des droits fondamentaux, primauté de l’État de droit, pluralisme) et avec sa traduction internationale — la promotion de la démocratie dans le cadre d’un ordre multilatéral fondé sur des règles. Elle réécrit l’histoire depuis la fin de la guerre froide, construit un ennemi composite (immigration, élites « globalistes », Europe) et détourne le vocabulaire de la liberté et de la démocratie au service d’un exceptionnalisme ethno-populiste.

Ce document présente une grande narration en trois actes.

Acte I : La trahison des élites.

C’est le récit de l’échec des politiques menées par les États-Unis depuis 1991, imputées à l’hubris d’élites qui auraient voulu l’hégémonie globale. Elles auraient mené des « guerres sans fin », mis en place un « prétendu libre-échange » et soumis le pays à des institutions supranationales, au prix de l’industrie américaine, de la classe moyenne, de la souveraineté nationale et de la cohésion culturelle. Ce premier acte souligne enfin l’incapacité à renouveler un récit national crédible après la fin de la guerre froide : c’est sur ce vide narratif que Trump construit son propre récit.

Acte II : Le déclin.

Le déclin des États-Unis tel que vu par l’administration Trump est à la fois économique, moral, géopolitique et démographique. Il se manifeste par la désindustrialisation, les guerres ratées, ou encore par la crise des frontières avec le Mexique. Il fait écho au « carnage américain » que l’actuel président avait dénoncé lors de son premier discours d’investiture, en 2017. L’ennemi est ici décrit comme à la fois intérieur et extérieur : l’immigration, présentée comme une « invasion » liée aux cartels, mais aussi les institutions internationales et les élites de politique étrangère, américaines comme européennes. Tous sont intégrés dans un même schéma conflictuel, celui d’une guerre globale que l’administration Trump serait prête à mener contre ceux qui menaceraient souveraineté, culture et prospérité américaines.

Acte III : Le sauveur.

La NSS présente le locataire de la Maison Blanche comme un leader providentiel, comme le « président de la Paix » qui corrige la trahison des élites. Trump y apparaît comme un « redresseur », héros (ou anti-héros) qui aurait, en moins d’un an, « réglé huit conflits violents ». Il incarnerait une nation retrouvée, prête à connaître un « nouvel âge d’or ». On retrouve ici un schéma narratif typiquement américain, issu de la tradition religieuse de la jérémiade : un prêche qui commence par dénoncer les fautes et la décadence, puis propose un retour aux sources pour « sauver » la communauté. L’historien Sacvan Bercovitch a montré que ce type de récit est au cœur du mythe national américain. Un texte qui devrait être techno-bureaucratique se transforme ainsi en récit de chute et de rédemption.

L’exceptionnalisme américain à la sauce Trump

À y regarder de près, la NSS 2025 foisonne de tropes propres aux grands mythes américains. Il s’agit de « mythifier » la rupture avec des décennies de politique étrangère en présentant la politique conduite par l’administration Trump comme un retour aux origines.

Le texte invoque Dieu et les « droits naturels » comme fondement de la souveraineté, de la liberté, de la famille traditionnelle, voire de la fermeture des frontières. Il convoque la Déclaration d’indépendance et les « pères fondateurs des États-Unis » pour justifier un non-interventionnisme sélectif. Il se réclame aussi de « l’esprit pionnier de l’Amérique » pour expliquer la « domination économique constante » et la « supériorité militaire » de Washington.

Si le mot exceptionalism n’apparaît pas (pas plus que la formule « indispensable nation »), la NSS 2025 est saturée de formulations reprenant l’idée d’une nation unique dans le monde : hyper-superlatifs sur la puissance économique et militaire, rôle central de l’Amérique comme pilier de l’ordre monétaire, technologique et stratégique. Il s’agit d’abord d’un exceptionnalisme de puissance : le texte détaille longuement la domination économique, énergétique, militaire et financière des États-Unis, puis en déduit leur supériorité morale. Si l’Amérique est « la plus grande nation de l’histoire » et « le berceau de la liberté », c’est d’abord parce qu’elle est la plus forte. La vertu n’est plus une exigence qui pourrait limiter l’usage de la puissance ; elle est au contraire validée par cette puissance.

Dans ce schéma, les élites — y compris européennes — qui affaiblissent la capacité américaine en matière d’énergie, d’industrie ou de frontières ne commettent pas seulement une erreur stratégique, mais une faute morale. Ce n’est plus l’exceptionnalisme libéral classique de la diffusion de la démocratie, mais une forme d’exceptionnalisme moral souverainiste : l’Amérique se pense comme principale gardienne de la « vraie » liberté, contre ses adversaires mais aussi contre certains de ses alliés.

Là où les stratégies précédentes mettaient en avant la défense d’un « ordre international libéral », la NSS 2025 décrit surtout un pays victime, exploité par ses alliés, corseté par des institutions hostiles : l’exceptionnalisme devient le récit d’une surpuissance assiégée plutôt que d’une démocratie exemplaire. Derrière cette exaltation de la « grandeur » américaine, la NSS 2025 ressemble davantage à un plan d’affaires, conçu pour servir les intérêts des grandes industries — et, au passage, ceux de Trump lui-même. Ici, ce n’est pas le profit qui se conforme à la morale, c’est la morale qui se met au service du profit.

Une vision très particulière de la doctrine Monroe

De même, le texte propose une version mythifiée de la doctrine Monroe (1823) en se présentant comme un « retour » à la vocation historique des États-Unis : protéger l’hémisphère occidental des ingérences extérieures. Mais ce recours au passé sert à construire une nouvelle doctrine, celui d’un « corollaire Trump » — en écho au « corollaire Roosevelt » : l’Amérique n’y défend plus seulement l’indépendance politique de ses voisins, elle transforme la région en chasse gardée géo-économique et migratoire, prolongement direct de sa frontière sud et vitrine de sa puissance industrielle.




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Sous couvert de renouer avec Monroe, le texte légitime une version trumpiste du leadership régional, où le contrôle des flux (capitaux, infrastructures, populations) devient le cœur de la mission américaine. Là encore, le projet quasi impérialiste de Trump est présenté comme l’extension logique d’une tradition américaine, plutôt que comme une rupture.

La NSS 2025 assume au contraire une ingérence politique explicite en Europe, promettant de s’opposer aux « restrictions antidémocratiques » imposées par les élites européennes (qu’il s’agisse, selon Washington, de régulations visant les plates-formes américaines de réseaux sociaux, de limitations de la liberté d’expression ou de contraintes pesant sur les partis souverainistes) et de peser sur leurs choix énergétiques, migratoires ou sécuritaires. Autrement dit, Washington invoque Monroe pour sanctuariser son hémisphère, tout en s’arrogeant le droit d’intervenir dans la vie politique et normative européenne — ce qui revient à revendiquer pour soi ce que la doctrine refuse aux autres.

Dans la NSS 2025, l’Europe est omniprésente — citée une cinquantaine de fois, soit deux fois plus que la Chine et cinq fois plus que la Russie —, décrite comme le théâtre central d’une crise à la fois politique, démographique et civilisationnelle. Le texte oppose systématiquement les « élites » européennes à leurs peuples, accusant les premières d’imposer, par la régulation, l’intégration européenne et l’ouverture migratoire, une forme d’« effacement civilisationnel » qui reprend, sans le dire, la logique du « grand remplacement » de Renaud Camus, théorie complotiste d’extrême droite largement documentée.




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L’administration Trump s’y arroge un droit d’ingérence idéologique inédit : elle promet de défendre les « vraies » libertés des citoyens européens contre Bruxelles, les cours et les gouvernements, tout en soutenant implicitement les partis d’extrême droite ethno-nationalistes qui se posent en porte-voix de peuples trahis. L’Union européenne est dépeinte comme une machine normative étouffante, dont les règles climatiques, économiques ou sociétales affaibliraient la souveraineté des nations et leur vitalité démographique. Ce faisant, le sens même des mots « démocratie » et « liberté » est inversé : ce ne sont plus les institutions libérales et les traités qui garantissent ces valeurs, mais leur contestation au nom d’un peuple soi-disant homogène et menacé, que Washington prétend désormais protéger jusque sur le sol européen.

La Russie, quant à elle, apparaît moins comme ennemi existentiel que comme puissance perturbatrice dont la guerre en Ukraine accélère surtout le déclin européen. La NSS 2025 insiste sur la nécessité d’une cessation rapide des hostilités et de la mise en place d’un nouvel équilibre stratégique, afin de favoriser les affaires. La Chine est le seul véritable rival systémique, surtout économique et technologique. La rivalité militaire (Taïwan, mer de Chine) est bien présente, mais toujours pensée à partir de l’enjeu clé : empêcher Pékin de transformer sa puissance industrielle en hégémonie régionale et globale.

Le Moyen-Orient n’est plus central : grâce à l’indépendance énergétique, Washington cherche à transférer la charge de la sécurité à ses alliés régionaux, en se réservant un rôle de faiseur de deals face à un Iran affaibli. L’Afrique, enfin, est envisagée comme un terrain de reconquête géo-économique face à la Chine, où l’on privilégie les partenariats commerciaux et énergétiques avec quelques États jugés « fiables », plutôt qu’une politique d’aide ou d’interventions lourdes.

Un texte qui ne fait pas consensus

Malgré la cohérence apparente et le ton très péremptoire de cette doctrine, le camp MAGA reste traversé de fortes divisions sur la politique étrangère, entre isolationnistes « America First » hostiles à toute projection de puissance coûteuse et faucons qui veulent continuer à utiliser la supériorité militaire américaine pour imposer des rapports de force favorables.

Surtout, les sondages (ici, ici, ou ici) montrent que, si une partie de l’électorat républicain adhère à la rhétorique de fermeté (frontières, Chine, rejet des élites), l’opinion américaine dans son ensemble demeure majoritairement attachée à la démocratie libérale, aux contre-pouvoirs et aux alliances traditionnelles. Les Américains souhaitent moins de guerres sans fin, mais ils ne plébiscitent ni un repli illibéral ni une remise en cause frontale des institutions qui structurent l’ordre international depuis 1945.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’internationale trumpiste : la Stratégie de sécurité nationale 2025 comme manifeste idéologique – https://theconversation.com/linternationale-trumpiste-la-strategie-de-securite-nationale-2025-comme-manifeste-ideologique-271768

Faut-il labelliser les médias pour promouvoir une information de qualité ?

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Joux, Professeur en Sciences de l’information et de la communication, Aix-Marseille Université (AMU)

En évoquant un « label » pour l’information, le président Macron a déclenché une polémique alimentée par les médias de Vincent Bolloré, qui dénoncent une volonté de museler la presse. Les labels existants sont-ils efficaces pour promouvoir des médias de qualité ? Quels sont les critères de labellisation, et plus largement, comment définir le « bon » journalisme ?

[Note de la rédaction : The Conversation France a reçu le label Journalism Trust Initiative (JTI) en novembre 2025.]


Le vendredi 28 novembre 2025, dans un échange avec les lecteurs du groupe EBRA, Emmanuel Macron, président de la République, évoquait un « label » pour l’information. Il citait celui de la Journalism Trust Initiative (JTI), créé par Reporters sans frontières (RSF), sans en faire la norme par ailleurs, rappelant que l’engagement des rédactions sur la vérification des faits et de la déontologie est essentiel.

Cette déclaration, qui n’avait pas vocation à faire parler d’elle, sera largement débattue dans les médias du groupe Bolloré, qui vont dénoncer une mise sous tutelle de l’information. L’Élysée réagira dès le lundi 1er décembre et dénoncera une « fausse information ». Ainsi, en trois jours à peine, le trio JDD-Europe 1-CNews sera parvenu à mettre la question du « label » à l’agenda, et le président Macron en porte-à-faux. L’opération est réussie puisque la confusion s’est très vite installée entre, d’une part, un label qui garantit l’information produite par des journalistes selon un certain nombre de critères professionnels – que l’on pourrait appeler « vraie information » et, d’autre part, les velléités prétendues de certains politiques sur la sélection de la « bonne » information.

La Journalism Trust Initiative, une réponse aux logiques des plateformes

Le débat est légitime mais il ne porte pas, en fait, sur les médias entre eux, mais sur les réseaux sociaux et les algorithmes de recommandation. Il porte sur la signalisation de la « vraie » information, celle faite par des journalistes, dans des environnements où prolifèrent les contenus en ligne qui n’ont pas pour objectif la véracité des faits.

La Journalism Trust Initiative a été lancée en 2018 « comme dispositif innovant contre la désinformation », deux ans après la première élection de Donald Trump et le vote des Britanniques en faveur du Brexit, deux élections où les « fake news » ont émaillé les campagnes précédant le vote. La JTI n’avait donc pas pour objectif de discriminer entre « bon » et « mauvais » médias dans un contexte de polarisation des opinions, mais à demander « une distribution et un traitement privilégiés des [médias labellisés] par les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux ». Elle pointait les premiers responsables de l’actuelle foire d’empoigne médiatique : le relativisme informationnel, le grand gloubi-boulga des contenus sur les réseaux sociaux, où tout et n’importe quoi est mis sur le même plan pourvu que cela satisfasse les attentes des « profils ».

Quand les médias du groupe Bolloré envisagent les labels comme un moyen d’identifier les « bonnes » rédactions, et non pas comme un moyen de distinguer la « vraie » information du reste des contenus, ils déplacent le problème. Et dans ce cas, effectivement, les labels soulèvent des questions, avec trois difficultés au moins : celle de la définition du bon journalisme et de l’information vraie ; celle du thermomètre pour le mesurer ; celle des effets possibles du « label » auprès de ceux qui cherchent à s’informer. Avec, en fin de compte, un risque élevé pour la liberté d’expression.

Comment définir la valeur de l’information ?

Première difficulté : le bon journalisme n’existe pas, il n’y a que des bons articles ou de bons reportages, parce que la valeur de l’information est décidée avec les publics, au cas par cas. Cette valeur ne relève pas des règles que la profession se donne, même si ces règles sont essentielles.

Le journalisme a toujours été une profession « floue », qui s’adapte aux évolutions des techniques, des usages, plus largement des sociétés. D’ailleurs, rien ne définit le journalisme en France dans le Code du travail, sauf le fait d’être payé en tant que journaliste (article L7111-3). Ce flou est utile. Il permet parfois de dire que des journalistes payés n’en sont pas, trahissent les règles qu’ils disent respecter, quand d’autres font du journalisme sans véritablement s’en revendiquer.

Aujourd’hui, la chaîne YouTube HugoDécrypte contribue plus à l’information, notamment auprès des jeunes, que de nombreux médias « reconnus » qui font de l’information avec des bouts de ficelle, quand ils ne volent pas le travail de leurs concurrents, comme le soulignent les débats actuels sur le renouvellement de l’agrément de Var Actu par la CPPAP, la commission qui permet de bénéficier des aides de l’État à la presse. Voici un bel exemple des limites de tout processus de labellisation à partir de règles données.

Parce qu’il n’est pas seulement une profession avec ses règles et ses codes, mais parce qu’il a une utilité sociale, le journalisme se doit donc d’être en permanence discuté, critiqué, repensé pour qu’il serve d’idéal régulateur à tous les producteurs d’information. Le journalisme, ses exigences et la valeur qu’on lui accorde se définissent en effet dans le dialogue qui s’instaure entre les professionnels de l’information, leurs publics et la société. Certes, les journalistes doivent s’engager sur la véracité des faits, sur une exigence de rationalité dans le compte-rendu qu’ils en font, ce qui suppose aussi une intelligence a minima des sujets qu’ils doivent traiter mais, une fois ces règles minimales posées, les modalités de leur mise en œuvre vont varier fortement.

C’est la différence entre la « vraie » information, celle qui respecte des normes, des règles, ce que proposent les labels, et l’information « vraie », celle qui est perçue comme solide par les publics, quand ils reconnaissent, par leurs choix de consommation, la qualité du travail journalistique en tant que tel. Ici, l’information « vraie » recouvre finalement le périmètre de la « bonne » information.

C’est pour insister sur cet autre aspect plus communicationnel du journalisme que j’ai introduit la notion de « presque-vérité » journalistique. Elle permet de souligner que la réalité du métier, avec ses contraintes de temps, de moyens, de compétences rend la réalisation de cet idéal d’information « vraie » toujours difficile. Le terme permet également de souligner que l’information des journalistes entretient quand même un rapport avec la vérité, quand d’autres discours dans l’espace public se libèrent des contraintes de la factualité, de l’épreuve du réel. Elle permet enfin de souligner que l’information journalistique est toujours négociée.

Le journalisme et la vérité

Quel est, alors, ce rapport du journalisme à la vérité, quel serait, de ce point de vue, une « bonne » information ? En premier lieu, l’exercice du métier renvoie à des normes collectives d’établissement des faits – ce sur quoi toutes les rédactions peuvent s’accorder en définissant les critères pour un label. C’est ce qui permet de dire que les faits sont vrais, que leur existence doit être reconnue de tous.

En second lieu, toute information est construite à partir des faits, par le journaliste, en fonction d’une ligne éditoriale, d’un angle qu’il choisit, et en fonction des publics auxquels il s’adresse. Il ne s’agit plus des faits mais de leur interprétation. En la matière, on peut attendre d’un journaliste qu’il propose une interprétation la plus cohérente possible des faits, qu’il fasse un vrai effort de rationalisation, mais il n’y a pas de lecture des faits qui soit plus légitime qu’une autre, si l’exigence de rationalité est respectée.

Ici se joue la négociation de l’information avec son public, la définition de sa portée sociale. Ainsi, une lecture hayekienne ou marxiste d’un même fait seront toutes les deux cohérentes et légitimes, même si elles sont en concurrence. Dans les deux cas, l’information est « vraie », appuyée sur des faits établis, inscrite dans une grille de lecture assumée, expliquée de la manière la plus rationnelle possible, pensée aussi pour répondre aux attentes de certains publics. Il s’agit d’une vérité tout humaine, sans cesse renégociée, qui repose sur la reconnaissance de la pertinence du travail fourni par le journaliste. Et cette possibilité se joue sur chaque article, sur chaque reportage, parce que le journaliste remet en jeu, à chaque fois, sa crédibilité, quand il choisit de traiter l’actualité à partir d’un angle, d’une vision, d’une conception du monde.

De ce point de vue, un label ne permettra jamais de mesurer si le journaliste a fait les bons choix pour interpréter le plus correctement possible les faits, parce qu’il n’y a pas d’interprétation qui soit plus correcte qu’une autre dès qu’elle est rationnelle. La valeur sociale de l’information dépend de la relation entre les journalistes et leurs publics, elle n’est pas liée aux conditions professionnelles de son élaboration.

Qui mesure la qualité de l’information et comment ?

Deuxième difficulté, le thermomètre, c’est-à-dire qui mesure la qualité de l’information et comment ? La plupart des tentatives soulèvent la question de la légitimité de ceux qui définissent les critères, et surtout des fins que ces critères viennent servir. C’est toute la différence qui sépare deux autres projets d’évaluation nés après 2016 et le surgissement massif des « fake news », le Décodex d’une part, les avis du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) d’autre part.

Lancé en 2017, le Décodex est une initiative des Décodeurs, le service de fact-checking du Monde. Afin de lutter contre la prolifération des fausses informations, signalées jusqu’alors une à une, l’idée fut de catégoriser les sources émettrices, donc de dire quel site est fiable et quel site ne l’est pas. Cette entreprise de labellisation des sources d’information a été finalement très critiquée avant d’être abandonnée, car son résultat le plus évident fut de mettre en avant l’ensemble des médias institués face à des offres qui n’avaient jamais pour elles le journalisme comme étendard.

Au départ, trois pastilles de couleur verte, orange et rouge étaient proposées : tous les médias ont eu leur pastille verte, à de rares exceptions (Fakir, Valeurs actuelles). La confusion s’est donc immédiatement installée entre « vrais » médias et « bons » médias, avec Le Monde en distributeur de bons points, ce qui a conduit les Décodeurs à retirer très vite leurs pastilles. À vouloir qualifier les sources elles-mêmes et pas le travail concret des journalistes, sujet par sujet, le Décodex n’est pas parvenu à discriminer entre « bons » et « mauvais » médias. Il a rappelé que les médias font en général de la « vraie » information, mais il n’a pas pu statuer sur la pertinence de l’information qu’ils produisent. Comme pour le label évoqué par le président Macron, le déplacement du débat de la « vraie » information à la « bonne » information a provoqué une remise en question du « label » imaginé par les Décodeurs.

À l’inverse, le CDJM, lancé en 2019, se prononce bien sur les ratés déontologiques des médias d’information quand il publie ses décisions sur des cas concrets. Il permet de faire le tri entre le bon grain et l’ivraie parmi les informations produites par les rédactions, mais il ne permet pas de statuer sur la qualité des médias et sur les choix des rédactions, considérant que cet aspect de l’information relève de la liberté éditoriale, du jugement aussi des lecteurs (le CDJM inclut d’ailleurs des représentants des lecteurs au côté des professionnels de l’information). Ainsi, le thermomètre fonctionne quand il permet de signaler les manquements de certains journalistes et de leurs rédactions sur des cas concrets, parce que la décision est argumentée, adaptée à chaque cas, et le périmètre bien circonscrit au seul respect des règles qui permettent de garantir la véracité des faits. Mais c’est statuer sur la « vraie » information, et sur ses ratés, jamais sur sa qualité. Or l’idée de « label » véhicule avec elle, de manière latente, un jugement de valeur sur la qualité des médias.

Les risques de l’effet « label »

Le troisième problème d’un label est le label lui-même, comme indication communiquée aux internautes. Quand Facebook a souhaité lutter contre les « fake news », il les a signalées à ses utilisateurs avec un drapeau rouge, ce qui a produit deux résultats très problématiques. Le premier est celui de l’effet de vérité par défaut, un contenu non signalé étant considéré comme vrai par défaut. Dans le cadre d’un label, son absence pourrait signifier « non crédible », ce qui est absurde et confère au journaliste un monopole sur l’information, quand des sources différentes peuvent être très pertinentes. Le second effet est encore plus problématique car les contenus signalés ont été considérés par certains utilisateurs de Facebook comme plus vrais, justement parce qu’ils sont signalés comme problématiques pour et par « le système dominant ». Le non label pourrait dans ce cas devenir l’étendard de tous ceux qui dénoncent le conformisme ou l’alignement des médias sur une idéologie dominante. Et l’on sait combien ce discours est porteur…

En conclusion, le risque est grand de statuer sur les bons et les mauvais médias en transformant le label « info » évoqué par le président de la République en gage de sérieux journalistique. Il a été évoqué dans un contexte de dénonciation de la désinformation sur les réseaux sociaux, pas pour définir un « bon » journalisme réservé aux seules rédactions déclarées vertueuses.

Ce sont la liberté d’expression et la liberté de la presse qui permettent à des voix différentes de rappeler que certains cadrages sont peut-être trop convenus, que certaines sources sont peut-être trop souvent ignorées, soulignant ainsi que le pluralisme, s’il est bien défendu, est une meilleure garantie de qualité pour le journalisme dans son ensemble qu’un label attribué à certains et pas à d’autres. Les publics décideront à la fin car l’information est faite d’abord pour eux.

Il ne faut pas minimiser aussi le risque d’une suspicion accrue face au label, qui produira l’effet inverse de celui souhaité, à savoir mettre sur la touche les médias plutôt que de les replacer au cœur de l’organisation du débat public. C’est ce rôle-là des médias qu’il faut préserver à tout prix, en défendant le pluralisme et l’indépendance des rédactions, quand les plates-formes nous enferment à l’inverse dans des bulles où nos goûts font office de label pour la « bonne » information.

The Conversation

Alexandre Joux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faut-il labelliser les médias pour promouvoir une information de qualité ? – https://theconversation.com/faut-il-labelliser-les-medias-pour-promouvoir-une-information-de-qualite-271537

La Syrie d’Al-Charaa : opération séduction à l’international, répression des minorités à l’intérieur

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Le nouvel homme fort de Damas montre patte blanche sur la scène internationale, que ce soit quand il intervient à la tribune de l’ONU ou quand il s’entretient avec Donald Trump, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Mohammad ben Salmane ou encore Emmanuel Macron. À l’en croire, l’ancien chef djihadiste souhaite installer un pouvoir – relativement – démocratique et inclusif envers les minorités ethniques de la Syrie. Or le sort des alaouites, des druzes et des Kurdes invite à considérer ces engagements avec la plus grande méfiance.


Les médias occidentaux ont souligné à raison la métamorphose spectaculaire du président syrien Ahmed Al-Charaa et de son image auprès des chancelleries internationales. L’ancien chef du front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaida) s’est lancé depuis cet été dans une véritable offensive diplomatique internationale tous azimuts.

En octobre 2025, Al-Charaa a repris les relations avec la Russie, ancien soutien du régime d’Assad, en réglant la délicate question des bases russes de Tartous et Hmeimim, dont Moscou devrait conserver l’usage. Mais ce qui étonne le plus les journalistes tient à « l’opération séduction » que le président a engagée auprès des puissances occidentales avec des voyages très remarqués en France en mai 2025 et surtout à Washington en novembre 2025. En amont de cette dernière visite, il a obtenu la levée des sanctions onusiennes qui frappaient son groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), ainsi que son retrait de la liste des organisations reconnues comme terroristes. Il a également pu s’exprimer à la tribune de l’assemblée générale de l’ONU.

Pour autant, si la presse a souligné, à raison, le rapprochement des intérêts de Damas et de Washington, notamment leur projet commun de lutter contre l’État islamique, qui demeure présent en Syrie, la plupart des analystes semblent négliger un paramètre essentiel : la diplomatie syrienne reflète davantage les contraintes géopolitiques qui s’imposent au nouveau régime qu’une véritable volonté de s’ouvrir à l’Occident.

Prisonnier d’une situation domestique très précaire, le pouvoir syrien se doit, s’il veut survivre à court terme, de ménager les intérêts des puissances qui pourraient facilement l’abattre. Il ne peut tenir qu’avec l’assentiment des alliés de Washington, comme Israël ou l’Arabie saoudite, ou des puissances régionales comme la Turquie, qui s’ingèrent dans le jeu politique syrien. Il donne donc des gages à ses partenaires extérieurs mais, dans les faits, le respect des minorités voire l’inclusion tant vantée par les observateurs occidentaux semblent avoir fait long feu, comme le montrent les violences ayant visé diverses communautés et la sous-représentation des minorités parmi les députés élus aux élections législatives d’octobre 2025.

Conserver le soutien de la Turquie dans un contexte domestique fragile

Avant de se rendre dans les chancelleries occidentales, Al-Charaa s’est d’abord assuré du soutien des puissances régionales capables de s’ingérer dans le jeu politique syrien, à commencer par la Turquie, où il s’est rendu dès février 2025. Rappelons que c’est l’alliance entre HTC et les milices de l’ANS, l’armée nationale syrienne, composées de supplétifs de l’armée turque, qui avait permis la rapide chute d’Assad en 2024.




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Aujourd’hui, la Turquie continue de dominer le nord de la Syrie, malgré l’intégration de l’ANS dans l’armée syrienne. La région d’Alep reste contrôlée par les ex-chefs du Jabah al-Shamia, ancienne faction de l’ANS, à l’image de tout le reste du nord du pays où les unités de l’ANS, bien qu’ayant officiellement rejoint l’armée syrienne, sont restées cantonnées dans leurs positions, ce qui indique que leur allégeance va plus à Ankara qu’à Damas.

Malgré les appels d’Al-Charaa à l’unité nationale, l’ANS s’est emparée en décembre 2024 et en janvier 2025 des villes de Tall Rifaat et de Manbij, jusqu’alors tenues par les forces kurdes, ennemies traditionnelles de la Turquie. L’ANS a également affronté les Kurdes entre fin 2024 et avril 2025 autour du barrage de Tishrin, qu’elle a finalement reconquis, ce qui lui donne un contrôle sur le débit en aval et une tête de pont sur la rive orientale de l’Euphrate.

Al-Charaa pourrait profiter de sa proximité avec Ankara pour soumettre définitivement le Rojava, c’est-à-dire les régions autonomes du Kurdistan syrien contrôlées par les milices kurdes (les FDS) et dirigées par l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES). Le contexte est d’autant plus favorable que de l’autre côté de la frontière turco-syrienne, le PKK abandonne progressivement la lutte armée depuis l’appel de son chef, Abdallah Öcalan, à renoncer au conflit avec l’État turc.

Sans l’appui du puissant parrain turc, la soumission du Rojava paraît une entreprise bien périlleuse pour Damas, qui sait pertinemment que les Kurdes n’abandonneront le Rojava que sous la contrainte, puisqu’ils se méfient du nouveau régime, comme le montrent les réticences des FDS à intégrer l’armée syrienne, malgré quelques vagues déclarations en ce sens.




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Donald Trump, qui lors de son premier mandat avait déjà abandonné son allié kurde lors des opérations turques Rameau d’Olivier en 2018 et Source de Paix en 2019, pourrait chercher à contraindre les milices kurdes à intégrer les forces du régime syrien et à renoncer ainsi à leur assurance-vie. Dans l’optique de Trump, le Rojava, principale réserve pétrolière du pays, doit être pacifié et intégré à l’espace national en vue de son exploitation par les majors pétrolières américaines. Washington, Ankara et Damas pourraient s’accorder sur la question kurde et œuvrer ensemble à la disparition politique du Rojava.

Permettre l’extension des accords d’Abraham sous la supervision américaine

L’intermédiaire américain joue aussi un rôle fondamental dans la normalisation des relations entre Damas et Israël.

Trump et son administration rêvent d’étendre les accords d’Abraham à la Syrie et de pérenniser ainsi la sécurité de leur allié israélien. De ce point de vue, le nouveau pouvoir de Damas fait preuve de Realpolitik puisqu’il refuse, pour l’instant en tout cas, de se confronter à l’État hébreu malgré l’extension par ce dernier de ses marges frontalières sur le Golan lequel, selon Benyamin Nétanyahou, a été annexé « pour l’éternité ». Al-Charaa sait son régime fragile et a conscience du fait que le rapport de force est infiniment favorable à Israël.




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En plus de s’attirer les faveurs de Washington, Damas souhaite empêcher par tous les moyens l’ingérence israélienne dans ses affaires intérieures. Soucieux de préserver sa sécurité et de créer une zone tampon en Syrie, Israël s’appuie, en effet, sur ses alliés druzes et utilise leur défense comme casus belli afin d’étendre sa profondeur stratégique dans la région.

L’extension des accords d’Abraham et du système d’alliance américain suppose aussi une normalisation des relations avec les puissances du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite qu’Al-Charaa a visitée dès février 2025. De ce point de vue, il est intéressant d’observer que le nouveau régime se garde bien de prendre des mesures qui pourraient provoquer la colère de Riyad ou de ses alliés arabes comme l’Égypte. La déclaration constitutionnelle de mars 2025 ne tombe pas dans les thématiques chères aux Frères musulmans, lesquels s’opposent frontalement aussi bien à la monarchie saoudienne qu’au régime d’Al-Sissi en Égypte.

En effet, cette Constitution provisoire place le régime dans la droite filiation du nationalisme arabe, comme le montre l’article 1 qui qualifie la Syrie de « République arabe ». Cette orientation rassure Le Caire et confirme l’éloignement par rapport à la mouvance frériste : régime autoritaire, le nouveau pouvoir syrien n’aspire pas à devenir la référence ou l’étendard des populations rejetant le joug des tyrannies miliaires (Égypte) ou monarchiques (Riyad).

Le processus démocratique cher aux fréristes est particulièrement freiné par la Constitution de 2025 puisqu’elle ne débouche que sur une participation très superficielle des électeurs syriens : elle ne prévoit qu’un scrutin indirect où seuls 6 000 électeurs, au préalable soumis au contrôle du régime, élisent 140 députés choisis parmi environ 1 500 candidats désignés parmi les notables locaux.

Ce mode de scrutin ne reconnaît par ailleurs que des candidats apolitiques, ce qui limite considérablement sa portée démocratique et l’enracinement des Frères musulmans, et valorise les Cheikhs c’est-à-dire les chefs de tribus. Ce système permet à Al-Charaa de contrôler la vie politique syrienne et place aussi la Syrie dans la continuité de ses voisins arabes, qui sont soit des régimes autoritaires assumés, soit des régimes hybrides semi-autoritaires comme la Jordanie. Al-Charaa n’entend pas faire de Damas l’épicentre d’un nouveau Printemps arabe placé sous le signe de l’islamisme ; une posture qui lui permet notamment d’apaiser les craintes de ses partenaires régionaux.

Damas veut donc, par sa diplomatie très active, ménager les puissances régionales que sont la Turquie, Israël ou les pays arabes. Dans les trois cas, le régime entend profiter de la médiation des Américains, qui espèrent construire un nouveau système diplomatique où la sécurité d’Israël soit garantie. On observe ici tous les paradoxes de la diplomatie syrienne, qui entend se rapprocher d’Israël tout en ménageant son parrain turc, deux projets a priori difficilement conciliables à long terme si on considère l’hostilité croissante d’Ankara envers Israël.

La Turquie émerge en effet de plus en plus comme le leader de l’opposition à Israël dans la région et pourrait occuper le vide laissé par l’effondrement iranien pour construire son propre « axe de la résistance antisioniste », étendant ainsi son emprise sur les sociétés arabes. On comprend dès lors que la diplomatie syrienne révèle les paradoxes, pour ne pas dire les hypocrisies du régime qui entend multiplier les efforts diplomatiques à court terme pour pérenniser son pouvoir, sans souci de cohérence à long terme.

Les minorités dans le viseur du régime

La réalité des projets de long terme d’Al-Charaa transparaît moins dans son activité diplomatique que dans sa gestion réelle des minorités, ainsi que dans sa position plus qu’ambiguë à l’égard du droit. Derrière la rhétorique inclusive, les premiers mois du nouveau régime permettent d’anticiper une dérive répressive envers les minorités dans les mois et les années à venir.




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Les Kurdes restent menacés, comme le montre la Constitution provisoire de 2025 qui rappelle dans son article 7.1 que l’État « s’engage à préserver l’unité du territoire syrien et criminalise les appels à la division, à la sécession ainsi que les demandes d’intervention extérieure ». Difficile de ne pas voir ici un message hostile envoyé aux Kurdes et à leur projet d’un Rojava autonome, ainsi qu’aux Druzes.

En optant non pas pour un régime de type fédéral mais pour un pouvoir centralisé ultra présidentiel, Al-Charaa nie les aspirations politiques des minorités du pays. Le système électoral confirme cette orientation puisque, nous l’avons dit, les candidats aux élections sont choisis par le président via une commission de sélection qu’il contrôle totalement. Comment s’étonner, dès lors, que les minorités ne représentent qu’une infime partie des élus lors des dernières législatives – 4 députés kurdes, 6 alaouites et 2 chrétiens sur 140, alors que chacune de ces communautés représente environ 10 % de la population totale ?

Surtout, le cycle de violence engagé par les massacres des populations alaouites en mars 2025 ne s’est jamais complètement arrêté, même si ces attaques ont constitué un pic. Les minorités sont quotidiennement victimes d’attaques qui, bien que limitées, instaurent un climat de terreur, ce qui pousse les populations à fuir le pays, comme en témoigne la migration de 50 000 à 100 000 alaouites vers le Liban.

La Syrie semble donc engagée dans la voie d’un long et progressif processus de nettoyage ethnique de facto. La nouvelle Constitution nous le rappelle puisque, comme le stipule l’article 3.1, « la jurisprudence, le Fiqh, est la principale source du droit ». On voit mal comment un État régi par l’orthodoxie sunnite pourrait tolérer les minorités alaouite ou druze dont l’approche syncrétique de l’islam, voire sécularisée dans le cas des alaouites, n’est pas compatible avec la charia.

En outre, la Constitution inscrit dans son article 49 le rejet de toute forme d’héritage de l’ère Assad :

« L’État criminalise la glorification de l’ancien régime d’Assad et de ses symboles, la négation ou l’apologie de ses crimes, leur justification ou leur minimisation, autant de crimes punissables par la loi. »

Étant donné que de nombreux anciens rebelles syriens assimilent les minorités au régime d’Assad, ce passage pourrait servir de base à une répression qui les viserait pour les punir de leur prétendue fidélité au régime déchu. La base militante de HTC n’a pas renoncé à se venger de communautés perçues, de façon simpliste et souvent injuste, comme des soutiens indéfectibles de l’ancien régime : les massacres visant les alaouites dans la région de Banias en mars 2025 l’ont tragiquement illustré. L’inclusivité affichée par le nouveau régime reste une apparence et permet d’anticiper un refroidissement des relations entre Damas et les Américains, une fois que sera revenue à la Maison Blanche une administration davantage soucieuse du respect du droit humanitaire international.

Pour résumer, Al-Charaa a inscrit son pays dans un spectaculaire processus d’ouverture diplomatique, l’amenant à normaliser ses relations tant avec les puissances régionales qu’avec les puissances internationales comme les États-Unis, dont le régime syrien reste pour l’instant à la merci. Il faut bien garder à l’esprit que cette offensive diplomatique, plus qu’une volonté de rapprocher durablement la Syrie de l’Occident ou de ses valeurs, traduit surtout la nécessité de limiter les ingérences étrangères dans un contexte intérieur fragile où la Syrie s’apparente encore à un État quasi failli.

Une fois que son emprise sur la société syrienne se sera durablement pérennisée, le nouvel homme fort de la Syrie, fort d’un pouvoir ultra présidentiel $et du soutien de ses parrains régionaux, pourrait, sur le long terme, sacrifier le sort des minorités et ses bonnes relations avec l’Ouest pour poursuivre une politique hostile autant aux intérêts de l’Occident qu’à ses valeurs.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Syrie d’Al-Charaa : opération séduction à l’international, répression des minorités à l’intérieur – https://theconversation.com/la-syrie-dal-charaa-operation-seduction-a-linternational-repression-des-minorites-a-linterieur-271363