Le système de santé mondial peut se reconstruire après la réduction de l’aide américaine : voici comment

Source: The Conversation – in French – By Jonathan E. Cohen, Professor of Clinical Population and Public Health Sciences, Keck School of Medicine and Director of Policy Engagement, Institute on Inequalities in Global Health, University of Southern California

Les coupes budgétaires drastiques du gouvernement américain ont plongé une grande partie du secteur de la santé mondiale dans un climat de peur et d’incertitude. Autrefois fleuron de la politique étrangère américaine et évaluée à quelque 12 milliards de dollars par an, la santé mondiale a été reléguée au second plan dans un département d’État réorganisé autour de l’agenda « America First ».

Quelle que soit l’issue de la crise actuelle, très différente de ce qu’on a connu par le passé.

Ayant passé 25 ans de ma carrière dans le domaine de la santé mondiale et des droits de l’homme, et enseignant aujourd’hui cette matière à des étudiants de deuxième cycle en Californie, je suis souvent interrogé sur la possibilité, pour les jeunes, d’espérer un avenir dans cette filière. Ma réponse est un oui retentissant.

Plus que jamais, la santé mondiale a besoin de l’engagement, de l’humilité et de la vision de la nouvelle génération, afin de ne plus être tributaire des aléas politiques d’un seul pays. Et plus que jamais, je suis convaincu que cela est possible.

Pour comprendre d’où vient mon espoir, il est important de rappeler ce qui a conduit l’engagement des États-Unis dans la santé mondiale à la situation critique dans laquelle il se trouve aujourd’hui. Et comment une réponse historique à des maladies spécifiques a paradoxalement rendu les systèmes de santé africains vulnérables.

Maladie et dépendance

Il y a plus de vingt ans, le domaine de la santé mondiale tel que nous le connaissons aujourd’hui est né de la riposte internationale au VIH/sida, l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité. Cette maladie touchait principalement les personnes en âge de procréer et les bébés nés de parents séropositifs.

La création du Plan présidentiel américain d’aide d’urgence à la lutte contre le sida (Pepfar) en 2003 était à l’époque le plus grand programme bilatéral jamais mis en place pour lutter contre une seule maladie. Il a redéfini la santé mondiale pour les décennies à venir, avec les États-Unis au centre. Même si les donateurs et les enjeux se sont multipliés au fil des ans, le domaine est resté marqué par ses origines : le leadership américain dans la lutte contre le VIH/sida.

Le Pepfar a placé les pays africains dans une situation d’extrême dépendance vis-à-vis des États-Unis. Nous en voyons aujourd’hui les résultats, et ce n’est pas la première fois. La crise financière mondiale de 2008 avait déjà réduit l’aide au développement dans le domaine de la santé, ce qui avait suscité une nouvelle réflexion sur le financement et la mobilisation des ressources nationales.

Pourtant, les États-Unis ont continué à financer la lutte contre les maladies en Afrique par le biais de contrats importants avec des universités et des organismes américains. Cela se justifiait par l’urgence du problème, le renforcement des systèmes de santé africains grâce au Pepfar et le devoir moral du pays le plus riche du monde.

Avec la montée du populisme de droite et les effets polarisants de la Covid-19, la santé mondiale allait être considérée par de nombreux Américains comme une « affaire d’élites ». Pendant la pandémie, on a opposé à tort santé publique et économie. Pour les experts, c’est pourtant l’inverse : une population en bonne santé est la condition d’une économie solide.

Cette incompréhension a éloigné une partie de l’opinion des recommandations sanitaires des experts. L’impératif de « vacciner le monde » et de jouer un rôle de premier plan dans la sécurité sanitaire mondiale ne bénéficiait pas d’un soutien suffisant au niveau national. Cet appel à la vaccination n’a pas pesé lourd face aux priorités monopolistiques de l’industrie pharmaceutique, l’isolement et les inquiétudes économiques de millions d’Américains.

Ce contexte a préparé le terrain pour le retrait brutal de l’Amérique de la santé mondiale au début de l’année 2025. Lorsque le Département de l’efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency) a visé l’USAID, beaucoup considéraient la santé mondiale comme un vestige de la réponse initiale au VIH/sida, comme une excuse pour permettre à d’autres gouvernements de réduire leurs dépenses de santé, ou encore comme un secteur réservé à une élite. Une cible facile que la Maison-Blanche ne pouvait ignorer.

C’est pourtant là que réside l’espoir. Née autour d’une seule maladie, façonnée par le soft power américain et portée par un cercle restreint d’experts, la santé mondiale a aujourd’hui l’occasion de se réinventer en profondeur. On pourrait voir naître un nouveau pacte sanitaire mondial, où les gouvernements africains bâtiraient eux-mêmes des systèmes de santé robustes, avec une communauté internationale présente en soutien discret.

Une occasion de reconstruire en mieux

Pour établir un nouveau pacte mondial pour la santé en Afrique, le premier changement doit consister à passer de la lutte contre quelques maladies précises à l’objectif de garantir, pour chacun, la santé et le bien-être tout au long de la vie.

Plutôt que de laisser les systèmes de santé se définir uniquement par la réponse au VIH/sida, à la tuberculose ou au paludisme, l’Afrique doit développer des systèmes intégrés qui privilégient :

  • les soins primaires, qui rapprochent les services répondant à la plupart des besoins de santé des communautés

  • la promotion de la santé, qui permet aux individus de prendre en main tous les aspects de leur santé et de leur bien-être

  • les soins de longue durée, qui aident tous les individus à fonctionner et à maintenir leur qualité de vie tout au long de leur existence.

Aucune tendance mondiale ne rend ce changement plus urgent que le vieillissement de la population. Ce phénomène, lié à l’allongement de l’espérance de vie et à la baisse de la fécondité, touchera tous les pays. Bientôt, la proportion de personnes âgées dépassera celle des enfants. Les sociétés auront alors besoin de systèmes de santé intégrés, capables d’accompagner les patients dans la gestion de plusieurs maladies à la fois.

Elles n’ont pas besoin de programmes fragmentés, sources d’avis médicaux contradictoires, des interactions médicamenteuses dangereuses et une bureaucratie paralysante. Le temps presse pour opérer ce changement en profondeur.

Deuxièmement, il est nécessaire de réorienter les relations entre les pays à faible revenu et les pays à revenu élevé vers un investissement commun au service des besoins locaux. Cela commence à se produire dans certains endroits, et cela exigera des sacrifices plus importants de la part de toutes les parties.

Les gouvernements à faible revenu doivent consacrer une plus grande part de leur PIB aux soins de santé. Cela suppose de s’attaquer aux nombreux facteurs qui entravent la redistribution des richesses, de la corruption à la dette, en passant par l’absence de fiscalité progressive. Les États-Unis et les autres pays à revenu élevé doivent payer leur juste part, tout en partageant les décisions sur la manière dont les biens publics mondiaux – vaccins, surveillance des maladies et professionnels de santé – sont répartis et distribués dans un monde interconnecté.

Troisièmement, il est nécessaire de changer le discours sur la santé mondiale dans les pays riches tels que les États-Unis, afin de mieux répondre aux préoccupations des électeurs hostiles à la mondialisation elle-même. Cela signifie qu’il faut répondre aux craintes réelles des citoyens qui pensent que les mesures de santé publique leur coûteront leur emploi, les obligeront à fermer leur entreprise ou favoriseront les intérêts de l’industrie pharmaceutique. Il faut justifier la santé mondiale en des termes auxquels les gens peuvent s’identifier et adhérer, c’est-à-dire aider à sauver des vies sans assumer la responsabilité des systèmes de santé d’autres pays.

Cela passe par des alliances improbables entre ceux qui croient au leadership des pays dits du Sud et ceux qui ont une vision plus isolationniste du rôle de l’Amérique dans le monde.

Un leadership en retrait

Ne vous y méprenez pas. Je ne compte pas sur cette administration américaine, ni sur aucune autre, pour réinventer la santé mondiale en des termes plus adaptés aux tendances actuelles en matière de maladies, plus équitables entre les nations et plus pertinents pour les électeurs américains.

Mais je ne le souhaite pas non plus. Pour créer la santé mondiale de demain, le leadership ne doit pas venir uniquement des États-Unis, mais plutôt d’un engagement commun de la communauté des nations à donner et à recevoir en fonction de leurs capacités et de leurs besoins. Et c’est là une vraie source d’espoir.

The Conversation

Jonathan E. Cohen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Le système de santé mondial peut se reconstruire après la réduction de l’aide américaine : voici comment – https://theconversation.com/le-systeme-de-sante-mondial-peut-se-reconstruire-apres-la-reduction-de-laide-americaine-voici-comment-262827

Arbres urbains ou toitures réfléchissantes : quelle est la meilleure solution pour les villes afin de lutter contre la chaleur ?

Source: The Conversation – in French – By Ian Smith, Research Scientist in Earth & Environment, Boston University

Les arbres comme ceux-ci à Boston peuvent aider à rafraîchir les quartiers pendant les journées chaudes. Yassine Khalfalli/Unsplash, CC BY

Lorsque la chaleur estivale s’installe, les villes peuvent commencer à ressembler à des fours, car les bâtiments et les chaussées emprisonnent la chaleur du soleil, tandis que les véhicules et les climatiseurs rejettent davantage de chaleur dans l’air.

La température dans un quartier urbain dans lequel il y a peu d’arbres peut être supérieure de 5,5 degrés Celsius à celle des quartiers voisins. Cela signifie que la climatisation fonctionne davantage, mettant le réseau électrique à rude épreuve et exposant les habitants aux pannes de courant.

Il existe des mesures éprouvées que les villes peuvent prendre pour rafraîchir l’air, par exemple planter des arbres qui fournissent de l’ombre et de l’humidité, ou créer des toitures réfléchissantes qui réfléchissent le rayonnement solaire vers l’atmosphère au lieu de l’absorber.

Mais ces mesures sont-elles efficaces partout ?

Nous étudions les risques liés à la chaleur dans les villes en tant qu’écologistes urbains, et analysons l’impact de la plantation d’arbres et des toitures réfléchissantes dans différentes villes et différents quartiers. Nos conclusions peuvent aider les villes et les propriétaires à mieux cibler leurs efforts pour lutter contre la chaleur.

La magie des arbres

Les arbres urbains offrent une protection naturelle contre la hausse des températures. Ils apportent de l’ombre et libèrent de la vapeur d’eau par leurs feuilles, un processus similaire à la transpiration humaine. Cela refroidit l’air ambiant et atténue la chaleur de l’après-midi.

L’ajout d’arbres dans les rues, les parcs et les jardins résidentiels peut changer sensiblement la température ressentie dans un quartier, les quartiers arborés étant près d’1,7 °C plus frais que ceux qui le sont moins.

Deux cartes de New York montrent comment la végétation correspond aux zones plus fraîches en fonction de la température
La comparaison des cartes de la végétation et de la température de New York montre l’effet rafraîchissant des parcs et des quartiers plus boisés. Sur la carte de gauche, les couleurs plus claires correspondent aux zones moins boisées. Les zones claires de la carte de droite sont plus chaudes.
NASA/USGS Landsat

Mais planter des arbres n’est pas toujours simple.

Dans les villes chaudes et sèches, les arbres ont souvent besoin d’être irrigués pour survivre, ce qui peut mettre à l’épreuve des ressources en eau déjà limitées. Les arbres doivent survivre pendant des décennies pour atteindre une taille suffisante afin de fournir de l’ombre et libérer assez de vapeur d’eau pour réduire la température de l’air.

Les coûts d’entretien annuels, estimés à environ 900 dollars américains annuels par arbre à Boston, peuvent dépasser l’investissement initial de plantation.

La difficulté, c’est que les quartiers urbains denses, où la chaleur est la plus intense, sont souvent trop encombrés de bâtiments et de routes pour permettre la plantation d’arbres supplémentaires.

Comment les toitures réfléchissantes peuvent aider pendant les journées chaudes

Une autre option consiste à recourir aux toitures réfléchissantes. Recouvrir les toitures d’une peinture réfléchissante ou utiliser des matériaux de couleur claire permet aux bâtiments de réfléchir davantage la lumière du soleil vers l’atmosphère au lieu de l’absorber sous forme de chaleur.

Ces toitures peuvent réduire la température à l’intérieur d’un immeuble sans climatisation d’environ 1 à 3,3 °C et peuvent réduire la demande maximale de climatisation jusqu’à 27 % dans les bâtiments climatisés, selon une étude. Elles peuvent également procurer un rafraîchissement immédiat en réduisant les températures extérieures dans les zones densément peuplées. Les coûts d’entretien sont aussi plus faibles que ceux liés à l’expansion des forêts urbaines.

Deux ouvriers appliquent de la peinture sur un toit plat
Deux ouvriers appliquent un revêtement blanc sur le toit d’une maison mitoyenne à Philadelphie.
AP Photo/Matt Rourke

Cependant, tout comme les arbres, les toitures réfléchissantes ont leurs limites. Elles sont plus efficaces sur les toits plats que sur les toits en pente recouverts de bardeaux, car les toits plats sont souvent recouverts de caoutchouc qui emprisonne la chaleur et sont exposés à un ensoleillement plus direct l’après-midi.

Les villes disposent également d’un nombre limité de toits susceptibles d’être convertis. Et dans les villes qui comptent déjà de nombreux toits de couleur claire, quelques toitures supplémentaires pourraient contribuer à réduire les coûts de climatisation dans ces bâtiments, mais elles n’auraient pas beaucoup d’effet à l’échelle du quartier.

En évaluant les avantages et les inconvénients des deux stratégies, les villes peuvent concevoir des plans adaptés à leur situation pour lutter contre la chaleur.

Choisir la bonne combinaison de solutions de refroidissement

De nombreuses villes à travers le monde ont pris des mesures pour s’adapter à la chaleur extrême, avec des programmes de plantation d’arbres et de toitures réfléchissantes qui imposent des exigences en matière de réflectivité ou en encouragent l’adoption.

À Detroit, des organisations à but non lucratif ont planté plus de 166 000 arbres depuis 1989. À Los Angeles, les codes du bâtiment exigent désormais que les toits des nouvelles constructions résidentielles respectent des normes de réflectivité spécifiques.

Dans une étude récente, nous avons analysé le potentiel de Boston pour réduire la chaleur dans les quartiers vulnérables de la ville. Les résultats montrent comment une stratégie à coût maîtrisé pourrait apporter des bénéfices significatifs en matière de refroidissement.

Par exemple, nous avons constaté que la plantation d’arbres peut refroidir l’air de 35 % de plus que l’installation de toitures réfléchissantes dans les endroits où il est possible de planter des arbres.

Cependant, la plupart des meilleurs emplacements pour planter de nouveaux arbres à Boston ne se trouvent pas dans les quartiers qui en ont le plus besoin. Dans ces quartiers, nous avons constaté que les toitures réfléchissantes constituaient un meilleur choix.

En investissant moins de 1 % du budget annuel de fonctionnement de la ville, soit environ 34 millions de dollars, dans 2 500 nouveaux arbres et 3 000 toitures réfléchissantes ciblant les zones les plus à risque, nous avons constaté que Boston pourrait réduire l’exposition à la chaleur pour près de 80 000 habitants. Cela permettrait de réduire la température de l’air l’après-midi en été de plus de 0,6 °C dans ces quartiers.

Bien que cette baisse puisse sembler modeste, il a été démontré que des réductions de cette ampleur diminuent sensiblement les maladies et les décès liés à la chaleur, augmentent la productivité et réduisent les coûts énergétiques liés à la climatisation des bâtiments.

Toutes les villes ne bénéficieront pas de la même combinaison. Le paysage urbain de Boston comprend de nombreux toits plats et noirs qui ne réfléchissent qu’environ 12 % de la lumière solaire, ce qui rend les toitures réfléchissantes qui réfléchissent plus de 65 % de la lumière solaire particulièrement efficaces. Boston bénéficie également d’une saison de végétation relativement humide qui favorise le développement d’un couvert forestier urbain luxuriant, rendant ces deux solutions viables.

Deux images aériennes montrent des couleurs de bâtiments très différentes dans deux villes
Phoenix, à gauche, compte déjà de nombreux toits de couleur claire, contrairement à Boston, à droite, où les toits sont principalement sombres.
Imagerie Google 2025

Dans les endroits où il y a moins de toits plats et sombres pouvant être convertis en toitures réfléchissantes, la plantation d’arbres peut apporter davantage de bénéfices. À l’inverse, dans les villes où il reste peu d’espace pour planter de nouveaux arbres ou où la chaleur extrême et la sécheresse limitent la survie des arbres, les toitures réfléchissantes peuvent être une meilleure solution.

Phoenix, par exemple, compte déjà de nombreux toits de couleur claire. Les arbres pourraient être une option, mais ils nécessiteraient un système d’irrigation.


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Apporter les solutions là où les gens en ont besoin

La création de zones ombragées le long des trottoirs peut avoir un double effet en offrant aux piétons un endroit pour s’abriter du soleil et en rafraîchissant les bâtiments. À New York, par exemple, les arbres de rue représentent environ 25 % de la forêt urbaine totale.

Les toitures réfléchissantes peuvent être plus difficiles à déployer pour les autorités publiques, car elles nécessitent la collaboration des propriétaires. Cela signifie souvent que les villes doivent proposer des mesures incitatives. Louisville, dans le Kentucky, par exemple, accorde des rabais pouvant aller jusqu’à 2 000 dollars aux propriétaires qui installent des matériaux de toiture réfléchissants, et jusqu’à 5 000 dollars aux entreprises commerciales dotées de toits plats qui utilisent des revêtements réfléchissants.

Deux graphiques montrent les améliorations
À Boston, la plantation d’arbres (à gauche) et l’augmentation de la réflectivité des toitures (à droite) se sont avérées des moyens efficaces pour refroidir les zones urbaines.
Ian Smith et al. 2025

De telles initiatives peuvent contribuer à étendre les bénéfices des toitures réfléchissantes dans les quartiers densément peuplés qui ont le plus besoin d’être rafraîchis.

Alors que les changements climatiques entraînent une augmentation de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur urbaine, les villes disposent d’outils puissants pour faire baisser la température. En prêtant attention à ce qui existe déjà et à ce qui est faisable, elles peuvent trouver la meilleure stratégie en fonction de leurs besoins et de leurs réalités.

La Conversation Canada

Lucy Hutyra a reçu des subventions du gouvernement fédéral américain et de fondations telles que le World Resources Institute et le Burroughs Wellcome Fund pour ses recherches sur le climat urbain et les stratégies d’atténuation. Elle a reçu une bourse MacArthur 2023 pour ses travaux dans ce domaine.

Ian Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Arbres urbains ou toitures réfléchissantes : quelle est la meilleure solution pour les villes afin de lutter contre la chaleur ? – https://theconversation.com/arbres-urbains-ou-toitures-reflechissantes-quelle-est-la-meilleure-solution-pour-les-villes-afin-de-lutter-contre-la-chaleur-262412

Syndrome de Korsakoff : une démence évitable, due à l’alcool, mais que la France ignore

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mickael Naassila, Professeur de physiologie, Directeur du Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances GRAP – INSERM UMR 1247, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

En France, des milliers de personnes vivent, littéralement, dans l’oubli ; parfois, au cœur même de nos structures sanitaires ou médico-sociales. Ces patients présentent un syndrome de Korsakoff, une pathologie grave, méconnue, souvent confondue avec la « démence alcoolique » ou autres troubles cognitifs. Mais le plus inquiétant est peut-être que l’immense majorité de ces cas pourraient être évités, grâce à un simple apport en vitamine. À condition qu’ils soient correctement diagnostiqués.


Lorsque l’on pense « démence précoce », autrement dit problèmes de mémoire avant 65 ans, les premiers mots qui viennent à l’esprit sont généralement « maladie d’Alzheimer ». Pourtant, dans les pays occidentaux, la première cause de démence avant 65 ans est… l’alcool. Ce fait, peu connu du grand public, est aussi ignoré par de nombreux professionnels de santé.

Parmi les troubles cognitifs causés par l’alcool figure le syndrome de Korsakoff. Cette affection sévère, chronique et irréversible résulte de la combinaison de deux mécanismes : la toxicité directe de l’alcool pour les neurones et, surtout, la carence en thiamine (vitamine B1).

Alors que les carences en thiamine sont faciles à diagnostiquer et à prévenir, elles restent pourtant massivement négligées, ce qui condamne des milliers de patients.

Alcool et démence

Les résultats de divers travaux de recherche indiquent que consommation excessive d’alcool et risque de démence sont étroitement liés.

En France, une étude menée sur une vaste cohorte nationale comportant plus de 57 000 cas de démence précoce a révélé qu’environ 60 % des cas survenus avant 65 ans étaient liés à l’alcool.

Les résultats d’une autre étude, menée en Finlande, indiquent quant à eux que le trouble de l’usage de l’alcool multiplie par environ 5,7 le risque de démence précoce chez les hommes et par 6,1 chez les femmes. Une autre revue de littérature scientifique récente indique également que la consommation excessive d’alcool est responsable de 8 % des nouveaux cas de démence chez les hommes de 45 à 64 ans.

Enfin, selon l’organisme caritatif britannique Alzheimer’s Society, environ une personne sur huit atteinte de démence précoce souffre de troubles cognitifs liés à l’alcool, fréquemment diagnostiqués entre 40 et 50 ans.

Les déficits cognitifs liés à l’alcool s’inscrivent dans un continuum allant de ceux liés au « binge drinking », à ceux liés au trouble de l’usage d’alcool, jusqu’au terrible syndrome de Korsakoff, qui détruit irréversiblement la mémoire des patients.

Pertes de mémoire et confusion

Les patients atteints par le syndrome de Korsakoff souffrent de graves troubles de la mémoire.

Leurs souvenirs d’avant la maladie disparaissent (on parle d’« amnésie rétrograde »), et ils sont également incapables d’en fabriquer de nouveaux (« amnésie antérograde »). Souvent, ces trous sont meublés par de faux souvenirs, des fabulations qui permettent aux patients de donner le change, ainsi que par de fausses reconnaissances.

Ce syndrome se traduit également par une perte de repères temporels et spatiaux : les malades ont des difficultés à se situer dans le temps et dans l’espace. Ils deviennent, par exemple, incapables de se souvenir du chemin qu’ils empruntaient pour aller faire leurs courses hebdomadaires.

Ils souffrent aussi de problèmes d’équilibre et de difficultés à marcher, en raison de troubles de la coordination des mouvements (« ataxie ») et de problèmes oculaires se traduisant par des mouvements incontrôlés des yeux.

Les personnes atteintes du syndrome de Korsakoff sont également atteintes d’« anosognosie » : elles sont incapables de prendre conscience d’un ou plusieurs de leurs propres déficits. Enfin, elles peuvent présenter des troubles du comportement.

Le syndrome de Korsakoff se développe généralement à la suite d’une autre affection, l’encéphalopathie de Gayet-Wernicke. Si cette phase aiguë est traitée rapidement, son évolution peut être favorable. Malheureusement, jusqu’à 80 % des personnes atteintes par une encéphalopathie de Gayet-Wernicke ne sont pas diagnostiquées et ne reçoivent donc pas le traitement adapté, qui consiste en une simple supplémentation vitaminique.

Résultat : le syndrome de Korsakoff, la forme chronique et irréversible de l’encéphalopathie de Gayet-Wernicke, se met en place.

Un problème de vitamine B1

Les symptômes de l’encéphalopathie de Gayet-Wernicke et du syndrome de Korsakoff sont dus à la présence de lésions dans diverses zones du cerveau des malades. Ces dommages sont la conséquence d’un déficit en vitamine B1.

Aussi appelée thiamine, cette dernière joue un rôle important dans la maintenance du système nerveux. Il s’agit d’une vitamine dite « essentielle », ce qui signifie que le corps humain n’est pas capable de la produire. Elle doit donc être apportée par l’alimentation : la prise de 1 mg à 2 mg par jour suffit à couvrir les besoins d’une personne en bonne santé.

Naturellement présente dans certains produits, la thiamine est aussi ajoutée à d’autres. Elle peut, par ailleurs, être consommée sous forme de compléments alimentaires. Parmi les sources de thiamine figurent notamment le riz brun, les céréales complètes, le porc, la volaille, le soja, les noix, les pois, les haricots secs ainsi que les produits céréaliers enrichis ou fortifiés, tels que le pain, les céréales et les préparations pour nourrissons.

S’il arrive que l’encéphalopathie de Gayet-Wernicke résulte de problèmes nutritionnels dus à une alimentation trop pauvre en thiamine (dans diverses régions du monde, la carence en vitamine B1 est à l’origine du béribéri), dans près de 90 % des cas cette pathologie concerne des patients présentant un trouble de l’usage de l’alcool.
Souvent, en effet, ces derniers mangent trop peu, les boissons alcoolisées leur fournissant une partie de leurs apports énergétiques.

Par ailleurs, la consommation d’alcool diminue l’absorption gastro-intestinale et le stockage hépatique de la thiamine, tout en augmentant son utilisation par les cellules. Enfin, diarrhées et vomissements peuvent aussi aggraver les problèmes d’absorption.

Cela signifie que le syndrome de Korsakoff pourrait être largement évité par l’administration précoce de thiamine, en particulier chez toute personne avec un trouble de l’usage de l’alcool, même sans symptômes neurologiques nets. Pourtant, cette vitamine bon marché, sans risque majeur, n’est que très rarement prescrite dans les services d’urgence, en addictologie ou en médecine générale.

En cause, notamment, la méconnaissance du fait que seule une minorité de patients présente un tableau clinique classique complet. Ce constat a conduit plusieurs associations de patients et de familles à alerter sur la carence de repérage, de diagnostic et de prise en charge de ces pathologies

Le sous-diagnostic, à l’origine d’un scandale sanitaire silencieux

L’encéphalopathie de Gayet-Wernicke est souvent mal diagnostiquée, car la triade de symptômes « confusion, troubles oculomoteurs, ataxie » considérée comme son tableau clinique dit classique n’est complète que chez 16 % des patients.

Il faut donc l’abandonner et utiliser à la place les critères de Caine, établis par la neuropsychologue Diana Caine et ses collaborateurs. Validés par des études cliniques et neuropathologiques, recommandés par les sociétés savantes, ils sont aujourd’hui considérés comme les plus fiables : ils permettent de multiplier par quatre la sensibilité du diagnostic d’encéphalopathie de Gayet-Wernicke, lequel repose sur la présence d’au moins 2 des 4 critères.

Les critères cliniques de Caine (1997) pour diagnostiquer l’encéphalopathie de Gayet-Wernicke

  • Déficits nutritionnels documentés : IMC très bas, perte de poids, dénutrition sévère, malabsorption, régime très restrictif, vomissements fréquents ;
  • Troubles oculomoteurs : nystagmus, ophtalmoparésie, paralysie du regard, diplopie ;
  • Syndrome cérébelleux : ataxie, démarche instable, dysmétrie, troubles de l’équilibre ;
  • État confusionnel ou troubles de la mémoire : désorientation, attention fluctuante, troubles mnésiques modérés à sévères.

Chez les patients avec trouble de l’usage de l’alcool, la présence d’un seul critère doit déjà alerter sur un risque élevé d’encéphalopathie de Gayet-Wernicke, justifiant une administration immédiate de thiamine, sans attendre les résultats d’imagerie ou de biologie.

En effet, les lésions cérébrales irréversibles surviennent rapidement et une fois le syndrome de Korsakoff installé, il n’existe aucun traitement curatif. Seules des approches de remédiation cognitive ou de soutien social peuvent alors limiter les dégâts.

Cette situation a conduit plusieurs associations de patients et de familles de patients à alerter sur la carence de repérage, de diagnostic et de prise en charge de ces pathologies, qui concerneraient de 60 000 à 100 000 personnes en France.

Des patients plutôt masculins

Chaque année, dans notre pays, de 600 à 900 personnes développeraient un syndrome de Korsakoff. À l’heure actuelle, on dispose à de peu de données concernant son épidémiologie. On sait cependant qu’il touche surtout des individus présentant un trouble de l’usage de l’alcool sévère et une carence prolongée en vitamine B1.

Le risque d’être atteint par ce syndrome augmente fortement lorsque la consommation est élevée (soit, par jour, 6 à 8 verres d’alcool, selon que l’on est respectivement une femme ou un homme) et qu’elle se maintient sur une durée prolongée (de plusieurs années, souvent supérieure à dix ans). Il est aussi aggravé par la malnutrition, les épisodes de sevrage répétés sans prise en charge, ou encore les maladies qui augmentent les besoins ou réduisent l’absorption.

Une étude récente menée en Finlande a rapporté une incidence (nombre de nouveaux cas) de 3,7 (pour les hommes) et de 1,2 (pour les femmes) pour 100 000 personnes-années. Ces travaux révèlent aussi que 56 à 84 % des patients qui survivent à une encéphalopathie de Wernicke non traitée développent un syndrome de Korsakoff.

Une étude observationnelle rétrospective, publiée en 2025 et menée sur 1 320 patients pris en charge à l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris (AP–HP) entre 2017 et 2022, a révélé que la majorité des patients était de sexe masculin (72,9 %). Leur âge moyen était de 62,9 ans, et ils étaient principalement pris en charge dans les services de médecine interne (22,1 %).

Les principales pathologies associées au syndrome de Korsakoff étaient l’hypertension artérielle (fréquence de 34 %) et un épisode dépressif (fréquence de 23,7 %). Le suivi médian de trois ans de ces patients a montré un mauvais pronostic, se traduisant par des atteintes sévères de la cognition, un taux de récupération faible, et un taux de mortalité élevé (30,2 %).

Enfin, l’étude menée sur les patients de l’AP-HP a permis d’estimer les coûts hospitaliers annuels moyens pour les patients atteints du syndrome de Korsakoff : 15 346 euros par patient, ce qui représente un déficit annuel de 8 507 euros par cas et par hôpital. Les auteurs insistent sur le fait que la mise en place d’un parcours de soins spécifique est nécessaire pour améliorer la survie de ces personnes.

Une insupportable errance médicale

De nombreux patients atteints d’un syndrome de Korsakoff subissent une difficile errance médicale. Ils sont souvent considérés comme trop jeunes pour la gériatrie, trop désorientés pour les structures médico-sociales classiques, trop stabilisés pour la psychiatrie aiguë, et trop lourds pour les centres d’addictologie.

Le syndrome de Korsakoff concentre en effet plusieurs angles morts de notre système de santé : la stigmatisation des troubles de l’usage d’alcool, la marginalisation des personnes en précarité, ou encore le sous-investissement dans la prévention nutritionnelle. Ces patients, souvent jeunes, sont perçus comme responsables de leur état, ce qui freine l’accès aux soins. La lecture des nombreux témoignages existants est édifiante.

Contrairement à d’autres pays, comme les Pays-Bas ou la Belgique, la France ne dispose d’aucune filière de soins spécialisée. L’absence de réponse structurée aggrave la perte d’autonomie, alourdit le fardeau des familles et rend la réinsertion quasiment impossible. À Roubaix, toutefois, une maison d’accueil a été spécifiquement créée pour accueillir les femmes atteintes du syndrome.

Un plan national pour sortir du déni

Le syndrome de Korsakoff n’est pas le résultat d’un simple excès de boisson, mais bien d’un enchaînement évitable de négligences médicales (notamment l’insuffisance de repérage précoce du mésusage de l’alcool), nutritionnelles et sociales.

Il est possible de lutter contre ce fléau en mettant en place quatre types d’actions :

  1. La prescription systématique de thiamine par voie intraveineuse ou intramusculaire chez tout patient suspecté de trouble de l’usage de l’alcool, ou en état de sevrage.
  2. L’organisation de campagne de formation des professionnels de santé pour repérer les encéphalopathies de Wernicke précoces et éviter les erreurs diagnostiques.
  3. La création, à l’échelle régionale, de structures spécialisées destinées à accueillir les patients avec syndrome de Korsakoff pour leur proposer soins, réhabilitation cognitive et accompagnement social.;
  4. L’intégration du risque de démence liée à l’alcool dans les politiques publiques de prévention et dans les parcours de soins en addictologie.

Le syndrome de Korsakoff n’est pas une fatalité. C’est le produit d’un déni collectif face à une forme de démence évitable, souvent installée à l’âge de 40 ou 50 ans, dans l’indifférence. Si rien n’est fait, ces patients continueront à disparaître lentement, dans un silence médical et politique injustifiable.

Chez les patients à risque, gare au glucose !

  • Administrer du glucose à un patient à risque lors de sa prise en charge peut précipiter le déclenchement d’une encéphalopathie aiguë. En effet, donner du sucre à quelqu’un qui manque de vitamine B1 risque de « brûler » ses dernières réserves et d’abîmer son cerveau en quelques heures. Pour cette raison, il est recommandé d’administrer la thiamine avant ou en même temps que le glucose.

Pour en savoir plus

The Conversation

Mickael Naassila est Président de la Société Française d’Alcoologie (SFA) et de la Société Européenne de Recherche Biomédicale sur l’Alcoolisme (ESBRA); Vice-président de la Fédération Française d’Addictologie (FFA) et vice-président junior de la Société Internationale de recherche Biomédicale sur l”Alcoolisme (ISBRA). Il est membre de l’institut de Psychiatrie, co-responsable du GDR de Psychiatrie-Addictions et responsable du Réseau National de Recherche en Alcoologie REUNIRA et du projet AlcoolConsoScience. Il a reçu des financements de l’ANR, de l’IReSP/INCa Fonds de lutte contre les addictions.

ref. Syndrome de Korsakoff : une démence évitable, due à l’alcool, mais que la France ignore – https://theconversation.com/syndrome-de-korsakoff-une-demence-evitable-due-a-lalcool-mais-que-la-france-ignore-261239

Pourquoi l’alcool augmente le risque de cancer, et ce, dès le premier verre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pranoti Mandrekar, Professor of Medicine, UMass Chan Medical School

En matière de cancer, il n’existe pas de consommation d’alcool sans risque. Krit of Studio OMG/Moment/Getty Images

Notre corps paye un tribut à l’alcool, qu’il soit consommé régulièrement ou occasionnellement. Cette substance a des effets nocifs sur la santé, affectant de nombreux organes, du cerveau au système gastro-intestinal, en passant par les poumons, les muscles (y compris le cœur) et le système immunitaire. On sait aujourd’hui que l’alcool provoque notamment des cancers.


Aux États-Unis, l’alcool est responsable d’environ 100 000 cas de cancer et de 20 000 décès par cancer chaque année, ce qui en fait la troisième cause évitable de cancer. À titre de comparaison, les accidents de la route liés à l’alcool causent environ 13 500 décès par an aux États-Unis.

(En France, en 2018, 28 000 nouveaux cas de cancers étaient attribuables à l’alcool, soit 8 % des cas incidents de cancer, avec une répartition de 11 % chez les hommes et 4,5 % chez les femmes. Les accidents de la route en lien avec une consommation d’alcool et/ou de stupéfiants ont causé près de 1 250 décès en 2024, l’alcool étant impliqué dans les trois quarts des cas, ndlr).

Les scientifiques ont soupçonné dès les années 1980 que l’alcool pouvait provoquer le cancer. Des études épidémiologiques ont, depuis, montré que la consommation d’alcool augmente le risque de cancers de la cavité buccale, de la gorge, du larynx, de l’œsophage, du foie, du côlon et du rectum, ainsi que du sein. D’autres travaux ont révélé une association entre consommation chronique ou alcoolisation massive ponctuelle et cancer du pancréas.

En 2000, les responsables du National Toxicology Program des États-Unis ont conclu que la consommation de boissons alcoolisées devait être considérée comme cancérogène avéré pour l’être humain. En 2012, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’agence spécialisée dans le cancer de l’Organisation mondiale de la santé, a classé l’alcool parmi les cancérogènes du groupe 1. L’appartenance d’une substance à cette catégorie, la plus élevée dans la classification du CIRC, indique qu’il existe des preuves scientifiques suffisantes pour conclure qu’elle cause des cancers chez l’être humain. Les Centers for Disease Control and Prevention et les National Institutes of Health s’accordent eux aussi à dire que les preuves sont concluantes : l’alcool est bien à l’origine de différents types de cancers.

Par ailleurs, aux États-Unis (comme en France, ndlr), les autorités sanitaires soulignent que même de faibles quantités d’alcool – moins d’un verre par jour – augmentent le risque de cancer.

Malgré tout, nombre de citoyens ne savent pas que l’alcool cause des cancers. En 2019, moins de 50 % des adultes aux États-Unis avaient conscience des liens entre consommation d’alcool et risque cancérogène.

En France, le lien entre alcool et cancer est également sous-estimé par une partie de la population. L’enquête Baromètre cancer de 2021, menée par l’Institut national du cancer, a révélé que 38,6 % des personnes interrogées pensent que « ce sont surtout les alcools forts qui augmentent le risque de cancer », tandis que 23,5 % estiment que « globalement, boire un peu de vin diminue le risque de cancer plutôt que de ne pas en boire du tout », alors même que le « French paradox » _est désormais battu en brèche, ndlr_.

En outre, l’édition 2023 de la National Survey on Drug Use and Health a relevé que plus de 224 millions d’Américains, âgés de 12 ans et plus, avaient consommé de l’alcool à un moment de leur vie – soit plus de 79 % des personnes de ce groupe d’âge. La consommation d’alcool augmentait déjà avant la pandémie de Covid-19, ce qui constitue un sujet de santé publique préoccupant.

En France, selon les données recueillies par Santé publique France, la consommation quotidienne d’alcool diminue régulièrement depuis trente ans. On constate toutefois que, si les « alcoolisations ponctuelles importantes » ont tendance à diminuer chez les jeunes hommes, elles augmentent de manière sensible chez les femmes de plus de 35 ans. Dans les deux cas, les disparités régionales sont marquées, ndlr.

En tant que chercheuse, j’étudie les effets biologiques de la consommation modérée et de longue durée d’alcool. Mon équipe travaille à élucider les mécanismes par lesquels l’alcool accroît le risque de cancer, en particulier via les atteintes portées aux cellules immunitaires et au foie.

L’administrateur de la santé publique des États-Unis a appelé à faire figurer le risque de cancer sur les étiquettes d’avertissement des bouteilles d’alcool.

Comment l’alcool provoque-t-il le cancer ?

Le cancer survient lorsque des cellules se mettent à croître de manière incontrôlée dans l’organisme. L’alcool peut favoriser la formation de tumeurs en endommageant l’ADN, provoquant des mutations qui perturbent la division et la croissance cellulaires.

Les chercheurs ont identifié plusieurs mécanismes pouvant expliquer comment la consommation d’alcool mène au développement de cancers. Un rapport publié en 2025 par l’administrateur de la santé publique des États-Unis (surgeon general of the United States) a répertorié quatre voies principales par lesquelles l’alcool peut causer le cancer :

  • le métabolisme de l’alcool,
  • le stress oxydatif et l’inflammation,
  • les altérations des niveaux hormonaux,
  • les interactions avec d’autres cancérogènes (comme la fumée de tabac).

L’expression « métabolisme de l’alcool » – la première voie par laquelle cette substance peut provoquer des cancers – désigne les processus grâce auxquels l’organisme dégrade et élimine l’alcool. Une fois ingéré, ce dernier subit, sous l’effet de diverses enzymes, des transformations chimiques qui vont permettre son élimination (on dit qu’il est « métabolisé »). Le premier sous-produit de ces réactions est l’acétaldéhyde, une substance elle-même classée comme cancérogène. Les scientifiques ont montré que certaines mutations génétiques peuvent amener l’organisme de certains individus à décomposer l’alcool plus rapidement, entraînant des niveaux accrus d’acétaldéhyde.

La seconde voie par laquelle l’alcool augmente le risque de survenue de cancer implique d’autres molécules nocives, appelées « radicaux libres ». L’alcool peut déclencher la libération de ces molécules chimiquement très réactives, qui endommagent l’ADN, les protéines et les lipides des cellules par un processus dit de « stress oxydatif ». Mon laboratoire a montré que les radicaux libres issus de la consommation d’alcool peuvent influer directement sur la manière dont les cellules synthétisent et dégradent les protéines, entraînant la production de protéines anormales qui entretiennent une inflammation propice à la formation de tumeurs.

Verre tulipe renversé contenant un liquide ambré, sur fond sombre
Réduire sa consommation d’alcool diminue le risque de cancer.
Mordyashov_Aleks/500px/Getty Images

Le risque de cancer peut également être accru par l’alcool d’une troisième façon, en raison de la capacité de cette substance à modifier les niveaux hormonaux. On sait qu’une consommation modérée d’alcool peut non seulement augmenter les niveaux d’œstrogènes, mais aussi favoriser la poursuite de la consommation. Or, des travaux ont montré que le risque de cancer du sein peut être augmenté par le niveau d’œstrogène. L’alcool amplifie également le risque de cancer du sein en réduisant les niveaux de vitamine A, laquelle régule les œstrogènes.

Enfin, l’alcool augmente le risque de cancer en interagissant avec d’autres substances cancérogènes. On sait par exemple que les personnes qui boivent et fument présentent un risque accru de développer un cancer de la bouche, du pharynx et du larynx. C’est parce que l’alcool facilite l’absorption, par l’organisme, des cancérogènes contenus dans les cigarettes et les cigarettes électroniques.

En l’état actuel des connaissances, le risque de cancer associé à l’utilisation à long terme des vapoteuses semble bien moindre que celui des cigarettes de tabac, mais il n’en est pas pour autant nul (comparé au fait de ne pas en utiliser) ; en cause, la présence de certains constituants potentiellement mutagènes ou cancérogènes dans les aérosols générés par les cigarettes électroniques, qui pourrait influer sur le risque de certains cancers, notamment en cas d’utilisation prolongée. Des données complémentaires doivent cependant encore être recueillies pour évaluer ledit risque, ndlr.

En outre, le tabagisme, à lui seul, peut également provoquer une inflammation, induisant des radicaux libres qui endommagent l’ADN.

Quelle dose d’alcool est sans danger ?

Si vous buvez de l’alcool, vous vous êtes peut-être déjà demandé s’il existe une dose minimale permettant une consommation sans risque. La réponse des cliniciens et des scientifiques risque de ne pas vous plaire : la consommation d’alcool n’est jamais sans risque.

Le risque de cancer augmente dès le premier verre et s’accroît avec la quantité consommée, quel que soit le type de boisson alcoolisée ingérée.

Aux États-Unis, les Centers for Disease Control and Prevention, le National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism et l’administrateur de la santé publique des États-Unis préconisent de ne pas dépasser un verre par jour pour les femmes et deux verres pour les hommes

En France, les repères de consommation d’alcool « à moindre risque » n’établissent pas de distinction entre les sexes. Pour communiquer sur le sujet, les autorités ont retenu la formule : « [Pour votre santé, l’alcool c’est maximum deux verres par jour, et pas tous les jours(https://www.drogues.gouv.fr/campagne-alcool-nouveaux-reperes-de-consommation-moindre-risque) »], ndlr.

La consommation d’alcool est donc une cause de cancer hautement évitable.

Il n’existe toutefois pas, à ce jour, de méthode pour déterminer le risque individuel de développer un cancer lié à l’alcool. Le profil génétique propre à chacun, le mode de vie, l’alimentation et d’autres facteurs peuvent influer sur la propension de l’alcool à mener à la formation de tumeurs. Une chose est sûre : reconsidérer ses habitudes de consommation peut contribuer à protéger sa santé et à réduire son risque de cancer.


Pour aller plus loin

The Conversation

Pranoti Mandrekar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’alcool augmente le risque de cancer, et ce, dès le premier verre – https://theconversation.com/pourquoi-lalcool-augmente-le-risque-de-cancer-et-ce-des-le-premier-verre-263022

Tique, punaise ou moustique ? Apprendre à identifier l’insecte qui nous a piqués

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marta Diarte Oliva, Docente en la Universidad de San Jorge (Zaragoza), Universidad San Jorge

L’été, difficile d’échapper aux piqûres d’insectes. Il faut donc apprendre à les reconnaître pour appliquer les soins appropriés et savoir quand consulter. CeltStudio/Shutterstock

Quels sont les symptômes associés aux piqûres d’insectes les plus courantes et quelles sont les mesures à prendre ? On fait le point, avec des focus sur les situations à risque qui doivent conduire à consulter un professionnel de santé, voire à prévenir les urgences médicales.


Aux beaux jours, personne ne résiste à l’envie d’aller se promener au parc ou d’organiser une excursion à la campagne pour s’immerger dans la nature.

Cela semble fantastique (et ça l’est). Mais nous sommes souvent obligés de partager ces moments avec de petits compagnons indésirables. Moustiques, abeilles, tiques, araignées, puces, etc. peuvent transformer une journée parfaite en une expérience irritante, voire inquiétante.

Qui n’a jamais ressenti une démangeaison soudaine ou découvert une mystérieuse bosse en rentrant chez soi ? Le type de démangeaisons, leur intensité et leur aspect en disent long sur l’insecte qui nous a piqués. Et, in fine, cela nous donne des indices pour savoir comment agir afin de soulager les symptômes et déterminer s’il est nécessaire de se rendre dans un centre de santé.

En fin de compte, prendre les bonnes mesures avec discernement peut nous éviter bien des frayeurs, des visites inutiles chez le médecin et même des complications médicales.

Comment identifier les piqûres les plus courantes ?

Malgré une ressemblance indéniable entre la plupart des piqûres, il existe des différences entre elles. En effet, chaque piqûre possède ses propres caractéristiques, des symptômes spécifiques et doit être soumise à un traitement particulier.

C’est pourquoi nous allons vous donner les clés pour distinguer au moins six piqûres parmi les plus courantes : celles occasionnées par des moustiques, des guêpes et des abeilles, des tiques, des puces, des punaises de lit et des araignées.

1. Les moustiques

  • Symptômes : rougeur, gonflement léger et démangeaisons intenses.
    Les piqûres de moustiques disparaissent généralement sans complications et spontanément au bout de trois jours.

  • Recommandations : laver la zone avec de l’eau et du savon, appliquer une compresse froide et utiliser des crèmes antihistaminiques en cas de démangeaisons intenses.

2. Les abeilles et les guêpes

  • Symptômes : douleur immédiate, gonflement léger, démangeaisons intenses. Les abeilles laissent leur dard, mais pas les guêpes.

  • Recommandations : retirer le dard s’il y en a un, appliquer de la glace, prendre des antihistaminiques en cas de réaction locale et surveiller les signes d’allergie.

3. Les tiques

  • Symptômes : la particularité de cet insecte vient du fait que sa piqûre peut passer inaperçue. Ce qui doit nous mettre sur la piste, le signe qui doit alerter, est le fait que sa piqûre laisse une petite marque, une rougeur en forme de cible.
Rougeur en forme de cible qui peut être laissée par une piqûre de tique.
Alexey Androsov/Shutterstock
  • Recommandations : retirer à l’aide d’une pince sans tourner ni presser le corps de l’insecte. (Les crochets « tire-tique » sont particulièrement appropriés et sont même recommandés. À défaut, une pince fine ou une pince à épiler peut constituer une alternative, ndlr.) Désinfecter et surveiller l’apparition d’une fièvre ou d’éruptions cutanées au cours des jours suivants.



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Comment retirer une tique.

4. Les puces

  • Symptômes : apparition de petites taches rouges, généralement en plaques ou groupées, accompagnées de démangeaisons intenses. Celles-ci sont généralement localisées sur les chevilles, les jambes ou au niveau des zones où les vêtements sont serrés. Le pic peut durer plusieurs jours et il existe un risque de surinfection en cas de grattage excessif.

  • Recommandations : laver la zone concernée à l’eau et au savon, appliquer des antihistaminiques topiques (qui agissent localement, ndlr) et oraux si les démangeaisons sont sévères. Il convient d’effectuer un contrôle sur les animaux domestiques et les textiles de la maison, car ils sont souvent à l’origine de la présence de ces insectes.

5. Les punaises de lit

  • Symptômes : de multiples piqûres groupées provoquant une démangeaison intense, surtout la nuit.

  • Recommandations : laver la zone et appliquer des antihistaminiques topiques. Inspecter les environs et prendre des mesures de lutte contre ces nuisibles.




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6. Les araignées

  • Symptômes : douleur locale et rougeur. On observe parfois deux points visibles (crocs).

  • Recommandations : laver à l’eau et au savon et appliquer du froid. Consulter en cas de nécrose, de fièvre ou de malaise.

Quand faut-il s’inquiéter ? Quels sont les signes d’alerte ?

En général, les piqûres mentionnées ci-dessus ne représentent guère plus qu’une simple gêne qui disparaît au bout de quelques jours. Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait qu’elles peuvent parfois aussi se transformer en un problème de santé sérieux.

Voici trois conséquences parmi les plus graves associées à une piqûre :

1. Réaction allergique grave (« anaphylaxie ») : on ressent des difficultés à respirer, un gonflement des lèvres ou des paupières, des vertiges ou une perte de connaissance.

Que faire ? Appeler les urgences. Si la personne dispose d’un auto-injecteur d’adrénaline, elle doit l’utiliser.

En France, pour les urgences médicales, il convient de composer le 15 qui correspond au SAMU ou le 112 qui est le numéro d’urgence européen. Le 114, accessible par application, Internet et SMS est le numéro pour les personnes sourdes, sourdaveugles, malentendantes et aphasiques.

2. Infection : apparition progressive d’une rougeur, d’une sensation de chaleur locale, de pus et de fièvre.

Que faire ? Consulter un professionnel de santé. La personne peut avoir besoin d’un traitement antibiotique.

3. Transmission d’une maladie par l’intermédiaire des tiques, par exemple la maladie de Lyme. Quelques jours après la piqûre, des éruptions cutanées en forme de cible, de la fièvre et des douleurs musculaires ou articulaires apparaissent dans ce cas-là.

Que faire ? Toujours consulter un professionnel de santé.




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Les répulsifs sont-ils tous identiques ?

Pour réduire le risque de souffrir des conséquences, légères ou graves, des piqûres d’insectes, l’une des mesures les plus efficaces, et donc l’une des plus recommandées, consiste à utiliser des répulsifs autorisés, contenant du DEET (diéthyltoluamide) ou de l’icaridine.

On trouve dans les pharmacies et les rayons des supermarchés de nombreux produits contenant ces composés. Le problème réside dans le fait que l’offre peut être déroutante. Cependant, choisir judicieusement n’est pas aussi difficile qu’il y paraît. La réponse se trouve sur l’étiquette.

Vous y trouverez des informations sur la composition des répulsifs, et c’est là que vous devez regarder. Parmi les ingrédients, vérifiez si figurent du DEET ou de l’icaridine, ces substances actives couramment utilisées pour repousser les insectes tels que les moustiques, les tiques et les autres insectes vecteurs de maladies.

Mais lequel des deux est le plus efficace ? Leurs effets durent-ils aussi longtemps ? Sont-ils aussi efficaces dans notre environnement que dans un pays exotique ? Pour faire un choix éclairé, examinons en détail chacun d’entre eux :

  • le DEET : c’est le répulsif le plus utilisé et le plus étudié scientifiquement. Il est considéré comme l’un des plus efficaces contre les moustiques, les tiques et les mouches.

Il est utilisé depuis les années 1950. Sa durée d’action dépend de sa concentration. Par exemple, si l’étiquette du flacon vendu en pharmacie indique 30 % de DEET, ses effets peuvent durer environ six heures.

En termes de sécurité, on peut affirmer que l’utilisation de répulsifs contenant du DEET ne présente aucun risque pour la santé s’ils sont utilisés correctement. Il convient toutefois de noter qu’ils peuvent irriter la peau ou endommager les vêtements en tissu synthétique.

  • l’icaridine : il s’agit d’une alternative plus moderne et plus actuelle au DEET, tout aussi efficace à des concentrations similaires. Par exemple : un répulsif contenant 20 % d’icaridine équivaut en durée d’action à un autre contenant 30 % de DEET.

Il se distingue du DEET par son odeur moins forte, sa texture moins grasse et sa meilleure tolérance pour la peau et les tissus. De plus, il est efficace contre les moustiques et les tiques, et sa durée d’action varie de six à huit heures.

Pour une application sur des enfants ou des personnes à la peau sensible, il est préférable d’utiliser l’icaridine, car elle est plus douce.

Dans les zones à haut risque de maladies telles que la dengue, le paludisme ou Zika, les deux composés sont efficaces. Il faut toutefois s’assurer qu’ils présentent une concentration suffisante : au moins 30 % de DEET et au moins 20 % d’icaridine.

D’autres moyens de protection

Outre les répulsifs, nous pouvons utiliser des mesures physiques telles que le port de vêtements protecteurs, en particulier dans les zones rurales ou à végétation dense. Il est également très utile d’installer des moustiquaires et, bien sûr, d’éviter les eaux stagnantes.

Une autre bonne habitude à adopter consiste à inspecter minutieusement son corps à son retour d’une promenade dans la campagne (ou en forêt, ndlr), car les tiques se cachent dans des zones telles que les aisselles, les aines ou même derrière les oreilles.

Si une personne sait qu’elle est allergique à la piqûre d’un des insectes cités dans cet article, elle doit toujours avoir sur elle un auto-injecteur d’adrénaline.

Être la cible de ces insectes n’a rien d’exceptionnel. En effet, leurs piqûres sont fréquentes, surtout au printemps et en été. Sachant qu’il est assez difficile d’y échapper, l’essentiel est donc de savoir identifier les piqûres, d’appliquer les soins appropriés et de savoir quand il est nécessaire de demander de l’aide ou une assistance médicale.

Une intervention éclairée peut faire la différence entre un simple désagrément et une urgence médicale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Tique, punaise ou moustique ? Apprendre à identifier l’insecte qui nous a piqués – https://theconversation.com/tique-punaise-ou-moustique-apprendre-a-identifier-linsecte-qui-nous-a-piques-259174

Sydney Sweeney, American Eagle et le retour à une féminité « traditionnelle »

Source: The Conversation – in French – By Meaghan Furlano, PhD Student, Sociology, Western University

L’actrice Sydney Sweeney est une nouvelle fois au cœur d’une polémique. Après avoir fait parlé d’elle pour la vente de savons infusés avec l’eau de son bain ou pour la publication de photos où ses invités portent des casquettes rouges inspirées du mouvement MAGA, la star d’Euphoria fait cette fois la une pour son rôle dans une campagne publicitaire controversée menée par American Eagle Outfitters.

Si l’ensemble de la campagne a suscité un vif débat en ligne, une publicité en particulier a été la cible de critiques spécialement virulentes.

On y voit Sweeney allongée avec élégance sur une chaise longue, en train d’enfiler un jean American Eagle. D’une voix haletante, elle dit : « Les gènes sont transmis des parents à leurs enfants et déterminent souvent des traits tels que la couleur des cheveux, la personnalité et même la couleur des yeux. »

Alors que la caméra se déplace lentement et qu’elle tourne les yeux vers le spectateur, Sweeney conclut : « Mon jean est bleu. »

Des commentateurs et des utilisateurs des réseaux sociaux ont affirmé que cette campagne était un message codé destiné aux conservateurs, exprimant un soutien à peine voilé à la suprématie blanche et à l’eugénisme.

Sydney Sweeney dans la publicité controversée de American Eagle.

American Eagle a publié un communiqué défendant la publicité le 1er août, affirmant que « Sydney Sweeney Has Great Jeans » (Sydney Sweeney a de beaux jeans) faisait toujours référence aux jeans.

Marketing innocent ou message subliminal intentionnel ?

L’eugénisme est une idéologie discréditée enracinée dans la suprématie blanche et le racisme scientifique. Elle promeut la fausse croyance selon laquelle les groupes raciaux sont déterminés biologiquement et que certains groupes sont génétiquement supérieurs à d’autres, et devraient se reproduire de manière sélective afin de préserver leurs « bons gènes ».

Historiquement, l’objectif ultime de l’eugénisme a été d’éliminer les soi-disant « mauvais gènes » — souvent associés aux communautés non blanches, aux personnes handicapées, aux populations pauvres ou marginalisées — afin que les élites sociales puissent maintenir leur domination.

La publicité dans le domaine de la mode qui joue sur les thèmes de l’eugénisme a une longue histoire. Des commentateurs ont souligné les similitudes entre la publicité de Sweeney et la célèbre campagne Calvin Klein des années 1980 mettant en scène Brooke Shields, alors âgée de 15 ans, qui se roule dans ses sous-vêtements Calvin Klein tout en parlant de codes génétiques, d’évolution et de survie du plus apte, un langage évocateur de la pensée eugéniste.

La campagne American Eagle semble être un hommage direct à celle de Calvin Klein, mais la rhétorique eugéniste est-elle vraiment quelque chose que nous voulons voir employée dans le marketing ?

Le retour de la féminité « traditionnelle »

La campagne American Eagle est intitulée de manière provocante « Sydney Sweeney Has Great Jeans » (Sydney Sweeney a de beaux jeans), le mot « jeans » étant parfois remplacé par « gènes ». Il s’agit clairement d’une plaisanterie.

Mais elle n’est pas pour autant inoffensive. Si la campagne ne reflétait pas des tensions culturelles plus larges, ni le président américain Donald Trump ni le sénateur Ted Cruz n’auraient pris la peine de s’y intéresser.

« La gauche folle s’en prend aux belles femmes », a écrit Cruz dans un tweet à propos de la controverse. Un média de droite est allé plus loin, affirmant que la positivité corporelle menait « la blonde rieuse à la poitrine généreuse… au bord de l’extinction. »

En célébrant l’apparence conventionnellement attirante de Sweeney, American Eagle a réintroduit haut et fort la silhouette féminine « traditionnelle ». En ce sens, cette campagne symbolise un changement de tendance culturelle : fini la positivité corporelle, place à la « poitrine généreuse » et tout ce qu’elle implique.

Dans le contexte culturel actuel, saturé de messages conservateurs, il n’est guère surprenant de voir Sweeney, une jeune star hollywoodienne mince, blanche et sexualisée, vendre la qualité de ses « gènes » (pardon, de ses « jeans »).

De la montée en puissance des tradwife influencers et des SkinnyTokers à la performance féminine ritualisée des « morning shedders », la campagne s’inscrit clairement dans un renouveau plus large des idéaux féminins régressifs, enrobés d’une esthétique policée et édulcorée.


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Exorciser l’amour-propre de l’agenda des entreprises

En tant que chercheuse féministe spécialisée dans les médias et intéressée par l’intersection entre la culture pop et l’extrême droite, mes recherches actuelles explorent la montée de l’antiféminisme et de la politique de droite. Nous ne sommes plus à l’ère du féminisme populaire, où les entreprises s’appropriaient avec empressement la rhétorique féministe pour vendre leurs produits et services.

À la place, les marques reviennent à des images traditionnelles : des femmes minces et blanches stylisées pour le regard masculin, un terme qui désigne l’objectivation et la sexualisation des femmes dans les médias populaires, du cinéma et de la télévision aux publicités de mode. C’est une stratégie qui a longtemps fonctionné et que les marques se réjouissent de voir redevenir tendance.

La régression esthétique incarnée par la campagne Sweeney/American Eagle révèle ce que de nombreux critiques soupçonnaient depuis longtemps : l’adhésion des entreprises au féminisme n’a jamais été sincère.

Les campagnes vantant « l’amour de son corps », « l’émancipation » et « la confiance en soi » à la fin des années 2010 et au début des années 2020 ont été délibérément conçues pour séduire les consommateurs progressistes et tirer profit de la popularité du féminisme. Le modèle économique fondamental de ces entreprises – vendre des insécurités et engranger des profits pour leurs actionnaires – n’avait pas fondamentalement changé.

Au contraire, comme le soutiennent d’autres chercheurs, le marketing de l’amour de soi a encouragé les femmes à améliorer non seulement leur corps, mais aussi leur esprit. Il n’était plus culturellement acceptable que les femmes soient belles ; elles devaient également se sentir bien dans leur corps. Cette norme exigeait davantage d’efforts et, bien sûr, davantage de produits, que les marques se faisaient un plaisir de vendre.

Poussées par un climat politique de plus en plus conservateur, de nombreuses marques n’hésitent plus à exprimer leurs motivations. La minceur est de retour et la blancheur est à nouveau associée à la « rectitude »

Vivre le contrecoup culturel

Comme je l’ai expliqué ailleurs, nous vivons actuellement une période de contrecoup. Dans son livre publié en 1991, la journaliste Susan Faludi écrit que le contrecoup est « un phénomène récurrent qui revient chaque fois que les femmes commencent à faire des progrès vers l’égalité ».

Bien que de nombreux articles décrivent une « réaction négative » des consommateurs à la campagne Sweeney/American Eagle, je parle ici d’une réaction négative culturelle contre les mouvements sociaux et politiques progressistes. Elle se manifeste aujourd’hui dans les sphères politique, juridique et économique, et va bien au-delà d’une simple publicité.

Le contrecoup actuel vise le féminisme populaire, le mouvement Black Lives Matter, la diversité, l’inclusion et à l’équité (DEI) et les analyses systémiques incisives issues des études et du militantisme féministes, antiracistes et queer. La campagne Sweeney n’en est qu’un symptômes parmi d’autres.

Faludi a observé que « les images de femmes contraintes tapissent les murs de la culture populaire » dans les périodes de contrecoup. Cette remarque semble tristement d’actualité.

Quelques jours seulement après l’abandon de la campagne d’American Eagle, la marque SKIMS de Kim Kardashian a lancé ses « sculpt face wraps », un produit destiné à donner à celles qui les portent un menton plus « sculpté ». Les photos promotionnelles montrent des femmes emprisonnées dans des produits qui ressemblent au célèbre masque d’Hannibal Lecter ou à un appareil orthodontique. Des images particulièrement dérangeantes.

Si Faludi nous a appris quelque chose, c’est que la tendance à montrer des images de femmes contraintes — physiquement ou par des rôles rigides — ne préfigure pas seulement un avenir inquiétant : elle reflète aussi un présent alarmant, qu’il faut reconnaître pour pouvoir y résister.

La Conversation Canada

Meaghan Furlano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sydney Sweeney, American Eagle et le retour à une féminité « traditionnelle » – https://theconversation.com/sydney-sweeney-american-eagle-et-le-retour-a-une-feminite-traditionnelle-262852

Résurgence du paludisme aux Comores : où en est-on de son élimination ?

Source: The Conversation – in French – By Attoumane ARTADJI, Géographe de la santé et Ingénieur de Recherche en Sciences de l’Information Géographique au LPED, AMU, IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Depuis vingt ans, une lutte intensive est engagée contre le paludisme aux Comores, en Afrique australe. À terme, l’élimination de cette maladie dans ce pays n’est pas un rêve impossible, mais cet objectif demeure encore lointain. On fait le point sur la stratégie dite de « traitement de masse » mise en œuvre sur l’archipel, ses succès et ses limites.


Le 25 avril 2025, l’Union des Comores a célébré, comme le reste du monde, la Journée mondiale de lutte contre le paludisme. Ce pays de moins de 900 000 habitants s’est engagé depuis 20 ans dans une course à l’élimination du paludisme, dont il convient de retracer l’évolution.

Sur les trois îles (Grande Comore, Mohéli et Anjouan) de l’archipel des Comores, situé au sud-est du canal du Mozambique, entre le Mozambique et Madagascar, des efforts de contrôle considérables ont permis une spectaculaire « diminution de 97 % des cas de paludisme entre 2010 et 2016 » (passant de plus de 103 600 en 2010 à moins de 1 500 en 2016).

Une stratégie dite de « traitement de masse »

Ces efforts ont porté sur des distributions massives de moustiquaires imprégnées d’insecticides puis sur des campagnes de traitement de masse (TDM) par des médicaments proposés par la Chine : l’Artequick (qui est une combinaison d’artemisinine et de piperaquine) associé à la primaquine. Le paludisme a ainsi été quasiment éliminé à Mohéli et à Anjouan, mais est resté présent à la Grande Comore à des proportions faibles par rapport à 2010, laissant espérer son élimination définitive.

Malheureusement, le miracle de ce traitement de masse n’a pas suffi et le nombre de cas de paludisme n’a cessé d’augmenter depuis 2017, pour atteindre 21 079 en 2023, soit une augmentation de 87 %. Son élimination est-elle encore possible ?

Le succès de l’expérimentation à ciel ouvert de Mohéli

En novembre 2007, le programme « Fast Elimination of Malaria by Source Eradication » (FEMSE) a été lancé à Mohéli. Il s’agissait d’une campagne expérimentale visant à éliminer les parasites du paludisme (Plasmodium falciparum, Plasmodium malariae, Plasmodium vivax et Plasmodium ovale) dans le sang des habitants de cette île dont la population a été estimée à moins de 40 000 personnes (d’après des chiffres de 2007). Mohéli est ainsi devenue un laboratoire à ciel ouvert pour l’expérimentation du traitement de masse du paludisme.

Ce programme était dirigé par des experts de l’université de médecine traditionnelle chinoise de Guangzhou (Canton), accompagnés par des équipes du Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP-Comores).

Concrètement, une bulle sanitaire a été mise en place dans toute l’île pour distribuer à tous les résidents, malades ou non, un traitement d’Artequick (composé d’artémisinine et de piperaquine) ainsi que de la primaquine. Ce traitement a également été imposé à tous les visiteurs de l’île pendant trois ans. La finalité de ce programme était d’éliminer le réservoir de parasites pour interrompre la chaîne de transmission entre l’humain et les moustiques vecteurs (Anopheles gambiae et Anopheles funestus) en moins de deux ans.

En moins de six mois, à Mohéli, une réduction de 98 % de la charge parasitaire a été constatée chez les enfants. Un recul spectaculaire de la charge parasitaire chez les anophèles, les moustiques responsables de la transmission du paludisme, a également été observé.

Le traitement de masse élargi à toutes les Comores

Les résultats concluants de l’expérimentation de Mohéli ont convaincu les autorités comoriennes et leurs partenaires d’élargir le traitement de masse aux deux autres îles, Anjouan en 2012 et la Grande Comore en 2013. Plus de 80 % de la population des deux îles a pris ce traitement. Parallèlement, la campagne de distribution de moustiquaires imprégnées d’insecticide à longue durée d’action (MILD) a connu le même succès.

Mais cette joie a été de courte durée. En effet, une recrudescence de l’incidence du paludisme a été observée dès 2017, avec plus de 500 cas pour 100 000 habitants. En 2023, ce sont plus de 2 400 cas pour 100 000 habitants qui ont été recensés, soit 12 fois plus qu’en 2016.

Cette résurgence du paludisme a suscité l’inquiétude des autorités comoriennes et de leurs partenaires.

Un effet de résistance aux médicaments ?

En réponse à cette crise, dès 2018, plusieurs campagnes de traitement de masse ont été réalisées à la Grande Comore dans des zones géographiques ciblées. La dernière en date a été réalisée en décembre 2024 dans la région de Hamahamet-Mboinkou, à Moroni, et dans bien d’autres régions de l’île.

Combien faudra-t-il encore de traitement de masse pour mettre fin à la transmission du paludisme aux Comores ? La multiplication de ces traitements de masse à la Grande Comore sans réelle efficacité, contrairement à ce qui fut observé lors des campagnes de 2007 à Mohéli ou à Anjouan en 2012, suscite de nombreuses inquiétudes. Peut-on avancer l’hypothèse de résistances à l’Artequick ?

La littérature scientifique confirme que certaines mutations observées dans les gènes du P. falciparum entraînent, dans certains pays d’Afrique, une résistance aux deux molécules contenues dans l’Artequick, c’est-à-dire l’artémisinine et la pipéraquine.

Or, les études évaluant la résistance aux médicaments antipaludiques aux Comores sont peu nombreuses. La dernière étude, réalisée entre 2013 et 2014 par les mêmes équipes ayant conduit le traitement de masse, a montré qu’aucune forme de résistance n’avait été observée à la Grande Comore. Depuis, ce constat serait-il encore le même ? Comment expliquer alors cet échec ?

La population pointée du doigt par les autorités sanitaires ?

D’après les déclarations des autorités sanitaires publiées dans les journaux, la Grande Comore « empêcherait » l’élimination du paludisme en Union des Comores. Les habitants de cette l’île seraient « méfiants » à l’égard de la prise de médicaments et « moins adhérents » aux efforts de lutte, ce qui a entraîné un faible taux de couverture des traitements de masse par rapport au reste des îles.

Aussi, la population « refuserait » d’utiliser les moustiquaires. Selon elles, la population devrait plutôt « coopérer » davantage, car l’élimination du paludisme nécessite un « engagement national ». Mais la population serait-elle l’unique coupable ?

Quelle place, à côté du nouveau vaccin antipaludique ?

Peut-on envisager une alternative au traitement de masse aux Comores ? Dès le début de l’année 2024, plusieurs pays d’Afrique ont introduit, dans leur programme de lutte contre le paludisme, le vaccin antipaludique RTS,S de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). C’est le cas notamment du Cameroun, du Burkina Faso, du Bénin et de la Côte d’Ivoire, pour n’en citer que quelques-uns.

Interrogées sur la possibilité d’intégrer ce vaccin aux Comores, les autorités ont déclaré ce qui suit :

« Cela ne veut pas dire qu’on est contre la vaccination, mais nous préférons poursuivre la stratégie nationale déjà conçue avec la mission chinoise à travers la sensibilisation, le traitement de masse et la distribution de moustiquaires imprégnées ». La stratégie du traitement de masse va donc se poursuivre.

Lutte contre le paludisme : un financement compromis sous l’ère Trump ?

Outre le soutien de la Chine, l’Union des Comores bénéficie de financements de partenaires internationaux pour la lutte contre le paludisme. Il s’agit principalement du Fonds mondial et de l’OMS, des institutions largement soutenues financièrement par les États-Unis. Or, la rétractation de l’administration Trump risque de mettre en péril la lutte contre le paludisme aux Comores.




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En effet, le diagnostic et le traitement gratuits des patients dans les structures de soins, la distribution de moustiquaires dans les villages et la collecte de données épidémiologiques dans les districts sanitaires en sont dépendants. Avec un financement réduit, un retour à un nombre important de cas menace les Comores.

Cette résurgence du paludisme démontre les limites de la stratégie du traitement de masse imposée à une population qui la déboute depuis un certain temps.

Alors, sans stratégie alternative de lutte et sans autres sources de financement, le rêve d’un « avenir sans paludisme en Union des Comores à l’horizon 2027 » semble compromis et prolongé pour une période encore indéterminée.

The Conversation

Attoumane Artadji a bénéficié d’une Allocation de Recherche pour une Thèse au Sud (ARTS, 2015 à 2017) de l’IRD et a été financé en 2016 par le Fonds de coopération régionale via la préfecture de La Réunion pour mener des enquêtes de terrain dans le cadre du projet « GeoH2O-Comores, enquête sur l’eau et la santé dans l’Union des Comores ».

Vincent Herbreteau a coordonné le projet « GeoH2O-Comores, enquête eau et santé dans l’Union des Comores » financé en 2016 par le Fonds de Coopération Régionale via la Préfecture de La Réunion.

ref. Résurgence du paludisme aux Comores : où en est-on de son élimination ? – https://theconversation.com/resurgence-du-paludisme-aux-comores-ou-en-est-on-de-son-elimination-259965

République centrafricaine : les énergies renouvelables peuvent-elles contribuer à la stabilité ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Esmenjaud, Docteur du Graduate Institute, chercheur associé à l’Institut Français de Géopolitique (IFG – Laboratoire de recherche de l’Université Paris 8, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Depuis le renversement en 2013 du président François Bozizé, la République centrafricaine est plongée dans une grave crise politique et sécuritaire. Dans ce pays, qui est l’un des moins électrifiés au monde, une transition vers les énergies renouvelables permettrait de promouvoir le développement et la stabilité. L’ONU, présente par le biais de la Minusca, forte de 18 000 personnes, pourrait donner l’exemple.


L’apport environnemental des énergies renouvelables n’est plus à démontrer. En Afrique subsaharienne, elles représentent un moyen idéal et peu onéreux d’accroître l’accès à l’électricité sans augmenter l’empreinte carbone des pays de la région.

Le projet Powering Peace, co-piloté par le Stimson Center et Energy Peace Partners met en évidence un autre atout de ces énergies : celui de pouvoir contribuer à la stabilité dans les pays en sortie de crise.

Des rapports consacrés à la République démocratique du Congo, au Mali, à la Somalie et au Soudan du Sud ont abordé le rôle que les opérations de paix de l’ONU pouvaient jouer en appui du développement des renouvelables.

En assurant leur approvisionnement grâce à ces énergies, ces opérations peuvent non seulement briser leur dépendance à l’égard de générateurs diesel – une option coûteuse et inefficace d’un point de vue opérationnel –, mais aussi introduire des nouvelles infrastructures énergétiques dans les zones qui en ont le plus besoin. Un récent rapport évoque des avantages similaires dans le cas de la République centrafricaine (RCA).

France 24, 13 avril 2025.

À l’origine de la crise centrafricaine, des périphéries délaissées

Plus de dix ans après le début de la crise née du renversement en 2013 du président François Bozizé par la coalition Séléka, la RCA semble connaître une accalmie sécuritaire. Depuis l’échec, début 2021, de la tentative de prise de Bangui par une nouvelle coalition de groupes armés, les rebelles ont été repoussés dans les zones frontalières sous la pression des forces armées centrafricaines, fortement appuyées par les mercenaires du groupe paramilitaire russe Wagner.




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L’amélioration de la situation reste toutefois très relative et les causes profondes de la crise restent à traiter. L’une d’elles est la marginalisation des régions périphériques. Traditionnellement délaissées par les élites banguissoises, ces zones restent largement dépourvues d’infrastructures et de services publics (routes, écoles, hôpitaux, etc.). C’est le cas notamment dans le nord-est, berceau de nombreux groupes armés, où se sont diffusés un sentiment d’abandon et l’impression que la violence est l’unique moyen de faire entendre ses revendications.

À la demande des groupes armés, l’Accord politique pour la paix et la réconciliation en RCA de février 2019 reconnaissait d’ailleurs la nécessité de « corriger les inégalités qui affectent les communautés et les régions qui ont été lésées par le passé ».




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Développer les renouvelables pour lutter contre la marginalisation des périphéries

L’accès à l’électricité est un exemple frappant de la pauvreté du pays en infrastructures, mais aussi du caractère inéquitable de leur répartition. La RCA a l’un des taux d’électrification les plus bas du monde (17,6 %), mais il est encore bien plus faible en dehors de la capitale, notamment dans le nord-est, le nord-ouest ou le sud-est, où les infrastructures électriques sont quasi inexistantes.

Comme souligné dans le Plan national de développement 2024-2028, publié en septembre 2024, les renouvelables constituent un excellent outil pour renforcer l’accès à l’électricité sur l’ensemble du territoire, notamment à travers l’installation de réseaux locaux décentralisés.

Les principales sources d’énergie utilisées aujourd’hui dans le pays sont, elles, sources de problèmes : la déforestation dans le cas de la biomasse et un approvisionnement très incertain dans le cas du carburant (qui alimente les générateurs).

La RCA dispose déjà de sources d’énergie renouvelable grâce aux infrastructures hydroélectriques de Boali, opérationnelles depuis 1954, qui représentent près de la moitié du mix électrique national. Depuis 2023, plusieurs champs de panneaux solaires ont également vu le jour.

Mais les leviers d’amélioration demeurent très nombreux, tout particulièrement si l’on souhaite assurer un développement équilibré du point de vue géographique.

De nouveaux projets énergétiques – solaires et hydrauliques – sont envisagés dans la région de Bangui, dans le centre, dans l’ouest et dans le sud-ouest du pays. Il s’agit de régions où les besoins sont importants, car elles sont très peuplées, mais ce sont aussi celles qui sont déjà les mieux dotées. D’autres zones, comme le nord-est, qui bénéficie d’un fort ensoleillement et donc d’un potentiel élevé en énergie photovoltaïque, mériteraient une attention accrue.

TV5 Monde, 16 mars 2025.

Prioriser les régions traditionnellement délaissées permettrait de répondre aux revendications portées par les mouvements d’opposition, politiques comme armés. Surtout, l’accès à l’électricité permet de dynamiser l’activité, de créer de multiples opportunités pour les locaux et d’amorcer un cercle économique vertueux de nature à limiter les capacités de recrutement des groupes armés.

Étant donné que le nord-est héberge une partie importante de la minorité musulmane, déployer des installations dans cette zone contribuerait aussi à apaiser les tensions intercommunautaires et religieuses qui ont alimenté le conflit.

In fine, l’installation de renouvelables peut donc aider à lutter contre l’une des causes profondes du conflit : la marginalisation des périphéries.

Les multiples avantages d’une transition vers les énergies renouvelables

Comme dans les autres crises mentionnées précédemment, l’ONU peut jouer un rôle clé en faveur du déploiement des renouvelables, notamment à travers la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en RCA (Minusca).

En mettant en œuvre une transition vers les énergies vertes pour son propre approvisionnement, l’opération pourrait tout d’abord faire évoluer le mix électrique du pays dans son ensemble. Comptant près de 18 000 personnels, la Minusca consomme pas moins d’un cinquième du carburant et près d’un quart de l’électricité du pays.

Alors que son approvisionnement repose aujourd’hui sur les renouvelables à hauteur de 3 % seulement, la Minusca vise un triplement de ce taux d’ici à fin 2025 (8 à 9 %). Plusieurs bases ont été équipées de panneaux solaires, mais la marge de progression reste très importante si la mission souhaite atteindre l’objectif de 80 % fixé dans le plan d’action Climat 2020-2030, adopté par le secrétaire général de l’ONU en 2019.

Une transition vers les renouvelables présente des avantages opérationnels pour la Minusca. Presque entièrement dépendante de générateurs diesel, la mission fait face à des défis logistiques majeurs pour l’approvisionnement en carburant de ses nombreuses bases, particulièrement celles situées en zones instables et éloignées de la capitale. Limiter les besoins en matière de sécurisation de ses convois libérerait ainsi d’importants effectifs pour des tâches primordiales comme la protection des civils.




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Des infrastructures bénéficiant aux populations locales : un levier de consolidation de la paix pour la Minusca

Du fait de sa présence sur l’ensemble du territoire, la Minusca est dans une position unique pour déployer des infrastructures énergétiques au profit des populations locales, y compris dans les zones périphériques (et instables). Elle pourrait s’inspirer de l’exemple de Baidoa en Somalie, où l’ONU a financé l’installation de panneaux solaires alimentant la base locale et bénéficiant également aux populations environnantes.

En permettant le développement de services de base et de nouvelles activités économiques, ce projet a contribué à la consolidation de la paix au niveau local et au-delà. Les infrastructures installées représentent aussi un héritage positif que la mission peut laisser à son départ.

La capacité de la mission à initier ce genre de projets reste limitée par son mandat (protection des civils, appui au processus de paix et à la livraison de l’aide humanitaire, etc.) et ses ressources (financières et humaines, y compris un nombre réduit d’ingénieurs). Il est donc essentiel qu’elle collabore avec les autres partenaires internationaux, dont l’ensemble des agences des Nations unies, les institutions financières internationales et régionales, et les pays donateurs.

L’impact à long terme des renouvelables requiert aussi le développement d’une expertise locale afin d’assurer le maintien en état des infrastructures. En dépit de ces défis, ces énergies présentent aujourd’hui un potentiel sous-exploité et qu’il est important d’ajouter à la « boîte à outils » des gestionnaires de crise en RCA et au-delà.


Cet article a été coécrit avec Dave Mozersky, président et co-fondateur d’Energy Peace Partners.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. République centrafricaine : les énergies renouvelables peuvent-elles contribuer à la stabilité ? – https://theconversation.com/republique-centrafricaine-les-energies-renouvelables-peuvent-elles-contribuer-a-la-stabilite-260939

Argentine : le risque d’une nouvelle crise monétaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Jonathan Marie, Professeur d’économie, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3

Lorsque la croyance que la crise économique va survenir se diffuse, il est déjà trop tard. L’Argentine en a fait les frais à de nombreuses reprises. MatiasLynch/Shutterstock

Javier Milei, président de l’Argentine depuis décembre 2023, s’était engagé à déclencher la dollarisation intégrale de l’économie nationale. Il entreprend de « tronçonner » les dépenses publiques et les impôts et cherche à stabiliser le change. Pour quels résultats ? Le risque d’une crise monétaire progresse et fait craindre de nouvelles heures sombres pour les Argentins.


Se définissant comme « anarchocapitaliste », Javier Milei annonce résoudre les problèmes économiques qu’il estime provoqués par la « caste » en libéralisant à tout crin. Lors de son élection, l’Argentine souffrait d’une inflation particulièrement élevée – plus de 133 % pour l’année 2023 selon l’indice des prix à la consommation, atteignant même 211 % à la fin de l’année – et d’une récession sévère – -1,6 % en 2023… terreaux d’un chômage massif et de réductions du pouvoir d’achat.

Stratégie macroéconomique

La stratégie de stabilisation, adoptée depuis son élection et lancée après une importante dévaluation en décembre 2023, repose sur la stabilisation du taux de change. Concrètement, le prix du dollar états-unien exprimé en peso, la monnaie argentine, ne doit pas augmenter rapidement. Si la dévalorisation du peso s’accélère, les prix des importations sont en hausse et l’inflation augmente. Quels sont les liens entre dévalorisation, importation et inflation ?

Les Argentins sont habitués à évaluer la valeur de leurs actifs en dollars. Ils cherchent de facto à stabiliser leurs revenus en dollars, augmentant au besoin les prix exprimés en pesos. Chaque dévaluation, ou diminution du cours du peso augmente le prix de toutes les importations. Les produits étrangers – des États-Unis, de l’Union européenne ou de la Chine – deviennent plus chers pour les Argentins. A contrario, il est plus facile pour les pays étrangers d’acheter les produits de l’Argentine, puisque le peso est moins cher. À long terme, cette dévaluation créée de l’inflation, en raison de la hausse du prix des importations.

Pour stabiliser le cours du peso, la Banque centrale argentine doit être en mesure, si cela est nécessaire, de racheter des pesos sur le marché des changes et donc… de vendre des dollars. C’est pour cela que la clé du maintien d’une telle politique est liée à la capacité de conserver des dollars dans l’économie argentine.

Histoire des crises argentines

Chaque Argentin le sait parfaitement : une ruée sur le dollar peut très rapidement s’enclencher. Ce fut le cas en 1989, l’économie souffrant alors d’hyperinflation, ou en 2001. Pour chacun, il s’agit alors de changer ses pesos en dollars avant la crise, avant qu’ils ne valent plus rien. Mais c’est un phénomène autoréalisateur. Lorsque la croyance que la crise va survenir se diffuse, il est déjà trop tard.

L’Argentine est coutumière de telles crises économiques. La dernière de très grande ampleur, en 2001, avait provoqué l’abandon du régime de la convertibilité. Depuis 1991, la loi garantissait qu’un peso s’échangeait contre un dollar : le taux de change stabilisé, l’inflation avait été vaincue. Le déficit commercial et la hausse de l’endettement externe ont progressivement rendu intenable ce programme. Malgré les aides records du Fonds monétaire international (FMI), à partir de 1995, le taux de change est devenu intenable. La convertibilité fut abandonnée, le peso largement déprécié.

Cette crise fut politique : se succèdent d’éphémères présidents jusqu’à l’élection de Néstor Kirchner en 2003. Bénéficiant d’une situation monétaire stabilisée et d’un peso déprécié, il impose une réduction de la dette publique externe, ce qui allège les contraintes macroéconomiques. En réduisant cette dette en dollars et en la rééchelonnant, l’Argentine parvient à conserver plus de dollars pour constituer des réserves de change, permettant de mener une politique macroéconomique avec de plus grandes marges de manœuvre.

Dès le milieu de la décennie 2010, on assiste à la réactivation de tensions sur la répartition du revenu, l’ouverture économique et le régime de change. La stratégie visant à protéger l’économie domestique par la sous-évaluation du peso et par des restrictions sur le change – que les Argentins désignent par le terme cepo, verrou en espagnol – est contestée. Elle l’est en particulier par les classes moyennes et supérieures qui consomment des biens importés, qui voyagent et qui souhaitent épargner en dollars pour se protéger de l’inflation. Le dynamisme économique s’essouffle.

Le mandat (2015-2019) du conservateur libéral Mauricio Macri se caractérise par l’ouverture économique et financière. Mais le déficit courant se creuse, tout comme l’endettement externe.

L’élection en 2019 du péroniste Alberto Fernández n’atténue pas les difficultés, alors que la crise sanitaire et la récession globale vont avoir des effets particulièrement sévères. L’inflation annuelle, estimée à 48 % en 2021, atteint 72 % en 2022, puis dépasse les 130 % en 2023. Les salaires réels diminuent, les réserves de change s’épuisent et chaque dévaluation du peso alimente l’augmentation de l’inflation.

Lutte contre l’inflation

L’importance du dollar dans le quotidien des Argentins explique qu’au cours de la campagne présidentielle de 2023, la promesse de dollarisation de l’économie portée par Milei ait pu bénéficier d’un soutien important.

Élu, Milei ne met en œuvre ni démantèlement de la banque centrale ni dollarisation, mais il modifie substantiellement la politique monétaire. Dès décembre 2023, il dévalue le peso de 54 %. Il limite sa dépréciation à 2 % par mois jusqu’en février 2025, puis à 1 % par mois jusqu’en avril dernier. Cette politique dite de crawling-peg (ou de parité glissante) est la clé de la désinflation ; l’inflation étant l’effet secondaire de long terme d’une dépréciation.




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L’inflation étant très sensible aux variations du taux de change, il faut les limiter. En rythme mensuel, l’inflation dépasse 25 % en décembre 2023, puis se réduit nettement, jusqu’à 2,7 % en décembre 2024 et même 1,6 % en juin 2025.

Diminution des dépenses publiques

Outre la stabilisation du change, la désinflation est aussi nourrie par la sévère diminution des dépenses publiques de 27 % en 2024, adossée essentiellement à la réduction des retraites et de l’investissement public. Si ces mesures génèrent un excédent primaire, elles induisent aussi des effets récessifs, le PIB argentin reculant de 1,7 % en 2024.




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Parmi les principales diminutions des dépenses publiques adoptées : arrêt des investissements publics, restrictions de l’accès aux services de santé, désindexation des retraites, division par deux du nombre de ministères, suppression de 33 000 fonctionnaires, rétrogradation du ministère de la science en secrétariat ou encore fermeture de l’agence de presse nationale Télam.

Les comptes publics s’améliorent en 2024 à +0,3 % du PIB. Les exportations bénéficient de prix mondiaux des matières premières en hausse, quand la récession de 1,7 % restreint les importations, la baisse de la consommation limitant les importations de biens de consommation. Les comptes extérieurs s’améliorent alors eux aussi.

Ces résultats sont salués par la directrice générale du FMI Kristalina Georgieva :

« L’Argentine est un exemple de pays ayant réalisé de grands progrès grâce à des réformes structurelles et à une discipline budgétaire rigoureuse. »

Inflation sous les 3 %, taux de pauvreté à 37 % ou excédent commercial de 906 millions de dollars états-uniens en juin 2025.

« L’Argentine a une opportunité majeure dans un monde avide de sa production, tant dans l’agriculture que dans les minéraux, l’exploitation minière, le gaz et le lithium. »

Démantèlement du cepo

Une nouvelle étape est franchie en avril 2025. Le gouvernement engage le démantèlement du cepo, soit des restrictions sur le change pour le secteur privé. Cela facilite la ratification d’un accord de prêt avec le FMI de 20 milliards de dollars sur quatre ans, déclenchant immédiatement un premier versement de 12 milliards.

En augmentant ses réserves en dollars, La Banque centrale argentine accroît ses moyens d’intervention pour stabiliser le change. Le gouvernement espère le déclenchement d’un cercle vertueux : les Argentins, rassurés par la stabilité du change et bénéficiant en outre d’une loi d’amnistie fiscale ad hoc devraient réintroduire dans l’économie les dollars conservés « sous les matelas », permettant de gonfler les réserves officielles. L’adoption de cette mesure permet aux Argentins de réintroduire dans l’économie les dollars épargnés de manière occulte sans avoir à en justifier l’origine ni à devoir régler des impôts.

Rassurés et bénéficiant eux aussi d’un régime fiscal favorable, le « régime d’incitation pour les grands investissements (Rigi) », les investisseurs étrangers devraient investir dans l’économie argentine.

Évolution du taux de change

La soutenabilité de cette politique est questionnée. La question est d’ordre macroéconomique : l’Argentine peut-elle durablement attirer et conserver les dollars nécessaires à la stabilité du change ? Ou même pour parvenir à aller vers la dollarisation intégrale ?

Sur le long terme, cette politique favorise la surappréciation de la valeur du peso, provoquant une perte de compétitivité des secteurs exposés à la concurrence internationale. Il devient plus coûteux de produire certains biens en Argentine que de les importer à cause d’une inflation, qui, bien que réduite, reste plus élevée que chez les concurrents.




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De ce fait, la primarisation de l’Argentine est encouragée. Ce terme signifie que le secteur primaire – l’exploitation directe des ressources naturelles – est largement prépondérant dans une économie, au détriment du secteur secondaire – industries de transformation – ou tertiaire – services. L’exploitation des matières premières et le secteur agro-exportateur sont les seuls compétitifs en Argentine et les seuls susceptibles de générer des revenus en devises.

Les matières premières sont d’ailleurs les seuls secteurs qui attirent aujourd’hui des investissements directs étrangers (IDE), alors que les IDE reculent ces derniers trimestres. Dans le même temps, les importations de biens et services sont favorisées.

Dépréciation du peso argentin face au dollar.
Direction générale du Trésor (France), Service économique régional de Buenos Aires (Argentine), « Brèves économiques Cône Sud », 11 juillet 2025

Les controverses actuelles ne se focalisent pas seulement sur une telle temporalité. La dépréciation du peso depuis la mi-juin (voir graphique ci-dessus) est plus importante que ne le souhaitent les autorités. C’est la preuve d’une fébrilité croissante, attestée aussi par les achats de devises par le Trésor en juin 2025.

Autre signe, les chaînes d’information en continu, comme les sites des grands journaux, proposent tous depuis quelques jours des lives commentant en direct non stop l’évolution du taux de change. Cette question est véritablement au centre de toutes les conversations et de toutes les préoccupations.

Vers une inéluctable crise de change ?

D’autres facteurs jouent. Le gouvernement est sous la menace d’une amende de la justice états-unienne relative à la (re)nationalisation, en 2012, de la société d’exploitation du pétrole et du gaz Yacimientos Petrolíferos Fiscales (YPF).

Les craintes sont encore alimentées par la faiblesse du stock de réserves de change à disposition de la Banque centrale. Actuellement d’environ 40 milliards de dollars (ce montant représente au mieux six mois d’importations), le montant est inférieur à ce qu’escomptaient les autorités. Il est insuffisant pour faire face à un mouvement massif de spéculation sur le change qui pourrait survenir dans le contexte pré-électoral. Les élections législatives d’octobre prochain représentent un enjeu électoral décisif pour Milei.

S’il est impossible d’en anticiper l’instant précis, une crise de change va se déclencher, certains fondamentaux la rendent probable, sinon certaine.

Les derniers indicateurs macroéconomiques de l’INDEC ne sont pas rassurants. Le solde courant de la balance des paiements au premier trimestre 2025 est très largement déficitaire, de -5 191 millions de dollars. À titre de comparaison, le solde commercial était positif au 1er trimestre 2024 (3 649 millions de dollars) alors qu’il fut négatif au 1er trimestre 2025 (-1 992 millions). Dans le même temps, le taux de chômage est élevé, à 7,9 %. Et si la désinflation se confirme, selon les derniers chiffres (1,5 % en mai 2025, soit un rythme de croissance annuelle d’environ 20 %), l’inflation demeure élevée.

Ces données macroéconomiques rappellent la difficulté pour l’Argentine de maintenir simultanément et durablement un taux de change stable en l’absence d’entrave sur celui-ci, une inflation faible et le dynamisme de l’ensemble de l’économie. Cela s’impose à Milei comme à tous ses prédécesseurs.

The Conversation

Jonathan Marie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Argentine : le risque d’une nouvelle crise monétaire – https://theconversation.com/argentine-le-risque-dune-nouvelle-crise-monetaire-261412

Marguerite de Wendel, « la dame du fer » des forges françaises, une capitaine d’industrie d’exception

Source: The Conversation – France (in French) – By Danièle Henky, Maître de conférences habilité à diriger les recherches en langues et littérature française (9e section) émérite, Université de Strasbourg

Des siècles passés, il reste l’histoire de nombreux talents féminins à exhumer. En avance sur leur temps, des femmes furent aussi capitaines d’industrie. Tel fut le cas de Marguerite de Wendel (1718-1802), née d’Hausen, qui devint, à partir de 1739, d’abord aux côtés de son mari puis seule, dirigeante des plus grandes forges françaises. Une main de fer dans un gant de velours… avec un caractère aussi trempé que l’acier.


Durant ce que l’on a appelé le « siècle des Lumières », l’éducation féminine fut mise à l’ordre du jour. Le recul de l’illettrisme réduisit l’écart dans l’alphabétisation entre les sexes. Dans un monde très marqué par les valeurs paternalistes, il restait difficile, cependant, d’être une femme et d’accéder aux savoirs. D’importantes barrières et contraintes limitaient les possibilités de conquérir les domaines masculins. La diffusion des savoirs allait favoriser, néanmoins, une évolution de la condition féminine.

On ne peut nier que de nombreuses femmes, parmi les classes privilégiées, jouèrent un rôle majeur dans divers domaines. Parmi elles, il y eut, notamment dans les milieux du commerce et de l’industrie, des épouses qui secondèrent leurs maris dans leurs charges professionnelles, se distinguant par leur acharnement au travail et leur intelligence des affaires.

En avance sur la marche du temps, elles furent des chefs d’entreprise d’exception. Tel fut le cas, comme le révèlent les archives de la Maison de Wendel, de Marguerite d’Hausen qui devint, en 1739, Marguerite de Wendel (1718-1802). C’est ce que je retrace sa biographie le Destin fou de Marguerite de Wendel : maîtresse de forges, des Lumières à la Terreur (2021).

Épopée industrielle

Une véritable épopée industrielle, comme le narre l’historien René Sédillot. Elle commence avec Jean-Martin de Wendel (1665-1737), qui acheta en 1704 à Hayange, petit village mosellan, une forge à demi ruinée.

Originaire de Bruges, la famille s’était installée en Lorraine avec Christian de Wendel (1636-1708). Son fils cadet, Jean-Martin, devint directeur des forges d’Ottange, avant de débuter à Hayange cette lignée de maîtres de forges qui dirigea les entreprises de Wendel jusqu’en 1978. À la mort de ce pionnier, ses fils héritèrent de cinq forges en pleine activité.

Le destin fou de Marguerite de Wendel, maîtresse des forges, des Lumières à la Terreur.
Hal, Fourni par l’auteur

Le 10 mai 1739, Marguerite d’Hausen, née à Sarreguemines (Moselle) en 1718, fille du receveur des finances de Lorraine, épousa Charles de Wendel, de dix ans son aîné, maître de forges et seigneur d’Hayange. Il était l’un des fils de Jean-Martin, devenu conseiller secrétaire du roi en la chancellerie du parlement, anobli en 1727 par le duc Léopold. Lors de ce mariage, Jean Alexandre d’Hausen dota sa fille d’une somme de 60 000 livres, soit le double de ce que valait l’affaire Wendel en 1704.

Dès lors, grâce au travail et à la bonne gestion de Charles, l’affaire ne cessa de prospérer et de s’étendre. Lors de la guerre de succession d’Autriche (1740-1748) puis de la guerre de Sept Ans (1756-1763), sous le règne de Louis XV, les Wendel reçurent des commandes de boulets que les ouvriers façonnaient en coulant de la fonte liquide dans des moules sphériques. Ils fabriquaient aussi des affûts. De la platinerie sortaient des casques pour les cavaliers…

Main de fer dans un gant de velours

Bonne épouse et bonne mère, Marguerite de Wendel eut sept enfants dont cinq survécurent. Elle n’en eut pas moins la curiosité de s’intéresser aux affaires de son mari, aux nouvelles techniques et à l’univers inconnu pour elle de la sidérurgie.

Elle a d’abord relayé par nécessité son époux, toujours en voyage pour trouver de nouveaux marchés et de nouveaux financements. Il lui a appris à surveiller les coulées de fonte des hauts fourneaux et à diriger les ouvriers mieux qu’un contremaître aguerri. À une époque où beaucoup de femmes de son milieu ne se préoccupaient que de leurs galants ou de leurs toilettes, elle conduisit les forges en capitaine d’industrie : une main de fer dans un gant de velours !

Veuve de Charles de Wendel en 1784, celle qu’on a appelée Madame d’Hayange resta seule face à la tourmente révolutionnaire qu’elle affronta du mieux qu’elle put. Secondée par ses gendres, Alexandre de Balthazar et Victor de la Cottière, elle surveillait les hauts-fourneaux, veillait à la commercialisation des produits manufacturés et se réservait la responsabilité des relations avec les autorités politiques. Il fallut se battre avec les bureaux de Versailles pour faire payer les fournitures livrées aux armées. Marguerite en s’acharnant parvint à tenir renégociant en 1788 les contrats avec les arsenaux royaux. Elle obtint des conditions plus avantageuses que celles acquises de haute lutte par Charles.

Terreur révolutionnaire

En 1789, les révolutionnaires eurent besoin, comme la monarchie avant eux, des armes sortant des usines de Wendel. Protégée par l’armée, « Madame d’Hayange » fut en revanche en butte aux rancœurs de certains habitants de la ville, à commencer par l’ancien cocher du château, Jacques Tourneur. La Révolution en fit un maire qui ne cachait pas le mépris que lui inspiraient les « ci-devant » – les personnes ayant bénéficié d’un privilège « avant ». Ayant demandé un jour qu’on lui fournisse des chevaux pour livrer les munitions d’artillerie, la « citoyenne Wendel » se vit répondre par la municipalité d’utiliser les chevaux de son carrosse.

Les forges Wendel furent utilisées pendant la Révolution française pour produire des canons.
Musée Carnavalet

Dès les débuts de la Terreur (5 septembre 1793-28 juillet 1794), sa vie devint un enfer. Son petit-fils, accusé de collusion avec l’ennemi, fut guillotiné à Metz, le 25 octobre 1793. Restée seule après le départ des siens, Marguerite poursuivit sa mission, contre vents et marées, en obtenant du représentant du peuple à l’armée de Moselle qu’on ne réquisitionne aucun des biens ou des ouvriers utiles à la fabrication des boulets de canon. Elle passa ses journées et parfois ses nuits aux forges, surveillant la coulée aux côtés des contremaîtres et des ouvriers.

Caractère aussi trempé que l’acier

Dans les convulsions d’une époque qui, après l’optimisme scientiste des Lumières, fut plongée dans les abominations de la Terreur, cette femme au caractère aussi trempé que l’acier, incarnait un bel exemple d’énergie féminine au service de sa famille, de son entreprise et de son pays.

Cela n’empêcha pas la mise sous séquestre de tous ses biens, ni sa mise en accusation, le 14 germinal An II (3 avril 1794), pour avoir favorisé l’émigration de ses fils, comme le rappelle l’historien Jacques Marseille. Emprisonnée à Metz puis à Sarreguemines, elle fut de retour à Hayange, le 6 octobre 1795, pour constater que les hauts fourneaux étaient éteints et les forges à l’abandon.

Bientôt, les forges de Wendel furent vendues aux enchères pour payer des dettes. Très affaiblie par son incarcération, logée dans un petit appartement de la rue des Prisons militaires (aujourd’hui, rue Maurice-Barrès) à Metz (Moselle), Marguerite n’eut de cesse de se battre pour tenter de récupérer son entreprise.

Elle s’éteignit le 4 janvier 1802, laissant quelques habits usés et de modestes meubles en sapin sans avoir eu le bonheur de voir la résurrection de sa Maison.

« La dame du fer »

Cette maîtresse des forges n’a rien à envier aux hommes par son incroyable capacité à mener à bien coulées de fonte et opérations de laminage. Elle a su aussi diriger des équipes d’ouvriers et des contremaîtres aussi bien que son époux. Ne la connaissait-on pas sous le nom de « la dame du fer » ? Sa pugnacité mais aussi son sens de la gestion comme ses connaissances en droit lui permirent de gagner des procès difficiles. Elle n’hésita pas à rencontrer les politiques nécessaires à la bonne marche de son entreprise et aurait pu, sans la Terreur, laisser à ses héritiers une entreprise prospère.

Ce fut indubitablement une pionnière, mais elle n’en a sans doute pas eu conscience, tant le féminisme ne pouvait se concevoir encore. Au début, elle a seulement voulu relayer son époux. Aurait-elle pu entreprendre tout ce qu’elle a fait, cependant, si elle n’y avait pas pris goût ? Elle aimait son travail, investissait, se lançait dans des projets en étant force de proposition face à ses fournisseurs. Elle a accompli son destin sans état d’âme en mobilisant toutes ses ressources. Par son exemple, elle a montré tout naturellement, sans avoir besoin de faire de longs discours, ce dont une femme est capable si on lui laisse le champ libre.

Droits des femmes

Au cours du XVIIIe siècle, certaines femmes profitèrent des temps si particuliers de la Révolution pour tenter de défendre leurs droits, pendant que des figures d’exception marquèrent l’histoire des arts, des sciences ou du pouvoir.

Comment ne pas évoquer Olympe de Gouges reconnue comme l’une des premières féministes françaises ? En proclamant les droits des femmes, elle posa des questions qui participèrent aux luttes à venir, au moment où le statut civil des citoyennes, pour un temps, s’améliorait. C’est à cette époque que vécut Marguerite de Wendel qui n’est pas connue comme une militante pour l’égalité des sexes, mais qui a largement montré par son comportement à quel point les femmes méritaient de voir leur condition évoluer.

The Conversation

Danièle Henky ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marguerite de Wendel, « la dame du fer » des forges françaises, une capitaine d’industrie d’exception – https://theconversation.com/marguerite-de-wendel-la-dame-du-fer-des-forges-francaises-une-capitaine-dindustrie-dexception-262353