Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yuliya Matvyeyeva, Doctorante, École doctorale Cultures et Sociétés Université Gustave Eiffel, domaine d’expertise: public diplomacy, social media, disinformation, Université Gustave Eiffel


Ce qu’il faut retenir :

  • Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov a révélé un affrontement entre deux modèles de conduite de la guerre : l’innovation technologique rapide portée par un État-plateforme et un commandement militaire plus traditionnel.

  • L’expérience ukrainienne montre que la guerre contemporaine se joue désormais sur la capacité à transformer des innovations en systèmes opérationnels en quelques semaines, un rythme auquel ni la Russie, ni les armées européennes, ni l’OTAN ne sont pleinement adaptées.

  • Au-delà du cas ukrainien, le ministre de la défense de demain devra avant tout assurer la gouvernance de l’innovation militaire en conciliant technologie, industrie, diplomatie et commandement.


Le 16 juillet 2026, le limogeage du ministre ukrainien de la défense Mykhailo Fedorov a déclenché des manifestations dans plus de quinze villes du pays. Au-delà du conflit de personnes, l’épisode pose une question que la Russie, l’Europe, l’OTAN, Israël et les États-Unis ont déjà, chacun à sa manière, commencé à trancher : qui doit gouverner la transformation technologique de la guerre ?

Pour la première fois depuis février 2022, le débat public en Ukraine ne porte pas sur la manière de gagner la guerre contre la Russie, mais sur la manière de gouverner cette guerre elle-même.

Pour comprendre cette onde de choc, il faut d’abord revenir sur les faits.

L’événement déclencheur

Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov six mois après sa nomination, dans le cadre d’un remaniement plus large. La réaction de la population a été immédiate : en quelques jours, les manifestations ont gagné quinze à seize villes, un phénomène rare dans un pays en guerre. Le colonel Pavlo Elizarov, fondateur d’une unité d’élite de drones, a démissionné en signe de protestation – preuve que la crise dépassait la société civile.

Pour comprendre l’ampleur de la réaction, il faut se rappeler ce que Fedorov représentait : en tant que ministre de la transformation numérique (2019-2025), il avait été l’architecte de Diia (Action), application aux 24 millions d’utilisateurs initialement destinée à aider les autorités à combattre la pandémie de Covid-19, puis transposée en temps de guerre dans l’écosystème de technologies militaires Brave1 regroupant 2 500 entreprises.

La loi ukrainienne sur la sécurité nationale impose un contrôle civil strict sur l’armée : un militaire ne peut diriger le ministère. C’est ainsi que Fedorov est arrivé à la tête du ministère de la défense en janvier 2026 et a eu à plusieurs reprises maille à partir avec le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi. Le limogeage du ministre par le président est donc apparu comme une victoire pour le commandant en chef. Celui-ci a été rapidement pris pour cible par les manifestants, qui exigeaient son départ et le retour de Fedorov.

Le 20 juillet, Syrskyi a réagi par une tribune intitulée « Ma fonction est la guerre ». Il y affirme que les technologies renforcent le commandement, mais ne le remplacent pas.

Les deux termes de l’alternative Fedorov-Syrskyi sont donc clairement posés. D’un côté, un État-plateforme où données et acteurs privés accélèrent l’adaptation. De l’autre, une hiérarchie où prime la stabilité opérationnelle. Deux modèles déjà éprouvés, jamais conçus pour cohabiter – et c’est l’Ukraine qui, la première, doit trancher qui pilote le rythme de cette transformation.

L’expérimentation ukrainienne

Depuis 2022, l’Ukraine construit ce que nous appelons faute de terme établi, le « platform warfare » – un concept proche du Mosaic Warfare et du Machine-Speed Adaptive Hyperwar de Hudson Institute. Le projet « Army of Drones » a structuré des achats auparavant fragmentés ; Brave1 a fédéré l’écosystème. Mais le pipeline d’innovation n’est pas le système de combat : le cœur, c’est Delta, la plateforme qui agrège pratiquement en temps réel drones, capteurs et observateurs.

L’accélération se mesure : selon le CSIS, former un opérateur de système autonome prend désormais entre trente minutes et une journée, contre des mois autrefois. Le cycle développement-déploiement tient en quelques semaines.

Ce modèle a toutefois ses limites. Selon le Modern War Institute, l’Ukraine excelle à produire des prototypes mais peine à les transformer en capacités durables : de l’expérimentation à l’institutionnalisation, un long chemin, parfois qualifié de « vallée de la mort », reste à parcourir.

Le risque, institutionnel plus que technologique, ne concerne pas seulement Kiev : Moscou subit la même pression face à la nécessité de modifier rapidement son outil militaire.

La Russie, une autre architecture

Face à la même contrainte, la Russie a opté pour la voie de la mobilisation centralisée, via une institution ad hoc. Le centre Rubicon, créé le 2 août 2024 par le ministre russe de la défense Andreï Belooussov, est passé d’environ 1 450 à près de 5 000 hommes, avec une logique de gestion plus proche du privé que de la bureaucratie militaire. Le « complexe militaro-industriel populaire » – ateliers artisanaux, financement participatif – n’existe pas en parallèle de l’État : il est absorbé et légitimé par lui.

La stratégie est celle du volume : la production de drones a bondi de 117 % en un an, avec un objectif de 7,3 millions de drones First Person View (FPV) en 2026. Mais la centralisation crée sa propre faille : en février 2026, la désactivation de terminaux Starlink a directement perturbé les unités de Rubicon. La vitesse russe a été achetée au prix d’une dépendance à quelques points vulnérables à une défaillance.

Les pays d’Europe, l’UE, l’OTAN et les limitations institutionnelles

Les États européens ne manquent ni de technologie ni de ressources. Mais leur limite est institutionnelle. Concrètement, les armées européennes peuvent optimiser la qualité de leurs décisions, mais rester structurellement plus lentes que le rythme de la guerre contemporaine.

La France a créé l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), rattachée au ministère de la défense, dotée de 300 millions d’euros. Le cycle complet – recherche, certification, intégration – garantit le contrôle mais freine l’action.

En Allemagne, le Cyber Innovation Hub de la Bundeswehr reconnaît lui-même qu’il ne réalise aucun achat : l’innovation existe, mais elle ne franchit pas la vallée de la mort.

Le Royaume-Uni tente une compression du cycle avec DroneTEX, sans procéder pour autant au changement d’architecture qui permettrait une accélération décisive de la production.

Côté OTAN, le processus de planification de défense fonctionne par cycles de quatre ans, contre des semaines côté ukrainien. L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, le reconnaît lui-même : l’expérience de Kiev oblige à repenser la doctrine.

Quant au Fonds européen de défense de l’UE – 7,3 milliards d’euros sur 2021-2027 –, il fut conçu pour la coordination entre gouvernements, non pour le tempo de la guerre.

Ce que montrent l’OTAN et l’UE, ce n’est pas encore une solution stabilisée, mais une direction : la séparation progressive des fonctions d’innovation, de commandement et de gouvernance. Reste à savoir si cette architecture est capable de fonctionner durablement en conditions de guerre.

Deux démocraties matures prouvent que c’est possible, et cela depuis des décennies. En Israël, la Direction de la recherche et du développement de défense (DDR&D) répond à la fois au ministère et à l’état-major – aucun des deux ne peut la diriger seul. Aux États-Unis, l’Under-Secretary of Defense for Research and Engineering est, par fonction, le directeur technologique du Pentagone – mais subordonné au secrétaire à la Défense. Deux architectures, un même principe : jamais les deux rôles dans un seul bureau.

Les sept compétences du ministre de demain

Le conflit entre Fedorov et Syrskyi pose une mauvaise question. Il ne s’agit pas de savoir à qui Zelensky devait donner raison, mais de comprendre pourquoi ces deux logiques – innovation et commandement – ont été placées en concurrence.

Le ministre d’hier gérait un budget, un parc de matériel, une chaîne de commandement. Son horizon se comptait en programmes pluriannuels, son autorité en lignes budgétaires votées. Cette figure n’a pas disparu – elle reste nécessaire, elle a gagné les guerres du XXe siècle et continue de garantir la stabilité des armées européennes. Mais elle a été conçue pour un monde où la technologie changeait de génération en une décennie, pas de version en une semaine sous la pression du champ de bataille.

Le ministre de demain hérite d’un problème que l’ancien modèle n’a jamais eu à résoudre : que faire quand l’ennemi modifie ses fréquences de brouillage plus vite que votre propre administration peut valider un contrat ? Ni le pur gestionnaire ni le pur technologue n’y répondent seuls – le premier arrive toujours en retard sur le rythme du front, le second manque de la légitimité et du sang-froid nécessaires pour engager une force armée. La réponse tient dans une fonction, pas dans une personne : garantir que les deux logiques coexistent sans jamais fusionner dans un seul bureau.

Le ministre de la défense de demain n’est plus une fonction de décision. C’est une interface entre des vitesses incompatibles.

Ce constat dessine, en creux, sept compétences qu’aucun cursus militaire classique n’enseigne encore ensemble : 1) la doctrine, pour comprendre comment une technologie transforme réellement l’opération plutôt que de l’illustrer ; 2) la politique industrielle, pour transformer une innovation en chaîne de production ; 3) la gouvernance des données, condition de tout système d’IA fiable ; 4) l’encadrement de l’autonomie algorithmique, pour préserver une responsabilité humaine claire dans la chaîne de décision ; 5) le management de l’innovation, pour raccourcir la distance entre prototype et capacité ; 6) la coordination interalliée, pour que l’effort national s’insère dans une architecture commune plutôt que de la dupliquer.

La septième est la plus rarement nommée, et sans doute la plus décisive : il s’agit de la diplomatie technologique – la capacité à négocier, avec les industriels comme avec les partenaires étrangers, l’accès aux composants critiques, aux données d’entraînement, aux infrastructures de calcul dont dépend désormais toute capacité militaire. Presque aucune doctrine de gouvernance de défense ne la formalise aujourd’hui comme fonction à part entière. C’est pourtant elle qui a permis à Fedorov de signer avec Bruxelles l’accès de l’industrie ukrainienne au Fonds européen de défense – un geste diplomatique autant que technique, interrompu par sa révocation.

Cette question ne concerne pas l’Ukraine seule. Elle se pose sur un continent où la guerre a cessé d’être une hypothèse lointaine pour redevenir une réalité aux frontières immédiates de l’UE. Chaque pays examiné dans cet article – la France avec l’AMIAD, l’Allemagne avec son Cyber Innovation Hub, le Royaume-Uni avec DroneTEX – expérimente sa propre réponse à la même contrainte, parce qu’aucun d’entre eux ne peut plus se permettre de traiter cette question comme une curiosité ukrainienne lointaine.

La guerre en Ukraine est devenue le premier test grandeur nature de la capacité européenne à répondre à une agression dans un environnement de transformation technologique accélérée. Dans ce contexte, la distinction entre défense nationale et sécurité européenne s’efface progressivement. L’Ukraine expérimente, sous le feu, ce que l’Europe devra institutionnaliser sans délai : une architecture capable d’absorber la vitesse de la guerre contemporaine.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après la prochaine crise.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-politique-en-ukraine-dit-de-lavenir-de-la-defense-europeenne-288007

Le racisme à la Coupe du monde de football est une triste réalité : comment en comprendre les origines

Source: The Conversation – in French – By Christian Ungruhe, Research fellow, University of Passau

Aucune équipe africaine n’est allée au-delà des quarts de finale de la Coupe du monde de football masculin de 2026, mais leur jeu stratégique et tactique a durablement marqué les esprits.

Le succès des équipes africaines n’est pas le fruit du hasard, c’est le résultat d’un long processus. Il est donc surprenant que le football africain continue d’être sous-estimé et dévalorisé par les experts, souvent d’une manière qui révèle leur ignorance tant du football africain que de son histoire. Parfois, leurs commentaires revêtent une connotation raciste très problématique.

Ce fut le cas de l’ancienne star Bastian Schweinsteiger, aujourd’hui commentateur depuis plusieurs années pour une chaîne de télévision allemande. À la veille d’un match de phase de poules contre la Côte d’Ivoire, on lui a demandé à quoi l’équipe allemande pouvait s’attendre. Il a répondu :

Un peu de football africain, un peu atypique, un peu sauvage… peut-être aussi moins axé sur la tactique. Nous devons nous préparer à ce que ce soit imprévisible.

Même en faisant abstraction du fait que l’équipe allemande n’était pas supérieure – tant sur le plan tactique qu’en termes de style de jeu –, cette description est inappropriée et offensante. Elle repose sur une vision stéréotypée et colonialiste de l’Afrique.

D’une part, Schweinsteiger a été critiqué pour des propos jugés racistes.

Comme l’a déclaré le sélectionneur de la Côte d’Ivoire, Emerse Faé :

C’est bizarre d’avoir des propos de ce genre, qu’on peut qualifier, sans détour, de racistes… J’espère seulement qu’il s’agit d’une déclaration maladroite, plutôt que d’une véritable pensée.

D’un autre côté, nombreux sont ceux qui, sur les forums en ligne et les réseaux sociaux, se sont demandé pourquoi la déclaration de Schweinsteiger était considérée comme raciste. Cela a également été la position de sa chaîne, le diffuseur pblic allemand, l’ARD.

Schweinsteiger a répondu mollement à ces critiques :

Je parlais de football, pas des gens. Il s’agit d’une analyse footballistique – ni plus, ni moins.

J’entends souvent ce genre de minimisation lorsque le football en Afrique et les Africains sont subtilement dévalorisés. En tant qu’anthropologue, mes recherches portent sur la migration des footballeurs issus de diverses régions d’Afrique et sur les forces qui ont façonné l’évolution du football africain, en particulier le football moderne. L’un des axes principaux porte sur la racialisation, l’altérisation et le racisme subis par les joueurs.

Les recherches montrent que les footballeurs africains, et les joueurs noirs de manière plus générale, sont confrontés à différentes formes de racisme.

Sur les réseaux sociaux, ils sont fréquemment victimes d’attaues ouvertement hostiles, ainsi que d’insultes. Un exemple récent est la publication offensante de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, après la défaite de son pays face à la France. Elle a décrit Kylian Mbappé comme :

un Camerounais colonisé, essayant désespérément de se faire passer pour un Français… rancunier, arrogant et laid.

Les joueurs africains sont également confrontés à des discriminations structurelles dans le monde du football. Cela se traduit par des contrats plus courts et des salaires plus bas, ainsi que par des postes de jeu moins valorisés sur le terrain. Ils sont moins pris en compte pour les fonctions d’entraîneurs et d’administrateurs, comme le montrent diverses études.

En outre, ils sont constamment confrontés à des formes plus subtiles de racisme au quotidien, qui se manifestent par la dévalorisation de leurs capacités et de leurs qualités. Ils sont souvent réduits à leur apparence physique, leur intelligence étant niée.

Le racisme quotidien s’exprime souvent de manière subtile et les personnes blanches comme Schweinsteiger ne sont souvent pas conscientes de sa connotation raciste. Par conséquent, la question de savoir si Bastian Schweinsteiger est raciste ou non n’est pas la question centrale (il ne l’est très probablement pas).

La question clé est plutôt de savoir pourquoi ces stéréotypes sont sans cesse répétés dans le football et pourquoi, pour beaucoup de gens, ils semblent refléter la réalité plutôt que d’apparaître comme problématiques. Pour comprendre cela, nous devons tenir compte de la diversité de l’Afrique et examiner de plus près l’histoire coloniale du continent.

Stéréotypes coloniaux

D’une part, des déclarations simplistes comme celles de Schweinsteiger dénigrent le football de tout un continent sans faire la moindre distinction.

Il n’existe pas plus de « style de football africain » qu’il n’y en a de « style européen ». Cela ne reflète pas la complexité de la réalité. Cette vision traduit une ignorance ou un manque d’intérêt.

Deuxièmement, décrire le football africain comme « peu orthodoxe », « sauvage » et « dépourvu de tactique » perpétue des stéréotypes datant de l’époque coloniale qui dépassent le cadre du sport. Mon étude sur les footballeurs africains en Allemagne montre à quel point ces joueurs sont exposés à des vulnérabilités structurelles qui dépassent largement le cadre du sport en Europe.

La manière dont sont perçus les footballeurs migrants africains repose sur une pensée coloniale. La colonisation européenne s’est légitimée en hiérarchisant les peuples. L’Européen éclairé, capable de réflexion, et l’Africain inculte, qu’il faut apprivoiser.

Dès les années 1920, les administrateurs coloniaux ont délibérément utilisé le football pour asservir les Africains. Le sport servait à inculquer l’esprit d’équipe et les règles à l’Africain prétendument naïf, brut et peut-être menaçant, afin d’en faire un sujet loyal envers la colonie.

Résister ouvertement était dangereux. Mais il est intéressant de noter que cette résistance s’est exprimée sur le terrain. Des études soulignent comment certains Africains ne cherchaient pas à respecter les règles. Ils tentaient des feintes, des dribbles et des figures – d’une part pour divertir leur propre public, mais aussi pour afficher leur défiance.

Pendant la lutte pour l’indépendance, le football a ensuite été utilisé par certains pays africains pour favoriser un sentiment d’unité nationale et panafricaine.

Par ailleurs, les frontières coloniales avaient été tracées de manière arbitraire. Les équipes nationales de football avaient leur importance, mais le style de jeu en avait tout autant : l’intégrité et la maîtrise technique offraient une alternative à l’image coloniale.

Au fil des ans, les styles de jeu nationaux ont évolué de diverses manières. Ils sont influencés par les valeurs culturelles, les liens transnationaux et la professionnalisation du football. Cependant, le stéréotypes associant des physiques puissants, des dribbles habiles et une approche prétendument enfantine et naïve – s’est ancré dans les esprits européens.

Un poison lent

À première vue, les remarques subtilement désobligeantes comme celles de Schweinsteiger peuvent ne pas sembler aussi racistes que les insultes ouvertes et les commentaires dégradants observés quotidiennement dans le football et la société. Mais elles sont blessantes. Et comme elles sont profondément ancrées dans les représentations des sociétés européennes et sont difficiles à faire disparaître.




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Il s’agit plutôt d’un poison insidieux qui, lorsqu’il est constamment reproduit, façonne la conscience collective d’une société. Comme mes recherches l’ont montré, de telles remarques ne se contentent pas de dénigrer le football en Afrique, mais façonnent également la perception d’un continent généralement présenté arriéré à tous les niveaux.

Pour lutter contre cette image tenace, héritée de l’époque coloniale, d’une infériorité africaine, il est important de prendre des mesures contre toutes les formes de dénigrement raciste dans le football et au-delà, qu’elles soient involontaires, subtiles ou explicites.

The Conversation

Christian Ungruhe bénéficie d’un financement de l’université de Passau.

ref. Le racisme à la Coupe du monde de football est une triste réalité : comment en comprendre les origines – https://theconversation.com/le-racisme-a-la-coupe-du-monde-de-football-est-une-triste-realite-comment-en-comprendre-les-origines-287895

La seconde vie méconnue des pesticides dans l’atmosphère

Source: The Conversation – in French – By Boulos Samia, Docteur en Sciences de l’Environnement, Aix-Marseille Université (AMU)

On a longtemps pensé que les pesticides évaporés après l’épandage ne restaient que peu de temps dans l’atmosphère. On sait désormais qu’ils peuvent voyager sur des milliers de kilomètres. Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont ces substances se déplacent dans l’air.


Sans le savoir, vous respirez peut-être des pesticides, même si vous habitez loin des champs où ils ont été épandus.

Car une fois libérés dans l’atmosphère, ces molécules ne disparaissent pas toujours rapidement : associés à des particules en suspension, ils peuvent entamer un véritable voyage, persister plus longtemps dans l’air et parcourir jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres.

Invisible et encore peu étudiée, cette seconde vie des pesticides soulève des questions majeures sur leur devenir dans l’atmosphère, leur transport à longue distance et notre exposition potentielle. Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait, ce que l’on est en train de découvrir et ce que l’on ignore encore.

Une pollution qui passe sous les radars

Quand on évoque les pesticides, l’attention se porte le plus souvent sur les sols, l’eau ou l’alimentation. L’air reste encore souvent un angle mort des politiques et du débat public. Pourtant, pendant et après leur application, une fraction substantielle des pesticides épandus peut rejoindre l’atmosphère – jusqu’à 60 % dans certaines conditions – sous forme de gaz, de gouttelettes ou de poussières contaminées.

Après leur mise en suspension, ces polluants peuvent alors voyager, se transformer et se déposer très loin de leur site d’émission, contaminant alors les régions les plus reculées. Ce phénomène est connu depuis les années 1960, mais son importance reste encore largement sous-estimée.

Cela s’explique notamment par la manière dont les pesticides sont représentés dans les modèles scientifiques. Par simplification, ceux-ci ont longtemps considéré que les pesticides présents dans l’atmosphère se trouvaient uniquement sous forme de gaz. Or, une partie peut aussi se fixer à des particules, comme des poussières ou des aérosols en suspension dans l’air.

Et cette forme particulaire change tout : notre nouvelle étude, montre que les pesticides fixés sur des particules atmosphériques peuvent se dégrader jusqu’à 132 fois plus lentement que prévu par les modèles ne prenant en compte que la phase gazeuse.

Ainsi, lorsqu’ils sont associés à des particules, certains pesticides peuvent avoir dans l’atmosphère des temps de demi-vie allant de quelques jours à plusieurs mois. Autrement dit, il faut attendre tout ce temps pour que leur concentration diminue seulement de moitié. Ces délais peuvent sembler courts, mais à l’échelle de l’air, c’est déjà long : portés par les vents, ces pesticides ont alors largement le temps de parcourir de nombreux kilomètres, bien au-delà des champs où ils ont été appliqués.




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Que dit la loi ?

Cette seconde vie des pesticides dans l’air n’est donc pas seulement qu’une question scientifique : elle soulève aussi des enjeux sanitaires, environnementaux et réglementaires. Car avant d’être utilisés dans les champs, les pesticides doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, fondée sur une évaluation de leurs risques pour la santé humaine et les écosystèmes.

Aujourd’hui, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation encadré par le règlement européen (CE) n° 1107/2009, qui impose aux producteurs de démontrer que leurs produits ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine, l’environnement et les écosystèmes.

Les polluants organiques persistants

Parmi les critères pris en compte figure la capacité des substances à persister dans l’atmosphère et à être transportées sur de longues distances. Or, selon l’annexe D de la convention de Stockholm de 2001 sur les polluants organiques persistants (POPs), une substance, dont le temps de résidence dans l’atmosphère est supérieur à deux jours dans l’air, est considérée comme susceptible de parcourir plusieurs centaines de kilomètres.

Lorsqu’elle est à la fois persistante, toxique et susceptible de s’accumuler dans les organismes vivants, elle doit être classée comme POP. Son autorisation de mise sur le marché peut alors être refusée ou retirée afin de limiter son impact à long terme sur l’environnement et la santé.

Comment on évalue le potentiel transport

À ce jour, le potentiel de transport des pesticides sur de longues distances est généralement évalué à l’aide d’un modèle d’estimation proposé en 1993 par les chercheurs américains William M. Meylan et Philip H. Howard, spécialistes de la chimie de l’environnement. Ce modèle s’appuie sur les travaux pionniers réalisés en 1987 par Roger Atkinson, chimiste britannique de l’atmosphère, sur les réactions atmosphériques.

Ce modèle repose sur l’hypothèse suivante : la persistance d’un pesticide dans l’atmosphère peut être estimée à partir de la vitesse de sa réaction en phase gazeuse avec le radical hydroxyle, ou OH. Très réactif et formé principalement sous l’effet du soleil, ce radical est souvent considéré comme l’un des principaux « nettoyeurs » naturels de l’air. En journée, sa réaction avec les pesticides constitue ainsi l’une des principales voies de leur dégradation dans l’atmosphère.

Une protection encore insuffisante face aux pesticides dans l’air

Ainsi, on a longtemps pensé que ces règles toujours utilisées suffisaient à empêcher la dispersion des pesticides hors des zones agricoles. Pourtant, les observations racontent une tout autre histoire.

Les récents travaux menés par le chercheur français Ludovic Mayer et ses nombreux collaborateurs en 2024 montrent que plusieurs dizaines de pesticides sont aujourd’hui détectés dans l’atmosphère européenne, y compris dans des régions très éloignées des sites d’épandages comme les massifs montagneux ou l’Arctique.

Comment expliquer ces distances parcourues ? Une grande partie de ces molécules est dite semi‑volatile : elles peuvent à la fois passer dans l’air sous forme de gaz et se fixer sur des surfaces, comme les particules en suspension. Ainsi, dans l’atmosphère, elles se répartissent entre la phase gazeuse et la phase solide en s’associant aux particules atmosphériques.

Les particules peuvent offrir une forme de protection aux pesticides en limitant leur dégradation, par la lumière solaire ou les oxydants atmosphériques. Certains pesticides se logent ainsi dans les porosités des particules, tandis que d’autres peuvent être recouverts d’un film d’eau en conditions humides, formant une sorte de micro-environnement protecteur.

Ainsi protégés, les pesticides particulaires persistent plus longtemps et peuvent donc être transportés sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres.

Pourquoi cette étude maintenant ?

L’idée que les polluants se comportent différemment selon s’ils sont sous forme gazeuse ou associés à des particules n’est pourtant pas nouvelle. Des travaux menés sur d’autres composés semi‑volatils, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ont déjà montré qu’ils se dégradent plus lentement lorsqu’ils sont fixés sur des particules. Ces composés, dangereux pour la santé humaine, sont principalement émis lors de combustions incomplètes, par exemple celles des carburants, du bois, du charbon ou des feux de forêt.

Le Laboratoire de chimie de l’environnement, de l’Université Aix-Marseille s’est donc intéressé à ce phénomène mais en se posant une nouvelle question : et pour les pesticides ?

Dans cet objectif une atmosphère simplifiée a été recréée en laboratoire dans un réacteur de petite taille, d’environ 500 cm3. Des particules de silice ont été utilisées pour mimer les particules atmosphériques et servir de support aux pesticides.

Mode opératoire pour recréer une atmosphère simplifiée en laboratoire, vue d'artiste
Mode opératoire pour recréer une atmosphère simplifiée en laboratoire, vue d’artiste.
Fourni par l’auteur

Ces particules, chargées en pesticides, ont ensuite été introduites dans le réacteur atmosphérique parcouru, pendant plusieurs heures, par un flux d’air contenant les principaux oxydants atmosphériques (ozone et radicaux hydroxyles). A intervalles de temps réguliers, un échantillon de particule est prélevé dans le réacteur pour mesurer la quantité de pesticides résiduelle et suivre leur disparition progressive.

Des pesticides bien plus persistants que prévu

Notre étude a porté sur neuf pesticides fréquemment utilisés en France, notamment en viticulture : boscalid, cyperméthrine, cyprodinil, deltaméthrine, folpel, pendiméthaline, spiroxamine, tébuconazole et trifloxystrobine. Ces molécules, ont été choisies parce qu’elles sont fréquemment détectées dans l’air et sont représentatives de différentes classes de pesticides.

Les résultats nous ont permis de constater que lorsqu’ils sont associés aux particules, ces pesticides ne se dégradent pas aussi rapidement que prévu. Leur temps de demi‑vie peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il varie ainsi d’environ 6 jours à plus de 200 jours avec l’ozone, et de 7 jours à plus de 50 jours avec les radicaux hydroxyles.

Comment les pesticides voyagent dans l’atmosphère
Comment les pesticides voyagent dans l’atmosphère.
Fourni par l’auteur

A titre de comparaison, les modèles utilisés pour évaluer leur devenir dans l’atmosphère et ne considérant que la phase gazeuse, prévoient une dégradation des pesticides en seulement quelques heures à moins de deux jours.

Le changement climatique accroît l’évaporation

Conclusion : loin d’être éphémères, les pesticides peuvent persister dans l’atmosphère et être transportés par les vents sur de très grandes distances, bien au‑delà des zones d’application. Leur capacité à être transportés sur de plus ou moins longues distances dépend de leur réactivité mais aussi de leur répartition entre les phases gazeuse et particulaire de l’atmosphère. Comprendre cette répartition, c’est finalement éclairer une part essentielle de la « vie réelle » des pesticides dans l’air que nous respirons.

Avec le changement climatique, le problème risque de s’amplifier : la chaleur et la sécheresse favorisent les ravageurs, ce qui peut augmenter l’usage de pesticides. Mais la chaleur agit aussi après épandage : elle favorise leur évaporation dans l’air, où ils se transforment sous l’effet du soleil. Or, ces nouveaux composés ne sont pas toujours moins dangereux : certains peuvent être aussi, voire plus toxiques, comme le phosgène issu de la cyperméthrine.

Tout cela montre l’urgence de développer des cadres d’évaluation du devenir atmosphérique qui prennent en compte à la fois la dégradation en phase particulaire et les échanges gaz‑particules, ainsi que de renforcer en continu le suivi pérenne des pesticides à l’échelle nationale en France, afin de mieux comprendre ce que nous respirons réellement.

The Conversation

Boulos Samia a reçu un financement d’Aix-Marseille Université.

Amandine Durand, Brice Temime-roussel, Etienne Quivet, Henri Wortham et Sylvain Ravier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. La seconde vie méconnue des pesticides dans l’atmosphère – https://theconversation.com/la-seconde-vie-meconnue-des-pesticides-dans-latmosphere-286588

Bien avant Ormuz, Athènes a fait du contrôle d’un détroit près de Troie la clé de sa fortune

Source: The Conversation – in French – By David M. Pritchard, Associate Professor of Greek History, The University of Queensland

Les Dardanelles (ici sur une carte de Pierre Belon en 1554) ont fait la fortune, puis provoqué la chute de l’Empire athénien. Pierre Belon, domaine public, via Wikimedia Commons

Les aventures d’Ulysse commencent aux portes des Dardanelles. Ce n’est pas un hasard : dans l’Antiquité, ce détroit était l’un des points névralgiques du commerce méditerranéen. Son histoire montre à quel point le contrôle des routes maritimes peut transformer l’équilibre des puissances.


La très attendue adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan est sortie récemment en salles. Elle revisite l’épopée antique d’Homère en racontant le long voyage d’Ulysse vers Ithaque après la guerre de Troie.

Cet épisode décrit dans les épopées homériques est largement mythifié. Mais il se déroule dans un univers de navigation maritime et de passages en mer que les Grecs de l’Antiquité connaissaient intimement. C’est ce monde familier qu’ils ont utilisé comme toile de fond pour situer les aventures d’Ulysse.

Fait intéressant, le film de Nolan réinterprète la guerre de Troie comme une guerre commerciale menée pour le contrôle d’une route maritime. Cette motivation économique est absente du texte original d’Homère. Mais elle aurait trouvé un écho particulier auprès des Athéniens qui écoutaient les épopées homériques plusieurs siècles plus tard, à une époque où de véritables guerres se jouaient autour du contrôle d’une voie maritime stratégique vers la mer Noire, passant précisément par l’endroit où Ulysse entame son voyage mythologique de retour : les Dardanelles.

Le contrôle de ce détroit – notamment grâce aux péages prélevés sur les navires qui l’empruntaient – a été un élément déterminant de l’ascension de l’Empire athénien. Cette histoire présente des parallèles avec la situation actuelle, où l’idée d’imposer des droits de passage sur des routes maritimes stratégiques est de nouveau au cœur des débats.

Une porte d’entrée vers la mer Noire

Les Dardanelles (que les Grecs de l’Antiquité appelaient l’Hellespont) sont un étroit détroit naturel situé dans l’actuelle Turquie. Avec la mer de Marmara et un autre détroit situé plus au nord-est, le Bosphore, ils relient la mer Égée – et donc la mer Méditerranée – à la mer Noire.

À partir d’environ 500 av. J.-C., les cités grecques – et en particulier l’Athènes démocratique – prennent conscience que le contrôle de cette voie maritime est essentiel à leur survie et à leur prospérité. Quelques décennies plus tard, les guerres médiques ne font que renforcer cette conviction. Pour envahir la Grèce, Xerxès, le Grand Roi de l’Empire perse, fait en effet construire un pont flottant à travers les Dardanelles afin d’y faire passer son armée.

Une ancienne gravure représentant Xerxès franchissant l’Hellespont à la tête de son immense armée
Une ancienne gravure représentant Xerxès franchissant l’Hellespont à la tête de son immense armée.
mikroman6/Getty

Après avoir vaincu Xerxès dans les Balkans en 480 et 479 av. J.-C., les Grecs s’empressent de sécuriser les Dardanelles et de s’emparer d’autres villes situées plus au nord, dans l’actuelle Turquie, notamment Byzance (aujourd’hui Istanbul) et Chalcédoine (l’actuel quartier de Kadıköy).

Dans le même temps, les Athéniens, désormais à la tête de la coalition grecque contre la Perse, prennent également le contrôle de trois grandes îles situées à l’approche du détroit&nbsp: Imbros, Lemnos et Skyros. Ils rendent ainsi plus sûre la route maritime empruntée par leurs navires de guerre et leurs cargos céréaliers entre Athènes et les Dardanelles.

Nourrir un empire

Assurer la sécurité de cette route maritime ne tarde pas à dépasser les seuls enjeux militaires. Elle permet aussi aux Athéniens de tirer pleinement parti du commerce avec le royaume du Bosphore, qui s’étendait approximativement sur l’actuelle Crimée et une partie du sud de l’Ukraine.

Le climat et le relief de la Grèce étaient propices à certaines cultures, et Athènes était entièrement autosuffisante en huile d’olive. En revanche, l’Attique, particulièrement aride, se prêtait beaucoup moins à d’autres productions, notamment les céréales. Le commerce avec les régions du nord était donc indispensable à son essor.

Le contrôle des Dardanelles, et donc de la route maritime vers la mer Noire, permet aux Athéniens de s’assurer d’immenses quantités de denrées alimentaires à bas prix, favorisant une spectaculaire croissance démographique. En 431 av. J.-C. éclate la guerre du Péloponnèse, qui oppose Athènes à Sparte.

À cette époque, nous estimons qu’Athènes importait environ les deux tiers de sa nourriture par voie maritime, l’essentiel transitant par les Dardanelles. Au cours des dix premières années de cette célèbre guerre de trente ans, Sparte et ses alliés envahissent à plusieurs reprises le territoire athénien. En réponse, les Athéniens se replient simplement derrière leurs fortifications et comptent sur les cargaisons de céréales arrivant par les Dardanelles pour assurer leur subsistance.

Une gravure du XIXᵉ siècle représentant la cité d’Athènes à l’apogée de sa puissance
Une gravure du XIXᵉ siècle représentant la cité d’Athènes à l’apogée de sa puissance.
Wikimedia

Des péages sur le commerce maritime

Au cours des dix dernières années de la guerre du Péloponnèse, alors que les finances d’Athènes commencent à s’épuiser, la cité renforce son emprise sur cette voie maritime stratégique.

Depuis longtemps déjà, la démocratie athénienne entretenait des garnisons de part et d’autre du Bosphore afin de contrôler les marchandises que les autres cités grecques faisaient transiter par cette route maritime.

Mais, en 413 av. J.-C, elle instaure un péage équivalant à 10 % de la valeur de toutes les cargaisons traversant le détroit. Les recettes considérables générées par cette taxe permettent à Athènes de résister à Sparte pendant encore sept années.

Comment la perte de ce détroit a précipité la chute d’Athènes

Les Spartiates finissent toutefois par remporter la guerre du Péloponnèse. Au cours de sa dernière décennie, ils concluent un accord avec l’Empire perse afin de financer la construction d’une flotte capable de rivaliser avec celle d’Athènes.

En 405 av. J.-C, près de l’actuelle Gallipoli, la flotte spartiate s’empare presque sans combattre de ce qui reste de la marine athénienne – près de 200 navires – avant de faire exécuter les marins capturés.

Privée de sa flotte, Athènes perd le contrôle de la route maritime, et les Spartiates interrompent l’acheminement des cargaisons de céréales en provenance du nord. Soumise à un blocus terrestre et maritime, la cité est rapidement affamée et contrainte de capituler. Elle perd ainsi la guerre du Péloponnèse. La perte du contrôle de cet étroit passage maritime stratégique, à proximité de l’antique Troie, entraîne donc la chute de l’Empire athénien.

L’histoire se répète

Le film de Christopher Nolan constitue une méditation poignante et intemporelle sur le coût humain effroyable de la guerre, rappelant qu’elle ne devrait être envisagée qu’en tout dernier recours. Mais l’histoire antique de l’étroit détroit sur lequel se trouvait Troie offre aussi des clés pour comprendre les tensions actuelles entre les États-Unis et l’Iran.

L’histoire des Dardanelles montre que des cités et des empires peuvent s’élever ou s’effondrer selon qu’ils contrôlent ou non une voie maritime stratégique. Les États les plus avisés – comme l’Athènes démocratique – ont sécurisé ces détroits sur plusieurs générations, en mobilisant l’ensemble de leurs outils diplomatiques et militaires. Mettre en péril la liberté du commerce sur de tels axes maritimes, ou agir avec imprudence à leur égard, peut avoir des conséquences considérables.

The Conversation

David M. Pritchard a reçu des financements de l’ARC.

ref. Bien avant Ormuz, Athènes a fait du contrôle d’un détroit près de Troie la clé de sa fortune – https://theconversation.com/bien-avant-ormuz-athenes-a-fait-du-controle-dun-detroit-pres-de-troie-la-cle-de-sa-fortune-287981

Que deviendront nos médias d’information ? Les dilemmes face à l’IA

Source: The Conversation – in French – By Marie-Danielle Tremblay, PhD candidate, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Avec l’importance que prend l’intelligence artificielle, nos médias d’information tels qu’on les connaît seront-ils encore là dans dix, quinze ou vingt ans ? C’est une question qui vaut la peine qu’on s’y attarde.

Déjà fragilisés par la place croissante que prennent les plates-formes sociales dans les habitudes de consommation médiatique, nos médias d’actualité sont maintenant confrontés aux choix difficiles que leur impose le développement rapide de l’intelligence artificielle générative. Comment réagir face à cette technologie qui se nourrit de leur travail et qui s’approprie une partie de leur audience ?

Doivent-ils bloquer l’accès à leurs contenus pour empêcher les systèmes d’IA de les exploiter ? Ou plutôt conclure des ententes permettant aux entreprises d’IA d’utiliser les articles en échange d’une rétribution et de liens vers leurs sites ? Dans tous les cas, cette situation entraîne des conséquences potentiellement négatives sur la qualité de l’information aux citoyens.

Alors que j’achève un doctorat en communication sur les conditions qui favorisent la préservation d’une information de qualité, les défis que pose l’intelligence artificielle générative à l’écosystème médiatique rejoignent directement mes travaux.




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Les risques cachés du blocage des contenus

D’un côté, même si les blocages rendent plus difficile la collecte massive des données utilisées pour entraîner les modèles d’IA, ils ne l’empêchent pas totalement. Les agents conversationnels peuvent en effet continuer à répondre à des questions sur l’actualité en accédant à l’information par d’autres sources en ligne, ou en générant des réponses approximatives.

Les médias qui bloquent leurs contenus risquent donc de voir le fruit de leur travail circuler quand même dans les réponses générées, mais sans compensation financière ni lien vers leurs sites. À long terme, cette situation pourrait mettre en danger leur survie. Elle pourrait aussi augmenter le risque d’erreurs dans les réponses générées par l’IA et réduire la qualité de l’information en circulation.

Le péril existentiel derrière les compensations financières

D’un autre côté, tout accord de rémunération ou de compensation entre la presse et les géants du secteur de l’intelligence artificielle pourrait transformer insidieusement les médias d’information en simples sous-traitants pour les compagnies d’IA.

Une fois absorbés par les systèmes, leurs contenus risquent d’être remaniés et adaptés, souvent sans que leur provenance puisse être clairement identifiée par le public, comme s’ils se réduisaient à une simple matière première. En effet, même lorsqu’ils ont des ententes avec les producteurs, les outils d’IA ne sont pas tenus d’indiquer systématiquement les diverses sources utilisées pour élaborer leurs réponses.

Par ailleurs, même lorsque des liens vers les contenus d’origine sont proposés, peu d’utilisateurs prennent le temps de les ouvrir. Or, cette perte de trafic représente un enjeu fondamental pour les producteurs d’information, puisqu’elle affaiblit leur relation directe avec le public. À long terme, cette évolution pourrait même faire en sorte que la confiance se déplace des médias vers les plates-formes technologiques elles-mêmes.

Appauvrir le débat public et réduire les repères partagés

Bien entendu, le remplacement d’une institution démocratique par un service commercial qui n’est soumis ni aux mêmes normes, ni aux mêmes obligations légales et éthiques, ne peut manquer d’avoir des conséquences sur la société. Si les journalistes perdent leur rôle central dans l’information au public, la capacité des médias à surveiller les pouvoirs en place sera nécessairement fragilisée.

En même temps, si les utilisateurs ne savent plus quelles sources produisent l’information qu’ils consomment, il devient plus difficile pour eux d’en évaluer la crédibilité et les biais, de même que les possibles intérêts cachés.

Mais le défi le plus important réside peut-être dans la tendance de l’IA à filtrer, reformuler et personnaliser les contenus médiatiques selon ses propres standards et selon le profil de chaque utilisateur. Rappelons ici que la plupart des robots conversationnels sont entraînés pour produire des réponses faciles à comprendre et utiles pour le lecteur. Lorsqu’ils rencontrent des informations contradictoires ou des débats complexes, ils cherchent généralement à synthétiser les différentes positions, plutôt qu’à exposer pleinement les nuances ou les conflits.

Combinés à la tendance à privilégier les réponses susceptibles de plaire et de conforter ses usagers, ces caractéristiques de l’IA pourraient contribuer à appauvrir le débat public, à fragmenter encore plus les audiences et à réduire les repères partagés.

Des choix difficiles, mais inévitables

Malheureusement, quoi qu’on en dise, certaines de ces conséquences sont sans doute inévitables, car malgré les inquiétudes qu’elle suscite, l’IA s’intègre rapidement dans les habitudes des citoyens. Alors, comment maintenir une presse forte et une base d’information commune ? Même dans un contexte de plus en plus difficile, la priorité pour les médias devrait être de s’assurer de conserver un lien direct et privilégié avec leurs publics.

Or, ce lien souffrait déjà des changements dans la manière dont les citoyens consomment l’information. Depuis déjà plusieurs années, la relation entre la population et les médias traditionnels s’effrite effectivement, non par manque d’intérêt ou de confiance à leur égard, mais sous l’effet de cette évolution. Consulter l’actualité à la source est tout simplement une habitude que l’on développe de moins en moins.


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Dans ces circonstances, les médias d’information pourraient être amenés à faire d’autres choix difficiles pour maintenir une relation directe avec les citoyens. Il pourrait par exemple choisir de collaborer avec des porte-parole habituellement moins présents dans les médias traditionnels, mais qui touchent des publics différents. Ils pourraient également décider de diversifier leur production éditoriale afin de mieux répondre à la variété des préoccupations et des intérêts qui façonnent les multiples écosystèmes en ligne.




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En effet, il apparaît aujourd’hui que les publics ne forment plus un bloc homogène, mais se composent d’une multitude de communautés aux valeurs et aux intérêts variés. Dans cet univers fragmenté, les communicateurs les plus efficaces sont souvent ceux qui se spécialisent dans un domaine précis et qui développent une proximité réelle avec leur audience.

Des pistes à explorer pour le journalisme de l’avenir

Ainsi, les journalistes de l’avenir pourraient être appelés à jouer un rôle plus ciblé et à devenir des figures de référence au sein de niches spécifiques. Ils chercheraient alors à bâtir des relations de confiance avec des communautés bien définies, non plus comme des voix universelles, mais comme des interlocuteurs crédibles dans des univers informationnels plus morcelés.

Bien entendu, ce type d’évolution sera perçu par plusieurs comme un éloignement de la mission sociale du journalisme, qui consiste notamment à rassembler les citoyens autour d’enjeux collectifs et à hiérarchiser les sujets en fonction de leur importance pour la société. Mais dans un contexte où les habitudes de consommation de l’information changent profondément, l’adaptation à ces nouvelles pratiques représente-t-elle un abandon de cette mission ou simplement une autre manière de l’accomplir ?

Ce type de question ne date pas d’hier. Les médias ont toujours dû s’adapter aux contraintes de leur métier et aux changements de leur époque, tout en cherchant à préserver leur rôle dans la société. Mais trouver des réponses à ces interrogations semble aujourd’hui plus important que jamais, du moins si l’on souhaite que les journalistes continuent d’aider les futures générations à comprendre le monde qui les entoure.

La Conversation Canada

Marie-Danielle Tremblay est membre du LabCMO, qui regroupe des chercheuses et chercheurs s’intéressant aux usages des technologies et médias numériques sous l’angle des mutations qu’ils suscitent dans la société.

Marie-Danielle Tremblay a reçu une bourse d’excellence de l’UQAM il y a cinq ans.
Certains travaux de recherche de Marie-Danielle Tremblay ont bénéficié d’un soutien financier du CRSH dans le cadre du projet de développement de partenariat InfosFiables.

ref. Que deviendront nos médias d’information ? Les dilemmes face à l’IA – https://theconversation.com/que-deviendront-nos-medias-dinformation-les-dilemmes-face-a-lia-284407

Sans droit à un environnement sain, l’Europe des droits humains reste inachevée

Source: The Conversation – France (in French) – By Christel Cournil, Professeur de droit public, Sciences Po Toulouse

La crise climatique, l’érosion de la biodiversité et les phénomènes de pollutions massives s’intensifient. Dans ce contexte, le droit à un environnement propre, sain et durable s’affirme comme un élément structurant du droit international des droits humains. Mais dans les faits, pour l’instant, aucun instrument juridique contraignant ne garantit sa mise en œuvre à l’échelle de l’Europe.


Le droit à un environnement propre, sain et durable est reconnu au niveau universel par l’Assemblée générale des Nations unies en 2022. Il demeure toutefois absent des instruments juridiquement obligatoires du Conseil de l’Europe. Un tel décalage apparaît aujourd’hui difficilement soutenable pour une organisation qui revendique un rôle central dans la protection des droits fondamentaux.

La protection de l’environnement n’est pourtant pas étrangère au système européen des droits humains. Par le biais d’une interprétation évolutive de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), la Cour européenne des droits de l’Homme a progressivement intégré les enjeux environnementaux dans le champ des droits garantis. Cette évolution est largement documentée par les outils élaborés par la Cour de Strasbourg, notamment dans son manuel sur les droits de l’Homme et l’environnement et dans sa fiche thématique consacrée à l’environnement et aux changements climatiques. Ceci témoigne de la consolidation progressive d’un corpus jurisprudentiel en la matière.




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Plus récemment, l’arrêt de la Grande Chambre de la CEDH Verein KlimaSeniorinnen c. Suisse, rendu en 2024, constitue une illustration significative, en consacrant l’existence d’obligations positives des États en matière de protection climatique.

Une telle évolution marque une étape importante, mais sans pour autant épuiser la question. En effet, la protection ainsi assurée demeure indirecte et fragmentaire. De ce fait, elle peine à appréhender pleinement la nature systémique et cumulative des atteintes environnementales contemporaines.

Vers un nouvel instrument juridique ?

Ce constat ressort précisément des travaux du Comité directeur pour les droits humains, en particulier de l’étude approfondie relative à la nécessité et à la faisabilité d’un instrument additionnel. Nourrie par plusieurs années de travaux préparatoires et de consultations, cette étude identifie les différentes options envisageables : un protocole additionnel à la Convention, un protocole à la Charte sociale européenne ou encore une Convention autonome. Elle renvoie explicitement la décision finale à l’appréciation des États.

Tandis que certains États soutiennent l’adoption d’un instrument obligatoire, d’autres expriment des réserves. Celles-ci tiennent tant aux implications juridiques qu’aux conséquences politiques d’une telle évolution. Le débat est classique. Dans un paysage encore fragmenté, la perspective d’un protocole additionnel à la CEDH paraît, pour y répondre, la voie la plus adéquate, à condition que sa rédaction soit ambitieuse.

Mais cette solution cristallise des réticences. En effet, elle supposerait la réouverture de discussions sur un texte fondateur de la protection des droits humains, dans un contexte marqué par des tensions sur d’autres droits sensibles.




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Le rôle à jouer de la France

Cette hésitation contraste toutefois avec la position constante de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Celle-ci s’est prononcée à plusieurs reprises en faveur de la reconnaissance explicite du droit à un environnement sain dans un instrument juridiquement contraignant.

Dans ses travaux les plus récents, notamment la résolution 2545 (2024) et la recommandation 2272 (2024), l’Assemblée appelle le Comité des ministres à engager sans délai un processus normatif. La stratégie environnementale 2025-2030 du Conseil de l’Europe, adoptée le 14 mai 2025, marque une nouvelle étape importante. Elle a, en effet, réaffirmé que la protection d’un environnement propre, sain et durable conditionne l’exercice effectif des droits humains.

Ces prises de position traduisent l’existence d’un soutien politique déjà structuré. Un groupe d’États se distingue, mené notamment par la France, le Portugal et la Slovénie. Le rôle de la France apparaît, à cet égard, particulièrement déterminant. Forte d’une capacité d’impulsion réelle au sein du Conseil de l’Europe, elle pourrait contribuer à faire émerger une position de compromis autour d’un instrument contraignant.

L’hypothèse d’une convention autonome et ambitieuse semble être une voie de convergence possible. Elle est susceptible de rallier les États, au-delà des clivages actuels.

Une dynamique juridique internationale

L’argument en faveur d’une telle évolution va bien au-delà d’une simple logique institutionnelle. Elle s’inscrit dans une dynamique juridique internationale désormais bien établie. L’avis consultatif rendu rendu le 23 juillet 2025 par la Cour internationale de Justice revêt, à cet égard, une portée déterminante.

La Cour a contribué à consolider l’articulation entre droit de l’environnement et droits humains :

  • D’abord en affirmant que les effets du changement climatique sont susceptibles de compromettre l’exercice effectif de nombreux droits humains,

  • et en soulignant qu’un environnement propre, sain et durable constitue une condition préalable à leur jouissance,

L’importance de cet avis a encore été confortée par l’adoption, le 20 mai 2026, d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies. Celle-ci accueille cet avis et appelle les États à en tirer les conséquences dans la conduite de leur action climatique.

Elle conforte, ce faisant, la nécessité d’une reconnaissance explicite de ce droit dans les ordres juridiques régionaux. Et cela, à l’image de ce que prévoient déjà les systèmes africain et interaméricain de protection des droits humains qui consacrent, chacun selon ses instruments propres, un droit à un environnement sain, satisfaisant ou durable.




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Un enjeu pour la protection des droits fondamentaux

L’enjeu dépasse, en réalité, la seule reconnaissance d’un droit supplémentaire. Il concerne la capacité du système européen à appréhender les mutations contemporaines des atteintes aux droits fondamentaux.

Car le droit à un environnement sain ne constitue pas une revendication « sectorielle ». Il s’agit d’affirmer qu’il conditionne l’existence comme l’exercice effectif de droits aussi essentiels que le droit à la vie, à la santé, à la propriété, à la liberté de circulation ou encore au respect de la vie privée.

Il doit désormais être compris comme une composante indispensable, voire consubstantielle, d’un « État de droit écologique ». C’est-à-dire, d’un ordre juridique capable de garantir la protection des conditions mêmes d’habitabilité, de dignité et de justice.

L’hypothèse d’un protocole additionnel dédié ou d’une convention autonome offrirait un cadre propice à l’intégration de dimensions devenues incontournables : les grands principes environnementaux – voire de nouveaux (principe d’habitabilité, principe One Health) – les obligations des entreprises en matière de droits humains, le devoir de vigilance, la protection des victimes environnementales et des défenseurs de l’environnement ou encore le renforcement des droits procéduraux, en particulier en matière d’accès à l’information, de participation et de recours.

Dans ces conditions, l’ouverture de négociations en vue de l’adoption d’un instrument contraignant, une Convention autonome ou – si cela semble plus opportun, rapide et efficace pour les États parties – un protocole additionnel à la Convention – permettrait au Conseil de l’Europe de réaffirmer sa vocation. C’est-à-dire, être un espace de protection, sur le temps long, des droits humains. Autrement dit, de pouvoir anticiper et d’accompagner les transformations du monde contemporain.

En inscrivant l’environnement au cœur du triptyque « droits humains, démocratie et État de droit », la Déclaration de Reykjavík a posé les bases d’une évolution normative qui ne peut désormais rester inachevée. Il appartient aux États de la prolonger par une véritable consécration juridique du droit à un environnement sain.


Marie-Anne Cohendet, Marine Fleury, Simon Jolivet, Jean-Pierre Marguénaud, Kathia Martin-Chenut, Isabelle Michallet, Agnès Michelot, Camila Perruso, Michel Prieur, Marie Rota, Patricia Rapi et Jean Untermaier sont également signataires de ce texte.

The Conversation

Christel Cournil est membre de Notre affaires à tous, SFDE et de la CNCDH

Séverine Nadaud est membre de la SFDE et du Cercle des juristes sur les droits de la Nature

Catherine Le Bris, Marie-Pierre Camproux Duffrène et Véronique Champeil-Desplats ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Sans droit à un environnement sain, l’Europe des droits humains reste inachevée – https://theconversation.com/sans-droit-a-un-environnement-sain-leurope-des-droits-humains-reste-inachevee-285962

Faut-il limiter le temps d’écran des enfants ? Les pédiatres américains revoient leur position

Source: The Conversation – France (in French) – By Gabriel E. Hales, Research Fellow in Media and Information, Michigan State University

Les écrans ne se résument pas au nombre d’heures passées devant eux, rappellent les pédiatres Helena Lopes/pexels, CC BY-SA

Après le vote d’une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, le débat sur les écrans s’intensifie en France. Les nouvelles recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie rappellent toutefois que les effets du numérique ne dépendent pas seulement du temps passé devant un écran, mais aussi des contenus consultés, du contexte familial et de l’âge des enfants.


Les inquiétudes concernant le temps que les jeunes passent devant les écrans sont largement répandues. En décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Depuis, le Danemark, la France et le Royaume-Uni ont à leur tour annoncé des restrictions similaires, qui doivent entrer en vigueur cette année.

Aux États-Unis, à la mi-2026, plus de 30 États avaient adopté des lois interdisant ou limitant l’usage des téléphones portables dans les écoles primaires et secondaires. En 2023, le surgeon general américain a publié un avis officiel sur les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des enfants et des adolescents. Dans le même temps, des ouvrages à succès affirment que les smartphones sont en train de « reconfigurer » le cerveau des jeunes.

Ces inquiétudes et ces politiques s’inscrivent dans un débat, aux États-Unis comme à l’international, qui évolue rapidement sur la place des écrans dans la vie des jeunes et leurs effets sur leur santé et leur développement. Or, à la lumière des nombreuses recherches menées sur le sujet dans différentes disciplines, il apparaît que le récit dominant, qui fait des écrans et des smartphones les principaux responsables d’une crise de la santé mentale des adolescents, va bien au-delà de ce que permettent d’affirmer les données scientifiques actuelles.

J’étudie les usages des médias numériques par les adolescents et leurs effets sur le développement social, émotionnel et scolaire. Un nombre croissant de travaux montre que les solutions universelles ne sont pas adaptées. Pour encadrer l’usage du numérique de manière pertinente, il faut tenir compte du stade de développement de l’enfant, de la façon dont les parents et les autres adultes de son entourage utilisent eux-mêmes les médias, ainsi que des usages qu’en font les jeunes pour apprendre, communiquer et entretenir leurs liens avec leurs amis et leur famille.

Le temps d’écran : d’un concept unique à une réalité plus complexe

La généralisation des médias numériques et d’Internet a considérablement élargi la diversité des expériences que les jeunes peuvent vivre en ligne. Mais l’ère numérique a également fait naître de nouvelles inquiétudes. Comme lors de l’apparition de la radio, des bandes dessinées ou des salles d’arcade, les adultes se sont interrogés sur la manière dont les enfants pouvaient interagir avec ces nouveaux médias et sur leurs effets potentiels.

En réponse, l’Académie américaine de pédiatrie (American Academy of Pediatrics) a recommandé dès 1999 que les parents et les personnes qui s’occupent d’enfants éloignent les moins de deux ans des écrans. Au cours des décennies suivantes, les recommandations des professionnels ont largement considéré l’usage des médias par les enfants comme un comportement qu’il convenait avant tout de limiter.

Les recommandations publiées par l’Académie américaine de pédiatrie en 2013 et 2016 préconisaient toujours de limiter les enfants de 5 à 18 ans à deux heures maximum de temps d’écran « récréatif » par jour. L’objectif était de réduire les risques associés à un usage intensif des médias, notamment les troubles du sommeil, les problèmes de sécurité en ligne, le cyberharcèlement ou encore le manque d’activité physique.

Ces limites horaires avaient été conçues à une époque où les jeunes utilisaient principalement des médias fixes, généralement cantonnés à une seule pièce ou à un contexte précis, comme la télévision. Avec la généralisation des smartphones et des autres appareils numériques dans la vie quotidienne, elles sont progressivement devenues obsolètes. Contrairement à la télévision, les usages des médias en ligne sont beaucoup plus difficiles à mesurer et à définir, tout en étant bien plus variés et nuancés.

Des activités essentielles au développement des plus jeunes, comme l’éducation, la vie sociale et les loisirs, dépendent désormais d’Internet. Ils y trouvent des outils pour prolonger et entretenir les relations nouées dans le monde réel. L’enseignement à distance et les mesures de distanciation sociale pendant la pandémie de Covid-19 n’ont fait qu’accélérer cette numérisation du quotidien.

À mes yeux, imposer des limites de temps très strictes ou des interdictions généralisées pourrait nuire au bien-être, à l’autonomie et au développement des enfants et des adolescents. De telles restrictions risquent notamment d’affaiblir l’estime de soi des adolescents.

Les nouvelles recommandations

En janvier 2026, l’Académie américaine de pédiatrie a abandonné le cadre qu’elle utilisait depuis plus de dix ans et qui organisait principalement ses recommandations autour de limites horaires de temps d’écran. Sa nouvelle déclaration de politique sur les enfants, les adolescents et les médias numériques rompt avec cette approche uniforme. Elle invite désormais les parents à considérer l’ensemble du contexte dans lequel s’inscrivent les usages numériques de leur enfant, plutôt que de mettre toutes les formes de temps d’écran dans le même panier.

À l’instar des recommandations publiées par l’Organisation mondiale de la santé en 2019 pour les moins de cinq ans, l’Académie américaine de pédiatrie continue toutefois de recommander aux parents d’éviter les écrans pour les enfants de moins de 18 mois. Cette recommandation s’explique notamment par le fait qu’une utilisation prolongée et sans accompagnement par de très jeunes enfants peut freiner l’acquisition d’étapes essentielles de leur développement.

L’Organisation mondiale de la santé comme l’Académie américaine de pédiatrie recommandent également que, lorsque des enfants de moins de 24 mois utilisent des écrans, ceux-ci soient réservés à des contenus et à des appareils favorisant les interactions entre l’enfant et l’adulte qui l’accompagne. Entre 2 et 5 ans, le temps d’écran – qu’il s’agisse de télévision ou d’applications interactives sur tablette ou smartphone – peut être un peu plus autonome, à condition qu’il s’agisse de contenus numériques de qualité, conçus avec des objectifs pédagogiques, notamment en mathématiques et en lecture. En revanche, l’usage récréatif devrait rester limité à environ une heure par jour.

Pour les enfants d’âge scolaire et les adolescents, les recommandations les plus récentes s’éloignent des limites fixes de temps d’écran et invitent les familles à évaluer les activités en ligne dans le contexte plus large de la vie quotidienne.

Cette approche reconnaît que les expériences numériques d’un enfant sont façonnées par de nombreux facteurs, et pas seulement par le nombre d’heures passées en ligne. Les recommandations actuelles invitent les parents et les autres adultes responsables à distinguer les différents types de médias – télévision, réseaux sociaux, jeux vidéo ou encore interactions avec des agents conversationnels fondés sur l’intelligence artificielle. Elles recommandent également de tenir compte des caractéristiques propres à chaque enfant, comme ses centres d’intérêt ou sa personnalité, des habitudes numériques des autres membres de la famille, ainsi que de la nature des contenus auxquels il est exposé.

Repenser le temps d’écran

Dépasser la simple logique des limites horaires suppose aussi de s’interroger sur la nature des activités numériques auxquelles les enfants et les adolescents consacrent leur temps. Favorisent-elles les interactions avec les autres en ligne ? Peuvent-elles aider les jeunes à développer des compétences sociales, cognitives et relationnelles essentielles ?

Faire défiler sans fin un flux de vidéos piloté par un algorithme et lancé automatiquement n’offre probablement pas les mêmes possibilités que discuter en visioconférence avec des amis, créer des œuvres numériques ou collaborer avec des coéquipiers dans un jeu vidéo multijoueur. Les recherches montrent que ces différents usages n’ont pas les mêmes effets sur le développement et peuvent contribuer à l’acquisition de compétences différentes, utiles dans la vie quotidienne comme à l’école.

En effet, une vaste revue des recherches disponibles montre que les jeunes qui pratiquent une diversité d’activités numériques – navigation sur Internet, jeux en ligne ou interactions sur les réseaux sociaux – présentent, en moyenne, de meilleurs indicateurs en matière de liens sociaux, d’exploration de leur identité, d’engagement citoyen et d’apprentissage.

Comment appliquer ces recommandations à la maison

Les connaissances scientifiques actuelles suggèrent que les parents et les autres adultes qui s’occupent des enfants sont les mieux placés pour les accompagner dans leurs usages du numérique. Les priver totalement d’écrans peut comporter ses propres risques pour leur développement social et émotionnel. De plus, la manière dont les adultes encadrent le temps d’écran des enfants peut produire des effets très différents, selon que cet accompagnement est fondé sur le dialogue et le soutien ou, au contraire, sur un contrôle strict.

La première étape consiste à s’interroger sur ses propres habitudes numériques. Les membres de la famille ont-ils des usages excessifs ou problématiques que les enfants pourraient être tentés d’imiter ? Quelles applications et quels usages sont les plus fréquents au sein du foyer, et quels effets positifs ou négatifs peuvent-ils avoir selon l’âge de l’enfant ? Comment intégrer ces activités numériques de manière sûre et équilibrée aux autres expériences du quotidien afin qu’elles lui soient bénéfiques ? À l’inverse, quelles activités en ligne gagneraient à être remplacées par des moments d’échange et d’activités en présentiel ?

L’outil Family Media Plan de l’Académie américaine de pédiatrie traduit ces principes en questions concrètes. Il recommande notamment de réfléchir aux besoins de chaque enfant vis-à-vis des technologies numériques, aux activités que les écrans pourraient remplacer, ainsi qu’aux moments où la famille peut instaurer des périodes sans écrans. Il encourage également à discuter avec chaque enfant des raisons qui le poussent vers certaines applications ou activités en ligne, de ce qu’il rencontre en naviguant sur Internet et de ce qui peut être perdu lorsque les téléphones s’invitent dans des moments de partage, comme les repas.

Le débat sur le temps d’écran des jeunes est loin d’être clos. Mais les recommandations les plus récentes, étayées par un corpus de recherches en constante expansion, plaident clairement en faveur d’une approche plus globale. Elles considèrent les médias numériques comme un environnement complexe, diversifié et en perpétuelle évolution, dans lequel les enfants doivent apprendre à évoluer. Comme dans tout contexte de développement, les bénéfices comme les risques dépendent de plusieurs facteurs : l’enfant lui-même, la nature des contenus auxquels il est exposé et les activités que le temps passé en ligne vient éventuellement remplacer.

The Conversation

Gabriel E. Hales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faut-il limiter le temps d’écran des enfants ? Les pédiatres américains revoient leur position – https://theconversation.com/faut-il-limiter-le-temps-decran-des-enfants-les-pediatres-americains-revoient-leur-position-287983

Le mur tarifaire de Donald Trump, brique après brique

Source: The Conversation – France (in French) – By Houssein Guimbard, Économiste, CEPII


Ce qu’il faut retenir :

  • Depuis le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, les droits de douane sont devenus un outil majeur de politique économique.

  • Les fondements juridiques de ces nouveaux droits ont variés ; certains ont même été annulés par la Cour suprême.

  • Au-delà des aléas, où en sommes nous aujourd’hui ? Quelle est la véritable hausse finale des droits à l’entrée des USA ?


Entre janvier 2025 et mars 2026, les États-Unis ont profondément remanié leur politique commerciale. Les droits de douane ont été relevés, suspendus, remplacés, puis, pour les plus spectaculaires d’entre eux, supprimés. Que subsiste-t-il de ce mur tarifaire, et sur quelles fondations juridiques repose-t-il désormais ?

Pour le savoir, il faut distinguer les instruments qui le composent, car tous les droits de douane ne se valent pas, ni par leur objectif ni par leur solidité devant les juges – un instrument devant être employé pour l’usage que la loi lui assigne.

Les droits de douane mis en place depuis 2025 par l’administration américaine reposent sur plusieurs bases juridiques, mobilisées successivement ou en parallèle.

Un instrument aussi spectaculaire que fragile

Déjà utilisée en 2018, la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 permet de taxer, au nom de la sécurité nationale, des produits jugés stratégiques comme l’acier, l’aluminium, les automobiles ou encore les semi-conducteurs, qui ont vu leur protection augmenter de 25 %, voire de 50 % pour certains produits. Reposant sur une procédure balisée – enquête, déterminations formelles –, ces droits de douane ont jusqu’ici résisté aux contestations.

Pour corriger des positions commerciales déficitaires et atteindre un objectif de protection différenciée selon les pays partenaires, l’administration a ensuite eu recours à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), qui autorise des mesures d’urgence face à une « menace inhabituelle et extraordinaire ». Sur ce fondement ont été imposés début 2025 les droits liés au fentanyl, les surtaxes visant le Canada et le Mexique hors ACEUM, puis, le 2 avril 2025, les droits « réciproques » du Liberation Day.

Le plus spectaculaire de ces instruments s’est aussi révélé le plus fragile : l’IEEPA, contrairement aux sections 232, n’avait jamais servi à imposer des droits de douane depuis sa création en 1977. Détournée de son objet, cette loi a été jugée hors de son champ par la Cour suprême en février 2026 et les droits de douane y afférents annulés.




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Surtaxe temporaire

Pour maintenir une protection élevée, l’administration a aussitôt activé la Section 122 du Trade Act de 1974, une surtaxe (de 10 points de pourcentage) temporaire justifiée par un déséquilibre de la balance des paiements.

Dans le même temps, le gouvernement a ouvert des enquêtes (sur les surcapacités industrielles de 16 pays, ou encore sur le travail forcé des enfants dans les chaînes d’approvisionnement de 60 pays) au titre de la Section 301 pour remplacer les droits précédents le moment venu. Cet instrument avait déjà servi, lors du premier mandat de Donald Trump, à taxer durablement les importations chinoises, prouvant ainsi sa stabilité dans le temps.

À partir des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles, il est possible de reconstituer l’évolution, entre janvier 2025 et mars 2026, du droit de douane moyen américain, celui qui s’applique à l’ensemble des biens importés, et de la décomposer selon les fondements juridiques mobilisés. À chaque instrument correspond alors une contribution au droit moyen, que retrace le graphique ci-dessous.

Graphique : Un mur tarifaire bâti sur des fondations juridiques de solidité inégale

  • Droit de douane américain moyen décomposé par base légale d’imposition*

Notes : Les droits de douane NPF et appliqués préférentiels (en bleu clair) proviennent de la base MAcMap-HS6 (ITC-CEPII). Les droits américains additionnels proviennent des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles officielles du gouvernement américain. Le droit moyen est calculé au niveau des produits, puis agrégé avec la méthode des groupes de référence (Guimbard et coll., 2012). Chaque bande colorée est la contribution d’un instrument au droit moyen ; la ligne en gras représente le droit de douane moyen appliqué à l’ensemble des partenaires commerciaux. La forme en escalier reflète une succession rapide de décisions ; la chute brutale de fin février 2026 correspond à l’invalidation des droits de douane IEEPA par la Cour suprême.

Source : Guimbard (2026)

Le droit de douane moyen est désormais très élevé. Il est passé de 4,9 % en janvier 2025 à 24,2 % lors du Liberation Day, le 2 avril 2025, avant de refluer autour de 15 % en février 2026, soit 3 fois son niveau initial. Pour rappel, la protection moyenne mondiale est de 3,5 %, celle de l’UE de 1,8 %.

Vingt révisions du taux qui aboutissent à un triplement

La politique tarifaire américaine a été extrêmement instable. En quatorze mois, le droit moyen a connu plus de vingt révisions, dont plusieurs de grande ampleur, modifiant significativement le droit moyen, d’où la forme en escalier du graphique.

Les bases légales les plus solides juridiquement pour imposer des droits de douane ont progressivement pris le relais. Ainsi, la part des droits de la Section 232 dans le droit moyen a bondi d’environ 9 % lors du « Liberation Day » à près de 41 % en février 2026, après le remplacement des droits IEEPA par ceux de la section 122.

Enfin, le régime de l’automne 2025 semble refléter la structure tarifaire ciblée par l’administration. Avec un droit moyen proche de 20 %, il combinait un socle durable de Section 232 et des surtaxes réciproques appliquées à l’ensemble des partenaires, tout en excluant des produits spécifiques (3 listes de produits exemptés des droits réciproques ont été mises en œuvre en 2025). Les droits IEEPA, ou leur menace, ont également permis aux États-Unis de conclure plusieurs accords commerciaux avec, entre autres, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et ou encore le Royaume-Uni.

Le cœur du nouveau régime tarifaire américain repose désormais sur la Section 232, à la base juridique solide, tandis que les droits additionnels de la Section 122 arrivent à échéance le 24 juillet 2026. Reste à savoir si les sections 301, en cours d’enquête, pourront reconstituer un niveau de protection comparable pour atteindre les nombreux objectifs économiques que Donald Trump assigne aux droits de douane.

The Conversation

Houssein Guimbard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le mur tarifaire de Donald Trump, brique après brique – https://theconversation.com/le-mur-tarifaire-de-donald-trump-brique-apres-brique-288065

Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

En usant de flatterie, l’IA nous enferme dans un mode de pensée sans aspérités. https://www.publicdomainpictures.net/

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
  La psychologie sociale établit que la flatterie est efficace, même lorsqu’elle est très visible et qu’elle n’est pas perçue comme sincère.
  Ce mécanisme de flatterie systématique augmente paradoxalement la confiance que nous accordons aux IA conversationnelles, en leur donnant une dimension plus humaine.
  De manière plus insidieuse, l’IA conversationnelle apprend aussi à se conformer aux idées et à la façon de s’exprimer de l’utilisateur, l’enfermant peu à peu dans une bulle de filtre.
  Replier
  

Vous vous connectez sur votre assistant IA conversationnel : il vous salue amicalement, « Vous êtes de retour ! » Puis vous lui soumettez une question de vocabulaire, l’ébauche bancale d’un texte ou une intuition fragile : « Quelle bonne idée ! »

Très souvent, avant même d’examiner votre requête, l’IA vous gratifie d’un commentaire élogieux (« Excellente question » ou « C’est un sujet fascinant »). Ce réflexe de validation porte un nom dans la recherche récente : sycophancy, en anglais, que l’on peut traduire par « effet sycophante » ou « biais de complaisance ».

Plusieurs des assistants les plus diffusés le manifestent de façon régulière : évaluant ChatGPT, Claude et Gemini sur des tâches de mathématiques et de conseil médical, Aaron Fanous et ses collègues de l’université de Stanford l’ont mesuré dans près de six réponses sur dix. Ce concept relie deux histoires que tout semblait séparer : celle d’une technique d’entraînement vieille de quelques années, et celle d’un travers humain que la psychologie sociale décrit depuis les années 1960. L’assistant flatte parce qu’on l’a récompensé pour flatter, et nous cédons à la flatterie parce que notre jugement fléchit devant l’éloge qui nous vise.

Une figue, un délateur, une machine

Le mot nous vient de l’Athènes de Solon, au début du sixième siècle avant notre ère. La cité interdisait alors l’exportation des figues, rapporte Plutarque, et faute de police, comptait sur les particuliers pour dénoncer les fraudeurs. Celui qui « montrait les figues », de sukon, la figue, et phainein, montrer, servait aux juges l’accusation qu’ils attendaient, gagnait son procès et, accessoirement, touchait sa prime. Le grec a légué le terme à l’anglais sycophancy, qui désigne la flatterie servile du courtisan, avant que la recherche sur l’intelligence artificielle le reprenne pour nommer ce penchant des modèles à caresser leur interlocuteur dans le sens du poil.

Le sycophante grec lisait les attentes du juge et ajustait son propos pour plaire ; l’assistant IA lit les indices laissés dans la question et oriente sa réponse vers ce qui contentera l’utilisateur. Un même geste relie les deux : un locuteur placé en situation d’être évalué règle son discours sur la récompense attendue plutôt que sur l’exactitude. Le délateur optimisait la faveur du tribunal, le modèle optimise le score d’un évaluateur.

Cette économie de la flatterie a quitté le tribunal pour gagner la vie ordinaire des échanges commerciaux et numériques, où elle garde son efficacité même à découvert. Les spécialistes du marketing Elaine Chan et Jaideep Sengupta l’ont établi par l’expérience : un compliment adressé par un vendeur agit sur sa cible alors même que celle-ci perçoit le motif intéressé et corrige consciemment son jugement.

La correction opère en surface, sur l’attitude déclarée, pendant qu’une adhésion favorable subsiste en profondeur et pèse davantage sur le comportement d’achat. L’assistant conversationnel hérite de cette rente : sa déférence porte auprès d’un utilisateur averti de sa nature statistique, parce que la lucidité sur le procédé désarme moins la flatterie qu’on ne l’espère.

Pourquoi apprendre à une machine à complaire ?

Cet effet est-il intentionnel et destiné à capter de nouveaux clients ? Techniquement, la complaisance des modèles se présente d’abord comme la conséquence de leur méthode d’apprentissage. Les grands modèles de langage passent en effet par une étape appelée RLHF, pour Reinforcement Learning from Human Feedback, soit l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains.

Le principe a d’abord été formalisé de façon générale par Paul Christiano, chercheur américain en intelligence artificielle, et ses coauteurs, en 2017, sur des tâches de simulation robotique sans lien avec le langage, avant que l’équipe d’OpenAI, autour du chercheur en intelligence artificielle Long Ouyang, l’applique aux modèles conversationnels en 2022 avec InstructGPT. L’idée tient en peu de mots : des personnes classent les réponses du modèle de la meilleure à la moins bonne, ces classements servent à entraîner un « modèle de récompense », et le système apprend ensuite à produire ce que ce modèle de récompense note haut.

C’est ainsi que, presque ironiquement, le maillon humain introduit un biais que des chercheurs des universités Harvard et de Boston ont su isoler dans les données de préférence elles-mêmes. À justesse factuelle égale, une réponse qui épouse l’opinion de l’utilisateur récolte de meilleures notes qu’une réponse exacte qui le contrarie. L’étude va même plus loin : humains et modèles de récompense retiennent parfois une réponse flatteuse bien tournée de préférence à une réponse correcte. Au point que pousser l’optimisation contre ce signal finit par rogner la véracité au profit de l’agrément ! La flatterie devient alors une stratégie payante au sens mathématique, un point vers lequel l’entraînement converge de lui-même.

La complaisance reste pourtant une tendance parmi d’autres, tempérée par les objectifs concurrents que l’entraînement poursuit en même temps : la recherche d’exactitude, par exemple, travaille contre la déférence, tandis que l’utilité perçue la renforce. Le résultat dépend de l’équilibre que chaque éditeur donne à ces forces, ce qui explique que l’ampleur du phénomène varie sensiblement d’un modèle à l’autre. Keyu Wang et ses collègues relèvent ainsi, sur sept familles de modèles, des taux de complaisance qui s’échelonnent de 47 % à 95 %.

Ce penchant s’accentue pourtant avec la taille. Jerry Wei et ses collègues l’ont mesuré sur les modèles PaLM de Google : plus le modèle grossit, plus il tend à répéter l’opinion de son interlocuteur, et l’effet s’accentue encore lorsqu’on l’entraîne à suivre des instructions. L’assistant se contente ainsi rarement de flatter : il apprend de notre goût pour la flatterie et nous renvoie une version amplifiée de nos propres attentes. Les systèmes les mieux ajustés aux préférences déclarées comptent parmi les plus enclins à la déférence. Plusieurs équipes cherchent des correctifs, par exemple l’ajout de données synthétiques conçues pour désapprendre la flatterie, une piste que Wei et ses collègues explorent dans le même travail. La question reste ouverte à ce jour.

Pourquoi la flatterie prend sur nous

Un miroir complaisant agit seulement si celui qui s’y regarde le croit fidèle. Bien avant les assistants conversationnels, la psychologie sociale a montré que la cible d’un compliment perd en lucidité au moment précis où elle en aurait le plus besoin. Le psychologue américain Edward E. Jones a fondé cette étude en 1964 sous le nom d’« ingratiation », l’art de se rendre désirable aux yeux d’autrui, et il y repérait déjà une « distorsion vaniteuse » qui rend chacun plus crédule devant l’éloge tourné vers lui-même que devant celui destiné à un tiers.

La psychologue néerlandaise Roos Vonk a mis ce mécanisme à l’épreuve du laboratoire. Ses expériences révèlent un écart net entre la cible et l’observateur : la personne directement flattée juge le flatteur plus crédible et plus sympathique que ne le fait un témoin de la même scène, et cet écart tient bon même quand on neutralise la fatigue cognitive, l’humeur ou l’envie de plaire. Nous jugeons donc au plus mal la sincérité des compliments qui nous sont adressés. Un utilisateur averti du fonctionnement statistique d’un modèle reste vulnérable à sa validation pour cette raison simple : occuper la place de cible suffit à endormir la méfiance.

Le psychiatre Serge Tisseron a décrit le versant émotionnel de cet attachement. Analysant notre rapport aux robots sociaux, il montre qu’un artefact peut satisfaire notre désir d’emprise tout en entretenant l’illusion de la réciprocité. Face à une machine qui adopte les codes de l’écoute et de l’attention, l’utilisateur lui prête une intériorité, parfois une bienveillance. L’assistant devient une sorte de compagnon rassurant, un espace où la contradiction se fait rare. Ce ressort prolonge une disposition ancienne : Tisseron la rattache à notre façon d’investir affectivement les objets, l’assistant venant occuper une fonction psychique déjà là. J’ai analysé ailleurs ce basculement, où l’écoute simulée finit par redéfinir ce que nous attendons d’un échange, sous le nom d’empathie artificielle.




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L’empathie artificielle : du miracle technologique au mirage relationnel


Reste la dimension économique, que le sociologue Antonio Casilli éclaire dans son enquête sur le travail du clic. La douceur des interfaces résulte d’un calibrage industriel où le ton des modèles se règle en amont, grâce au travail d’annotateurs largement invisibles. Les éditeurs visent la fidélité d’usage, et l’expérience gagne à rester agréable : une conversation qui flatte retient mieux qu’une conversation qui heurte. L’incitation commerciale et l’incitation technique poussent vers le même résultat, une friction réduite au minimum, sans qu’il faille supposer la moindre intention de rendre les esprits paresseux.

Le Tricatel de la pensée

Dans le film L’Aile ou la Cuisse, l’usine Tricatel fabriquait une nourriture de synthèse, lissée et sans saveur, servie sous les dehors de la grande cuisine. L’effet sycophante produit un équivalent textuel : une matière relationnelle prémâchée, agréable, qu’on avale sans effort. Le risque tient moins à une machine devenue intelligente ou hostile qu’à une chambre d’échos où notre ego trouve un assentiment permanent.

Deux forces s’y rejoignent, et c’est leur rencontre qui peut paraître inquiétante. D’un côté, notre moindre lucidité devant l’éloge qui nous vise ; de l’autre, une technique d’entraînement qui sélectionne la complaisance. Au total, nous sommes face à un système réglé pour flatter, qui s’adresse à un esprit disposé à se laisser flatter et… l’accord se scelle. En confiant à ces miroirs le soin de valider nos idées, nous risquons d’oublier que la pensée avance par le frottement avec le réel et par la rencontre de ce qui résiste, jamais par un consentement fabriqué.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante – https://theconversation.com/pourquoi-lia-vous-dit-toujours-que-vous-avez-une-excellente-idee-ou-leffet-sycophante-287398

Gènes et peuples : pourquoi la génétique ne corrobore pas le concept de race dans notre espèce

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pablo Rodríguez Palenzuela, Catedrático de Bioquímica, Universidad Politécnica de Madrid (UPM)

La race, qui semble constituer une frontière naturelle, n’est qu’un mirage. Nous sommes une espèce jeune et homogène, et comme l’explique la génétique, la quasi-totalité de notre variabilité se trouve au sein de chaque groupe.


Vers 1971, dans un coin reculé du nord du Botswana, une femme d’une cinquantaine d’années a raconté sa vie à l’anthropologue américaine Marjorie Shostak. Elle s’appelait Nisa. Elle était née dans le désert du Kalahari, au sein d’un village de chasseurs-cueilleurs qui vivaient comme leurs ancêtres depuis des milliers d’années. Elle parlait une langue pleine de claquements que presque personne en dehors de cette région ne comprenait. Elle ne savait pas lire, elle n’avait jamais vu de villes. Difficile d’imaginer quelqu’un de plus éloigné d’un lecteur espagnol ou français.

Shostak a enregistré ces confidences pendant des mois et les a rassemblées dans Nisa (1981), un classique de l’ethnographie qui a donné la parole directement à la personne interviewée. Et pourtant, ce qu’elle y raconte nous touche de près : elle se souvient de son premier accouchement, seule dans la montagne, allongée dans une cabane, attendant avec crainte que son lait monte tandis que le bébé pleurait de faim.

Elle se souvient qu’on l’a mariée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, qu’elle se rebellait et s’enfuyait loin d’un mari qui lui paraissait être un étranger. Elle parle du désir, des amants qu’elle a eus en cachette, de la jalousie entre épouses. Elle parle des enfants qu’elle a enterrés, l’un après l’autre, et du vide qu’ils ont laissé. Elle parle du corps qui vieillit et de la rage de le voir faiblir. Il n’y a pas une seule de ces scènes que nous ne reconnaissions pas. Ce sont celles de n’importe qui : de notre mère, de notre grand-mère, et de nous-mêmes.

Voici maintenant une information qui pourrait bien nous surprendre. Cette femme dont la vie nous touche appartient à l’une des lignées humaines qui se sont séparé les premières du tronc commun : les peuples khoisan d’Afrique australe. Ils comptent parmi les populations humaines qui présentent la plus grande diversité génétique de la planète, et la distance qui sépare leur génome de celui d’un Européen est l’une des plus grandes qui existent au sein de notre espèce. Entre Nisa et nous s’étend, en termes génétiques, presque toute la largeur de l’arbre généalogique humain. Et pourtant, rien de ce qui la caractérise ne nous est étranger.

Nisa, cette femme du Botswana qui est le personnage principal du livre « Nisa : La vie et les paroles d’une femme »
Nisa, cette femme du Botswana qui est le personnage principal du livre « Nisa : La vie et les paroles d’une femme ».
Lisa Gray, CC Wikimedia, CC BY

Ce paradoxe s’explique : nous sommes une espèce jeune et homogène. Nous descendons tous d’une même ancêtre africaine qui vécut il y a cent ou deux cent mille ans, celle que l’on appelle la « Ève mitochondriale ». Il y a environ cinquante à soixante-dix mille ans, un petit groupe a quitté l’Afrique pour peupler le reste du monde, n’emportant avec lui qu’une infime partie de la variabilité totale. Au cours de cette brève période, à l’échelle de l’évolution, il n’y a pas eu le temps que les choses changent beaucoup.

Pour se faire une idée, il faut savoir qu’une seule communauté de chimpanzés présente dans son ADN mitochondrial davantage de variations que l’ensemble de l’espèce humaine. Cette distance humaine « maximale » qui sépare Nisa d’un ou d’une Madrilène est, vue de loin, infime.

La quasi-totalité de la différence se trouve au sein d’un même groupe

La majeure partie de la variation génétique humaine se trouve au sein de chaque groupe, et non entre les ensembles que nous appelons à tort « races ». Deux voisins d’un même village africain peuvent présenter plus de différences entre eux, pour un gène pris au hasard, qu’entre l’un d’entre eux et un Japonais.

Et ce n’est pas une impression : une étude portant sur 377 marqueurs chez plus d’un millier de personnes issues de 52 populations a révélé qu’entre 93 et 95 % de la variation génétique se trouve au sein des populations, et seulement 3 à 5 % entre les grands groupes continentaux. En effet, les populations africaines recèlent davantage de diversité que le reste du monde réuni.

Pourquoi tombons-nous alors si facilement dans le piège de la différence ? Parce que la majeure partie de la variabilité génétique est cachée. La couleur de la peau et des cheveux dépend d’une poignée de gènes et réagit rapidement au soleil et à la latitude : quelques centaines de générations suffisent pour la modifier. C’est très frappant et cela n’a pratiquement aucun poids.

Diviser les êtres humains en races revient à classer une bibliothèque en fonction de la couleur des couvertures des livres : pratique, mais grossier. Nous confondons une couche de peinture avec une différence fondamentale.

Ce que nous révèlent les généalogies

Il convient d’apporter une précision pour ne pas aller trop loin. L’absence de races ne signifie pas qu’il n’y ait pas de généalogies. Chaque personne porte en elle une histoire réelle et traçable : d’où venaient ses ancêtres, quels chemins les ont menés jusqu’ici. La génétique sait déchiffrer ces informations. Mais une généalogie indique d’où nous venons, tandis qu’une race prétend définir ce que nous sommes. La première est un fait ; la seconde, une catégorie inventée.

Et il s’agit de livrer un dernier avertissement. Le fait que la race n’existe pas en biologie ne fait pas du racisme un fantôme. Il n’a pas de fondement génétique, mais il constitue une réalité sociale immense : il régit les vies, la santé et les opportunités. L’erreur ne consiste pas à en observer les effets, mais à en chercher la cause dans les gènes.

En 2018 et 2019, les grandes sociétés d’anthropologie et de génétique humaine – l’Association américaine des anthropologues biologiques et la Société américaine de génétique humaine – l’ont clairement affirmé par écrit : les humains ne se divisent pas en groupes génétiques raciaux, et il n’existe aucune base biologique à une telle distinction.

C’est ce qu’atteste le témoignage de Nisa, qui a enterré ses enfants et qui craignait la vieillesse tout comme nous. Ce que nous partageons – la peur, le désir, le deuil, l’envie de continuer à vivre – pèse bien plus lourd que le peu qui nous sépare. La notion de « race », en fin de compte, en dit très peu sur notre biologie et beaucoup trop sur notre regard.

The Conversation

Pablo Rodríguez Palenzuela ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Gènes et peuples : pourquoi la génétique ne corrobore pas le concept de race dans notre espèce – https://theconversation.com/genes-et-peuples-pourquoi-la-genetique-ne-corrobore-pas-le-concept-de-race-dans-notre-espece-285857