Source: The Conversation – in French – By Mickael Naassila, Professeur de physiologie, Directeur du Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances GRAP – INSERM UMR 1247, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Avec les singes, nous partageons des ancêtres qui auraient consommé de l’alcool.Wirestock/Freepik, CC BY
L’addiction à l’alcool n’est pas qu’une question de société. C’est aussi une vieille histoire d’évolution, de fruits fermentés et de mutations génétiques.
Des fruits trop mûrs au sol, légèrement gonflés, un peu mous, odorants… et légèrement alcoolisés. Voilà ce que nos ancêtres de la lignée des hominoïdes, aujourd’hui représentée par les grands singes et l’humain, trouvaient souvent dans les forêts tropicales de l’Afrique. Et ce petit goût d’éthanol, ils l’adoraient.
Selon l’hypothèse du « Drunken Monkey » (singe ivre), formulée par Robert Dudley dès l’an 2000, la consommation d’éthanol chez les humains ne viendrait pas d’une dégénérescence culturelle moderne, mais bien d’une pression évolutive ancienne. Des millions d’années avant que l’homme n’invente l’agriculture et la fermentation, nos ancêtres frugivores auraient déjà été amateurs de fruits naturellement fermentés. Et le passage de la cime des arbres au sol avec le glanage de fruits tombés au sol aurait accéléré cette évolution.
Une mutation qui change tout
Une étude publiée en 2014 rapporte qu’il y a environ 10 millions d’années, une mutation dans l’enzyme ADH4 (alcool-déshydrogénase) a permis à nos ancêtres de métaboliser l’éthanol 40 fois plus efficacement. Cette adaptation est survenue précisément chez nos ancêtres de la lignée des hominoïdes (ancêtre commun des humains, chimpanzés et gorilles mais pas chez les orangs-outans).
De la même manière que la mutation de l’ADH permettait aux primates de s’adapter pour améliorer leur régime alimentaire, l’être humain s’est aussi adapté plus récemment avec des mutations de l’autre enzyme, l’ALDH, qui dégrade l’acétaldéhyde (produit de dégradation toxique induisant une réaction d’intolérance à l’alcool avec des rougeurs faciales (un « flush »), tachycardie, nausée) en acétate (non toxique). Cette réaction d’intolérance à l’alcool serait censée nous protéger de la consommation d’alcool, une molécule qui avec son métabolite tout aussi toxique peut causer des dégâts sévères pour notre santé.
L’éthanol est largement présent dans la nature, principalement par la fermentation des sucres des fruits par les levures. Une étude a rapporté les concentrations d’alcool de différents fruits pas encore tombés au sol mais dont certains étaient trop mûrs. La concentration varie selon les espèces et les environnements : des traces (0,02–0,9 %) ont été mesurées dans des fruits tempérés et subtropicaux comme le sorbier, le figuier sycomore ou le palmier dattier, tandis que dans les zones tropicales humides, particulièrement favorables à la fermentation, des teneurs beaucoup plus élevées (jusqu’à 10 % dans certains fruits de palmiers au Panama) ont été observées dans les fruits trop mûrs. Bien que la plupart des fruits présentent des niveaux faibles (<0,2 % en moyenne), leur consommation répétée peut représenter une source significative d’éthanol pour les animaux frugivores. Cette production naturelle d’alcool s’inscrit dans une relation complexe entre plantes, levures et animaux : les fruits offrent des sucres, les levures colonisent et fermentent, et les animaux attirés contribuent à disperser à la fois les graines et les spores de levures, suggérant une forme de « mutualisme écologique ».
De nombreuses anecdotes circulent sur des animaux « ivres » après avoir consommé des fruits fermentés… Éléphants et babouins en Afrique avec le marula, ou encore un élan en Suède coincé dans un arbre après avoir mangé des pommes fermentées. Toutefois, ces récits restent rarement validés scientifiquement : ni la teneur en éthanol des fruits, ni la présence d’alcool ou de ses métabolites chez les animaux n’ont été mesurées. On sait en revanche que certains mammifères, comme les singes verts introduits aux Caraïbes, n’hésitent pas à subtiliser et consommer les cocktails de fruits alcoolisés laissés sans surveillance par les touristes sur les plages de St Kitts.
Une étude rapporte que des chimpanzés de Bossou en Guinée utilisent des feuilles enroulées comme “éponges” pour boire de la sève de palme fermentée contenant jusqu’à 6 % d’éthanol.
Des chimpanzés filmés en train de partager des fruits alcoolisés en Guinée-Bissau/Africanews.
De nos jours, l’alcool coule à flots, mais nos enzymes n’ont pas suivi
L’évolution nous a donné un foie capable de dégrader environ 7 g d’éthanol par heure. C’est peu face aux cocktails modernes. Autrefois, le volume d’éthanol ingéré était naturellement limité par ce que contenait… un estomac de singe rempli de fruits. Aujourd’hui, on peut boire des dizaines de grammes en quelques gorgées de boissons fortement alcoolisées. Un shot (un “baby”) de whisky ou de spiritueux à 40° et de seulement 3cl seulement contient 10g d’alcool !
Il n’est donc pas étonnant que nous devions faire face au problème de la consommation excessive d’alcool et de l’addiction à l’alcool qui ont de lourdes conséquences sur la santé et nos sociétés. On parle de « mismatch » et de « gueule de bois liée à l’évolution ». Les mutations de nos gènes codant ADH et ALDH n’ont pas encore permis à notre espèce de faire face aux conséquences néfastes de l’alcoolisation excessive.
Pour conclure, notre instinct de boire est ancien, mais les risques sont nouveaux.
Notre attrait pour l’alcool n’est pas une anomalie moderne. C’est un héritage évolutif, un bug de l’époque des forêts humides, où l’éthanol signifiait calories et survie. Mais dans un monde où les alcools sont concentrés, accessibles, omniprésents… ce qui était un avantage est devenu un facteur de risque pour notre santé et un enjeu de santé publique prioritaire.
Pour en savoir plus, le livre de Mickael Naassila « J’arrête de boire sans devenir chiant » aux éditions Solar.
Professeur des Universités, Directeur de l’unité INSERM UMR 1247 le Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances (GRAP), Chercheur sur l’addiction à l’alcool depuis 1995. membre sénior à l’Institut Universitaire de France en 2025. Auteur de plus 140 articles scientifiques et des ouvrages “Alcool: plaisir ou souffrance” Le Muscadier et “J’arrête de boire sans devenir chiant”, SOLAR.
Président de la Société Française d’Alcoologie et d’Addictologie (SF2A), de la Société européenne de recherche biomédicale sur l’alcoolisme (ESBRA) et vice-président de la Société internationale de recherche biomédicale sur l’alcoolisme (ISBRA).
Source: The Conversation – France in French (2) – By Thomas GARCIA-FERMET, Doctorant en Préhistoire et paléoenvironnements quaternaires, spécialité paléontologie des oiseaux, Université de Perpignan Via Domitia
Nous partageons une très longue histoire culinaire avec les pigeons.Thomas Garcia-Fermet, Fourni par l’auteur
Pour l’humanité du XXIe siècle, le pigeon peut apparaître comme le plus anodin, voire indésirable, des volatiles. Mais Homo sapiens est loin d’être la première espèce humaine à avoir croisé cet oiseau. Au cours du Pléistocène, pigeons et corvidés partagèrent les abris creusés dans les falaises avec Néandertal, qui les ajouta occasionnellement à son menu.
Nous sommes au Pléistocène supérieur (entre 129 000 et 11 700 ans avant le présent), à une époque où l’Europe est notamment peuplée par les Néandertaliens. Les terres du Vieux Continent sont arpentées par tout un cortège de grands mammifères emblématiques parmi lesquels mammouths, rhinocéros, chevaux, bisons, rennes, ours, lions ou hyènes. Si cette mégafaune popularisée à juste titre occupe une place de choix dans l’imaginaire du grand public, elle fait de l’ombre aux nombreux vertébrés de taille plus modeste qui vivent à ses côtés, tels que les lapins, les rongeurs, les amphibiens ou les oiseaux.
Depuis plusieurs centaines de millénaires déjà, pigeons et corvidés abondent dans les régions de l’Europe méditerranéenne, occupant les cavités creusées dans les vastes falaises calcaires. De récentes études démontrent que ces oiseaux ont parfois été consommés par leurs voisins néandertaliens.
L’exploitation des petits vertébrés au Paléolithique
Si la chasse aux moyens et grands mammifères par Néandertal est une idée établie depuis longtemps, l’intégration de petites proies agiles (lapins, oiseaux…) dans le régime alimentaire des hominines était alors associée au Paléolithique supérieur (approximativement 40 000 à 12 000 ans avant le présent) et à Homo sapiens, en réponse à une rapide croissance démographique et permise par le développement d’une technologie adéquate.
Par conséquent, les restes de petits vertébrés trouvés dans les niveaux d’occupation néandertaliens (Paléolithique moyen) furent les grands oubliés des études archéozoologiques. Notre regard a changé au cours des deux dernières décennies, lorsque de nouvelles études ont démontré la consommation de petits animaux – lapins, tortues, mollusques, oiseaux – par les Néandertaliens et qu’elles ont illustré toute la plasticité du régime alimentaire de ces derniers. L’exploitation des oiseaux, non systématique et dont la fréquence reste à préciser, semble couvrir une partie importante de l’aire de répartition géographique de Néandertal – de la péninsule Ibérique au Proche-Orient – et s’étendre sur une large période chronologique. Une étude parue en 2023 établit qu’elle s’étire jusqu’aux côtes méditerranéennes du sud de la France, où un remarquable gisement a livré des traces d’exploitation de plusieurs espèces par les Néandertaliens.
Le cas de la grotte de la Crouzade
La grotte de la Crouzade à Gruissan (Aude), vaste cavité creusée dans le massif calcaire de la Clape et située à environ 3 kilomètres de l’actuel rivage méditerranéen, est un site exceptionnel ayant enregistré plusieurs niveaux d’occupations néandertaliennes (Paléolithique moyen) et d’Homo sapiens (Paléolithique supérieur). Les humains préhistoriques ont fréquenté la cavité durant des périodes plus ou moins longues, en alternance avec d’autres animaux, comme les ours ou les hyènes.
Le remplissage sédimentaire de la grotte a livré des milliers d’ossements d’oiseaux, attribués principalement au pigeon biset (Columba livia), au chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus) et au crave à bec rouge (P. pyrrhocorax). Il s’agit d’espèces grégaires, rupestres, dont les vastes colonies nichaient très probablement dans les cavités voisines de la grotte.
Exemples d’os d’oiseaux de la grotte de la Crouzade (Aude), portant des traces de prédation non humaine. Traces mécaniques (perforations et bords crénelés, A1 à A4) et traces de digestion (B1 à B5). Thomas Garcia-Fermet, Fourni par l’auteur
L’analyse taphonomique (étude des processus qui interviennent entre la mort d’un organisme et la fouille) des restes aviens provenant des couches du Paléolithique moyen (déposées il y a environ 40 000 ans) prouve qu’une grande partie de ces oiseaux a été consommée par des rapaces comme le grand-duc d’Europe (Bubo bubo) et par des carnivores de taille moyenne (renard ou blaireau). En effet, de nombreux spécimens arborent des perforations, bords crénelés et traces de digestion.
Cuisson des carcasses et découpe à l’aide d’outils
En outre, l’examen microscopique des ossements d’oiseaux révèle des traces d’activités humaines bien plus rares (moins de 2 % de restes affectés). On recense, tout d’abord, des traces de chauffe localisées sur les extrémités articulaires des os ou sur les bords de fracture sous la forme de zones sombres contrastant avec la patine crème du reste du fossile. Elles attestent la cuisson de carcasses partielles préalablement désarticulées. À titre d’exemple, des traces de chauffe relevées sur une extrémité articulaire de l’os coracoïde ont permis de conclure à la cuisson d’une carcasse ou d’une portion de carcasse dont les ailes étaient détachées.
On observe ensuite des stries de découpe, qui indiquent que des outils lithiques (notamment en silex) ont été employés au moins occasionnellement par les Néandertaliens lors du traitement des carcasses. Enfin, quelques altérations observées sur les humérus pourraient correspondre à la désarticulation du coude par surextension forcée du membre antérieur, mais l’origine de ces marques demeure incertaine.
À la Crouzade, les traces anthropiques se concentrent sur les trois espèces les plus abondantes : le pigeon biset, le chocard et le crave. Les oiseaux étrangers aux grottes (canards, perdrix…) ne portent pas de modifications anthropiques et semblent avoir été introduits dans la cavité par d’autres prédateurs.
Relations oiseaux-Néandertaliens
Le cas de la Crouzade confirme que l’exploitation des oiseaux au Paléolithique moyen n’est pas une exception. Toutefois, il suggère que les oiseaux jouaient un rôle secondaire dans l’alimentation des Néandertaliens, complémentant l’apport en protéines assuré par les grands mammifères. Par ailleurs, il est possible que l’implication de Néandertal dans l’accumulation osseuse soit sous-estimée, car le traitement des carcasses de petits vertébrés ne laisse pas systématiquement de traces sur les os : les activités de boucherie peuvent s’effectuer à mains nues, sans l’aide d’outils.
Exemples d’os d’oiseaux (pigeon biset et chocard) de la grotte de la Crouzade (Aude) portant des traces d’exploitation anthropique. Traces de chauffe (encadrées en jaune) et stries de découpe. Thomas Garcia-Fermet, Fourni par l’auteur
Cette étude montre que les Néandertaliens, à l’instar des autres prédateurs qui ont occupé sporadiquement le site, ont principalement exploité les ressources aviennes à l’échelle locale. Est-ce le fruit d’une sélection ? Dans ce cas précis, il est difficile de le démontrer : la concentration des traces anthropiques sur les pigeons et corvidés peut tout autant traduire une chasse opportuniste (voire un charognage) conditionnée en partie par l’abondance relative des proies dans le voisinage immédiat des humains préhistoriques. La littérature scientifique démontre, par ailleurs, que le spectre des oiseaux consommés peut varier d’un site à l’autre, allant du petit passereau au grand rapace, illustrant la capacité des Néandertaliens de tirer profit d’une grande diversité d’habitats et de ressources.
À la Crouzade, la localisation de certaines stries sur des éléments recouverts d’une chair relativement abondante atteste l’exploitation des oiseaux dans un but alimentaire. On a notamment pu observer des stries de décarnisation sur le fémur, mais aussi sur le sternum, témoignant de la récupération des muscles pectoraux (l’équivalent des « blancs de poulet »). Les stries situées sous l’extrémité articulaire de la scapula pourraient correspondre à la désarticulation de l’aile.
Quelques stries affectant les corvidés sont relevées sur des os peu charnus comme l’ulna ou le carpométacarpe. Leur emplacement est compatible avec les stries expérimentales produites par certains chercheurs lors du détachement des rémiges. Ces stries permettent d’émettre l’hypothèse que les corvidés n’ont pas seulement été exploités en tant que ressources alimentaires, mais également comme sources de matières premières.
La récupération des plumes à des fins culturelles est, d’ailleurs, signalée dans d’autres sites du Paléolithique moyen comme, [sur la péninsule Ibérique], les grottes de Gibraltar (Royaume-Uni). Préoccupations esthétiques, symboliques, utilitaires ? La fonction exacte de ces matériaux demeure mystérieuse. On sait que Néandertal a parfois collecté les serres de grands rapaces pour les convertir en parures. Une étude en cours suggère, d’ailleurs, que ce fut le cas dans un gisement audois voisin de celui de la Crouzade.
Loin de l’image de la brute préoccupée uniquement par une survie difficile, Néandertal s’affiche comme un redoutable prédateur, capable d’exploiter une grande diversité de biotopes, et également comme un être raffiné, habile, dont la créativité rivalise avec celle de son cousin et successeur, Homo sapiens.
Thomas GARCIA-FERMET ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Olivier Adam est informaticien, spécialiste d’acoustique et de traitement du signal. Il suit les cétacés grâce à leurs vocalisations.Fourni par l’auteur
Olivier Adam, informaticien et professeur de traitement du signal à Sorbonne Université, a découvert les sons émis par les cétacés, lors d’une mission à Gibraltar, en 2003. C’était le début d’une passion au long cours. Il revient tout juste de Madagascar, où ses collègues et lui étudient les baleines à bosse. À cette occasion, il a raconté à Elsa Couderc, cheffe de rubrique Sciences et technologies à « The Conversation France », comment on apprend à mieux connaître ces animaux grâce aux surprenantes ondes sonores qu’ils émettent en permanence. Bienvenue dans un monde qui est tout sauf silencieux.
The Conversation : Vous êtes informaticien, à l’origine spécialiste d’acoustique et de traitement du signal. En entendant ces mots, on ne pense pas immédiatement à la vie sous-marine. Comment en êtes-vous venu à étudier les cétacés ?
Olivier Adam : Jusqu’en 2000, j’étudiais les pathologies du système auditif chez l’humain. On avait développé des outils informatiques permettant d’évaluer le fonctionnement de notre audition.
Puis, un jour, un collègue biologiste est revenu d’une conférence aux États-Unis, où les chercheurs avaient déjà commencé à collecter des sons de cétacés et à les analyser. Ce collègue, Christophe Guinet, voulait savoir à quelles profondeurs les cachalots descendaient au cours de leurs grandes plongées. Or, à l’époque, la seule manière de suivre ces animaux, c’était d’enregistrer leurs émissions sonores grâce à des hydrophones que l’on déployait en surface. Et il m’a demandé si je pouvais l’accompagner sur une mission : « On va faire des observations de cachalots en mai à Gibraltar, est-ce que tu veux venir ? » J’ai accepté. Là-bas, j’ai vu mon premier cachalot. Je l’ai enregistré et je ne m’en suis jamais remis. C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Ça a été un réel tournant pour moi, d’un point de vue personnel et scientifique.
Une baleine à bosse à Madagascar. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
T. C. : Qu’est-ce que vous avez entendu ?
O. A. : Ce sont des sons complètement improbables dans notre oreille humaine, très différents des sons qu’on entend dans notre vie quotidienne. C’est dingue, parce que c’est un tout autre monde, un monde sonore auquel on n’a pas accès d’habitude, qu’on ne connaît pas. Et il est tout sauf silencieux.
Cette première fois à Gibraltar, le cachalot est resté à la surface, immobile, en train de respirer intensément pendant cinq ou dix minutes, puis il fait un « canard » [l’animal lève la nageoire caudale pour débuter sa plongée] et, à partir de là, pour moi qui ne peux pas descendre physiquement à ces profondeurs abyssales, la seule façon de le suivre, c’était en l’écoutant (à l’époque, les balises n’existaient pas). Ce que j’ai fait, totalement immobile sur le bateau, mon casque audio vissé sur la tête, pendant les quarante-cinq minutes de son extraordinaire plongée. Puis il est remonté à la surface, et ce cycle a recommencé par une phase de respiration intense avant de repartir en plongée. Grâce aux enregistrements sonores, on pouvait reconstruire son activité, c’est-à-dire sa prospection de la masse d’eau devant lui à la recherche de nourriture, sa chasse dans la pénombre des profondeurs et les moments où il avait trouvé à manger. C’était saisissant et spectaculaire.
Les clics d’un cachalot. Olivier Adam, Fourni par l’auteur1,4 Mo(download)
Il faut bien comprendre qu’en écoutant ces cétacés, on entre complètement dans leur monde, dans leur intimité. C’est ça qui est dingue : dès qu’ils descendent à quelques mètres, ils disparaissent, et la seule façon de rester en contact, c’est grâce à l’acoustique. On arrive à les accompagner et à les suivre, sans même avoir à plonger avec eux !
T. C. : Que pouvez-vous déduire des sons que vous enregistrez ?
O. A. : La première information qu’on en déduit est que si on les entend, c’est évidemment qu’ils sont présents. C’est très important, car une grande partie des cétacés est très discrète et ne s’approche pas des bateaux. Donc on ne les voit pas même quand ils viennent à la surface respirer. Par contre, on peut les entendre, et c’est cette détection de leurs émissions sonores qui témoigne de leur présence. Ensuite, on peut essayer de les localiser, et dire s’ils sont à proximité ou éloignés. Cette information est cruciale quand on veut décrire la fréquentation d’une zone d’intérêt, comme une aire marine protégée, ou les effets potentiels d’une activité anthropique en mer.
Les vocalisations d’une baleine boréale. Olivier Adam, Fourni par l’auteur1,26 Mo(download)
Et puis il y a d’autres analyses que l’on peut mener à partir des enregistrements de leurs émissions sonores. On peut s’intéresser à leur langage, à leurs comportements, et finalement à leur société. Comment vivent-ils ensemble ? Quelles sont leurs interactions ? Ce sont de très belles questions scientifiques, tout à fait d’actualité aujourd’hui !
T. C. : Comment les cétacés perçoivent-ils le monde ?
O. A. : Ils ont les mêmes sens que nous. La vue, par exemple, car même si on s’imagine qu’il fait noir dans les grandes profondeurs, avec la bioluminescence [émanant de céphalopodes comme le calmar diaphane, ou de crevettes], il y a quand même quelques repères visuels.
De plus, près de la surface, les cétacés restent en contact et évoluent à proximité les uns des autres – c’est le sens du toucher. C’est même étonnant de les voir ainsi alors qu’ils ont l’immensité de l’océan à eux. Il faut croire que le vivre-ensemble est très important dans leur société.
Ensuite, il y a aussi le goût et l’odorat, mais probablement moins développés que pour les mammifères terrestres.
Pour la « perception magnétique », c’est plus compliqué. Il s’agit d’une hypothèse qui a été souvent avancée pour les grandes baleines afin d’expliquer leurs routes migratoires, mais sans que ce soit totalement démontré. Par contre, il y a eu des recherches sur les dauphins qui ont montré leur sensibilité au champ magnétique.
Mais il est clair que l’audition est fondamentale pour les cétacés. Ils ne peuvent tout simplement pas vivre avec un système auditif défaillant. En plus, les odontocètes [les cétacés à dents, comme les dauphins et les orques] ont une faculté supplémentaire : l’écholocalisation. Ils vont émettre des sons courts pour trouver leurs proies ou pour avoir des informations sur leur environnement immédiat. L’écholocalisation consiste à émettre des « clics » sonores, et à interpréter leurs rebonds acoustiques sur les obstacles autour d’eux – que ce soient des rochers, des bateaux, ou d’autres animaux. Grâce à ces échos, ils peuvent se repérer dans l’espace, savoir ce qu’il y a autour d’eux, si c’est immobile ou en mouvement…
Des dauphins en groupe. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
Aujourd’hui, on essaye de comprendre si cette image acoustique leur apporte d’autres informations, par exemple, une texture, une sensation. Personnellement, je ne pense pas qu’il faille réduire l’écholocalisation à l’obtention d’une image mentale. Ce que je dis est certes très spéculatif, car je n’ai pas encore de preuve scientifique de cela, mais c’est mon intuition parce que les odontocètes émettent des clics en permanence, même lorsqu’ils sont assez proches pour voir complètement ce qu’ils sont en train d’écholocaliser. Pourquoi feraient-ils cela s’ils ont déjà un visuel très clair de ce qu’ils ont devant eux ? Du coup, je suis convaincu que la perception et l’interprétation qu’ils ont des échos leur procurent des informations et des ressentis qui vont bien au-delà d’une simple image.
T. C. : Est-ce que vous pouvez reconnaître ces animaux à partir de leurs clics ?
O. A. : Les cachalots, oui – ils font des sons très spécifiques, très forts et souvent avec des rythmes particuliers. Ils se distinguent nettement des 90 autres espèces de cétacés.
Mais il faut comprendre que, si on connaît bien certaines de ces espèces car on les observe régulièrement, comme les baleines à bosse par exemple, il y en a d’autres que l’on ne voit presque jamais dans leur environnement naturel et que l’on découvre parce qu’un jour, un individu s’échoue sur une plage. Cela a été le cas, par exemple, au nord-ouest de Madagascar où un cachalot pygmée s’est échoué. Il mesurait moins de 4 mètres, comparé aux 15-18 mètres du grand cachalot, et on ne savait même pas que cette espèce était présente dans les eaux malgaches. En fait, il s’agit d’une espèce très furtive, donc très difficile à observer dans le milieu naturel. C’est la raison pour laquelle on a très peu d’information, que ce soit sur son mode de vie, son groupe social et sa production sonore. Donc, clairement, on ne connaît pas les émissions sonores de toutes les espèces de cétacés !
T. C. : Le son peut servir à plein de choses aux cétacés, et, comme vous le disiez, à avoir une vie sociale. On sait notamment que différents clans d’une même espèce ont des manières de s’exprimer différentes, n’ont pas le même langage. Comment apprend-on ce genre de choses ?
O. A. : Sur le langage, les premiers gros travaux datent des années 1960-1970 avec des études réalisées sur des dauphins en captivité. Les scientifiques essayaient d’évaluer leur intelligence, notamment en parlant avec eux, que ce soit en anglais ou grâce à des sifflements.
Quand on a voulu faire ces expérimentations dans le milieu naturel, cela a été beaucoup plus compliqué. Aujourd’hui, il y a des scientifiques, comme Denise Herzing ou Diana Reiss à New York, qui mènent ce type de recherche sur la structure sociétale des dauphins dans leur environnement naturel. Elles basent leurs travaux sur des observations visuelles et acoustiques, et c’est très compliqué du fait de la faible disponibilité des cétacés. J’ai moi-même essayé de travailler sur les dauphins en Guadeloupe et à La Réunion, mais cela demande de la patience et de l’obstination pour leur proposer une expérimentation, car il est très rare qu’ils restent suffisamment longtemps avec nous avant de repartir vivre leur vie.
En ce qui concerne ce qu’on pourrait appeler les « dialectes » de populations des baleines à bosse : les biologistes comparent leurs vocalisations depuis les années 1970. On a noté que leurs chants se transmettaient de génération en génération. Aussi, pour les groupes qui sont dans des hémisphères différents et, donc, qui ne peuvent pas s’entendre, elles vont émettre des vocalisations différentes. C’est pour cela qu’on parle de « dialectes régionaux ».
Les vocalisations d’une baleine à bosse. Olivier Adam, Fourni par l’auteur1,54 Mo(download)
T. C. : Donc les baleines à bosse ne « parlent » pas le même dialecte, alors qu’elles possèdent toutes les mêmes capacités physiques pour produire des sons.
O. A. : Tout à fait. J’ai travaillé avec la chercheuse américaine Joy Reidenberg sur l’anatomie de leur système respiratoire, et nous avons décrit les différents éléments de leur générateur vocal. Et oui, c’est le même pour toutes les baleines à bosse, mâles et femelles. Même si, techniquement, il n’y a que les mâles qui chantent – les femelles vocalisent aussi, mais elles ne répètent pas des phrases plusieurs fois de suite, donc on ne parle pas de chant pour elles, mais de « sons sociaux ».
Concernant les dialectes, comme je le disais tout à l’heure, il est normal qu’elles ne partagent pas les mêmes vocalisations avec des baleines qui ne sont pas de la même population.
Par contre, il y a des exceptions à cette règle : on a remarqué quelques vocalisations qu’elles ont toutes en commun, par exemple des « woop » et des sons pulsés. Et ça, on ne sait pas pourquoi. Est-ce que ce sont les plus vieilles vocalisations de leur répertoire ? ou les plus faciles à émettre ? ou les plus intuitives ?
La chercheuse américaine Michelle Fournet [Université du New Hampshire] s’est intéressée à cette question. Elle a postulé que le « woop » correspondait à une sorte de signalement, comme un « bonjour ». Elle a testé son hypothèse en diffusant ce son dans l’eau, et il y a eu plein de baleines à proximité, qui ont répondu, à leur tour, en émettant cette même vocalisation. C’est intéressant ! On est aujourd’hui dans quelque chose d’entièrement spéculatif, mais c’est une nouvelle thématique qui est de plus en plus à la mode, le « playback ».
Avec mes collègues d[e l’Université d’]’Orsay et du Cerema [Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, du ministère de la transition écologique], je la pratique depuis deux ans maintenant. On enregistre des sons et, pour certains, on pense qu’ils ont une signification. On essaye comme cela d’avancer dans le dictionnaire des cétacés. C’est passionnant, mais pas très simple, car il faut pouvoir observer très finement les réactions des cétacés au moment même de la diffusion des sons que l’on veut tester.
Respiration en surface d’une baleine à bosse. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
Aussi, pour ne rien rater, nous sommes obligés de combiner des drones aériens, pour observer ce que les animaux font à la surface, et des balises électroniques que l’on ventouse sur leur dos et qui nous informent sur leurs mouvements quand on perd le contact avec eux en surface parce qu’ils descendent en plongée. Il s’agit d’expérimentations difficiles à mettre en œuvre et longues dans leur durée, mais qui sont nécessaires pour enregistrer leurs réactions et comprendre les effets de tel ou tel son.
T. C. : Est-ce qu’avec le « playback », le but est de créer des « dictionnaires » dans lesquels on aurait une correspondance entre un mot humain et un son animal ? Quel est le degré d’anthropomorphisme quand on parle de langage animal ?
O. A. : C’est compliqué, en fait. Dans les années 1970, on était partis sur l’idée « un son égale un mot » : on essayait de trouver à quel mot correspondait chaque son émis.
Aujourd’hui, on a un peu changé de concept. On regarde plutôt des phrases, parce que les baleines à bosse émettent leurs vocalisations dans un certain ordre, en séquences temporelles parfaitement organisées dans le temps, et elles les répètent dans ce même ordre.
Aussi, on s’interroge sur cette structure temporelle du fait que les vocalisations ne sont pas émises de façon aléatoire. On se demande également : « Si on enlève une vocalisation, est-ce que ça change la phrase, ou pas ? » C’est comme si on enlevait une note dans une partition de musique : est-ce que cela change complètement la mélodie ? Et probablement que, comme pour certaines notes, des vocalisations pourraient avoir un rôle plus important que d’autres dans la syntaxe mélodique du chant. Ce que je veux dire, c’est que peut-être que nous ne devrions pas considérer les vocalisations toutes de la même façon.
Et on pourrait aussi envisager une combinaison des deux, c’est-à-dire une signification particulière pour une vocalisation et une autre liée à l’ensemble de la phrase, c’est-à-dire finalement des choses plus complexes à imaginer et à déchiffrer.
Les scientifiques s’intéressent aussi à la communication interespèce, par exemple en diffusant des sons d’orques à d’autres espèces de cétacés. C’est ce que fait très bien la chercheuse Charlotte Curé [Cerema]. Et c’est super intéressant, car leurs réactions ne sont pas les mêmes ! Par exemple, les cachalots ont arrêté leur plongée pour remonter illico à la surface et voir ce qui se passait. Les globicéphales, qui sont de grands dauphins avec une tête arrondie et qui vivent toujours en grands groupes de plusieurs dizaines d’individus, quant à eux, sont venus au bateau… probablement pour vérifier s’il y avait à manger, car ils partagent les mêmes proies que les orques. Par contre, pour les baleines à bosse, c’était le contraire : elles se sont éloignées discrètement, sûrement pour se protéger de potentielles attaques…
Voilà où on en est aujourd’hui… Ces questions de langage, ça va prendre du temps.
T. C. : On comprend que ce sujet n’est pas facile. Quelles seraient les prochaines étapes pour avancer sur le langage des baleines ?
O. A. : Il y a plein de questions qui ne sont absolument pas résolues aujourd’hui ! Par exemple, on n’a toujours pas réussi à extraire la signature acoustique individuelle chez les baleines à bosse. Cela signifie qu’on ne sait pas reconnaître un individu à partir des sons qu’il émet. Pour ma part, je suis convaincu qu’elle existe et que ces cétacés s’identifient entre eux uniquement à partir de leurs émissions sonores !
Autre chose qu’on ne sait toujours pas, c’est s’il y a une « hiérarchie vocale » ? À partir du moment où on parle de groupes sociaux, on peut s’attendre à une certaine organisation avec des « leaders » ou des « influenceurs » – on pourrait imaginer que certains individus sont plus loquaces et imposent leurs vocalisations et leurs décisions. Si oui, qui sont-ils ? Sont-ils les plus vieux, les plus imposants, les plus rapides, ou tout le contraire ?
Pour les cachalots, on sait que c’est le cas : il y a des communautés d’une douzaine de femelles qui vivent ensemble toute leur vie. Ce sont des clans. Ces individus partagent des sons, s’alimentent dans les mêmes zones et élèvent leurs jeunes ensemble. Les rôles sociaux sont partagés. On distingue la matriarche, qui est la femelle plus vieille. On repère aussi les nounous qui s’occupent de tous les petits lorsque les autres adultes plongent pour s’alimenter.
Chez les orques, la structure sociale est différente. La mère garde ses petits tout au long de sa vie. Elle va leur transmettre son savoir, c’est-à-dire comment trouver les proies, les meilleures techniques de chasse et leur répertoire vocal. Cet apprentissage de génération en génération est juste exceptionnel. Il est essentiel pour leur survie et constitue la culture du groupe.
Chez les baleines à bosse en revanche, la société est plus ouverte. Les relations entre les adultes sont très souples, notamment pendant la période de reproduction, au cours de laquelle les mâles se reproduisent avec plusieurs femelles, et inversement. Par contre, il existe un lien particulièrement fort : celui qui relie la mère à son baleineau. Au cours de sa première année, ce dernier est totalement dépendant de sa mère, pour l’alimentation, pour les déplacements, pour sa protection.
Une baleine à bosse et son baleineau. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
T. C. : Est-ce que les baleineaux « babillent » ?
O. A. : Oui, tout à fait. Les sons des baleineaux sont moins puissants, moins construits, moins cohérents – c’est assez mignon ! Nous avons montré qu’ils émettent des sons dès la première semaine après leur naissance – comme nos bébés.
En plus, ils naissent là où les mâles chantent, ce qui laisse croire que les baleineaux ont entendu ces chants puissants alors qu’ils étaient encore dans le ventre de leur mère.
Puis, au cours de leurs premières semaines de vie, ils vont apprendre à contrôler leur générateur vocal pour imiter les vocalisations des aînés et les reproduire tout au long de leur vie.
Deux baleines à bosse : le baleineau et sa mère. Olivier Adam, Fourni par l’auteur319 ko(download)
Une de nos étudiants, Maevatiana Ratsimbazafindranahaka, qui a soutenu sa thèse en novembre 2023, a montré que les baleineaux réclament du lait à leur mère. Un peu comme s’ils chouinaient quand ils ont faim !
T. C. : Vous travaillez beaucoup sur les baleines à bosse à Madagascar… Encore cet été, vous étiez là-bas, et c’est de là que viennent les photos qui illustrent cet entretien. Comment ont évolué les choses depuis votre première mission sur l’île en 2007 ?
O. A. : Quand j’ai commencé à travailler sur les cétacés au début des années 2000, personne en France ne s’intéressait à leurs émissions sonores. En plus, le matériel pour enregistrer des sons en mer coûtait cher, donc il était difficilement accessible pour débuter.
C’est finalement auprès d’un laboratoire américain que j’ai pu récupérer mes premières données, mais cela a été aussi ma première déception : elles n’étaient pas d’assez bonne qualité pour être utilisées d’un point de vue scientifique. Il faut se rappeler que, contrairement à aujourd’hui, à l’époque, les gens ne partageaient pas leurs données très facilement.
Donc la seule solution était d’aller en mer pour faire moi-même mes enregistrements. C’était nouveau pour moi – j’étais très surpris que des biologistes passent des mois entiers au milieu de nulle part pour aller enregistrer des espèces non humaines, alors que moi, quand j’ai fait ma thèse en informatique, toutes les données que j’utilisais étaient accessibles très facilement sur Internet, il suffisait de les télécharger sur un serveur. En commençant ma recherche sur les cétacés et en travaillant avec des biologistes, je me suis rendu compte du temps, de l’énergie et de la patience qu’il faut pour observer le vivant.
Étudier les cétacés est un vrai travail d’équipe, tant de nombreuses compétences sont nécessaires. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
Je suis arrivé à Madagascar en 2007. Je n’avais jamais vu de baleines à bosse, je ne les avais jamais écoutées. Et là, ça a été un choc. Déjà parce que je me suis retrouvé dans une barque de six mètres de long, totalement ouverte aux intempéries, avec un petit moteur de 60 CV, et sans gilets de sauvetage… Au niveau sécurité, il faut reconnaître qu’on n’était pas complètement au point ! On allait en mer pour écouter des chants des journées entières. Je déployais un simple hydrophone du bateau et, pendant des heures, on les écoutait en direct. C’était complètement fou toute l’énergie acoustique qu’elles envoyaient à travers l’océan !
Par la suite, j’ai continué de travailler avec l’association Cétamada. Avec eux, on a fait des choses exceptionnelles. On a installé la première station acoustique pour enregistrer les chants tout au long de la saison. On a prélevé des échantillons de peau pour constituer la plus grande base génétique de l’océan Indien. On s’est aussi intéressés aux habitats, à la distribution géographique de ces baleines. On a ainsi montré qu’elles sont très mobiles pendant la période de reproduction, en se déplaçant dans tout l’océan Indien. Au cours d’une même saison, ce sont les mêmes individus que l’on voit à La Réunion, à Madagascar, aux Comores, et jusqu’à la côte africaine. Ce sont de vrais nomades. Et maintenant, comme je le disais précédemment, on travaille sur le playback.
T. C. : Aujourd’hui, vos bases de données acoustiques sont agrémentées d’autres types de données ?
O. A. : Oui, tout à fait, l’acoustique est une des méthodes. J’étais focalisé sur l’acoustique au début de ma carrière, je lui suis toujours, mais, maintenant, j’utilise aussi d’autres outils d’observation pour avoir une description la plus complète possible. Car il faut bien comprendre que chaque méthode a ses avantages et ses inconvénients. Elles sont complémentaires. Donc je recommande vraiment de ne pas hésiter à combiner les observations visuelles faites par des observateurs à bord des bateaux ou en utilisant un drone aérien, l’acoustique évidemment, et de faire aussi des prélèvements d’eau pour faire de l’ADN environnemental.
Mais il faut noter que toutes ces données n’ont pas ce caractère instantané qui nous permet de suivre, même a posteriori, ce que font les cétacés. Du coup, aujourd’hui, nous déployons aussi des balises électroniques que l’on ventouse sur le dos des cétacés. Elles sont équipées d’une caméra, d’un hydrophone et de différents capteurs qui nous permettent de savoir exactement ce qu’elles ont fait durant leurs plongées.
Malheureusement, ces balises ne restent attachées que quelques heures avant de se détacher par elle-même généralement du fait de la force hydrodynamique qui s’exerce quand la baleine se déplace. Connaître son activité pendant un temps si court est assez frustrant quand on sait qu’une baleine vit cent ans ! Idéalement, on aimerait bien suivre sa vie sur plusieurs années…
Île Sainte-Marie à Madagascar, en août 2025. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
Quoi qu’il en soit, les bases de données ont augmenté d’une façon incroyable. Au milieu des années 2010, il y a eu un réel basculement : on est passé d’une ère où on avait très peu de données à une ère où on en avait trop – c’est le big data des cétacés. Les hydrophones et les drones sont très accessibles, les smartphones s’emportent partout… on peut capter des données 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.
Notre communauté scientifique s’organise pour développer des méthodes afin d’analyser les sons qu’on a mesurés et de ne pas les mettre à la poubelle faute de temps pour les analyser. Par exemple, je travaille aujourd’hui avec une doctorante, Lucie Jean-Labadye, informaticienne elle aussi, qui applique des méthodes d’intelligence artificielle et d’apprentissage profonds pour interpréter les enregistrements sous-marins.
T. C. : Justement, à quoi sert l’IA dans le cadre de vos travaux ?
O. A. : À deux choses. Tout d’abord, il s’agit de traiter ces grandes bases de données. En fait, pour la détection et la classification des événements sonores, les programmes que l’on a développés depuis les années 2000 étaient basés sur l’extraction de quelques caractéristiques acoustiques, comme les fréquences et les durées. Cela était suffisant lorsqu’on s’intéressait à certaines vocalisations, mais leurs performances se dégradaient avec la forte augmentation de la taille des bases de données. Pour faire simple, ces méthodes généralisent mal.
Or, aujourd’hui, on a besoin de méthodes qui permettent de traiter des grandes bases de données. L’IA nous aide à traiter massivement tous les enregistrements acoustiques, et donc à analyser les paysages sonores.
La deuxième raison de s’intéresser à l’IA, c’est que l’on peut se focaliser sur les détails. Pour classifier des vocalisations de baleines, il faut se fixer des critères et des seuils. Or cela s’avère vite très compliqué et fastidieux. Et souvent, au final, cela ne nous aide pas à mieux comprendre l’information, car on ne sait pas trop où elle est cachée.
Avec l’IA, on peut tester plein de critères différents et les appliquer à des centaines d’heures d’enregistrement. Cela permet de tester différentes solutions, de faire les choses plus rapidement et de mieux comprendre la signification de leur langage.
T. C. : Aujourd’hui, vous travaillez aussi sur les « paysages sonores sous-marins ». Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi étudier ces paysages sonores ?
O. A. : Il est important de replacer ce que font les cétacés dans le contexte environnemental dans lequel ils évoluent. En particulier, on sait que les activités humaines ont des influences directes sur les écosystèmes marins. Et toutes nos activités sont bruyantes.
Donc, travailler sur les paysages sonores revient à savoir ce qui relève de notre présence en mer, à nous les humains, et de pouvoir caractériser cette pollution sonore. L’idée est donc de classer les événements sonores en trois catégories : la « biophonie » incluant les sons du vivant comme les chants de baleines, par exemple ; la « géophonie » qui rassemblent les sons de l’environnement, tels que la pluie ; et l’« anthropophonie », qui correspond à tous les sons issus des activités humaines.
Les enregistrements acoustiques nous donnent principalement les niveaux sonores et les bandes fréquentielles. En fonction des types de sons et de leur durée d’exposition, on peut en déduire les risques encourus par les cétacés. L’objectif est clairement d’avancer sur la conservation de l’océan et la protection des cétacés. Il est essentiel de tout faire pour mieux considérer l’océan et ses habitants. Et de soutenir des régulations de nos activités économiques pour protéger efficacement le milieu marin. C’est urgent, aujourd’hui.
De nombreux secrets demeurent encore sous la surface. À Madagascar, en août 2025. Olivier Adam, Fourni par l’auteur
Olivier Adam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
L’Union africaine a approuvé la campagne #CorrectTheMap (corriger la carte), qui appelle les Nations unies et la communauté internationale à utiliser à adopter une autre représentation du monde. La campagne compte actuellement plus de 7 700 signatures.
La carte la plus couramment utilisée est appelée projection de Mercator. Les projections cartographiques permettent aux cartographes (créateurs de cartes) d’« aplatir » la Terre tridimensionnelle en une carte bidimensionnelle.
La projection de Mercator a été créée il y a plus de 450 ans pour faciliter l’exploration coloniale et le commerce maritime. Mais au fil des siècles, elle est devenue une projection « polyvalente » pour de nombreux gouvernements, éducateurs et entreprises.
Ce dessin plat gonfle la taille des pays proches du pôle Nord ou du pôle Sud. Il exagère la superficie de l’Amérique du Nord et de l’Eurasie, tout en sous-représentant la taille d’une grande partie de l’Amérique du Sud et de l’Afrique. En tant que plus grand continent du sud de la planète, l’Afrique est victime de cette inégalité cartographique.
La campagne #CorrectTheMap appelle à adopter la projection cartographique Equal Earth, développée en 2018 par une équipe internationale de cartographes. Elle corrige les distorsions présentes dans la projection de Mercator.
Les controverses sur les projections cartographiques ne sont pas nouvelles. Depuis les années 1970, les cartographes discutent de la manière dont certaines projections déforment l’apparence de la Terre et la façon dont les gens imaginent leur place dans ce monde.
Au cœur des débats sur les cartes se trouvent des tensions quant au pouvoir que les cartes exercent dans le monde.
Pour l’Union africaine, changer les projections cartographiques ne se résume pas à corriger un défaut technique. C’est aussi l’occasion d’influencer la façon dont les utilisateurs actuels et futurs des cartes perçoivent, évoquent et valorisent l’Afrique.
Cet appel est une demande pour que les Africains soient représentés selon leurs propres termes, plutôt que par le biais de traditions cartographiques qui ont longtemps minimisé leur importance et leur stature.
Étant donné que les cartes contribuent à façonner notre compréhension du monde, les choix les plus simples pour leur conception peuvent avoir des conséquences géopolitiques majeures.
Les cartes ne sont pas neutres
Il existe plus de 200 projections principales de la carte du monde. Chacune déforme l’image de la Terre à sa manière, ce qui fait du choix de la projection une décision lourde de conséquences et complexe, loin de toute neutralité.
Par exemple, la projection Dymaxion, développée par l’ingénieur américain Buckminster Fuller, a été conçue pour remettre en question les notions de nord et de sud. D’autres, comme la projection conique conforme de Lambert, sont largement utilisées dans l’aviation pour faciliter la planification des vols.
Les cartes sont une forme de narration, ainsi qu’une source d’information. Même les lignes, les couleurs, les symboles et la taille des régions représentées sur les cartes communiquent une signification sociale. Ils éduquent de manière subtile mais puissante les gens, des écoliers aux dirigeants mondiaux, sur ce qui compte véritablement.
L’intérêt récent du président américain Donald Trump pour l’achat du Groenland par les États-Unis, invoquant sa grande taille, a probablement été influencé par la distorsion cartographique. La projection de Mercator montre le Groenland comme ayant presque la même taille que l’Afrique, alors qu’en réalité, l’Afrique est environ 14 fois plus grande.
D’autres projections permettent de représenter plus fidèlement la taille réelle des continents. Certaines projections sont plus adaptées que d’autres à cette tâche spécifique ; par exemple, la projection de Gall-Peters a été utilisée dans le passé comme alternative à la projection de Mercator.
La carotgraphie comme outil de domination
La cartographie a été un puissant outil de domination tout au long de l’histoire de l’Afrique. Les topographes et les géomètres ont participé à la conquête et à la colonisation de l’Afrique par les Européens, accompagnant régulièrement les expéditions militaires. Les cartographes européens ont présenté l’Afrique comme un paysage à exploiter en peuplant les cartes de routes commerciales, de ressources et d’espaces vierges prêts à être développés, tout en ignorant souvent les traditions cartographiques et les connaissances géographiques des Africains indigènes.
La Conférence de Berlin de 1885, où les puissances européennes se sont réunies sans aucune représentation africaine, marque l’un des paroxysmes de cette approriation cratographique et coloniale et du partage du continent.
La projection de Mercator s’accompagne d’autres types de récits occidentaux, que l’on retrouve dans la culture populaire, les médias et les cercles diplomatiques – qui ont stéréotypé, dégradé et sous-estimé la place de l’Afrique dans le monde.
Dans cette optique, le débat public sur la projection de Mercator peut être interprété non seulement comme une question d’exactitude visuelle d’une carte, mais aussi comme une question de restauration de la dignité et de l’autonomie.
Pourquoi il est difficile de changer la carte du monde?
Il ne sera pas facile d’apporter des changements.
Tout d’abord, la production de cartes mondiales n’est pas régie par une seule autorité. Même si les Nations unies adoptaient la projection Equal Earth, les cartes du monde pourraient toujours être dessinées selon d’autres projections. Les cartographes sont fréquemment chargés de mettre à jour les cartes du monde afin de refléter les changements de noms et de frontières. Mais ces changements ne sont pas toujours rapidement acceptés.
Par exemple, les cartographes ont modifié les cartes du monde en anglais après que la République tchèque a adopté le nom « Czechia » comme nom anglais en 2016. Si cette modification n’a pas été difficile à réaliser, elle a été plus difficile à faire accepter.
L’image mentale que l’on se fait du monde se renforce dès le plus jeune âge. Les effets du passage à la projection Equal Earth pourraient mettre des années à se concrétiser. Les efforts précédents visant à abandonner la projection de Mercator, comme ceux des écoles publiques de Boston en 2017, ont contrarié les cartographes et les parents.
Compte tenu des objectifs plus larges de l’Union africaine, soutenir la projection Equal Earth est la première étape pour inciter la communauté internationale à voir le monde de manière plus équitable et à redéfinir la façon dont le monde valorise l’Afrique. Mobiliser le soutien social en faveur de la nouvelle projection par le biais d’ateliers avec des éducateurs, d’actions diplomatiques, de forums avec des éditeurs de manuels scolaires, des journalistes et des entreprises partenaires africaines pourrait contribuer à éloigner le monde de la projection de Mercator dans son usage quotidien.
Le simple fait de passer à la projection Equal Earth ne suffira pas à effacer des siècles de représentations déformées ni à garantir des relations mondiales plus équitables. Mais c’est un pas vers le rétablissement de la visibilité légitime de l’Afrique sur la scène mondiale.
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Très tôt, à l’école, on apprend à compter et à maîtriser des concepts mathématiques parfois complexes. Est-on pour autant capable, dans la pratique, de comprendre des notions élémentaires en finance ou de s’orienter dans l’offre bancaire ? La mise en place d’une éducation spécifique à ces questions n’est-elle pas un enjeu d’égalité ?
Selon la Banque de France, 41 % des Français estiment ne pas disposer d’informations suffisamment fiables et neutres pour gérer efficacement leur budget, 69 % jugent leurs connaissances moyennes ou faibles sur les questions financières et 80 % considèrent qu’une éducation financière est nécessaire à l’école.
Depuis 2016, à l’instar de 70 autres pays, la France s’est dotée d’une stratégie nationale d’éducation économique, budgétaire et financière (Educfi). Concrètement, chaque année, une semaine de sensibilisation est organisée à l’échelle internationale par l’OCDE, et la Banque de France en est le relais français.
Dans les collèges, le passeport Educfi s’adresse aux élèves de quatrième, SEGPA, troisième, prépa-métiers et voie professionnelle. Mais face aux défis de notre société, ces dispositifs sont-ils suffisants ?
Qu’est-ce que l’éducation financière ?
L’éducation financière, (également appelée littératie financière), consiste à savoir gérer son budget, comprendre ce qu’implique un crédit, adopter les bons réflexes contre les arnaques, maîtriser la sécurité de ses moyens de paiement, optimiser son épargne et ses investissements et, cela, tout au long de sa vie.
En 2023, sur la base des connaissances financières, de la relation à l’argent et du comportement face aux situations pratiques, la culture des Français de plus de 18 ans était estimée à 12,45/20 par une enquête de l’institut CSA. 64 % des 15-17 ans se déclarent intéressés pour mieux comprendre ce qu’est un placement, une assurance, un crédit, un moyen de paiement.
Les Scandinaves ont la meilleure culture financière, suivis par les pays anglo-saxons. Dans les écoles suédoises et norvégiennes, la finance est intégrée dans les cours de mathématiques et de sciences sociales où les écoliers apprennent à gérer un budget, à comparer des crédits, à consommer de façon responsable. La littératie financière fait partie intégrante des programmes nationaux.
Finalement, les jeunes ayant reçu une éducation financière sont significativement moins susceptibles d’accumuler des dettes à la consommation à l’entrée dans la vie adulte. En outre, l’éducation financière développe l’esprit critique : savoir comparer une offre de prêt, comprendre les frais cachés, ou mesurer les conséquences d’un investissement.
L’éducation financière peut être un facteur de lutte contre les inégalités. En effet, de nombreuses irrationalités dans le comportement des épargnants peuvent s’expliquer par le manque d’éducation financière. Par exemple, les enfants issus de milieux modestes sont les plus exposés à une méconnaissance des outils financiers.
L’école peut jouer un rôle compensateur et une généralisation de l’éducation financière permettrait de rompre ce cycle de transmission de méconnaissance économique. 71 % des personnes dont les parents avaient des difficultés financières durant leur adolescence déclarent quand ils sont adultes être toujours en difficulté financière, contre 51 % de celles dont les parents étaient financièrement à l’aise.
Bien que le surendettement concerne moins de personnes aujourd’hui (42 % de baisse depuis 2014), les plus vulnérables (femmes, familles monoparentales, et personnes à bas revenus) sont plus durement touchés. Les ménages mieux formés économiquement amortissent mieux les chocs de crise, comme l’a montré la pandémie de Covid-19. La résilience financière (c’est-à-dire la capacité à trouver, dans un délai d’un mois, une somme d’argent correspondant à 5 % du revenu national brut) est de 79 % des adultes dans les pays à hauts revenus. Une plus grande littératie financière améliore cette résilience des ménages, mesurée avec des variations de liquidité avant/après un choc macroéconomique.
Une éducation difficile à mettre en place ?
Au sein des pays de l’OCDE, la France est souvent présentée comme en retard dans l’intégration de l’éducation financière à l’école. Cela peut s’expliquer par des programmes déjà très chargés qui ne laissent pas de place à de nouvelles matières. L’éducation financière est également souvent jugée comme secondaire par rapport aux fondamentaux (mathématiques, français, sciences) et certains enseignants craignent une « financiarisation » de l’école. Cependant, certains experts plaident pour une matière dédiée, quand d’autres estiment que l’éducation financière peut être intégrée à des disciplines existantes (mathématiques, économie, EMC).
Se pose également la question des acteurs légitimes, autrement dit : qui doit enseigner l’éducation financière ? Les enseignants, déjà très sollicités, manquent de formation spécifique et se sentent peu légitimes pour aborder des notions financières. En outre, l’intervention d’organismes financiers privés soulève des soupçons de conflits d’intérêt.
Éric Le Fur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Trump ou Orban, sont-ils des autocrates ? Ils manipulent, intimident, affaiblissent les contre-pouvoirs, mais ils n’ont pas recours au meurtre ou à l’emprisonnement de leurs opposants. Nanzeeba Ibnat/iStock/Getty Images Plus
Les autocrates contemporains sont passés maîtres dans l’art de la manipulation des médias et de l’opinion. Ils évitent la répression brutale ou la violence ouverte et préservent les apparences de la démocratie – tout en la vidant de sa substance.
Les critiques du président Donald Trump l’accusent souvent de nourrir des ambitions despotiques. Des journalistes et des universitaires ont établi des parallèles entre son style de leadership et celui de dirigeants autoritaires à l’étranger. Certains démocrates avertissent que les États-Unis glissent vers l’autocratie – un système au sein duquel un dirigeant détient un pouvoir sans limite.
D’autres rétorquent que qualifier Trump d’autocrate est exagéré.
Mais les autocrates modernes ne ressemblent pas toujours à leurs prédécesseurs du XXe siècle. Ils ont une image soignée, évitent la violence ouverte et parlent le langage de la démocratie. Ils portent des costumes, organisent des élections et prétendent être porte-paroles de la volonté du peuple. Plutôt que de terroriser leurs citoyens, beaucoup utilisent le contrôle des médias et de la communication pour influencer l’opinion publique et promouvoir des récits nationalistes. Nombre d’entre eux accèdent au pouvoir, non pas par des coups d’État militaires, mais par les urnes.
Le « soft power » des autocrates contemporains
Au début des années 2000, le politologue Andreas Schedler a forgé le terme « d’autoritarisme électoral » pour décrire des régimes qui organisent des élections sans réelle compétition. Les chercheurs Steven Levitsky et Lucan Way utilisent une autre expression, celle « d’autoritarisme compétitif », pour désigner des systèmes dans lesquels des partis d’opposition existent, mais où les dirigeants les affaiblissent par la censure, par la fraude électorale ou par diverses manipulations juridiques.
Ces dirigeants ne s’appuient pas sur la répression violente. Ils entretiennent plutôt l’illusion qu’ils sont compétents, qu’ils respectent les principes démocratiques et qu’ils défendent la nation – la protégeant de menaces étrangères ou d’ennemis intérieurs qui chercheraient à saper sa culture ou à voler sa richesse.
Le premier ministre hongrois Viktor Orban illustre bien cette approche. Il a d’abord exercé le pouvoir de 1998 à 2002, puis est revenu sur le devant de la scène en 2010, avant de remporter trois autres élections – en 2014, en 2018 et en 2022 – à l’issue de campagnes que des observateurs internationaux ont qualifiées « de menaçantes et de xénophobes ».
Orban a conservé les structures formelles de la démocratie – tribunaux, Parlement et élections régulières –, mais les a systématiquement vidées de leur substance.
Au cours de ses deux premières années de mandat, il n’a nommé que des fidèles à la Cour constitutionnelle, dont le pouvoir est de vérifier la constitutionnalité des lois. Il a contraint des juges à quitter leurs fonctions en imposant un âge de retraite plus bas et il a réécrit la Constitution afin de limiter le champ d’action de leur contrôle judiciaire. Il a également renforcé le contrôle du gouvernement sur les médias indépendants.
Orban a également pris pour cible des associations d’avocats et des universités. L’université d’Europe centrale, enregistrée à la fois à Budapest et aux États-Unis, symbolisait autrefois la nouvelle Hongrie démocratique. Mais une loi sanctionnant les institutions accréditées à l’étranger l’a contrainte à déménager à Vienne (Autriche) en 2020.
Pourtant, Orban a, dans l’ensemble, évité le recours à la violence. Les journalistes sont harcelés plutôt qu’emprisonnés ou tués. Les critiques sont discréditées, mais elles ne sont pas interdites. Le pouvoir d’attraction du premier ministre hongrois repose sur un récit selon lequel son pays serait assiégé – par les immigrés, par les élites libérales et par les influences étrangères –, lui seul étant capable de défendre la souveraineté et l’identité chrétienne du pays. Ce discours trouve un écho très fort chez les électeurs âgés, ruraux et conservateurs, même s’il fait figure de repoussoir chez les populations urbaines et plus jeunes.
Tournant mondial pour les autocrates
Au cours des dernières décennies, des variantes de la dictature de la manipulation sont apparues à Singapour, en Malaisie, au Kazakhstan, en Russie, en Équateur et au Venezuela. Des dirigeants, comme Hugo Chávez et le jeune Vladimir Poutine, ont consolidé leur pouvoir et marginalisé l’opposition en usant d’une violence limitée.
Les données confirment cette tendance. À partir de rapports sur les droits humains, de sources historiques et de médias locaux, mon collègue Sergueï Gouriev et moi-même avons constaté que l’incidence mondiale des assassinats politiques et des emprisonnements par des autocrates avait fortement diminué des années 1980 aux années 2010.
On peut légitimement se demander la question du pourquoi. Dans un monde interconnecté, la répression ouverte a un coût. Attaquer journalistes et dissidents peut inciter des gouvernements étrangers à imposer des sanctions économiques et dissuader les entreprises internationales d’y investir leurs fonds. Restreindre la liberté d’expression risque aussi d’étouffer l’innovation scientifique et technologique ; une ressource dont même les autocrates ont besoin dans les économies modernes fondées sur la connaissance.
Cependant, lors d’épisodes de crise, même les dictateurs de la manipulation reviennent souvent à des tactiques plus traditionnelles. En Russie, Poutine a violemment réprimé les manifestants et emprisonné des opposants politiques. Parallèlement, des régimes plus brutaux, comme ceux de la Corée du Nord et de la Chine, continuent de gouverner par la peur, combinant incarcérations massives et technologies avancées de surveillance.
Mais, dans l’ensemble, c’est la manipulation qui remplace la terreur.
Les États-Unis sont-ils encore une démocratie ?
Je m’accorde avec la plupart des analystes pour dire que les États-Unis restent une démocratie.
Son admiration pour des hommes forts, tels que Poutine, Xi Jinping en Chine et Nayib Bukele au Salvador, inquiète les observateurs. Dans le même temps, Trump dénigre régulièrement ses alliés démocratiques et les institutions internationales telles que les Nations unies et l’Otan.
Certains analystes affirment que la démocratie dépend du comportement de ses politiciens. Mais un système qui ne survit que si les dirigeants choisissent de respecter les règles n’est pas un véritable système résilient.
Ce qui compte le plus, c’est de savoir si la presse, la justice, les organisations à but non lucratif, les associations professionnelles, les églises, les syndicats, les universités et les citoyens disposent du pouvoir – et de la volonté – de tenir les dirigeants responsables de leurs actes.
Le premier ministre hongrois Viktor Orban, à Madrid, le 8 février 2025. Thomas Coex/AFP
Préserver la démocratie aux États-Unis
Les riches démocraties, comme celles des États-Unis, du Canada ou de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, bénéficient d’institutions solides – journaux, universités, tribunaux et associations – qui servent de contre-pouvoirs.
Ces institutions aident à expliquer pourquoi des populistes, tels que Silvio Berlusconi en Italie ou Benyamin Nétanyahou en Israël, bien qu’accusés de contourner les règles électorales et de menacer l’indépendance judiciaire, n’ont pas démantelé les démocraties de leurs pays.
Aux États-Unis, la Constitution offre une protection supplémentaire. La modifier exige une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Congrès ainsi que la ratification par les trois quarts des États – un obstacle bien plus élevé qu’en Hongrie, où Orban n’a eu besoin que d’une majorité des deux tiers au parlement pour réécrire la Constitution.
Bien sûr, même la Constitution des États-Unis peut être affaiblie si un président défie la Cour suprême. Mais un tel geste risquerait de déclencher une crise constitutionnelle et de lui aliéner des soutiens clés.
Cela ne signifie pas que la démocratie américaine soit à l’abri de tout danger. Mais ses fondations institutionnelles sont plus anciennes, plus solides et plus décentralisées que celles de nombreuses démocraties récentes. Sa structure fédérale, grâce à ses multiples juridictions et ses possibilités de veto, rend difficile la domination d’un seul dirigeant.
Cependant, la montée en puissance de dictatures de la manipulation doit nous interpeller. Partout dans le monde, des autocrates ont appris à contrôler leurs citoyens par des simulacres de démocratie. Comprendre leurs techniques pourrait aider les Américains à préserver la véritable démocratie.
Daniel Treisman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Céline Diaz, Doctorante en psychologie du travail et des organisations au sein des unités QualiPsy (UR 1901; Université de Tours) et C2S (UR 6291; Université de Reims Champagne-Ardenne), Université de Tours
Événements professionnels stressants, horaires changeants ou tâches répétitives : les études scientifiques tendent à montrer un lien entre certaines contraintes professionnelles et la consommation d’alcool ou de tabac. Qu’est-ce qui motive ces comportements et quels sont les mécanismes à l’œuvre ?
En France, les consommations d’alcool et de tabac sont les deux premières causes de mortalité évitable, mais elles restent largement répandues.
En 2020, en France métropolitaine, près de 23,7 % des 18 ans à 75 ans dépassaient les repères de consommation d’alcool recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En 2022, 31,8 % d’entre eux déclaraient fumer et 7,3 % déclaraient vapoter.
Tabac et alcool, à l’origine de graves conséquences pour la santé
Ces comportements de consommation présentent pourtant de nombreux risques pour la santé des individus. Le tabagisme est à l’origine de nombreuses pathologies telles que des maladies cardiovasculaires, des maladies respiratoires chroniques et, plus fréquemment encore, certains cancers.
Des alternatives considérées comme étant plus sûres pour la santé ont émergé, la plus courante étant la cigarette électronique. L’OMS a toutefois mis en garde la population face aux risques pour la santé que pourraient causer ces nouveaux produits.
La consommation d’alcool, quant à elle, est, directement ou indirectement, responsable d’une variété d’atteintes à la santé (par exemple, des cancers, des maladies cardiovasculaires, des cirrhoses du foie).
Facteurs sociodémographiques, psychologiques… et professionnels
Face à ce problème majeur de santé publique, les chercheurs se sont intéressés aux facteurs à l’origine de ces consommations, afin de tenter de les prévenir. Ainsi, de nombreuxfacteurssociodémographiques ont été identifiés comme jouant un rôle dans l’explication des consommations d’alcool et de tabac, tels que le genre, l’âge, le statut économique, le niveau de diplôme et le statut marital.
Certains facteurs psychologiques sont également impliqués dans ces comportements de consommation, tels que l’impulsivité, une faible estime de soi ou encore des symptômes anxiodépressifs.
Au-delà de ces déterminants, des travaux suggèrent que les facteurs professionnels pourraient également expliquer la consommation d’alcool et de tabac. En effet, bien qu’avoir un emploi semble être protecteur face à la consommation de tabac et d’alcool (la prévalence étant plus importante chez les demandeurs d’emploi), les conditions de travail pourraient impacter les comportements de consommation des travailleurs.
Les emplois sous contrainte propices à la consommation
Les données scientifiques concernant le lien entre l’activité professionnelle et la consommation de tabac ont mis en évidence que les changements dans les horaires de travail (le passage d’horaires classiques à des horaires prolongés), la monotonie des tâches, les tâches répétitives et, plus généralement, les emplois avec de fortes contraintes sont associés à une augmentation du tabagisme.
Concernant la consommation d’alcool, une récente revue de la littérature a identifié quatre grandes catégories de déterminants des comportements de consommation en lien avec le travail :
les normes sociales relatives à l’alcool au travail (acceptabilité et pratiques au travail),
le faible contrôle social au travail (par exemple, une faible régulation par l’organisation),
l’accès à l’alcool et la facilité de consommation sur le lieu de travail,
et, enfin, les contraintesprofessionnelles (par exemple, des événements stressants au travail, des conflits de rôles, une supervision abusive).
L’« automédication par l’alcool et le tabac » : une réponse aux contraintes professionnelles
Les chercheurs se sont interrogés sur les processus motivationnels qui sous-tendent les effets des contraintes professionnelles sur les comportements de consommation : pour quelles raisons les personnes boivent-elles ou fument-elles après avoir été exposées à des contraintes professionnelles ?
Avec l’alcool, une tentative pour réduire la tension ou la fatigue induites par le travail
Dans son modèle biphasique de l’automédication, Frone explique que les individus développent des attentes quant aux effets bénéfiques de l’alcool pour faire face à la fatigue ou aux affects négatifs (comme la colère ou l’anxiété) causés par le travail.
Ce modèle est qualifié de « biphasique » en raison du double effet de l’alcool : effet stimulant (quand son taux de concentration dans le sang augmente) et sédatif (quand son taux de concentration dans le sang diminue).
Plus précisément, selon Frone, deux motivations poussent les individus à consommer de l’alcool après avoir été exposés à des contraintes professionnelles :
des attentes de réduction de la fatigue par le biais de l’effet stimulant de l’alcool,
des attentes de réduction de la tension par le biais de l’effet sédatif de l’alcool.
Apportant un soutien à ces hypothèses, Frone a montré que les contraintes professionnelles (par exemple, la charge et le rythme de travail) pouvaient entraîner des affects négatifs et de la fatigue. Les affects négatifs liés au travail étaient à leur tour corrélés à une hausse de la consommation générale d’alcool, mais uniquement chez les personnes ayant de fortes attentes de réduction de la tension par la consommation d’alcool.
Ces affects étaient également liés à davantage de consommation d’alcool après le travail, mais, là encore, seulement chez les hommes ayant de fortes attentes de réduction de la tension.
La fatigue liée au travail était, quant à elle, associée à une hausse de la consommation générale d’alcool et de la consommation d’alcool pendant le travail, mais uniquement chez les hommes ayant de fortes croyances de réduction de la fatigue par la consommation d’alcool.
Ces travaux ont permis de montrer que les attentes que les individus ont vis-à-vis de l’alcool peuvent expliquer leurs comportements de consommation d’alcool face aux contraintes professionnelles. En somme, un contexte professionnel contraignant peut constituer un terrain propice à la recherche de solutions d’« automédication » au travers de la consommation de substances.
Concernant la consommation de tabac, bien que les liens entre contraintes professionnelles et comportements de tabagisme n’aient pas encore été testés par le prisme du modèle biphasique de l’automédication, il semble possible que ce modèle puisse s’appliquer également, le tabac ayant également des effets à la fois sédatifs et stimulants.
Télétravail et comportements de consommation : des liens qui restent à explorer
Il apparaît dès lors indispensable que les travaux de recherche se poursuivent afin d’approfondir la compréhension des motivations sous-jacentes à la consommation d’alcool et de tabac en lien avec l’environnement professionnel, en portant une attention particulière aux modalités d’organisation du travail.
En effet, avec l’essor du télétravail, de nombreux experts dans les domaines de la santé au travail et de l’addictologie suggèrent que le contexte de télétravail, caractérisé par un accès facilité à l’alcool et au tabac et par une moindre visibilité des comportements de consommation, pourrait constituer un environnement favorable au développement de ces comportements à risque pour la santé.
Comprendre plus finement ces phénomènes de consommation constitue un enjeu de santé publique, afin de pouvoir prévenir plus efficacement les usages à risque et leurs conséquences sur la santé des travailleurs.
Cet article est rédigé dans le cadre du projet CONSOMTEL (« Étude longitudinale des comportements de consommation d’alcool, de tabac et de vapotage en télétravail : les femmes plus exposées ? ») avec le soutien de l’Institut national du cancer INCa_18339 : Projet CONSOMTEL.
Céline DIAZ a participé à des projets financés par l’Institut National du Cancer (INCa), l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES)
Fabien Gierski a reçu des financements de l’Institut National du Cancer (INCa), de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), de l’Institut pour la Recherche en Santé Publique (IRESP), et du programme Européen INTERREG France-Wallonie-Vlanderen.
Nicolas Gillet a reçu divers financements en réponse à des appels à projets proposés par exemple par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) ou encore la Ligue contre le Cancer.
Tiphaine Huyghebaert-Zouaghi a reçu des financements de l’Institut National du Cancer (INCa), de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES).
Source: The Conversation – France (in French) – By Stéphanie Parmentier, Chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure qualifiée en littérature française et en SIC et professeure documentaliste. Chercheuse rattachée à l’IMSIC et au CIELAM, Aix-Marseille Université (AMU)
Les textes auto-édités créés, tout ou partie, par une IA générative relèvent-ils encore de la littérature ?Amanz/Unsplash, CC BY
L’auto-édition est présente de longue date dans le monde du livre, même si beaucoup ont vu en elle un phénomène marginal. Voici pourtant que cette pratique solitaire rencontre un succès jamais atteint dans le passé. Les plateformes d’auto-édition avaient déjà facilité et accéléré la possibilité de se publier en toute autonomie, mais, par leur simplicité et leur rapidité, les intelligences artificielles génératives permettent désormais de générer un livre en quelques clics.
L’auto-édition a toujours séduit de nombreux auteurs ; des écrivains célèbres comme Marcel Pagnol, Claire Bretécher et, plus récemment, Riad Sattouf, Joël Dicker ou l’influenceuse Léna Situations y ont eu recours pour maîtriser toutes les étapes de fabrication de leurs ouvrages. Inspirés par ces exemples, de nombreux auteurs amateurs se sont tournés vers l’autoédition. Le phénomène est loin d’être confidentiel puisqu’en 2022, les ouvrages en auto-édition représentaient presque un tiers des dépôts à la Bibliothèque nationale de France
Cet univers éditorial lentement sécrété par des auteurs indépendants, devenus au fil des ans de véritables entrepreneurs éditoriaux, a été chamboulé par l’arrivée des IA génératives. Capables d’intervenir à toutes les étapes de la création d’un ouvrage, allant de la trame à la couverture, en passant par l’écriture, la correction voire la traduction, ces outils permettent aux auteurs auto-édités de gagner du temps et de réduire les coûts de fabrication.
L’immixtion des IA dans l’univers de l’édition sans éditeur semble de ce fait renforcer et accélérer la logique de l’auto-édition, notamment celle prônée par Amazon, pour inciter à produire des contenus de façon régulière, le plus rapidement possible, avec le moins de moyens humains. Dans cette acception, utiliser les IA génératives peut être considéré comme l’adaptation et l’évolution naturelles de l’auto-édition. Toutefois distinguer les contenus générés par l’IA ou seulement retravaillés à l’aide de l’IA semble nécessaire.
Comment savoir si un livre a été écrit par l’IA ?
S’il n’est pas toujours évident d’identifier les publications générées par IA, certaines spécificités littéraires et éditoriales peuvent alerter des lecteurs avertis. Les textes auto-édités créés, en tout ou en partie, par une IA affichent le plus souvent un même format : ils sont courts et dépassent rarement la centaine de pages. Les récits sont souvent superficiels et les actions y sont largement prévisibles.
La traduction d’un ouvrage en plusieurs langues sans même la révision par un professionnel est aussi un élément révélateur de machines textuelles.
La qualité littéraire n’est pas le seul marqueur indiquant la présence d’une IA : la faiblesse voire l’absence d’éléments biographiques sur l’auteur est susceptible de dissimuler la présence massive de textes algorithmiques. Sur KDP, la section À propos de permettant à un auteur de se présenter est souvent vide lorsqu’il s’agit d’un livre généré quasi totalement par IA. Dans ce cas de figure, le recours à des pseudonymes est courant et facilement identifiable puisqu’une recherche plus approfondie sur Internet ne confirme généralement pas l’existence de l’auteur.
La fréquence de publication de certains auteurs, capables d’écrire et de publier plusieurs livres en une seule journée devrait également attirer l’attention. Une telle cadence d’écriture est peu probable pour un auteur humain, surtout lorsqu’il s’agit d’un auto-édité, seul à gérer toutes les étapes de publication.
Enfin, ces ouvrages sont souvent très peu commentés et appréciés par les lecteurs dont la clairvoyance littéraire devient un excellent détecteur de productions d’IA. À l’inverse, trop de commentaires élogieux et uniformes peuvent également trahir une intervention artificielle.
Fictions codifiées et tropes narratifs, un modèle littéraire idéal pour les IA
Camille Emmanuelle, autrice de plus d’une douzaine de romances érotiques, confirme dans un témoignage que, « pour une IA, créer revient à formater, et que formater se résume à façonner des textes selon des données d’apprentissage largement recyclées. » Cette multiplication des récits générés par des IA n’est pas sans conséquences. Au-delà de produire des textes standardisés et uniformes, renforcé par une « consanguinité de l’IA », l’exercice littéraire risque surtout de se réduire à une structure de type « thèmes et variations », empruntée au domaine musical. Un même argument, soumis à des scripts presque jumeaux, produit des récits à peine enrichis. Ce processus génère inévitablement une modélisation de l’écriture, révélant une forme d’eugénisme littéraire fondée sur la simplicité, la banalité et l’insipidité.
Quel avenir pour l’auto-édition ?
Devant une production littéraire née sous IA, comment va régir la « communauté biblio-numérique » ? c’est-à-dire les lecteurs, les auteurs, les fans et les influenceurs des plateformes interactives. S’emparera-t-elle de ces histoires artificielles sans distinction, ou les considérera-t-elle comme une simple sous-catégorie de l’écriture humaine ?
Quoi qu’il en soit, la seule restriction des textes générés par IA proposée par Amazon ne garantit pas une protection durable contre « l’IA-modélisation de l’auto-édition ». En plus d’engorger la plateforme d’auto-édition KDP, cette situation pourrait détourner les lecteurs vers d’autres horizons numériques et nuire à la carrière patiemment construite d’auteurs auto-édités. Pour se démarquer de telles machines textuelles, ces passionnés du livre et de l’écriture devront continuer à valoriser leur savoir-faire, à souligner leur expérience éditoriale et surtout à jouer la transparence quant à la nature humaine de leur travail textuel et éditorial. À moins qu’Amazon, comme YouTube en juillet 2025, choisisse de démonétiser les contenus non authentiques pour freiner leur prolifération.
Utilisée avec discernement, les robots conversationnels peuvent aider les auteurs auto-édités à gagner du temps. Or, au-delà d’un certain seuil, ces outils pourraient devenir toxiques et contaminer l’image globale de l’édition sans éditeur.
Faut-il par conséquent encadrer l’utilisation de l’IA dans l’autoédition ? Une telle mesure risquerait de rompre avec le principe d’indépendance revendiqué par les auteurs auto-édités… Pourtant, intégrer des chatbots dans le processus de création littéraire indépendante, n’est-ce pas aussi instaurer une forme de co-édition, où l’auteur partage avec une machine son autonomie ?
Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Portrait d’Octavia Hill, par le peintre John Singer Sargent ; couverture de _Homes of the London Poor_ ; panorama du lac de Thirlmere, près de Manchester. Domaine public/archive.org/Mick Knapton , CC BY
En pleine révolution industrielle, la Britannique Octavia Hill s’est battue pour que les plus pauvres aient accès à une nature non détériorée, pour que les villes se végétalisent, et contre la pollution atmosphérique urbaine.
« Rendre aux hommes […] un ciel bleu, une terre pure, une eau limpide, une herbe verte. » Les mots sont simples, mais l’ambition est grande. Ce fut celle d’Octavia Hill, née en 1838 dans le Cambridgeshire (Angleterre), qui sera l’une des principales activistes environnementales de son temps, jusqu’à son décès, en 1912, à Londres. Plus d’un siècle après sa mort, cette nécessité élémentaire d’un écosystème sain pour protéger les plus pauvres reste plus que jamais d’actualité : l’association Toxic Tour Detox 93 rappelle, par exemple, que les bordures de l’autoroute A1, en plein Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), enregistrent les taux de pollution atmosphérique les plus élevés d’Île-de-France.
Vitrail commémoratif, consacré à Octavia Hill, de l’église de Crockham Hill (Kent, au sud-est de Londres). tristan forward/geograph.org.uk, CC BY
Cet idéal d’un environnement sain pour tous continue lui de rayonner au sein du National Trust, principale association de protection du patrimoine historique et naturel britannique dont Hill est l’une des fondatrices. Quand le ciel est bleu, justement, on peut voir irradier sa silhouette sur le vitrail installé en sa mémoire par le National Trust dans la petite église de Holy Trinity, à Crockham Hill (Kent), où elle est enterrée. On y voit, d’un côté, une ville dense, sans espace, aux arrière-cours étouffantes, et, de l’autre, un parc, une forêt suggérée, un soleil resplendissant, rappelant ainsi habilement le combat mené toute sa vie contre les conditions de vie insalubres des plus pauvres.
Car, pour Octavia Hill, tout part de l’engagement social qui lui a été transmis par son grand-père maternel, Thomas Southwood Smith (1788-1861), médecin et réformateur sanitaire, et de sa mère, théoricienne de l’éducation qui associe ses filles à sa Lady’s Guild, en 1852, un atelier coopératif mis en place pour venir en aide aux jeunes femmes sans qualification. Octavia y découvre la réalité sordide des quartiers miséreux de Londres. Elle rencontre aussi nombre d’intellectuels, dont John Ruskin (1819-1900), une figure marquante pour les défenseurs de l’environnement de son temps.
Au milieu des années 1860, Ruskin donne à la jeune femme la possibilité de réaliser son rêve : acheter des maisons, les rénover et les louer à des ouvriers en leur apprenant à les tenir convenablement. Le succès est réel, et Hill développe son action philanthropique avec le soutien croissant de l’establishment victorien, jusqu’aux princesses royales. Elle devient ainsi une personnalité en vue, dotée d’un solide réseau qu’elle va mettre au service de la cause environnementale dès 1875.
Protéger la nature pour les pauvres
Octavia décide alors de rejoindre la Commons Preservation Society (CPS), fondée une dizaine d’années plus tôt pour empêcher la privatisation des communaux autour de Londres et pour en préserver l’accès pour l’ensemble de la population, notamment citadine. Elle en intègre rapidement le comité de direction et finit par être chargée d’une des branches les plus actives de la société, le Kent and Surrey Footpath Committee.
Parallèlement, elle fonde en 1876, avec sa sœur Miranda, la Kyrle Society (Société pour la diffusion de la beauté), qui comprend, à partir de 1879, une section consacrée aux espaces verts. Cet intitulé est révélateur : c’est bien une approche qu’on peut qualifier de « sentimentale » qu’adopte Hill. Elle n’encourage pas à la protection d’une nature ordinaire, vivrière ni même, évidemment, à celle d’un écosystème. C’est plutôt une nature esthétisée et pourvoyeuse d’un bien-être physique et spirituel qu’elle défend. S’y adjoint aussi l’attachement à un patrimoine naturel, hérité de siècles d’aménagement de la terre anglaise – dans la droite ligne d’un mouvement européen en plein essor au tournant du XXe siècle. Elle exprime ces conceptions dans d’innombrables écrits, et particulièrement dans Our Common Land, qu’elle publie en 1877, au titre significatif. Les communaux devraient être propriété pleine et entière du peuple anglais… Il s’agit donc de protéger une certaine nature, mais aussi d’en développer la présence au sein des villes.
Au cœur des combats environnementaux victoriens
Ces objectifs trouvent à s’exprimer de différentes manières. À travers la Kyrle Society, Octavia Hill organise des concours de fleurs, encourage au fleurissement des terrains autour des maisons ouvrières, dresse, avec ses consœurs, des guides de randonnées du Kent et du Surrey et, plus généralement, organise régulièrement des sorties dans des parcs ou à la campagne pour ses locataires.
En 1876, elle joue un rôle central dans la première grande controverse environnementale qui secoue l’Angleterre et qui prend une dimension nationale. Cette année-là, la ville de Manchester se propose d’acheter le lac de Thirlmere, dans le Lake District, et de le transformer en réservoir pour sa population. L’émoi est immense parmi les défenseurs de l’environnement : il semblait inconcevable que le berceau de la révolution industrielle s’en prenne à une région devenue l’un des symboles de la vieille Angleterre rurale en voie de disparition. Les « Sentimentaux » mènent donc le combat, et, pour la première fois, s’allient. En effet, c’est à cette occasion sans doute que Hill collabore pour la première fois avec deux figures majeures de ce mouvement : Sir Robert Hunter (1844-1913), avocat de la CPS, devenu célèbre depuis qu’il a obtenu, en 1874, la protection de la forêt d’Epping, à l’est de Londres ; et le chanoine Hardwicke Rawnsley, figure éminente du Lake District dont il ne cessera de défendre l’intégrité.
La lutte s’achève par un échec : le réservoir est construit. Mais cet échec permettra aux défenseurs de l’environnement d’apprendre à affiner leurs arguments et surtout le débat aura été porté sur la place publique et jusqu’au Parlement, qui contraint finalement Manchester à modifier aussi peu que possible un paysage jugé « de valeur nationale ». C’est en « Lady of the Lake » qu’Octavia Hill est désormais présentée dans certains dessins de presse. Même si, en 1877, du fait de son épuisement physique et de déconvenues sentimentales et amicales, elle doit s’éloigner des mois durant du combat pour reprendre des forces, elle est désormais une figure centrale du mouvement de défense de la nature.
Au plan législatif, Octovia Hill contribue de manière décisive à l’adoption, en 1884, d’une loi interdisant la vente de cimetières désaffectés à des fins de construction : elle espère ainsi les transformer en petits jardins, ce qu’elle avait déjà fait avec ceux de St-George’s-in-the-East et de Drury Lane.
Le National Trust, un aboutissement fédérateur
On peut ainsi voir la création du National Trust, en 1895, comme l’aboutissement de cette action. Cette association voit le jour à l’initiative de Hill, Hunter et Rawnsley, afin de préserver des lieux d’intérêt historique ou de beauté naturelle.
Il s’agit bien ici d’une nature patrimoniale, héritage ancestral, capable de pallier partiellement certains des maux de la civilisation industrielle. Dès le milieu des années 1870, Octavia Hill espérait fonder une association capable de fédérer les combats environnementaux – la Kyrle Society devait ainsi supplanter la CPS par ses ambitions plus grandes. Il est remarquable de constater que Hill a toujours étendu son champ d’action, considérant que le bien-être des ouvriers dépendait justement de la prise en compte de tous les facteurs pouvant les affecter. De la qualité de leurs logements, elle est ainsi passée à leur environnement quotidien, puis aux espaces naturels qui devaient leur être accessibles.
C’est ainsi qu’il faut comprendre également son rôle dans la fondation d’un comité contre la pollution atmosphérique londonienne (Fog and Smoke Committee) en 1880 : comment vouloir apporter de la beauté et de la nature aux plus pauvres dans une ville étouffée par la fumée ? Là encore, elle fait œuvre pionnière, en contribuant à unir les mouvements de lutte contre la pollution et de défense de la nature qui avaient tendance à rester séparés.
Toujours, elle a agi avec pragmatisme : sa rupture spectaculaire et douloureuse avec Ruskin, en 1877, se joue précisément sur l’enjeu, central aujourd’hui encore, des méthodes et des fins de la lutte environnementale : faut-il, comme le défend Hill avec succès (le National Trust est l’un des principaux propriétaires terriens d’Angleterre), privilégier des mesures concrètes, qui améliorent directement le sort de la population et sont acceptables par une majorité ? ou, si l’on suit Ruskin, attaquer le problème à la racine, au risque de se heurter à l’incompréhension et l’échec ?
Charles-Francois Mathis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
La mort d’Affan Kurniawan, jeune chauffeur de moto-taxi écrasé le 28 août par un véhicule de police, lors d’une manifestation à Jakarta, a enflammé la contestation déjà virulente en Indonésie. Dans la rue comme sur les réseaux sociaux, la colère vise une institution policière, accusée de corruption et de violence, qui apparaît comme un outil destiné à protéger les élites plutôt que les simples citoyens. Pendant ce temps, un projet de loi visant à accroître les prérogatives de la police est en cours d’examen.
Le hashtag #PolisiMusuhBersama (« La police est l’ennemi commun ») est devenu viral parmi les utilisateurs indonésiens des réseaux sociaux, à la suite d’une nouvelle bavure policière. Cela reflète une perception largement répandue selon laquelle, en Indonésie, la police, loin d’être exclusivement la garante de la sécurité publique, est avant tout un appareil destiné à protéger les privilégiés et le pouvoir.
La vague d’indignation contre la police a été déclenchée par la mort d’Affan Kurniawan, 21 ans, un conducteur de moto-taxi écrasé par un véhicule de la brigade mobile alors qu’il livrait de la nourriture. Quelques jours plus tôt, des manifestations avaient déjà éclaté à Jakarta pour protester contre l’arrogance des députés, qui reçoivent des indemnités mensuelles d’un montant équivalent à plus de 6 000 dollars US chaque mois – tandis que le revenu moyen des travailleurs indonésiens est d’environ 200 dollars par mois avant impôts.
Mais au-delà de la contestation des émoluments excessifs des députés, ce mouvement constitue également une dénonciation plus vaste du fossé, jugé insupportable, qui existe entre les élites et les simples travailleurs. Et dans cette confrontation, la police n’apparaît pas comme un arbitre neutre, mais comme le bouclier qui protège les privilèges oligarchiques, en interprétant la protestation sociale comme un trouble à l’ordre public et la critique du système comme une menace.
Comme cela s’était déjà produit lors de manifestations passées, la police indonésienne a eu recours à la force de façon excessive pour disperser et arrêter des manifestants pacifiques. En outre, elle est accusée par bon nombre d’observateurs de divers abus de pouvoir, à commencer par des arrestations arbitraires de citoyens critiquant la police et sa corruption généralisée.
Les récentes brutalités policières, loin d’être des incidents isolés, sont le reflet du fait que la violence de la police est désormais une partie intégrante de la vie quotidienne des Indonésiens. Et lorsque la brutalité devient ordinaire, ce n’est pas seulement la confiance du public dans les institutions qui s’érode : ce sont les fondements mêmes de la vie démocratique qui sont ébranlés.
Une répression devenue banale
La mort du conducteur de moto-taxi est venue s’ajouter à la longue liste d’actes violents et arbitraires commis par les forces de l’ordre en Indonésie.
Entre juillet 2024 et juin 2025, selon les données de la Commission pour les personnes disparues et les victimes de violence (KontraS), au moins 602 cas de violence commis par des policiers ont été répertoriés, dont 411 cas où les policiers ont fait usage de leurs armes à feu. Au moins 10 personnes ont été tuées et 76 autres blessées, souvent grièvement. Le rapport affirme également que la police a commis 37 exécutions extrajudiciaires. Il convient également de rappeler la tragédie de Kanjuruhan en 2022 : à Malang, dans la province du Java oriental, un mouvement de foule lors d’un match de football a fait 131 morts et 300 blessés. La police avait utilisé de manière excessive des gaz lacrymogènes pour disperser la foule dans le stade, entraînant la bousculade mortelle.
Ce qui rend la situation encore plus inquiétante, c’est la banalité des violences policières. La forme la plus troublante du mal n’est pas son excès spectaculaire, mais sa répétition routinière. Or en Indonésie, les brutalités policières ne constituent pas des cas extraordinaires mais, plutôt, des manifestations habituelles du fonctionnement de l’institution.
Chaque acte de répression policière est présenté comme une procédure normale, chaque décès comme un dommage collatéral et chaque arrestation comme une nécessité. Ainsi, l’institution transforme ce qui devrait scandaliser en ce qui est socialement toléré, assurant que la reproduction des inégalités se poursuit sans interruption.
La structure des institutions de maintien de l’ordre en Indonésie apparaît aujourd’hui très fragile, en l’absence de mécanismes adéquats pour gérer les conflits entre l’État et les civils.
Malgré cette culture de corruption, l’institution devrait recevoir l’année prochaine un budget de 145,6 trillions de roupies indonésiennes (Rp), soit environ 7,5 milliards d’euros, contre 126,6 trillions de Rp (environ 6,58 milliards d’euros) cette année. Cela fera de la police la troisième institution publique disposant du budget le plus élevé, après l’Agence nationale de nutrition et le ministère de la défense.
L’arrestation des membres du groupe de musique relève de ce que le sociologue Pierre Bourdieu a décrit comme la violence symbolique, à savoir le pouvoir d’imposer des normes sociales en présentant la domination comme naturelle et incontestable.
En qualifiant les critiques dont ils font l’objet de « diffamation », les policiers cherchent à renforcer leur autorité tout en dissuadant toute contestation future.
Encore plus de pouvoir à venir
Au lieu de réformer la police, le gouvernement – avec l’appui du Parlement – est en train de réviser le code pénal d’une manière qui risque de transformer la police en une institution surpuissante au sein du système judiciaire pénal.
Le projet de loi accorde également à la police le pouvoir de mettre en œuvre diverses mesures coercitives, menaçant les droits de chaque citoyen.
L’urgence d’une réforme
En Indonésie, le mandat de maintien de l’ordre public est souvent utilisé pour justifier la violence au nom de la « sécurité ». Les ordres de « sécuriser » une situation se traduisent systématiquement par de la répression, le contrôle et la stabilité étant placés au-dessus de la responsabilité démocratique.
Dans un système conçu pour protéger les élites, même les plus petits actes de résistance sont considérés comme des menaces pour le statu quo. La combinaison du pouvoir coercitif et des liens oligarchiques rend toute réforme substantielle extrêmement difficile.
Pourtant, à mesure que la brutalité persiste et que l’autorité policière continue de s’étendre, une réforme complète de l’institution ne peut plus être reportée.
Aniello Iannone ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.