Maisons, routes, rail, pistes cyclables… comment lutter contre les risques de retrait-gonflement argileux ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Lamine Ighil Ameur, Chercheur en mécanique des sols, Cerema

Les routes départementales et les voies cyclables sont particulièrement exposées au risque de retrait-gonflement argileux. DIR Est 2020, Fourni par l’auteur

C’est en raison du phénomène de retrait-gonflement des argiles que les sécheresses causent des dégâts tant sur les routes – y compris les pistes cyclables – que sur les maisons et les réseaux ferrés. De nouvelles techniques en cours de développement se montrent prometteuses pour limiter l’impact du phénomène.


Alors que le risque de retrait-gonflement des sols argileux (RGA) lié aux sécheresses a explosé depuis 2015 sous l’effet du changement climatique, se pose la question des outils permettant de lutter contre le phénomène.

Historiquement, ce sont les maisons individuelles – et de façon générale, les bâtiments de plain-pied ou à un étage – ainsi que les routes qui sont le plus souvent concernées par les conséquences du RGA, quand elles sont construites sur des sols argileux, du fait de leurs fondations superficielles. Les pistes cyclables sont également particulièrement vulnérables.

Dans certains cas particuliers, des routes nationales et même des autoroutes peuvent être concernées, de même que les voies ferrées, les digues et les réseaux enterrés (gaz, eau, etc.).

Quelles sont les techniques utilisées et les nouvelles solutions en cours de développement pour faire face à l’aggravation des risques provoquée par le changement climatique ? Panorama.




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Comment le RGA crée des fissures

Les maisons individuelles et les routes sont parmi les ouvrages les plus vulnérables au RGA quand elles sont construites sur des sols argileux. Leurs fondations peu profondes les rendent sensibles aux variations de teneur en eau du sol sous l’effet des cycles de sécheresses et de précipitations.

En effet, le sol argileux se rétracte durant la sécheresse et gonfle pendant les périodes de précipitations ce qui engendre des déformations volumiques pouvant endommager l’ouvrage et mener à un sinistre.

Le schéma ci-dessous illustre les ondes de dessiccation (lignes rouges) et les déformations de gonflement (flèches bleues) sous une maison et une route, ainsi que les conséquences sur le bâti en termes de mouvements de structure (flèches rouges).

Conséquences du RGA et impacts de l’environnement proche : (a), (b) et (c) sur une route, (d), (e) sur une maison et sur le cycle de l’eau (f).
Reiffsteck, 1999 et Béchade, 2014, Fourni par l’auteur

Un environnement défavorable, caractérisé par de la végétation et une mauvaise gestion des eaux, peut à la fois être à l’origine et aggraver les dommages sur ce type de structures.

En effet, l’action racinaire de certaines essences de végétaux accentue la dessiccation (suppression naturelle ou artificielle de l’humidité) du sol et l’arrivée d’eau indésirable a tendance à fragiliser le sol, ce qui peut induire des fissures et des dégâts.

Crêtes de la digue et de la pente, côté crue, fissurées (Doba, Hongrie).
Illés et Antal, 2022, Fourni par l’auteur

Les ouvrages en terre, digues et barrages, sont eux aussi également particulièrement exposés au RGA et à ses conséquences en termes de dommages. C’est problématique dans la mesure où les digues sont la première ligne de défense contre les inondations. La formation de réseaux de fissures de dessiccation durant la sécheresse dégrade les propriétés du sol et compromet l’intégrité des structures.

L’augmentation soudaine des précipitations peut alors entraîner la rupture des structures en terre. Ce problème s’amplifie lorsque l’on considère la sécheresse des sols expansifs, et notamment argileux. En effet, de nombreuses pentes, à l’état desséché, cèdent lorsqu’elles sont soumises à des précipitations intenses. Ceci en raison d’une diminution de la succion matricielle de l’eau contenue dans le sous-sol et d’une augmentation de la pression de l’eau interstitielle.

Ainsi, toute condition de sécheresse suivie de précipitations intenses peut causer de graves dommages aux structures en terre. Celles-ci devraient être négativement affectées par le changement climatique.

Les réseaux enterrés proches de la surface peuvent également être sujets aux déformations du sol dues au RGA et subir des fissures, voire une rupture de canalisation.

Cela peut favoriser les fuites, qui constituent à la fois un gaspillage des ressources associé à des pertes financières, un danger pour les personnes (en particulier pour les canalisations de gaz) et parfois une accentuation du RGA, en favorisant une arrivée d’eau indésirable (cas des fuites d’eau près des fondations).

De plus en plus de routes concernées

Jusqu’ici les routes concernées étaient pour la plupart des routes départementales, mais certaines configurations défavorables peuvent également concerner les routes nationales et les autoroutes. Par ailleurs, les pistes cyclables, dont la structure est comparable à celle d’une route encore plus légères, sont également vulnérables.

Fissures dues au RGA sur l’autoroute A31 entre Nancy et Metz (Grand-Est).
DIR Est 2022, Fourni par l’auteur

Par exemple, dans la région du Grand Est, la route nationale RN4 est moyennement exposée au RGA. Elle présente des fissures caractéristiques proches des bords. L’autoroute A31 est, elle-aussi, fortement exposée au RGA avec d’importantes fissures longitudinales de l’ordre de plusieurs centimètres, accompagnées de tassement différentiel (c’est-à-dire, un enfoncement du sol non uniforme).

La configuration de cette autoroute avec un terre-plein central de quelques mètres séparant les deux sens de circulation et constitué de terrain naturel végétalisé favorise l’exposition à l’évapotranspiration et la propagation de la dessiccation du sol en période de sécheresse.

Cela revient à considérer l’A31 comme étant deux routes départementales parallèles, avec deux accotements bordés de zones boisées et/ou végétalisées. Par conséquent, les autoroutes présentant cette configuration et construites sur des sols exposés au RGA seront davantage vulnérables face au changement climatique.

L’impact du RGA sur les routes est complexe à identifier vu la diversité des sollicitations auxquelles elles sont exposées (trafic, gel-dégel, circulation des eaux, RGA, etc.). Au Cerema, nous avons accompagné le Conseil départemental d’Indre-et-Loire, en 2019, dans une mission de diagnostic RGA de plusieurs tronçons de routes départementales afin de mieux cibler les actions d’entretien, de prévention et de remédiation, et d’optimiser leur financement. La méthode de diagnostic développée devrait être généralisée par les gestionnaires des routes départementales afin d’avoir une cartographie à l’échelle nationale et estimer le coût du RGA sur les routes.

Les vulnérabilités du réseau ferré national

Le réseau ferré national fait, lui aussi, l’objet de préoccupations quant aux impacts du RGA pour les voies construites sur des sols sensibles aux variations hydriques. Suite à la sécheresse 2022, il y a eu une apparition récurrente de défauts de géométrie sur plusieurs voies. L’ampleur des défauts enregistrés a été telle que des opérations de maintenance ont dû être organisées en urgence.

La ligne ferroviaire Brive (Corrèze)-Toulouse (Haute-Garonne), ici près de Donnazac (Tarn), est particulièrement exposée au RGA.
L. Ighil Ameur/Cerema 2024, Fourni par l’auteur

Le RGA contraint également le gestionnaire du réseau ferré à mettre en place des limitations temporaires de la vitesse. Celles-ci affectent la circulation des trains avec des retards potentiels pour les usagers et des pertes économiques pour le gestionnaire.

L’exposition des voies ferrées au RGA dans leur environnement proche est actuellement très peu étudiée. L’une des premières étapes à mettre en place serait de dresser un état des lieux, à l’échelle du réseau national, sur les niveaux d’exposition et les secteurs concernés.

Instrumentation in situ d’une voie ferrée exposée au RGA à Donnazac (Tarn) par l’équipe Cerema.
L. Ighil Ameur/Cerema 2024, Fourni par l’auteur

En juin 2024, nous avons accompagné SNCF Réseau dans une expérimentation inédite qui consiste à conforter une portion d’une voie ferrée exposée au RGA à Donnazac (Tarn), près d’Albi.

Pour cela, deux planches d’essais ont été spécialement conçues pour une expérimentation qui doit durer 4 ans :

  • une planche de 80 mètres stabilisée par injection de RemediaClay, une solution que nous avons déjà testée sur une route départementale depuis 2021 en partenariat avec le Département du Loiret,

  • et une planche témoin (non confortée) de 80 mètres, toutes les deux instrumentées par des capteurs de teneur en eau du sol et une station météo.

L’enjeu est à la fois de tester l’efficacité et la durabilité de RemediaClay, et de caractériser l’évolution de la dessiccation du sol sous une voie ferrée en situation de sécheresse. Les résultats de cette étude permettront de mieux adapter les solutions pour le ferroviaire face au RGA.

Les solutions les plus prometteuses en développement

La littérature scientifique et technique présente plusieurs techniques de réparation courantes. Parmi les techniques fréquemment utilisées pour faire face au RGA sur le bâti : l’agrafage des fissures, l’injection de résine expansive dans le sol de fondation et la reprise en sous-œuvre (RSO) pour transférer les charges de la structure sur des micropieux.

Celles-ci sont souvent inadaptées au contexte du changement climatique et engendrent une sinistralité de deuxième, troisième voire quatrième génération. Il est important d’adopter une nouvelle approche dans le développement des solutions de prévention et d’adaptation vis-à-vis du RGA.

Il est indispensable aujourd’hui d’éprouver ces solutions en tenant compte des effets du changement climatique. Cela concerne par exemple les mesures en lien avec la gestion de l’eau et de la végétation dans la parcelle. Le projet Initiative Sécheresse, lancé en 2024 par France Assureurs, CCR et la Mission Risques Naturels, doit permettre de répondre à ces questions.

La recherche est utile pour identifier et évaluer de nouvelles solutions de prévention et d’adaptation des maisons et des routes face au changement climatique. Au Cerema, notre équipe de recherche dédiée au RGA teste et développe de nouvelles solutions d’adaptation au changement climatique depuis 2015.

Première maison test équipée du procédé Mach dans la Vienne (projet Mach Series.
L. Ighil Ameur/Cerema 2024, Fourni par l’auteur

C’est le cas du procédé innovant Mach (Maison confortée par humidification), dont le principe consiste à réhydrater le sol argileux pendant les périodes de sécheresse pour stabiliser son état hydrique. Aujourd’hui, nous avons une démarche scientifique, en partenariat avec le groupe Covéa, pour vérifier la reproductibilité du procédé et l’acquisition des données météorologiques et de teneur en eau du sol. Nous avons déjà équipé une première maison test dans la Vienne et plusieurs dizaines d’autres en France métropolitaine devraient l’être également d’ici 2026.

Expérimentation de l’étanchéification des accotements (a) par enduit de surface et (b) par géomembranne.
L. Ighil Ameur/Cerema 2019, Fourni par l’auteur

Pour les routes, en partenariat avec les départementaux de la Région Centre-Val de Loire, nous expérimentons depuis 2017 de nouvelles solutions d’adaptation face au RGA. Ce partenariat inédit, l’Observatoire des routes sinistrées par la sécheresse (Orss), a fait l’objet de restitution partielle lors d’une première journée technique nationale dédiée à l’impact des sécheresses sur les routes exposées au RGA et les solutions d’adaptation en novembre 2023. Cet Observatoire doit évoluer courant 2025 vers un Observatoire national des routes sinistrées par la sécheresse (ONRS).

Parmi les solutions les plus économiques, efficaces et durables, nous avons déjà identifié l’étanchéification horizontale des accotements, que nous avons testée avec le Loir-et-Cher depuis 2019. Il s’agit de limiter la dessiccation du sol au niveau des accotements pour protéger le sol sous chaussée des variations hydriques durant la sécheresse. Depuis sa mise en place fin 2019 sur deux portions de routes départementales, aucun dommage ni déformation ne sont signalés jusqu’à présent.

En 2024, notre équipe a également décroché le financement sur cinq ans de deux projets de recherche nationaux :

  • Le premier, mené en partenariat avec le BRGM, vise à développer un outil de veille et d’anticipation du niveau de sécheresse des sols argileux en France (projet SEHSAR, pour Surveillance étendue du niveau d’humidité des sols argileux pour l’adaptation et la résilience du bâti face au changement climatique)

  • Le second (projet SAFE RGA, pour Solutions innovantes d’adaptation du bâti exposé à la sécheresse face à l’expansion du phénomène de RGA), mené en partenariat avec l’AQC, CEAD, Fondasol et l’Université d’Orléans, doit permettre de mettre au point des solutions innovantes pour l’adaptation des maisons exposées au RGA. Les solutions envisagées visent par exemple à agir sur le sol argileux en place par stabilisation physico-chimique, en ajoutant du sable et du sel ou de lait de chaux, ou encore par des approches préventives.


Ce texte est publié dans le cadre du colloque international « Les impacts socioéconomiques de la sécheresse », qui s’est tenu le 31 mai 2024 et dont The Conversation France était partenaire.

The Conversation

Lamine Ighil Ameur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maisons, routes, rail, pistes cyclables… comment lutter contre les risques de retrait-gonflement argileux ? – https://theconversation.com/maisons-routes-rail-pistes-cyclables-comment-lutter-contre-les-risques-de-retrait-gonflement-argileux-254407

French national debt under presidents Chirac, Sarkozy, Hollande and Macron: a look at the numbers

Source: The Conversation – France (in French) – By François Langot, Professeur d’économie, Directeur adjoint de l’i-MIP (PSE-CEPREMAP), Le Mans Université

French national debt has grown steadily over the last 30 years. It is the sum of all public deficits accumulated since the mid-1970s. To compare the amount of national debt to the government’s financing capacity, it is expressed as a percentage of gross domestic product (GDP) – debt-to-GDP ratio – which indicates how many years of wealth creation (GDP) are needed to repay it.

Under Jacques Chirac, the debt rose from €663.5 billion to €1,211.4 billion, or from 55.5% to 64.1% of GDP. Under Nicolas Sarkozy, it reached €1,833.8 billion, or 90.2% of GDP. Under François Hollande, it hit €2,258.7 billion, or 98.4% of GDP.

At the end of the first quarter of 2025, France’s debt stood at €3,345.4 billion, or 113.9% of GDP. While this debt is the result of political choices that determine the country’s revenue and spending, it also depends on the economic climate, which can make managing the debt easier or more difficult.

Amid developments such as the dot-com bubble, the economic boom of the 2000s, the subprime crisis in 2008, the eurozone recession, and the Covid-19 pandemic, the governments of Chirac, Sarkozy, Hollande and current President Emmanuel Macron have experienced both gloomy and bright economic conditions.

How economic conditions influence the debt

The economic situation may be analysed using two parameters, both of which are rates: the interest rate (r), set by the European Central Bank (ECB), which determines the interest payable on debt; and growth rates (g for growth), which measure the annual increase in wealth created (GDP).

This situation has two effects.

The first effect is unfavourable to public finances. It occurs when economic conditions cause the interest rate (r) to be higher than the growth rate (g), ie r-g > 0. In this context, the surplus wealth created by growth is less than the interest payable on the debt. De facto, the debt increases, even if policy choices lead to government revenue financing government spending (excluding interest payments on the debt), ie if the primary deficit is zero.

Figure 1 shows that this unfavourable economic situation occurred during Chirac’s mandate. During this period, the sum of the primary deficits (government expenditure excluding debt servicing) and revenue remained virtually stable (blue curve). Debt rose due to high interest rates (r between 2.5% and 5%), combined with moderate growth (g around 4%), which caused debt to increase (red curve).

A second effect is favourable to public finances. If the real interest rate is lower than the growth rate (r-g < 0), then debt (debt-to-GDP ratio) can be stabilised, even if spending, excluding interest charges, exceeds revenue – that is, even if policy choices lead to a primary deficit. In this case, the annual increase in wealth created (GDP growth) is greater than the interest burden.

Figure 1 shows that such a situation occurred during Macron’s terms in office. During this period, the sum of primary deficits rose sharply (blue curve): political choices led to government spending (excluding interest payments on debt) exceeding its revenue. However, debt increased at a slower rate (red curve), as interest rates remained lower than growth (less than 2% for interest rates, r, compared to more than 2.5% for growth, g).

Figure 1: The gap between the red line and the blue line measures the contribution of net interest charges from growth (r-g) to the change in the debt-to-GDP ratio. Data from France’s National Institute of Statistics and Economic Studies (INSEE).
Fourni par l’auteur

How economic conditions contribute to the debt

Recent history divides presidential terms into two groups. The first group includes those in which “bad” economic conditions are the main reason for the increase in debt (debt-to-GDP ratio), which is shown by the red curve rising more than the blue curve in Figure 1. The second group includes terms in which primary deficits are the main reason for the increase in debt, which is shown by the blue curve rising more than the red curve.

The first group includes the terms of Chirac and Sarkozy. The second includes those of Hollande and Macron.

The data show that during Chirac’s two terms in office (1995–2007), the debt-to-GDP ratio increased by 8.99 points (0.75 points per year). This increase was due to a “poor” economic climate for public finances (r-g effect > 0), which caused the debt-to-GDP ratio to rise by 10.07 points, while the dynamics of primary deficits helped to reduce it by 1.08 points. During this period, interest rates on public debt were very high, ranging between 4% and 6%.

Under Sarkozy’s term (2007-2012), the debt-to-GDP ratio rose by 22.76 points (4.55 points per year), of which 11.01 points were due to primary deficits, representing 48% of the total increase, and 11.75 points were due to economic conditions (52% of the total). Interest rates remained high, between 3% and 4%. The large primary deficits followed policy choices aimed at cushioning the subprime crisis.

Conversely, during Hollande’s term (2012-2017), rising primary deficits accounted for 71.5% of the total increase in the debt-to-GDP ratio (9.13 points out of a total increase of 12.74 points, or 2.55 points per year). Interest rates continued to fall, from 3% to less than 2%, while primary deficits were not curbed, even though the subprime and sovereign debt crises had passed.

Primary deficits under Macron

Macron’s time in office, until 2024, further accentuates this trend. The debt has only increased by 10.8 points (1.35 points per year), as the economic situation has caused it to fall by 15.31 points, with interest rates becoming very low, falling below 1% in 2020.

The increase in debt can be explained solely by the very sharp rise in primary deficits, which caused it to grow by 26.11 points during a period when the Covid pandemic and the energy crisis led the government to protect citizens from excessive declines in purchasing power.

The period from 2025 to 2029 falls into the second scenario, in which economic conditions will make it increasingly difficult to manage public debt (r-g < 0). Even with a policy objective of controlling debt, primary deficits can only be reduced gradually. With these deficits continuing to weigh on debt, growth will increasingly fail to offset rising interest rates.

The budget that Prime Minister François Bayrou presented on July 25 will increase the debt-to-GDP ratio by 4.6 points (0.92 points per year) in a context in which economic conditions will reduce it by 1.7 points. Primary deficits will increase it by 6.3 points. Bayrou’s budgetary proposal will stabilise the debt-to-GDP ratio at around 117%, which is far from the stabilisation at around 60% achieved during Chirac’s terms in office.

Balance between spending and revenue

The evolution of the primary deficit (the difference between spending, excluding interest charges, and revenue) shows that over the last 29 years, there have been 10 years in which it increased. There have been three major increases: by 1.82 points in 2002, with the stock market crash; by 4.2 points in 2009, with the subprime crisis; and by 6.1 points in 2020, with the Covid pandemic. In 2002, the increase in the deficit consisted of 1.1 points linked to increases in spending and 0.72 points linked to reductions in revenue. The sharp increases in 2008 and 2020 were mainly due to spending increases: 95% of the 4.2 points in 2008 and 97% of the 6.1 points in 2020. To contain debt, revenues eventually increased after crises: between 2004 and 2006, between 2011 and 2013, and between 2021 and 2022. However, there were no reductions in spending after 2011 or after 2023.

It is therefore persistent spending at a high level that explains the increase in the debt-to-GDP ratio. Only a very recent period, in 2023, amid the Ukraine crisis, led the government to reduce revenues in order to preserve purchasing power in a context of high inflation.

Restricting public spending

The Bayrou government’s plan, by placing three-quarters of the adjustment on spending, proposes to regain control of public spending so that it represents 54.4% of GDP in 2029 – the level seen before the 2007 crisis. Beyond stabilising the debt-to-GDP ratio, this policy choice also permits consideration of the possibility of managing a potential future crisis. The question that then arises is: which spending items should be reduced as a priority?

Figure 2: Variation in a type of expenditure per term in office. The variation measures the difference in GDP points between expenditure at the end of a term (or, for Macron, 2023) and expenditure at the beginning. INSEE data.
Fourni par l’auteur

The spending items that have increased since 1995 are those related to the environment (+0.8 percentage points of GDP); health (+3.2 percentage points of GDP); leisure, culture and religion (+0.6 percentage points of GDP); and social protection (+1.3 percentage points of GDP). Those that have fallen are related to general government services (-4.1 points of GDP), defence (-1.1 points of GDP) and education (-1.5 points of GDP). In the future, a budget that reallocates spending in favour of defence and education through better restriction of health and social protection spending should therefore be seen as a simple rebalancing exercise.


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The Conversation

François Langot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. French national debt under presidents Chirac, Sarkozy, Hollande and Macron: a look at the numbers – https://theconversation.com/french-national-debt-under-presidents-chirac-sarkozy-hollande-and-macron-a-look-at-the-numbers-264411

Afrique de l’Ouest : une étude met en lumière la dure réalité des enfants migrants travailleurs

Source: The Conversation – in French – By Aly Tandian, enseignant-chercheur, Université Gaston Berger

Une récente enquête menée au Sénégal, en Mauritanie, en Côte d’Ivoire et en Guinée (avril 2023 à avril 2025) décrit la réalité souvent invisible des enfants migrants travailleurs. Ces enfants vulnérables sont confrontés à l’exploitation, à la précarité éducative et à de graves obstacles d’accès aux soins. L’auteur de cette étude, le chercheur Aly Tandian, s’est entretenu avec The Conversation Africa. Il plaide pour des politiques inclusives afin de garantir leurs droits fondamentaux et prévenir l’apatridie.

Qui sont les enfants migrants en Afrique de l’Ouest ?

En Afrique de l’Ouest, les enfants migrants sont des filles et des garçons de moins de 18 ans qui se déplacent à l’intérieur de leur pays ou au-delà des frontières, de manière volontaire ou contrainte, temporaire ou permanente. Certains voyagent seuls, parfois envoyés par leurs parents ou tuteurs pour trouver du travail, apprendre un métier ou fréquenter une école coranique. D’autres se déplacent avec un ou les deux parents, dans le cadre de migrations familiales (exode rural, déplacements transfrontaliers pour le travail saisonnier).

Nombreux sont ceux placés chez des proches, maîtres d’apprentissage ou maîtres coraniques. Ce qui fait d’eux des migrants placés sous la responsabilité d’un adulte autre que leur parent. Leur mobilité est souvent liée à des stratégies familiales, comme le confiage, la recherche d’opportunités économiques ou l’accès à l’éducation. Elle s’explique aussi par des logiques communautaires, telles que le placement chez un maître coranique, l’apprentissage d’un métier ou le travail saisonnier, mais également par la pauvreté, les conflits, les catastrophes, la traite et l’exploitation.

La prévalence des migrations d’enfants est élevée en Afrique de l’Ouest, mais la quantification précise est difficile à établir en raison de l’informalité, de la mobilité non enregistrée et de l’invisibilité statistique.




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Comment caractérisez-vous la réalité des enfants migrants travailleurs dans la région ?

En Afrique de l’Ouest, les enfants migrants travailleurs sont visibles dans les différents secteurs économiques comme l’agriculture, à la fois urbaine et rurale (plantations de cacao et de café, marchés et gares routières, quartiers périphériques et chantiers, les environnements religieux et éducatifs détournés ainsi que zones minières et portuaires). Ils peuvent être doublement vulnérables à cause des conditions d’abus, d’exploitation, de soumission à des travaux indignes auxquels ils sont soumis mais également à l’isolement et à d’autres difficultés liées au parcours migratoire.

Dans certaines circonstances, ils peuvent ne pas avoir la capacité juridique de faire valoir leurs droits contre des entreprises commerciales et d’autres parties qui les engagent dans le travail. Ces enfants, vulnérables en raison de leur statut d’étrangers, ont un accès limité à la justice, à l’éducation et sont exposés aux abus et à la discrimination.

L’invisibilité juridique et administrative à laquelle ils sont confrontés renvoie à une absence d’identité juridique et à une privation de divers droits. De même, la protection juridique n’est pas équitable et les enfants migrants travailleurs ont besoin dans certains cas de mécanismes particuliers pouvant éviter l’apatridie (situation d’une personne dont aucun Etat ne reconnait la nationalité).




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Quels sont les principaux risques auxquels ces enfants sont exposés ?

Les vulnérabilités sont liées principalement à leur statut irrégulier, au manque de document d’identité, à l’accès limité aux services publics et à l’absence de protection juridique. Elles limitent leur accès à une éducation de qualité et leur développement personnel.

Leur situation scolaire n’est pas favorable car ils vivent dans un déséquilibre scolaire profond avec les nationaux. De fait, leur droit à l’éducation n’est pas respecté. Mais les garçons et les filles de migrants ne sont pas égaux avec les autres ni en termes de droit à l’éducation ni en termes d’opportunités ou d’obligations après un décrochage.

Par ailleurs, ces enfants ont souvent un accès limité aux soins de santé. Les barrières administratives, la non-inscription dans les systèmes de santé nationaux, et la mobilité géographique des familles rendent difficile la continuité des soins, notamment dans les zones urbaines où les migrants sont concentrés.

Les services de santé mentale sont rares, souvent inaccessibles dans les zones rurales ou les camps de réfugiés, et parfois méconnus des familles. Les enfants se heurtent aussi à la stigmatisation, au manque d’information et à l’insuffisance de moyens financiers. Ce qui les empêche de recevoir les soins dont ils ont besoin. En Guinée, par exemple, la vulnérabilité sanitaire des enfants de migrants s’est particulièrement remarquée à la faveur des épisodes d’épidémie d’Ébola et de la pandémie de la Covid-19 en contradiction avec le droit guinéen.

Quelles sont les conséquences de la séparation familiale des enfants de migrants ?

Au cours de nos enquêtes, nous avons pu constater que de nombreux enfants vivant avec un des deux parents ou avec des tuteurs souffrent de vulnérabilités émotionnelles et psychologiques. Ils sont confrontés à un manque de protection et d’encadrement, des difficultés éducatives ainsi que des risques de migration autonome.

A Bouaké (Côte d’Ivoire) et à Nouadhibou (Mauritanie), certains enfants séparés de leurs parents biologiques affirment « souffrir de sentiments d’abandon ». A Dakar et à Conakry, d’autres disent « ne pas être à l’abri des risques d’exploitation ou de maltraitance ».

L’absence des parents influence différemment la scolarisation des enfants. L’absence du père peut entraîner une faible autorité dans le foyer et un sentiment d’abandon. Quand la mère manque, les filles risquent davantage d’interrompre leur scolarité pour assumer des tâches domestiques.

En outre, il y a une perte du lien émotionnel, car la mère joue souvent un rôle affectif et éducatif quotidien. On constate une baisse du suivi scolaire et nutritionnel, surtout pour les jeunes enfants.

La séparation familiale des enfants de migrants constitue un défi majeur qui exige des politiques inclusives et un soutien coordonné pour leur bien-être et la réunification. Les enfants expriment de façon récurrente leur besoin de surmonter cette séparation.

Entre autres conséquences de la séparation familiale sur les enfants, ces derniers citent le sentiment d’abandon, d’anxiété, de troubles du comportement, de perte de repères, un manque de lien parental, une rupture dans la construction identitaire, un isolement, une déscolarisation possible, etc.




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Quelles formes de soutien ou de protection pourraient améliorer leur condition ?

Les enfants migrants travailleurs ont besoin d’avoir accès aux documents d’état civil (actes de naissance, certificats de résidence, papiers d’identité, etc.). L’absence de ces documents entraîne une absence d’identité légale. Sans les papiers, il est impossible pour les autorités d’identifier l’enfant, de vérifier son âge, son origine ou son lien avec un éventuel accompagnant.

Une telle situation est à l’origine de l’échec de l’instruction ou de la scolarisation de nombreux enfants migrants. L’inaction des autorités publiques favorise des réseaux illicites d’établissement de documents administratifs qui ne satisferont pas les objectifs du tuteur. Ils ont également besoin d’assistance juridique pour défendre leurs droits.

L’absence de documents administratifs limite l’accès des enfants migrants travailleurs à l’éducation, aux soins et à la justice. Elle restreint aussi leurs droits dans leur pays d’origine et peut entraver leur mobilité et leur travail.

Les besoins en santé et bien-être incluent la vaccination, la prise en charge psychologique des enfants migrants travailleurs, ainsi que la santé, la nutrition et la santé mentale des enfants.

Les enfants de migrants séparés de leurs parents rencontrent des obstacles liés aux préjugés et à la marginalisation, qui limitent leur accès aux soins et affectent leur santé mentale. La sensibilisation des tuteurs aux besoins nutritionnels propres à chaque âge est essentielle pour assurer leur développement normal.

Les enfants migrants travailleurs ont besoin de reconnaissance, de soutien moral et d’espaces d’écoute favorisant le dialogue et la médiation. Ils doivent également voir leurs droits fondamentaux, ainsi que ceux liés à leur statut d’enfant migrant, respectés.

Que recommanderiez-vous aux décideurs pour encadrer cette migration dès l’enfance ?

Pour améliorer la situation des enfants migrants travailleurs en Afrique de l’Ouest, il est impératif que les États de la région mettent en place des politiques migratoires et des systèmes d’enregistrement civil garantissant leurs droits fondamentaux, indépendamment de leur statut. Ils doivent aussi renforcer les mécanismes de protection et de justice en faveur des enfants les plus vulnérables.

L’inclusion des enfants de migrants passe par des efforts coordonnés entre les gouvernements, les ONG, les institutions internationales et les communautés locales.

En termes de recommandation, il faut :

  • renforcer des politiques de protection sociale en facilitant l’accès aux soins et à l’éducation pour les enfants de migrants ;

  • créer des mécanismes de régularisation pour assurer un statut légal aux enfants de migrants et leur donner accès aux droits fondamentaux ;

  • lutter contre les discriminations à l’école en sensibilisant les enseignants et les élèves à l’inclusion ;

  • encourager l’éducation des filles en réduisant les obstacles socioculturels et en sensibilisant les familles ;

  • faciliter l’enregistrement des naissances issues de couples de migrants pour garantir un accès aux droits fondamentaux ;

  • mener des campagnes de sensibilisation auprès des communautés migrantes sur l’importance des documents d’identité.

Les enfants migrants constituent une réalité multiple. Ils sont exposés à des formes d’exploitation et leur situation devrait interroger les politiques publiques car ce sont des enfants le plus souvent dépourvus de documents administratifs. Ils se retrouvent confrontés à une non-admission dans les pays de transit, de destination et parfois d’origine.

L’avenir de ces enfants en Afrique de l’Ouest sera déterminé par la capacité des États, des communautés et des organisations régionales à transformer une mobilité souvent synonyme d’exploitation en une mobilité protégée et valorisée.

The Conversation

Aly Tandian does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Afrique de l’Ouest : une étude met en lumière la dure réalité des enfants migrants travailleurs – https://theconversation.com/afrique-de-louest-une-etude-met-en-lumiere-la-dure-realite-des-enfants-migrants-travailleurs-264289

La montée de l’appui à la souveraineté chez les jeunes au Québec, feu de paille ou vague de fond ?

Source: The Conversation – in French – By Éric Bélanger, Professeur en science politique, McGill University

L’été 2025 n’a pas seulement été chaud, il a électrisé la scène politique québécoise. Le Parti québécois (PQ) a fait élire un autre candidat lors d’une élection partielle dans Arthabaska en août, et des sondages récents laissent présager un regain de popularité pour la souveraineté, notamment chez les jeunes. Assiste‑t‑on à un renouveau souverainiste solide ou à une simple poussée estivale d’émotion politique ?

Avec 35 % des voix (contre 46 % pour le PQ), la défaite a été crève-cœur pour Éric Duhaime qui a perdu son second pari visant à se faire élire et à amener le Parti conservateur du Québec à l’Assemblée nationale. Elle aura été cependant l’occasion de se réjouir pour le chef du PQ Paul St-Pierre Plamondon.

Parallèlement, on constate un certain regain dans l’opinion publique alors que des sondages récents ainsi que des jeunes artistes comme Lou-Adriane Cassidy ou le rappeur kinji00 remettent la question de la souveraineté du Québec à l’ordre de jour.

Pour nous, cotitulaires de la Chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec, et spécialistes de la politique québécoise et de l’opinion publique, cette dynamique mérite un regard approfondi. Nous l’examinons sous trois angles : la méthodologie des sondages, les motivations profondes du regain, et les précédents historiques.

Interroger les sondages : ce qu’ils disent… et ce qu’ils ne disent pas

Dans un premier temps, il importe de s’attarder à la dimension méthodologique des sondages cités dans les médias. Ces coups de sondes ont des limites bien réelles. D’abord, l’appui de 56 % des jeunes de 18-34 ans, mesuré par la firme CROP au début du mois d’août, ne correspond pas à une intention de vote à un éventuel référendum – où la réponse se résumerait à « Oui » ou « Non ». Il s’agit plutôt d’un appui exprimé sur une échelle en quatre points, allant de « très favorable » à « très défavorable » à l’idée de souveraineté.

En juin dernier, la firme Léger a quant à elle mesuré une hausse des intentions de vote en faveur du « Oui » dans la même tranche d’âge, s’élevant à environ 48 %.

Sans mettre en doute l’existence de cette évolution chez les jeunes, on n’en sait très peu sur la taille exacte et la provenance des échantillons qui ont été rejoints dans ces deux enquêtes ni sur la manière avec laquelle les deux firmes de sondage ont pondéré les réponses de ces jeunes à ces questions. Par exemple, le chiffre de 48 % chez Léger paraît reposer sur les réponses de 195 jeunes individus seulement. L’appui de ce même groupe d’âge à la souveraineté est d’ailleurs retombé à 42 % dans leur enquête suivante publiée au mois d’août. De manière générale, plus les échantillons sont petits, plus les opinions mesurées sont susceptibles d’être volatiles.

Enfin, on a déjà observé par le passé que les appuis à la souveraineté ont tendance à diminuer une fois le PQ porté au pouvoir. Ces appuis avaient par exemple reculé de 8 points de pourcentage en quelques mois seulement à la suite de la victoire de Pauline Marois en 2012. Ce phénomène peut être attribuable à l’ambivalence qu’entretiennent généralement les Québécois vis-à-vis le PQ : ils aiment l’idée que ce parti dirige le Québec mais ils entretiennent des réserves face à son option constitutionnelle. Il est donc ici important d’offrir une nuance quant aux « réelles » préférences politiques des jeunes personnes sondées.

Langue, culture, crises politiques : ce qui motive l’appui à la souveraineté

Dans un second temps, nos travaux de recherche portant sur l’appui à l’indépendance au Québec et ailleurs dans le monde, notamment en Écosse et en Catalogne, indiquent que c’est surtout la volonté de protéger sa langue ou de conserver sa culture qui alimentent l’intérêt pour cette option constitutionnelle.

Il y a ici lieu de se questionner sur le rapport à la langue française des jeunes interrogés. Quelle est réellement l’importance de cette langue pour eux ? Certains, notamment ceux qui consomment beaucoup de contenu sur les plates-formes numériques comme TikTok, sont plus près des préoccupations des vlogeurs français (voir l’étude de l’Institut de la statistique du Québec). Ces jeunes parlent français certes, mais leurs référents culturels sont beaucoup plus franco-français que québécois.

Par ailleurs, les recherches ont aussi montré que les griefs, stimulés par des crises politiques tels l’échec de l’Accord du lac Meech ou le scandale des commandites, sont parmi les facteurs qui font le plus augmenter les appuis à la souveraineté. Or, il n’y a pas, présentement, de tels griefs ou de telles crises qui soient clairement en place au Québec.

Le poids de l’histoire : les jeunes (presque) toujours en tête du mouvement

Dans un troisième temps, c’est en posant un regard historique qu’il est possible d’offrir un autre éclairage sur cette montée, même modeste, de l’appui à la souveraineté. Historiquement, ce sont les jeunes qui ont surtout appuyé l’idéal d’indépendance. Ce fut le cas tant au Québec qu’ailleurs, comme en Écosse. Il est donc cohérent que ce soit la jeunesse québécoise qui soit à l’avant-garde de ce regain de soutien pour la cause souverainiste.

C’est notamment ce qui a été observé dans les précédents regains d’intérêt pour la souveraineté (chez les baby-boomers durant les années 1970 ; dans une moindre mesure chez la génération X durant les années 1990). Avec le recul, on se rend compte que la réelle anomalie historique tient peut-être à la cohorte des millénariaux (les individus nés entre 1980 et 1995) qui a davantage boudé le mouvement souverainiste que les autres.

À la lumière de ces différents travaux, les causes actuelles de ce regain pour la souveraineté chez les jeunes sont donc loin d’apparaître claires. Verrons-nous un réel engouement pour le Parti québécois ou bien seulement un passage à ce parti en raison de la fatigue envers le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) ?

Ces trois dernières années, le PQ a su tirer son épingle du jeu, profitant d’une période de turbulence pour le Parti libéral du Québec (PLQ) et Québec solidaire (QS), moins présents dans le débat public. Même s’il formait l’opposition officielle, le PLQ a été affaibli par une absence de chef permanent depuis 2022, comblée seulement en juin par l’élection de Pablo Rodriguez, ce qui a freiné son redéploiement politique. Quant aux membres et aux élus de QS, ils étaient trop occupés par leurs guerres intestines pour fonctionner ensemble et offrir une seule voix commune à l’Assemblée nationale et aux médias.

Et maintenant ?

Les jeunes ont presque toujours été attirés par la souveraineté. Cet attrait observé actuellement est-il lié à un rapport à l’avenir qui serait fondamentalement différent chez cette cohorte ? Se transformerait-il en appui réel dans l’urne à l’occasion d’un nouveau référendum ? Est-ce que les votes enregistrés dans les élections partielles étaient des votes de protestation ou bien un appui réel au PQ et à son option constitutionnelle ?

Nous avons des bémols. L’évolution de l’appui à la souveraineté demeure bien sûr à surveiller et à étudier.

La Conversation Canada

Éric Bélanger a reçu des financements du programme de Chaires de recherche du Québec (FRQSC)

Mireille Lalancette a reçu des financements du programme de Chaires de recherche du Québec (FRQSC)

ref. La montée de l’appui à la souveraineté chez les jeunes au Québec, feu de paille ou vague de fond ? – https://theconversation.com/la-montee-de-lappui-a-la-souverainete-chez-les-jeunes-au-quebec-feu-de-paille-ou-vague-de-fond-264227

Pourquoi y a-t-il encore des éboulements rocheux alors que des solutions de protection existent ?

Source: The Conversation – in French – By Marion Bost, Directrice technique Géotechnique, PhD, HDR, experte internationale en mécanique des roches, Cerema

Une zone d’habitation sécurisée par des écrans de filets à Foix, dans l’Ariège. Marion Bost, Fourni par l’auteur

En montagne, les éboulements sont fréquents. Leurs conséquences peuvent être dramatiques au dessus des routes et des installations humaines, de plus en plus présentes en montagne. Comment nous protéger ?


Le 20 août dernier, un éboulement rocheux dans la descente des Egratz vers Chamonix (Haute-Savoie) sur la RN 205 a causé un accident mortel. Début février 2025, à une semaine des vacances d’hiver, la route nationale 90 était bouchée à l’entrée de la vallée de la Tarentaise (Savoie). Le trafic ferroviaire entre Paris et Milan a été interrompu pendant plus d’un an et demi… à cause d’un éboulement rocheux fin août 2023. Ces évènements nous rappellent que ces phénomènes naturels constituent encore aujourd’hui une forte menace dans les territoires de montagne.

Entre 1900 et 2021, sur le territoire national, on recense 18 éboulements rocheux qui ont fait des victimes. Mais une route coupée peut aussi conduire à des effets que l’on imagine moins spontanément : une rupture dans l’accès aux soins, dans le transport transfrontalier de personnes et de marchandises et aussi, bien sûr, l’accès aux stations de ski – secteur qui représente plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel en France.

Comment se protéger des éboulements rocheux ?

Pour protéger les personnes et les biens, des structures de protection « passives » peuvent être mises en œuvre, soit en interceptant les blocs rocheux lors de leur propagation dans la pente, soit en les déviant. Les merlons comme les filets métalliques peuvent servir aux deux actions selon leur conception.

Un bloc de 4 mètres cubes arrêté par un écran de filets à Notre-Dame-de-Briançon sur la route nationale 90 en Savoie.
Fourni par l’auteur

Ainsi les écrans souples de filets sont constitués de nappes de filets déformables maintenues par des poteaux et par des câbles, qui sont fixés au sol par des ancrages. Des systèmes de dissipation d’énergie (appelés « freins ») sont disposés sur les câbles ou au niveau des ancrages pour limiter les efforts dans la structure et dissiper l’énergie cinétique d’impact du bloc.

Les écrans de filets peuvent arrêter des blocs avec une énergie d’impact jusqu’à 12 000 kilojoules, ce qui correspond à des blocs de 15 mètres  cubes, soit l’énergie d’un bloc du volume d’un SUV circulant à la vitesse de 90 kilomètres par heure.

Les merlons sont des structures massives en élévation par rapport au terrain naturel, constituées de matériaux de remblai, comme le sol en place, renforcés ou non par différentes technologies (géosynthétique, armature métallique, pneu…).

Selon leur conception, la capacité d’arrêt des merlons peut être supérieure à celle des écrans de filets métalliques, et atteindre plusieurs dizaines de milliers de kilojoules, soit plus de trois à quatre blocs de quinze mètres cubes à 90 kilomètres par heure.

immense construction en béton devant une montagne
Merlon pour le chantier EDF à Livet-Gavet dans l’Isère.
Marie-Aurélie Chanut, Fourni par l’auteur

La solution des écrans souples de filets est cependant souvent privilégiée en zone de montagne, car elle nécessite peu d’emprise au sol et peut être installée en forte pente grâce à des hélicoptères.

Comment conçoit-on ces ouvrages de protection ?

Comme tout ouvrage du génie civil, un écran de filets doit être dimensionné. Pour cela, il faut recenser sur le terrain les blocs potentiellement instables et évaluer s’ils sont susceptibles de s’ébouler. Dans un second temps, nous réalisons des simulations numériques pour estimer l’énergie et la hauteur de passage de chaque bloc, afin de définir l’endroit dans la pente où positionner l’ouvrage de protection et avec quelles caractéristiques. Ensuite, un produit existant sur le marché permettant de remplir ces conditions est choisi.

des blocs au dessus d’une route en montagne
Des blocs arrêtés par les écrans de filets souples installés au-dessus de la route nationale 90 en Savoie.
Marie-Aurélie Chanut, Fourni par l’auteur

Notons que la capacité d’arrêt de certains produits marqués CE a été testée par des essais d’impact réalisés en grandeur réelle. De plus, après l’installation des structures sur le terrain, des inspections détaillées et un entretien des ouvrages permettent d’assurer le niveau de service attendu pendant la durée de vie de chaque ouvrage, soit au minimum vingt-cinq ans en atmosphère peu corrosive.

La conception d’un écran de filets de protection contre les chutes de blocs est cependant complexe. Elle doit tenir compte d’un comportement dynamique et non linéaire de l’ouvrage sous l’impact d’un bloc. Ce type d’ouvrage favorise de grands déplacements au sein de la nappe de filets, qui limitent la concentration des efforts. Certains composants, essentiellement les freins, se déforment alors de façon irréversible.

un bloc tombe dans un filet. Simulation numérique
Simulation numérique d’un bloc rocheux impactant un écran de filets.
Jibril Coulibaly et collaborateurs, C2ROP, Fourni par l’auteur

Ainsi depuis les années 1970, la communauté scientifique et technique se mobilise pour améliorer la compréhension du comportement de ces ouvrages sous sollicitation dynamique.

Quand les filets ne remplissent pas leur mission

Malgré ces efforts pour améliorer la fiabilité des écrans de filets, ces ouvrages peuvent encore être mis en défaut aujourd’hui.

Par exemple, un éboulement exceptionnel peut dépasser la sollicitation prise en compte lors du dimensionnement. Ce fut le cas lors de l’éboulement déjà cité sur la RN90, pendant lequel trois blocs de plus de 10 mètres cubes ont percuté à grande vitesse, estimée à 28 mètres par seconde, et presque simultanément, un écran de filets neuf de capacité d’arrêt maximale égale à 8 000 kilojoules (c’est-à-dire pouvant arrêter un seul bloc de 8 mètres cubes chutant à plus de 100 kilomètres par heure).

L’impact d’un bloc rocheux de forme tranchante présentant une vitesse de rotation significative ou encore un impact au niveau des câbles de haubanage ou des extrémités de l’ouvrage peuvent être également plus sévères que l’impact dans les conditions des essais en vraie grandeur de certification du produit.

Écrans de filets 8 000 kilojoules, installés dans le versant de Ponsérand pour sécuriser la RN 90 en Savoie.
Laurent Dubois, Fourni par l’auteur

Enfin, des erreurs de montage ou encore le vieillissement de certaines pièces métalliques par corrosion peuvent avoir une incidence sur la capacité d’arrêt de l’ouvrage tout au long de sa durée de vie.

Des enjeux qui évoluent

Les enjeux (bâtiments, infrastructures de transports…) situés dans les fonds de vallée des régions montagneuses sont de plus en plus vulnérables. En effet, les dernières décennies ont vu l’augmentation du trafic et de la pression foncière, en lien notamment avec l’essor du tourisme de montagne. En conséquence, les besoins en ouvrages de protection performants et fiables ne font qu’augmenter.

Des stratégies territoriales de protection doivent donc être mises en place. Mais les coûts élevés de mise en œuvre et d’entretien obligent à définir et à prioriser les actions de sécurisation vis-à-vis du risque rocheux.

The Conversation

Marion Bost a reçu des financements de la Direction Générale de la Prévention des Risques du Ministère de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche.

Laurent Dubois travaille avec des entreprises de travaux construisant des merlons ou des écrans de filets sur les chantiers et dans le cadre de groupes de travail méthodologiques ou de normalisation.

Marie-Aurélie Chanut a reçu des financements de IREX.

ref. Pourquoi y a-t-il encore des éboulements rocheux alors que des solutions de protection existent ? – https://theconversation.com/pourquoi-y-a-t-il-encore-des-eboulements-rocheux-alors-que-des-solutions-de-protection-existent-261712

L’échec du gouvernement Bayrou, symptôme d’une crise démocratique profonde

Source: The Conversation – in French – By Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille

Depuis la dissolution de juin 2024, la France connaît une paralysie politique inédite. Pour le politiste Rémi Lefebvre, ce blocage n’est pas seulement institutionnel : il révèle une crise plus profonde du lien représentatif, nourrie par la défiance, par la fragmentation sociale et par l’usure du fait majoritaire.


Depuis la dissolution en juin 2024, les gouvernements de Michel Barnier puis celui de François Bayrou ont été en incapacité de gouverner. De nombreux commentateurs ont estimé que ce blocage serait lié au manque d’esprit de compromis des partis politiques, ou à des règles du jeu institutionnel inadaptées. On peut, au contraire, penser que le dérèglement est plus profond. Le rapport à la politique s’est transformé ces dernières décennies et la crise actuelle n’est que le symptôme d’un étiolement et d’une décomposition du lien représentatif lui-même.

Une routine politique déréglée

Nous avons été habitués en France, notamment depuis les années 1970, au « fait majoritaire » : le président de la République était élu au suffrage universel direct, il avait besoin d’une majorité, qu’il obtenait en général. La vie politique avait une rythmique routinisée d’alternances avec des majorités. Puis ce système s’est peu à peu déréglé.

Les alternances sans alternative se sont multipliées créant un désenchantement chronique dans chacun des camps politiques. La progression de l’extrême droite qui prétend incarner une nouvelle voie est associée au brouillage du clivage gauche-droite. En 2017, l’arrivée d’Emmanuel Macron est comprise comme le produit de l’épuisement du clivage gauche-droite et une réponse à la crise démocratique portée par une rhétorique du « dépassement ».

Mais ce dernier a accentué cette crise en poussant les marges à s’extrémiser et, finalement, en polarisant la vie politique tout en droitisant son positionnement. Emmanuel Macron a nourri l’extrême droite et affaibli la gauche de gouvernement. Alors que les injonctions au compromis sont fortes, le Parti socialiste (PS) est sous la férule de La France insoumise (LFI) et sans cesse exposé à des procès en « trahison ». La difficulté à construire des majorités, liée à la tripartition de la vie politique, est aggravée par la fragmentation interne à chaque bloc.

Pourtant, on ne peut pas comprendre cette crise par le seul jeu politique. Il faut aussi prendre en compte les changements du rapport à la politique par en bas. Depuis le début des années 2000, le mécanisme même de l’élection est mis en cause. La légitimité donnée aux gouvernants par l’élection est de plus en plus faible, comme l’explique Pierre Rosanvallon. Cela est renforcé par le vote stratégique qui s’est largement développé : on vote de plus en plus « utile » pour éliminer, mais les électeurs n’expriment plus vraiment leur préférence, ce qui affaiblit leur engagement dans la désignation d’un représentant et la légitimité de ce dernier. Ainsi, la procédure électorale est abîmée dans ses fondements : on parle de démocratie « négative » (on élimine plus qu’on ne choisit).

Par ailleurs, la fragmentation des identités politiques renvoie pour partie à la fragmentation de la société elle-même. La crise de gouvernance ou de gouvernabilité est liée à une société plus individualisée et fragmentée par des inégalités exacerbées et une forme de séparatisme. Les identités et des clivages sont plus complexes (genre, écologie, laïcité, islam…), moins structurés par des identités de classe homogènes, comme l’explique Gérard Mauger.

Si les partis politiques ne veulent pas faire de compromis, c’est aussi parce qu’ils ne veulent pas décevoir les groupes sociaux éclatés qui les défendent encore et parce qu’ils craignent de « trahir » des électeurs défiants et des clientèles électorales de plus en plus volatiles et étroites. La société est plus polarisée (la polarisation affective par les réseaux sociaux est indéniable) ce qui rend également les compromis politiques plus difficiles. On peut ajouter que l’émiettement et l’éclatement des identités politiques des électeurs sont favorisés par la faiblesse des partis et leur grand nombre – il y existe aujourd’hui 11 groupes parlementaires à l’Assemblée nationale, ce qui est un record). L’une des conséquences majeures est que les partis politiques n’arrivent plus à organiser le débat public autour de quelques visions cohérentes et simples.

L’impasse politique actuelle pourrait-elle être résolue par une dissolution, par des négociations, par de nouvelles élections législatives ou même par une élection présidentielle ? On peut en douter. Finalement, il est possible que le blanc-seing donné à un président à travers une élection législative succédant à son l’élection n’existe plus à l’avenir. Les majorités politiques sont introuvables mais peut-être aussi les majorités sociales et électorales (c’est-à-dire des alliances de groupes sociaux suffisamment larges pour porter les premières).

Défiance et désenchantement envers la politique

La crise conjoncturelle vécue depuis un an s’inscrit dans une tendance encore plus large, qui est l’accroissement considérable de la défiance à l’égard de la politique.

Selon le baromètre Cevipof 2025, environ 20 % des Français font confiance aux hommes et femmes politiques. Les Français jugent donc la classe politique incapable de régler les problèmes. Ils la jugent même indigne. Il faut dire que le spectacle donné est assez peu attractif, et on peut estimer que le niveau du personnel politique baisse. Le politiste Luc Rouban a montré que ce phénomène nourrit un désir de repli sur la sphère privée sur le mode « Laissez-nous tranquille, la politique on s’en fout ». La crise actuelle est donc le produit de cette défiance et l’incapacité de la classe politique à la résoudre renforce le phénomène.

La déception et le désenchantement se sont accumulés depuis des décennies. L’usure de l’alternance gauche-droite, qui rythmait la vie politique, est profonde. Nicolas Sarkozy n’a eu qu’un mandat, François Hollande également : tous deux ont fait campagne sur le volontarisme, mais ont rapidement déçu. Ils ont mené des politiques libérales sur le plan économique qui ont miné l’idée que la politique pouvait changer les choses. Emmanuel Macron, réélu, a déçu également. Il a favorisé le sentiment anti-élites qui s’est puissamment manifesté lors de la crise des gilets jaunes (et peut-être le 10 septembre prochain). Finalement, chaque camp est marqué par le désenchantement et produit des mécanismes de polarisation. Ainsi, les socialistes ont produit LFI, résultat d’une déception, celle de la gauche au pouvoir. L’extrême droite est aussi, dans une large mesure, le résultat de la désillusion politique. Ces forces (LFI et Rassemblement national) sont hostiles à tout compromis.

Cette défiance envers la politique n’est pas spécifique à la France, comme l’a montré Pierre Martin dans son analyse de la crise des partis de gouvernement. Ces mécanismes sont présents partout, en Europe ou aux États-Unis. Depuis les travaux de Colin Crouch, les sciences politiques parlent même de régimes « post-démocratiques », où les décisions échappent de plus en plus au pouvoir politique.

La mondialisation, l’européanisation, le pouvoir des très grands groupes financiers et des lobbys ont démonétisé le pouvoir politique et réduit ses marges de manœuvre. Or le politique suscite des attentes, et ses acteurs tentent de réenchanter le jeu électoral en faisant des promesses à chaque élection.

Cette situation est d’autant plus mal vécue en France qu’il existe une culture d’attentes très fortes à l’égard de l’État. Cette crise du volontarisme politique crée des déceptions à répétition. La dernière enquête du Cevipof montre que la défiance augmente et qu’elle est associée à un sentiment d’impuissance gouvernementale et électorale. Les Français pensent que la politique ne sert plus à rien : le jeu politicien stérile tournerait à vide, sans impact sur le réel.

La situation actuelle fait le jeu de l’extrême droite, car la défiance à l’égard de la politique nourrit l’antiparlementarisme et renforce aussi l’idée qu’une force politique qui n’a pas exercé de responsabilités peut être un recours.

Par ailleurs, une partie de la société se retrouve sur les thèmes de la droite : immigration, sécurité, rejet de l’écologie, etc. Dans ce contexte, la victoire de l’extrême droite peut apparaître comme inéluctable. Elle est advenue aux États-Unis, il est difficile d’imaginer pouvoir y échapper en France, étant donné la grande fragmentation de la gauche, ses écueils et ses impasses. Reste que si l’extrême droite arrive au pouvoir – ce qui ouvrirait une séquence dramatique – elle sera aussi confrontée à l’épreuve de pouvoir et décevra certainement, sans résoudre la crise politique que nous vivons. Son électorat, très interclassiste (populaire au Nord, plus bourgeois au Sud-Est), a des attentes contradictoires et il sera difficile de le satisfaire.

Comment sortir de l’impasse ?

Il serait naïf de croire en un « solutionnisme institutionnel » qui réglerait cette crise du politique. La démocratie ne se résume pas à des règles du jeu électoral et à des mécanismes institutionnels. Elle est portée par des valeurs, une culture, des pratiques, des comportements. Certaines évolutions ne sont pas moins souhaitables.

Ainsi, un changement de scrutin proportionnel inciterait les électeurs à voter par conviction et à marginaliser le « vote utile ». Il s’agirait de mieux refléter les préférences politiques des électeurs à travers un mode de scrutin et de relégitimer la procédure électorale.

Une sixième République permettrait certainement de régénérer des institutions liées à un présidentialisme épuisé, comme l’a montré Bastien François. Désormais, la verticalité du pouvoir ne fonctionne plus dans une société travaillée par des dynamiques d’horizontalité. L’imaginaire lié au président de la République accentue la déception, en créant un homme providentiel qui ne peut tenir ses promesses. Si les Français ne sont pas favorables à la suppression de l’élection présidentielle au suffrage universel direct, il est possible de limiter les pouvoirs du président – tout comme il est possible d’inverser le calendrier avec des législatives qui précèdent les présidentielles.

De nombreux travaux, comme ceux de Loïc Blondiaux, proposent également des pistes pour penser un nouvel équilibre entre démocratie représentative et démocratie participative, avec une démocratie plus continue, moins focalisée sur l’élection. Pendant longtemps, l’élection suffisait à faire la démocratie, or ce cycle est terminé. Cela suppose de bricoler, d’expérimenter – référendum, convention citoyenne, etc. – afin de trouver un nouvel équilibre entre participation et représentation. Reste que ces solutions sont complexes à mettre en place, alors que la démocratie par le seul vote était très simple. Enfin, la démocratie, c’est une culture, et il est nécessaire de favoriser la participation à tous les niveaux, en favorisant une société plus inclusive, moins compétitive, notamment à l’école ou dans l’entreprise.

Un autre sujet est celui des partis politiques : les citoyens n’y militent plus parce que ces derniers sont perçus comme peu attractifs. Certaines études proposent de les refonder et de repenser, par exemple, leurs financements publics, en conditionnant les dotations à la diversité des représentants élus.

Enfin, un enjeu démocratique majeur consiste à reprendre le pouvoir sur la sphère économique. Le débat sur la taxe Zucman signale le verrou politique à faire sauter : celui du pouvoir de l’oligarchie financière. Tant que le pouvoir politique devra courber l’échine devant la finance, la logique déceptive de la post-démocratie se poursuivra. Pourtant, les inégalités ont tellement augmenté que les sociétés pourraient exiger un rééquilibrage. En ce sens, la post-démocratie n’est pas inéluctable.

Les forces économiques tenteront de protéger leurs positions et leur pouvoir, mais, comme le montre Vincent Tibérj, l’attachement à la justice sociale et à la redistribution est très fort en France, y compris à l’extrême droite. Sous la pression, les élites pourraient donc être contraintes de céder.

The Conversation

Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’échec du gouvernement Bayrou, symptôme d’une crise démocratique profonde – https://theconversation.com/lechec-du-gouvernement-bayrou-symptome-dune-crise-democratique-profonde-264397

Cinq choses que tout le monde devrait savoir sur la perte de poids

Source: The Conversation – in French – By Rachel Woods, Senior Lecturer in Physiology, University of Lincoln

voronaman/Shutterstock

Souvent réduite à une affaire de volonté individuelle, la perte de poids est en réalité le résultat d’une combinaison complexe de facteurs biologiques, génétiques, environnementaux et sociaux. Derrière les régimes miracles et les injonctions à « mieux manger » ou « bouger plus » se cache une réalité scientifique plus subtile : notre corps résiste à l’amaigrissement, et les inégalités de conditions de vie pèsent lourd dans la balance. Cinq idées reçues méritent d’être déconstruites pour mieux comprendre ce que signifie vraiment « perdre du poids ».


La question de la perte de poids est omniprésente dans le débat public, où elle est souvent réduite à une question de volonté personnelle. Mais après près de quinze ans de recherche en santé et en nutrition, j’ai constaté que la problématique du poids n’était pas logée à la même enseigne que la majorité des autres enjeux de santé.

Les gens sont régulièrement rendus responsables de leur poids, alors que des éléments tangibles montrent que celui-ci résulte d’une combinaison complexe de facteurs génétiques, biologiques, environnementaux et socioéconomiques.

L’accès limité à des aliments sains et abordables, le manque de possibilités de faire de l’exercice physique, notamment dû à un manque de lieux appropriés, les journées de travail à rallonge et le stress chronique – tous plus fréquents, dans les zones défavorisées –, peuvent considérablement compliquer le maintien d’un poids de forme.

Voici cinq choses que j’aimerais que plus de gens comprennent au sujet de la perte de poids.

1. Cela va à l’encontre de notre biologie

L’obésité est reconnue comme une priorité nationale en matière de santé en Angleterre depuis les années 1990, et de nombreuses politiques ont été mises en place pour y remédier. Pourtant, les taux d’obésité n’ont pas diminué – en France, la prévalence de l’excès de poids (incluant donc le surpoids et l’obésité) en 2020 était de 47,3 %, dont 17 % des sujets en situation d’obésité. Cela suggère que les approches actuelles, qui ont tendance à mettre l’accent sur la responsabilité individuelle, ne fonctionnent pas.

Même lorsque les méthodes pour maigrir sont efficaces, les résultats ne sont souvent pas durables. Des études montrent que la plupart des personnes qui perdent du poids finissent par le reprendre, et que les chances pour une personne obèse d’atteindre et de maintenir un poids « normal » sont très faibles.

Cela s’explique en partie par le fait que notre corps réagit à sa façon lorsque nous perdons du poids, en vertu d’un mécanisme biologique ancré dans notre passé évolutif : il se rebiffe. Ce processus est appelé adaptation métabolique : lorsque nous réduisons notre apport calorique et perdons du poids, notre métabolisme ajuste sa dépense énergétique, et les hormones de la faim, comme la ghréline augmentent, nous incitant à manger davantage et à reprendre le poids perdu.

Cette réponse biologique avait tout son sens dans notre passé de chasseurs-cueilleurs, marqué par une alternance de périodes d’abondance et de famine. Mais aujourd’hui, dans un monde où les aliments ultra-transformés et riches en calories sont bon marché et accessibles, ces mêmes mécanismes favorisent au contraire la prise de poids, et empêchent de maigrir.

Si vous avez du mal à perdre du poids ou à le maintenir, ce n’est pas un échec personnel, mais une réponse physiologique prévisible.

2. Ce n’est pas une question de volonté

Certaines personnes parviennent à maintenir leur poids avec une relative facilité, tandis que d’autres ont du mal. La différence n’est pas seulement une question de volonté.

Le poids corporel est déterminé par une multitude de facteurs. La génétique joue un rôle majeur, par exemple en influençant la vitesse à laquelle nous brûlons les calories, notre sensation de faim ou notre sentiment de satiété après avoir mangé. Certaines personnes sont génétiquement prédisposées à avoir plus faim ou à avoir envie d’aliments riches en énergie, ce qui rend la perte de poids encore plus difficile.




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Les facteurs environnementaux et sociaux jouent également un rôle. Avoir du temps et des moyens financiers suffisants pour préparer des repas équilibrés, pratiquer une activité physique régulière, bien dormir, tout cela fait une réelle différence. Or ces ressources ne sont pas accessibles à tous.

En ignorant ces facteurs complexes et en considérant le poids uniquement comme une question de volonté, on alimente la stigmatisation. Pourtant celle-ci peut conduire les gens à se sentir jugés, honteux ou exclus, ce qui, paradoxalement, accroît le stress, diminue l’estime de soi et complique encore l’adoption d’habitudes saines.

3. Les calories ne font pas tout

Compter les calories est souvent la stratégie par défaut pour maigrir. Et si créer un déficit calorique est théoriquement essentiel pour perdre du poids, dans la pratique, c’est beaucoup plus compliqué.

Pour commencer, les informations nutritionnelles sur les aliments ne sont que des estimations, et nos besoins énergétiques varient d’un jour à l’autre. Même la quantité d’énergie que nous absorbons à partir des aliments peut varier en fonction de la façon dont ils sont cuits, digérés et de la composition de nos bactéries intestinales.

Il existe également une idée tenace selon laquelle « une calorie est une calorie », mais notre corps ne traite pas toutes les calories de la même manière. Un biscuit et un œuf à la coque peuvent contenir un nombre de calories équivalent, mais ils ont des effets très différents sur notre faim, notre digestion et notre niveau d’énergie. Un biscuit peut provoquer une augmentation rapide du taux de sucre dans le sang, suivie d’une chute brutale, tandis qu’un œuf procure une sensation de satiété (rassasiement) plus durable et une valeur nutritionnelle plus élevée.

Ces idées fausses ont contribué à la popularité des régimes à la mode, tels que les régimes à base de shakes (boissons protéinées) ou ceux qui éliminent entièrement certains groupes alimentaires. Bien qu’ils puissent entraîner une perte de poids à court terme en créant un déficit calorique, ces régimes sont rarement durables et présentent souvent des carences en nutriments essentiels.

Une approche plus réaliste et équilibrée consiste à se concentrer sur des changements à long terme : manger plus d’aliments complets, réduire les repas à emporter, diminuer la consommation d’alcool et adopter des habitudes favorables au bien-être général.

4. L’exercice physique est excellent pour la santé, mais pas nécessairement pour perdre du poids

Beaucoup de gens pensent que plus ils font d’exercice, plus ils perdent du poids. Mais la science nous montre que la réalité est plus complexe.

Notre corps est très doué pour conserver son énergie. Après une séance d’entraînement intense, nous pouvons inconsciemment bouger moins pendant le reste de la journée, ou avoir plus faim et manger davantage, ce qui compense les calories brûlées.

En fait, des recherches montrent que la dépense énergétique quotidienne totale n’augmente pas avec l’augmentation de l’activité physique. Au contraire, le corps s’adapte en devenant plus efficace et en réduisant sa consommation d’énergie ailleurs, ce qui rend la perte de poids par le seul biais de l’exercice plus difficile que beaucoup ne le pensent.

Cela dit, l’exercice physique offre tout de même une multitude d’avantages : il améliore la santé cardiovasculaire, le bien-être mental, maintient la masse musculaire, renforce le métabolisme, consolide les os et réduit le risque de maladies chroniques.

Même si le chiffre sur la balance ne diminue pas, l’activité physique reste l’un des outils les plus puissants pour améliorer notre santé et notre qualité de vie.

5. L’amélioration de la santé ne passe pas toujours par la perte de poids

Il n’est pas nécessaire de perdre du poids pour être en meilleure santé.

Si une perte de poids volontaire peut réduire le risque de maladies, telles que les maladies cardiaques et certains cancers, des études montrent également qu’une alimentation de meilleure qualité et le fait de bouger plus peuvent améliorer considérablement les indicateurs de santé, tels que le cholestérol, la tension artérielle, la glycémie et la sensibilité à l’insuline, même si votre poids reste le même.

Si la balance ne reflète pas de changement significatif, il peut être préférable d’adopter une autre approche. Plutôt que de se focaliser sur un chiffre, on peut choisir une approche plus globale : une alimentation adaptée, une activité physique régulière et agréable, une attention à la qualité du sommeil et une meilleure gestion du stress.

Le poids n’est qu’une pièce du puzzle, et la santé est bien plus que cela.

The Conversation

Rachel Woods ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cinq choses que tout le monde devrait savoir sur la perte de poids – https://theconversation.com/cinq-choses-que-tout-le-monde-devrait-savoir-sur-la-perte-de-poids-263158

Maroc, États-Unis, Brésil : La recomposition géopolitique de l’arc atlantique Sud

Source: The Conversation – in French – By Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l’influence, diplomatie publique, Sciences Po

Les pays de la façade atlantique de l’Afrique, au premier rang desquels le Maroc, aspirent à mettre en œuvre un ensemble de projets économiques, énergétiques et sécuritaires conjointement avec les puissances de l’autre rive de l’océan, à savoir les États-Unis et le Brésil. Il s’agit entre autres, pour ces États, de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine et de la Russie, de plus en plus présentes sur le continent.


En mai 2025, le Maroc a présenté une ambitieuse initiative portuaire et logistique, reprenant son Initiative atlantique, lancée en 2023 (et destinée alors aux seuls Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) et visant à positionner le royaume en pivot stratégique entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques.

Bien au-delà du simple renforcement d’infrastructures existantes, ce projet vise à façonner l’ossature d’un espace atlantique multipolaire en fédérant Mauritanie, Sénégal, Guinée-Bissau, Liberia et Gabon autour d’un réseau régional de coopération inédit. Cette diplomatie d’intégration a été rappelée le 7 août 2025, à la troisième Conférence des Nations unies sur les pays en développement sans littoral. L’intérêt pour une sécurisation et un désenclavement du Sahel est également porté par les États-Unis, ce qu’a illustré la réunion, le 9 juillet 2025, des présidents de ces cinq États avec Donald Trump à Washington afin d’échanger sur les richesses minérales de ces pays.

Le signal est important. Alors que la fermeture de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), décidée dès le 20 janvier 2025, a des conséquences directes sur les structures locales comme certaines écoles ou des coopératives agricoles – par exemple, dans la ville de Fès, un centre qui offrait des cours d’alphabétisation et de formation professionnelle à des femmes en situation de précarité a dû réduire ses activités –, la Chine et la Russie, puissances rivales des États-Unis, ont récemment réalisé des avancées majeures dans la région.

Pékin a consenti des investissements substantiels sur le continent. Pour ne prendre que le cas du Maroc, la RPC a cofinancé le pont à haubans Mohammed VI, d’une longueur de 950 mètres, ainsi que le complexe solaire Noor, situé à Ouarzazate. Elle ambitionne également de participer aux futurs chantiers d’extension de la ligne de train à grande vitesse entre Kénitra, Marrakech et Agadir, et a annoncé vouloir investir 10 milliards d’euros dans la fabrication de batteries électriques et leurs composants au Maroc.

Moscou, pour sa part, a apporté son soutien à la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, qui partagent des frontières avec plusieurs de ces pays.

Une recherche d’autonomie accrue

Dans ce contexte, l’initiative marocaine s’inscrit dans un triptyque géopolitique novateur.

Premièrement, sur le plan africain, Rabat catalyse une intégration fondée sur la coordination logistique et industrielle, la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, rappelant à cet égard lors d’une réunion ministérielle lors de la COP29 à Bakou que le royaume constitue « le seul corridor énergétique et commercial reliant l’Europe, l’Afrique et le bassin atlantique ».

Deuxièmement, les liens avec les États-Unis sont considérablement renforcés depuis la reconnaissance officielle de la souveraineté du Maroc sur l’ensemble du territoire du Sahara occidental en 2020, réaffirmée en avril 2025 par le secrétaire d’État Marco Rubio. La coopération militaire entre Rabat et Washington est particulièrement intense. Elle se manifeste par leur participation commune aux exercices conjoints annuels « African Lion » et, surtout, par le fait que le Maroc a été le seul pays africain et arabe invité à participer aux exercices navals UNITAS.

Ce rapprochement avec les États-Unis, qui démontre la volonté d’offrir une alternative à la fragmentation logistique générée par la Belt and Road Initiative (BRI) mise en œuvre par Pékin depuis 2013, consacre le Maroc et ses alliés comme les porteurs d’un projet capable d’influer sur la structuration des réseaux de commerce mondiaux.

La dimension structurante du projet s’exprime dans ses infrastructures : la stratégie marocaine s’étend au-delà de la croissance des terminaux portuaires (Tanger Med, Dakhla Atlantique, Nador West Med), projetant un maillage intégré de zones franches, corridors ferroviaires et industriels, et plates-formes d’innovation technologique. Le gazoduc Afrique-Atlantique traverse sur 6 900 km onze pays et offre également des perspectives d’exportation vers l’Europe d’un transport potentiel d’hydrogène.

L’ambition n’est pas seulement d’exporter des matières premières, mais de générer de la valeur ajoutée autour de clusters industriels, d’attirer les industries vertes et de positionner l’Atlantique africain comme hub de la transition énergétique. Ce modèle s’oppose à la centralisation des chaînes logistiques du modèle chinois : il propose la fédération des chaînes africaines au sein d’un réseau régional interconnecté, flexible et souverain.

Aspects sécuritaires

La consolidation de cette stratégie repose aussi sur le déploiement d’un maillage SIGINT transatlantique. Grâce à un réseau dense et intégré de stations terrestres, de plates-formes navales et de relais satellitaires, le dispositif déployé depuis 2018 assure le contrôle des flux maritimes et la gestion des menaces hybrides, y compris la piraterie, les trafics illicites ou les actions des groupes djihadistes.

Renforcé par la coopération technologique américaine, ce dispositif dote le Maroc et ses alliés d’une capacité de surveillance accrue, alignée sur les standards des grandes puissances. La piraterie dans le golfe de Guinée et la pêche illégale constituent, par exemple, des préoccupations majeures. Les États-Unis, l’UE, le Maroc et le Brésil collaborent déjà via le système SisGAAz (Sistema de Gerenciamento da Amazônia Azul, soit Système de gestion de l’Amazonie bleue).

Le Brésil, qui protège son « Amazonie bleue » – un concept proposé dès 2004, désignant la zone maritime sous juridiction du pays, riche en pétrole offshore, en gaz et en minerais rares – entend également affirmer un leadership régional sur l’Atlantique sud. Depuis 2023, Lula da Silva a renforcé la présence brésilienne en Afrique via des partenariats économiques et militaires.

Enfin, indéniablement, un objectif clé du projet marocain consiste à neutraliser le verrou stratégique que représente l’Algérie pour l’accès au détroit de Gibraltar. L’Algérie, dotée de capacités militaires et de techniques sous-marines russes, et capable de mettre en œuvre une politique d’interdiction de manœuvrer dans une zone spécifique (A2/AD (Anti-Access/Area Denial)), pouvait espérer contrôler ce passage stratégique par lequel transite une part déterminante du commerce maritime mondial (plus de 53 000 navires par an y transitent soit 12 % du commerce mondial).

Le projet marocain, via la multiplication des corridors atlantico-africains et l’intégration logistique, réduit ce risque et offre aux États sahéliens et à l’Afrique de l’Ouest un accès sécurisé aux flux mondiaux, affranchissant la région d’un possible isolement imposé. Enfin, le projet vise à assurer le développement du Sahara occidental sous l’égide du Maroc, court-circuitant les revendications algériennes.

Un espace au cœur de la mondialisation

L’ensemble de ces grands projets atlantique illustre une ingénierie diplomatique cherchant à accentuer la coproduction institutionnelle, l’alignement sécuritaire et la mutualisation des grandes infrastructures portuaires.

Dans ce grand dessein, le Maroc se veut l’interface entre les dynamiques africaines profondes et les priorités stratégiques occidentales, contribuant à dessiner l’Atlantique africain comme future colonne vertébrale de la mondialisation. Avec l’émergence d’acteurs comme le Brésil, l’arc Atlantique Sud, longtemps périphérique, dessine un nouveau centre de gravité dans la recomposition géo-économique mondiale.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maroc, États-Unis, Brésil : La recomposition géopolitique de l’arc atlantique Sud – https://theconversation.com/maroc-etats-unis-bresil-la-recomposition-geopolitique-de-larc-atlantique-sud-261883

Quand la Rome antique sentait l’encens… et les excréments

Source: The Conversation – in French – By Thomas J. Derrick, Gale Research Fellow in Ancient Glass and Material Culture, Macquarie University

La Rome antique, c’est des arènes bruyantes, des temples majestueux, des soldats en armure étincelante. Mais que savons-nous de ses odeurs&nbsp;? MinoAndriani/Getty Images

La Rome antique, ce sont les gladiateurs, les temples, les légions couleur pourpre et le tumulte du forum. Mais derrière ces images flamboyantes, il y a aussi une autre réalité, bien plus terre à terre : les odeurs. Entre parfums précieux et relents fétides, que sentait-on au quotidien dans la ville phare de l’Empire romain ?


Le rugissement de la foule dans l’arène, l’agitation du forum romain, les grands temples, l’armée romaine en rouge avec ses armures et ses boucliers étincelants : lorsqu’on imagine la Rome antique, ce sont souvent ces images et ces sons qui viennent en tête. Mais que savons-nous des odeurs de la Rome antique ?

Nous ne pouvons pas, bien sûr, remonter le temps pour le découvrir. Mais les textes littéraires, les vestiges physiques des bâtiments, les objets et les traces environnementales (telles que les plantes et les animaux) nous fournissent des indices.

Alors, quelle était l’odeur de la Rome antique ?

L’odeur habituelle des animaux, des latrines et des déchets

Pour décrire les odeurs des plantes, l’auteur et naturaliste Pline l’Ancien utilise des mots tels que iucundus (agréable), acutus (piquant), vis (fort) ou dilutus (faible).

Malheureusement, aucun de ces mots n’est particulièrement évocateur et capable de nous transporter dans le temps.

Mais il est fort probable que nombre de quartiers de Rome baignaient dans la saleté et les mauvaises odeurs. Les propriétaires immobiliers ne raccordaient généralement pas leurs latrines aux égouts dans les grandes villes romaines, peut-être par crainte des invasions de rongeurs ou des odeurs.

Les égouts romains ressemblaient plutôt à des canalisations d’évacuation des eaux pluviales et servaient à évacuer l’eau stagnante des lieux publics.

Des professionnels collectaient les excréments, des latrines domestiques et publiques et des fosses d’aisances, pour les utiliser comme engrais et l’urine pour le traitement des tissus. On utilisait également des pots de chambre, qui pouvaient ensuite être vidés dans ces mêmes fosses.

Ce processus d’élimination des déchets était réservé à ceux qui avaient les moyens de vivre dans des maisons. Beaucoup de Romains vivaient dans de petits espaces non ménagers parfois partagés avec des animaux, dans des appartements à peine meublés, ou dans la rue.

Dans l’Urbs antique, une odeur habituelle était celle qui provenait des animaux et des déchets qu’ils produisaient. Les boulangeries utilisaient fréquemment de grands moulins en pierre de lave (ou « meules ») actionnés par des mulets ou des ânes. Il y avait aussi l’odeur des animaux de bât et du bétail amenés en ville pour être abattus ou vendus.

Les animaux faisaient partie de la vie quotidienne dans l’Empire romain
Les animaux faisaient partie de la vie quotidienne dans l’Empire romain.
Marco Piunti/Getty Images

Les grandes « pierres de gué » que l’on peut encore voir dans les rues de Pompéi servaient probablement à permettre aux gens de traverser les rues et d’éviter les excréments qui recouvraient les pavés.

L’élimination des cadavres (animaux et humains) n’était pas réglementée. Selon la classe sociale de la personne décédée, les corps pouvaient être laissés à l’air libre sans être incinérés ni enterrés.

De fait des cadavres, potentiellement en décomposition, étaient plus courants dans la Rome antique qu’aujourd’hui.

Au Ier siècle de notre ère, le haut fonctionnaire romain Suétone, a notamment raconté qu’un chien avait apporté une main humaine coupée à la table de l’empereur Vespasien.

Déodorants et dentifrices

Dans un monde où les produits parfumés modernes n’existaient pas et où la majeure partie de la population ne se lavait pas tous les jours, les colonies romaines antiques devaient sentir les odeurs corporelles.

La littérature classique propose quelques recettes de dentifrice et même de déodorants.

Cependant, la plupart des déodorants étaient destinés à être utilisés par voie orale (à mâcher ou à avaler) pour empêcher les aisselles de sentir mauvais.

L’un d’eux était préparé en faisant bouillir de la racine de chardon doré dans du vin fin afin de favoriser la miction (ce qui était censé éliminer les odeurs).

Les thermes romains n’étaient probablement pas aussi hygiéniques qu’elles ne le semblent aux touristes qui les visitent aujourd’hui. Une petite baignoire dans un bain public pouvait accueillir entre huit et douze baigneurs.

Les Romains avaient du savon, mais celui-ci n’était pas couramment utilisé pour l’hygiène personnelle. L’huile d’olive (y compris l’huile parfumée) était préférée. Elle était raclée de la peau à l’aide d’un strigile (un outil incurvé en bronze).

Cette combinaison d’huile et de peau était ensuite jetée (peut-être même lancée contre un mur). Les bains étaient équipés de drains, mais, comme l’huile et l’eau ne se mélangent pas, ils étaient probablement assez sales.

Parfumerie antique à la rose de Paestum

Les Romains utilisaient des parfums et de l’encens.

L’invention du soufflage du verre à la fin du Ier siècle avant notre ère (probablement à Jérusalem, alors sous contrôle romain) a rendu le verre facilement accessible, et les flacons de parfum en verre sont des découvertes archéologiques courantes.

Des graisses animales et végétales étaient infusées avec des parfums – tels que la rose, la cannelle, l’iris, l’encens et le safran – et mélangées à des ingrédients médicinaux et des pigments. Les roses de Paestum en Campanie (sud de l’Italie) étaient particulièrement appréciées, et une parfumerie a même été mise au jour dans le forum romain de la ville.

La puissance commerciale du vaste Empire romain permettait d’importer des épices d’Inde et des régions environnantes. Il existait des entrepôts pour stocker les épices, telles que le poivre, la cannelle et la myrrhe, dans le centre de Rome.

Dans un article récent publié dans l’Oxford Journal of Archaeology, la chercheuse Cecilie Brøns écrit que même les statues antiques pouvaient être parfumées avec des huiles parfumées.

Les sources ne décrivent souvent pas l’odeur des parfums utilisés pour oindre les statues, mais un parfum à base de rose est spécifiquement mentionné à cette fin dans des inscriptions provenant de la ville grecque de Délos (où les archéologues ont également identifié des ateliers de parfumerie). De la cire d’abeille était probablement ajoutée aux parfums comme stabilisateur.

Il était important, dans le cadre de leur dévotion et de leur culte, de sublimer des statues (en particulier celles des dieux et des déesses) avec des parfums et des guirlandes.

Une attaque olfactive

La ville antique devait sentir les déchets humains, la fumée de bois, la pourriture et la décomposition, la chair brûlée, la cuisine, les parfums et l’encens, et bien d’autres choses encore. Cela semble horrible pour une personne moderne, mais d’après ce que l’on sait, les Romains ne se plaignaient pas beaucoup de l’odeur de la ville antique.

Peut-être, comme l’a suggéré l’historien Neville Morley, ces odeurs leur rappelaient-elles leur foyer, voire l’apogée de la civilisation.

The Conversation

Thomas J. Derrick ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand la Rome antique sentait l’encens… et les excréments – https://theconversation.com/quand-la-rome-antique-sentait-lencens-et-les-excrements-260344

Lithium, graphite, nickel… l’Europe relance sa stratégie industrielle de matières premières critiques, de l’extraction au recyclage

Source: The Conversation – in French – By Michel Nakhla, CGS, Mines Paris – PSL

Le texte présenté par Valdis&nbsp;Dombrovskis, vice-président exécutif de la Commission européenne, a pour objectif d’atteindre, d’ici 2030, 10&nbsp;% des matières premières critiques extraites en Europe, 40&nbsp;% transformées et 25&nbsp;% recyclées. AlexandrosMichailidis/Shutterstock

Avec le Critical Raw Materials Act, l’Union européenne inscrit dans le marbre sa stratégie industrielle pour les matériaux critiques. L’enjeu : la gestion complète de la chaîne de valeur, de l’extraction au recyclage. Face aux défis énergétiques, peut-on y voir une matérialisation de la philosophie de souveraineté industrielle, chère à Jean-Baptiste Cobert, contrôleur des finances de Louis XIV ?


En mars 2024, l’Europe adopte une réglementation sur les matières premières critiques « Critical Raw Materials Act ». Elle liste les métaux représentant une grande importance économique pour l’Union européenne (UE) et un risque élevé de rupture d’approvisionnement. Le texte fixe des objectifs ambitieux : d’ici à 2030, 10 % des matières premières critiques devront être extraites en Europe, 40 % transformées et 25 % recyclées.

Un an après, elle rend publics 47 projets industriels qui seront soutenus financièrement. Les membres du G7 ont fait une déclaration commune concernant ces enjeux. Mais cette ambition est-elle suffisante pour combler un retard de vingt ans sur la Chine, sécuriser efficacement les approvisionnements et renforcer la souveraineté énergétique ?

Chantiers navals et colbertisme

Jean-Baptiste Colbert
Jean-Baptiste Colbert, baron de Seignelay et de Sceaux, est né le 29 août 1619 à Reims et est mort le 6 septembre 1683 à Paris.
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Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) est contrôleur général des finances en 1659 sous Louis XIV. Il comprend rapidement que la France ne peut rattraper son retard en matière de construction navale face à l’Angleterre et aux Pays-Bas qui dominent le commerce maritime mondial sans un transfert technologique massif et sans un soutien fort à l’industrie nationale. Un principe clé guide sa politique : la gestion complète de la chaîne de valeur des chantiers navals. Elle doit inclure l’organisation de l’approvisionnement en matières premières, l’optimisation des flux à chaque étape de la chaîne (sélection du bois, de l’acier) et l’intégration des meilleures techniques de construction. Le tout en veillant à la gestion durable des forêts pour l’approvisionnement en bois de qualité, comme en témoigne l’ordonnance sur les Eaux et forêts de 1669. Colbert consacre également une grande partie de ses efforts au développement des industries de l’étain et des matériaux indispensables à l’armement ainsi qu’à la logistique de ces matériaux.

Une priorité majeure de Colbert est la promotion des manufactures devenues des leaders industriels nationaux en favorisant leur développement par diverses mesures incitatives : subventions, avantages fiscaux, barrières douanières et aides à la formation. Ce modèle colbertiste continue d’influencer les politiques industrielles contemporaines. Dans les années 1990, la stratégie nationale du développement du secteur des télécommunications a été qualifiée de « colbertisme high-tech » par l’économiste Élie Cohen. Ce débat est finalement toujours très actuel.

Près de 34 métaux listés

Les métaux et matériaux critiques font partie de notre quotidien. Parmi les 34 métaux listés par le Critical Raw Materials Act, le lithium, le graphite, le nickel, le manganèse, le cobalt, sont essentiels aux batteries des véhicules électriques, le silicium pour les panneaux solaires, les terres rares, comme le néodyme, interviennent dans les aimants des éoliennes, les moteurs et les téléphones.

Leur extraction est complexe, énergivore, consomme beaucoup d’eau et leur raffinage utilise des produits polluants. Ces métaux sont issus de plusieurs opérations de transformation métallurgique et chimique. Après l’extraction, le minerai est broyé puis concentré par séparation physique, flottation ou par séparation magnétique. Le produit obtenu est raffiné par purification chimique ou électrolytique. Le raffinage nécessite un procédé de traitement spécifique pour chaque métal : l’hydrométallurgie acide pour le lithium, la pyrométallurgie ou l’hydrométallurgie pour le nickel selon le type de minerai, l’extraction par solvant ou broyage pour les terres rares et la flottation pour le graphite. Les métaux obtenus sont transformés en matériaux semi-finis comme les cathodes et anodes, les aimants permanents ou les sels de lithium. Ces matériaux sont ensuite assemblés en produits finis, comme les batteries Lithium-ion des véhicules électriques.




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Les différentes étapes de la chaîne de valeur sont localisées dans plusieurs pays. L’extraction du lithium, le cobalt ou le nickel s’effectue majoritairement au Chili, en République Démocratique du Congo (RDC) et en Indonésie. Ils sont en grande partie raffinés en Chine, plus de 50 % du raffinage mondial. La Chine détient un monopole sur le traitement des terres rares et du lithium ou l’extraction du graphite. La transformation en matériaux industriels à assembler est concentrée en Asie. Le moindre aléa (conflits armés, embargos, glissements de terrain, séismes…) peut rapidement créer des risques de rupture d’approvisionnement.

« Colbertisme » chinois

En quelques décennies, la Chine a établi une domination incontestée sur les chaînes de valeur des minerais par une stratégie d’investissement étatique et industrielle. Elle a adopté une politique d’acquisition volontariste. Contrairement aux pays occidentaux, qui ont longtemps externalisé leur approvisionnement, elle a systématisé l’achat direct de mines en Afrique, en République démocratique du Congo (RDC) pour le cobalt, et en Zambie pour le cuivre. En Amérique latine, au Chili et en Bolivie pour le lithium, ainsi qu’en Indonésie pour le nickel.

Les grands groupes chinois, comme CATL ou Sinomine, obtiennent des concessions minières ou passent par des contrats d’approvisionnement exclusifs avec le soutien de l’État. Récemment, la Bolivie a annoncé la signature d’un contrat d’investissement de 1,4 milliard de dollars pour développer deux mines et deux usines de production de lithium avec deux entreprises minières Citic Guoan (Chine) et Uranium One Group (Russie), deux entreprises soutenues par leurs États respectifs.

La logistique complète cette stratégie. La Chine déploie un vaste réseau mondial via les nouvelles routes de la soie Belt and Road Initiative. En finançant des infrastructures en Afrique, Asie et Amérique latine, elle sécurise ses chaînes d’approvisionnement et les routes commerciales stratégiques. Elle a récemment proposé à l’Union européenne un canal vert pour ses exportations de terres rares, accentuant la dépendance des pays partenaires à ses infrastructures.

L’expression « Chinese Colbert », apparue après la mort de Deng Xiaoping en 1997, prend tout son sens aujourd’hui. À l’image de Colbert au XVIIe siècle, Deng Xiaoping a structuré un capitalisme d’État à visée stratégique.

Pour 47 projets stratégiques

L’Union européenne dépend majoritairement des importations hors UE pour sa chaîne de valeur des batteries et des moteurs. La Chine représente près de 100 % de l’approvisionnement de l’UE en terres rares lourdes et 97 % de graphite naturel. Le lithium est extrait à 80 % des mines d’Australie, du Chili, de l’Argentine et de la Chine. La transformation se fait en Chine. Le nickel est extrait principalement des mines indonésiennes (plus de 60 %) et plus de 70 % du cobalt de la RDC.

Carte des 47 projets financés par l’Union européenne pour les matériaux critiques
Carte regroupant les 47 projets financés par l’Union européenne dans le cadre du Critical Raw Materials Act.
Europa.eu

Les 47 projets stratégiques retenus par l’UE représentent un investissement estimé à 22,5 milliards d’euros. Ils visent à renforcer, la chaîne de valeur européenne de métaux et matériaux critiques et à diversifier ses sources d’approvisionnement. Ces projets sont consacrés à l’extraction (dont 2 en France), à la transformation (5 en France), au recyclage (2 en France) et à la substitution de matières premières. Le périmètre concerne le lithium, le nickel, le cobalt, le manganèse et le graphite pour la fabrication des batteries. Avec des consignes strictes en matière de respect des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG).

Ces projets pourront bénéficier d’un accès facilité au financement. Le G7 du 1er janvier au 31 décembre 2025 au Canada a annoncé des partenariats d’investissements massifs. Les capitaux privés resteront sans doute difficiles à mobiliser tant que la chaîne de valeur des minerais ne sera pas reconnue comme une activité durable sur le plan environnemental par la taxonomie verte européenne.

Chaînon manquant de la souveraineté européenne

Sans une maîtrise complète et une relocalisation significative des étapes de raffinage et de transformation, la souveraineté industrielle de l’Europe sur les métaux critiques restera incomplète, et ses gigafactories vulnérables. C’est le « chaînon manquant » qui doit être construit avec la plus grande vigilance.

La relocalisation des usines de batteries en Europe n’apporte actuellement qu’une souveraineté partielle. Elles restent largement dépendantes des métaux critiques, extraits et transformés hors d’Europe. L’enjeu dépasse la construction d’usines. Les projets lancés récemment en Europe visent à contrôler l’amont de la fabrication finale et à combler ce manque.

L’Europe se voit également contrainte d’envisager des mécanismes de stockage stratégique. Les États-Unis, le Japon et la Chine, constituent des stocks stratégiques. La Chine continue à augmenter ses réserves par des investissements massifs à l’étranger pour maintenir sa position dominante face au virage protectionniste amorcé par les États-Unis. Or, pour l’Europe l’utilité de ces stocks dépend avant tout d’un réapprovisionnement assuré et de capacités de raffinage relocalisées. On voit bien ici que la question du stockage ne peut être dissociée d’un contrôle plus global de la chaîne de valeur.

Les Européens mettent surtout en avant le recyclage qui reste freiné par des obstacles économiques et techniques : procédés coûteux, faible rentabilité, filières peu structurées, exigences de pureté élevées et faibles taux de récupération. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le recyclage jouera un rôle croissant, notamment pour le lithium et le cobalt. Mais la production primaire restera indispensable à moyen terme, car les volumes de batteries à recycler ne seront significatifs que dans 15 à 20 ans avec la fin de vie des batteries fabriquées aujourd’hui.

Acceptation sociétale et environnementale

Ces avancées doivent composer avec l’acceptabilité sociétale et environnementale des projets miniers de la transition énergétique. Ce facteur demeure le point d’achoppement et de méfiance vis-à-vis des projets visant des minerais critiques et stratégiques, y compris leur raffinage voire leur recyclage. Des mouvements d’opposition, très médiatisés, ont conduit à l’abandon de certains projets d’extraction de lithium, notamment celui porté par le groupe Rio Tinto dans l’ouest de la Serbie ou suscitent encore des doutes et des contestations comme dans le cas du projet de mine de lithium dans l’Allier, en France.

D’une façon générale, le renforcement des exigences environnementales ou la référence à des labels comme « mine responsable » ou IRMA et la promotion de standards durables en extraction constituent une avancée certaine. L’augmentation des coûts liés à ces actions risque de fragiliser certains maillons de la chaîne par rapport à l’Asie. Le G7 plaide pour plus de transparence des chaînes d’approvisionnement des minéraux critiques et de diversification des ressources et, surtout, pour une meilleure coordination entre ses membres face aux perturbations du marché.

The Conversation

Michel Nakhla ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lithium, graphite, nickel… l’Europe relance sa stratégie industrielle de matières premières critiques, de l’extraction au recyclage – https://theconversation.com/lithium-graphite-nickel-leurope-relance-sa-strategie-industrielle-de-matieres-premieres-critiques-de-lextraction-au-recyclage-256664