Thaïlande : l’horizon démocratique s’éloigne

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Colombier, Spécialiste des médias en Thaïlande, Université Le Havre Normandie

**Les élections législatives et le référendum constitutionnel organisés le 8 février 2026 en Thaïlande ont conduit à une recomposition du paysage parlementaire. Le parti Bhumjaithai, avec Anutin Charnvirakul, le premier ministre sortant candidat à sa propre succession, s’impose comme la première force politique, devant le Parti du peuple, héritier du parti progressiste Move Forward, et Pheu Thai, formation issue du clan de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra. Si le référendum, qui s’est tenu le même jour, a validé le principe d’une réforme constitutionnelle, sa mise en œuvre s’inscrit dans un cadre institutionnel fortement contraint par les rapports de force parlementaires et sénatoriaux.

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Le 8 février 2026, les électeurs thaïlandais ont été appelés aux urnes pour renouveler les 500 sièges de la Chambre des représentants et se prononcer simultanément sur un référendum constitutionnel. Le Parti de la fierté thaïe (Bhumjaithai) est arrivé en tête avec 193 sièges, devant le Parti du peuple (Phak Prachachon, 118 sièges) et Pour les Thaïs (Pheu Thai, 74 sièges).

Ces élections, qui se sont déroulées dans un contexte économique fragile et marqué par de fortes incertitudes régionales, notamment le conflit frontalier avec le Cambodge, confirment une recomposition du paysage politique thaïlandais et marquent un tournant symbolique. Anutin Charnvirakul, qui occupait le poste de premier ministre depuis seulement cinq mois au moment du scrutin, a su transformer une position gouvernementale fragile en victoire électorale décisive pour son parti.

Pour la première fois depuis plus d’une décennie, la stabilité et l’ordre se sont imposés comme valeurs centrales du débat électoral, dans un contexte où le nationalisme et la promesse de continuité institutionnelle ont primé sur les revendications réformistes.

Bhumjaithai, d’un parti à ancrage territorial à un pivot conservateur du système

La victoire de Bhumjaithai, qui n’avait obtenu que 71 sièges aux précédentes législatives, tenues en 2023, confirme la trajectoire d’un parti longtemps perçu comme périphérique. Fondé en 2008 par Newin Chidchob après sa rupture avec Thaksin Shinawatra, le parti s’est construit comme une organisation de pouvoir local fondée sur le patronage et les dynasties politiques, solidement ancrée à Buriram, dans l’Isan (Nord-Est du pays). Depuis ses bastions initiaux, Bhumjaithai a progressivement étendu son influence à l’ensemble de la région.

Le contrôle de ministères clés, notamment la santé publique, les transports puis l’intérieur, lui a permis de tisser des réseaux durables avec les administrations locales et les exécutifs provinciaux. Cette stratégie a été renforcée par une participation active aux élections des Provincial Administrative Organizations (PAO), organes décentralisés élus au niveau provincial qui gèrent le développement local, les infrastructures et les services publics, et constituent des relais essentiels du pouvoir dans les provinces. Elle explique la capacité du parti à transformer un soutien électoral diffus en victoires décisives.

Cette dynamique a culminé en septembre 2025 avec l’accession de Bhumjaithai au cœur du pouvoir parlementaire après la destitution par la Cour constitutionnelle de la première ministre Paetongtarn Shinawatra, et son remplacement par Anutin Charnvirakul.

Bhumjaithai s’est imposé comme l’acteur central de la recomposition conservatrice. L’effondrement progressif des partis pro-militaires issus du coup d’État de 2014 – qui avait renversé le gouvernement de Yingluck Shinawatra et instauré une junte dirigée par Prayut Chan-o-cha –, notamment le Palang Pracharath et le Ruam Thai Sang Chart, affaiblis par leurs divisions internes et leur perte de soutien populaire, a laissé un vide que le parti a su occuper. La domination de ses réseaux lors de l’élection sénatoriale de 2024 a débouché sur un Sénat largement aligné sur ses intérêts. Dans un système où la Chambre haute conserve un pouvoir décisif, toute stabilité gouvernementale passe désormais par Bhumjaithai.

Cette montée en puissance s’est accompagnée d’un travail ciblé en direction des classes moyennes et supérieures. Bhumjaithai a opéré ce repositionnement en s’entourant de figures technocratiques issues des élites administratives et économiques – Ekniti Nitithanprapas aux finances, Suphajee Suthumpun au commerce et Sihasak Phuangketkeow aux affaires étrangères –, ce qui a permis au parti de projeter une image de compétence économique et de crédibilité internationale. Cette configuration, explicitement assumée durant la campagne, a contribué à rendre Bhumjaithai politiquement acceptable pour un électorat jusque-là réticent.

La campagne électorale a combiné deux registres complémentaires. Sur le plan économique, le parti a promis le redressement de la croissance, la restauration de la confiance des investisseurs et une gestion budgétaire rigoureuse. Sur le plan sécuritaire, les tensions frontalières avec le Cambodge ont été instrumentalisées pour hiérarchiser les priorités autour de l’ordre et de la souveraineté nationale. Anutin a donné carte blanche à l’armée lors des affrontements de juillet et décembre 2025, présentant le conflit comme une « guerre contre l’armée des arnaques », visant les casinos cambodgiens utilisés pour la cybercriminalité.

Parallèlement, le parti a mobilisé le registre de la peur : instabilité politique chronique, risque d’ingérence étrangère (illustré par le scandale de l’appel entre Paetongtarn Shinawatra et Hun Sen), et menace supposée de bouleversement radical incarnée par le Parti du peuple. Le vote en faveur de Bhumjaithai s’est ainsi structuré autour d’une promesse de stabilité, de compétence technocratique et de fermeté face aux menaces extérieures.

Le Parti du peuple : le choix du pragmatisme

Le Parti du peuple arrive en deuxième position avec 118 sièges, ce qui constitue un recul par rapport aux 151 sièges gagnés en 2023 par Move Forward, auquel il a succédé après que celui-ci a été dissous par la Cour constitutionnelle en 2024. Ce résultat reflète une transformation de cette formation : née des mobilisations de rue et ancrée dans les mouvements sociaux, elle s’est progressivement tournée vers une approche plus pragmatique, au risque de perdre une partie de sa base militante.

En 2023, Move Forward promettait une transformation structurelle : réforme de l’article 112 du code pénal (qui punit de trois à quinze ans de prison toute critique, insulte ou menace envers le roi, la reine, l’héritier du trône ou le régent), démantèlement des monopoles, abolition de la conscription militaire. Trois ans plus tard, le Parti du peuple a opéré un virage stratégique. En septembre 2025, sa décision de soutenir Anutin Charnvirakul a déçu nombre de ses partisans.

Thanathorn Juangroongruangkit, cofondateur de Future Forward (dissous en 2020, dont Move Forward était l’héritier direct) devenu conseiller du parti, avait justifié ce choix par la nécessité de se montrer pragmatique. En échange, sa formation avait négocié un calendrier pour un référendum constitutionnel et une dissolution du Parlement dans les quatre mois.

Les dissolutions répétées ont affaibli les structures participatives. Le Parti du peuple s’est appuyé sur les réseaux sociaux et sur un leadership centralisé. Sur les listes de 2026, technocrates et entrepreneurs ont remplacé les militants. Le parti avait présenté trois candidats au poste de premier ministre : Natthaphong Ruengpanyawut, leader du parti, Sirikanya Tansakun, économiste et dirigeante adjointe du parti, et Veerayooth Kanchoochat, économiste. Aucun n’a réussi à recréer l’engouement de la campagne de 2023. Même le retour lors de la dernière semaine de Pita Limjaroenrat, ancien leader de Move Forward lors des élections de 2023, n’a pas suffisamment galvanisé l’électorat.

C’est Ruckchanok Srinok, 31 ans, qui a incarné l’énergie de la campagne. Candidate sur la liste proportionnelle nationale (100 sièges répartis entre les partis en fonction de leur score national, contrairement aux 400 sièges de circonscription attribués au candidat arrivé en tête localement), elle a exposé la corruption systémique, notamment les détournements de fonds au sein du Bureau en charge de la sécurité sociale, qui ont affecté 24,5 millions de personnes. Son comportement tranche avec les conventions politiques thaïlandaises : elle se déplace simplement à vélo, ne porte pas de vêtements de créateurs, ne provient pas d’une famille célèbre et n’a pas hérité d’une quelque fortune. Mais sa condamnation à six ans de prison pour lèse-majesté (elle est en liberté sous caution) incarne le dilemme du parti : comment réformer un système qui criminalise la réforme ?

Le résultat du 8 février 2026 est donc en deçà des espérances. Le Parti du peuple fait face à une question cruciale : né de la défiance contre l’establishment conservateur, peut-il s’appuyer sur le pragmatisme sans perdre son identité ?

Pheu Thai, l’échec d’une reconquête territoriale

Pheu Thai, parti populiste à l’identité idéologique aujourd’hui brouillée par ses alliances avec les conservateurs, arrive en troisième position avec 74 sièges, un recul très marqué par rapport aux 141 obtenus en 2023. Pour un parti qui se présentait encore récemment comme une force dominante, ce résultat constitue une défaite électorale nette. Il met en lumière l’échec de la stratégie de reconquête de ses bastions historiques dans le Nord du pays.

Le parti a mobilisé ses ressources habituelles, en s’appuyant sur des candidats sortants, des héritiers de dynasties politiques locales et des figures issues de ses réseaux traditionnels. Pheu Thai avait présenté trois candidats au poste de premier ministre : Yodchanan Wongsawat, neveu de Thaksin Shinawatra (premier ministre de 2001 à 2006, renversé par coup d’État, exilé pendant quinze ans, rentré en 2023 et actuellement incarcéré pour corruption), Julapun Amornvivat, le chef du parti, et Suriya Juangroongruangkit, ancien ministre des transports. Le parti a également cherché à élargir son audience par des politiques populistes, dont un projet de loterie quotidienne de 9 millions de bahts (près de 250 000 euros) adossée à un dispositif fiscal numérique. Cette mesure a suscité de nombreuses critiques et n’a pas produit les effets escomptés.

De plus, la campagne s’est déroulée dans un contexte politique fortement dégradé pour Pheu Thai. La divulgation d’une conversation téléphonique où Paetongtarn Shinawatra adoptait un ton informel et conciliant à l’égard de Hun Sen, ancien premier ministre cambodgien, aujourd’hui sénateur et père de l’actuel premier ministre Hun Manet, avait provoqué la chute du gouvernement en août 2025 et sérieusement ébranlé la crédibilité du parti. Tout au long de la campagne, cet épisode a été abondamment exploité par les adversaires de Pheu Thai. Cette fragilisation s’est trouvée accentuée par l’incarcération de Thaksin Shinawatra depuis le 9 septembre 2025, ce qui a privé le parti de sa figure tutélaire.

Le Parti démocrate survit et Kla Tham entre au Parlement

Au-delà des trois partis arrivés en tête, le scrutin de février 2026 a révélé deux évolutions importantes : le Parti démocrate a enregistré des résultats contrastés mais notables et Kla Tham a réalisé une percée lors de sa première participation électorale nationale d’ampleur.

Après plusieurs cycles de recul électoral, le Parti démocrate a opéré un repositionnement sous la direction d’Abhisit Vejjajiva. L’ancien premier ministre (2008-2011) avait quitté la direction du parti en 2019, à la suite d’une lourde défaite électorale et de divisions internes persistantes. Pour ces élections, il s’est entouré de figures technocratiques telles que Korn Chatikavanij, ancien ministre des finances, et Karndee Leopairote, spécialiste des politiques économiques. Leur stratégie s’est fondée sur la rigueur institutionnelle, la discipline budgétaire et la lutte contre la corruption.

En apparence, le résultat du Parti démocrate peut sembler décevant. Le parti a perdu des sièges par rapport à 2023. Avec seulement huit députés sortants au moment de la dissolution, il faisait face à un défi majeur pour remporter des sièges en circonscription. Mais ce résultat global masque une dynamique importante. Sur les listes proportionnelles, le parti a obtenu environ 3,6 millions de voix, un score très proche de sa performance de 2019. En quelques mois seulement après son retour à la tête du parti, Abhisit Vejjajiva est parvenu à reconquérir une part importante de l’électorat démocrate. Pour un parti en difficulté depuis plusieurs années, ce résultat constitue une forme de stabilisation.

Kla Tham a effectué une entrée marquante au Parlement avec 58 sièges de circonscription. Le parti n’a obtenu que deux sièges proportionnels. Thammanat Prompao dirige cette formation. Cette figure controversée possède un passé judiciaire chargé. Il a joué un rôle central dans les négociations de coalition sous Prayut Chan-o-cha. Le parti s’est structuré comme un véhicule électoral. Plus de la moitié de ses candidats avaient concouru sous d’autres étiquettes lors de scrutins précédents.

Sa campagne s’est appuyée sur l’implantation territoriale de ses candidats et sur une stratégie de continuité, faisant de la politique locale la racine d’une politique plus large. Les propositions programmatiques ont joué un rôle secondaire, l’accent étant mis sur le travail de terrain et l’ancrage dans les réseaux locaux. L’entrée de Kla Tham au Parlement s’opère dans un contexte de soupçons persistants liés aux financements politiques et aux liens de certains cadres avec des intérêts économiques controversés. Le soir du scrutin, Thammanat a souligné la position charnière de sa formation dans les négociations à venir.

Le référendum constitutionnel et ses contraintes politiques

Organisé simultanément aux élections législatives, le référendum constitutionnel portait sur l’ouverture d’un processus de réécriture de la Constitution de 2017. 58,3 % des votants se sont prononcés en faveur de ce processus, contre 30,8 % d’opposition et 8,3 % de votes blancs. Ce vote exprime une attente de réforme constitutionnelle, sans pour autant constituer un mandat précis sur la nature ou l’ampleur des changements à venir.

Le cadre institutionnel demeure particulièrement contraignant. La procédure implique plusieurs étapes successives, combinant un vote parlementaire à majorité qualifiée, la désignation d’un comité de rédaction, puis l’organisation de nouveaux référendums. Dans ce processus, le Sénat conserve un rôle central.

Le rapport de forces issu des élections législatives pèse directement sur l’interprétation politique du référendum. La victoire de Bhumjaithai et sa position dominante au Parlement et au Sénat orientent le processus vers une gestion étroitement encadrée de la réforme constitutionnelle. Les positions défendues par Bhumjaithai et par Kla Tham, favorables au maintien des principaux mécanismes institutionnels, suggèrent que les dispositifs centraux du système apparaissent peu susceptibles d’être substantiellement remis en cause.

Alors que la bataille des coalitions s’ouvre, le référendum de 2026 engage une séquence institutionnelle sans en déterminer l’issue. Il met en évidence un décalage entre une demande de réforme et les équilibres conservateurs qui dominent le système politique.

The Conversation

Alexandra Colombier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Thaïlande : l’horizon démocratique s’éloigne – https://theconversation.com/tha-lande-lhorizon-democratique-seloigne-275425

« Jeudi noir » du bitcoin : plus intégré que jamais à l’économie mondiale, mais toujours aussi volatil

Source: The Conversation – France (in French) – By Mehdi Guelmamen, Doctorant en sciences économiques, Université de Lorraine

En 2024, les autorités états-uniennes ont autorisé la mise sur le marché des premiers fonds indiciels cotés en Bourse adossés à des cryptoactifs, dont le bitcoin. Pingingz/Shutterstock

La semaine dernière, le bitcoin a connu son « Jeudi noir ». Longtemps présenté comme un actif à part, susceptible d’évoluer indépendamment des marchés financiers traditionnels, le bitcoin est aujourd’hui profondément intégré à la finance mondiale. Paradoxalement, cette intégration croissante ne s’est pas traduite par une stabilisation de son cours, mais par une sensibilité accrue aux chocs macroéconomiques et par l’émergence de nouveaux risques de contagion financière.


Ces derniers mois, et surtout ces derniers jours, le bitcoin a connu des épisodes de volatilité d’une ampleur inédite. En quatre mois, la cryptomonnaie phare a perdu 50 % de sa valeur. En l’espace d’une semaine, le marché des cryptomonnaies a perdu 700 milliards de dollars de capitalisation.

Dans l’un de nos travaux en cours, nous montrons que des annonces de politique commerciale ou monétaire venues des États-Unis peuvent provoquer des variations brutales du cours du bitcoin en l’espace de quelques heures.

Cours du bitcoin depuis 2016.
Boursorama

Ce constat tranche avec l’image longtemps associée à cet actif. Conçu comme un système monétaire décentralisé, indépendant des banques centrales et des politiques économiques nationales, le bitcoin est souvent présenté comme un instrument capable d’évoluer en marge des cycles financiers traditionnels. Cette promesse de décorrélation constitue l’un des piliers de son attractivité initiale.

Cette lecture est de moins en moins compatible avec la réalité observée. Loin de rester isolé, le bitcoin s’est progressivement inséré au cœur des mécanismes financiers globaux. Il est aujourd’hui détenu, échangé et intégré dans des stratégies de portefeuille aux côtés d’actifs classiques tels que les actions, les obligations ou les matières premières. Cette transformation structurelle modifie profondément la nature de ses fluctuations.

Alors, comment expliquer ce paradoxe ?

Volatilité du bitcoin

Le bitcoin ne réagit plus uniquement à des facteurs internes à l’écosystème des cryptoactifs. Sa volatilité est désormais étroitement liée aux chocs macroéconomiques, tels que les variations de taux d’intérêt, les annonces d’inflation ou les épisodes de stress financier.

Lorsqu’un choc survient, les investisseurs ajustent leurs portefeuilles de manière globale. Le bitcoin peut alors être vendu, non pas en raison de caractéristiques propres, mais pour couvrir des pertes, réduire l’exposition au risque ou répondre à des contraintes de liquidité. Il devient, de fait, une variable d’ajustement comme une autre.

Le graphique ci-dessous illustre cette dynamique. Il montre que plusieurs phases de forte baisse du bitcoin coïncident avec des événements macroéconomiques majeurs. En mars 2020, lors du déclenchement de la pandémie de Covid-19, son prix chute d’environ 40 % en une seule journée. En 2021, l’annonce de chiffres d’inflation élevés aux États-Unis entraîne une baisse de près de 30 % du cours.

Ces épisodes suggèrent que le bitcoin ne joue plus le rôle de valeur refuge parfois mis en avant, mais qu’il amplifie au contraire certaines dynamiques de marché en période de tension.

Intégration croissante aux ETF

L’intégration du bitcoin aux marchés financiers s’est accélérée avec l’entrée d’investisseurs institutionnels et le développement de produits financiers permettant d’y être exposé sans détenir directement l’actif. Les fonds cotés en Bourse (ETF) adossés au bitcoin illustrent cette évolution.

En achetant un ETF bitcoin, l’investisseur ne détient pas directement des bitcoins, mais un titre financier dont la valeur suit l’évolution de leur prix. Dans le cas des ETF dits « spot », les émetteurs détiennent effectivement des bitcoins afin de répliquer le cours. Il existe aussi des ETF « synthétiques », qui ne possèdent pas les bitcoins mais reproduisent leurs performances. Ces produits financiers créent un lien direct entre le marché du bitcoin et les marchés financiers traditionnels.

Le bitcoin n’est plus seulement perçu comme un actif expérimental ou marginal, mais comme une composante à part entière de stratégies d’investissement diversifiées. À la fin de l’année 2025, près de 115 milliards de dollars (96,9 milliards d’euros) étaient investis dans ces ETF.

Les fonds de gestion friands de bitcoins

Cette intégration accrue ne concerne pas seulement les investisseurs individuels. Les acteurs institutionnels occupent désormais une place importante dans l’écosystème. Des fonds de gestion, des banques d’investissement et de grandes entreprises cotées détiennent des positions significatives en bitcoin ou dans des produits qui y sont liés.

BlackRock, par exemple, a investi 217 millions de dollars (182,9 millions d’euros) dans des produits liés au bitcoin. Larry Fink, le dirigeant de BlackRock, déclarait pourtant que son cours pourrait atteindre, à terme, entre 500 000 et 700 000 dollars (entre 421 270 et 589 900 euros).

En zone euro, cette exposition passe par des acteurs soumis à la réglementation financière. Selon la Banque de France, les positions institutionnelles en bitcoin sont passées d’environ 13 milliards de dollars (10,9 milliards d’euros) début 2024 à plus de 33 milliards de dollars (27,8 milliards d’euros) fin 2024, pour près de 2 000 institutions exposées. Si ces montants restent limités au regard de la capitalisation totale du bitcoin, leur concentration et leur interconnexion avec le système financier traditionnel renforcent les risques de transmission.

La liquidité quasi continue du marché du bitcoin, accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, peut accélérer la propagation des chocs vers d’autres classes d’actifs. Selon le FMI, lors de la crise sanitaire, la volatilité du bitcoin expliquerait jusqu’à 16 % de la volatilité du S&P 500, et environ 10 % de la variation de ses rendements. Autrement dit, les fluctuations du bitcoin ne restent plus cantonnées à l’univers des cryptoactifs.

Nouveau défi pour les épargnants

Pour les épargnants, cette transformation pose un défi majeur. La présence d’acteurs institutionnels et l’encadrement des intermédiaires peuvent donner l’impression que le bitcoin est devenu un actif comparable aux instruments financiers traditionnels, et donc moins risqué. Cette perception est trompeuse.

En France, environ 5 millions de particuliers ont déjà investi dans des cryptoactifs, souvent sans disposer d’outils de couverture ou de diversification adaptés. Lors des phases de retournement, les pertes peuvent être rapides et importantes. En 2022, le bitcoin a perdu près de 60 % de sa valeur, tandis que l’ensemble du marché des cryptoactifs enregistrait une perte d’environ 1 700 milliards de dollars (1 433 milliards d’euros). Ce jeudi 5 février 2026, en quarante-huit heures, le bitcoin a plongé de près de 15 %, passant sous les 70 000 dollars (59 000 euros).

L’intégration du bitcoin à la finance mondiale n’a donc pas réduit le risque, elle l’a déplacé en l’inscrivant dans des dynamiques macroéconomiques plus larges et potentiellement plus systémiques.


Cet article a été intégralement co-écrit avec Sami Es-Snibi, étudiant à l’Université de Lorraine.

The Conversation

Mehdi Guelmamen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Jeudi noir » du bitcoin : plus intégré que jamais à l’économie mondiale, mais toujours aussi volatil – https://theconversation.com/jeudi-noir-du-bitcoin-plus-integre-que-jamais-a-leconomie-mondiale-mais-toujours-aussi-volatil-272736

Hauts-de-France, Pays de la Loire… quelle solidarité à l’épreuve des inégalités territoriales ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Chusseau, Professeure de Sciences Economiques, Université de Lille

Comment peut-on expliquer les différences de développement entre les régions ? Est-ce dû à l’histoire ? Ou les politiques menées jouent-elles un rôle ? Comment rendre ces dernières plus efficaces ? Décryptage des différences de situation entre les Hauts-de-France et les Pays de la Loire.

Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 9 a pour thème « Territoires abandon ou rebond ? ».


Les inégalités territoriales regroupent les disparités économiques, sociales, et environnementales entre différents territoires, régionaux ou locaux. Ces inégalités peuvent se manifester sous de multiples formes : différences en termes de niveau de vie, d’éducation, d’accès aux services publics, d’opportunités d’emploi, ou d’infrastructures. Elles mesurent les écarts de développement socio-économique et de bien-être entre différentes zones géographiques. Elles peuvent être mesurées via différents indicateurs.

Emportant des conséquences sociales, économiques et environnementales majeures, des politiques publiques spécifiques sont nécessaires pour remédier à ces inégalités. Souvent liées à des facteurs historiques et structurels, elles génèrent un sentiment d’abandon et d’injustice chez les populations concernées.

Deux régions, deux histoires

Pour illustrer un propos plus général, on compare deux régions en termes de niveau d’inégalités territoriales et de trajectoire. Les inégalités territoriales s’étudient via les politiques publiques déclinées localement en tenant compte de l’histoire régionale, de la spécialisation économique et de l’aménagement du territoire.

En comparant les Hauts-de-France et les Pays de la Loire, totalement opposées tant du point de vue de l’histoire industrielle que des grands projets d’infrastructures et du mode de développement, nous allons pouvoir comprendre le rôle de la décision publique, nationale et locale, dans le développement économique et social du territoire. Nous pourrons alors en tirer les leçons sur la stratégie à mettre en œuvre, l’échelon décisionnel le plus approprié, et la méthode à appliquer pour réduire la fracture territoriale.

Indicateurs / Zones 2000/2005 2011 2022
Revenu fiscal médian par unité de consommation (€) France hexagonale : 13 949 20 184 23 080
Hauts-de-France : 12 000 18 636 21 420
Pays de la Loire : 13 400 19 941 23 050
Rapport interdécile du niveau de vie (D9/D1) France hexagonale : 3,5 3,00 3,00
Hauts-de-France : Nd* 3,00 3,00
Pays de la Loire : Nd* 3,00 3,00
Taux de pauvreté (%) France hexagonale : 13,40 % 14,00 % 14,00 %
Hauts-de-France : Nd* 18,00 % 18,00 %
Pays de la Loire : 9,90 % 11,00 % 11,00 %
Part des personnes non scolarisées de 16 ans ou plus titulaires d’un diplôme universitaire France hexagonale : 17,40 % 25,00 % 33,00 %
Hauts-de-France : 13,50 % 20,00 % 27,00 %
Pays de la Loire : 14,20 % 22,00 % 31,00 %
Taux de NEETs (%) France hexagonale : 10,16 % 17,00 % 15,00 %
Hauts-de-France : 15,60 % 21,00 % 18,00 %
Pays de la Loire : 8,80 % 14,00 % 12,00 %
Taux de chômage au sens du BIT (%) France hexagonale : 8,70 % 9,00 % 7,00 %
Hauts-de-France : 11,20 % 12,00 % 9,00 %
Pays de la Loire : 7,30 % 8,00 % 6,00 %
Taux d’emploi des 15 à 64 ans (%) France hexagonale : 63,10 % 63,00 % 66,00 %
Hauts-de-France : 58,70 % 59,00 % 62,00 %
Pays de la Loire : 66,40 % 66,00 % 69,00 %
Taux d’activité féminin 15-64 ans (%) France hexagonale : 67,00 % 68,00 % 72,00 %
Hauts-de-France : 61,70 % 64,00 % 68,00 %
Pays de la Loire : 69,20 % 70,00 % 75,00 %
Part des créations d’entreprises dans l’industrie (%) France hexagonale : Nd* 5,00 % 4,00 %
Hauts-de-France : Nd* 5,00 % 5,00 %
Pays de la Loire : Nd* 6,00 % 6,00 %
Espérance de vie (ans) France hexagonale : 79,7 82,0 83,0
Hauts-de-France : 78,3 80,0 81,0
Pays de la Loire : 81,0 82,0 84,0
Taux de mortalité (pour 1 000) France hexagonale : 8,63 9,0 9,0
Hauts-de-France : 8,94 9,0 9,0
Pays de la Loire : 8,55 8,0 9,0
Part des personnes non scolarisées 15 ans ou + titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur (%) France hexagonale : 22,20 % 25,00 % 33,00 %
Hauts-de-France : 17,60 % 20,00 % 27,00 %
Pays de la Loire : 19,20 % 22,00 % 30,00 %

Sources : Observatoire des territoires ; Insee, Recensements de la population ; Insee, Enquête emploi ; Insee, Annuaire des statistiques régionales ; Insee, Données démographiques ; Insee, Indicateurs sur la pauvreté ; NEET : part des 15-24 ans ; * Non disponible

Les inégalités se cumulent

L’analyse des indicateurs socio-économiques en région Hauts-de-France et Pays de la Loire (tableau 1) montre de fortes inégalités dans les Hauts-de-France comparativement aux Pays de la Loire et au reste du territoire national, et ce quel que soit le champ considéré. On observe une inégalité de revenu disponible (après redistribution) qui demeure bien supérieure à celle observée en Pays de la Loire, avec un faible revenu médian qui témoigne d’une forte précarité caractérisée par des taux de pauvreté largement supérieurs à la moyenne nationale.

On observe également de fortes inégalités de santé (faible espérance de vie et surmortalité), des inégalités environnementales marquées (précarité énergétique et pollution environnementale), des inégalités de formation conséquentes (faible part de diplômés du supérieur et fort taux de jeunes Not in Employment Education or Training, NEET), et un retard économique caractérisé par un taux de chômage élevé et un taux d’emploi faible associés à une moindre création d’entreprises industrielles et un taux d’activité féminin limité.




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Restaurer la confiance au niveau local : un enjeu économique et démocratique national


Si ce constat est assez alarmant, il est encore plus inquiétant d’observer une absence de rattrapage par les Hauts-de-France depuis les années 90. En clair, les inégalités y demeurent importantes et on ne voit pas d’amélioration de la trajectoire, y compris du point de vue de l’état de santé de la population. À cela s’ajoute la fracture entre territoires urbains et ruraux : les habitants des territoires ruraux ont un accès limité à l’emploi et aux services publics essentiels (santé, éducation, transport), avec des problèmes accrus de mobilité, de désertification médicale et davantage de pauvreté.

Initiatives citoyennes face au désengagement de l’État

Ces inégalités territoriales fragilisent la solidarité financière entre les territoires. Les collectivités territoriales sont dépendantes des dotations de l’État et des impôts locaux pour financer leurs projets. Les communes rurales ou les territoires moins peuplés peinent à générer suffisamment de ressources fiscales pour couvrir leurs besoins en matière d’infrastructures et de services publics. Ce phénomène est exacerbé par la baisse des dotations de l’État, et la suppression de la taxe d’habitation.

Par ailleurs, de nombreuses initiatives citoyennes cherchent à pallier les inégalités territoriales. Des associations et des collectifs citoyens agissent directement pour réduire localement les inégalités via des programmes d’aide alimentaire, de soutien scolaire et à l’alphabétisation, d’accès aux soins et à la culture, notamment dans les quartiers défavorisés.

Les entreprises jouent également un rôle important dans la réduction des inégalités territoriales, en investissant dans des projets locaux visant à dynamiser les territoires. Comment expliquer une telle diversité de situation ? Comment agir efficacement pour réduire les inégalités territoriales ?

Une industrialisation plus tardive dans les Pays de la Loire

L’existence de disparités entre les territoires s’explique d’abord par l’héritage historique en matière de spécialisation économique.

Dans les Pays de la Loire, on observe une industrialisation principalement en Vendée, mais qui s’étend en Loire-Atlantique, en Deux-Sèvres et en Maine et Loire, avec une spécialisation textile de longue date dans le choletais, et le développement de la construction navale et de la sidérurgie au XIXe siècle. Toutefois, en Vendée, l’industrie se développe au cœur de la société rurale. Et c’est principalement dans la moitié du XXe siècle que s’est faite son industrialisation, avec des entrepreneurs et des capitaux locaux, dans les secteurs de la construction nautique, les transports et l’agroalimentaire.

Actuellement, on observe une forte densité de petites et moyennes entreprises industrielles permettant à cette région rurale de bénéficier d’un taux de chômage et d’un taux de pauvreté globalement inférieurs à la moyenne nationale.

L’héritage historique

On connaît la forte spécialisation industrielle de la Région Nord-Pas de Calais dès le début du XIXᵉ siècle, et son fort essor lié au développement du capitalisme largement inspiré de la révolution industrielle connue par la Grande-Bretagne, avec des investissements massifs dans les machines textiles et l’exploitation minière.

On constate ensuite une forte désindustrialisation dès les années soixante pour les mines et les années soixante-dix pour le textile, avec une perte considérable d’emplois (un tiers de l’emploi industriel est détruit entre 1975 et 1990) et la fin des industries traditionnelles. Aujourd’hui, on observe un processus de réindustrialisation qui se veut massive, largement appuyé par de grands projets d’infrastructures financés par l’État (Grand Port Maritime de Dunkerque, centrale nucléaire de Gravelines, plates-formes logistiques, gigafactory de batteries…).

Toutefois, la Région Hauts-de-France peine à se remettre de la désindustrialisation, et présente des indicateurs de développement économique et sociaux bien en deçà de la moyenne nationale et de ceux observés en Pays de la Loire. Certains territoires restent encore particulièrement marqués, comme le bassin minier.

Dans les Hauts-de-France, la désindustrialisation a probablement aussi pesé sur les comportements individuels et l’entrepreneuriat. Ainsi, contrairement aux Pays-de-Loire, l’entrepreneuriat semble freiné par le poids d’un paternalisme industriel qui a façonné les esprits.

Superposition des échelons décisionnels locaux

Les disparités territoriales sont accrues en raison du mille-feuilles territorial, avec des échelons qui ne remplissent pas ou mal les obligations liées à leurs compétences administratives, et d’autres qui s’emparent de compétences qui ne les concernent pas, avec pour conséquence une surutilisation de moyens humains et financiers, sans coordination des acteurs, et parfois sans les compétences requises, et donc sans réelle efficacité.

Or, sur les territoires où la coopération intercommunale instaure la coordination de l’ensemble des acteurs (élus, entreprises, habitants, associations, fournisseurs et distributeurs d’énergie, syndicats, acteur…) autour d’objectifs communs de développement économique, social et culturel, d’aménagement du territoire, et de politiques de la ville et du logement, on constate que les inégalités se réduisent. L’exemple le plus probant est celui de la communauté urbaine de Dunkerque.

Un coût de 10 milliards d’euros

En réalité, la superposition des échelons décisionnels locaux engendre une accumulation de politiques publiques locales, souvent non coordonnées, difficilement lisibles, qui font doublon, et sont malheureusement peu efficaces. Le coût de l’inefficacité de ces dépenses publiques est difficile à chiffrer. Toutefois, dans son rapport public annuel de 2020, la Cour des comptes a évalué le coût administratif du mille-feuille territorial à près de 10 milliards d’euros par an. Ce montant inclut les dépenses liées aux doublons administratifs entre les communes, les EPCI, les départements, les régions, et autres niveaux de collectivité.

Les coûts proviennent de la multiplication des structures, des fonctions administratives et des politiques locales qui se chevauchent, générant ainsi des redondances dans la gestion publique, et notamment les duplications de services et de fonctions. La simplification de la structure des collectivités locales apparaît comme indispensable pour améliorer leur efficacité et réduire ce coût inutile.

Une réelle stratégie nationale déclinée au niveau local

On ne voit pas au niveau national, un réel plan à moyen-terme de réduction des inégalités territoriales. Au contraire, on observe un éparpillement de différents programmes nationaux peu lisibles, rarement évalués, dont l’application est confiée à l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANACT), mais sans grande stratégie nationale imposant des objectifs clairs déclinés au niveau local.

La décision de politique publique doit être prise par les politiques au niveau national, avec les financements correspondants, et une déclinaison appropriée au niveau local. Celle-ci implique de fait la participation des élus locaux, le tandem préfet/élus locaux étant le levier de mise en œuvre des politiques locales de réduction des inégalités.

Un diagnostic précis requis

Pour cela, il faut mener une analyse précise de la situation du territoire à partir d’indicateurs dûment sélectionnés mesurant le niveau et l’évolution de l’emploi, l’activité économique, la formation initiale et continue, le nombre de décrocheurs, l’état de santé de la population, l’entrepreneuriat et l’innovation, l’investissement, l’accès aux énergies et aux services publics, l’offre de soins…

Ce constat doit être réalisé avec des experts universitaires locaux, formés à l’évaluation des politiques publiques, qui connaissent le territoire.

Hugo décrypte, 2024.

Une évaluation systématique dès l’amont

Quel que soit l’échelon, l’évaluation des politiques publiques locales reste assez marginale, très inégale et peu systématique. Les collectivités territoriales ne sont pas toujours soumises à des obligations strictes d’évaluation de leurs politiques publiques. Les outils d’évaluation (indicateurs de performance, rapports d’activité, etc.) sont souvent insuffisamment utilisés ou bien trop généraux pour permettre une analyse fine de l’efficacité des mesures.

Les élus locaux et nationaux doivent être acculturés à l’élaboration, au suivi et à l’évaluation des politiques publiques. En effet, une politique publique se pense et s’évalue en amont de sa mise en œuvre, et la collecte de données est indispensable tout au long du dispositif. Il est crucial de programmer une évaluation systématique de la mesure, et de créer des collaborations avec celles et ceux qui savent les concevoir et les évaluer, c’est-à-dire les universitaires locaux formés aux méthodes d’évaluation. Il faut aussi associer les habitants à la mise en œuvre de ces politiques locales : les consulter en amont, leur expliquer ce qui est envisagé, et les associer à l’instauration de ces politiques.


Cet article est un extrait d’un article publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 9 a pour thème « Territoires abandon ou rebond ? ». L’article peut être consulté en ligne.

The Conversation

Nathalie Chusseau a reçu des financements de l’ANR et du CPER.

ref. Hauts-de-France, Pays de la Loire… quelle solidarité à l’épreuve des inégalités territoriales ? – https://theconversation.com/hauts-de-france-pays-de-la-loire-quelle-solidarite-a-lepreuve-des-inegalites-territoriales-274639

La cinéaste Chloe Zhao, portraitiste de l’intimité du deuil

Source: The Conversation – France (in French) – By Joanne Vrignaud, Doctorante en cinéma américain à UPN, Université Paris Nanterre

La scène finale de catharsis d’*Hamnet*.

Le dernier film de Chloe Zhao, Hamnet, est déjà un succès critique et populaire. Quatre ans après le succès mitigé de son film de commande les Éternels, la réalisatrice oscarisée revient avec une adaptation de l’œuvre de la romancière et journaliste britannique Maggie O’Farrell. Un drame qui met en lumière un thème central dans son cinéma : l’intimité du deuil.


Chloe Zhao s’est fait connaître dès ses débuts dans l’industrie en se formant sous l’égide de réalisateurs et d’acteurs engagés, comme Spike Lee ou Forrest Whittaker. Alors que les médias s’emparent de la question de l’alcoolisme dans les réserves amérindiennes, la Sino-Américaine part en 2015 filmer les riders (ces hommes qui pratiquent le rodéo) des nations lakotas du Dakota du Sud et en tire son premier long-métrage, Les chansons que mes frères m’ont apprises.

On y suit deux jeunes membres du clan des Oglalas dont la mort brusque du père entraîne une réflexion sur leur présence dans la réserve de Pine Ridge. Leur gestion différente du deuil, l’un par les questionnements sur la masculinité, l’autre par l’apprentissage culturel, se rejoint dans leur relation commune à la nature et devient le fil conducteur de l’histoire et, incidemment, de toutes les autres que Zhao développera.

Une esthétique intime fondée sur le lien avec la nature

En effet, dans Les chansons…, Johnny (17 ans) et Jashaun Winters (10 ans) sont sans cesse ramenés aux conséquences de la perte de leur père (un rider alcoolique), des difficultés économiques à l’opportunité de se tourner vers de nouveaux mentors, tout aussi violents et traumatisés par la vie dans une réserve. Si elle ne quitte jamais le domaine du réalisme social, la caméra s’attache aux moments de vulnérabilité : un premier baiser, un lever de soleil, un combat de boxe. L’ancrage des protagonistes dans la réserve est un cheminement émotionnel fait de plans rapprochés nous invitant à nous projeter dans leur univers mental. Les scènes sont douces, le son feutré, les plans longs : les dialogues laconiques dans la nature forment déjà la patte caractéristique (fortement inspirée par le réalisateur Terrence Malick) de l’esthétique de la réalisatrice.

Le film fait parler de lui au festival du cinéma indépendant de Sundance (Wyoming), et lui permet de réaliser son second film en 2017, The Rider. À nouveau, Zhao dézoome lentement sur l’expression endeuillée du jeune rider Brady Blackburn, interdit de monter à cause d’une terrible chute de rodéo, pour l’inscrire dans son environnement. Loin de l’esthétique épique des westerns traditionnels où selon l’historien Armando José Pratts, les cowboys, ranchers et bandits s’approprient les terres d’abord par le regard, puis par la force, ce cowboy sioux ne domine pas le sublime paysage qui l’entoure, laissant ses fantasmes de masculinité de cowboy dans le sillage de sa dernière course sur le dos de Gus. C’est là la théorie de l’intime de Zhao : se concentrer sur les regards plutôt que sur l’objet de ceux-ci et inscrire les personnages dans des environnements qui reflètent l’abondance de leur paysage intérieur.

Pouvoir thérapeuthique des grands espaces

Nomadland (oscarisé en 2021) s’inscrit dans des thèmes similaires (perte, questionnement identitaire, critique du capitalisme). Après avoir perdu son mari et son travail, Fern devient nomade pour fuir son passé. L’intime, comme toujours chez Zhao, se crée dans les dialogues minimes, une bande-son légère et des moments d’humanité poétisée. Zhao filme encore l’Ouest américain et le pouvoir thérapeutique des grands espaces sur Fern, en contraste avec son dénuement isolant dans le monde du travail. Quittant les tensions raciales et idéologiques du western, elle utilise les codes du road movie pour dramatiser le paysage (grands panoramas, lumières rasantes) au travers du regard de Fern, qui se fait camérawoman, utilisant des cailloux percés pour observer la même réserve de Pine Ridge. C’est par cet apprentissage de la vision artistique que Fern parvient à recréer du lien dans un système capitaliste et individualiste qui déchire l’Amérique profonde et à se remettre de son deuil. L’étape finale de son développement est le regard caméra soulagé de Fern quand on lui indique la sortie d’un labyrinthe naturel : l’intime se noue aussi par la relation à la spectatrice.

Le regard caméra complice de Fern (Frances McDormand), perdue et retrouvée.
Searchlight Pictures, 2020

Zhao pose ainsi les fondements de son esthétique intimiste, qui lui sera reprochée dans le cadre épique d’un film Marvel comme les Éternels (2021). Les plans rapprochés et les longues séquences à l’épaule où les personnages baignent dans des lumières rasantes (les fameuses golden hours) reflètent le cheminement émotionnel des personnages. Il s’agit de lenteur, de gros plans, voire de très gros plans, sur des personnages sensibles, marginalisés et souvent ignorés par les films hollywoodiens, dont la tradition cinématographique peine encore à séparer la figure de l’autochtone de l’Indien des westerns ou à centrer des personnages féminins marginalisés.

« Hamnet », un monde naturel où seul l’intime survit

Avec Hamnet (2026), la relecture du mythe shakespearien se fait à l’aune de la perte, annoncée dans une myriade de symboles : l’oiseau de proie, un gouffre mystérieux, l’inondation, les scènes d’accouchement anxiogènes. La forêt forme l’épicentre de la vie et de la mort dont émergent les femmes de la lignée d’Agnes : c’est là qu’elle accouche, qu’elle rencontre puis perd son oiseau. Surtout, les boutures de la clairière, symbole de vie et de renaissance, sont replantées dans le jardin de la maisonnette, reconstituées sur la scène du Théâtre du Globe et dans les tapisseries des coulisses de l’au-delà où attend Hamnet.

La mort, le monde naturel et la scène s’entremêlent dans le deuil de William (Paul Mescal).
Focus Feature LLC, 2025

La dichotomie stéréotypée entre Agnes, femme de la forêt, et William, génie littéraire, s’inscrit dans le cinéma de Zhao : alors que William se construit par le verbe (contre son père, en jouant avec ses enfants, sur scène), Agnes, comme Jashaun et Fern, est caractérisée par la mise en scène de son regard sur le monde naturel. L’art et la nature s’emmêlent à l’image du couple, comme dans les costumes en treille et paille des enfants jouant Macbeth.

Le pathos du film ne fait pas non plus l’unanimité auprès de la critique. En effet, Zhao ne laisse aucune distance s’établir entre les personnages et les spectatrices et spectateurs : le film foisonne sensoriellement, souligne les textures, capture les micro-expressions, remplit l’espace sonore de bruits de fonds discrets qui rendent les rares silences insoutenables.

Gros plan illustrant la caractérisation d’Agnes dans le monde naturel : son regard et ses émotions sont le sujet de la scène.
Focus Feature LLC, 2025

Alors que le film commence sur des plans pied ou panoramiques, la caméra de Zhao se rapproche progressivement des visages à mesure qu’approche la disparition de l’enfant, jusqu’à finir sur les gros plans à l’épaule qui caractérisent l’agonie du fils et le cri de sa mère.

La caméra, suivant les dynamiques de l’intime propre au cinéma de Zhao, semble également représenter une puissance de vie et de mort : un très gros plan vacillant sur l’œil de William symbolise ses tendances suicidaires sur le quai, un regard caméra terrifié de Hamnet brise le quatrième mur quand il prend la place de sa sœur dans le lit de mort. Le regard spectateur, si intime dans Nomadland, se fait celui de la Faucheuse : nous, public presque voyeur, annonçons la scène finale ou l’acteur fantomatique d’Hamlet transcende la frontière de la mort et des planches en prenant la main d’Agnes.

Comme Jashaun, Fern ou Brady, Agnes redécouvre ses émotions au travers de la confrontation avec l’art et le toucher. En serrant la chair du pouce, Agnes perçoit les paysages secrets de ceux qu’elle aime, et c’est par la perte de ce contact que le couple se déchire dans le deuil de leur enfant. C’est donc également par ce toucher qu’Agnes rend universel le deuil de ce fils-personnage conjuré par les mots de son mari : une fois que les parents s’accordent sur la forme du deuil et que la mère a pu recréer de l’intime individuel avec les fantômes sur scène, les autres spectateurs se joignent à l’expérience de cette perte.

The Conversation

Joanne Vrignaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La cinéaste Chloe Zhao, portraitiste de l’intimité du deuil – https://theconversation.com/la-cineaste-chloe-zhao-portraitiste-de-lintimite-du-deuil-275320

En rupture avec l’Occident, Moscou resserre ses liens africains

Source: The Conversation – in French – By Maxime Duchateau, Doctorant en science politique, spécialiste de la politique étrangère de la Russie, Université de Montréal

Rompu avec l’Occident depuis l’invasion de l’Ukraine, Moscou resserre ses liens avec l’Afrique, consolide ses partenariats et fait de l’Égypte un pivot stratégique sur le continent.


En décembre, la capitale égyptienne a accueilli la deuxième conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique. L’événement a réuni au Caire une cinquantaine d’officiels africains, ainsi que des représentants de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), aux côtés de leur homologue russe, Sergueï Lavrov.

Il s’agissait de préparer le troisième sommet Russie-Afrique, prévu en 2026 après deux premières éditions organisées à Sotchi en 2019 et à Saint-Pétersbourg en 2023.

Au-delà de l’agenda institutionnel, cette conférence constitue un signal diplomatique fort. Elle illustre la capacité de la Russie à approfondir ses relations extérieures en Afrique, dans un contexte de rupture durable avec les puissances occidentales depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022.

Elle met aussi en lumière le rôle croissant de l’Égypte comme partenaire stratégique de Moscou sur le continent. Ces enjeux liés aux recompositions de la politique étrangère russe en direction du continent africain font l’objet de mes recherches doctorales en science politique à l’Université de Montréal.




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Une réorientation vers l’Afrique qui ne date pas de 2022

Le pivot de la politique étrangère russe vers l’Afrique ne constitue pas une réaction à l’isolement diplomatique consécutif à l’invasion de l’Ukraine. Cette réorientation est antérieure et s’inscrit dans une trajectoire amorcée dès le milieu des années 2010.

Après une période de retrait relatif dans les années 1990 et 2000, la Russie a progressivement réinvesti le continent africain, renouant avec un espace où l’Union soviétique disposait autrefois d’importants relais politiques, militaires et idéologiques. La guerre en Ukraine n’a pas créé cette dynamique, mais l’a rendue plus visible, en mettant en évidence les enjeux africains d’une confrontation géopolitique plus large entre grandes puissances.

L’Afrique apparaît dans ce contexte comme un espace stratégique à plusieurs titres : réservoir de soutiens diplomatiques dans les enceintes multilatérales, marché en expansion pour les exportations russes (notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie lourde, de l’armement et des céréales), et terrain d’affirmation d’un discours alternatif à l’ordre international dominé par les États occidentaux.

La conférence du Caire s’inscrit dans cette dynamique de long terme. Sa forte médiatisation, notamment sur le réseau social Telegram, souligne d’ailleurs le rôle désormais central des outils de diplomatie publique russes en Afrique. Ambassades et Maisons russes de la culture y contribuent à la diffusion du discours officiel de Moscou, tout en servant de relais pour le développement de partenariats économiques.




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Une Russie loin d’être isolée sur la scène internationale

La forte participation africaine à la conférence du Caire constitue un démenti au récit d’un isolement diplomatique total de la Russie. Selon le ministère russe des Affaires étrangères, des négociations bilatérales ont été menées en marge de l’événement avec 17 gouvernements africains, parmi lesquels figurent l’Algérie, l’Égypte, le Rwanda, la Tanzanie, le Zimbabwe ou encore la Namibie, ainsi qu’avec la Cédéao.

Cette diversité géographique et politique est une preuve de plus que la présence russe ne se limite plus aux pays historiquement proches de Moscou durant la guerre froide, tels que l’Algérie ou l’Angola. Elle s’étend désormais à des États aux trajectoires diplomatiques plus variées, traduisant une volonté d’élargir le rayon d’action russe sur le continent.

L’Afrique offre en outre à la Russie un espace diplomatique où les injonctions occidentales liées à la guerre en Ukraine sont souvent reçues avec distance. De nombreux États africains privilégient une posture de non-alignement, voire de neutralité active, qui laisse à Moscou une marge de manœuvre politique appréciable.

Dans ce contexte, les forums Russie-Afrique servent autant à approfondir des coopérations économiques et commerciales concrètes qu’à consolider un réseau de partenaires capables de relativiser l’isolement international de la Russie.

Les questions de sécurité régionale ne sont pas absentes du discours russe sur l’Afrique, mais elles n’ont pas constitué un axe structurant de la conférence du Caire, largement dominée par des enjeux diplomatiques, économiques et institutionnels. Cela étant, la Russie développe sa présence militaire en Afrique depuis plusieurs années, en envoyant des instructeurs, des combattants liés au groupe Wagner puis à l’« Africa Corps », ainsi qu’en fournissant des armes et une formation aux armées locales. Elle présente cette coopération comme un moyen d’aider certains États à lutter contre les groupes djihadistes et à renforcer leur sécurité. Cependant, cette stratégie vise aussi à étendre l’influence de la Russie en Afrique.

Le Caire, vitrine du rapprochement russo-égyptien

Le choix du Caire pour accueillir la deuxième conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique revêt une portée hautement symbolique. L’Égypte figure aujourd’hui parmi les partenaires les plus importants de la Russie sur le continent africain, tant sur le plan économique que stratégique. C’est aussi pour Moscou un point d’ancrage diplomatique majeur en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.


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Les relations bilatérales se sont sensiblement intensifiées au cours de la dernière décennie, notamment dans le domaine agricole et industriel. En 2023, la Russie a fourni 65 % du blé importé par l’Égypte, soulignant la dépendance croissante du pays à Moscou pour cette denrée stratégique.

Parallèlement, plusieurs projets structurants illustrent la profondeur de cette coopération. Parmi eux figurent la construction de la centrale nucléaire d’El-Dabaa — la première en Égypte — par l’agence russe Rosatom. Un projet de zone industrielle russe à proximité du canal de Suez est aussi prévu, ainsi que d’importants contrats de modernisation du réseau ferroviaire égyptien.

Du point de vue égyptien, l’organisation de la conférence constitue une opportunité diplomatique majeure. L’événement s’est tenu en périphérie de la nouvelle capitale administrative, un projet emblématique du régime de Sissi. Le président égyptien al-Sissi a en effet lancé la construction d’une nouvelle capitale à l’est du Caire pour désengorger cette mégalopole surpeuplée, et symboliser la modernisation du pays. Bien que critiqué pour son coût élevé et son accessibilité limitée pour la majorité des Égyptiens, le projet vise aussi à afficher la puissance et l’ambition économique du régime. En y accueillant la conférence ministérielle du Forum de partenariat Russie-Afrique, l’Égypte entend donc affirmer également son rôle central comme hub diplomatique africain, capable d’accueillir des négociations de portée continentale.

Cette dynamique prend une résonance particulière dans la perspective du troisième sommet Russie-Afrique, prévu en 2026 et destiné, pour la première fois, à se tenir sur le continent africain. Aucune décision n’a encore été prise quant au pays hôte. Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, avait initialement été largement évoquée, notamment en raison de son statut de siège de l’Union africaine et de la forte légitimité symbolique qui en découle. Toutefois, plusieurs États africains ont depuis manifesté leur intérêt pour accueillir l’événement.

Dans ce contexte, la tenue de la conférence au Caire peut être interprétée comme un signal diplomatique adressé à Moscou et aux partenaires africains. Elle s’inscrit dans une rivalité régionale latente entre l’Égypte et l’Éthiopie, exacerbée notamment par les tensions autour du grand barrage éthiopien de la Renaissance. L’Égypte craint que ce barrage, mis en service en septembre 2025, réduise le débit du Nil et menace sa sécurité hydrique, puisque le pays en dépend presque entièrement pour son agriculture et son approvisionnement en eau. L’Éthiopie estime quant à elle exercer un droit légitime sur une ressource située sur son territoire, dans le but de produire de l’électricité et soutenir son développement économique.

Si Le Caire venait à accueillir le sommet de 2026, il s’agirait d’un succès diplomatique significatif, confirmant le rôle central que l’Égypte entend jouer dans les recompositions géopolitiques afro-russes.

La Conversation Canada

Maxime Duchateau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En rupture avec l’Occident, Moscou resserre ses liens africains – https://theconversation.com/en-rupture-avec-loccident-moscou-resserre-ses-liens-africains-272547

Affaire Grok : les GAFAM doivent être tenus responsables des violences sexistes liées à leur technologie

Source: The Conversation – in French – By Kyara Liu, PhD Candidate, Public Health, University of Toronto

À la veille de Noël, l’entreprise xAI clamait que son agent conversationnel Grok offrait une nouvelle fonctionnalité d’édition d’images et de vidéos qui permettrait « d’ajouter le père Noël à vos photos ». Depuis, elle a plutôt généré des milliers d’images sexuellement explicites et non consenties de femmes et de mineurs.

Ce désastre illustre parfaitement la facilité croissante avec laquelle les nouvelles technologies permettent de commettre des violences sexuelles.

Il est urgent que les entreprises technologiques et les décideurs politiques priorisent la sécurité et la réglementation de l’intelligence artificielle de toute urgence. Dans une optique de santé publique, il s’agit de protéger les populations contre des dommages à grande échelle.

À travers diverses collaborations et mes études doctorales sur l’intersectionnalité entre violence sexiste et santé publique, j’ai pu vérifier qu’il est possible d’utiliser l’intelligence artificielle comme outil pour aider les victimes de violence.




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Appli qui dénudent

Les préoccupations relatives à l’hypertrucage (les deepfakes en anglais) sexuellement explicite ne datent pas d’hier. En 2018, sur Reddit, on retrouvait déjà des outils d’apprentissage automatique capable de plaquer le visage Taylor Swift et autres célébrités sur du matériel pornographique.

D’autres sites, plus confidentiels, proposaient également des programmes d’hypertrucage permettant de dénuder des personnes en image.

Cette technologie est désormais accessible à tous. L’agent conversationnel Grok, outre son propre site web et son appli, est ouvert à tous les utilisateurs de la plate-forme de médias sociaux X.

Si l’on demande à Grok de créer des images pornographiques, celui-ci répondra qu’il est programmé pour ne pas le faire, certes, mais il est facile de contourner ce garde-fou.

Dans un communiqué publié sur sa propre plate-forme, Elon Musk, propriétaire de xAI, affirme prendre les mesures nécessaires contre les contenus illégaux sur X. L’entreprise, lit-on, les supprime, suspend les comptes de manière définitive et, si nécessaire, collabore avec les autorités.

Cependant, on ignore comment et quand ces mesures seront mises en œuvre.

Rien de nouveau sous le soleil

Ça n’est pas d’hier que les technologies numériques servent de support à la violence sexuelle et aux comportements sexuels préjudiciables virtuels ou réels. Les femmes, les minorités sexuelles et les mineurs en sont les principales victimes.

La pornodivulgation, qui consiste à diffuser des images explicites d’une personne sans son consentement, est une forme de violence sexuelle qui a fait l’objet d’une attention particulière. Les victimes rapportent des effets durables sur leur santé mentale, notamment par la rupture de relations et l’isolement social.

Certains médias sociaux interdisent la diffusion de contenus intimes non consensuels et appliquent des mécanismes de signalement et de suppression de tels contenus.

Google et Bing acceptent également de supprimer de leurs pages de résultats les contenus qui enfreignent leur politique en matière de contenu et qui sont dommageables pour la personne. Au Canada, la « pornographie de vengeance » est un crime passible de cinq ans de prison.

Tout comme les victimes de pornodivulgation, les victimes d’hypertrucage font état de détresse mentale (sentiment d’impuissance, humiliation, honte). Certaines ont même subi de l’extorsion.

L’hypertrucage sexuellement explicite est même devenu un moyen de cyberharcèlement et de censure à l’endroit de journalistes et de femmes politiques.




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Et maintenant ?

La grave faille de sécurité révélée par l’affaire Grok était par ailleurs prévisible. Depuis des mois, des experts éminents en la matière et des organisations de protection de l’enfance nous prévenaient que sa nouvelle fonctionnalité était un « outil de dénudement qui ne demandait qu’à servir d’arme ».

Le 9 janvier, en réaction, xAI a limité l’accès à la fonctionnalité d’édition d’images aux seuls abonnés de X, mais celle-ci demeure accessible gratuitement sur l’appli Grok.

Grok s’est vu également interdire de télécharger automatiquement ces images dans les commentaires. Cependant, l’onglet Grok sur X permet toujours aux abonnés de générer des images sexualisées, qu’ils peuvent ensuite publier manuellement sur la plate-forme.

La Malaisie et l’Indonésie ont pris des mesures pour bloquer l’accès à Grok.

Regard vers l’avenir

Ce n’est ni la première fois ni la dernière qu’une entreprise technologique affiche un tel manque de jugement quant au risque de violences sexuelles découlant de l’usage de ses produits.

Le Canada devrait prendre les mesures suivantes :

1. Modifier le Code criminel

Des juristes plaident pour que le législateur criminalise la création et la distribution d’hypertrucages sexuellement explicites et non consensuels, à l’instar des lois existantes sur la pornodivulgation.

2. Réglementer les entreprises et les tenir responsables

Le Canada n’a encore adopté aucune loi pour réglementer l’intelligence artificielle. Malheureusement, le projet de loi C-63 sur les préjudices en ligne est mort au feuilleton suite à la prorogation du Parlement en janvier 2025. Suite à l’affaire Grok, le ministre canadien responsable de l’intelligence artificielle est revenu sur le sujet, mais sa réponse ne comporte ni échéance ni sentiment d’urgence.

Alors que l’IA progresse, la législation devient nécessaire pour prévenir d’autres préjudices liés à la violence sexuelle. Les nouveaux produits devraient se voir imposer des contrôles de sécurité approfondis, quitte à ralentir les activités des entreprises concernées.

Il faut également s’interroger quant à la responsabilité des préjudices causés.

Trois sénateurs américains ont demandé à Apple et Google d’appliquer leur propre politique et de retirer Grok de leur boutique d’applications. Après tout, plaident-ils, elles l’ont déjà fait dans d’autres cas et très rapidement.


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3. Élargir la portée des services sociaux

Face à la multiplication des violences sexuelles commises à l’aide des technologies d’IA, il faut élargir le champ d’action des organismes de lutte contre la violence sexuelle. Il s’agirait de tirer parti des services existants, notamment les soins de santé mentale et l’aide juridique, pour inclure les victimes d’hypertrucage.

4. Démanteler la culture du viol

La principale cause de la violence sexuelle réside dans la prédominance d’une culture du viol sous-jacente. Celle-ci trouve un environnement particulièrement favorable en ligne, où les abus et le harcèlement sexuel sont tolérés, voire encouragés.

Pour démanteler cette culture du viol, il importe de dénoncer tout ce qui normalise ces actes et de placer leurs auteurs devant leur responsabilité.

La Conversation Canada

Kyara Liu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Affaire Grok : les GAFAM doivent être tenus responsables des violences sexistes liées à leur technologie – https://theconversation.com/affaire-grok-les-gafam-doivent-etre-tenus-responsables-des-violences-sexistes-liees-a-leur-technologie-273956

« Si j’avais su » : la phrase qui absout les élites dans l’affaire Epstein ?

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

La plupart des personnalités citées dans les archives Epstein qui viennent d’être révélées affirment que si elles avaient été au courant de ses crimes, elles n’auraient en aucun cas entretenu la moindre forme de contact avec le milliardaire, qui avait été condamné en 2008 pour trafic de prostituées mineures. Ce procédé rhétorique est toutefois loin de suffire à répondre à toutes les interrogations que suscite la pérennité de leurs relations avec un homme dont le passé judiciaire était, en réalité, de notoriété publique. Au contraire, ce type de défense est de nature à alimenter, auprès des simples citoyens, l’idée que les élites estiment appartenir à une caste à part.


Depuis la divulgation progressive de près de trois millions de documents judiciaires, de dépositions sous serment et de pièces issues de procédures civiles et pénales liées à Jeffrey Epstein, une réponse revient avec une régularité presque mécanique chez les personnalités citées ou associées à son réseau : « Je ne savais pas. Si j’avais su, je ne l’aurais jamais fréquenté. »

Cette formule, reprise par des responsables politiques, des membres de familles royales, des figures centrales du monde économique, s’est imposée comme la ligne de défense dominante du scandale. Caroline Lang tout comme la princesse héritière Mette-Marit de Norvège, qui affirme que ses échanges avec le financier relevaient d’« une erreur de jugement », ont récemment mobilisé cet argument, affirmant avoir ignoré la réalité des crimes d’Epstein au moment de leurs interactions avec lui.

À première vue, ces déclarations semblent relever d’une posture morale minimale. Elles permettent de condamner les faits sans ambiguïté et d’ériger une frontière claire entre le criminel et ceux qui l’ont côtoyé. Pourtant, replacée dans son contexte historique, judiciaire et médiatique, cette ignorance revendiquée pose un problème de crédibilité majeur. Elle interroge moins la sincérité individuelle que le fonctionnement collectif des élites face à une information abondante, accessible et durablement documentée.

Une condamnation judiciaire qui était tout sauf un secret bien gardé

Jeffrey Epstein n’a jamais été un prédateur invisible. Dès la fin des années 1990, des signalements circulent dans les cercles policiers de Floride. En 2005, la plainte déposée par la famille d’une mineure de 14 ans déclenche une enquête officielle de la police de Palm Beach. En 2006, Epstein est arrêté. En 2008, il conclut un accord judiciaire exceptionnel avec le bureau du procureur fédéral du district sud de la Floride. Ce « non-prosecution agreement » lui permet d’éviter des poursuites fédérales pour trafic sexuel de mineures, crimes passibles de peines très lourdes, en échange d’un plaidoyer de culpabilité limité à des infractions de niveau étatique.

Les faits sont publics, précis et chiffrés. Epstein est condamné à dix-huit mois de prison, n’en purge que treize dans un régime de semi-liberté extrêmement favorable, comprenant jusqu’à douze heures de sortie quotidienne, six jours sur sept. Il est officiellement enregistré comme délinquant sexuel. En 2020, l’enquête du Miami Herald, intitulée « Perversion of Justice », met en lumière l’ampleur des protections institutionnelles dont il a bénéficié et identifie au moins trente-six victimes mineures citées dans le cadre de l’accord de 2008.

Malgré cette condamnation, Epstein continue à évoluer dans les cercles de pouvoir pendant plus d’une décennie. Entre 2008 et 2018, il fréquente des universités prestigieuses, finance des programmes de recherche, entretient des relations avec d’anciens chefs d’État, des membres de familles royales, des investisseurs influents et des intellectuels médiatisés. Ses donations à des institutions académiques se chiffrent en centaines de milliers de dollars, parfois après sa condamnation. Ce maintien au sommet après une reconnaissance officielle de culpabilité constitue le cœur du scandale.

La formule « Si j’avais su » fonctionne alors comme un mécanisme central de dissociation sociale. Elle permet de séparer artificiellement la relation entretenue avec Epstein de la connaissance de sa trajectoire judiciaire. Elle repose sur l’idée implicite que la sociabilité des élites évoluerait dans un espace parallèle, partiellement soustrait aux normes pénales ordinaires. Cette dissociation n’est pas un accident individuel. Elle est structurelle et collectivement tolérée.

Redevabilité : la mécanique silencieuse du système Epstein

L’un des ressorts essentiels du système Epstein réside dans la production systématique de redevabilité. Epstein ne se contente pas d’acheter des relations par l’argent. Il crée des situations d’endettement symbolique. Il offre, finance, héberge, soutient, facilite. Chaque geste est présenté comme désintéressé, mais aucun n’est neutre. La redevabilité n’est jamais contractualisée, ce qui la rend d’autant plus efficace.

Epstein cible des individus disposant d’un capital symbolique élevé. En retour, il leur offre des ressources rares : accès à des résidences d’exception à Manhattan, Palm Beach ou dans les îles Vierges, usage de jets privés, financement de projets académiques, soutien à des trajectoires professionnelles ou familiales. Il héberge des proches, facilite des parcours éducatifs ou offre une visibilité institutionnelle.

Le cas de Caroline Lang illustre cette logique de manière particulièrement éclairante. Le fait qu’Epstein ait hébergé l’une de ses filles en son absence, et aussi elle-même en compagnie de ses deux filles, dans des propriétés lui appartenant ne relève pas d’un simple service ponctuel. Il s’agit d’un acte à forte valeur symbolique, qui engage une dette morale durable. Cette redevabilité n’implique pas une complicité active, mais elle rend la rupture socialement coûteuse. Elle crée un inconfort moral à l’idée de dénoncer, d’interroger ou de s’éloigner publiquement.

Email de Caroline Lang par lequel elle demande à Jeffrey Epstein d’héberger sa fille et deux de ses amies.
Epstein Library

La redevabilité fonctionne ici comme un mécanisme de neutralisation. Celui qui a reçu hésite à questionner. Celui qui a bénéficié hésite à rompre. Celui qui est redevable hésite à savoir. La proximité devient un frein cognitif. Dans ce cadre, l’ignorance n’est pas une absence d’information, mais une posture rendue possible par la dette symbolique.

La recevabilité sociale d’Epstein repose sur cette accumulation de relations redevables. Chaque figure prestigieuse qui le fréquente renforce l’illusion de normalité. Ce cercle autoréalisateur transforme la condamnation judiciaire en détail marginal, absorbé par le poids du réseau.

Le « Si j’avais su » permet ensuite d’effacer cette dynamique. Il transforme une relation structurée par des échanges matériels et symboliques en simple erreur de jugement. Il neutralise la question des bénéfices reçus. Il évite surtout d’interroger la responsabilité collective d’un système fondé sur l’évitement du savoir.

Le « Si j’avais su » et la théorie du complot

La posture du « Si j’avais su » ne se limite pas à une stratégie individuelle de protection réputationnelle. Elle produit des effets politiques et cognitifs profonds sur la perception du pouvoir et alimente directement la défiance contemporaine envers les élites. En affirmant qu’ils ignoraient des faits pourtant publics, documentés et accessibles, les acteurs concernés installent un décalage troublant entre leur position sociale et leur responsabilité informationnelle. Cette dissonance nourrit un soupçon durable : si ceux qui disposent du plus fort capital culturel, médiatique et relationnel disent ne pas savoir, alors soit ils mentent, soit ils bénéficient d’un régime d’exception.

C’est dans cet espace de flou que prospèrent les théories complotistes. Le « Si j’avais su » crée une zone d’indétermination discursive, dans laquelle l’absence d’explication systémique laisse place à des récits alternatifs. En refusant de reconnaître les mécanismes ordinaires de complaisance, de silence et de redevabilité, cette posture alimente l’idée d’un mensonge organisé et d’une vérité volontairement dissimulée au public. Là où une analyse sociologique mettrait en évidence des logiques de réseau et de protection mutuelle, l’opinion perçoit un système opaque, intentionnellement dissimulé.

La défiance envers les puissants s’en trouve renforcée. Plus le statut de celui qui invoque l’ignorance est élevé, plus cette ignorance devient suspecte. Le « Si j’avais su » ne rassure pas ; il confirme l’idée que les élites vivent dans un monde séparé, soustrait aux contraintes morales ordinaires. En ce sens, cette posture ne désamorce pas la crise de confiance démocratique : elle l’aggrave. En l’absence de reconnaissance claire des angles morts et des responsabilités collectives, le discours officiel laisse le champ libre aux interprétations complotistes, qui trouvent dans cette ignorance proclamée l’un de leurs principaux arguments de crédibilité.

Comment peut-on ne pas savoir ?

Reste enfin une question centrale, rarement abordée frontalement : comment peut-on réellement ne pas savoir, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux ? Depuis le milieu des années 2000, les informations sur Epstein sont accessibles en quelques clics. Articles de presse, archives judiciaires, bases de données publiques, moteurs de recherche, réseaux sociaux : jamais l’accès à l’information n’a été aussi large, aussi rapide, aussi durable.

Ne pas savoir suppose alors un choix implicite. Celui de ne pas chercher. Celui de ne pas vérifier. Celui de considérer que certaines informations, bien que disponibles, ne méritent pas d’être intégrées. L’ignorance devient active. Elle repose sur une hiérarchisation des savoirs dans laquelle la respectabilité sociale l’emporte sur la vigilance morale.

Dans ce contexte, l’argument de l’ignorance perd sa dimension défensive pour devenir un révélateur. Il ne dit pas ce que les acteurs ignoraient, mais ce qu’ils acceptaient de ne pas vouloir savoir. À l’ère numérique, l’ignorance n’est plus un manque. Elle est une stratégie.

L’affaire Epstein ne révèle donc pas seulement des crimes, mais une culture du non-savoir partagée, rendue possible par la redevabilité, la proximité avec le pouvoir et la dissociation morale. Le « Si j’avais su » n’est pas une excuse. C’est le symptôme d’un système.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Si j’avais su » : la phrase qui absout les élites dans l’affaire Epstein ? – https://theconversation.com/si-javais-su-la-phrase-qui-absout-les-elites-dans-laffaire-epstein-275490

Le mystère de la « Dame à l’éventail », éclairé par une photo de Jeanne Duval

Source: The Conversation – in French – By Maria C. Scott, Associate Professor of French Literature and Thought, University of Exeter

On sait très peu de choses au sujet de la comédienne haïtienne Jeanne Duval (1818-1868), compagne de Charles Baudelaire peinte par Manet, qui continue de fasciner les spécialistes de la littérature, de la peinture et du féminisme.


En mai 2025, je suis tombée sur une photographie extraordinaire sur le site Wikipedia anglais consacré à Jeanne Duval. Duval, originaire d’Haïti, était la maîtresse et muse de longue date, supposée n’avoir jamais été photographiée, du poète français Charles Baudelaire.

Le portrait, représentant une femme assise vêtue d’habits bourgeois raffinés, avait été publié sur Wikipédia par une étudiante de l’historienne de l’art Justine De Young. De Young évoque ce portrait comme un exemple d’auto-mise en scène dans son dernier ouvrage, The Art of Parisian Chic. Imprimée sur une petite carte (il s’agit d’un portrait-carte de visite, en vogue à l’époque) et datée du 18 août 1862, l’image a été découverte dans les archives françaises par une autre chercheuse, comme je l’ai mentionné dans un récent article publié par le Times Litterary Supplement, et documentée en ligne par elle en 2021.

Une photo redécouverte

Jeanne Duval fascine de nombreuses chercheuses et chercheurs experts du féminisme et du postcolonialisme, en partie parce que l’on sait très peu de choses précises à son sujet. Intriguée, je me suis rendue moi-même aux archives à l’été 2025, juste pour voir la photo. Là, j’ai remarqué une deuxième photo au format carte de visite à côté de la première. Elle portait le même nom, « Jeanne », la même date, et provenait du même studio de photographie, l’atelier Nadar. Les deux cartes avaient été inscrites au registre du dépôt légal sous la mention « idem ».




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Cette deuxième Jeanne se tient debout, dans une pose inhabituellement rigide pour une photographie de ce type. Elle porte une robe de soirée à épaules dénudées et ses cheveux tombent en cascade dans son dos, retenus sur le front par un simple bandeau.

Une inspiration pour Manet ?

Une version numérique haute résolution de cette image a révélé de fortes ressemblances avec le modèle de la première photographie, similitudes qui n’étaient pas immédiatement apparentes sur les petites cartes. Les deux photos révèlent une implantation capillaire similaire, une même imperfection sur le front et une bague au même doigt. Il était clair que si la première photographie représentait Duval, celle-ci aussi.

Cependant, le crucifix porté en pendentif sur une chaîne courte et les grandes boucles d’oreilles m’ont semblé particulièrement intéressants. Des bijoux très similaires sont en effet portés par le modèle dans le portrait d’Édouard Manet intitulé Dame à l’éventail (1862), également connu sous le nom de la Maîtresse de Baudelaire allongée. Ce dernier titre avait été inscrit au dos du tableau à un moment donné, soit pendant, soit avant l’inventaire posthume de l’atelier de l’artiste.

La pose maladroite et l’expression faciale impénétrable du modèle ont souvent été interprétées comme faisant référence aux difficultés et à la maladie que Duval endurait à l’époque. Elle se trouvait dans une situation financière désastreuse et souffrait d’une paralysie du côté droit depuis un accident vasculaire cérébral survenu en 1859. Cependant, l’identification du modèle de Manet comme étant Duval est parfois contestée par les chercheurs, pour plusieurs raisons.

Le portrait sur carte de « Jeanne » debout, réalisé la même année que le portrait à l’huile et son étude à l’aquarelle, présente des traits, une expression et des ombres très similaires. Les historiens de l’art Griselda Pollock et Therese Dolan ont émis l’hypothèse que Manet s’était inspiré d’une photographie ou d’une carte de visite de Duval pour réaliser Dame à l’éventail. Les liens entre la photographie de Jeanne debout et les portraits à l’huile et à l’aquarelle de Manet semblent confirmer que Duval est le sujet des deux peintures (aquarelle et huile) et des deux photographies.

Pourquoi ces photographies ont-elles été prises ?

Duval posait-elle donc pour Manet dans ces photographies ? Il convient de noter que Manet, Félix Nadar (le propriétaire du studio de photographie) et Baudelaire étaient tous des amis proches, et que Duval s’était séparée du poète, apparemment de manière définitive, en 1861.

Duval a peut-être proposé de poser, ou a été invitée à poser pour les photographies de Nadar (et indirectement pour Manet, qui travaillait souvent à partir de photographies) en échange d’argent. Nous savons qu’elle avait approché au moins un autre ami de Baudelaire en 1862 pour essayer de lui vendre les biens du poète. Le fait qu’elle tienne une cravache sur la photographie avec le crucifix vient étayer l’hypothèse de la monétisation. Peut-être espérait-elle, ou espéraient-ils, que le portrait sur carte de la muse sadique/angélique du recueil de poèmes de Baudelaire les Fleurs du mal (1857) aurait une valeur marchande.

Photographie en noir et blanc de Charles Baudelaire
Charles Baudelaire, vers 1862.
British Library

Il est également possible que Baudelaire ait commandé des portraits de son ancienne maîtresse à des fins personnelles. Malgré sa colère et son ressentiment envers Duval après leur séparation, ses lettres et ses croquis témoignent de sa loyauté et de son affection persistantes.

Ou peut-être Duval souhaitait-elle rétablir la vérité sur qui elle était. Peut-être voulait-elle que le monde sache qu’elle n’était en fait pas la muse diabolique et sexualisée au centre du volume de poésie scandaleux de Baudelaire, mais plutôt quelqu’un qui s’habillait avec des vêtements élégants et respectables (probablement empruntés) comme on le voit sur la première photographie.

Peut-être que le crucifix et la bague visible à l’annulaire des deux photos avaient également pour but de témoigner de ses valeurs morales. Cependant, certains détails de la deuxième image, notamment la cravache, les épaules nues et les grandes boucles d’oreilles, suggèrent que sa volonté n’était pas de se donner une image « respectable ».

Il est probable que les portraits-cartes de visite, s’ils représentent bien Jeanne Duval, aient été motivées par des raisons financières, qu’elles aient été son idée ou celle de Nadar, Manet ou Baudelaire. Il est également possible que la mise en scène de soi ait fait partie de son objectif, mais si tel est le cas, le message qu’elle voulait faire passer n’est pas clair.

Des chercheurs français ont récemment découvert que Duval était morte dans un hospice six ans seulement après la réalisation de ces portraits. Jusqu’alors, personne ne semblait savoir ce qu’elle était devenue. Ces photographies témoignent, du moins à mes yeux, de la résistance de Duval à se laisser cataloguer et de sa dignité tranquille.

The Conversation

Maria C. Scott publiera prochainement un article universitaire sur ce sujet dans la revue French Studies.

ref. Le mystère de la « Dame à l’éventail », éclairé par une photo de Jeanne Duval – https://theconversation.com/le-mystere-de-la-dame-a-leventail-eclaire-par-une-photo-de-jeanne-duval-275165

Comment deux amnésiques ont révolutionné nos connaissances sur la mémoire

Source: The Conversation – in French – By Olivier Després, Professeur de neuropsychologie – laboratoire de neurosciences cognitives et adaptatives (LNCA, CNRS-UNISTRA), Université de Strasbourg

Comment nous souvenons-nous des choses ? Paradoxalement, deux des personnes qui ont le plus aidé les neuroscientifiques à répondre à cette question étaient amnésiques. Retour sur les histoires exceptionnelles d’Henry Molaison et de Kent Cochrane, deux patients hors norme.


Et si perdre la mémoire n’était pas seulement une tragédie, mais aussi une clé pour comprendre ce que signifie se souvenir ? Deux patients, Henry Molaison et Kent Cochrane, ont marqué l’histoire des neurosciences au XXᵉ siècle.

Le premier, opéré en 1953 pour traiter une épilepsie sévère, a révélé le rôle crucial d’une structure cérébrale, l’hippocampe, dans la formation des souvenirs. Le second, victime d’un accident de moto en 1981 ayant provoqué une hémorragie cérébrale sévère, a montré que la mémoire du passé et la capacité à se projeter dans l’avenir reposent sur les mêmes réseaux cérébraux.

Leurs destins ont bouleversé notre compréhension de la mémoire humaine et, plus largement, de l’identité elle-même. Voici leurs histoires.

Henry Molaison, plongé à jamais dans l’oubli

Né en 1926, Henry Molaison souffrait depuis l’enfance d’une épilepsie résistante aux traitements médicamenteux. En 1953, le neurochirurgien William Scoville lui proposa une solution radicale : retirer une partie de ses lobes temporaux médians, situés à la base du cerveau et comprenant notamment les deux hippocampes (l’hippocampe est une structure présente de manière symétrique dans les deux hémisphères cérébraux).

L’intervention permit de réduire la fréquence des crises, mais bouleversa la vie du patient à jamais : Henry perdit la capacité de créer de nouveaux souvenirs, une amnésie dite « antérograde ».

La neuropsychologue Brenda Milner, de l’université McGill à Montréal, l’évalua dès 1955 et fit une découverte majeure : l’intelligence et les capacités langagières du patient semblaient intactes, mais toute nouvelle information s’effaçait au bout de quelques minutes. Chaque rencontre, chaque conversation disparaissait presque aussitôt. Henry ne parvint d’ailleurs jamais à se souvenir de ses entrevues répétées avec Brenda Milner, ignorant jusqu’à sa mort, en 2008, qui elle était.

Les observations menées sur Henry Molaison, révélèrent que l’hippocampe était une pièce maîtresse de la mémoire déclarative, celle qui permet de se souvenir des faits et des événements. Brenda Miller réalisa aussi que la mémoire n’est pas un processus global, mais une fonction composée de plusieurs systèmes, chacun reposant sur des structures cérébrales distinctes.

En effet, la neuropsychologue constata que, malgré son incapacité à enregistrer de nouveaux souvenirs, Henry conservait une certaine capacité d’apprentissage : il pouvait encore acquérir de nouveaux gestes moteurs, et par exemple apprendre à tracer une étoile dans un miroir. Ce type d’apprentissage, qui relève de la mémoire implicite, non consciente, dépend d’autres régions du cerveau que l’hippocampe. De ce fait, cette capacité restait, chez lui, préservée.

Les études menées sur le patient désigné par les initiales H. M., qui ont préservé son anonymat dans la littérature scientifique jusqu’à sa mort, ont été décisives pour montrer que la mémoire humaine n’est pas une fonction unique, mais repose en réalité sur des systèmes distincts, qui sont situés dans différentes régions du cerveau.

Elles ont également révélé le rôle central de l’hippocampe et des structures voisines des lobes temporaux médians dans la formation et la consolidation des souvenirs.

À ce jour, Henry Molaison reste l’un des patients les plus étudiés de l’histoire de la neuropsychologie.

Kent Cochrane, privé de passé et de futur

Quelques décennies après l’intervention chirurgicale subie par Henry Molaison, un Canadien allait devenir amnésique et, malgré lui, contribuer à enrichir encore nos connaissances sur le fonctionnement la mémoire.

Kent Cochrane, né en 1951, fut victime en 1981 d’un grave accident de moto. Le choc provoqua une hémorragie cérébrale et détruisit ses lobes temporaux médians. Comme le patient H. M., Kent Cochrane devint incapable d’enregistrer un quelconque nouveau souvenir de sa vie. Pire encore, il oublia de nombreux épisodes de sa vie passée. Cela incluait les moments les plus marquants sur le plan émotionnel, comme le jour où il apprit le décès de l’un de ses frères.

Le neuropsychologue Endel Tulving étudia le cas de Kent Cochrane pendant plus de vingt ans. Il constata que son patient conservait des connaissances sur lui-même et sur le monde, telles que les personnes qu’il côtoyait ou les lieux qu’il fréquentait ou avait visités. En revanche, il était incapable de revivre un souvenir personnel.

À partir de ces observations, Endel Tulving proposa la distinction entre deux formes de mémoire : la mémoire épisodique, qui concerne les événements vécus dans leur contexte spatial, temporel et émotionnel, et la mémoire sémantique, relative aux connaissances générales sans ancrage contextuel.

Par exemple, se souvenir du moment précis où l’on a rencontré la personne avec qui l’on partage sa vie relève de la mémoire épisodique : le lieu exact de cette première rencontre, les circonstances, les personnes présentes, les premiers mots échangés, ainsi que l’émotion ressentie à cet instant. La mémoire sémantique concerne quant à elle des informations plus générales, indépendantes de toute expérience vécue particulière. Elle inclut par exemple nos connaissances sur le monde et la société, le nom des artistes que nous apprécions, le nom des capitales de différents pays, ou encore la date de naissance de nos proches.

Chez Kent Cochrane, la mémoire sémantique demeurait intacte, alors que la mémoire épisodique était détruite. Ce contraste montrait que ces deux systèmes mnésiques reposent sur des réseaux cérébraux différents : les hippocampes pour la mémoire épisodique, et les pôles temporaux pour la mémoire sémantique.

Plus étonnant encore, Endel Tulving constata que la capacité à se projeter dans l’avenir mobilise les mêmes structures cérébrales que celle qui permet de se souvenir du passé. En effet, depuis l’accident qui l’avait privé de ses hippocampes, et donc de ses souvenirs, Kent Cochrane était incapable de s’imaginer dans l’avenir, même proche.

Le cas de ce patient a ainsi mis en lumière le fait que la mémoire ne sert pas seulement à évoquer le passé, mais aussi à anticiper le futur. Une faculté qui se situe au cœur de la conscience de soi, et de notre identité.

Au-delà de la science, une leçon d’humanité

En perdant la capacité de se souvenir des événements de leur propre vie, Henry Molaison et Kent Cochrane ont révélé à quel point la mémoire façonne notre rapport au monde et à nous-mêmes.

Ces deux destins, à la fois tragiques et éclairants, ont fait de la mémoire un miroir de notre identité. Ces deux cas cliniques posent une question essentielle : que reste-t-il de notre humanité lorsque notre mémoire s’efface ?

Au-delà de la reconnaissance de l’immense apport des études sur ces amnésies, les parcours de ces deux hommes nous invitent aussi à réfléchir sur notre empathie face à la vulnérabilité.

Enfin, ces deux histoires profondément humaines traduisent les liens singuliers qui unissent les chercheurs à ceux qui deviennent, souvent malgré eux, des figures majeures de la science.

Après la mort d’Henry Molaison, Brenda Milner confia que celles et ceux qui avaient travaillé auprès de lui avaient été profondément touchés par sa disparition. Elle ajoutait qu’il y a quelque chose de profondément paradoxal à être fortement ému par la mort d’un homme qui, toute sa vie durant, n’a jamais su qui vous étiez.

The Conversation

Olivier Després ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment deux amnésiques ont révolutionné nos connaissances sur la mémoire – https://theconversation.com/comment-deux-amnesiques-ont-revolutionne-nos-connaissances-sur-la-memoire-267352

La Chine serait-elle déjà la première puissance militaire mondiale ?

Source: The Conversation – in French – By Éric Martel-Porchier, Enseignant chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

La supériorité militaire apparente d’une armée peut devenir une faiblesse lorsqu’elle nourrit un excès de confiance et une rigidité organisationnelle. L’exemple de la France vaincue en 1940 par une armée allemande reconstituée de fraîche date met en évidence le rôle décisif de l’adaptation, de l’innovation et de la capacité industrielle. Transposé à la rivalité sino‑américaine, ce précédent montre que la Chine, portée par une base industrielle très puissante et une doctrine centrée sur les drones et les systèmes autonomes, pourrait en cas de conflit ouvert compenser l’avance technologique américaine.


Cet article est la suite d’un article publié en 2020 qui posait déjà la question de la puissance économique de la Chine.

Aujourd’hui, il ne semble faire aucun doute que les États-Unis sont, de très loin, la première puissance militaire mondiale, en raison de l’importance de leurs dépenses annuelles, de leur nombre de bases à l’étranger et de la taille de leur armée. Celle-ci est aussi reconnue pour son expertise opérationnelle et ses performances technologiques. Malgré cela, cette puissance a priori majeure se trouve, dans les faits, en situation d’infériorité industrielle vis-à-vis de la Chine.

Dans l’hypothèse d’un conflit entre Washington à Pékin, il est fréquent d’entendre que, si à court terme la Chine subirait des dommages catastrophiques pour son économie et sa population, à long terme sa victoire serait acquise. L’histoire montre pourtant que les ressorts d’une victoire sont plus subtils que la simple comparaison des capacités militaires des belligérants au début du conflit. Il est même fréquent que la supériorité militaire perçue par un acteur soit à l’origine de sa défaite.

L’étrange défaite de la France en 1940

Juste après la bataille de France, en juin 1940, Marc Bloch, qui a été pendant l’invasion allemande officier de l’armée française, rédige un ouvrage de référence sur cette question. Dans l’Étrange défaite, il donne de précieuses indications sur la manière dont une organisation militaire peut être vaincue lorsqu’elle surestime sa puissance.

Ce n’est pas le seul exemple d’une armée défaite alors qu’elle se croyait toute puissante. Mais la description que fait Bloch des dysfonctionnements de l’état-major et de la société française en 1940 permet de comprendre avec précision les causes de la défaite. On l’attribue aujourd’hui volontiers à une infériorité numérique, en oubliant qu’elle n’était pas perçue comme telle par les généraux français, ce qui les a conduits à de graves erreurs. On oublie aussi que, lors de la Première Guerre mondiale, la supériorité militaire de l’Empire allemand était évidente, ce qui ne l’a pas empêché d’être vaincu.

Table ronde : « L’étrange défaite de 1940 » (14 janvier 2021), Maison Heinrich Heine, avec les historiens Alya Aglan, Robert Frank, Georges-Henri Soutou et Gilbert Merlio.

Marc Bloch montre comment l’excès de confiance de l’armée française a été la cause principale de son échec en 1940. Il décrit un mécanisme social par lequel une armée qui se considère comme puissante peut être vaincue par une armée nouvelle venant de se construire. Si l’on se réfère aux chiffres de l’époque, à l’exception de l’armée de l’air, la situation était plutôt favorable aux forces alliées : l’armée française disposait d’une supériorité en chars de combat et en véhicules, et les bombardements aériens n’étaient pas aussi efficaces que ceux de l’artillerie, même si leur effet psychologique était bien réel.

L’infériorité renforce les armées, la supériorité les affaiblit

Ce paradoxe d’une armée défaite par excès de confiance en sa propre puissance peut être transposé à l’actualité. Si l’on compare aujourd’hui l’état de l’armée américaine et celui de l’armée chinoise, on retrouve un phénomène similaire. Les Américains disposent d’une supériorité en avions de chasse, porte-avions et chars de combat, mais un paramètre nouveau rend ce critère de suprématie beaucoup moins pertinent : la transformation des guerres contemporaines, marquées par l’omniprésence des drones et l’usage croissant de systèmes militaires autonomes.

En 1940, l’armée française restait imprégnée de sa grande victoire de 1918. Elle avait alors été la première armée du monde, par sa performance technologique et organisationnelle. Très efficace, elle avait dirigé les armées alliées et appris aux Américains à mener une guerre de grande envergure avec les premiers chars réellement efficaces, comme les Renault FT.

Vingt-deux ans plus tard, la société et les militaires français n’ont pas compris que les méthodes de la guerre s’étaient complètement transformées. La victoire de 1918 tenait en partie à une certaine flexibilité et à une capacité d’innovation face à une armée allemande alors plus rigide. Paradoxalement, cette armée allemande, contrainte par le traité de Versailles à dissoudre une grande partie de ses effectifs et de son équipement, a dû, après l’avènement du nazisme, se reconstruire avec une grande flexibilité en tirant les enseignements de sa défaite. Lorsqu’une armée a le temps de comprendre les causes d’une défaite, elle en retire souvent des leçons décisives et peut devenir, quelques années plus tard, une force redoutable.

Devenue flexible et innovante sur le plan technologique, développant un nouvel art de la guerre fondé sur la rapidité et un système de communication très performant, l’armée allemande permet à des unités dotées d’une certaine autonomie d’agir avec une grande efficacité. À l’inverse, l’armée française souffre de graves problèmes de communication, aggravés par un management très centralisé. Au lieu de réagir immédiatement à une agression, il lui faut souvent deux ou trois jours pour donner des instructions pertinentes. Tandis que l’armée allemande a réellement innové, l’armée française reste figée dans un schéma hérité de la Première Guerre mondiale.

Si l’on compare aujourd’hui l’armée américaine et l’armée chinoise, on retrouve ces caractéristiques. La première tend à souffrir d’un sentiment de supériorité, persuadée que son expérience des combats lui confère une véritable flexibilité. La seconde se construit sur un sentiment d’infériorité qui l’amène à développer intensément ses capacités industrielles pour compenser ses faiblesses. Lorsque la Chine engage une guerre, en 1979 contre le Vietnam, les combats débutent d’ailleurs par une défaite, alors même que sa supériorité quantitative est avérée et que le Vietnam sort de quinze années de guerre contre les États-Unis.

Copier l’ennemi, puis innover

Cette expérience défavorable a pourtant un effet positif, renforcé par un sentiment d’infériorité à l’égard de la puissance américaine. Elle pousse la Chine à s’inspirer d’abord de l’armée américaine, à copier certains outils et systèmes, puis à se détourner de ce modèle pour construire sa propre logique militaire. Cette logique – copier, puis innover à partir de ce qui est copié – est d’ailleurs fréquente dans l’industrie. Après avoir débuté dans la production de voitures thermiques, la Chine est devenue leader dans la fabrication de voitures électriques.




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Si l’on observe la remise en route de l’armée allemande entre 1919 et 1939, on est frappé par la similarité de cette logique. Il faut d’abord comprendre le fonctionnement de l’armée ennemie, puis s’en libérer pour concevoir son propre modèle, qui surprendra l’adversaire.

La Chine a pris grand soin d’étudier la guerre d’Ukraine et de développer des technologies militaires issues de ces observations. Elle a compris la spécificité d’un conflit où l’usage de drones, aujourd’hui automatisés, transforme profondément les logiques militaires. Elle en a tiré la certitude qu’il est nécessaire de disposer d’une industrie militaire innovante et très flexible. Chaque année, son industrie est ainsi en mesure de proposer des modèles d’armes améliorés ou nouveaux.

Comment la supériorité affaiblit la flexibilité managériale

À cette souplesse en matière d’innovation s’ajoute une autre dimension essentielle : l’efficacité de la supervision militaire. Incapable de reconnaître sa faiblesse, l’armée française, marquée par sa victoire de 1918, souffre en 1940 d’une réelle incompétence managériale. Elle illustre un biais récurrent : toute armée qui se perçoit comme très supérieure à son ennemi se fragilise. Elle ne déploie pas d’efforts frénétiques pour le vaincre et ne cherche pas à se transformer en permanence, convaincue de la solidité de son système de commandement.

Or, comme l’avait montré l’armée française en 1914, c’est la capacité à se réorganiser rapidement et à démettre les officiers incompétents qui fonde l’efficacité. Ce syndrome de supériorité affecte ensuite l’armée nazie qui, dès 1942, ne comprend plus la montée en puissance de l’armée soviétique et commet de nombreuses erreurs stratégiques, à commencer par la bataille de Stalingrad.

On manque d’éléments précis pour juger de l’efficacité managériale chinoise, sinon les purges militaires récentes, poursuivies encore en 2025 et 2026, qui témoignent d’une préoccupation réelle pour la discipline et la loyauté de l’armée. Du côté américain, plusieurs indices suggèrent que la supervision des forces reste marquée, comme lors de la guerre du Vietnam, par un fonctionnement administratif rigide et peu flexible.

Faut-il préférer la supériorité technologique à la supériorité industrielle ?

En 1944, l’armée allemande se trouve confrontée à une nouvelle forme d’art militaire conçue par les Américains. S’appuyant sur leurs capacités industrielles, ceux-ci assurent un renouvellement permanent de leur matériel grâce à un développement sans précédent de la logistique. Les ingénieurs allemands sont frappés par l’infériorité technique apparente de l’équipement américain, mais certains comprennent le véritable danger : un véhicule américain peut être réparé en quelques heures, voire remplacé dès le lendemain, alors que la perte d’un engin allemand a des conséquences lourdes.

Avec l’omniprésence d’armes automatisées comme les drones et les missiles, qui obéissent à une logique industrielle quantitative, et la flexibilité industrielle chinoise, c’est aujourd’hui la Chine qui assume ce rôle. Les Américains, comme les Allemands en 1944, misent sur la supériorité technologique et se heurtent à de réelles difficultés de production et donc de remplacement des engins perdus. La guerre d’Ukraine a montré que détruire un drone bon marché avec un missile antiaérien coûteux peut être problématique.

L’idée selon laquelle la Chine pourrait gagner une guerre contre les États-Unis sur le long terme, tout en subissant seule des dommages catastrophiques pour son économie et sa population, apparaît alors illusoire. En cas de conflit ouvert, l’armée et l’économie américaines devraient très probablement, elles aussi, supporter de terribles pertes. Au vu du grand défilé qui a eu lieu à Pékin, le 8 septembre dernier et de la nouvelle logique militaire chinoise, on peut s’interroger sur la capacité de l’armée américaine à résister à une attaque de la part de la RPC.

« La Chine défie-t-elle les États-Unis ? », France 24, 3 septembre 2025.

L’illusion de la supériorité

Si l’on considère l’armée américaine aujourd’hui, elle semble souffrir d’un syndrome de supériorité, nourri par des opérations conduites contre des États du tiers monde et par un fort investissement technologique. L’armée irakienne, qu’elle a aisément vaincue en 1990, était, au-delà de sa faiblesse matérielle, minée par de graves problèmes organisationnels. Plus récemment, des frappes contre des puissances militaires faibles comme l’Iran ou le Yémen peuvent entretenir l’idée qu’elle reste la première armée du monde. Or l’histoire montre que ce type de conflits ne renforce pas durablement une armée ; on peut penser, par exemple, à la déroute de 1870 d’une armée française pourtant aguerrie par de nombreuses campagnes antérieures, le plus souvent victorieuses.

À cela s’ajoute un élément quantitatif : le budget militaire américain est infiniment supérieur à celui des autres nations, tout comme le nombre de chars, d’avions, de navires et d’unités. Pourtant, la guerre d’Ukraine a mis en lumière les limites de certaines technologies américaines, comme les chars Abrams ou les systèmes antiaériens Patriot, qui ne sont pas toujours plus performants que ceux de leurs adversaires, même si l’armée américaine n’a pas été directement engagée.

L’incident militaire survenu au Pakistan en mai 2025 nous révèle que les militaires chinois bénéficient d’une grande variété d’armements et d’une capacité avérée à introduire chaque année des innovations. C’est ainsi que l’on découvre que la supériorité industrielle et la diversité des arsenaux deviennent déterminants pour tenir dans un conflit de haute intensité.

De leur côté, de par leur compréhension rapide des conséquences de la guerre d’Ukraine les Chinois ont développé un système de chars modernes assistés par des véhicules spécialisés dans la lutte anti-drones. L’armée américaine, en revanche, semble moins capable de transformer rapidement son système militaire. La capacité de la Chine à produire massivement des drones et à les intégrer dans sa doctrine laisse entrevoir une supériorité potentielle.

Enfin, les États-Unis restent profondément attachés à la guerre aérienne comme vecteur de supériorité globale et laissent ainsi à l’armée chinoise l’initiative du combat terrestre. Cette confiance excessive dans la puissance aérienne est en soi problématique. La guerre du Vietnam leur avait pourtant montré l’inefficacité d’un contrôle aérien massif pour emporter une victoire politique, tout en entretenant l’illusion de pouvoir infliger des dommages décisifs à l’ennemi. Comme durant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux indices suggèrent que cette foi dans la supériorité aérienne ne peut avoir, à terme, que des effets négatifs. La Chine a fait de sérieux efforts pour développer ses systèmes antiaériens et mettre en place des armées de drones capables de contester efficacement l’aviation américaine.

Suivant sa logique stratégique, il apparaît que l’armée chinoise ne montrera sa vraie puissance qu’une fois confrontée à un ennemi ayant perdu sa rationalité. En attendant, elle laisse son adversaire conserver sa supériorité illusoire.

The Conversation

Éric Martel-Porchier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Chine serait-elle déjà la première puissance militaire mondiale ? – https://theconversation.com/la-chine-serait-elle-deja-la-premiere-puissance-militaire-mondiale-273772