Anatomie des principaux instruments du soft power de la Russie en Afrique

Source: The Conversation – in French – By Ibrahima Dabo, Docteur en science politique (relations internationales, Russie), Université Paris-Panthéon-Assas

Depuis plusieurs années, la Russie accentue sans cesse sa présence en Afrique, mêlant coopération économique, influence culturelle, stratégie informationnelle et réseaux paramilitaires, dans un contexte de concurrence accrue avec les puissances occidentales.


Les deux sommets russo-africains tenus à Sotchi en 2019 et à Saint-Pétersbourg en 2023 ont permis à la Russie de matérialiser son retour sur le continent africain dans un contexte marqué par une guerre d’influence sans précédent.

Ces rencontres ont donné à Moscou l’occasion de développer sa coopération militaire et économique avec les États africains. Les différents votes des pays africains à l’ONU au sujet de la guerre en Ukraine montrent d’ailleurs l’influence grandissante du Kremlin en Afrique.

Le soft power, au cœur de la stratégie russe en Afrique

La diplomatie d’influence russe en Afrique est portée par plusieurs acteurs, ayant des missions très précises. Les versions africaines des médias Sputnik et RT contribuent au renforcement de la diffusion sur le continent de la vision russe de la politique internationale. Parallèlement, l’Agence fédérale Rossotroudnitchestvo (« Coopération russe ») et la Fondation Russkiy Mir (« Monde russe »), deux outils relativement méconnus, jouent un rôle non négligeable dans le rayonnement culturel russe dans le monde et particulièrement en Afrique.

Depuis le début des années 2000, Moscou marque progressivement son retour sur la scène internationale. La restauration et la réaffirmation du statut de grande puissance mondiale sont des éléments centraux de la politique du régime poutinien. Cette politique vise à redonner à la Russie un rang comparable à celui qui était détenu par l’URSS durant la guerre froide. En effet, l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide avaient considérablement réduit le poids russe dans le monde et notamment en Afrique, où l’URSS exerçait une influence notable jusqu’au début des années 1990.

Le terme soft power – « miagkaia sila », emprunté au politologue américain Joseph Nye – a été repris à leur compte par les autorités russes dans le but de mettre en place des structures visant à rétablir l’image de Moscou à l’international. Dans ses différents concepts de politique étrangère, l’État russe accorde une importance particulière au soft power. C’est précisément dans cette optique qu’ont été créées Russkiy Mir et Rossotroudnitchestvo. Il s’agit d’accroître l’attractivité de la Russie dans le monde, à commencer par les pays où le Kremlin a des intérêts stratégiques.

« Rossotroudnitchestvo » ou la coopération à la russe

L’Agence fédérale Rossotroudnitchestvo – de son nom complet Agence fédérale pour la Communauté des États indépendants, les compatriotes vivant à l’étranger et la coopération humanitaire internationale –, créée en 2008 par le président Dmitri Medvedev (2008-2012), est aujourd’hui l’instrument principal de la politique d’influence culturelle et humanitaire du Kremlin.

L’Agence, qui dépend du ministère russe des affaires étrangères, prend la suite du Centre russe pour la coopération scientifique et culturelle internationale, connu sous le nom de « Roszaroubjtsentr » créé sous ce nom en 1994, mais dont l’histoire remonte à 1925, année de la fondation de la Société de l’union pour les relations culturelles avec les pays étrangers (VOKS). Olga Kameneva, sœur de Trotski et épouse de Kamenev, en a été la première présidente. En 1958, l’Union des sociétés soviétiques pour l’amitié et les relations culturelles avec les pays étrangers (SSOD) remplace le VOKS. Le but de ces institutions soviétiques était, comme l’indiquaient leurs dénominations, de développer la coopération culturelle entre l’URSS et les pays étrangers.

Les missions de Rossotroudnitchestvo sont les mêmes. L’Agence contribue notamment à l’augmentation constante observée depuis plusieurs années du nombre d’étudiants africains dans les universités russes (près de 5000 bourses attribuées à des étudiants africains durant l’année académique 2024-2025, soit une augmentation considérable comparée aux années précédentes, malgré l’imposition des sanctions occidentales). C’est elle qui sélectionne les candidats qui auront droit à des bourses d’études en Russie, et qui seront orientés vers les universités publiques russes, à commencer par l’Université de l’Amitié des Peuples Patrice Lumumba (Moscou).

Les Maisons russes

Rossotroudnitchestvo réalise ses missions par le truchement des Maisons russes de la science et de la culture à l’étranger. À l’instar des modèles comme l’Alliance française, le British Council et surtout des Instituts Confucius, la Russie mise sur l’implantation de centres culturels. Ceux-ci étaient déjà présents dans de nombreux pays africains avant l’invasion de l’Ukraine : au Maroc, en Tunisie, en Tanzanie, en Zambie, en République du Congo et en Éthiopie.

Durant l’année 2022, après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’ouverture de nouvelles Maisons russes a été annoncée en Algérie, en Égypte, au Soudan, au Mali, au Burkina Faso, en Sierra Leone, en Angola et bien sûr en République centrafricaine, devenue l’une des vitrines de l’influence russe en Afrique.

L’une des principales missions des Maisons russes en Afrique consiste à promouvoir la langue et la culture russes. Ces centres culturels organisent régulièrement des évènements éducatifs et culturels mettant en valeur des moments marquants de l’histoire et de la culture russes, tels que l’anniversaire du célèbre poète Alexandre Pouchkine ou la commémoration de la fête de la Victoire du 9 mai. Des cours de langue russe y sont aussi dispensés.

Rossotroudnitchestvo soutient ces initiatives en fournissant des manuels et des ressources pédagogiques, facilitant ainsi l’enseignement du russe. En ce sens, les Maisons russes constituent des instruments essentiels de la diplomatie culturelle et éducative de la Russie en Afrique.

Tout comme l’Agence fédérale, la Fondation Russkiy Mir collabore avec les Maisons russes et contribue à la promotion de la langue et de la culture russes en Afrique, notamment en organisant des formations pour les enseignants de russe afin de renforcer l’enseignement de la langue sur le continent. Dans le cadre de cette mission, la Fondation travaille en partenariat avec Rossotroudnitchestvo et l’Institut d’État de la langue russe (Institut Pouchkine).

Au-delà du domaine éducatif et culturel, Rossotroudnitchestvo a aussi un volet humanitaire. L’un des domaines les plus importants de la coopération humanitaire concerne le domaine scientifique et technique. Par exemple, le 1er novembre 2023, Rossotroudnitchestvo a lancé sur le continent africain une faculté préparatoire pour les futurs étudiants des universités russes venant d’Éthiopie, de Tanzanie et de Zambie. En République du Congo, Rossotroudnitchestvo organise des formations continues pour le personnel médical congolais.

En outre, l’Agence fédérale soutient le projet international « SputnikPro », dédié aux journalistes et aux étudiants. Son objectif officiel est de promouvoir l’échange d’expériences avec des journalistes étrangers, le développement de la communication internationale dans les médias et les liens interculturels entre les journalistes.

Objectifs géopolitiques

La dégradation spectaculaire des relations russo-occidentales depuis le déclenchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine a poussé la Russie à se tourner davantage vers l’Afrique. Au-delà de ses instruments de soft power, le Kremlin compte également sur ses médias internationaux et sur les réseaux liés au groupe Wagner pour renforcer son influence sur le continent africain.

Les opérations d’influence informationnelles occupent une place centrale dans la stratégie russe de reconquête du continent. Depuis quelques années, Moscou mène des opérations d’influence informationnelles en Afrique dans le but d’affaiblir la présence occidentale. Ces différentes opérations d’influence sont portées par les organes russes d’information RT et Sputnik ainsi que par les réseaux liés au groupe Wagner. Ces opérations ont contribué à l’amenuisement de l’influence française sur le continent, particulièrement au Sahel.

Depuis la mort du patron de Wagner, Evguéni Prigojine, une nouvelle structure paramilitaire, Africa Corps, a pris le relais. Les actions des structures russes en Afrique sont souvent très imbriquées. En République centrafricaine, c’est un proche de Prigojine, Dmitri Sytyi, qui est le chef de la Maison russe. Ce dernier occupe aussi un poste clé dans la société Lobaye Invest, affiliée au groupe de Prigojine.

Une présence qui sert l’agenda stratégique russe

Les différentes entités russes présentes en Afrique déroulent l’agenda du Kremlin. La présence des médias internationaux russes RT et Sputnik est caractérisée par le dénigrement de la politique africaine des Occidentaux. Les thèmes touchant l’avenir du franc CFA, les bases françaises, la colonisation et le néocolonialisme sont abordés de façon récurrente dans le but de susciter un sentiment d’hostilité à l’égard de la France. Le discours et le narratif du Kremlin sont repris par les militants pro-russes sur les réseaux sociaux.

C’est la raison pour laquelle il n’est pas surprenant de voir lors des manifestations le drapeau russe brandi à Bangui, à Bamako à Ouagadougou et à Niamey.

Dans un monde de plus en plus marqué par la guerre d’influence et les rivalités géopolitiques, la Russie est consciente de l’importance majeure qu’ont prise les instruments de diplomatie publique et de soft power. En Afrique, elle semble, pour l’instant, progresser en de nombreux points du continent…

The Conversation

Ibrahima Dabo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Anatomie des principaux instruments du soft power de la Russie en Afrique – https://theconversation.com/anatomie-des-principaux-instruments-du-soft-power-de-la-russie-en-afrique-222805

Corps humain : l’hypothèse d’un budget énergétique limité pour gérer notre santé santé

Source: The Conversation – in French – By Frédéric N. Daussin, Professeur d’Université en STAPS, Université de Lille

Des travaux de recherches émergents s’intéressent aux liens entre, d’une part, les dépenses énergétiques du corps humain et, d’autre part, la longévité ou encore la survenue de certaines pathologies. Une bonne gestion de l’énergie dont dispose l’organisme – par le sommeil, par la pratique d’une activité physique comme le yoga et par les interactions sociales – pourrait avoir un impact positif sur la santé.


L’énergie est l’élément vital pour la vie de l’être humain. Elle alimente toutes les réactions cellulaires nécessaires à notre bon fonctionnement, pour faire battre notre cœur, respirer, penser ou bouger.

L’énergie transformée de la nourriture que l’on mange en molécules d’ATP au sein de nos cellules provient d’organites appelés mitochondries.




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Les mitochondries sont principalement connues pour leur capacité à fournir l’énergie mais elles participent également à d’autres processus essentiels tels que la production d’hormones ou la mort cellulaire.

Une approche énergétique du fonctionnement du corps humain

En 1988, le professeur Doug Wallace a découvert que les mitochondries jouaient un rôle central dans la santé humaine et il a suggéré d’orienter les recherches scientifiques vers l’étude de leur fonctionnement pour mieux comprendre l’étiologie de nombreuses maladies. En effet, une incapacité à produire suffisamment d’énergie ne permet pas à nos cellules de fonctionner correctement.

Ce dysfonctionnement jouerait un rôle dans des pathologies comme certaines maladies cardiovasculaires, neurodégénératives ou encore des cancers.

Fondée sur cette approche énergétique du fonctionnement du corps humain, une théorie émergente soutient que nous disposerions d’un budget énergétique limité que notre corps répartirait en fonction de ses priorités.

Répartition de l’énergie et santé, une théorie émergente

Trois grands types de besoins énergétiques sont identifiés :

  • les besoins vitaux, indispensables à la survie, représentent une dépense énergétique fixe. Ils permettent de faire battre le cœur et de respirer …

  • les besoins couvrant toutes les actions ponctuelles, qui ont pour effet de produire un stress sur notre organisme. Ces besoins peuvent être liés à différents types de stress tels qu’un effort physique ou une situation de stress psychologique. Par exemple, lors d’une situation stressante psychologiquement, notre corps augmente sa fréquence cardiaque ou sa sudation. Or, toutes ces réponses ont un coût ;

  • les besoins d’entretien du corps, comme l’augmentation de la masse musculaire à la suite d’un entraînement en force ou encore les actions de réparation suite à des dommages oxydants.

En temps normal, et en moyenne, les besoins vitaux représenteraient 60 % des besoins énergétiques d’une personne au repos, ceux liés à l’entretien du corps 30 % et les 10 % restant seraient dédiés aux réponses à un stress. Cette répartition suivrait une hiérarchie inspirée de la pyramide de Maslow. On couvre d’abord les besoins vitaux ; puis, si on a les ressources nécessaires, on couvre ceux liés au stress, et enfin ceux associés à l’entretien de notre corps.

Notre budget n’est pas extensible à l’infini. Dans certaines situations, notre organisme peut être amené à faire des choix. Une ressource énergétique insuffisante met en compétition les besoins et il est possible qu’il n’y ait plus assez d’énergie pour maintenir ses fonctions vitales.

Selon ce modèle, le coût énergétique de la réponse de l’organisme pour lutter contre un virus, lors d’une infection comme le Covid, peut dépasser notre capacité. Dans les cas graves, cela vient amputer notre budget associé aux fonctions vitales entraînant la mort de la personne.

Dépense énergétique et longévité

Heureusement, notre organisme est capable d’ajuster sa production d’énergie et sa gestion. Il est ainsi capable de répondre à des besoins importants sur de courtes périodes. Par exemple, lors d’un exercice physique, le corps est capable de multiplier jusqu’à 20 fois sa production d’énergie de repos. Mais suite à cet effort, un temps de récupération sera nécessaire. L’alternance de périodes d’hypermétabolisme (activité) et d’hypométabolisme (repos) est essentielle pour maintenir l’intégrité du corps humain.

À l’inverse, une période de stress prolongée empêchera le corps de se réparer correctement. Une cellule qui n’a pas suffisamment d’énergie réduira sa capacité entretenir ses composants et se traduira par une accumulation de dommages. L’augmentation de ces dommages favorise les dysfonctionnements et peut conduire au développement de pathologies chroniques qui, en retour, réduisent l’espérance de vie.

Une étude états-unienne menée pendant quarante ans a, ainsi, mis en évidence que les personnes ayant une dépense énergétique au repos élevée présentaient un risque de mortalité jusqu’à 1,5 fois plus élevé que celles ayant une dépense énergétique plus faible. Ce résultat, soutenu par une autre étude, suggère qu’un rythme métabolique trop élevé peut raccourcir la vie… comme une chandelle qui brûlerait trop vite.

Notre mode de vie et ses effets délétères

Nos modes de vie modernes sont caractérisés par l’augmentation du stress, le manque de sommeil ou l’obésité qui perturbent l’allocation de notre énergie et favorisent le risque de développer des pathologies ou le vieillissement.

Par exemple, en réponse à une situation de stress psychosocial, notre corps produit une quantité importantes d’hormones qui nous permettent de répondre à la situation. Mais ces hormones coûtent de l’énergie, et ont donc pour effet d’accroître les besoins énergétiques.

Ce cercle vicieux altère l’entretien des cellules et peut accélérer la diminution de la longueur des télomères (les extrémités des chromosomes qui diminuent avec l’âge) ou encore augmenter le stress oxydant.

Quelles stratégies pour gérer notre énergie ?

Il est possible d’agir pour mieux répartir notre énergie et pour préserver notre santé. Une bonne santé requière de consacrer suffisamment d’énergie à nos processus d’entretien pour nous permettre de vieillir en bonne santé.

Plusieurs stratégies ont démontré leur efficacité pour réduire notre demande énergétique de repos et ainsi libérer de l’énergie et la rendre disponible pour l’entretien de nos cellules :

  • Un sommeil adéquat permet de réduire notre métabolisme de repos. Quelques heures de sommeil permettent de compenser des coûts énergétiques élevés.

  • La pratique d’activité de relaxation ou de méditation limite le stress et la consommation d’énergie. Par exemple, la pratique régulière du yoga est associée à une diminution de la consommation d’énergie au repos.

  • Maintenir des interactions sociales et éviter l’isolement favorise la diminution de notre consommation d’énergie au repos. Une méta-analyse portant sur plus d’un million de personnes a mis en évidence le fait que l’isolement social augmente le risque de mortalité.

La vie en société permettrait de partager les efforts pour affronter les menaces, ce qui pourrait expliquer pourquoi la consommation énergétique au repos a diminué lors des trente dernières années.

Bref, pour gérer votre énergie, mieux vaut dormir suffisamment, bouger, et maintenir des liens sociaux.

The Conversation

Frédéric N. Daussin a reçu des financements de la région Hauts-de-France et de la Fondation de l’université de Lille.

Martin Picard a reçu des financements du NIH (États-Unis) et de Baszucki Group.

ref. Corps humain : l’hypothèse d’un budget énergétique limité pour gérer notre santé santé – https://theconversation.com/corps-humain-lhypothese-dun-budget-energetique-limite-pour-gerer-notre-sante-sante-262154

Algérie, Tunisie, Maroc : Comment l’opéra est passé d’un héritage colonial à un outil diplomatique

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

L’Opéra Boualem-Bessaïh d’Alger a été financé par la Chine, pour un montant de 30 millions d’euros, et inauguré en 2016. Sino/Opéra d’Alger

La présence d’opéras importés par les Occidentaux en Afrique du Nord et le regain d’intérêt pour ceux-ci depuis une vingtaine d’années raconte l’histoire complexe d’un art, vecteur d’influence culturelle, en cours d’intégration dans les sociétés et les politiques publiques autochtones.


La diffusion de l’opéra en Afrique du Nord s’inscrit au départ dans des logiques de domination culturelle. Durant la période coloniale, l’opéra est majoritairement un art importé, cloisonné et réservé aux élites européennes. Cette dynamique laisse progressivement la place à un transfert artistique combiné à la création de liens diplomatiques. En Algérie, comme en Tunisie ou au Maroc, les trajectoires de l’opéra sont liées à l’histoire coloniale, révèlent des échanges transméditerranéens et mettent en lumière certaines recompositions identitaires qui ont vu le jour après les indépendances. Initialement outil de légitimation propre aux puissances coloniales, cet art a progressivement intégré des éléments de la culture locale pour devenir, aujourd’hui, un instrument de soft power et de rayonnement international.

L’Algérie, du territoire lyrique colonial hiérarchisé au nouveau modèle culturel

En 1830, alors que l’Algérie possède déjà une riche tradition musicale et théâtrale, la colonisation ouvre une phase d’intégration avec l’espace culturel français. L’installation d’infrastructures lyriques dans la capitale comme dans des villes moyennes répond à l’objectif explicite des autorités coloniales de reproduire des formes de sociabilité et de distinction culturelle et sociale présentes dans la métropole.

La construction de théâtres à Alger, à Oran ou à Constantine, inscrit la forme artistique sur le territoire avec une programmation offrant opéras, opérettes et concerts symphoniques. Un public composé de fonctionnaires, de militaires, de commerçants et de notables vient s’y distraire. L’armée joue un rôle structurant, ses musiciens formant le socle d’orchestres permanents ou ponctuels.

Un aménagement du territoire lyrique hiérarchisé voit le jour comprenant des maisons d’opéra dans les grands centres urbains alors que des tournées desservent des villes secondaires. Les populations autochtones sont presque totalement exclues de ce territoire lyrique occidental importé, en raison de barrières linguistiques (œuvres chantées en italien ou en français), de différences esthétiques sur le plan musical et d’une distance sociale qui touche aussi certains pieds-noirs

Après l’indépendance de 1962, l’Algérie conserve le bâti hérité de la colonisation et notamment l’ex-Opéra d’Alger, rebaptisé Théâtre national algérien. Le monument accueille alors des pièces de théâtre, même si quelques activités lyriques sporadiques restent programmées. L’Orchestre symphonique national remplace les ensembles musicaux français tandis que la musique andalouse et des formes traditionnelles conservent leur place dans la vie musicale, voire se développent.

L’ère contemporaine voit le réveil d’un intérêt pour l’opéra, désormais associé à la diplomatie culturelle. Inauguré en 2016, le nouvel opéra d’Alger marque ainsi une rupture dans la perception de l’art lyrique en Algérie. Financé par la Chine pour un montant de 30 millions d’euros et considéré comme une vitrine artistique par le pouvoir algérien, il accueille en résidence l’Orchestre symphonique, le Ballet national et l’Ensemble de musique andalouse. La programmation combine répertoire lyrique occidental, créations locales en lien avec des traditions séculaires, alors que s’instituent des échanges avec de grandes maisons d’opéra de renommée internationale, comme Milan ou Le Caire. L’opéra devient ainsi un outil diplomatique intégrant la culture dans les relations bilatérales.

Tunisie : de l’influence égyptienne au réseau d’art lyrique panarabe

Sous protectorat français à partir de 1881, la Tunisie présente un paysage lyrique diversifié abritant des traditions musicales autochtones sur lesquelles l’opéra occidental vient se surimposer. Riche d’une population issue d’horizons culturels variés, le territoire lyrique tunisien devient un lieu de confluence entre répertoires italiens, français et égyptiens.

Le Théâtre municipal de Tunis, construit dans un style italien, accueille des troupes venues de toute l’Europe pour le plaisir d’un public colonial assorti de diplomates et d’une minorité de Tunisiens formant une élite occidentalisée. En parallèle, une tradition lyrique arabe se développe grâce à des troupes, en provenance d’Égypte, qui proposent des œuvres associant chant, théâtre et poésie, jouées le plus souvent dans des espaces alternatifs, souvent temporaires. Les infrastructures coloniales restent vouées à l’opéra et, plus généralement, à la musique occidentale si bien que la coexistence des deux traditions reste marquée par un cloisonnement institutionnel et social.

Les premières décennies de postindépendance sont celles d’un début de patrimonialisation. En Tunisie, le Théâtre municipal de Tunis demeure le principal lieu de représentations lyriques. De surcroît, on note l’apparition des années 1980 aux années 2000 de festivals, tels que l’Octobre musical de Carthage, qui accueillent des productions européennes et arabes. Des coopérations bilatérales avec l’Italie et avec la France permettent ensuite, dans les années 2010, l’émergence de jeunes chanteurs tunisiens bien que la structuration d’une saison lyrique nationale soit encore embryonnaire.

Ces initiatives portent leurs fruits. Le Théâtre de l’Opéra de Tunis développe désormais des coproductions de haut niveau comme Archipel (menée avec le Conservatoire national supérieur de musique et de danse [CNSMD] de Paris et l’Institut français de Tunisie). Par ailleurs, le projet « Les voix de l’Opéra de Tunis » vise à former une nouvelle génération de chanteurs et à créer une saison lyrique nationale. L’inauguration, en 2018, d’une cité de la culture comptant une grande salle de 1 800 places consacrée à l’opéra marque la volonté du pouvoir politique d’inscrire cet art dans le paysage culturel tunisien.

En 2024, la Tunisie participe au lancement d’un festival arabe de l’opéra, sous l’égide de l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences (ALECSO) et du Quatar, avec, pour objectif, la mutualisation des productions, mais aussi celle de datas sur cette thématique, en vue de la constitution d’un réseau panarabe d’art lyrique.

Au Maroc, de l’implantation intermittente à la volonté d’excellence lyrique

Au Maroc, durant le protectorat français (1912-1956), l’art lyrique est marqué par des initiatives ponctuelles plutôt que par une implantation structurée sur le territoire comme cela a pu être le cas en Algérie.

L’inauguration en 1915 d’un opéra-comique à Casablanca, à l’occasion de l’Exposition franco-marocaine, symbolise la volonté pour la France d’affirmer son prestige culturel, tout en répondant à une demande de divertissement émanant des colons français. Les infrastructures sont souvent provisoires (on note l’utilisation de théâtres en bois) et la programmation reste destinée à un public européen (un théâtre populaire marocain préexistait). Entre 1920 et 1950, Casablanca accueille des artistes lyriques de renom – à l’image de Lili Pons ou Ninon Vallin – qui viennent interpréter un répertoire essentiellement européen et chanté en français ou en italien.

À Rabat, le Théâtre national Mohammed-V devient, en 1962, la scène marocaine de référence pour l’accueil de compagnies internationales. Quelques expériences d’adaptation linguistique voient le jour, bien que restant marginales. L’opéra demeure encore perçu comme un art importé, associé à un symbole de prestige, plutôt qu’ancré dans la création locale.

Mais la volonté d’excellence lyrique du Maroc se matérialise avec la création du Grand Théâtre de Rabat et de ses 1 800 places, inauguré en octobre 2024. Conçu par l’architecte anglo-irakienne Zaha Hadid, s’inscrivant dans un projet phare de requalification urbaine, il se veut à la fois un incubateur de talents marocains et une scène internationale. Sous l’impulsion du baryton David Serero, ce projet lyrique d’envergure se caractérise par la volonté de promouvoir un répertoire Made in Morocco, associant des œuvres occidentales en langue originale et des créations ou adaptations en darija, forme d’arabe dialectal marocain.

Par ailleurs, un travail de médiation en direction de la jeunesse est mené, montrant la volonté d’ouvrir cet art à un public plus large. Ce lieu symbolise la volonté du Maroc de s’affirmer comme une référence culturelle africaine et arabe de premier plan en matière d’art lyrique.

L’histoire et la géographie de l’opéra en Afrique du Nord mettent en lumière la plasticité des formes artistiques lorsqu’elles traversent des contextes politiques et culturels différents.

Importé comme un outil de domination symbolique, l’art lyrique a d’abord servi à reproduire les hiérarchies sociales coloniales avant de devenir, dans certains cas, un espace d’expérimentation identitaire et de projection internationale. Aujourd’hui, les grandes institutions lyriques d’Alger, de Tunis ou de Rabat s’inscrivent dans des stratégies où la culture est mobilisée comme ressource de prestige, de diplomatie et de développement urbain, confirmant que l’opéra, loin d’être un simple divertissement, demeure un acteur à part entière des relations internationales.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Algérie, Tunisie, Maroc : Comment l’opéra est passé d’un héritage colonial à un outil diplomatique – https://theconversation.com/algerie-tunisie-maroc-comment-lopera-est-passe-dun-heritage-colonial-a-un-outil-diplomatique-263673

À la fin, qui prendra en charge le coût des assurances ?

Source: The Conversation – in French – By Arthur Charpentier, Professeur, Université de Rennes 1 – Université de Rennes

Depuis 1990, les pertes assurées liées aux catastrophes naturelles croissent de 5 % à 7 % par an – 137 milliards de dollars états-uniens, en 2024, et une tendance à 145 milliards, en 2025. Lucian Coman/Shutterstock

Tempêtes qui se répètent, primes qui s’envolent, retraits d’assureurs : à l’heure du dérèglement climatique, une question se pose : qui règlera, in fine, la note ?


Des mutuelles ouvrières du XIXe siècle, créées pour amortir les coups durs du développement industriel, aux logiques actionnariales des multinationales contemporaines, l’assurance a toujours reflété les grands risques de son époque.

Désormais sous la pression d’événements climatiques à la fréquence et à la sévérité inédites, le secteur affronte une équation nouvelle : comment rester solvable et socialement légitime lorsque la sinistralité (montants payés par une compagnie d’assurance pour des sinistres) croît plus vite que les primes (encaissées) ? Entre flambée des tarifs, exclusions de garanties et menace d’inassurabilité de territoires entiers, comment la solidarité assurantielle doit-elle se réinventer ?

Chacun pour tous, et tous pour chacun

Avant d’être une industrie financière pesant des milliards d’euros, l’assurance est née comme un simple pot commun : des membres cotisent, les sinistrés piochent, et le surplus (s’il existe) revient aux sociétaires. Des organismes de solidarité et d’assurance mutuelle créés dans le cadre de la Hanse (la Ligue hanséatique, réseau de villes marchandes d’Europe du Nord entre le XIIIᵉ et le XVIIᵉ siècle) jusqu’aux guildes médiévales, ces associations de personnes exerçant le même métier ou la même activité, la logique est déjà celle d’un risk-pooling, un partage de risque, à somme nulle. Chacun paie pour tous, et tous pour chacun.

Dans les guildes du Moyen Âge, en Europe, chaque maître artisan versait un droit annuel qui finançait la reconstruction de l’atelier détruit par l’incendie ou le soutien de la veuve en cas de décès. Pour l’historien de l’économie Patrick Wallis, c’est la première caisse de secours structurée. Les chartes danoises de 1256, qui imposent une « aide feu » (ou brandstød) obligatoire après sinistre, en offrent un parfait exemple, comme le montre le chercheur en politique sociale Bernard Harris.

Le principe traverse les siècles. Au XIXe, les sociétés de secours mutuel instaurent la ristourne, quand la sinistralité s’avère plus clémente que prévu. Aujourd’hui encore, près d’un assuré sur deux en incendies, accidents et risques divers (IARD) adhère à une mutuelle dont il est copropriétaire statutaire.

L’équation financière reste fragile : lorsque le climat transforme l’aléa en quasi-certitude, la prime n’est plus un simple « partage de gâteau » mais une avance de plus en plus volumineuse sur des dépenses futures. Le groupe Swiss Re a calculé que, depuis 1990, les pertes assurées liées aux catastrophes naturelles croissent de 5 % à 7 % par an – 137 milliards de dollars états-uniens en 2024, la tendance est à 145 milliards de dollars en 2025 (respectivement 118 milliards et 125 milliards d’euros).

Le modèle mutualiste, fondé sur la rareté relative du sinistre et la diversification géographique, se voit contraint de réinventer sa solidarité si la fréquence double et la gravité explose… sous peine de basculer vers une segmentation aussi fine que celle des assureurs capitalistiques.

Tarification solidaire et optimisation actionnariale

À partir des années 1990, la financiarisation injecte un nouvel impératif : la prime doit couvrir les sinistres, financer le marketing, rémunérer les fonds propres et, à l’occasion, servir de variable d’ajustement pour les objectifs trimestriels. L’optimisation tarifaire, popularisée sous le vocable de price optimisation, décortique des milliers de variables de comportements (nombre de clics avant signature, inertie bancaire, horaires de connexion) afin d’estimer le prix de réserve individuel, soit le prix minimum qu’un vendeur est prêt à accepter, ou qu’un acheteur est prêt à payer, lors d’une transaction.

Autrement dit, on estime non plus seulement la prime la plus « juste » actuariellement (l’actuaire étant l’expert en gestion des risques), au sens que lui donnait Kenneth Arrow en 1963, mais aussi la prime la plus élevée que l’assuré est prêt à payer. La prime juste étant le coût moyen attendu des sinistres, le montant que l’assureur pense payer l’an prochain pour des risques similaires.




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L’Institut des actuaires australiens dénonce, dans son rapport The Price of Loyalty, une pénalisation systématique des clients fidèles, assimilée à un impôt sur la confiance. Au Royaume-Uni, le régulateur Financial Conduct Authorities (FCA) a frappé fort. Depuis le 1er janvier 2022, la cotation à la reconduction doit être identique à celle d’un nouveau client à risque égal ; l’autorité évalue à 4,2 milliards de livres l’économie réalisée pour les ménages sur dix ans.

Cette bataille réglementaire va bien au-delà du prix. En reléguant la logique de mutualisation au second plan, l’optimisation comportementale renforce les indicateurs socioéconomiques indirects – comme l’âge, la fracture numérique ou la stabilité résidentielle –, qui finissent par peser davantage que le risque technique pur dans la détermination du tarif.

Désormais l’assureur a accès à des data lakes (données brutes) privés, où l’assuré ignore ce qui rend sa prime plus chère. Par nature, les contrats restent rétifs à toute comparaison simplifiée. L’un affiche une franchise de 2 000 euros, l’autre un plafond d’indemnisation plus bas ou des exclusions reléguées dans de minuscules clauses, de sorte qu’il faut un examen quasi juridique pour aligner réellement les offres, comme le soulignait un rapport de la Commission européenne.

Refus d’un dossier sur deux

La montée des événements extrêmes illustre brutalement ces dérives. En Australie, trois phénomènes climatiques dans la première moitié de l’année 2025, dont le cyclone Alfred, ont généré 1,8 milliard de dollars australiens (AUD), soit 1 milliard d’euros, de demandes d’indemnisation. L’Insurance Council prévient que les primes habitation verront des augmentations à deux chiffres et certains contrats pourraient atteindre 30 000 dollars autraliens par an (ou 16 600 euros par an) dans les zones les plus exposées.

Aux États-Unis, la Californie cumule résiliations et refus de prise en charge. Un rapport mentionné par le Los Angeles Times montre que trois grands assureurs ont décliné près d’un dossier sur deux en 2023. Une action collective accuse de collusion 25 compagnies d’assurance dans le but de pousser les sinistrés vers le FAIR Plan, pool d’assureurs de dernier ressort aux garanties réduites.

Vers l’« inassurabilité » systémique

Le phénomène n’est pas marginal. Les assureurs réduisent leur exposition. Les assureurs états-uniens State Farm et Allstate ont cessé d’émettre de nouvelles polices en Californie, dès 2023. En Floride, parce qu’il intervient lorsque aucun assureur privé n’accepte de couvrir un logement à un prix raisonnable, l’assureur public de dernier ressort Citizens a vu son portefeuille grossir jusqu’à environ 1,4 million de polices au pic de la crise, puis repasser sous le million, fin 2024, grâce aux transferts (takeouts) vers des acteurs privés – un progrès réel, qui révèle toutefois un marché encore fragile. Au niveau mondial, Swiss Re compte 181 milliards de dollars états-uniens de pertes 2024 restées à la charge des victimes ou des États, soit 57 % du total.

Face à ces écarts de protection croissants, les assureurs réduisent leur exposition. Cette contraction de l’offre rejaillit sur la finance immobilière : l’économiste Bill Green rappelle dans une lettre au Financial Times que la moindre défaillance d’assurance provoque, en quelques semaines, l’annulation des prêts hypothécaires censée sécuriser la classe moyenne états-unienne. Lorsque les assureurs se retirent ou lorsque la prime devient inabordable, c’est la valeur foncière qui s’effondre et, avec elle, la stabilité de tout un pan du système bancaire local.

Refonder le contrat social du risque

Des pistes se dessinent néanmoins. Le Center for American Progress propose la création de fonds de résilience cofinancés par les primes et par l’État fédéral, afin de financer digues, toitures renforcées et relocalisations dans les zones à très haut risque.

En Europe, la France conserve un régime CatNat fondé sur une surprime obligatoire uniforme – 20 % en 2025 – pour un risque réassuré par la Caisse centrale de réassurance (CCR). Ce mécanisme garantit une indemnisation illimitée tout en mutualisant les catastrophes sur l’ensemble du territoire national. Combinés à une tarification incitative (franchise modulée selon les mesures de prévention), ces dispositifs peuvent préserver l’assurabilité sans faire exploser les primes individuelles.

Reste à traiter l’amont : limiter l’exposition en gelant les permis dans les zones inconstructibles, conditionner le financement bancaire à la compatibilité climat et pérenniser, à l’échelle nationale, une surtaxe de prévention climatique progressive qui financerait les adaptations structurelles tout en lissant les chocs tarifaires.

À ce prix, l’assurance redeviendrait un bien commun : ni pur produit financier ni simple pot commun, mais une infrastructure essentielle où la société, et non plus le seul assureur, choisit sciemment la part de la facture climatique qu’elle accepte de supporter.


Cet article a été rédigé avec Laurence Barry, co-titulaire de la Chaire PARI (Programme de recherche pour l’appréhension des risques et des incertitudes).

The Conversation

Arthur Charpentier est membre (fellow) de l’Institut Louis Bachelier. Il a reçu des financements du CRSNG (NSERC) de 2019 à 2025, du Fond AXA Pour la Recherche de 2020 à 2022, puis de la Fondation SCOR pour la Science de 2023 à 2026.

ref. À la fin, qui prendra en charge le coût des assurances ? – https://theconversation.com/a-la-fin-qui-prendra-en-charge-le-cout-des-assurances-261610

Faut-il rouvrir des mines en France et en Europe au nom de la souveraineté économique ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Jolivet, Professeur, Sorbonne Université

Dans un contexte de tensions sur l’approvisionnement en ressources minérales stratégiques, le débat sur la réouverture des mines en France et en Europe est passé au premier plan. Mais pas de prospection et d’exploitation minière sans géologie ! La place de cette science dans nos sociétés est tout aussi centrale pour tirer parti des ressources précieuses qu’abrite le sous-sol, explique le président de la Société géologique de France.


Depuis la naissance de la métallurgie, l’humain extrait du sous-sol les ressources dont il a besoin. Ces activités minières se heurtent aujourd’hui à des injonctions paradoxales :

  • D’un côté, les sciences de la Terre et du climat nous enseignent la finitude des ressources naturelles – les conséquences délétères de leur utilisation sur notre environnement.

  • Mais pour répondre aux objectifs d’énergies renouvelables ou de l’électromobilité, l’utilisation de certains métaux et de terres rares devient incontournable.

  • Dans le même temps, les conflits géopolitiques, les crises sanitaires et les tensions commerciales d’aujourd’hui révèlent crûment notre dépendance à ces ressources du sous-sol.

Dans ce contexte, la question de la réouverture de mines en France et en Europe se pose. Ainsi, le Critical Raw Material (CRM) Act européen impose aux États membres de l’Union européenne d’extraire au minimum 10 % de leurs besoins de minerais sur le territoire (et d’en raffiner 40 %). En France, la politique nationale des ressources et des usages du sous-sol (PRUSS) a fait l’enjeu d’une consultation publique dans le cadre de la loi Climat et résilience.

Ce retour du sous-sol dans les débats nationaux impose de rappeler l’importance de la géologie au cœur même de nos sociétés.




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La géologie, au cœur de nos sociétés

En effet, accroître la souveraineté européenne impose de relocaliser en partie l’exploitation du sous-sol, tout en garantissant une gestion la plus durable possible. Ces questions ne sont pas seulement économiques et politiques, mais en premier lieu géologiques.

La géologie moderne est née en Europe et en Amérique du Nord parce que le développement des sociétés des XVIIIe et XIXe siècles demandait de comprendre la nature et l’agencement des différentes roches dans le sous-sol pour les prospecter et en extraire les ressources.

Grand pays charbonnier, la France a exploité de nombreux gisements métalliques, qui ont à la fois fait la richesse des régions concernées et laissé des pollutions chimiques ou géotechniques sur le long terme.




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Le sous-sol, premier fournisseur de ressources pour tous nos usages

Les roches, minéraux et métaux fournis par les carrières et par les mines sont à la base de tout ce que nous fabriquons et utilisons au cours de notre vie.

À commencer par l’énergie que nous utilisons, qui reste en majeure partie issue de l’exploitation du sous-sol. Plus de 60 % du mix énergétique français provient encore des énergies fossiles et plus de 80 % de l’électricité est d’origine nucléaire – et donc produite à partir d’uranium. Ces ressources sont presque entièrement importées.

Les énergies renouvelables éoliennes et solaires consomment elles aussi des ressources. Il y a, d’abord, les besoins en ciment pour les éoliennes, consommateur de grandes quantités de calcaire ou de marne (type de calcaire argileux) et de granulats, et dont la production est énergivore et émettrice de dioxyde de CO2. La construction des panneaux solaires et des éoliennes nécessite également du fer, du cuivre, de la silice et des terres rares, sans parler du carburant nécessaire aux engins pour les construire puis pour en assurer la maintenance.

Les éoliennes nécessitent d’importantes quantités de ciment, et donc de calcaire ou de marne.
Pexels.com

Sans ressources du sous-sol, nous n’aurions ni routes, ni véhicules, ni hôpitaux, pas d’agriculture, pas d’écoles, pas de maisons, pas d’eau au robinet, pas d’électricité ni de chaleur et, bien sûr, pas d’ordinateurs ni de téléphones portables. Le numérique, le télétravail, le streaming et l’IA générative rendent cette question encore plus prégnante.

Bien entendu, le recyclage doit être privilégié, en commençant par la valorisation des déchets des mines, des carrières anciennes et des déchets électroniques et par la réhabilitation des zones minières. Mais cela ne suffira pas à répondre à nos besoins.




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De nouvelles ressources et nouveaux gisements à découvrir

Reste que la richesse d’un territoire en métaux et matériaux utiles dépend essentiellement de son histoire géologique. La plupart des gisements se forment à grande profondeur, là où règnent des conditions de pression et de température élevées et où circulent des fluides chauds. Ils sont ensuite ramenés à la surface par l’érosion ou par la tectonique des plaques.

Cristaux de stibine (Sb2S3), à base d’antimoine, provenant de la mine d’Ouche, près de Massiac (Cantal).
P.-C. Guiollard

Le cœur ancien des continents, Afrique, Canada, Russie, Australie, ou encore la Cordillère des Andes – tectoniquement active – en est riche. En Europe occidentale, ces conditions géologiques ne sont remplies que sur de plus petites surfaces.

Par exemple, la France possède a priori des réserves de cuivre de plus faibles dimensions, mais des réserves importantes de tungstène, d’antimoine, d’or, de lithium ou de germanium.

Cependant, notre connaissance des mécanismes géologiques menant à la concentration des métaux a beaucoup progressé au cours des dernières décennies. Il est probable que de nouveaux gisements puissent être découverts, si l’on se donne la peine de les chercher. Le programme PEPR Sous-Sol Bien Commun et le nouvel inventaire des ressources minérales de la France lancé par le BRGM vont dans ce sens.

En ce qui concerne les ressources énergétiques du sous-sol, le potentiel géothermique de la France devrait lui aussi être revu, à. la suite des progrès dans la compréhension de la structure thermique de la Terre et de la circulation de l’eau en profondeur. Le principal intérêt de la géothermie est qu’il s’agit d’une source d’énergie inépuisable.

Schéma d’une plateforme expérimentale de géothermie.
BRGM/Girelle Prod

Il existe déjà en France un fort potentiel de géothermie appelée « géothermie de minime importance » (GMI, appelée de la sorte, car il s’agit de géothermie à très basse température) de l’ordre de 100 térawattheures (TWh)/an, soit la production annuelle de 10 centrales nucléaires. Son développement pourrait créer des dizaines de milliers d’emplois non délocalisables.

Au-delà de la prospection de nouvelles ressources minières, nous devons donc développer plus activement la géothermie sur l’ensemble du territoire national, et cela sous toutes ses facettes : basse, moyenne et haute température. Pour cela, une montée en compétences sur toute la chaîne de valeur, de la compréhension géologique aux techniques de géothermie, est indispensable.




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Un débat qui impose de mieux former citoyens et décideurs

L’exploitation du sous-sol et la transformation des minerais en usine soulèvent des enjeux économiques, environnementaux et sociaux majeurs. Nous ne pouvons plus faire l’autruche en utilisant à profusion des ressources extraites dans des pays tiers sans nous soucier de notre dépendance et des conséquences environnementales et sociales là où les législations ne sont pas aussi strictes qu’en Europe.

Ces questions, qui appellent à des arbitrages complexes, demandent des débats sereins, qui ne pourront avoir lieu que si nous avons tous accès à un socle minimal de connaissances, tant géologiques qu’environnementales. Il y a donc urgence à mieux former nos concitoyens et nos dirigeants, d’abord à l’école, puis tout au long de la vie.

Pourtant, les sciences de la Terre trouvent à l’heure actuelle de moins en moins leur place au collège et au lycée. Étudier la géologie est pourtant crucial pour comprendre la formation des montagnes et des océans, les mécanismes des volcans et des séismes ou, encore, pour comprendre comment la tectonique des plaques a orienté l’évolution du vivant. Autant de sujets passionnants qui sont à même de motiver nos jeunes concitoyens.

Investir dans la recherche, un choix stratégique

Investir dans la recherche en sciences de la Terre est tout aussi essentiel.

Les dépenses de la France en recherche fondamentale aujourd’hui restent très insuffisantes au vu des enjeux actuels. La France, malgré un niveau élevé de dépenses publiques, consacre seulement 0,3 % de son PIB à la recherche fondamentale, soit deux fois moins que la moyenne européenne.

C’est pourtant grâce à la recherche, fondamentale comme appliquée, que l’on pourra concevoir des solutions durables pour économiser les ressources naturelles, développer l’écoconception, diminuer les empreintes de nos activités (eau, sol, métaux, matériaux, énergie, climat…).

Mieux comprendre les processus géologiques et biologiques en jeu aidera à développer des alternatives non carbonées aux énergies fossiles : par exemple, la géothermie, la récupération de chaleur industrielle, l’hydrogène natif, les carburants de synthèse et les biocarburants.

Mais avant de se prononcer pour ou contre l’exploitation des ressources de notre sous-sol (métaux, roches, minéraux, énergies), il est essentiel de s’interroger sur nos modes de consommation et sur ce dont nous avons réellement besoin. Dans ce contexte, alors que l’Union européenne cherche à mieux encadrer et à valoriser les métaux, un débat national s’impose. La Société géologique de France, que je représente à travers ce texte, est prête à y participer activement.


Laurent Jolivet est président de la Société géologique de France. Les membres du conseil d’administration de la Société géologique de France ont également participé à l’écriture de cet article.

The Conversation

Jolivet Laurent est professeur émérite à Sorbonne Université et président de la Société Géologique de France. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS-INSU, de l’European Research Council, de Total. Il a été membre du Comité Scientifique du BRGM et président du conseil scientifique du Référentiel Géologique de la France.

ref. Faut-il rouvrir des mines en France et en Europe au nom de la souveraineté économique ? – https://theconversation.com/faut-il-rouvrir-des-mines-en-france-et-en-europe-au-nom-de-la-souverainete-economique-262286

Le « sharp power », nouvel instrument de puissance par la manipulation et la désinformation

Source: The Conversation – in French – By Andrew Latham, Professor of Political Science, Macalester College

En plus de la puissance militaire, les États peuvent désormais compter sur de nouveaux outils pour exercer leur puissance. On connaissait le « soft power », qui exploite l’attractivité du pays qui l’exerce. Il faudra désormais compter avec le « sharp power », mobilisant les outils de la manipulation et de la désinformation.


« Le fort fait ce qu’il peut faire, et le faible subit ce qu’il doit subir. » C’est ce qu’écrivait Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse » : cette observation lucide de l’historien grec reste d’actualité. Mais dans le monde actuel, la puissance ne se manifeste pas toujours sous la forme d’une armée nombreuse ou d’une flotte de porte-avions. Les moyens par lesquels la puissance s’exprime se sont diversifiés, devenant plus subtils, plus complexes et souvent plus dangereux.




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Il devient ainsi insuffisant de parler du pouvoir en termes purement militaires ou économiques. Il faudrait plutôt en distinguer trois formes, qui se recoupent mais restent distinctes : le « hard power », le « soft power » et le « sharp power » – en français, « pouvoir dur », « pouvoir doux » et « pouvoir tranchant ».

Ces trois catégories de pouvoir sont plus que de simples concepts académiques. Ce sont des outils concrets, à la disposition des dirigeants, qui permettent respectivement de contraindre, de séduire ou de manipuler les populations et les gouvernements étrangers, dans le but d’influencer leurs choix. Ils sont parfois mobilisés de concert, mais s’opposent souvent dans les faits.

Exiger ou persuader ?

Le « hard power » est probablement la plus connue des trois formes de puissance, et celle sur laquelle les gouvernements se sont appuyés pendant la majeure partie de leur histoire. Il désigne la capacité à contraindre par la force ou la pression économique, et se traduit par l’utilisation de chars, de sanctions, de navires de guerre et de menaces.

On le voit à l’œuvre lorsque la Russie bombarde Kiev, lorsque les États-Unis envoient des porte-avions dans le détroit de Taïwan ou lorsque la Chine restreint sont commerce extérieur vers des pays étrangers pour punir leurs gouvernements. Le « hard power » ne demande pas : il exige.

Mais la coercition seule permet rarement d’exercer une influence durable. C’est là qu’intervient le « soft power ». Ce concept, popularisé par le politologue états-unien Joseph Nye, fait référence à la capacité de séduire plutôt que de contraindre. Il fait jouer la crédibilité, la légitimité et l’attrait culturel d’une puissance.

Pour rendre cette notion plus concrète, on peut penser au prestige mondial des universités américaines, à la portée inégalée des médias anglophones ou encore à l’attrait qu’exercent les normes juridiques, politiques ou la culture occidentales. Le « soft power » persuade ainsi en proposant un modèle enviable, que d’autres pays sont susceptibles de vouloir imiter.

Le pouvoir par la désinformation

Cependant, dans le contexte actuel, le « soft power » perd du terrain. Il repose en effet sur l’autorité morale de la puissance qui l’exerce, dont la légitimité est de plus en plus remise en question par les gouvernements du monde entier qui s’appuyaient auparavant sur le « soft power ».

Les États-Unis, qui restent une puissance culturelle incontournable, exportent aujourd’hui non seulement des séries télévisées prestigieuses et des innovations technologiques, mais aussi une polarisation et une instabilité politique chroniques. Les efforts de la Chine pour cultiver son « soft power » à travers les instituts Confucius et les offensives de communication culturelle sont constamment limités dans leur efficacité par les réflexes autoritaires du pays.

Les valeurs autrefois considérées comme attrayantes sont ainsi désormais perçues, à tort ou à raison, comme hypocrites et creuses. Cela a ouvert la voie à un troisième concept : le « sharp power ». Celui-ci fonctionne comme un négatif du « soft power ». Inventé par le National Endowment for Democracy en 2017, le terme vise à décrire la manière dont les États – autoritaires en particulier, mais pas exclusivement – exploitent l’ouverture politique des démocraties pour les manipuler de l’intérieur.

Le « sharp power » ne contraint pas, ne séduit pas non plus… mais il trompe. Il s’appuie ainsi sur la désinformation, les réseaux d’influence, les cyberattaques et la corruption utilisée comme arme stratégique. Il ne cherche pas à gagner votre admiration, mais à semer dans la population confusion, division et doute.

Des exemples d’utilisation du « sharp power » sont, par exemple, les ingérences russes dans les élections, le contrôle chinois des algorithmes de certains réseaux sociaux ou les opérations d’influence secrètes menées par les États-Unis contre la Chine.

Le « sharp power » consiste ainsi à façonner les discours dans les sociétés étrangères sans jamais avoir à tirer un coup de feu ni à conclure d’accord commercial. Contrairement au « hard power », il passe souvent inaperçu, jusqu’à ce que ses objectifs soient atteints et que le mal soit fait.

Comment faire face au « sharp power » ?

Le paysage diplomatique actuel est rendu particulièrement difficile à lire par le fait que ces formes de pouvoir ne sont pas clairement séparées, mais s’entremêlent. L’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie combine ainsi le « hard » et le « soft power », tout en s’appuyant discrètement sur des tactiques de « sharp power » pour faire pression sur ses détracteurs et pour réduire au silence les dissidents. La Russie, qui ne dispose pas du poids économique ni de l’attrait culturel des États-Unis ou de la Chine, a dû apprendre à maîtriser le « sharp power », et l’utilise désormais pour déstabiliser, distraire et diviser ses adversaires géopolitiques.

Cette situation crée un dilemme stratégique pour les démocraties libérales, qui jouissent toujours pour l’instant d’un statut dominant en matière de « hard power » et d’un « soft power » résiduel lié à l’attractivité de leur modèle. Elles sont cependant vulnérables aux outils du « sharp power » et sont de plus en plus tentées de l’utiliser elles-mêmes. Au risque, en essayant de répondre à la manipulation par la manipulation, de vider de leur substance leurs propres institutions et valeurs.

The Conversation

Andrew Latham ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « sharp power », nouvel instrument de puissance par la manipulation et la désinformation – https://theconversation.com/le-sharp-power-nouvel-instrument-de-puissance-par-la-manipulation-et-la-desinformation-260273

« Où avez-vous appris l’anglais ? » : la question de Trump au président du Liberia qui illustre les stéréotypes occidentaux sur les Afriques

Source: The Conversation – in French – By Sonia Le Gouriellec, Maîtresse de conférence en science politique à l’Université catholique de Lille, Institut catholique de Lille (ICL)

Donald Trump et le président du Liberia Joseph Boakai, dans le Bureau ovale, le 9 juillet 2025 (Washington, DC). Site de l’ambassade des États-Unis au Liberia

« Où avez-vous appris à parler un si bon anglais ? » La question de Donald Trump au président libérien Joseph Boakai, posée pendant une rencontre à Washington, en juillet 2025, a provoqué une onde de choc au Liberia – pays dont l’anglais est la langue officielle –, et dans le monde. Derrière cette remarque jugée condescendante, c’est tout un système de représentations biaisées relatives au continent africain qui refait surface.


Oublier que le Liberia est anglophone, et qu’il partage une histoire fondatrice avec les États-Unis, c’est révéler un aveuglement symptomatique d’un regard occidental figé sur l’Afrique. Un regard qui reste souvent prisonnier de stéréotypes anciens : l’Afrique comme continent sans histoire, replié sur lui-même, condamné à la pauvreté ou privé de rationalité politique.

« L’Afrique » : au-delà delà des représentations réifiantes, un continent à l’histoire millénaire

Cet épisode s’inscrit dans un imaginaire hérité de la colonisation. L’Afrique y est perçue comme un tout homogène, sans distinction entre ses 54 pays, ses centaines de langues, et son histoire riche et ancienne.

Or, le continent n’est pas « hors de l’histoire ». Des empires puissants comme ceux du Ghana ou du Mali ont rayonné bien avant l’arrivée des Européens. Durant la période précoloniale, le continent a connu de grandes civilisations, puissantes, organisées et connectées au reste du monde.

C’est le cas emblématique de l’Empire du Ghana (aussi appelé Wagadou), fondé dès le IIIe siècle de notre ère par le peuple soninké, et qui atteignit son apogée au XIe siècle. Bien qu’il n’ait aucun lien géographique avec le Ghana moderne, cet empire dominait une large partie de l’actuel Sahel (Sénégal, Mali, Mauritanie, Niger).

L’Empire tirait sa prospérité de ses richesses aurifères, de sa maîtrise du travail du fer, de son organisation politique structurée (avec ministres, gouverneurs, et armée hiérarchisée) et d’un système de succession matrilinéaire particulièrement avancé pour son époque. Il était aussi relié au reste du monde par les routes commerciales transsahariennes, qui permettaient des échanges avec le Maghreb, le monde arabe et même au-delà.

L’idée reçue selon laquelle les Africains seraient de simples récepteurs de la modernité continue pourtant de nourrir un regard paternaliste. Or, les sociétés africaines ont été actrices de l’histoire globale, connectées par le commerce, la religion et la diplomatie à l’Europe, au Moyen-Orient ou à l’Asie, bien avant la colonisation.

Après le déclin du Ghana au XIIe siècle, l’Empire du Mali prend le relais et marque profondément les mémoires. Il atteint son apogée sous le règne du légendaire Mansa Moussa (1312–1332 ou 1337). Ce souverain, souvent considéré comme l’un des hommes les plus riches de l’histoire mondiale, doit sa fortune à la production d’or du Mali, à une époque où la majeure partie de l’or circulant dans le monde méditerranéen venait d’Afrique de l’Ouest.

Le commentaire de Trump ne serait qu’un « faux-pas » si le contexte n’était pas aussi lourd de symboles. Il rappelle combien les voix africaines sont encore perçues à travers un prisme d’exotisme ou de surprise, comme si l’intelligence, la maîtrise linguistique ou la culture ne pouvaient s’exprimer depuis le continent africain, qu’à titre exceptionnel.

On a souvent présenté les sociétés africaines comme sans écriture, sans passé, sans rationalité politique. La colonisation s’est construite sur cette base, en prétendant « civiliser » des peuples jugés naturellement inférieurs. Le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos qualifie cette pratique d’« épistémicide », au sens d’une élimination des formes de connaissances et des pratiques sociales indigènes, pratique déjà à l’œuvre dans les colonies.

Des pays producteurs et acteurs de leur politique

Le continent regorge de dynamiques citoyennes, d’expressions démocratiques et de formes d’organisation politique qui témoignent d’une réelle vitalité. Les Africains ne sont pas « apolitiques », comme certains discours le laissent entendre, mais ils participent activement à la vie publique, souvent en dehors des cadres formels ou des institutions étatiques affaiblies.

Les sociétés civiles jouent un rôle crucial dans cette rationalité politique : syndicats, mouvements étudiants, ONG locales, journalistes, artistes engagés, activistes numériques, autant de forces qui questionnent le pouvoir, dénoncent la corruption ou défendent les droits humains. Ce sont souvent ces acteurs qui portent les aspirations démocratiques face à des élites perçues comme déconnectées des réalités sociales.

On observe également l’importance des mouvements citoyens panafricains, comme ont pu l’être « Y’en a marre » au Sénégal ou « Balai citoyen » au Burkina Faso, qui incarnent une nouvelle génération politique, plus horizontale, inventive, et en rupture avec les pratiques clientélistes héritées des États postcoloniaux.

Dans un contexte où la jeunesse africaine est de plus en plus éduquée, connectée et exigeante, la légitimité politique se redéfinit en dehors des seules élections : elle s’ancre désormais dans la capacité des pouvoirs à répondre aux besoins réels des populations, à incarner une vision partagée et à dialoguer avec une société civile de plus en plus structurée et influente.

Ainsi, les modèles occidentaux de démocratie représentative ne s’exportent pas mécaniquement, et leur transposition sans adaptation a souvent produit des systèmes hybrides, où les élections cohabitent avec des pratiques autoritaires, clientélistes ou militarisées. Pourtant, cela ne signifie pas l’absence de vie politique ou de recherche de légitimité. Bien au contraire : les sociétés africaines inventent d’autres formes de participation, de contestation et de redevabilité, ancrées dans leurs contextes sociaux et historiques.




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Rompre avec l’idée d’une Afrique « naturellement en retard »

Enfin, les Afriques sont le théâtre de multiples innovations qui démentent l’idée reçue selon laquelle le continent serait condamné à n’être qu’un réceptacle de modernité importée.

Historiquement, des centres de savoir comme l’Université de Sankoré à Tombouctou, dès le Moyen Âge, rassemblaient des milliers d’ouvrages manuscrits en astronomie, mathématiques, droit, théologie. Cette institution accueillait des érudits venus de tout le monde islamique, rivalisant avec les grandes universités européennes de l’époque.

Dans l’Afrique contemporaine, cette dynamique créative et technologique se poursuit avec une intensité croissante. Le Kenya est devenu un symbole d’innovation grâce à M-Pesa, un service pionnier de transfert d’argent par mobile, lancé en 2007 par Safaricom et fondé sur une technologie développée localement. Il a permis à des millions de personnes non bancarisées d’accéder aux services financiers, transformant le quotidien économique de nombreux foyers.

Ce succès a été suivi par une vague de start-ups africaines, notamment au Nigeria, au Sénégal ou au Maroc, qui lèvent aujourd’hui des centaines de millions de dollars dans des domaines aussi variés que le numérique, l’agritech, la santé ou l’intelligence artificielle. Des pays comme l’Égypte, l’Afrique du Sud et le Kenya sont devenus de véritables pôles d’innovation, même si l’écosystème reste encore fragilisé par un manque d’infrastructures et d’accès au financement.

L’innovation est aussi culturelle. Le cinéma nigérian Nollywood, deuxième industrie cinématographique mondiale en volume, illustre la puissance d’une création populaire locales. Il en va de même pour l’essor de l’afrofuturisme : en mêlant science-fiction, héritage culturel africain et critique du colonialisme, il propose une réinvention des imaginaires africains, loin des stéréotypes misérabilistes. Le film Black Panther, avec son royaume fictif du Wakanda jamais colonisé et technologiquement avancé, a marqué une rupture dans les représentations populaires, en valorisant une Afrique puissante, moderne et autonome.

Ces exemples rappellent que la créativité n’est ni marginale ni récente, mais structurelle. Pourtant, elle continue d’être perçue à travers un filtre de surprise ou d’exception : comme si l’innovation sur le continent ne pouvait être que l’exception qui confirme la règle, et non la manifestation d’un dynamisme profond.

La « surprise » de Donald Trump, que nous avons narrée au début de cet article, devant un président africain anglophone, est l’écho de cette idée absurde selon laquelle « les Africains n’ont pas d’histoire », ou seraient « naturellement en retard ».

En réalité, comme nous le montrons dans Afriques : Idées reçues sur un continent composite, il s’agit moins d’un manque de connaissances que d’un refus d’écouter les récits africains dans leur pluralité. Il est urgent de déconstruire ces visions. Cela commence par un travail d’éducation, d’histoire et d’écoute. Car ce n’est pas l’Afrique qui est « en retard », mais bien certaines perceptions qui peinent à se mettre à jour. Le véritable enjeu n’est pas tant de corriger une bourde diplomatique que de reconsidérer en profondeur nos cadres de pensée.

The Conversation

Sonia Le Gouriellec ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Où avez-vous appris l’anglais ? » : la question de Trump au président du Liberia qui illustre les stéréotypes occidentaux sur les Afriques – https://theconversation.com/ou-avez-vous-appris-langlais-la-question-de-trump-au-president-du-liberia-qui-illustre-les-stereotypes-occidentaux-sur-les-afriques-261206

Tchad : l’emprisonnement de Succès Masra, symbole d’un espace politique verrouillé

Source: The Conversation – in French – By Bourdjolbo Tchoudiba, Doctorant en Sciences Politiques-Université Paris-Est Créteil, Laboratoire Interdisciplinaire d’Études du Politique Hannah Arendt (LIPHA), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

L’ancien Premier ministre tchadien et chef du parti d’opposition Les Transformateurs, Succès Masra, a été condamné à 20 ans de prison et à une lourde amende d’un milliard de FCFA (1, 666 million de dollars US). Masra a été reconnu coupable de « diffusion de messages à caractère haineux et xénophobe » et de « complicité de meurtre » dans les violences communautaires qui ont fait une quarantaine de morts en mai dernier.

Le Tchad semble ainsi se refermer sur son opposition. Après la mort violente de Yaya Dillo en 2024, c’est autour de Succès Masra, qui incarnait l’espoir d’un pluralisme politique, d’être neutralisé. En tant que chercheur ayant étudié la vie politique du pays, Bourdjolbo Tchoudiba décrypte les effets politiques de ce verdict, y voyant un stratagème visant à rétrécir l’espace démocratique, au risque d’installer une crise politique et sociale durable.


Comment analysez-vous ce verdict par rapport à la carrière politique de Succès Masra ?

L’affaire Masra, depuis son arrestation le 16 mai 2025 — survenue deux jours seulement après le conflit communautaire de Mandakaou, au sud du Tchad — a été entachée d’irrégularités à toutes les étapes de la procédure. Le verdict du 9 août 2025 de la Chambre criminelle, le condamnant à 20 ans de prison ferme, confirme la thèse d’un procès politique avancée dès le début de cette affaire.

Plusieurs médias, organisations de la société civile et ONG considèrent qu’il s’agit d’un procès à motivation politique .

À première vue, ce verdict constitue une victoire pour le régime militaire tchadien qui a visiblement opté pour le rétrécissement de l’espace politique depuis le début de la transition politique en 2021 en neutralisant les principaux leaders de l’opposition. L’assassinat physique et politique de Yaya Dillo, l’un des principaux opposants du régime en 2023, et la condamnation de Masra en sont les exemples les plus palpables.

Mais ce verdict fragilise aussi le lent processus démocratique enclenché depuis 1990 et cristallise des tensions qui ne se résorberont pas aussi facilement.

La peine infligée à Masra témoigne de l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire. Elle s’inscrit dans une longue séquence de répressions visant opposants, société civile, leaders d’opinion. La justice apparaît ainsi comme arme politique. À ce rythme, le climat politique déjà tendu risque de replonger le Tchad dans l’instabilité.




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Est-ce la fin de la carrière politique de Succès Masra ?

Le parcours atypique du président du parti Les Transformateurs, sa capacité de résilience et à incarner une véritable alternative semblent avoir pesé dans l’issue du verdict. Opposant majeur du régime, il a été contraint à un court exil après la répression de la manifestation du 20 octobre 2022. Cette mobilisation réprimée dans le sang avait fait plus de 300 morts. Elle avait été organisée pour protester contre la prolongation unilatérale de la transition.

Il est revenu en novembre 2023 à la faveur d’un accord de «réconciliation». Quelques semaines plus tard, il a été nommé Premier ministre le 1ᵉʳ janvier 2024, puis a démissionné pour se présenter à l’élection présidentielle du 6 mai 2024.

Lors de ce scrutin, Masra a été officiellement crédité de 18,53 % des voix face à Mahamat Idriss Déby (61,03 %), des résultats qu’il a contestés.

Sa condamnation après ce procès expéditif laisse penser à la fin de sa carrière politique. Par ailleurs, le départ de certains cadres influents fragilise davantage son parti, confronté à un véritable défi de survie.

Ce verdict fige son image. Il renforce en même temps sa popularité auprès de sa base et des sympathisants qui le perçoivent comme une victime d’une justice instrumentalisée par le régime au pouvoir.

Cette condamnation rétrécit ainsi son espace d’action (emprisonnement, inéligibilité de facto) tout en augmentant son capital symbolique de martyr dans une trajectoire politique déjà marquée par la répression du 20 octobre 2022 (« Jeudi noir »).

Beaucoup de Tchadiens évoquent la possibilité d’une grâce présidentielle suivie d’une amnistie pour donner une seconde vie politique à Succès Masra. Il peut également bénéficier de la réduction ou de l’annulation de peine après le recours en appel introduit par ses avocats.




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Comment cette condamnation pourrait-elle reconfigurer le rapport de force entre pouvoir et opposition au Tchad ?

À court terme, cette condamnation renforce l’emprise du parti au pouvoir sur l’échiquier politique tchadien. Depuis le verdict, Les Transformateurs traverse déjà des fractures internes. Cela réduit le risque pour le régime d’une figure unique capable de cristalliser la contestation dans la rue et de s’imposer dans les urnes. Cet emprisonnement affaiblira forcément la capacité de mobilisation du parti Les Transformateurs et occasionnera le départ de certains de ses membres influents, à l’image du vice-président Dr Sitack Yombatina Béni, qui, quelques jours après le verdict, a démissionné.

C’est d’ailleurs l’un des objectifs qui se cache derrière cette condamnation. Celui de décapiter le parti et de coopter ses membres influents. Mais cette stratégie de déstabilisation, déjà tentée par le passé, peut-elle aboutir cette fois-ci ?

La direction collégiale mise en place sous l’ordre de Succès Masra, dans la foulée de sa condamnation, pourrait se réorganiser autour de certains leaders clés qui incarnent l’idéologie de ce parti. La désignation de la vice-présidente chargée de la condition féminine, Claudia Hoinathy pour assurer l’intérim à la tête du parti, sonne comme un choix stratégique caractéristique de la résilience des transformateurs.

À moyen terme, l’avenir ce parti demeure incertain. Le pouvoir multiplie les manœuvres dans un jeu politique déséquilibré, visant la déstabilisation totale de l’opposition. La condamnation de Masra s’inscrit dans une dynamique où l’opposition, décapitée et fragmentée, peine à construire un front uni. Le scénario le plus préoccupant reste celui d’une dissolution du parti, comme ce fut le cas pour le Parti socialiste sans frontières (PSF) de Yaya Dillo en 2023, après son assassinat.

Enfin, le Tchad n’est pas aussi stable que certains pourraient le penser. L’appareil sécuritaire et de défense est déjà éprouvé par des répressions sanglantes des évènements de 2021–2022 (usage récurrent de la force contre les rassemblements) et marqué par de dérives diverses (défection, règlement de compte, incompétence, impunité, conflit d’intérêt, etc.). Ce qui pourrait fragiliser et provoquer la déstabilisation du pouvoir si la contestation se déporte vers des formes de guérilla urbaine ou de manifestation violente.

La dissuasion à court terme imposée par la condamnation de Masra pourrait se traduire, à long terme, par un durcissement du conflit politique, qui risque de rompre l’équilibre déjà précaire du pays.




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Quel impact ce verdict pourrait-il avoir sur la démocratie et les libertés au Tchad ?

Cette condamnation suscite déjà de vives critiques. Par exemple, Human Rights Watch dénonce un procès à caractère politique et estime que la peine « envoie un message effrayant aux détracteurs du gouvernement ». Le risque d’une crise socio-politique se dessine à travers ce verrouillage de l’appareil judiciaire qui pourrait provoquer des tensions violentes.

Plusieurs signaux convergent vers un recul démocratique et la violation des libertés au Tchad. Depuis le début de la transition politique tchadienne en 2021 jusqu’à aujourd’hui, les libertés publiques (réunion, expression, association, presse, etc.) se sont considérablement restreintes. Les organisations de la société civile, de défense des droits humains et de la presse ont été suspendues.

L’interdiction des manifestations, les arrestations de dissidents et la suspension d’organisations civiles et médiatiques confirment cette dérive autoritaire.

Le précédent d’octobre 2022 illustre cette dynamique. Il criminalise la parole publique à travers des accusations d’incitation, de xénophobie ou de violences intercommunautaires. Ce qui a installé un climat d’autocensure. En neutralisant le pluralisme politique, il favorise de fait une dérive monopartiste qui rappelle les années sombres ayant suivi l’indépendance en 1960.

Des affaires visant des opposants de premier plan – de Yaya Dillo en 2024 à Succès Masra après une élection contestée – renforcent l’inquiétude sur l’indépendance de la justice. Elles alimentent aussi la perception d’une crise de légitimité du pouvoir.

Si le verdict est confirmé, il risque de compromettre les promesses de réconciliation nationale et d’aggraver la défiance envers des institutions judiciaires déjà discréditées.

Quelles conditions seraient nécessaires pour apaiser les tensions politiques liées à cette affaire ?

Après la répression du 20 octobre 2022, Masra était rentré d’exil grâce à l’« accord de Kinshasa », signé sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). Cet accord, suivi par une amnistie, lui garantissait ses droits politiques et juridiques.

Mais ce verdict lui ôte toutes ces garanties auxquelles les autorités tchadiennes s’étaient engagées devant la communauté internationale.

À ce stade, il est urgent que la communauté internationale, et en particulier la CEEAC ainsi que le facilitateur désigné, le président de la RDC Félix Tshisekedi, interviennent pour assurer la médiation et faire respecter l’accord de Kinshasa. Elle doit rappeler à l’État sa responsabilité d’assurer une justice équitable et exiger le respect des libertés politiques et civiques, condition indispensable à une véritable réconciliation.

The Conversation

Bourdjolbo Tchoudiba does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Tchad : l’emprisonnement de Succès Masra, symbole d’un espace politique verrouillé – https://theconversation.com/tchad-lemprisonnement-de-succes-masra-symbole-dun-espace-politique-verrouille-263399

Rois, évêques et despotes : la tyrannie au Moyen Âge, des leçons pour aujourd’hui

Source: The Conversation – in French – By Joëlle Rollo-Koster, Professor of Medieval History, University of Rhode Island

Richard II est devenu roi d’Angleterre à l’âge de 10 ans et a été destitué à 32 ans. British Library/Wikimedia Commons

La tyrannie n’appartient pas qu’aux manuels d’histoire. Elle reste une notion d’actualité pour comprendre la mauvaise gouvernance aujourd’hui. Que signifiait-elle au Moyen Âge, une époque souvent perçue – à tort – comme un âge de chaos et de violence politique ? Loin des idées reçues, l’Europe médiévale savait déjà dénoncer les abus de pouvoir et poser des limites aux dirigeants considérés comme injustes.


Le site de référence World Population Review offre aux chercheurs plusieurs définitions modernes de la tyrannie, parmi lesquelles : dictature militaire, monarchie, dictature personnalisée, dictature à parti unique ou encore dictature hybride qui combine des éléments des autres types. Dans tous les cas, les dénominateurs communs sont l’abus de pouvoir, un déséquilibre représentatif et un manque de cadre législatif qui conduisent à une limitation des libertés politiques et individuelles.

Ce même site dénombre aujourd’hui quelque 66 pays ayant des index démocratiques très bas. La question reste ouverte pour la Russie et pour la Chine. Malgré le lourd héritage du mot, la « tyrannie » est toujours bien présente dans nos mondes démocratiques.

Mes étudiants ont tendance à imaginer le Moyen Âge comme quelque chose qui ressemble aux jeux vidéo Kingdom Come ou Total War : une époque de tyrannie, de chaos politique absolu, où régnaient les épées et les poignards et où la masculinité et la force physique importaient plus que la gouvernance.

En tant qu’historienne du Moyen Âge, je pense que cette image tumultueuse tient moins de la réalité que du « médiévalisme », un terme qui désigne la manière dont les temps modernes réinventent la vie pendant le Moyen Âge européen, entre les Ve et XVe siècles environ.

L’Europe médiévale était peut-être violente, et ses normes de gouvernance ne seraient pas louées aujourd’hui. Mais les gens étaient certainement capables de reconnaître les dysfonctionnements politiques, que ce soit à la cour royale ou au sein de l’Église, et proposaient des solutions.

À une époque de montée de l’autoritarisme et où la politique aux États-Unis semble embourbée dans un despotisme pseudo constitutionnel, il est utile de revenir sur la manière dont les sociétés d’il y a plusieurs siècles définissaient la mauvaise gouvernance.

Tyrans, rois et mauvais évêques

Au Moyen Âge, les auteurs réfléchissent à la politique en termes de leadership et qualifient souvent la mauvaise gouvernance de « tyrannie », qu’ils critiquent un dirigeant unique ou un tout un système. Dans tous les cas, la tyrannie – ou « autocratie », comme on l’appelle souvent aujourd’hui – est un concept que les grands penseurs discutent depuis l’Antiquité.

Pour les Grecs de l’Antiquité classique, la tyrannie signifie gouverner seul pour le bénéfice d’un seul. Aristote, le penseur fondateur sur le sujet, définit la tyrannie comme l’antithèse du règne parfait, qu’il considérait comme la royauté : un dirigeant unique qui règne dans l’intérêt général de tous. Selon lui, le tyran est dominé par le désir « de pouvoir, de plaisir et de richesse », tandis que le roi est motivé par l’honneur.

Le théoricien politique moderne Roger Boesche observe que les tyrans ont tendance à réduire le temps libre de la population. Selon Aristote, le temps libre permet aux gens de réfléchir et de faire de la politique, c’est-à-dire d’être des citoyens.

Pendant la République romaine (de 509 à 27 avant notre ère, ndlr), les penseurs politiques comparent la tyrannie à un membre malade qu’il faut amputer du corps politique. Ironiquement, certains Romains en viennent à éliminer Jules César par crainte qu’il ne devienne un tyran, pour se retrouver avec Auguste, qui finit par devenir empereur.

Types de despotes

À la fin de l’Antiquité, les auteurs politiques commencent aussi à réfléchir à la tyrannie dans le domaine religieux.

Illustrations de deux hommes chauves sur le dessus de la tête, vêtus de robes, assis à l’intérieur d’arcs rouges
Un manuscrit du Xᵉ siècle représentant Isidore de Séville (à droite).
Monastère d’Einsiedeln (Suisse)/Wikimedia

Dans ses Sententiae, une série de livres de théologie, l’archevêque du VIIe siècle Isidore de Séville aborde la question des mauvais évêques. Ces hommes se comportent comme des « pasteurs orgueilleux », écrit-il, qui « oppriment tyranniquement le peuple, ne le guident pas et exigent de leurs sujets non pas la gloire de Dieu, mais la leur. » De manière générale, Isidore critique l’incompétence politique fondée sur la colère, sur l’orgueil, sur la cruauté et sur l’avidité des dirigeants.

Des siècles plus tard, les dirigeants et penseurs européens débattent encore de la nature de la tyrannie – et des moyens d’y remédier. Jean de Salisbury, évêque et philosophe anglais du XIIe siècle, propose une solution radicale : le tyrannicide. Dans son Policraticus, un traité de théorie politique, il écrit que c’est un devoir civique de rétablir l’ordre en tuant un tyran mauvais, violent et oppressif.

Jean de Salisbury est l’un des premiers auteurs à soutenir que la tyrannie ne survit pas seulement par le caprice du tyran, mais grâce au soutien de ses partisans. Dans sa conception organique de la tyrannie, le tyran (le corps) ne peut exister qu’avec le soutien de la société (ses membres).

Au XIVe siècle, le plus grand penseur juridique de l’époque, Bartole de Sassoferrato, distingue deux types de tyrannie : certains despotes accèdent au pouvoir par des moyens légaux, mais agissent de manière illégale. Les usurpateurs, en revanche, sont ceux qui prennent le pouvoir de manière illégitime, se complaisent dans l’orgueil et ne respectent pas la loi.

Renverser un tyran

Parfois, les dirigeants impopulaires ou encombrants sont destitués, comme Richard II d’Angleterre (1377-1399). Le procès-verbal de sa déposition énumère près de trois douzaines de chefs d’accusation contre le roi détrôné : rejet du conseil, défaut de remboursement de dettes, incitation des autorités religieuses au meurtre, spoliations et destitution de ses rivaux. Il ne connaît pas une fin heureuse : il meurt en prison en 1400 et les circonstances exactes de sa mort restent un mystère.

Le roi Venceslas (1376-1400) de la maison de Luxembourg est déposé le 20 août 1400, au motif qu’il était « inutile, indolent, négligent, diviseur et indigne de régner sur l’Empire ». Le journal allemand Die Welt le classe aujourd’hui encore comme le pire roi d’Allemagne, amateur de boisson et de ses chiens de chasse, et sujet à des accès de rage.

Illustration en couleurs représentant plusieurs hommes en collants et chapeaux frappant un homme à terre avec des épées
L’homme qui ordonna le meurtre du duc d’Orléans affirmait avoir empêché un tyran d’accéder au pouvoir.
Bibliothèque nationale de France/Wikimedia

Les éliminations violentes de supposés tyrans ne se font pas toujours dans l’ombre. En 1407, en France, Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI, est pris dans un guet-apens. Il est attaqué par un groupe d’hommes qui s’enfuient en chassant les témoins.

Louis n’est pas seulement le frère de Charles le Bien-Aimé, mais aussi un rival politique de Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Ce dernier revendique la responsabilité du meurtre. Avec son avocat, le théologien Jean Petit, Jean sans Peur fait valoir qu’il a agi dans l’intérêt de la nation en ordonnant l’assassinat d’un tyran cupide et d’un traître, et que la mise à mort de Louis est donc justifiée.

Les hommes d’Église

La politique médiévale ne fait guère de distinction entre monde séculier et monde religieux. Les papes sont des dirigeants politiques et peuvent eux aussi être considérés comme des tyrans. Lors du grand schisme d’Occident (1378–1417), une scission de l’Église catholique au cours de laquelle plusieurs papes se disputent le trône, chaque camp accuse l’autre d’illégitimité et d’usurpation.

Les ennemis du pape Urbain VI, par exemple, affirment que son tempérament colérique est un signe révélateur de tyrannie qui le rend inapte à diriger. Dietrich de Nieheim, qui œuvre à la chancellerie pontificale, note dans sa chronique :

« Plus le Seigneur Urbain parlait, plus il se mettait en colère, et son visage devenait comme une lampe ardente de colère, et sa gorge était enrouée. »

Les cardinaux français le déposent en 1378 pour illégitimité et tyrannie.

Il n’est pas le seul pape à être destitué pour tyrannie, même si ce mot n’est pas toujours utilisé. Le concile de Constance (novembre 1414-avril 1418), réuni pour mettre fin au schisme, dépose le pape Jean XXIII en 1415 pour désobéissance, corruption, mauvaise gestion, malhonnêteté et obstination. Deux ans plus tard, le même concile destitue le pape Benoît XIII, l’accusant de persécution, de trouble à l’ordre public, d’encouragement à la division, de promotion du scandale et du schisme et d’indignité.

Les évêques, papes et rois médiévaux ne sont sans doute pas des modèles pour nos démocraties d’aujourd’hui, mais leur monde politique n’était pas si différent du nôtre ni aussi chaotique qu’on l’imagine souvent. Même un monde qui ignore la démocratie peut définir ce qu’est la « mauvaise gouvernance » et poser des limites à l’autorité de ceux qu’il considère comme irresponsables. Des règles de conduite politique sont établies, même si la loi ne prime pas toujours sur la violence.

Mais il est utile de se rappeler comment les gens perçoivent la mauvaise gouvernance des siècles avant notre époque de divisions politiques. Aujourd’hui, toutefois, nous avons un avantage décisif : nous élisons nos dirigeants… et nous pouvons les renvoyer.

The Conversation

Joëlle Rollo-Koster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rois, évêques et despotes : la tyrannie au Moyen Âge, des leçons pour aujourd’hui – https://theconversation.com/rois-eveques-et-despotes-la-tyrannie-au-moyen-age-des-lecons-pour-aujourdhui-263249

Invention de l’école maternelle : Comment l’éducation des enfants de 3 ans à 6 ans est devenue une priorité

Source: The Conversation – in French – By Catherine Valenti, Maîtresse de conférences en histoire, Université Toulouse – Jean Jaurès

L’école maternelle telle qu’on la connaît se dessine, en France, à la fin du XIXe siècle, et la pédagogue Pauline Kergomard a joué un rôle décisif dans sa création. Retour sur cette histoire qui nous éclaire sur les besoins des jeunes enfants.


En septembre sonne l’heure de la rentrée scolaire pour tous les enfants à partir de 3 ans. Avec la loi du 28 juillet 2019, l’âge de l’instruction obligatoire a en effet été abaissé de 6 ans à 3 ans. C’était là l’aboutissement d’un long processus entamé, en France, au début du XIXe siècle, lorsqu’ont été créées les salles d’asile, ancêtres de nos écoles maternelles. Si bien des spécialistes de la petite enfance ont apporté leur pierre à l’édifice, un nom reste étroitement associé à l’invention de ces écoles maternelles, celui de Pauline Kergomard (1838-1925).

Moins connue aujourd’hui que la célèbre pédagogue italienne Maria Montessori, Pauline Kergomard, née Reclus, a pourtant été, dans les dernières décennies du XIXe siècle, l’un des piliers de l’enseignement primaire en France.

Son action au sein du ministère de l’instruction publique, de la fin des années 1870 jusqu’à la Première Guerre mondiale, a profondément renouvelé la façon d’envisager l’apprentissage des tout-petits. Remettons en perspective le parcours atypique de cette républicaine convaincue.

Les salles d’asile, ancêtres des écoles maternelles

Les « salles d’asile » destinées à l’accueil de tout-petits sont apparues au tournant des XVIIIe et XIXe siècles et leur naissance est indissociablement liée à la révolution industrielle et à ses conséquences. Il n’est donc pas étonnant que les premières aient été créées au Royaume-Uni, premier pays au monde à connaître un take-off industriel fulgurant, et ce, dès le XVIIIe siècle.

Au départ, il n’est pas question d’éducation à proprement parler dans ces infant schools britanniques : elles accueillent les enfants des ouvrières qui n’ont pas les moyens de les faire garder pendant qu’elles travaillent en usine. La vocation première des infant schools est donc avant tout sociale, bien plus que pédagogique : il s’agit de préserver les enfants des milieux populaires des dangers de la rue, mais aussi d’éviter le développement de la délinquance juvénile.

Au fur et à mesure que la révolution industrielle s’étend en Europe continentale, les initiatives copiées sur le modèle britannique se multiplient. En France, c’est l’action philanthropique qui s’empare de la question, et les premières salles d’asile sont créées à Paris, dans la deuxième moitié des années 1820, puis se diffusent dans le reste du pays.

À partir de la deuxième moitié des années 1830, elles passent sous la coupe du ministère de l’instruction publique. En 1837, une ordonnance royale relative à la « création des salles d’asile » – en réalité, elles existaient déjà, mais étaient gérées par des fonds privés – vient préciser le rôle et la mission des salles d’asile au plan national.

Ce sont, ainsi que le stipule l’article 1 de l’ordonnance,

« des établissements charitables où les enfants des deux sexes peuvent être admis, jusqu’à l’âge de six ans accomplis, pour recevoir les soins de surveillance maternelle et de première éducation que leur âge réclame ».

En 1881, la naissance de l’école maternelle

En 1879, Pauline Kergomard, une institutrice protestante née en 1838 au sein de la célèbre famille Reclus, est nommée au poste de déléguée générale à l’inspection des salles d’asile, chargée de veiller au bon fonctionnement de ces établissements qui accueillent alors près de 700 000 enfants âgés de 3 ans à 6 ans.

En cette fin des années 1870, le nouveau pouvoir républicain comprend que les salles d’asile doivent être davantage pour l’enfance qu’un simple abri contre les dangers de la rue. Par ailleurs, de plus en plus de pédagogues, dont Pauline Kergomard elle-même, dénoncent la « méthode » jusque-là utilisée dans les salles d’asile :

« Montée et descente du gradin d’après un cérémonial bizarre, marches lourdement rythmées dans les préaux et dans les salles d’exercices ; arrêts subits commandés par le claquoir ; procédés mnémotechniques pour enseigner la lecture, le calcul ; initiation à l’histoire de la création du monde et des patriarches d’Israël. »

Cette garderie à discipline quasi militaire semble désormais en désaccord avec le but que se propose « le ministère démocrate et laïcisateur de Jules Ferry ».

Pauline Kergomard vers 1900
Pauline Kergomard vers 1900, photographe inconnu, collections du Musée national de l’éducation (Rouen).
via Wikimedia

De nouveaux principes pédagogiques entrent en scène, symbolisés par le décret du 2 août 1881 qui transforme les salles d’asile en « écoles maternelles », ainsi que le souhaitaient Pauline Kergomard et d’autres pédagogues avant elle, comme la Sarthoise Marie Pape-Carpantier (1815-1878). Plus qu’un simple changement de terminologie, c’est une véritable mutation ontologique.

Tout d’abord, on ne parle plus de « salles » mais d’« écoles », ce qui montre que le but est bien de dispenser une forme d’éducation aux tout-petits, et de leur transmettre un enseignement. Par ailleurs, ces écoles sont qualifiées de « maternelles », car pendant longtemps seules des femmes s’occuperont des tout-petits dans ces établissements, de la même façon qu’à la maison, c’est traditionnellement à la mère qu’échoie le soin des jeunes enfants.

L’école maternelle assure donc une forme de continuité entre la famille et l’école, et ceci est valable pour tous les enfants, quel que soit leur milieu social.

La mission de l’école maternelle : éveiller les tout-petits

Le décret du 2 août 1881 fixe dans les grandes lignes le programme des écoles maternelles. Il n’est plus question désormais de la garderie à discipline quasi militaire qui a longtemps caractérisé les salles d’asile. Pas question de transformer les tout-petits en singes savants : il faut les éveiller au monde qui les entoure et stimuler leur intellect – même si les activités physiques ne sont pas négligées.

Pour Kergomard, la tâche principale des enseignantes de l’école maternelle est d’éveiller l’enfant au monde qui l’environne, en s’appuyant notamment sur le jeu. Car, précise-t-elle, « le jeu, c’est le travail de l’enfant ; c’est son métier, c’est sa vie ». C’est donc par le jeu qu’il convient de l’amener à prendre progressivement conscience de l’environnement au sein duquel il évolue.


Mémoring éditions

Cet éveil passe également par la « leçon de choses » – à laquelle Kergomard a consacré de nombreux articles et le chapitre XV de son ouvrage l’Éducation maternelle dans l’école (1886). La leçon de choses est la « leçon par excellence, écrit Pauline Kergomard, parce qu’elle est intimement liée à l’acquisition de la langue maternelle et à la culture de tous les sens ». C’est en effet par le biais de l’affect, et non de la science pure, qu’il est possible d’intéresser les tout-petits au monde :

« La sollicitude de la poule pour ses poussins, celle de la chatte qui nourrit ses petits, les frappe autrement que le nombre de pattes de la première et les ongles rétractiles de la seconde. »

Il ne faut pas hésiter à sortir de la classe, et même de l’école, pour aller observer sur place les objets qui sont au cœur de la leçon de choses :

« La maison d’école, celle de la directrice, celle des enfants, l’atelier où travaillent leurs pères, leurs jardins, la grande route, la campagne environnante fourniront le meilleur musée, je dirais presque le seul que doive posséder l’école maternelle. »

En tant qu’inspectrice des écoles maternelles, Pauline Kergomard va veiller, jusqu’à sa retraite en 1917, à ce que les institutrices adoptent une pédagogie réellement adaptée à la petite enfance et à ses spécificités. Elle a ainsi jeté les bases de l’école maternelle actuelle, dont les deux piliers sont encore aujourd’hui l’individualisation du jeune enfant et l’action visant à l’éveiller au monde qui l’entoure.

The Conversation

Catherine Valenti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Invention de l’école maternelle : Comment l’éducation des enfants de 3 ans à 6 ans est devenue une priorité – https://theconversation.com/invention-de-lecole-maternelle-comment-leducation-des-enfants-de-3-ans-a-6-ans-est-devenue-une-priorite-256847