Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques

Source: The Conversation – France (in French) – By Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DRIS, Sciences Po

En trois ans à peine, l’intelligence artificielle générative s’est imposée comme un outil incontournable dans les routines de recherche des étudiants, bousculant leur façon d’apprendre tout en remodelant aussi profondément leur rapport aux livres, même dans des filières comme les sciences humaines où ils ont longtemps eu une place centrale.


Dans un paysage saturé d’informations, quelles stratégies les étudiants européens développent-ils pour mener leurs recherches académiques ? Entre quête d’efficacité et pression du temps, ils privilégieraient les contenus « rentables », préférant souvent s’appuyer sur l’IA pour obtenir des synthèses plutôt que de consulter les sources primaires.

C’est ce que nous apprend le baromètre des compétences informationnelles initié par le réseau des bibliothécaires de l’alliance universitaire européenne CIVICA. Les résultats de cette enquête transnationale, menée en partenariat avec l’Ifop, témoignent d’un écosystème en tension et pointent un risque de mésusage des IA génératives. Ils permettent aussi d’interroger des tendances de fond de nos sociétés, comme le rapport au livre.

Jusqu’ici central dans les apprentissages, en particulier dans des filières comme les sciences humaines, le livre, en format numérique ou papier, est-il désormais supplanté par d’autres ressources et outils ?

Google et ChatGPT d’abord… les bibliothèques ensuite ?

Pour un étudiant, mener des recherches, lire des ouvrages, élargir les apprentissages est depuis toujours une condition essentielle à sa réussite. À mesure que l’océan informationnel s’étend, y naviguer devient plus complexe, voire plus anxiogène.

Et si l’IA permettait non seulement d’accéder à cette « bibliothèque universelle » mais aussi de « l’ingurgiter » sans la lire, et de court-circuiter ainsi un chemin perçu comme semé d’embûches jusqu’au texte original dans son intégralité ?

Les efforts déployés pour la recherche d’information sont limités pour la plupart des répondants, mais une importante minorité y consacre « beaucoup » de temps. Cette activité prend de l’ampleur à mesure que les étudiants avancent dans les études. Alors que 41 % y consacrent de deux à cinq heures par semaine, une proportion tout aussi importante (41 %) y consacre six heures et plus, 24 % des doctorants déclarant même y passer plus de dix heures hebdomadaires.

Près de 55 % des répondants évoquent le stress généré par l’abondance de sources, la part monte à 62 % dans la population des doctorants, voire à 64 % pour les étudiants en droit.

Ils cherchent, pensent savoir le faire… mais le font-ils efficacement compte tenu de la très grande hétérogénéité des interfaces et de la complexité des périmètres documentaires de chacun de ces réservoirs ? Les bibliothécaires académiques constatent au quotidien la fragilité de leurs compétences en la matière.

Interrogés sur leurs connaissances de base, les étudiants se sentent confiants, mais leur confiance s’érode lorsqu’il s’agit des compétences les plus techniques. Environ 73 % se sentent à l’aise pour trouver des informations et 71 % pour évaluer leur fiabilité, mais ce chiffre tombe à 58 % pour la gestion des références bibliographiques et à 54 % pour l’utilisation des bases de données universitaires.

La recherche sur Internet est le point d’entrée par défaut (71 %) ; on entend par là des moteurs de recherche généraliste type Google que 67 % des étudiants en master déclarent utiliser et 49 % des doctorants. Ces derniers privilégient cependant les moteurs académiques du type Google Scholar (76 % versus 49 %).

Les répondants déclarent que l’IA générative est devenue – en à peine trois ans – un usage courant (61 %), en deuxième place des réponses, devant les listes de lectures fournies par les enseignants (59 %) et loin devant les catalogues des bibliothèques (38 %). Le déclaratif sur l’usage de l’IA à des fins académiques est très différent selon l’université de l’étudiant. Cette grande dispersion des niveaux d’usage révèle également une grande variété selon les niveaux et les disciplines et l’accompagnement institutionnel et académique.

Livres imprimés : un usage contrasté selon le niveau et la discipline

En 2025, le numérique fragmente le temps étudiant, envahit les temps morts et impose des arbitrages fondés sur la rentabilité académique. Dans ce contexte, comment trouver le temps de « lire » ?

À la proposition « Ma charge de travail universitaire est tellement lourde et les délais tellement courts que je n’ai pas assez de temps pour une lecture approfondie et critique » 73 % des étudiants de niveau bachelors acquiescent, 76 % des masters et 69 % des doctorants. Sept étudiants en master sur dix déclarent même « la plupart du temps, je lis des résumés de livres ou d’articles plutôt que des livres/articles entiers » (4,5 sur 10 pour les doctorants) !

Si l’on constate une érosion des prêts d’ouvrages imprimés et de la consultation électronique dans toutes les bibliothèques universitaires du monde, qu’en est-il concrètement des pratiques étudiantes ?

Seuls 17 % des répondants citent les livres et/ou les e-books parmi leurs sources « les plus utiles ou pertinentes » pour le travail académique, mais ils sont 46 % à déclarer les utiliser. Ce décalage est important : on utilise le livre, mais on ne le considère pas comme ressource de référence. C’est particulièrement vrai pour les bachelors et les étudiants en sociologie du panel de l’alliance CIVICA où les écarts sont les plus élevés. A contrario, c’est pour les doctorants et les étudiants en histoire qu’il est le plus faible. Les réponses par niveau (LMD) ou par discipline montrent des situations très différentes entre usage et utilité perçue par sous-population, comme on peut le lire sur le graphique suivant.

On mesure un usage des livres imprimés globalement faible mais cette moyenne recouvre des réalités très polarisées : si 28 % des répondants déclarent les utiliser pour rechercher des informations liées à leurs travaux, c’est le cas pour 25 % en master vs 45 % en doctorat ; 75 % en histoire vs 14 % en Affaires publiques.


Fourni par l’auteur

Et si, au lieu d’une prise de distance des étudiants par rapport au livre imprimé, on assistait simplement à une spécialisation des usages en fonction des besoins, de l’offre éditoriale et du type de travaux dans chaque discipline ? Les faibles utilisateurs de livres imprimés peuvent consulter des articles en ligne, par exemple.

Les livres imprimés semblent être devenus une ressource de niche, surtout mobilisée par les doctorants, dans des travaux nécessitant de la littérature approfondie ou dans des domaines où le numérique est moins développé. Pour les plus jeunes, manque de temps, faible rentabilité académique, ou manque d’appétence pour la lecture sont parmi les explications que l’on peut avancer à cette désaffection massive, même s’il existe toujours de gros lecteurs.

Quel usage des e-books ?

S’ils ne lisent plus sur papier, le font-ils en ligne comme l’ont pensé bien des médias ? Près de 65 % des étudiants disent préférer la version numérique au papier quand ils ont le choix entre les deux versions, surtout les doctorants (75 %) plus que les bachelors (63 %), témoignant d’une accoutumance avec les années d’études à une lecture plus pratique du support numérique et une meilleure compréhension de l’écosystème des publications scientifiques en ligne.


Fourni par l’auteur

L’usage déclaré des e-books est en moyenne 6 points plus élevé que celui de l’imprimé (12 pour les bachelors !), pour autant seulement 33 % des répondants déclarent les utiliser ; 22 % les utilisent tout le temps ou fréquemment, 12 % quelques fois ; mais 67 % rarement ou jamais ! On constate donc que le support n’est pas la solution à ce problème.

Globalement, 75 % des étudiants en master déclarent donc ne pas utiliser les ouvrages imprimés, et 72 % les ouvrages numériques, un constat qui pose beaucoup de questions. Les étudiants de master semblent privilégier d’autres types de ressources, notamment les bases de données académiques.

Pour beaucoup, retrouver rapidement les ouvrages recommandés peut devenir un obstacle : listes de lecture dispersées, références incomplètes, faible visibilité des exemplaires disponibles ou des versions numériques… Autant de freins qui poussent certains étudiants à se tourner vers des sources plus facilement accessibles, même si elles sont parfois moins fiables ou moins adaptées.

Adoption massive mais confiance mitigée

Concomitamment à ces évolutions qui percutent le rapport à l’imprimé, l’IA est devenue un outil incontournable pour les étudiants, mais cette adoption massive ne s’accompagne pas d’une confiance équivalente dans les contenus générés ni de recommandations institutionnelles claires.

L’IA n’est pas systématiquement considérée comme pertinente sur le plan académique. L’écart entre l’utilisation fréquente et l’utilité perçue suggère des pratiques hétérogènes : certains étudiants s’appuient sur l’IA comme un outil d’aide courant, tandis que d’autres l’utilisent occasionnellement ou restent sceptiques quant à sa valeur académique.

Environ un étudiant sur deux ferait confiance à l’IA pour générer des idées pour un projet de recherche. La confiance s’effondre lorsque l’IA est utilisée pour la recherche de sources et le référencement. Les étudiants attribuent une note élevée à l’IA pour la traduction (86 % de fiabilité) et une note relativement élevée pour la synthèse (71 %) et la compréhension de concepts complexes (69 %), mais leur confiance chute fortement pour la recherche d’articles scientifiques (38 %) et la suggestion de sources (32 %), précisément là où les erreurs peuvent compromettre la qualité académique.

En l’espace de trois ans, le recours à l’IA pour contourner la lecture directe d’un texte, obtenir un résumé ou extraire les idées phares s’est imposé comme une pratique courante, nouvelle étape de cette mutation des pratiques lectorales des jeunes étudiée dès la fin du siècle dernier. Un rapport « utilitariste » au livre s’impose dans un écosystème informationnel en pleine mutation où la tentation des intermédiaires qui facilitent l’accès et l’appropriation des contenus peut être considérée comme un risque ou une opportunité.


Cet article a été écrit par Cécile Touitou, responsable de la cellule « prospective » de la bibliothèque de Sciences Po, avec la collaboration de Sophie Forcadell, chargée de mission université européenne CIVICA à la bibliothèque de Sciences Po Paris.

The Conversation

Cécile Touitou est présidente de la commission CN 46-8 de l’Afnor “Information et documentation – Qualité, statistiques et évaluation des résultats”.

Sophie Forcadell est membre des bibliothèques académiques LIBER.

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Bien plus que du football : les répercussions de l’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc

Source: The Conversation – France in French (3) – By Tapiwa Seremani, Assitant Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management

La Coupe d’Afrique des Nations, organisée tous les deux ans, se donne toujours pour objectif de mettre en évidence la supposée unité du continent. La dernière édition en date, au Maroc, a eu dans une large mesure l’effet inverse, la finale ayant été entourée de tensions maximales, qui ont nettement dépassé les limites du terrain. Deux mois plus tard, la Confédération africaine de football a décidé de retirer le trophée au Sénégal et de proclamer le Maroc, défait sur le terrain, finalement vainqueur – une mesure tardive qui a encore jeté de l’huile sur le feu, attisant soupçons de corruption, commentaires racistes et renfermement identitaire.


Si la finale de la 35e édition de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), disputée entre le Sénégal et le Maroc le 18 janvier 2026, a suscité de vifs débats autour des notions de justice et de corruption dans le football africain, rares étaient ceux qui pouvaient anticiper l’ampleur des fractures politiques et culturelles déclenchées par la décision de la Confédération africaine de football (CAF), le 17 mars, soit deux mois après la rencontre, de retirer le titre au Sénégal pour l’attribuer au Maroc.

Un scandale continental

L’événement a rapidement dépassé le cadre strictement sportif. Depuis cette décision, des informations font état du placement du trophée sous protection militaire au Sénégal. Plusieurs figures majeures du football africain, telles que George Weah – unique lauréat africain du Ballon d’Or et ancien président du Liberia – ou encore Claude Le Roy, ancien sélectionneur du Cameroun, du Ghana et du Sénégal, se sont élevées contre la décision de la CAF. Le gouvernement sénégalais s’est entretenu avec la Fédération sénégalaise de football, exigeant l’ouverture d’une enquête formelle sur cette décision en raison de soupçons de corruption. Parallèlement, les réseaux sociaux se sont trouvés saturés de contenus racistes opposant l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne.

Ces tensions, dès le lendemain de la finale, ont débordé des frontières du continent, se manifestant également dans des espaces marqués par une forte présence de diasporas africaines, tels que Paris, Bruxelles ou Londres. Dès lors, au-delà des enjeux sportifs, le dommage le plus durable de cette décision réside sans doute dans les divisions et conflits qu’elle a ravivés entre Africains, souvent selon des lignes raciales et des clivages hérités de l’époque coloniale.

La CAN constitue sans doute le plus grand événement culturel organisé sur le continent africain pour mettre en valeur à la fois les performances sportives et l’unité africaine. D’un point de vue strictement sportif, la décision de la CAF est sans précédent. Rappelons qu’à la création de la CAF et de la CAN en 1957, l’objectif politique était de construire une organisation et un événement panafricains unifiés, porteurs d’une identité postcoloniale commune destinée à dépasser les lignes de fracture héritées de la colonisation – notamment entre Afrique francophone et anglophone, entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, ou encore entre identités arabe et noire. On en est loin.

Le contexte sportif

Pour comprendre la décision de la CAF et les divisions qu’elle a engendrées, il est utile de revenir sur les événements ayant précédé et jalonné la rencontre censée désigner le champion d’Afrique. Avant même la finale, les tensions étaient palpables, nourries par la conviction croissante, chez certains supporters et au sein de plusieurs équipes, que l’arbitrage favorisait le Maroc, pays hôte. Cette perception a été renforcée par des informations selon lesquelles, à Rabat, l’équipe sénégalaise n’aurait pas bénéficié d’escorte policière lors de ses déplacements vers son hôtel et vers le stade.

Le déroulement du match lui-même s’est avéré particulièrement controversé. Des ramasseurs de balle et même des joueurs marocains auraient tenté de priver le gardien sénégalais de sa serviette – un accessoire essentiel pour essuyer ses gants et le ballon en cas d’humidité, pratique courante dans le football professionnel. Le point de rupture survient lorsque, en fin de match, le Sénégal inscrit un but finalement refusé par l’arbitre pour une faute antérieure. Quelques instants plus tard, un penalty est accordé au Maroc.

En signe de protestation face à ce qu’il percevait comme une injustice manifeste, l’entraîneur sénégalais a appelé ses joueurs à quitter le terrain, ce qu’ils ont fait. Une partie des supporters sénégalais a alors tenté d’envahir la pelouse. Le capitaine du Sénégal, Sadio Mané, resté sur le terrain, s’est efforcé de convaincre ses coéquipiers de reprendre le jeu, ce qu’ils ont finalement accepté après une interruption d’environ quinze minutes (interruption qui justifiera, deux mois plus tard, la décision de la CAF de proclamer que le Sénégal a eu match perdu par forfait). Le Sénégal a inscrit un but en prolongation, s’adjugeant ainsi la victoire et se voyant finalement remettre la Coupe.

Toutefois, nous l’avons dit, la fédération marocaine a immédiatement déposé une plainte auprès de la CAF, laquelle a été acceptée : près de deux mois plus tard, le titre a été officiellement attribué au Maroc.

Les conséquences ont été immédiates. Des informations ont fait état d’agressions visant des Africains subsahariens au Maroc. En cette fin mars, dix-huit supporters sénégalais demeurent emprisonnés au Maroc, accusés de « vandalisme » pour leur comportement durant la finale du 18 janvier.

Si une part importante des analyses s’est concentrée sur les implications sportives – notamment en raison du caractère inédit de la décision de la CAF –, l’ampleur des fractures sociales et culturelles qu’elle a engendrées apparaît tout aussi frappante qu’inquiétante.

La fragilité de l’identité panafricaine

La création de la CAF et l’organisation de la première CAN en 1957 s’inscrivent dans le contexte des mouvements de décolonisation qui traversaient alors le continent africain. Elles répondaient à une ambition politique explicite : forger une identité panafricaine collective fondée sur l’unité et la coopération. Le football devait en être le vecteur privilégié.

Cette vision est clairement exprimée dans le discours prononcé en 1974 par le président de la CAF de l’époque, l’Éthiopien Yidnekatchew Tessema : « Je lance un appel à notre assemblée générale pour qu’elle affirme que l’Afrique est une et indivisible […]. Nous ne reconnaissons pas la division de l’Afrique en sphères francophone, anglophone ou arabophone. Arabes d’Afrique du Nord et Zoulous d’Afrique australe, nous sommes tous des Africains authentiques. »

Force est de constater que cette identité panafricaine postcoloniale est demeurée fragile. Les événements entourant la finale entre le Sénégal et le Maroc, ainsi que la décision subséquente de la CAF, ont ravivé les lignes de fracture que la compétition cherchait précisément à dépasser lors de sa création, notamment entre espaces francophones et anglophones, et ravivé des logiques de hiérarchisation raciale et régionale, en particulier entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne.

Ces divisions, enracinées dans des politiques coloniales de « diviser pour mieux régner », ont laissé des traces durables. La vision d’une identité panafricaine unifiée apparaît ainsi, aujourd’hui encore, comme un projet fragile. Les événements récents en constituent un rappel saisissant.

Pourtant, l’unité et la coopération africaines demeurent des conditions essentielles au progrès du continent dans tous les domaines. Fait révélateur, lors de la prochaine Coupe du monde, les équipes africaines les plus susceptibles de prétendre à une victoire historique pourraient bien être… le Maroc et le Sénégal.

The Conversation

Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bien plus que du football : les répercussions de l’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc – https://theconversation.com/bien-plus-que-du-football-les-repercussions-de-lattribution-de-la-coupe-dafrique-des-nations-au-maroc-279252

De Gaza à l’Iran : l’opinion publique israélienne face à la guerre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Près de 80 % des Israéliens soutiennent les opérations militaires visant l’Iran. Cette cohésion, qui repose sur une perception largement partagée du caractère existentiel de la menace iranienne pour la survie du pays et qui prolonge en quelque sorte le ralliement autour du drapeau constaté après le 7 octobre 2023, ne dit pas tout de la situation politique. Le gouvernement Nétanyahou demeure impopulaire, la non-conscription des ultra-orthodoxes soulève de plus en plus de crispations et, sur le fond, les citoyens sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur l’issue des guerres sans fin dans lesquelles leur pays est engagé.


Le passage de la guerre à Gaza à une confrontation ouverte avec l’Iran marque pour Israël un tournant stratégique majeur. D’un enchaînement d’opérations répétées, parfois longues mais circonscrites, à des fronts identifiés, le pays bascule vers une conflictualité régionale plus diffuse, impliquant davantage d’acteurs et s’étendant sur un espace élargi. Cette évolution ne correspond pas seulement à une intensification du conflit, mais à un véritable changement de nature. Elle installe Israël dans une confrontation durable, où les enjeux de sécurité s’imposent comme un cadre structurant du débat public et politique.

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent. Comment une société confrontée à une insécurité durable évolue-t-elle politiquement ? Dans quelle mesure la perception d’une menace majeure produit-elle une forme de cohésion sans effacer les divisions internes ? Et comment cette tension s’exprime-t-elle dans un contexte de guerre prolongée et d’échéances électorales ?

Ralliement autour du drapeau

Contrairement à une grande partie de l’Europe occidentale, où les menaces sont souvent perçues comme lointaines, cette expérience est en Israël immédiate et concrète. Les attaques du 7-Octobre, les déplacements massifs de populations dans le sud puis dans le nord, les tirs répétés et les pertes humaines ont profondément transformé les perceptions collectives. Cette expérience directe de la guerre rapproche Israël de certains pays d’Europe orientale, notamment les États baltes ou l’Ukraine, où les préoccupations sécuritaires structurent les choix politiques. Elle constitue aussi une ligne de fracture au sein de l’Europe elle-même.

Dans ce cadre, la montée en puissance de l’Iran comme acteur central du conflit est décisive. L’image de la pieuvre illustre cette lecture stratégique. L’Iran en constitue la tête, tandis que ses relais – les houthistes du Yémen, le Hezbollah libanais, les milices chiites d’Irak… – en représentent les prolongements. La guerre de Gaza s’inscrit ainsi dans une architecture plus large, ce qui éclaire le basculement vers une confrontation régionale.

La question centrale devient alors celle d’une tension entre unité stratégique et fragmentation politique. Le 7-Octobre a suscité un réflexe de « ralliement autour du drapeau » face au choc sécuritaire, mais ce phénomène est intervenu dans une société déjà traversée par des divisions politiques profondes. La guerre ne suspend pas ces clivages. Elle les déplace, les reconfigure et en révèle de nouveaux.

Comprendre cette tension suppose d’abord de revenir sur la transformation du conflit lui-même et sur les formes de cohésion qu’il produit.

Une guerre qui s’inscrit dans la durée

Un an après le 7-Octobre, en 2024, une large majorité des Israéliens confiaient que leur sentiment de sécurité personnelle s’était dégradé. Si la situation a évolué depuis, ces données éclairent la profondeur du choc initial et ses effets persistants sur les représentations collectives.

Les enquêtes d’opinion montrent également un fort effet de ralliement depuis le début de la guerre en Iran, le 28 février 2026. Selon un sondage de l’Institut d’études de la sécurité nationale de l’Université de Tel-Aviv effectué ce 19 mars, les Israéliens soutiennent à 78,5 % les frappes israélo-américaines contre l’Iran et se déclarent satisfaits des résultats militaires obtenus (ce ratio atteint 91,5 % parmi les Israéliens juifs, contre seulement 25,5 % parmi les Israéliens arabes, où l’opposition à la guerre est majoritaire à 65,5 %).

Ce soutien, qui repose sur une perception largement partagée de la menace iranienne, connaît toutefois des limites. L’appui à la poursuite du conflit jusqu’à des objectifs maximalistes recule tandis que les inquiétudes liées à la durée, aux coûts et aux résultats de la guerre progressent.

La cohésion de la société israélienne sur la question de l’attitude à adopter à l’égard de l’Iran n’a pourtant rien d’évident. Elle contraste avec les divisions observées sur d’autres fronts.

Pendant la guerre à Gaza, la société israélienne a été traversée par des tensions importantes, notamment autour de la question des otages et des objectifs du conflit. Ces débats ont laissé des traces durables et continuent d’influencer les perceptions de la confrontation avec Gaza.

Sur le front libanais, les enquêtes d’opinion montrent une perception beaucoup plus incertaine des résultats de la guerre, une part importante de la population doutant que les opérations actuelles aboutiront à un calme durable.

Ce contraste met en évidence l’existence d’une hiérarchie des menaces dans l’opinion publique. Le niveau de consensus observé face à l’Iran apparaît spécifique et ne s’étend pas automatiquement aux autres théâtres du conflit. Autrement dit, même en situation de guerre, la cohésion nationale n’est ni constante ni homogène. Elle dépend des perceptions de la menace, des objectifs poursuivis et des coûts anticipés. Elle apparaît ainsi comme une variable du conflit, et non comme une donnée acquise.

Enfin, la capacité de la société à soutenir un conflit prolongé apparaît incertaine. Une partie significative de la population exprime des doutes sur la possibilité de maintenir un effort de guerre dans la durée, ce qui souligne les contraintes internes d’une guerre longue.

Une unité stratégique sans unité politique

Malgré un consensus relativement large sur la nécessité de faire face à l’Iran, celui-ci ne se traduit pas par un soutien équivalent au gouvernement. Des figures de l’opposition ont exprimé leur soutien à l’action militaire tout en maintenant de fortes critiques à l’encontre de l’exécutif.

Les sondages confirment cette dissociation. Une majorité relative de la population exprime une faible confiance dans le gouvernement, dans un contexte de forte polarisation politique et sociale. Ces divisions ne se limitent pas à l’évaluation du conflit. Elles portent également sur les choix politiques à venir. La question de l’avenir de Gaza constitue un point de clivage majeur, entre différentes visions de gouvernance, de sécurité et de relations régionales.

Parmi les enjeux les plus sensibles figure celui de la conscription des ultra-orthodoxes. Dans un pays en guerre, la participation à l’effort de défense devient une question centrale de légitimité et de cohésion nationale. L’exemption de certains groupes est de plus en plus contestée et cristallise des tensions politiques majeures.




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À l’approche d’échéances électorales – les prochaines élections législatives israéliennes doivent, en principe, avoir lieu au plus tard en octobre 2026 (fin de la législature actuelle, sauf dissolution anticipée) –, ces tensions sont appelées à s’intensifier. Le soutien à l’action militaire ne neutralise pas les rivalités politiques. Il les reconfigure et leur donne de nouveaux objets.

Une société profondément divisée

L’évolution actuelle met en lumière une configuration politique singulière. Israël, dont de nombreuses villes sont bombardées, fait face à une menace directe, ce qui produit un niveau élevé de cohésion stratégique, en particulier vis-à-vis de l’Iran, sans pour autant effacer les divisions internes.

Dans un contexte de guerre prolongée et d’élections législatives qui approchent rapidement le maintien d’une compétition politique réelle et d’un débat public actif témoigne de la solidité du fonctionnement démocratique israélien. La guerre ne suspend pas la vie politique. Elle en redéfinit les priorités et en intensifie les enjeux.

À l’horizon électoral, cette tension entre impératif sécuritaire et fragmentation politique constitue l’une des principales incertitudes. Elle révèle une dynamique durable où unité stratégique et division politique coexistent sans se neutraliser.

Autrement dit, la guerre permanente n’efface pas les fractures. Elle les inscrit dans le temps long de la vie politique israélienne sans les résoudre.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De Gaza à l’Iran : l’opinion publique israélienne face à la guerre – https://theconversation.com/de-gaza-a-liran-lopinion-publique-israelienne-face-a-la-guerre-279169

Plus de preuves, mais pas plus de justice : les limites des technologies visuelles dans les affaires de droits de la personne

Source: The Conversation – in French – By Kamari Maxine Clarke, Full Professor, University of Toronto

Les caméras corporelles, les satellites et les outils de vérification numériques génèrent plus de preuves de violence que jamais. Mais ce sont toujours les institutions chargées de rendre la justice qui décident de ce qui constitue une preuve ou non.


Certains des reportages les plus marquants sur la violence sanctionnée par l’État portent sur des litiges concernant les preuves, à savoir qui contrôle les vidéos, les métadonnées et les canaux sur lesquels les événements sont enregistrés en temps réel.

Au Minnesota, en janvier 2026, cela s’est traduit par des batailles judiciaires et une pression publique pour la conservation – et la diffusion éventuelle – des images des caméras corporelles de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) après les meurtres d’Alex Pretti et de Renée Good, parallèlement à des conflits plus larges sur la transparence fédérale lors des opérations de contrôle de l’immigration.

Les médias nationaux américains ont suivi l’utilisation par la population de messageries cryptées telles que Signal pour repérer et signaler les activités de l’ICE, ce qui a déclenché une enquête du FBI qui, selon les spécialistes en libertés civiles, teste la frontière entre l’observation protégée et la prétendue « ingérence ».

Pendant ce temps, au Canada, la GRC déploie des caméras d’intervention à l’échelle nationale, soulevant des questions sur le fait que les données collectées par les services de sécurité de l’État pourraient constituer une future archive pour les procédures de plainte, les poursuites pénales et les litiges civils.

Ce à quoi nous assistons, c’est un « régime juriscopique » – un enchevêtrement dense de technologies scopiques (caméras corporelles, satellites, vérification à source libre), de protocoles scientifiques et d’horizons de preuve juridiques qui, ensemble, régissent ce qui peut être vu, vérifié et considéré comme la « vérité » – définissant qui sont les spécialistes et quelles formes de connaissance sont ignorées en raison de leur nature anecdotique, non scientifique ou non juridique.

Comment les communautés documentent la violence

Les citoyennes et citoyens s’approprient également ces outils de documentation.

Les familles qui ont subi des violences et la disparition forcée ou le meurtre d’êtres chers mettent de plus en plus en place des « infrastructures de preuves » locales grâce à ces technologies.

Au Mexique, par exemple, les colectivos – des groupes de familles à la recherche de leurs proches – utilisent la cartographie par géolocalisation, les relevés par drone et d’autres outils géospatiaux pour identifier d’éventuels sites de fosses clandestines et pour documenter les recherches en temps réel, afin de générer des pistes et de pousser les institutions réticentes à agir.

Certains groupes expérimentent avec la narration assistée par l’intelligence artificielle (IA), créant des vidéos « vivantes » et d’autres interventions numériques pour maintenir la visibilité des cas, tout en composant avec de nouveaux risques tels que l’extorsion numérique et les représailles qui découlent de la divulgation d’informations personnelles.




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Au Nigeria, des familles utilisent les réseaux sociaux et de nouveaux portails dédiés aux personnes disparues pour élargir le cercle de personnes susceptibles de reconnaître un visage, un nom ou un lieu, une forme de production participative pour l’identification et la collecte de renseignements, alors que les registres officiels sont fragmentés ou difficiles d’accès. Dans ces contextes et bien d’autres dans le monde, les collectivités organisent l’entraide, alertent les autres des menaces, préservent les données avant qu’elles ne disparaissent et transforment le deuil privé en savoir collectif et exploitable.

Mais la visibilité est inégalement répartie.

Dans cette « révolution des preuves », on pourrait penser qu’une meilleure visibilité garantit une meilleure justice, mais dans la pratique, ce sont les tribunaux et les institutions juridiques qui décident de ce qui est considéré comme la vérité. C’est ce contrôle qui nuit à la reconnaissance des préjudices et limite les mesures prises en conséquence, et qui restreint la portée de la justice.

Les limites juridiques des preuves numériques

Les professionnelles et professionnels des droits de la personne et de la justice internationale s’appuient de plus en plus sur des preuves numériques et visuelles – images satellites, vidéos issues de la production participative, géolocalisation et analyses assistées par l’IA – pour documenter les préjudices et demander des comptes aux coupables.

Le recours à ces technologies peut même creuser le fossé entre les victimes et les preuves censées les aider.

Les proches des personnes disparues disposent souvent de connaissances approfondies, mais leur expertise n’est pas toujours prise au sérieux.

Le droit redéfinit ce que signifie le terme « preuve », et même la meilleure technologie doit se conformer aux règles de preuve et aux priorités institutionnelles, qui restreignent les possibilités d’action – souvent de manière opaque.


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Les résultats de nos recherches récemment publiés montrent que ces systèmes rendent certaines formes de préjudice plus visibles que d’autres. Si cette visibilité peut s’avérer est utile, les disparitions, les enlèvements et de nombreuses formes de violence d’État peuvent être pratiquement impossibles à « voir » d’en haut.

Au Nigeria, par exemple, ces biais optiques peuvent également reproduire des hiérarchies plus anciennes : les communautés qui s’alignent sur les régimes fonciers modernes et les schémas d’établissement sédentaire peuvent être plus visibles que les populations nomades ou déplacées, ce qui détermine quels préjudices sont considérés comme des preuves faisant autorité.

Nous constatons que les technologies optiques et numériques ne se contentent pas de révéler la vérité ; elles sont interprétées et validées par les institutions juridiques et les hiérarchies d’experts, reléguant parfois au second plan les savoirs issus de la base.




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À la Cour pénale internationale (CPI), par exemple, où des affaires de disparitions et de crimes de masse pourraient potentiellement être jugées, les règles en matière de preuve et les priorités institutionnelles de la cour – la manière dont elle détermine l’admissibilité, la pertinence et la valeur probante – constituent des obstacles à l’admission des preuves. Dans le cas des preuves issues de la technologie, la CPI s’appuie sur certains spécialistes techniques pour les rendre lisibles aux juges.

En conséquence, des jugements techniques socialement construits régissent la production de connaissances. La science médico-légale explicite ce que le droit de la preuve de la CPI implique souvent : les preuves ne sont pas des choses, mais une inférence.

Élargir les cadres de preuve pour la justice

Lorsqu’une mère au Mexique ou une sœur au Nigeria recherche un proche disparu ou assassiné, elle entre dans un régime de preuve bien avant le tribunal. Son archive de « preuves » commence par une série de données : messages, observations, bribes d’informations, rumeurs, cartes. La science médico-légale nous enseigne ce qu’il faut faire de ces données pour qu’elles deviennent des preuves viables : y a-t-il une chaîne de conservation ? Un contrôle de la contamination ? Des méthodes validées ? Des déclarations honnêtes d’incertitude ?

Mais le besoin de la famille de connaître la vérité sur ce qui s’est passé met en évidence les limites tant de la science médico-légale que des tribunaux internationaux.

Un élément de preuve peut être existentiellement décisif, mais institutionnellement irrecevable ; scientifiquement interprétable, mais socialement insuffisant ; juridiquement convaincant, mais trop tardif pour mettre fin à la disparition en tant que condition vécue au quotidien.

Dans cette lacune, la lutte ne porte pas seulement sur les faits, mais sur la question de savoir quelle connaissance devient officielle, et si la vérité est traitée comme un droit dû aux familles plutôt que comme un sous-produit de la poursuite judiciaire.

Il faut élargir la définition de preuve devant les tribunaux et évoluer vers une approche qui considère la documentation comme politique, traite le droit comme une optique contraignante autant que comme une solution, insiste pour que les projets de responsabilisation soient recentrés sur les connaissances locales et les priorités de la base, et reconnaît que diverses formes de préjudice ne se traduisent pas clairement en catégories de preuve.

Il faut également revoir ce qui est une expertise, inclure les pratiques médico-légales vernaculaires des familles et le travail incarné de recherche, de cartographie et d’endurance.

À moins de changer notre conception de la justice, nous continuerons à passer à côté de beaucoup de choses.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Plus de preuves, mais pas plus de justice : les limites des technologies visuelles dans les affaires de droits de la personne – https://theconversation.com/plus-de-preuves-mais-pas-plus-de-justice-les-limites-des-technologies-visuelles-dans-les-affaires-de-droits-de-la-personne-279422

De la salle de sport à la mâchoire : ce que le « looksmaxxing » révèle sur la masculinité moderne

Source: The Conversation – in French – By Jillian Sunderland, PhD candidate in Sociology, University of Toronto

Les jeunes hommes et les adolescents apprennent à considérer leur visage et leur corps comme des projets à évaluer et à optimiser.

Sur les réseaux sociaux tels que Reddit, Instagram et TikTok, les mâchoires sont disséquées, les pommettes comparées et les « défauts » perçus répertoriés. Des vidéos et des reels massivement visionnés aident les utilisateurs à classer leurs visages et à identifier les points à améliorer. Ils donnent également des conseils sur la meilleure façon de se muscler, de maigrir, de se refaire une beauté et de devenir plus désirable – et plus masculin.

Cette pratique croissante d’auto-examen ritualisé, et la litanie de « solutions » qui l’accompagnent, est connue sous le nom de « looksmaxxing » (maximisation de l’apparence).

Ces « solutions » vont de pratiques bizarres mais banales comme le « mewing » – qui consiste à aplatir continuellement la langue contre le palais pour affiner la mâchoire – à des pratiques bien plus dangereuses comme le « bone-smashing », qui consiste à tapoter de manière répétée les os du visage avec des objets solides comme une bouteille ou même un marteau afin de les forcer à s’affiner pour obtenir un look bien défini.

Pour les chercheurs qui, comme nous, étudient la masculinité et les réseaux sociaux, ce phénomène suggère qu’un aspect de la masculinité pourrait nécessiter une analyse critique approfondie. Nos travaux examinent l’essor de la culture de la beauté masculine, les exigences qui l’accompagnent, le travail esthétique croissant que les hommes consacrent à leur apparence et les pressions culturelles qui façonnent les jeunes hommes d’aujourd’hui.

Et ce que nous avons découvert, c’est qu’il existe un schéma commun. Alors que les voies traditionnelles menant au statut masculin, telles qu’un emploi stable, l’accession à la propriété et les relations de couple durables, sont retardées ou semblent hors de portée, le corps devient un lieu de contrôle – un lieu où se réapproprier le pouvoir et sculpter une nouvelle vision de la virilité moderne.

L’apparence devient l’un des rares domaines où le contrôle semble encore possible.

Au cœur de la culture du « looksmaxxing »

Si certaines de ces pratiques qui occupent désormais les jeunes hommes et les garçons sont assez inoffensives, la popularité du « looksmaxxing » soulève toutefois des inquiétudes.

Les « looksmaXXers », comme ils se désignent eux-mêmes, organisent leurs efforts à travers des systèmes de classement intensifs et des hiérarchies pseudo-scientifiques. Par exemple, des guides en ligne encouragent les utilisateurs à mesurer la symétrie faciale, la largeur de la mâchoire et l’« inclinaison canthale » – l’angle formé par les yeux par rapport aux pommettes – comme si l’attrait masculin pouvait être quantifié à l’aide de mesures techniques.

D’autres affirment que « rien ne peut améliorer un visage plus rapidement que la perte de graisse corporelle » et fournissent des instructions pour obtenir un « visage mortel » – argot désignant une personne exceptionnellement belle.

Ces normes et systèmes de classement exigeants reproduisent souvent des hiérarchies raciales et sociales profondément enracinées en mettant en avant « le corps de Chad » ou l’archétype du « mâle alpha » – un homme blanc, musclé, agressivement dominant et aisé.

Ces dernières années, le « looksmaxxing » – initialement confiné aux espaces marginaux des incels et à la « manosphère » en ligne au sens large, où des communautés d’hommes débattent de leur statut à travers des croyances souvent misogynes sur les femmes – a été édulcoré pour la consommation publique. À mesure que ce concept s’est imposé dans la culture numérique dominante, ces pressions empiètent de plus en plus sur la vie des jeunes hommes et des garçons.




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Sa logique organisationnelle est simple. Afin de réaffirmer leur pouvoir et de retrouver leur place en tant que citoyens « virils », il est nécessaire de se conformer à des normes esthétiques spécifiques par le biais d’une série de pratiques de soins corporels.

Alors que de nombreux jeunes hommes s’opposent à l’égalité des sexes et la présentent comme un désavantage pour les hommes, le looksmaxxing offre une explication séduisante à l’exclusion : vous présentez simplement un déficit esthétique, et cela peut être corrigé.

La masculinité à l’ère de l’incertitude

Pour comprendre pourquoi le « looksmaxxing » a gagné en popularité, il faut regarder au-delà des réseaux sociaux et s’intéresser aux conditions plus générales qui façonnent la vie des jeunes hommes.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le statut masculin était étroitement lié au modèle du soutien de famille, selon lequel l’autorité et le statut des hommes découlaient d’un emploi stable et de leur capacité à subvenir aux besoins de leur famille. Ce modèle s’est progressivement érodé.

Dans une grande partie du monde industrialisé, les parcours professionnels stables ont cédé la place à une économie basée sur les contrats ou les petits boulots et à des opportunités d’emploi moins sûres. L’essor de l’intelligence artificielle a encore intensifié les inquiétudes liées à l’emploi, alors que les jeunes hommes sont confrontés à un marché du travail où des secteurs entiers de l’emploi de bureau sont instables


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D’autres marqueurs de statut de l’âge adulte se sont également érodés. Les jeunes d’aujourd’hui sont moins susceptibles d’être propriétaires d’un logement, sont confrontés à des niveaux plus élevés de précarité économique et s’engagent plus tardivement dans des relations amoureuses, une part croissante de jeunes hommes déclarant n’avoir que peu ou pas d’expérience en matière de rencontres amoureuses.

À mesure que les fondements économiques et sociaux de la masculinité traditionnelle s’affaiblissent, les schémas culturels associant les hommes à une relation de couple garantie, au pouvoir et à l’autorité sont devenus moins évidents. Ces changements s’accompagnent également d’une évolution des attitudes envers le genre.




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Selon Ipsos, près d’un tiers des hommes de la génération Z dans le monde estiment qu’une épouse doit obéir à son mari, ce qui suggère une résurgence des visions hiérarchiques des relations entre les sexes chez certains jeunes hommes.

Dans ce contexte, le « looksmaxxing » présente les barrières structurelles comme des lacunes individuelles. On fait croire aux jeunes hommes que la reconnaissance et le statut social peuvent être retrouvés simplement en investissant dans leur apparence. Il s’agit notamment d’affiner la mâchoire, de se muscler et de cultiver le très convoité « regard de chasseur » – un regard enfoncé, en amande, avec une paupière supérieure à peine visible et aucun blanc sous l’iris, souvent associé à l’intensité et à la confiance.

Le commerce de l’auto-optimisation

Les plates-formes de réseaux sociaux et les industries concernées – notamment les entreprises de soins de la peau pour hommes – tirent profit de l’obsession des jeunes hommes pour la perfection, souvent sans mentionner, ou très peu, les conséquences physiques, sociales, émotionnelles ou économiques qui accompagnent ces pratiques esthétiques, sans parler des problèmes structurels qui les sous-tendent.

L’anxiété masculine est monétisée sous forme de compléments alimentaires, de coaching sportif et d’interventions esthétiques, notamment des routines de soins de la peau en plusieurs étapes et d’injections intensives.

Dans cet environnement axé sur l’apparence et saturé de messages de marque, la masculinité devient un atout concurrentiel à acquérir. Les garçons et les jeunes hommes sont progressivement devenus un segment démographique très rentable, les entreprises et les marques redoublant d’efforts pour leur proposer des publicités et des offres de produits qui leur sont spécifiquement destinées.

Selon un leader mondial de l’intelligence économique, des études de marché et des analyses de consommation, le secteur des produits de beauté et de soins de la peau pour hommes représentera plus de 5 milliards de dollars américains en 2027.

La question n’est désormais plus de savoir si les jeunes hommes s’intéresseront aux « looksmaXXers » et investiront dans ce domaine, mais jusqu’où ils iront pour atteindre le prestige professionnel, social, sexuel et économique auquel ils aspirent.

La Conversation Canada

Jillian Sunderland bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Jordan Foster bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. De la salle de sport à la mâchoire : ce que le « looksmaxxing » révèle sur la masculinité moderne – https://theconversation.com/de-la-salle-de-sport-a-la-machoire-ce-que-le-looksmaxxing-revele-sur-la-masculinite-moderne-278930

Guinée : une crise de liquidité transformée en crise de confiance

Source: The Conversation – in French – By Amath Ndiaye, enseignant-chercheur, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Depuis neuf mois, la Guinée est confrontée à de fortes tensions de liquidité qui perturbent le fonctionnement du système bancaire et alimentent l’inquiétude des acteurs économiques.

Pour comprendre les origines de cette crise et ses implications, The Conversation Africa a interrogé l’économiste Amath Ndiaye. Il analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation, les fragilités qu’elle révèle et les mesures susceptibles de restaurer la liquidité et la confiance dans le système financier guinéen.


Quelles sont les principales causes de la crise de liquidité en cours en Guinée ?

La crise actuelle ne résulte pas d’un simple manque de monnaie, mais d’un processus progressif de déséquilibre. Dès la fin de l’année 2024, des tensions latentes apparaissent dans le système bancaire, sous l’effet combiné d’une baisse des dépôts (environ 30 % à la fin de décembre 2024 sur trois mois), d’un recours accru de l’État au financement bancaire et d’une circulation croissante du cash hors du circuit formel.

Le point de bascule semble intervenir au premier trimestre 2025, période durant laquelle certaines banques ont probablement rencontré des difficultés ponctuelles à satisfaire les demandes de retrait. Cette rupture initiale de liquidité, même limitée, a suffi à déclencher la méfiance du public.

À partir de là, une dynamique auto-entretenue s’installe : les agents économiques, anticipant des difficultés d’accès à leurs fonds, retirent davantage de liquidités et les conservent hors du système bancaire. Cette situation évolue progressivement vers une crise ouverte début 2026, caractérisée par des plafonnements de retraits et des tensions visibles dans les agences.

En définitive, la crise s’explique par un enchaînement classique :

Rupture de liquidités → Perte de confiance → Retraits massifs → Aggravation de la crise.

Cette crise révèle-t-elle des fragilités structurelles du système financier guinéen ?

La crise met effectivement en lumière des fragilités structurelles, mais celles-ci doivent être correctement interprétées. La faible bancarisation (23 %), souvent mise en avant, est une caractéristique commune à de nombreuses économies africaines et ne constitue pas en soi une anomalie.

Ce qui est déterminant, c’est la capacité du système bancaire à assurer sa liquidité, c’est-à-dire à garantir à tout moment la convertibilité des dépôts en cash. Or, la structure des dépôts en Guinée, dominée par les dépôts à vue (de l’argent qui peut être retiré à tout moment sans préavis), rend le système particulièrement vulnérable aux retraits massifs, d’autant plus que l’informalité reste importante.

Au-delà de ces facteurs, la crise révèle également une fragilité institutionnelle. La Banque centrale de Guinée semble ne pas avoir pleinement anticipé la montée des tensions. Plus encore, le calibrage de la politique monétaire interroge. Au stade initial de la crise, entre fin 2024 et début 2025, il aurait été plus approprié d’augmenter le taux de réserves obligatoires afin de renforcer les coussins de liquidité des banques, de limiter la pression du financement public et d’envoyer un signal de prudence.

L’assouplissement (baisse de son taux directeur à 9,75 % et réduction du coefficient des réserves obligatoires à 11,75 %) intervenu par la suite est apparu tardif et insuffisant pour restaurer la confiance. Ainsi, la crise révèle à la fois des limites structurelles et une insuffisance dans le pilotage de la liquidité bancaire.

Quel rôle ont joué les politiques budgétaires et monétaires dans ces tensions ?

Les politiques économiques ont joué un rôle déterminant dans l’émergence et l’amplification de la crise.

Du côté budgétaire, l’État a accru son recours au financement domestique, mobilisant fortement les ressources du système bancaire. Cette situation a engendré un effet d’éviction du fait des retraits de dépôts par les particuliers, réduisant la liquidité disponible pour le secteur privé.

Du côté monétaire, la Banque centrale a adopté une posture accommodante, en abaissant les taux et en réduisant les réserves obligatoires. Toutefois, ces mesures sont intervenues dans un contexte déjà marqué par une perte de confiance.

Le problème fondamental est que la liquidité injectée ne circule plus : elle est thésaurisée hors du système bancaire. Ainsi, malgré les efforts de la Banque centrale, les tensions persistent.

Au total, la politique budgétaire a contribué à absorber la liquidité, tandis que la politique monétaire n’a pas réussi à rétablir la circulation ni la confiance.

Quelles sont les conséquences de cette situation pour les banques, les entreprises et les ménages ?

Les conséquences de cette crise sont larges et touchent l’ensemble de l’économie.

Pour les banques, elle se traduit par une pression sur la trésorerie, des difficultés à satisfaire les retraits et une réduction de la capacité de crédit, ce qui fragilise leur crédibilité.

Pour les entreprises, notamment les PME, la pénurie de liquidités entraîne des retards de paiement, des difficultés d’approvisionnement et un ralentissement de l’activité.

Pour les ménages, la crise se manifeste par un accès limité à leurs dépôts, une baisse de la consommation et un recours accru à la détention de cash.

Au niveau global, le principal risque est celui d’une spirale de défiance, où la méfiance alimente les retraits, lesquels aggravent à leur tour la crise.

Quelles mesures urgentes préconisez-vous pour rétablir la liquidité et la confiance ?

La sortie de crise exige des mesures immédiates et une stratégie de fond, en s’inspirant des expériences internationales de crises bancaires.

À court terme, il est essentiel de garantir l’accès aux dépôts, de sécuriser l’approvisionnement en liquidités des banques et de mettre en place des facilités de refinancement ciblées. Une communication claire et crédible de la part des autorités est également indispensable pour restaurer la confiance.

La coordination entre politique budgétaire et monétaire doit être renforcée, afin d’éviter que le financement de l’État n’absorbe excessivement la liquidité bancaire.

Une mesure centrale s’impose : l’augmentation du taux de réserves obligatoires. Il ne s’agit pas ici de restreindre l’économie, mais de sécuriser la liquidité des banques, de renforcer leur capacité à faire face aux retraits et de restaurer la crédibilité du système.

Par ailleurs, la décision d’imprimer de nouvelles coupures (billets de banque) peut contribuer à atténuer les tensions sur le cash, à condition qu’elle s’inscrive dans un climat de confiance.

Sans confiance, ces nouvelles coupures risquent simplement de circuler hors du système bancaire, sans améliorer la liquidité effective. Avec confiance, elles peuvent au contraire relancer la circulation monétaire.

À moyen terme, les réformes doivent porter sur le renforcement de la surveillance de la liquidité, l’amélioration du calibrage des instruments monétaires, le développement des paiements digitaux et la mobilisation de dépôts plus stables.

En définitive, la crise guinéenne est avant tout une crise de liquidité transformée en crise de confiance, déclenchée par une rupture au début de 2025. Elle rappelle une leçon fondamentale de l’économie monétaire : ce n’est pas la quantité de monnaie qui garantit la stabilité, mais sa circulation et la confiance qu’elle inspire.

The Conversation

Amath Ndiaye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Guinée : une crise de liquidité transformée en crise de confiance – https://theconversation.com/guinee-une-crise-de-liquidite-transformee-en-crise-de-confiance-279297

Ce qui conduit les Français à pousser les portes d’un tiers-lieu

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Denos, Maître de Conférence, Université d’Angers

Malgré les baisses des subventions, les tiers-lieux connaissent toujours un engouement. Car ces espaces de sociabilité séduisent autant par leur convivialité que par leurs nombreuses activités, manuelles et intellectuelles. Explication à l’appui de témoignages d’usagers et d’usagères de La Cocotte solidaire, d’Agis et du « makerspace » L’Établi.


À Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, le projet de tiers-lieu culturel, soutenu par la maire sortante divers gauche Patricia Granet, était au cœur de la campagne municipale. À Carquefou en Loire-Atlantique, la candidate divers droite Jéromine Da Prat, souhaitait créer un « tiers-lieu jeunesse de 11 à 25 ans ». À Arras (Pas-de-Calais), le centriste Frédéric Leturque officialisait sa campagne au Perchoir, un tiers-lieu inclusif.

Le terme « tiers-lieu » trouve son origine dans les travaux du sociologue américain Ray Oldenburg, qui publie en 1989 The Great Good Place. Il y décrit les third places, des espaces qui ne sont ni la maison ni le travail, mais un troisième lieu de sociabilité essentiel.

En France, on compte plus de 3 500 tiers-lieux, 62 % en dehors des métropoles, un tiers en ruralité.

Dans un contexte social et économique différent de celui décrit par Oldenburg, marqué en France, les caractéristiques des tiers-lieux sont à réexaminer. En effet, le dernier projet de loi de finances 2026 confirme la suppression des aides directes aux tiers-lieux, passant de 12 millions d’euros à 1,20 million d’euros. Or, 49 % du financement des tiers-lieux provient de subventions publiques.

Alors, les tiers-lieux contemporains répondent-ils toujours aux mêmes motivations ? Et qu’est-ce qui attire concrètement leurs usagers ?

Comprendre la motivation des usagers

Pour répondre à ces questions, nous avons mené une recherche dans le cadre du projet EVATLESS avec l’Université d’Angers. Ce dernier s’intéresse à l’évaluation de tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire (ESS), en partant d’un principe simple : pour comprendre leur valeur, il faut écouter celles et ceux qui les fréquentent.

Nous avons étudié trois tiers-lieux portés par des associations situées à la fois en centre-ville, en périphérie et dans une commune rurale :

  • La Cocotte solidaire, propose des repas participatifs et solidaires visant à lutter contre l’isolement social ;

  • L’Établi, fonctionne comme une bibliothèque d’outils et organise des ateliers de bricolage autour du partage et du réemploi ;

  • Au germoir d’initiatives solidaires (Agis) anime sur une commune des initiatives locales liées à la transition écologique et sociale.

Au total, 65 usagers ont participé à l’enquête. L’objectif n’était pas seulement de savoir si les activités proposées leur plaisaient, mais de comprendre ce que ces lieux représentent pour eux, et ce qui motive leur fréquentation.

Une méthodologie immersive et participative a été mise au point pour rendre cette recherche accessible à tout le monde et fournir aux associations des témoignages. Cette méthodologie implique des partenaires associatifs à chaque étape de la recherche et déploie la méthode Q. L’enjeu est de faciliter l’expression d’avis personnels sur une question donnée, comme « Qu’est-ce qui vous incite à (re)venir dans ce tiers-lieu ? »

Espace de convivialité

Dans notre étude, nous constatons que venir dans des tiers-lieux, c’est accéder facilement à une ambiance que l’on ne retrouve pas ailleurs. Un lieu chaleureux, mais également pratique et accessible. On peut y venir à pied, à n’importe quel moment de la journée, voire certains soirs et le week-end.

« Le vendredi soir, en même temps que je viens chercher mes légumes, je trouve un espace qui est agréable, convivial. Ça fait plaisir de venir ici et c’est juste à côté de chez moi », témoigne un usager d’Agis.

Cette convivialité repose sur ce que les usagers anticipent trouver dans les tiers-lieux : des habitués qui sont parfois des amis, des salariés qui coordonnent les activités et rassurent par leur présence ou, de manière plus secondaire, une programmation culturelle.

Variétés d’activités

Les usagers valorisent la simplicité de leur engagement dans les tiers-lieux associatifs étudiés. Une adhésion annuelle suffit bien souvent à participer activement au fonctionnement du lieu : bricolage, cuisine, organisation d’évènements, etc. Une variété d’activités qui permet de se sentir utile par le « faire ».

« Et qu’est-ce qui t’a donné envie de venir ? »
« D’abord de cuisiner ensemble et [d’] offrir ce repas après. Et puis en me forçant aussi à être avec des gens que je ne connaissais pas. Quand je ne connais pas les gens, je suis assez en retrait mais, là, je plonge dans le bain », souligne un usager de La Cocotte solidaire.

L’engagement dans des activités de « transition » permet aux répondants de réaliser concrètement ce qui peut faire sens ou d’entrer en accord avec leurs valeurs personnelles : être conseillé lors d’un Repair Café, cuisiner un repas végétarien ou faciliter la collecte d’une Amap.

Interactions sociales sans jugement

Les tiers-lieux sont des lieux « ressources ». Les répondants valorisent le cadre et les moyens mis en place (humains, notamment) pour les accueillir et les écouter de manière inconditionnelle. En ce sens, ils viennent avant tout chercher des interactions sociales et des rencontres.

« Je sais que c’est un endroit convivial ici. Je viens pour passer un bon moment et sortir de l’isolement parce que, même si j’ai un mari à la maison, je ne connais pas grand monde à Nantes. C’est aussi pour rencontrer du monde ici », rappelle une usagère de La Cocotte solidaire.

En dehors du besoin de lien social, les usagers sont attirés par la possibilité de découvrir d’autres organisations qui forment un réseau autour du tiers-lieu. La possibilité d’accéder à de nouvelles connaissances et compétences les attire :

« Depuis que je viens là, à chaque fois que je fais quelque chose, j’apprends et ça, j’adore. Je vois bien que quand je demande un conseil à quelqu’un, il est content de m’expliquer », s’enthousiasme un usager de L’Établi.

Les tiers-lieux attirent des personnes de tous horizons, car ils mettent en œuvre de manière implicite une logique réciprocitaire de don et de contre-don. Ils créent des espaces informels valorisant la possibilité pour chacun de donner comme de recevoir.

Grâce à la convivialité, déjà centrale dans les écrits d’Oldenburg, ce troc est facilité et encourage les usagers à venir donner de leur temps, de leurs compétences, et du sens à leurs actions – tout en recevant de l’attention, de nouvelles connaissances, des biens ou des services écoresponsables.

The Conversation

Guillaume Denos a reçu des financements de l’Université d’Angers et de la Région Pays de la Loire pour mener cette étude dans le cadre des financements PULSAR. Il est membre bénévole de l’association La Cocotte Solidaire.

ref. Ce qui conduit les Français à pousser les portes d’un tiers-lieu – https://theconversation.com/ce-qui-conduit-les-francais-a-pousser-les-portes-dun-tiers-lieu-277413

Quand l’IA trahit les identités professionnelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Youssef Souak, PhD – Assistant Professeur- INSEEC Business School, INSEEC Grande École

Le recours à l’IA n’est pas neutre quant à la définition de l’identité professionnelle des individus (visuel créé par IA).

Utilisée dans un cadre professionnel, l’IA est souvent perçue comme un simple outil. Son usage peut pourtant avoir un impact sur la façon dont les individus construisent leur identité au travail. Les jeunes professionnels sont particulièrement exposés et pourraient rencontrer à terme des difficultés à reconnaître qui ils sont vraiment.


Votre CV est rédigé par ChatGPT. Votre profil LinkedIn, peaufiné par un algorithme. Vos mails professionnels sont corrigés en temps réel. Les conséquences de l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans un cadre professionnel ne se limitent pas à un gain de temps et d’efficacité. C’est votre identité professionnelle qui est en train de se redéfinir. Silencieusement. Profondément.

Il vaudrait mieux que ce ne soit pas à votre insu.

Être ou ne pas être authentique

Imaginez deux candidats à un même poste. L’un a rédigé sa lettre de motivation à la main, laborieusement, avec ses propres mots. L’autre a utilisé un assistant d’IA générative pour structurer, affiner et polir son discours en quelques minutes. Lequel est le plus compétent ? Lequel est le plus authentique ? Et surtout, lequel est le plus vraiment lui-même ?

Ces questions émergent aujourd’hui au cœur du marché du travail. De plus en plus, elles seront au centre du monde professionnel.




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« L’intelligence artificielle générative (IA générative) est une catégorie d’IA qui se concentre sur la création de données, de contenus ou de choses artistiques, de façon indépendante. Elle diffère de l’IA classique, qui se concentre, quant à elle, sur des tâches spécifiques telles que la classification, la prédiction ou la résolution de problèmes. L’IA générative vise à produire de nouvelles données qui ressemblent à celles créées par des êtres humains, que ce soit sous forme de textes, d’images ou encore de musique, par exemple»,

indique un article publié par Big média.

L’essor fulgurant des outils d’IA générative (Lechat, ChatGPT, Copilot, Claude…) transforme non seulement la manière dont nous travaillons, mais aussi la manière dont nous nous présentons, dont nous évaluons nos compétences, et dont nous construisons notre identité professionnelle.

C’est ce que révèle une étude qualitative menée auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité dans des secteurs variés. À travers vingt-cinq entretiens approfondis, une double tension est apparue avec une fréquence remarquable : l’IA comme levier de professionnalisation… et l’IA comme source d’interrogation sur soi.

Qui parle ?

L’identité professionnelle n’est pas un fait donné. Elle se construit dans les interactions, les reconnaissances, les réussites accumulées. Depuis les travaux fondateurs du sociologue Claude Dubar, on sait que l’identité au travail résulte d’une transaction permanente entre ce que l’on pense être et ce que les autres reconnaissent en vous.

Or, l’IA vient perturber cette transaction. Quand une machine formule à votre place un argument que vous n’auriez pas trouvé seul, que reste-t-il de votre contribution réelle ? Que dit de vous le fait que vous ayez su bien poser la question ?

Quand un algorithme optimise votre profil LinkedIn de façon à en maximiser la visibilité, est-ce encore vous qui parlez ?

Plusieurs professionnels interrogés dans le cadre de notre étude expriment ce malaise avec une acuité saisissante. La frontière entre assistance et substitution devient floue, et avec elle, la frontière entre compétence réelle et compétence simulée.

« Quand j’utilise l’IA, j’ai l’impression que mon travail n’est pas honnête, que c’est pas vraiment moi qui l’ai fait. Le fait de tout donner à un outil remet en question mes propres capacités et la valeur que j’attribue à mon investissement. »
Étudiant en alternance dans le secteur financier.

Une forte tension identitaire

Ce témoignage n’est pas isolé. Il révèle une tension identitaire profonde entre l’identité « pour soi » – fondée sur l’effort, l’expertise, l’investissement personnel – et l’identité « pour autrui », c’est-à-dire l’image projetée vers les recruteurs, les collègues, les clients. L’IA peut soigner la seconde tout en fragilisant la première.

Cette fragilisation est d’autant plus insidieuse qu’elle opère à bas bruit. Ce n’est pas une perte de compétence objectivable, mais un ébranlement de la confiance en sa propre valeur. Ce que les psychologues nomment le « sentiment d’efficacité personnelle », théorisé par Albert Bandura, est mis à rude épreuve.

Ce phénomène a désormais un nom dans la littérature en sciences de gestion : la « menace de l’identité professionnelle » (Professional Identity Threat)

Une étude internationale publiée en 2025 dans la revue AI & Society confirme que plus un professionnel perçoit l’IA comme une menace pour son identité, moins il est enclin à l’adopter. Or, l’article montre également que les professionnels qui ont le plus besoin de maîtriser l’IA pour protéger leur position sont précisément ceux qui résistent le plus à l’adopter. Ceci crée un paradoxe productif et identitaire à la fois.

L’efficacité personnelle, une croyance ancrée dans l’expérience

Le sentiment d’efficacité personnelle désigne la conviction qu’a un individu de sa capacité à accomplir des tâches données. Ce n’est pas l’estime de soi en général mais une croyance spécifique, ancrée dans l’expérience : « Je suis capable de faire ce travail, même lorsque c’est difficile. »

Or, l’usage répété de l’IA peut progressivement éroder cette conviction. Plusieurs participants à notre étude décrivent un phénomène de dépendance progressive, presque invisible. On commence par vérifier un mail avec l’IA. Puis on ne sait plus envoyer un mail sans elle.

« Même si je suis sûre de moi, j’ai quand même ce réflexe automatique d’aller vérifier. Et ça crée une perte de confiance. Je me demande comment est-ce qu’avant je faisais sans l’IA ? »
Étudiante en alternance dans un cabinet de recrutement spécialisé dans la santé.

Plus ou moins de compétences

Ce témoignage illustre un paradoxe majeur. Conçue pour augmenter les capacités humaines, l’IA peut in fine les fragiliser psychologiquement. Non parce que l’individu perd réellement ses compétences, mais parce qu’il cesse de croire en elles indépendamment de l’outil.

Ce glissement est particulièrement préoccupant pour les jeunes professionnels en phase de construction identitaire. Ils n’ont pas encore accumulé suffisamment d’expériences fondatrices pour asseoir leur confiance sur un socle solide. L’IA risque alors de court-circuiter ce processus d’apprentissage par l’erreur et le dépassement de soi, pourtant essentiel au développement de l’identité professionnelle.

L’article de Nir Eisikovits et de Jacob Burley publié dans The Conversation, évoquait déjà les questions éthiques soulevées par l’utilisation de l’IA en contexte d’apprentissage d’étudiants du supérieur. Leur réflexion met en évidence le phénomène de « décharge cognitive » au cœur de la déstructuration du processus d’acquisition des connaissances.

En revanche, chez les professionnels expérimentés, l’équation semble différente. Forts d’un sentiment d’efficacité consolidé par des années de pratique, ils utilisent l’IA comme un amplificateur, non comme une béquille. Elle « professionnalise », « structure », « met des mots plus justes » – sans remettre en cause leur conviction d’être l’auteur véritable du travail produit.

Se vendre ou se trahir ?

Le personal branding ou marque personnelle, désigne la stratégie par laquelle un individu construit et diffuse une image professionnelle cohérente pour se différencier sur le marché du travail. LinkedIn en est l’arène principale, mais il s’étend à tout ce qui construit la réputation du salarié, aussi bien ses publications que ses interventions et autres recommandations.

L’IA transforme profondément les règles de ce jeu. Elle permet de produire des contenus « polishés », des profils optimisés, des CV sans fautes, quel que soit le niveau réel de l’individu. Elle démocratise la qualité de surface tout en risquant de niveler par le haut une concurrence déjà féroce.

Fnege Médias, 2025.

Un révélateur de fragilité

L’un des enseignements les plus marquants de cette recherche est peut-être le suivant : loin d’inventer les fragilités identitaires, l’IA agit comme un révélateur. Quand un étudiant ressent que son travail « n’est pas vraiment lui » lorsqu’il utilise l’IA, c’est souvent le signe que son identité professionnelle n’est pas encore suffisamment ancrée pour résister à l’intermédiation technologique.

En revanche, ceux qui disposent d’une identité professionnelle solide, construite sur des expériences vécues, des réussites reconnues, une trajectoire cohérente, intègrent l’IA sans s’y perdre. Ils la décrivent comme « une version améliorée d’eux-mêmes », non comme un substitut.

Ce constat a des implications importantes pour les établissements d’enseignement supérieur. Former des étudiants à l’IA ne peut pas se réduire à leur apprendre des outils. Il faut les aider à construire, avant tout, une identité professionnelle assez robuste pour que l’IA reste un levier et ne devienne pas une prothèse.

Apprendre à construire une identité

Développer cette identité suppose de travailler la réflexivité : la capacité à observer ses propres actions, à reconnaître ce qui vient réellement de soi et ce que l’on projette sur une machine. Cela implique aussi de mettre en valeur les expériences fondatrices : les échecs, les négociations compliquées, les projets menés jusqu’au bout sans soutien extérieur.

Aux amateurs de science-fiction et aux autres, la question n’est pas tant de savoir si l’IA va « prendre » les emplois. Elle est autrement plus subtile et plus urgente : l’IA va-t-elle vampiriser les identités professionnelles des individus ?


Cet article est fondé sur une étude qualitative, menée entre décembre 2025 et janvier 2026, s’appuyant sur 25 entretiens semi-directifs approfondis auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité (assurance, finance, commerce, droit, management, technologie). Les auteurs remercient Yaël Salomon, étudiante de l’Inseec Grande École, pour sa contribution à la collecte et à la retranscription des données empiriques qui fondent cette étude.

The Conversation

Claudia-Roxana RUSU est membre de laboratoire de recherche IRGO de l’Université de Bordeaux.

Demba Ousmane DIOUF et Youssef Souak ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quand l’IA trahit les identités professionnelles – https://theconversation.com/quand-lia-trahit-les-identites-professionnelles-277639

Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours

Source: The Conversation – France (in French) – By Julie Tixier, Maîtresse de Conférences en sciences de gestion, Université Gustave Eiffel

Loin des clichés et des récits édifiants d’entrepreneurs héroïques, l’examen du parcours de deux femmes montre au contraire que le processus n’est pas linéaire. Traversant des crises successives, Claire et Fatou s’affirment au fil de la démarche prouvant qu’« on ne naît pas entrepreneuse, on le devient ».


Qu’elle soit climatique, économique ou encore sanitaire, la crise toucherait en priorité les femmes. En effet, les femmes représentent 70 % des travailleurs pauvres et, selon les Nations unies, face aux crises climatiques, les femmes seraient quatorze fois plus susceptibles de mourir que les hommes, principalement en raison d’un accès limité à « l’information, d’une mobilité restreinte, d’un manque de prise de décision et de ressources ».

Pour autant, des femmes s’emparent parfois de certains de ces moments instables, au travers de l’entrepreneuriat. Les parcours suivis sur plusieurs années de Fatou et de Claire (les prénoms ont été changés, ndlr), deux entrepreneuses, sont mobilisés pour dépasser la seule lecture objective, linéaire et extrinsèque de la crise. Ces parcours sont analysés plus en détail dans un article de la revue RIMHE.

L’approche féminine et féministe de cette recherche « embrasse des formes de théorisation plus humaines, plus fluides et plus ouvertes, ancrées dans des questions qui nous sont véritablement proches (…) et qui reconnaissent notre ancrage dans notre monde et notre responsabilité envers les autres ». Cette posture phénoménologique saisit « l’expérience vivante du monde » de deux entrepreneuses singulières. Elle amène à essayer de comprendre les significations, les logiques et le sens des éléments vécus, observés.

Cette logique nous a guidées pour rendre compte au plus près des ressentis, des parcours des femmes dans leur entièreté : factuelle, émotionnelle, relationnelle. La granularité fine de l’étude de ces deux récits permet d’explorer la richesse d’une lecture deleuzienne de l’entrepreneuriat en train de se faire et d’illustrer un « devenir entrepreneuse » qui s’inscrit dans la lignée de ce que Deleuze et Guattari ont défini comme le « devenir femme ».

En adoptant une méthodologie longitudinale, cette recherche met en évidence comment il est possible de composer avec, voire de transcender, les crises et de se construire en fonction d’elles.

Identité entrepreneuriale en construction

Les crises apparaissent de façon régulière dans leur vie. Claire et Fatou racontent combien chaque crise peut être à l’origine d’une insécurité, d’une instabilité, et ainsi amorcer un diagnostic, conduire à une réflexion voire à une évolution de l’identité et/ou du projet entrepreneurial. Ce sont autant de turbulences et de rencontres qui, suivant le moment de l’histoire de l’entrepreneuse, peuvent conduire ou non à une résonance qui orientera plus ou moins durablement les pratiques de l’entrepreneuriat et la construction de l’identité entrepreneuriale.

« J’étais dans une période où je me disais que ce serait intéressant d’entreprendre, mais c’est vraiment la rencontre de mon associée et le fait que c’était le bon moment pour moi pour me dire, “Allez, c’est parti !” »
(Claire.)




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Pour sa part, au cours d’un master 2, Fatou réalise un travail en groupe sur un habitat intergénérationnel innovant en milieu ouvert pour des cas d’Alzheimer, dans une maison « à taille humaine ». Pour cette femme qui s’engage dans les études, après dix ans de vie professionnelle comme assistante sociale, il s’agit d’un temps de rupture pour se consacrer à ce qui lui tient à cœur. C’est ce travail universitaire qui va résonner avec son désir d’entreprendre pour travailler à un modèle inclusif pour les personnes âgées.

À chacune son déclic

Fatou est la seule de son groupe à souhaiter œuvrer à la concrétisation d’un tel projet. Elle choisit de rechercher et d’adapter son projet à son environnement plus urbain. Parallèlement, elle saisit l’opportunité de devenir étudiante-entrepreneuse pour bénéficier d’un coaching. À l’issue de son master 2 en économie sociale et solidaire, Fatou décide d’intégrer un nouveau master 2, spécialisé en entrepreneuriat (en alternance), afin de tout mettre en œuvre pour son projet.

Claire est cadre, directrice des achats d’un grand groupe, quand elle découvre le portrait d’une porteuse de projet à impact dans un magazine engagé en faveur de l’écologie. Cette découverte fortuite sème la graine, ouvrant son chemin vers l’entrepreneuriat. Le témoignage de cette femme qui a son âge et semble partager avec elle un ensemble de valeurs lui « parle ».

Au moment de cette lecture, elle sait qu’elle devra bientôt quitter son poste pour suivre son mari, muté dans une nouvelle région. Après en avoir discuté, le couple a fait ce choix familial délicat de déménager, et ce, malgré l’absence de perspectives professionnelles pour Claire au sein de son entreprise dans ce nouveau lieu de résidence.

Contacts en ligne

C’est dans ce contexte incertain qu’elle s’efforce de provoquer la rencontre de cette porteuse de projet à impact. En quelques clics, Claire identifie l’incubateur de cette entrepreneuse et ses coordonnées. Elle la contacte et, peu après leur premier échange téléphonique, les deux femmes s’associent. La région au sein de laquelle la famille de Claire s’installe s’avère rapidement intéressante pour son projet entrepreneurial. Elle lui offre un territoire d’accueil chaleureux au sein duquel déployer son entreprise.

Claire est en région, et son associée à Paris. Cette gestion bicéphale s’accoutume bien de la distance géographique et en fait même rapidement un atout pour répartir les tâches de chacune. Ce qui, au début, s’apparente à une crise professionnelle (pas de poste de même niveau possible sur le nouveau territoire d’affectation de son mari) est transformé par Claire en une opportunité. Elle décide de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle et d’ouvrir la porte de l’entrepreneuriat.

La crise, un moment décisif pour un autodiagnostic

Pour Fatou comme pour Claire, on s’aperçoit que l’intention d’entreprendre prend forme après une crise, un moment décisif, empli de doutes et d’instabilités et, simultanément, propre à l’autodiagnostic : la formation pour l’une, la mobilité géographique contrainte pour l’autre. La crise est l’étincelle qui alimente le feu entrepreneurial. Toutes deux permettent aux signaux qu’elles lisent et/ou entendent de résonner suffisamment fort pour s’inscrire dans leur parcours et les mettre en action. Claire résume cela en ces termes :

« J’avais certainement un peu les oreilles ouvertes sur ce type de sujet ! »

Elles laissent cette résonance faire écho, se propager, grandir et ainsi façonner leur idée d’entreprendre et de devenir entrepreneuse. La crise apparaît dans les parcours de Fatou et de Claire comme plurielle.

Un chamboulement interne

Durant un « hackathon » (concours d’innovation en temps limité, ndlr), des étudiants en alternance, souvent en reprise d’études, travaillent sur le projet de Fatou. Leurs connaissances professionnelles du secteur et de ses impératifs sont mises à profit durant trois jours. Fatou mesure l’importance de ces conseils, et l’on perçoit physiquement le chamboulement interne de Fatou qui absorbe le choc de l’afflux d’éléments à prendre en considération.

Les retours des étudiants, notamment sur les plannings de demandes de financement, sur les lieux potentiels, sur les subventions et sur le budget de fonctionnement, sont autant d’éléments qui la propulsent dans un autre périmètre de son projet. Très vite, elle analyse et reconfigure son projet en fonction des éléments fournis et avance considérablement dans sa démarche. Elle se retourne vers nous pour nous confier, abasourdie :

« Ils m’ont fait gagner deux ans dans mon projet ! »

Elle a pleinement conscience de l’intérêt de ces rencontres et souhaite les multiplier de manière continue. Quelques mois plus tard, grâce à une rencontre avec le maire d’une ville voisine, elle a pu trouver la maison qui abrite aujourd’hui son projet et se lance dans les travaux d’aménagement du lieu.




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Une identité qui s’affirme

C’est à trois reprises que Fatou s’est présentée comme entrepreneuse auprès de trois groupes d’étudiant·es différents. À chaque fois, nous avons clairement observé une évolution quant à sa posture en tant qu’entrepreneuse. Elle se présente aux étudiant·es, la première fois en tant qu’ancienne étudiante, puis de plus en plus comme entrepreneuse. Au travers de l’exercice structurant du pitch entrepreneurial, Fatou affirme son identité d’entrepreneuse et prend confiance en elle dans ce nouveau costume.

Plusieurs mois les débuts de Claire dans l’entrepreneuriat, son mari perd son emploi. La famille se retrouve alors dans une nouvelle région, où elle a emménagé pour un travail qui n’existe plus. Après le choc de la nouvelle, Claire trouve certains avantages à cette période d’inactivité de son mari. Elle découvre la gestion d’un business sans la pression des tâches quotidiennes, déléguées totalement à son mari :

« Quand on n’a pas que cela à faire, on peut avancer, c’est facile. »

Durant cette période, elle recrute et fait grandir l’équipe qui l’entoure en région.

« Femmes, cheffes d’entreprise », M6 Media Bank, 2023.

Entreprendre, un travail émotionnel

Plus que la crise, cette analyse montre que c’est ce que l’on en fait, chemin faisant, qui compte. L’étude en quelques étapes clés des parcours de ces deux entrepreneuses illustre la nécessité de mieux observer et de rendre compte du travail émotionnel, de digestion de la crise, de diagnostic qui trame l’entrepreneuriat en train de se faire. Loin d’être exceptionnelles, les crises se révèlent récurrentes, dès lors que le chercheur ou la chercheuse dézoome et considère le parcours entrepreneurial dans sa dynamique.

Nous donnons à voir une trajectoire qui compose avec les crises, s’en arrange et parfois les transcende. Les crises, d’intensité et de nature variables, rythment le parcours, et certaines contribuent à le nourrir. L’inscription des crises dans un contexte sensible, subjectif et sur un temps long permet de saisir l’importance de leur résonance en tant qu’élément transformatif.

Tantôt fondatrice, tantôt incrémentale, la crise peut largement contribuer à façonner l’entrepreneuriat en train de se faire. Elle forme une brèche régulière qui pousse à avancer, à construire et à se construire comme entrepreneuse. Tout au long du parcours entrepreneurial, les cheffes d’entreprise performent et affinent progressivement leur identité entrepreneuriale. La notion de crise comme rencontre, au sens deleuzien, avec ce « dehors, quelque chose qui brutalise les schémas de pensée préétablis », est ici revisitée à l’aune de l’identité en train de se faire, et d’un devenir entrepreneuse.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours – https://theconversation.com/ecouter-resonner-les-crises-dans-les-parcours-de-vie-de-deux-entrepreneuses-decouvrir-limpact-dune-lecture-sensible-au-long-cours-264379

Comment les managers marketing utilisent la cocréation pour reprendre le pouvoir

Source: The Conversation – France (in French) – By Carole Charbonnel, maître de conférences en sciences de gestion, spécialité marketing, Université Jean Moulin Lyon 3

Les opérations de cocréation entre les marques et leurs consommateurs se sont largement développées. Une raison méconnue de cet engouement tient à l’affaiblissement de la fonction marketing dans l’entreprise. En faisant alliance avec les consommateurs, les managers marketing valorisent le rôle clé qu’ils occupent dans la relation avec le client final.


Au bord de la faillite dans les années 2000, Lego a fait de la cocréation un pilier de son renouveau grâce à la communauté Lego Ideas qui permet aux fans de créer de nouveaux designs. À l’instar de la marque danoise, les activités de cocréation sont déployées par des entreprises diversifiées, depuis L’Oréal et son forum de 13 000 consommateurs, qui proposent des idées et testent les produits, jusqu’à la marque solidaire C’est qui le patron ?, dont les clients déterminent les cahiers des charges produits et participent aux actions commerciales.

Les activités de cocréation, par lesquelles les marques interagissent et collaborent avec leurs consommateurs, constituent aujourd’hui une alternative aux méthodes traditionnelles du marketing, qui ne sollicitent pas la participation active du public. Les pratiques de cocréation suscitent toutefois de nombreuses critiques dans la sphère académique et médiatique.

Un travail gratuit des consommateurs ?

La collaboration des consommateurs permet en effet aux marques de bénéficier d’une forme de travail gratuit, bien que volontaire.

La cocréation est également considérée comme un levier par lequel le marché étend toujours plus son emprise sur les individus, sous couvert de dialogue et d’ouverture. La multinationale Mondelez a ainsi subi un bad buzz, lorsqu’elle a proclamé en 2020 remplacer le marketing par l’humaning, une approche censée mettre au premier plan la création de connexions avec les consommateurs.




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Face à ces critiques et au risque médiatique, une recherche académique publiée récemment dans la Revue française de gestion nous aide à mieux comprendre ce qui motive les praticiens du marketing à développer la cocréation avec les consommateurs.

De façon surprenante, les entretiens que j’ai menés avec une quinzaine de directeurs marketing chargés de grandes marques font ressortir que les activités de cocréation ne sont pas nécessairement mises en place selon une perspective de performance. En effet, les managers interrogés affirment être satisfaits de déployer une approche cocréative, mais ils reconnaissent ne pas savoir si celle-ci est réellement plus performante que des méthodes traditionnelles, car elle requiert plus d’investissement en temps managérial.

Un aveu de faiblesse de la fonction marketing ?

Loin de se fonder sur des moteurs objectifs, l’engouement pour la cocréation semble trouver sa source dans la situation perçue des managers au sein de l’organisation et face au marché. Contrairement aux praticiens interrogés qui privilégient des approches traditionnelles, tous les interviewés déployant des activités de cocréation expriment ainsi le sentiment d’une faiblesse de la fonction marketing face aux autres départements de l’entreprise : « Tout est drivé par l’agro-industrie » (Philippe), et souvent les ventes prédominent, car « On pense client (en l’espèce, le distributeur) plus que consommateur » (Nicolas).

Dans ce contexte, le marketing voit son rôle restreint à des activités opérationnelles au service d’autres fonctions :

« Tu peux imaginer le cafouillis total de gens qui [ne ] savent pas quel est le rôle du marketing, pour eux le rôle du marketing, c’est faire une brochure promotionnelle […] Avant d’aller voir les clients, les vendeurs viennent nous voir et disent : “Tiens, tu ne peux pas me faire une petite photo ?” […] Mon premier client, ce n’est pas mes clients, c’est mes collègues aux ventes. »
(Christophe.)

Non seulement ces managers peinent à influencer les politiques de l’entreprise, mais ils ressentent également une fragilité de l’expertise marketing vis-à-vis de consommateurs décrits comme volatils et difficiles à influencer.

Ces consommateurs relativement puissants, ils tentent de s’en faire des alliés à travers les pratiques de cocréation. En se prévalant de collaborer et de dialoguer avec leurs clients, ils ont le sentiment de se renforcer eux-mêmes au sein de l’organisation, ils parviennent à « ne pas se faire ridiculiser auprès du grand patron » (Christophe). Car la voix du marché est irréfutable :

« C’est pas moi qui déclare que ça marche, on a en ligne 150 femmes qui nous ont dit que ça marche. »
(Marie.)

Saper le pouvoir des autres fonctions

En opérant une alliance avec les consommateurs, les marketeurs seraient même susceptibles de saper le pouvoir des autres fonctions :

« Avec les interactions, les gens des autres fonctions sont dépossédés d’un certain pouvoir, ils acceptent d’être challengés, ils ont peur, maintenant la communauté les remet en cause […] J’ai levé le voile [sur un] un monstre, je ne sais pas si on est capable de prendre la mesure de cette évolution. »
(Florent.)

Dotés d’une image de puissance et d’autonomie, les consommateurs sont alors vus comme les acteurs volontaires d’une forme de démocratisation des activités marketing. Dans cette perspective, la question éthique liée à la mise au travail des consommateurs par les marques n’a logiquement pas de place :

« Les gens font des choses incroyables […] Ils essayent de s’amuser en ayant l’impression d’être aussi importants que celui qui représente l’entreprise […] Il y a aussi, sans doute de façon inconsciente, une notion qu’ils prennent le pouvoir sur l’entreprise, sur les produits ou sur la comm’. C’est une façon de remettre la main dessus et ça, c’est extrêmement valorisant, voire pour certains extrêmement jouissif ! »
(Florent.)

Alors que le recul d’influence de la fonction marketing au sein des entreprises est largement étayé par la recherche, cette étude nous aide à mieux comprendre pourquoi la cocréation est devenue une approche usuelle en dépit de critiques répétées et d’une difficulté à évaluer sa performance.

Les managers du marketing d’aujourd’hui tentent d’exploiter la figure du consommateur roi, suivant en cela les pas de leurs prédécesseurs des années 1960, qui s’étaient imposés dans les entreprises grâce au concept de centralité du consommateur.

BFM Business, 2026.

Il semble néanmoins nécessaire que ces managers d’aujourd’hui prennent en compte les enjeux éthiques soulevés par la cocréation. Ceci exige de reconnaître que la collaboration des clients est une forme de travail nécessitant rémunération, et de renoncer à tout discours associant la cocréation à un marketing plus démocratique. Les praticiens du marketing gagneront à assumer, enfin, que leurs activités de cocréation sont dirigées par l’entreprise afin de servir une finalité lucrative.

The Conversation

Carole Charbonnel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les managers marketing utilisent la cocréation pour reprendre le pouvoir – https://theconversation.com/comment-les-managers-marketing-utilisent-la-cocreation-pour-reprendre-le-pouvoir-276089