Élections législatives tchèques de 2025 : la victoire à la Pyrrhus d’Andrej Babiš

Source: The Conversation – in French – By Jan Rovny, Professor of Political Science, Centre d’études européennes et de politique, Sciences Po

Certes, le parti populiste du milliardaire Andrej Babiš est arrivé en tête aux élections législatives. Mais quand on analyse de plus près la situation politique dans le pays, on constate que cette victoire ne signifie pas, loin de là, que Babiš pourra mettre en œuvre la totalité de son programme. Il ne dispose pas de la majorité absolue et devra donc s’allier à des partis dont le soutien à long terme ne lui est pas garanti.


Les élections législatives tchèques des 3 et 4 octobre 2025 ont été marquées par le retour en force de l’ancien premier ministre (2017-2021) – et candidat malheureux à la présidentielle de janvier 2023 – Andrej Babiš.

Son mouvement populiste, ANO (Akce nespokojených občanů, Action des citoyens mécontents), est arrivé en première position, récoltant plus de 34 % des suffrages et remportant 80 sièges sur les 200 que compte la Chambre basse du Parlement, soit un gain de huit sièges. Tandis que Babiš célébrait sa victoire au son de la pop italienne des années 1980 – musique qui évoque mon enfance dans la Tchécoslovaquie communiste –, les observateurs comprenaient déjà que son chemin serait semé d’embûches.

Quelle majorité pour le parti d’Andrej Babiš ?

Comme dans la plupart des démocraties occidentales, la politique tchèque se polarise de plus en plus autour de deux pôles.

L’un s’ancre dans les institutions et les normes de la démocratie libérale, tout en soutenant la coopération internationale sous la forme du libre-échange, de la défense transatlantique et de l’intégration européenne. L’autre devient de plus en plus sceptique à l’égard des bienfaits de ces marchés ouverts et de cette démocratie libérale, qu’il perçoit comme sources de concurrence déloyale et d’immigration indésirable, provoquant des tensions économiques et culturelles. Les élections de 2025 ont consolidé ces deux blocs : elles ont confirmé ANO comme hégémon incontesté du camp illibéral, tout en renforçant les formations les plus libérales du camp opposé.

Fondé en 2011, ANO s’était d’abord présenté comme un mouvement antisystème mené par un homme d’affaires milliardaire promettant de remplacer les élites politiques traditionnelles par des « gens normaux qui travaillent dur ».

Mettant en avant ses succès entrepreneuriaux (dans le domaine de l’agroalimentaire), Babiš cherchait alors à séduire un électorat de centre droit déçu par la politique traditionnelle. Mais au fil de la décennie, il a découvert que les électeurs les plus réceptifs à son populisme se trouvaient parmi les couches sociales plus fragiles et moins éduquées des régions périphériques. Progressivement, ANO s’est éloigné de son discours initial sur l’efficacité gouvernementale pour adopter des politiques sociales ciblées, mêlées à une critique de plus en plus virulente de l’immigration et des régulations climatiques.

Ce déplacement est visible dans la figure 1, tirée des recherches que j’ai conduites avec plusieurs collègues, qui situe les partis tchèques sur les dimensions économique et culturelle entre 2014 et 2024 : ANO s’y déplace nettement d’un centre-droit libéral vers un conservatisme à tendance sociale.

Figure 1. Espace politique tchèque et évolution des partis de 2014 à 2024. Cliquer pour zoomer.
Fourni par l’auteur

Dans son discours de victoire, Babiš a martelé que son premier Conseil des ministres rejetterait officiellement le pacte européen sur la migration ainsi que le système d’échange de quotas d’émission de carbone, et privilégierait le financement de la sécurité sociale et de la santé plutôt que le soutien à l’Ukraine, même s’il a donné des gages à l’UE et à l’OTAN.

Mais quel que soit le gouvernement qu’il parviendra à former, les obstacles seront nombreux.

Le premier défi de Babiš découle paradoxalement du score élevé d’ANO, obtenu au détriment de partis radicaux plus petits. L’alliance Stacilo ! (« Assez ! »), rassemblée autour du Parti communiste (KSCM) – qui mêle programme social radical, nationalisme nativiste et sympathies prorusses – n’a pas franchi le seuil électoral, condamnant une nouvelle fois la gauche historique à l’absence parlementaire.

Le parti d’extrême droite SPD, dont la campagne a combiné promesses sociales, rejet de l’immigration, opposition aux réfugiés ukrainiens et hostilité à l’UE, a lui aussi perdu des voix et cinq sièges. La domination d’ANO sur l’espace économiquement de gauche mais culturellement conservateur fragilise donc ses propres partenaires potentiels et complique la recherche d’une majorité stable.

La seule majorité possible du camp illibéral impliquerait une coopération – soit dans une coalition formelle, soit sous la forme préférée de Babiš, celle d’un gouvernement minoritaire d’ANO soutenu au Parlement – avec le SPD et les Motoristes. Ensemble, ces trois forces totalisent 108 sièges sur 200. Mais, là encore, les obstacles sont nombreux.

Le premier problème est programmatique. Les Motoristes sont une nouvelle formation menée par un homme d’affaires et coureur automobile, Filip Turek, amateur de gros moteurs, dont la collection personnelle comprend des armes et des objets nazis. Ce parti combine un libertarisme économique axé sur les baisses d’impôts et l’équilibre budgétaire avec un conservatisme viriliste. Tout en partageant avec ANO et le SPD leur opposition à la régulation climatique et à l’immigration, les Motoristes risquent de rejeter les politiques sociales coûteuses prônées par leurs deux alliés potentiels. Par ailleurs, bien que critiques envers l’Union européenne, ANO et les Motoristes refusent de réclamer un référendum sur un Czexit – sortie de la Tchéquie de l’UE –, que le SPD, lui, soutiendrait volontiers. Trouver une ligne commune s’annonce donc ardu.

Le deuxième problème est organisationnel. Les Motoristes sont des novices en politique, tandis que les élus du SPD proviennent de formations d’extrême droite diverses, regroupant conspirationnistes, militants antivax et admirateurs de Poutine. Utile pour gonfler le nombre de députés, cette alliance pourrait vite se révéler aussi instable qu’embarrassante.

Enfin, Babiš reste juridiquement vulnérable : il fait l’objet d’une enquête pour usage abusif de subventions agricoles européennes et pour conflit d’intérêts lié à son empire agro-alimentaire. Le président Petr Pavel a d’ores et déjà rappelé que, s’il chargeait Babiš de former le prochain gouvernement, celui-ci devrait se conformer pleinement au droit tchèque et européen.

Dans le camp d’en face, la progression des partis libéraux (au sens sociétal du terme)

Qu’en est-il du bloc opposé ? Le « bloc démocratique » s’articule autour de la coalition Spolu, qui regroupe les partis conservateurs (ODS et TOP 09) et le parti chrétien-démocrate (KDU-CSL), et qui est dirigée par le premier ministre sortant Petr Fiala. La coalition, qui avait en janvier 2023 soutenu la candidature victorieuse de Petr Pavel à la présidence, a obtenu plus de 23 % des voix et 52 sièges (contre 71 dans le Parlement précédent).

Le gouvernement Fiala, qui incluait également le parti libéral des Maires et Indépendants (STAN), s’est trouvé à la tête du pays depuis le début de la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine, gérant à la fois l’afflux de réfugiés ukrainiens et la flambée des prix de l’énergie et de l’inflation.

S’il a mis en avant son rôle de garant de l’ancrage occidental de la République tchèque, il a sous-estimé le coût social payé par les catégories les plus modestes. En l’absence d’une gauche traditionnelle, le camp illibéral a su capter ce mécontentement populaire, mêlant conservatisme culturel et discours social.

Malgré la victoire électorale du camp illibéral, les deux forces politiques les plus libérales du pays – STAN et le Parti pirate – ont progressé, grâce au succès des Pirates. En 2021, les deux formations réunies comptaient 37 sièges (33 pour STAN, 4 pour les Pirates). En 2025, STAN recule à 22 sièges, mais les Pirates dépassent le SPD en en obtenant 18, portant leur total combiné à 40 sièges.

Ces deux partis, bien organisés et efficaces, défendent une ouverture culturelle affirmée – notamment en soutenant le mariage pour tous (qui pour l’instant n’est pas légal dans le pays, les couples de même sexe disposant seulement d’un équivalent du PACS français) – et s’intéressent désormais davantage aux questions sociales négligées par le précédent gouvernement, comme le logement et la protection sociale. Leurs voix dans l’opposition pourraient ainsi contester la prétention de Babiš à représenter les classes économiquement fragiles.

Une polarisation croissante

La polarisation croissante entre forces illibérales – prônant un mélange de nationalisme, d’exclusion et de politiques sociales – et forces démocratiques, attachées à la coopération et au commerce international, constitue une mauvaise nouvelle pour la démocratie tchèque.

La figure 2 (données du Chapel Hill Expert Survey) montre combien les attitudes culturelles sont liées aux positions sur la démocratie, et illustre la fracture entre ANO et ses alliés potentiels d’un côté, et les partis du gouvernement sortant et les Pirates de l’autre.

Figure 2. Positionnement démocratique et culturel des partis tchèques. Cliquer pour zoomer.
Fourni par l’auteur

Pourtant, les démocrates ne doivent pas désespérer. La victoire de Babiš est une victoire à la Pyrrhus.

D’une part, son succès affaiblit ses propres alliés potentiels : toute coalition qu’il formera sera fragile, hétérogène et instable. Contrairement à Viktor Orban en Hongrie, Babiš ne dispose pas d’une majorité constitutionnelle. Contrairement à Donald Trump aux États-Unis, il sera limité par le président Petr Pavel, qui l’a battu à la présidentielle de 2023, et par un Sénat dominé par le bloc démocratique.

Jan Rovny a publié en 2024 « Ethnic Minorities, Political Competition, and Democracy » aux presses universitaires d’Oxford.

D’autre part, les deux blocs ne sont pas aussi figés qu’ils en ont l’air. Le camp démocratique dispose de relais possibles auprès des électeurs de la gauche conservatrice, actuellement séduits par ANO ou le SPD. La figure 2 montre par exemple que ce camp comprend aussi des conservateurs culturels, tels que les chrétiens-démocrates du KDU-CSL, dont la religiosité n’exclut pas l’attachement à la démocratie libérale. Par ailleurs, l’absence persistante d’une gauche traditionnelle pourrait inciter les centristes libéraux – en particulier les Pirates – à se saisir plus systématiquement des questions de protection sociale et d’exclusion économique.

La démocratie se portera mieux partout lorsque les partis démocratiques couvriront l’ensemble du spectre politique : lorsqu’ils sauront parler aux conservateurs comme aux libéraux, et défendre l’ouverture internationale tout en s’attaquant sérieusement aux coûts sociaux du libre-échange et de la mobilité. Les résultats des élections législatives tchèques de 2025 ne garantissent pas cet avenir – mais ils le rendent possible.

The Conversation

Jan Rovny a reçu des financements de la Commission Européenne: Horizon Europe — 101060899 — AUTHLIB.

ref. Élections législatives tchèques de 2025 : la victoire à la Pyrrhus d’Andrej Babiš – https://theconversation.com/elections-legislatives-tcheques-de-2025-la-victoire-a-la-pyrrhus-dandrej-babis-266803

Pour sauver les pôles, les projets de géo-ingénierie sont voués à l’échec

Source: The Conversation – France (in French) – By Steven Chown, Director, Securing Antarctica’s Environmental Future and Professor of Biological Sciences, Monash University

Le moyen le plus efficace de réduire le risque d’impacts généralisés du réchauffement climatique sur les pôles reste de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Derek Oyen/Unsplash

Alors que les pôles fondent à un rythme accéléré, certains chercheurs misent sur la géo-ingénierie pour ralentir la catastrophe : rideaux sous-marins, microbilles de verre ou fertilisation des océans. Mais une récente étude montre que ces solutions spectaculaires sont inefficaces, coûteuses et dangereuses – et qu’elles risquent surtout de détourner l’attention de l’urgence à réduire nos émissions de gaz à effet de serre.


Notre planète continue de se réchauffer en raison des émissions de gaz à effet de serre liées aux activités humaines. Les régions polaires sont particulièrement vulnérables à ce réchauffement. L’étendue de la banquise diminue déjà dans l’Arctique comme dans l’Antarctique. Les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique fondent, et des changements brutaux sont en cours dans les deux environnements polaires.

Ces changements ont de profondes conséquences pour nos sociétés, qu’il s’agisse de la montée du niveau de la mer, de l’évolution de la circulation océanique ou de la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes. Ils entraînent aussi de lourdes conséquences pour les écosystèmes, notamment pour les ours polaires et les manchots empereurs, devenus des symboles des effets du changement climatique.

Le moyen le plus efficace pour atténuer ces changements et réduire le risque d’impacts généralisés est de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, la décarbonation progresse lentement, et les projections actuelles indiquent une augmentation de la température d’environ 3 °C d’ici à 2100.

Aussi, certains scientifiques et ingénieurs, conscients des changements attendus et de l’importance des régions polaires pour la santé de la planète, ont-ils proposé de développer des approches technologiques, appelées géo-ingénierie, afin d’atténuer les effets sur l’Arctique et l’Antarctique.

Dans une étude publiée récemment dans Frontiers in Science, mes collègues et moi avons évalué cinq des concepts de géo-ingénierie les plus avancés envisagés pour les régions polaires. Nous en avons conclu qu’aucun d’entre eux ne devrait être utilisé dans les prochaines décennies. Ils sont extrêmement peu susceptibles d’atténuer les effets du réchauffement climatique dans les régions polaires et risquent de provoquer de graves conséquences indésirables.

Qu’est-ce que la géo-ingénierie polaire ?

La géo-ingénierie recouvre un large éventail d’idées visant à modifier délibérément, à grande échelle, le climat de la Terre. Les deux grandes catégories

consistent soit à retirer du dioxyde de carbone de l’atmosphère, soit à augmenter la quantité de lumière solaire renvoyée vers l’espace (une approche connue sous le nom de « modification du rayonnement solaire »).

Pour les régions polaires, les cinq concepts actuellement les plus avancés sont :

1. L’injection d’aérosols stratosphériques. Cette technique de modification du rayonnement solaire consiste à introduire dans la stratosphère de fines particules (comme le dioxyde de soufre ou le dioxyde de titane) afin de réfléchir la lumière du soleil vers l’espace. L’idée est ici d’appliquer ce principe spécifiquement aux pôles.

2. Les rideaux sous-marins. Ces structures flexibles et flottantes, ancrées au plancher océanique entre 700 et 1 000 m de profondeur et s’élevant sur 150 à 500 m, visent à empêcher l’eau chaude de l’océan d’atteindre et de faire fondre les plates-formes de glace (prolongements flottants qui ralentissent l’écoulement de la glace du Groenland et de l’Antarctique vers l’océan) ainsi que les lignes d’ancrage des calottes (là où se rencontrent terre, glace et océan).

Un schéma montrant un grand rideau dans la mer, dressé contre un mur de glace
Les sous-rideaux marins sont des structures flexibles et flottantes, ancrées au fond de la mer entre 700 mètres et 1 000 mètres de profondeur et s’élevant de 150 mètres à 500 mètres.
Frontiers

3. Gestion de la banquise. Deux pistes sont explorées : d’une part, la dispersion de microbilles de verre sur la glace de mer arctique fraîche pour la rendre plus réfléchissante et prolonger sa durée de vie ; d’autre part, le pompage d’eau de mer à la surface de la banquise, où elle gèle pour l’épaissir, ou dans l’air pour produire de la neige, grâce à des pompes éoliennes.

4. Ralentir l’écoulement de la calotte glaciaire. Cette approche cible les « courants glaciaires » du Groenland et de l’Antarctique, de véritables rivières de glace s’écoulant rapidement vers la mer et contribuant à l’élévation du niveau marin. L’eau présente à leur base agit comme un lubrifiant. L’idée est de pomper cette eau afin d’accroître la friction et de ralentir leur progression. Le concept semble particulièrement pertinent pour l’Antarctique, où la fonte se joue davantage à la base de la calotte qu’à sa surface.

5. La fertilisation des océans. Elle consiste à ajouter des nutriments, comme du fer, dans les océans polaires afin de stimuler la croissance du phytoplancton. Ces organismes microscopiques absorbent le dioxyde de carbone atmosphérique, qui se retrouve stocké dans les profondeurs marines lorsqu’ils meurent et coulent.

Un schéma montrant des nutriments ajoutés à l’océan pour favoriser la croissance du phytoplancton
Un schéma montrant des nutriments ajoutés à l’océan pour favoriser la croissance du phytoplancton.
Frontiers

Le risque des faux espoirs

Dans nos travaux, nous avons évalué chacun de ces concepts selon six critères : ampleur de la mise en œuvre, faisabilité, coûts financiers, efficacité, risques environnementaux et enjeux de gouvernance. Ce cadre fournit une méthode objective pour examiner les avantages et limites de chaque approche.

Aucun des projets de géo-ingénierie polaire ne s’est avéré viable dans les décennies à venir. Tous se heurtent à de multiples obstacles.

Ainsi, couvrir 10 % de l’océan Arctique de pompes destinées à projeter de l’eau de mer pour la geler exigerait l’installation d’un million de pompes par an sur dix ans. Les coûts estimés pour les rideaux marins (un milliard de dollars US par kilomètre) sous-estiment, de six à vingt-cinq fois, ceux de projets d’ampleur comparable dans des environnements plus simples, comme la barrière de la Tamise à Londres.

Un projet visant à répandre des microbilles de verre sur la glace a d’ailleurs été abandonné en raison des risques environnementaux. Et lors de leur dernière réunion, la majorité des Parties consultatives du Traité sur l’Antarctique ont réaffirmé leur opposition à toute expérimentation de géo-ingénierie dans la région.

Ces propositions nourrissent de faux espoirs face aux conséquences dramatiques du changement climatique, sans réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre. Elles risquent d’alimenter la complaisance face à l’urgence d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, voire d’être instrumentalisées par des acteurs puissants pour justifier la poursuite des émissions.

La crise climatique est une crise. Compte tenu du temps disponible, les efforts doivent se concentrer sur la décarbonation, dont les bénéfices peuvent être obtenus à court terme.

The Conversation

Steven Chown ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour sauver les pôles, les projets de géo-ingénierie sont voués à l’échec – https://theconversation.com/pour-sauver-les-poles-les-projets-de-geo-ingenierie-sont-voues-a-lechec-266621

Les citadins sont-ils prêts à réduire la place de la voiture pour végétaliser la ville ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Maia David, Professeure et chercheuse en économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

Pour végétaliser les villes, il faut trouver de l’espace et donc en prendre à la voiture. Et c’est là que, parfois, les choses coincent… Source : Métropole de Lyon, Fourni par l’auteur

Face à la multiplication des vagues de chaleur, les villes doivent se réinventer. La végétalisation fait partie de la palette de solutions possibles, mais se heurte à une difficulté : pour cela, il faut souvent réduire l’espace alloué à d’autres usages, comme la circulation ou le stationnement automobile. Une étude récente, menée à Lyon (Rhône), suggère que les citadins sont prêts à soutenir de telles mesures… à condition que son impact reste limité et que ses bénéfices concrets soient perceptibles.


La France a de nouveau subi pendant l’été 2025 une canicule parmi les plus intenses jamais enregistrées. Le mois de juin 2025 a ainsi été le plus chaud jamais mesuré en Europe de l’Ouest. À cette occasion, plusieurs villes ont franchi la barre des 40 °C, comme Bordeaux (41,6 °C), Toulouse (41,5 °C), Angoulême (42,3 °C) ou Nîmes (41,8 °C).

L’intensification des vagues de chaleur, tant en termes de fréquence que de durée, contribue à rendre les espaces urbains de plus en plus difficiles à vivre. En cause, l’effet d’îlot de chaleur urbain (ICU) : l’asphalte et le béton, par exemple, stockent la chaleur, et le peu de végétation limite le rafraîchissement nocturne par évapotranspitation.

Face à ces extrêmes devenus la norme, les villes doivent se réinventer et créer des « îlots de fraîcheur urbains », des zones refuges où les températures sont plus clémentes.

Plusieurs approches peuvent être envisagées.

  • Elles peuvent s’appuyer sur des changements de comportement des citadins, comme l’aération nocturne des logements, l’adaptation des horaires de travail ou encore la réduction des activités extérieures en période de forte chaleur.

  • Elles peuvent aussi reposer sur des aménagements techniques et architecturaux, tels que la construction de bâtiments bioclimatiques, l’utilisation de revêtements à fort albédo ou l’irrigation ponctuelle des espaces extérieurs.

  • Une troisième voie, enfin, réside dans l’accroissement de la végétation urbaine, largement documentée dans la littérature scientifique comme facteur de rafraîchissement.

Il existe toutefois une limite structurelle. Les grandes villes disposent rarement de la place suffisante pour, à la fois, planter des arbres, désimperméabiliser les sols et verdir les rues sans devoir transformer les usages de l’espace public et réduire l’espace alloué à d’autres usages.

La végétalisation bouscule notamment la place de la voiture, comme nous avons pu le démontrer dans une recherche publiée dans la revue Land Economics.




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Le vert urbain, entre bénéfices et zones de friction

Les bénéfices de la nature en ville sont nombreux et documentés : îlots de fraîcheur, amélioration de la qualité de l’air, infiltration des eaux pluviales, accueil de la biodiversité, atténuation du bruit, sans oublier les impacts positifs sur la santé mentale et le lien social.

Un seul arbre peut abaisser de plusieurs degrés la température ambiante, et attirer des espèces parfois rares en milieu urbain. Par exemple, une simulation réalisée par Météo France estime que l’ajout de 300 hectares de végétation à Paris permettrait d’abaisser la température de 0,5 à 1 °C lors d’un épisode de canicule.

Plus concrètement, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), une commune située au nord de Paris, la transformation d’un parking en îlot de fraîcheur grâce à la plantation de 72 arbres a réduit la température ressentie de 3,1 °C en moyenne.

Mais cette végétalisation nécessite de l’espace, alors même que l’espace urbain est précisément limité et fait l’objet de multiples usages concurrents. À Paris, la piétonnisation des berges de Seine ou la transformation de la rue de Rivoli ont par exemple suscité de vifs débats.

À Bordeaux (Gironde), Lyon (Rhône) ou Grenoble (Isère), les créations de trames vertes entraînent également des réactions contrastées selon les quartiers et les profils d’usagers. Des conflits d’usage, entre automobilistes, cyclistes, piétons et riverains sont au cœur des tensions liées à ces projets.

À Lyon comme ailleurs, les nouveaux aménagements urbains (place publique, rond-point, voie sur berge, réseau de transport, etc.) intègrent de plus en plus de végétation. Les abords des nouvelles lignes de tramways ont été repensés pour accueillir arbres, pelouses ou bandes fleuries.

Perspective de la rue Mérieux à Lyon (7ᵉ) dans la végétalisation du tramway T10.
Ilex Paysage & Urbanisme et SYTRAL Mobilités en tant que maître d’ouvrage du projet T10, Fourni par l’auteur

Ces projets transformateurs s’inscrivent dans des politiques environnementales ambitieuses, comme le plan Canopée de la métropole et répondent à une demande citoyenne croissante pour un cadre de vie plus sain.

Mais ils se font souvent au détriment d’autres usages : voies de circulation rétrécies, suppression de places de stationnement, ralentissements logistiques, coûts de mise en œuvre et d’entretien.

Ces arbitrages posent la question de l’usage de l’espace public, et de l’acceptabilité sociale des projets de végétalisation urbaine.

Des citoyens prêts à faire des compromis… à certaines conditions

Scénario correspondant à la situation actuelle : pas de végétalisation supplémentaire et pas d’impact sur les voies de circulation automobile.
Semeur/Métropole de Lyon/Hind Nait-Barka, Fourni par l’auteur

Pour mieux comprendre comment les habitants opèrent ces arbitrages, nous avons, dans le cadre de notre étude, évalué la demande sociale de végétalisation urbaine de la part des habitants de la métropole du Grand Lyon.

Dans une enquête basée sur ce qu’on appelle la méthode d’expérience de choix, 500 répondants représentatifs de la population de la métropole ont été confrontés à plusieurs scénarios de verdissement des abords du tramway sur leur territoire.

Scénario correspondant à une légère végétalisation sans impact sur les voies de circulation automobile.
Semeur/Métropole de Lyon/Hind Nait-Barka, Fourni par l’auteur

Chaque scénario comportait, à des niveaux variables, quatre paramètres clés :

  • réduction des températures lors des canicules,
  • augmentation de la biodiversité (mesurée par l’abondance d’oiseaux),
  • réduction de l’espace pour la circulation et le stationnement,
  • enfin, une hausse de la fiscalité locale.
Scénario correspondant à une végétalisation accrue réduisant légèrement la place allouée à la circulation automobile.
Semeur/Métropole de Lyon/Hind Nait-Barka, Fourni par l’auteur

Cette étude a permis d’estimer un « consentement à payer » moyen des répondants pour différentes caractéristiques de la végétalisation en ville. Ce type d’outil est précieux pour orienter les politiques publiques, car il révèle les préférences citoyennes pour des biens et des services comme les services écologiques qui n’ont pas de prix de marché.

Résultats : les citoyens prêts à faire des compromis… à certaines conditions.

En moyenne, les habitants interrogés se montrent ainsi favorables à la végétalisation. Ils sont prêts à payer 2,66 € par mois (en termes de hausse des taxes locales) pour chaque degré de baisse des températures et 0,49 € pour chaque point de biodiversité gagné (1 % d’oiseaux en plus). Ils sont favorables aux scénarios qui améliorent la biodiversité et le rafraîchissement de l’air tout en réduisant l’espace consacré aux voitures de manière minimale.

Cependant, ils sont nettement opposés aux scénarios qui réduisent plus fortement l’espace routier sans bénéfice environnemental suffisant.

Nos analyses montrent également une forte hétérogénéité entre répondants : les habitants du centre-ville, probablement déjà confrontés à plusieurs restrictions de circulation, sont plus critiques ainsi que les ménages les plus favorisés et les usagers quotidiens de la voiture.

À l’inverse, les personnes avec enfants ou consommant des produits issus de l’agriculture biologique – ce dernier étant un indicateur de la sensibilité à l’environnement – expriment un soutien accru aux projets de végétalisation urbaine.




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Végétaliser avec les citoyens, pas contre eux

Face à l’urgence climatique, les villes doivent se doter de politiques de végétalisation ambitieuses. Mais ces solutions doivent aussi être socialement acceptables.

Notre étude montre que la majorité des habitants de Lyon seraient prêts à contribuer au financement d’un projet de végétalisation urbaine dès lors qu’il ne réduit que modérément l’espace disponible pour l’automobile. Une solution qui n’occuperait pas trop d’espace, comme la végétalisation verticale, serait donc pertinente.

Pour les décideurs locaux, il convient donc de mettre en place des projets de végétalisation prioritairement dans les communes déficitaires en arbres. Comme souligné par les résultats de notre étude, l’acceptabilité de ces projets suppose d’impliquer les citoyens dès leur conception et de mesurer régulièrement leur impact. C’est à ce prix que les villes du futur pourront être à la fois plus vertes, plus vivables, et plus justes.




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The Conversation

Maia David a reçu des financements du Ministère de la Transition Écologique et de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME) dans le cadre du Programme ITTECOP.

Basak Bayramoglu, est co-coordinatrice du projet SEMEUR et a reçu des financements de Ministère de la Transition Écologique (MTE) dans le cadre du Programme ITTECOP. Basak Bayramoglu est membre de la Chaire Énergie et Prospérité, sous l’égide de La Fondation du Risque.

Carmen Cantuarias est co-coordinatrice du projet SEMEUR et a reçu des financements de Ministère de la Transition Écologique (MTE) dans le cadre du Programme ITTECOP. Elle a travaillé au CGDD (MTE) en tant que chargée de mission sur les instruments économiques pour la biodiversité.

Laetitia Tuffery a reçu des financements du Ministère de la Transition Écologique (MTE) et de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME) dans le cadre du Programme ITTECOP.

ref. Les citadins sont-ils prêts à réduire la place de la voiture pour végétaliser la ville ? – https://theconversation.com/les-citadins-sont-ils-prets-a-reduire-la-place-de-la-voiture-pour-vegetaliser-la-ville-264939

Les philosophes de l’Antiquité pressentaient les bienfaits cognitifs de l’exercice physique

Source: The Conversation – France (in French) – By Alberto Ruiz-Ariza, Profesor Titular en la Facultad de Humanidades y Ciencias de Educación, Universidad de Jaén

Comme Aristote et ses disciples péripatéticiens, de nombreux penseurs ont trouvé dans la marche et dans le mouvement une source de clarté et d’inspiration. Everett Collection/Shutterstock

Bouger n’est pas seulement bon pour le corps : c’est aussi un formidable carburant pour l’esprit. D’Aristote, qui enseignait en marchant, aux neurosciences modernes, l’histoire et la science confirment que l’activité physique est bénéfique pour l’agilité mentale.


Avez-vous déjà remarqué que lorsque vous bougez, que vous sortez vous promener en plein air ou que vous faites de l’exercice physique, votre esprit devient plus lucide, plus positif et que vos pensées s’enchaînent comme par magie ? En réalité, ce n’est pas de la magie, mais de la science. Et c’est quelque chose que les philosophes de l’Antiquité percevaient déjà de façon intuitive.

Aristote et son école péripatéticienne

Dès 335 avant notre ère, Aristote observait, sur la base de sa propre expérience, que le mouvement stimulait l’esprit et favorisait l’émergence des idées. Il avait ainsi coutume de se promener avec ses disciples dans le jardin du « lycée », le Péripatos, tout en discutant avec eux pour trouver des réponses.

Ainsi, Aristote dispensant son enseignement à ses disciples en marchant, son école a été appelée « péripatétique », ou « péripatéticienne », du grec ancien peripatetikós, « qui aime se promener en discutant ». On dit de ses adeptes qu’ils sont des « péripatéticiens ».

Statue d’Aristote placée près des vestiges du Lycée
Statue d’Aristote placée près des vestiges de son lycée.
Carole Raddato/Wikimedia, CC BY-SA

Convaincus que l’exercice physique nourrit la pensée, Aristote et ses disciples pressentaient déjà ce que la science moderne confirme aujourd’hui. Bien avant eux, le poète latin Juvénal exprimait déjà ce lien intime entre corps et esprit à travers sa célèbre maxime « mens sana in corpore sano » (un esprit sain dans un corps sain). Depuis, de nombreux penseurs ont continué à puiser dans le mouvement une source d’inspiration et de clarté intellectuelle.

Jean-Jacques Rousseau, Emmanuel Kant, Friedrich Nietzsche, Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Oliver Sacks, Yukio Mishima ou le neuroscientifique Santiago Ramón y Cajal partageaient une idée commune : la pratique d’une activité physique peut être un moteur pour l’esprit. Beaucoup d’entre eux trouvaient dans leurs promenades la clarté, l’inspiration et un moyen de se connecter au monde urbain, à la nature et à eux-mêmes. Pour eux, bouger leur corps était aussi un moyen de stimuler leur pensée.

Que dit la science du lien entre activité physique et performance cognitive ?

Aujourd’hui, de nombreuses études neuroscientifiques démontrent que ces penseurs avaient raison.

La pratique d’une activité physique apporte des bénéfices intellectuels dès le plus jeune âge à toutes les populations. Par exemple, après une marche de 20 minutes à 60 % d’intensité, l’activation cérébrale s’améliore, ce qui entraîne une augmentation dans les zones liées à l’attention et à la vitesse de traitement mental.

Augmentation de l’intelligence globale en relation avec l’augmentation de la capacité cardiorespiratoire
Augmentation de l’intelligence globale en relation avec l’augmentation de la capacité cardiorespiratoire.
Åberg et coll., 2009

De plus, il y a près d’une décennie, nous avons publié une revue systématique approfondie qui concluait que le niveau de forme physique, et en particulier la capacité cardiorespiratoire, joue un rôle sur les dispositions cognitives. Par exemple, une étude menée auprès de plus d’un million de jeunes Suédois a révélé que la condition cardiorespiratoire acquise entre 15 et 18 ans prédisait la performance intellectuelle à 18 ans.

Ces observations sont confirmées par une récente méta-analyse qui a synthétisé 133 revues systématiques couvrant 2 724 interventions sur l’efficacité de l’exercice physique pour améliorer la cognition, la mémoire et les fonctions exécutives, sur un total de 258 279 participants. Il en ressort que l’exercice, même de faible ou moyenne intensité, améliore toutes ces dimensions cognitives.

Quels mécanismes l’activité physique active-t-elle pour produire ces bienfaits ?

La pratique d’une activité physique augmente le flux sanguin et produit une angiogenèse, améliorant ainsi la circulation cérébrale et, par conséquent, l’oxygénation et l’apport en nutriments. Cela entraîne à son tour une amélioration du fonctionnement du cerveau et des processus émotionnels, cognitifs ou créatifs.

L’activité physique améliore également la plasticité et la microstructure cérébrales, et augmente la production du facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF), une protéine essentielle à la formation de nouveaux neurones – la neurogenèse, et à l’efficacité et aux connexions neuronales – la synaptogenèse.

D’autre part, l’activité physique provoque la libération de neurotransmetteurs, tels que la dopamine, les endorphines, la sérotonine et la noradrénaline, liées au bien-être, au bonheur, à l’humeur, à la réduction de l’anxiété ou du stress, à l’attention ou à la motivation. Si, en outre, l’activité est collective, elle peut renforcer la régulation des émotions et les compétences sociales.

Enfin, tout ce qui précède stimule également les facteurs neuroprotecteurs et réduit le risque de maladies neurodégénératives telles que la maladie d’Alzheimer.

Comment en tirer parti sur le plan pratique ?

Au sein de notre groupe de recherche, nous étudions depuis des années ce lien fascinant, en particulier dans le contexte éducatif et familial. Nos études révèlent que la pratique d’une activité physique à différents moments de la journée a un impact positif sur une multitude de facteurs clés pour le développement émotionnel et cognitif dès le plus jeune âge.

Enfants se promenant dans la forêt

Standret/Shutterstock

Par exemple, notre revue systématique et guide pratique éducatif résume les effets des cours scolaires physiquement actifs et des pauses ou récréations actives sur la cognition.

Ce travail fournit un tableau contenant des suggestions pour la mise en œuvre de ces stimuli dans un cadre éducatif chez les jeunes de 6 à 12 ans.

Par ailleurs, nos recherches mettent en évidence que l’apprentissage ludique favorise non seulement l’acquisition du vocabulaire ou la compréhension écrite, mais aussi l’image de soi, l’estime de soi et les compétences sociales des enfants. Elles montrent également que la mobilité active, le démarrage de la journée scolaire par une activité physique ou encore l’intégration de pauses actives peuvent contribuer à améliorer les diverses dimensions mentales, socio-émotionnelles et cognitivo-académiques chez les enfants et les adolescents.

Suggestions pour une journée type

Nous recommandons de commencer la journée par de la mobilité active d’au moins 15 à 20 minutes pour se rendre à l’établissement scolaire. Cela peut se faire en groupe et en se fixant des objectifs, comme essayer de dépasser, collectivement, un nombre de pas défini à l’avance.

Une fois arrivé à l’école, l’idéal serait de commencer par une séance d’activité physique de 16 minutes en mettant en place, par exemple, le programme C-HIIT, un entraînement fractionné de haute intensité (de l’anglais « High Intensity Interval Training » (HIIT)), adapté aux élèves. Cela permet d’améliorer considérablement l’attention et la concentration. Une autre option est le programme « Active-Start », qui consiste à commencer la journée par 30 minutes de jeux de coordination et de concentration.

Le matin, il est très utile d’organiser des cours physiquement actifs dans lesquels il est possible d’enseigner des contenus scolaires par le mouvement, y compris pour l’éducation des tout petits. Il est également suggéré d’inclure, par exemple, 4 à 10 minutes de pauses actives. Des programmes tels que FUNtervals ou « DAME10 » sont parmi les plus connus.

Les récréations actives ou les cours d’éducation physique intégrant une dimension cognitive ou des aspects coopératifs et socio-émotionnels) se révèlent particulièrement bénéfiques.

En dehors du cadre scolaire, la fréquentation de clubs sportifs ou la pratique d’une activité physique durant les loisirs constitue également une voie recommandée, que ce soit à travers des programmes extrascolaires ou des applications ou objets connectés conçus pour motiver les jeunes par le biais de défis quotidiens, mais qui ne sont pas non plus une panacée.

Enfin, il apparait que les jeunes qui perçoivent leurs parents comme actifs ou attentifs à leur pratique sont eux-mêmes plus enclins à bouger, ce qui favorise leur engagement durable dans l’activité physique et leur permet d’en tirer tous les bénéfices évoqués précédemment.

Défis pour la société actuelle

Si Aristote et ses péripatéticiens avaient pressenti les bienfaits du mouvement, notre société contemporaine soulève de nouveaux défis. Est-il réellement possible de mettre en pratique toutes ces recommandations ? Certaines exigent sans doute un soutien institutionnel et une formation adaptée pour l’ensemble des acteurs concernés, ainsi qu’une évolution des méthodes pédagogiques et un engagement collectif.

Un autre enjeu réside dans l’essor des technologies, qui peuvent se révéler autant des concurrentes que des alliées. Comme nous l’avons montré dans certains travaux antérieurs, leur potentiel peut être exploité de manière positive, à condition d’en limiter les dérives. En tirant parti de manière positive de toutes les avancées.

Quoi qu’il en soit, bougez. Votre cœur et votre cerveau vous diront merci.

The Conversation

Alberto Ruiz-Ariza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les philosophes de l’Antiquité pressentaient les bienfaits cognitifs de l’exercice physique – https://theconversation.com/les-philosophes-de-lantiquite-pressentaient-les-bienfaits-cognitifs-de-lexercice-physique-265999

Aux origines de la liberté académique, de l’Allemagne aux États-Unis

Source: The Conversation – France (in French) – By Camille Fernandes, Maîtresse de conférences en droit public, membre du CRJFC, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

La liberté académique fait des universités des espaces d’échange d’idées. Essentielle au développement d’une recherche indépendante, elle subit aujourd’hui de multiples attaques aux États-Unis, un des pays qui a pourtant contribué à son essor. Retour sur l’histoire de ce concept – de l’Allemagne au continent américain.


La liberté académique correspond à un ensemble de libertés comprenant la liberté de l’enseignement, la liberté de la recherche et la liberté d’expression qui permettent toutes trois à l’université de remplir ses missions. Elle est donc intimement liée au rôle que l’on assigne à l’université.

Pour mieux la protéger, alors que les attaques contre l’éducation et l’enseignement supérieur se sont multipliées aux États-Unis ces derniers mois, il importe de mieux comprendre ses enjeux et donc de revenir sur son histoire.

Une science en perpétuel mouvement

L’idéal universitaire trouve d’abord sa source dans les universités médiévales du XIIIe siècle qui disposaient d’une certaine autonomie et d’une liberté d’organisation vis-à-vis du pouvoir ecclésiastique. Mais c’est surtout au XIXe siècle, en Allemagne, que s’est construite l’idée moderne d’université, celle qui continue encore aujourd’hui de faire référence.

Elle a été décrite par Wilhelm von Humboldt, linguiste et haut fonctionnaire prussien, dans un court texte publié en 1809 (ou 1810) portant sur « les établissements scientifiques supérieurs à Berlin ». Il y définit plusieurs principes directeurs qui caractérisent cette université moderne.

Le premier concerne la place centrale accordée à la « science » qui doit rester en perpétuel mouvement. Il écrit ainsi 

« C’est une particularité des établissements scientifiques supérieurs de toujours traiter la science comme un problème qui n’est pas encore entière[ment] résolu, et de ne jamais abandonner en conséquence la recherche. ».

Encore aujourd’hui, la recherche occupe une place déterminante dans toute université. La recommandation de l’Unesco de 1997 sur le personnel enseignant de l’enseignement supérieur souligne ainsi :

« L’exploration et l’application de nouvelles connaissances se situent au cœur du mandat des établissements d’enseignement supérieur. »

Le deuxième principe repose sur l’importance du lien entre l’enseignement et la recherche :

« L’essence de ces établissements consiste donc à relier, du point de vue interne, la science objective à la formation subjective ».

C’est là une différence majeure qui est mise en avant par rapport à l’enseignement secondaire qui « n’enseigne que des connaissances toutes prêtes et bien établies. »

C’est une caractéristique toujours très actuelle des universités qui sont, à la fois, un lieu d’enseignement mais également de recherche. Aussi qualifie-t-on en France les universitaires d’« enseignants-chercheurs ».

Le troisième principe, intimement lié au précédent, est l’importance reconnue aux étudiants qui, par leur présence active aux enseignements, participent de la réflexion intellectuelle des professeurs et les poussent à remettre en question leurs connaissances acquises. Humboldt relève ainsi qu’au sein des établissements scientifiques supérieurs,

« le rapport entre le maître et les étudiants devient donc tout à fait différent de ce qu’il était. Il n’est pas là pour eux, mais tous sont là pour la science ; son métier dépend de leur présence, et, sans elle, il ne pourrait être pratiqué avec un égal succès ».

Monument dédié à Wilhelm von Humboldt, à Berlin
Monument dédié à Wilhelm von Humboldt (1882), du sculpteur Martin Paul Otto (1846-1893), à proximité de l’entrée principale de l’Université Humboldt de Berlin.
Christian Wolf (www.c-w-design.de), via Wikimedia, CC BY-SA

Inversement, les étudiants profitent de cette finalité universitaire qui n’est pas la recherche de données utiles mais la poursuite d’un savoir réfléchi sans but précis. C’est tout l’objet de la Bildung ; un concept intraduisible qui fait référence à une façon de se former, grâce à une relation intime à la connaissance, permettant d’accéder à une vision réfléchie du monde. Cette construction désintéressée du savoir dans une volonté de former des individus à la libre pensée est toujours au cœur des missions universitaires.

La loi française évoque, par exemple, « la formation à la recherche et par la recherche ». Cependant, il faut bien admettre que les velléités utilitaristes gagnent du terrain, y compris au sein des universités, dans une volonté de former des professionnels prêts à intégrer le « marché de l’emploi ».

La nécessaire indépendance de la recherche

Le quatrième principe porte non plus sur l’organisation interne des établissements, mais sur leurs rapports extérieurs avec l’État. Humboldt prône un rôle très limité de ce dernier qui, s’il doit fournir les moyens nécessaires à la recherche, ne doit pas traiter les établissements scientifiques supérieurs comme des lycées en cherchant à satisfaire ses propres buts.

Il ne s’agit là de rien d’autre que de revendiquer une autonomie institutionnelle, ce que l’Unesco consacre encore aujourd’hui :

« Le plein exercice des libertés académiques et l’accomplissement des devoirs et responsabilités énoncés ci-après supposent l’autonomie des établissements d’enseignement supérieur. »

Si, par ces principes, Humboldt décrit un modèle d’université avec précision, il évoque en revanche peu la question des libertés. Elles ne sont mentionnées clairement que dans un passage du texte où il indique 

« Comme ces établissements ne peuvent atteindre leur but que si chacun d’entre eux se tient dans toute la mesure du possible face à l’idée pure de la science, l’indépendance et la liberté sont des principes qui prévalent dans leur sphère. »

Sans doute ces quelques mots suffisent-ils à dire l’essentiel : la recherche inlassable de la « vérité scientifique », laquelle alimente les enseignements et est alimentée par eux ni ne peut exister sans indépendance ni libertés.

Liberté d’apprendre et liberté d’enseigner

Même si Humboldt a peu argumenté sa pensée sur les libertés au sein des établissements supérieurs, sa vision de l’université berlinoise a conduit au développement de deux concepts libéraux : la Lehrfreiheit et la Lernfreiheit.

La Lehrfreiheit, qui aurait été utilisée pour la première fois par Friedrich Christoph Dahlmann en 1835, fait référence à la liberté de l’enseignement. Elle est donc une liberté accordée aux enseignants des universités pour leur permettre de décider librement du contenu de leurs cours.

La Lernfreiheit, dont la première occurrence résulterait d’un texte d’Adolph Diesterweg publié en 1836, pourrait se traduire par la « liberté d’apprendre ». Elle doit accorder aux étudiants une certaine liberté dans le cadre de leur cursus universitaire. Elle se conçoit dans le modèle humboldtien d’université dans lequel les étudiants jouent un rôle actif dans la construction du savoir en mouvement et profitent de cette position (Bildung).

En dépit de ces écrits théoriques sur les libertés au sein des universités, celles-ci ne disposaient à l’époque d’aucun fondement juridique tangible. Mais il ne faudra pas attendre bien longtemps pour les voir inscrites au plus haut sommet de la hiérarchie allemande des normes. En effet, en réaction à des renvois arbitraires de professeurs, en particulier celui de sept d’entre eux de l’Université de Göttingen en 1837, dont l’un des frères Grimm, les rédacteurs de la Constitution de Francfort de 1849 ajoutèrent dans le texte une disposition reconnaissant que « la science et son enseignement sont libres ».

Cette Constitution ne fut jamais appliquée, mais la Constitution de Weimar de 1919 reprit cette disposition : l’article 142 disposait que « l’art, la science et leur enseignement sont libres. L’État leur accorde sa protection et contribue à les favoriser ». L’article 158 précisait quant à lui que « respect et protection doivent être assurés, même à l’étranger, par des conventions internationales, aux créations de la science, de l’art et de la technique allemands ».

La Constitution de 1949 reprit cet article 142, en y ajoutant la référence à la « recherche » (Forschung), jusque-là absente. C’est ainsi que le troisième alinéa de l’article 5 de la Loi fondamentale allemande dispose, encore aujourd’hui, que « l’art et la science, la recherche et l’enseignement sont libres ».

C’est en s’inspirant de cette longue tradition allemande que les fondateurs de l’American Association of University Professors (AAUP) ont créé, en 1915, le concept d’« academic freedom ». Depuis 2000, on retrouve l’expression en français dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, à l’article 13 :

« Les arts et la recherche sont libres. La liberté académique est respectée ».

Elle est également utilisée, depuis les années 2000, par la Cour européenne des droits de l’homme (par exemple, dans l’arrêt Sorguç c. Turquie, de 2009).

En France, il aura fallu attendre 2020 pour que la loi y fasse référence. Le deuxième alinéa de l’article L. 952-2 du Code de l’éducation énonce, depuis cette date, que « les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français ».


Camille Fernandes remercie Arnauld Leclerc, professeur de science politique à Nantes Université, pour ses précieux conseils de lecture et explications sur la pensée humboldtienne.

The Conversation

Camille Fernandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aux origines de la liberté académique, de l’Allemagne aux États-Unis – https://theconversation.com/aux-origines-de-la-liberte-academique-de-lallemagne-aux-etats-unis-256498

Avec « Une bataille après l’autre », le format VistaVision fait son come-back

Source: The Conversation – France (in French) – By Ben McCann, Associate Professor of French Studies, University of Adelaide

Dans _Une bataille après l’autre_, DiCaprio incarne un ex-insurgé politique spécialisé en explosifs. IMDb

Tout comme la résurgence du vinyle dans le domaine musical et de l’argentique dans la photographie, le retour du procédé de prise de vues VistaVision reflète un désir de revenir à des formats analogiques qui semblent artisanaux dans un monde hypernumérisé.


Le nouveau film de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l’autre, est actuellement en salles. Ce thriller d’action politique est le premier film du réalisateur depuis quatre ans, et sa première collaboration avec l’acteur Leonardo DiCaprio.

Anderson a décidé de le tourner en VistaVision, un format haute résolution des années 1950 qui fait son grand retour à Hollywood.

Rivaliser avec la télévision

Dans les années 1950, Hollywood est confronté à une menace existentielle : la télévision. Les dirigeants des studios comprennent que pour ramener les spectateurs dans les salles, il faut leur offrir des images spectaculaires sur des écrans plus grands, dans un format panoramique immersif. Les nouvelles technologies, telles que la 3D et la couleur, offraient quelque chose que les petits téléviseurs en noir et blanc ne pouvaient pas offrir.




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En 1953, la 20th Century Fox dépose le brevet du CinemaScope. Des films, tels que la Tunique (1953) et Vingt mille lieues sous les mers (1954), ont été tournés à l’aide d’objectifs spéciaux qui compressaient une image plus large sur un film 35 millimètres standard. Lorsqu’elle était projetée sur l’écran à l’aide d’un autre type d’objectif, l’image pouvait être étirée : le format grand écran était né.

Puis, en 1955, le producteur Mike Todd développe le Todd-AO, le premier écran large incurvé qui projette des films 70 millimètres sur des écrans géants. Oklahoma (1955) et le Tour du monde en 80 jours (1956) ont été tournés de cette manière.

La réponse de Paramount à cette demande d’écran large a été le VistaVision. Ce procédé utilise du film 35 millimètres, le format le plus couramment utilisé, mais avec un défilement horizontal et non vertical. L’image, plus grande, compte huit perforations au lieu de quatre sur le format 35 millimètres standard.

Un plus grand cadre équivaut à plus de lumière, et donc à une meilleure résolution et à plus de précision dans les couleurs et les détails de texture.

Une nouvelle référence pour le visionnage immersif

Comme le procédé du CinémaScope consiste à comprimer l’image (pendant le tournage) puis à la décomprimer (pendant la projection), il a tendance à déformer les bords de l’image » : sur l’écran, les gros plans, notamment ceux des visages des acteurs, apparaissaient étirés ou excessivement ronds.

Le VistaVision, lui, ne déforme pas les images. Il est donc devenu particulièrement intéressant pour les réalisateurs et les directeurs de la photographie souhaitant réaliser d’immenses plans larges ou panoramiques. Il permet également d’obtenir des images plus nettes, notamment pour les gros plans, les espaces architecturaux et les paysages naturels.

Le public était impatient de découvrir ce nouveau format. La comédie musicale de Bing Crosby, Noël blanc (1954), fut le premier film Paramount tourné en VistaVision. Un critique a alors salué la « qualité picturale exceptionnelle » du film :

« Les couleurs sur grand écran sont riches et lumineuses ; les images sont claires et nettes. »

D’autres succès tournés avec ce procédé lui ont succédé : l’épopée biblique les Dix Commandements (1956), de Cecil B. DeMille, ou le western classique de John Ford, la Prisonnière du désert (1956), dans lequel le VistaVision était idéal pour cadrer les reliefs si particuliers de Monument Valley.

Alfred Hitchcock a utilisé le format VistaVision pour certains de ses meilleurs films, notamment Vertigo (1958) et la Main au collet (1955).

Disparition et renaissance

Malgré son succès initial, le procédé VistaVision était rarement utilisé pour les longs métrages au début des années 1960 et fut progressivement remplacé par d’autres formats. La Vengeance aux deux visages (1961) fut le dernier grand film américain entièrement tourné en VistaVision à cette époque.

En effet, le Vistavision coûtait cher : le défilement horizontal du film impliquait une consommation de pellicule deux fois plus importante. De plus, au fil du temps la pellicule s’est améliorée, permettant de capturer le grain plus fin et les couleurs que seul le VistaVision permettait d’obtenir avant.

Les cinéastes américains ont commencé à s’intéresser de près à leurs homologues français qui utilisaient des caméras plus légères et des pellicules moins chères pour filmer facilement en extérieur – dans la rue, les cafés et les chambres d’hôtel. Le VistaVision fonctionnait mieux dans l’espace contrôlé du studio.

Cela dit, le format n’a jamais complètement disparu, et nous assistons aujourd’hui à son grand retour. The Brutalist (2024), de Brady Corbet, a été le premier film depuis des décennies à être entièrement tourné en VistaVision. Le directeur de la photographie oscarisé Lol Crawley en a parlé avec enthousiasme, vantant ses qualités, tant pour filmer en plan large que pour saisir des détails :

« Nous l’avons utilisé non seulement pour capturer des aspects architecturaux et paysagers, mais aussi pour réaliser les plus beaux portraits. En résumé, ce format offre deux avantages : la faible profondeur de champ d’un objectif plus long, et le champ de vision d’un objectif plus large. »

Un retour à l’artisanat d’antan

Depuis le tournage de The Brutalist, Paul Thomas Anderson et plusieurs autres réalisateurs de renom ont opté pour le procédé VistaVision, notamment Emerald Fennell pour sa version des Hauts de Hurlevent (2026), Alejandro González Iñárritu pour son prochain film avec Tom Cruise, dont le titre n’est pas encore connu, et Yorgos Lanthimos pour Bugonia (2025).

Pour Une bataille après l’autre, Anderson s’est appuyé sur ce procédé non seulement pour obtenir une image plus spectaculaire, mais aussi pour se démarquer sur le marché si concurrentiel du cinéma.

Le Vistavision est l’un des nombreux formats traditionnels qui font leur retour à l’ère de la lassitude numérique et de l’IA. Dune (2021) et Dune : Deuxième partie (2024) ont été tournés en IMAX 70 millimètres, et Christopher Nolan, pour son prochain film, l’Odyssée, fera de même. Sinners (2025), de Ryan Coogler, a été tourné en Ultra Panavision, une autre innovation tombée en désuétude dans les années 1960.

Depuis la pandémie de Covid-19, il s’agit d’inciter le public à retrouver le chemin des salles de cinéma.

À une époque où la plupart des contenus sont diffusés en ligne, l’utilisation d’un format unique et rétro est un signal fort. La mention « tourné en VistaVision » devient un signe distinctif de savoir-faire et de prestige.

Les critiques d’Une bataille après l’autre sont élogieuses pour Anderson et pour le directeur de la photographie, Michael Bauman. Cependant, très peu de salles disposent encore des projecteurs d’origine conçus pour le format VistaVision. Seuls les spectateurs de Los Angeles, de New York, de Boston (aux États-Unis) et de Londres (au Royaume-Uni) pourront donc profiter de l’expérience complète.

Mais ne désespérez pas, le film est toujours disponible en différentes versions 70 millimètres, IMAX et 4K numérique. Installez-vous confortablement et profitez du spectacle !

The Conversation

Ben McCann ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avec « Une bataille après l’autre », le format VistaVision fait son come-back – https://theconversation.com/avec-une-bataille-apres-lautre-le-format-vistavision-fait-son-come-back-266802

Nicolas Sarkozy condamné à une incarcération sans attendre son appel : pourquoi cette « exécution provisoire » est banale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre – Alliance Paris Lumières

De nombreuses critiques ont été formulées à l’encontre du jugement condamnant Nicolas Sarkozy à une incarcération « avec mandat de dépôt à effet différé assorti d’une exécution provisoire », c’est-à-dire sans attendre l’issue de sa procédure d’appel. Cette exécution provisoire de la peine d’emprisonnement est pourtant banale. En 2022, 55 % des peines d’emprisonnement ferme prononcées par le tribunal correctionnel ont ainsi été mises à exécution immédiatement. En revanche, on peut considérer que les règles encadrant l’exécution provisoire en matière répressive posent question du point de vue de l’État de droit.


Parmi les polémiques relatives à la condamnation de l’ancien chef de l’État, le 25 septembre dernier, l’exécution provisoire de la peine d’emprisonnement (le fait qu’elle soit appliquée même en cas d’appel) qui lui a été infligée figure en très bonne place. Comme la plupart des commentaires à l’emporte-pièce qui saturent l’espace médiatique depuis le prononcé du jugement, ces critiques viennent généralement nourrir la thèse, sinon du complot, du moins de « l’acharnement judiciaire » plus ou moins idéologique dont serait victime l’ancien locataire de l’Élysée. Elles se distinguent néanmoins des autres en ce qu’elles ne s’appuient pas sur des spéculations plus ou moins délirantes sur le contenu d’un dossier que, par hypothèse, aucune des personnes extérieures à la procédure ne connaît, mais sur une réalité juridique et humaine indéniable : Nicolas Sarkozy va devoir exécuter sa peine sans attendre la décision de la Cour d’appel. Une réalité qui peut fort légitimement choquer toute personne un tant soit peu attachée à la présomption d’innocence et au droit au recours, favorisant ainsi la réception de la théorie d’une vengeance judiciaire, théorie qui permet d’occulter une opposition beaucoup plus profonde à l’idée même d’égalité devant la loi.

Pour en finir avec ce mythe, il est donc nécessaire d’apporter un éclairage particulier sur la question de l’exécution provisoire en montrant que, si son régime et son application sont porteuses de réelles difficultés d’un point de vue démocratique, ces difficultés sont loin de concerner spécifiquement les classes dirigeantes.

Ce que dit la loi de l’exécution provisoire

En premier lieu, rappelons que, contrairement à ce que laissent entendre les contempteurs les plus acharnés du prétendu « gouvernement des juges », la possibilité d’assortir un jugement de l’exécution provisoire est bien prévue par la loi et n’a pas été inventée pour les besoins de la cause par le tribunal correctionnel. Depuis le droit romain, notre ordre juridique a toujours ménagé la faculté, pour les juridictions, de rendre leur décision immédiatement exécutoire dans les hypothèses où le retard pris dans sa mise en application serait de nature à compromettre durablement les droits des justiciables, en particulier dans les situations d’urgence. C’est pourquoi, par exemple, les ordonnances de référé, qui visent à prévenir un dommage imminent (suspension de travaux dangereux, d’un licenciement abusif, injonction à exécuter un contrat affectant la pérennité d’une entreprise) sont, depuis le Code de procédure civile de 1806, exécutoires par provision.

En matière pénale, la question se pose cependant de façon différente en ce sens que l’exécution provisoire porte atteinte non seulement au droit au recours contre une décision de justice, mais également à la présomption d’innocence. Or, ces deux principes sont protégés tant par la Constitution – le Conseil constitutionnel les ayant respectivement consacrés en 1981 et en 1996 – que par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Ce qui ne signifie pas que ces garanties soient absolues, mais que le législateur ne peut y porter atteinte que de façon exceptionnelle, en fixant des critères précis et en veillant à ce que l’atteinte demeure nécessaire et proportionnée. C’est ainsi, par exemple, que la détention provisoire – ordonnée avant toute déclaration de culpabilité et avant même la phase d’audience – ne peut être prononcée que s’il est démontré qu’elle constitue l’unique moyen de sécuriser les investigations (éviter la destruction de preuves, des concertations entre auteurs) ou de s’assurer de la mise à disposition de la personne mise en examen (éviter le risque de fuite, de renouvellement des faits).

Or aucune garantie de cette nature n’est prévue par la loi quand l’exécution provisoire est prononcée par une juridiction pénale lorsqu’elle prononce une sanction à l’égard d’une personne. Le Code de procédure pénale ne fixe aucun critère pour déclarer immédiatement exécutoire telle ou telle sanction, qu’il s’agisse d’une peine d’amende, de probation ou d’emprisonnement, se bornant à exiger du tribunal qu’il motive spécifiquement sa décision sur ce point. C’est ce qu’a fait le tribunal dans la condamnation de Nicolas Sarkozy, en considérant que l’exécution provisoire s’imposait en raison de la particulière gravité des faits. La seule exception concerne le mandat de dépôt prononcé à l’audience (c’est-à-dire l’incarcération immédiate du condamné) assortissant une peine de prison inférieure à un an, dont le prononcé est subordonné aux mêmes conditions que la détention provisoire. En outre, alors qu’en matière civile, la personne peut toujours demander au premier président de la Cour d’appel de suspendre l’exécution provisoire du jugement de première instance, la loi pénale ne prévoit aucune possibilité similaire, la personne condamnée devant subir sa peine nonobstant l’exercice du recours. Ainsi, il est vrai de dire que les règles encadrant aujourd’hui le prononcé de l’exécution provisoire en matière répressive, en ce qu’elles ne garantissent pas suffisamment le caractère nécessaire et proportionné de cette mesure, posent question du point de vue des exigences de l’État de droit démocratique. Pour y remédier, il faudrait que la loi fixe de façon précise et limitative les conditions pour prononcer l’exécution provisoire, par exemple en prévoyant qu’elle n’est possible que si l’on peut légitimement craindre que la personne cherche à se soustraire à sa sanction.

Un recours massif lors des comparutions immédiates

En revanche, il est complètement faux d’affirmer que cette pratique ne concernerait que les membres de la classe politicienne. Le cadre juridique particulièrement permissif que nous venons d’évoquer favorise au contraire la généralisation du recours à l’exécution provisoire en matière pénale.

En 2022, 55 % des peines d’emprisonnement ferme prononcées par le tribunal correctionnel ont ainsi été mises à exécution immédiatement – ce taux monte à 87 % pour les personnes poursuivies en comparution immédiate. En d’autres termes, loin de constituer une mesure exceptionnelle qui trahirait une démarche vindicative ou un abus de pouvoir de la part des magistrats, l’exécution provisoire qui assortit la condamnation de l’ancien chef de l’État – comme celle de la présidente du Rassemblement national (RN) – constitue une mesure particulièrement commune, pour ne pas dire tristement banale.

C’est ainsi que, dans un communiqué du 27 septembre dernier, l’association des avocats pénalistes

« se réjouit de constater que politiques et médias prennent enfin conscience des difficultés posées par l’infraction d’association de malfaiteurs et par la contradiction inhérente à l’exécution provisoire d’une décision frappée d’appel »

(en ce qu’elle oblige le condamné à purger sa peine sans attendre l’issue du recours), mais

« rappelle cependant que ces modalités sont appliquées tous les jours à des centaines de justiciables sous l’œil courroucé des éditorialistes et gouvernants qui fustigeaient jusqu’alors une justice laxiste ».

Il s’agit là d’une autre vertu de l’exigence d’égalité juridique lorsqu’elle pleinement et véritablement appliquée. Plus les membres des classes dirigeantes et, en particulier, celles et ceux qui contribuent directement ou indirectement à l’écriture de la loi, auront conscience qu’elle peut potentiellement s’appliquer à leur personne, plus l’on peut espérer qu’ils se montrent sensibles, d’une façon générale, au respect des droits de la défense. Une raison supplémentaire de sanctionner, à sa juste mesure, la délinquance des puissants.

The Conversation

Vincent Sizaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nicolas Sarkozy condamné à une incarcération sans attendre son appel : pourquoi cette « exécution provisoire » est banale – https://theconversation.com/nicolas-sarkozy-condamne-a-une-incarceration-sans-attendre-son-appel-pourquoi-cette-execution-provisoire-est-banale-266677

Accès au logement : la couleur de peau plus discriminante que le nom

Source: The Conversation – France in French (3) – By Élisabeth Tovar, Maîtresse de conférences en sciences économiques, Université Paris Nanterre – Alliance Paris Lumières

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, avoir un nom à consonance étrangère pénalise moins qu’être visiblement noir sur une photo. StudioRomantic/Shutterstock

Locataire noir ou blanc : qui l’agent immobilier préférera-t-il ? Notre expérience révèle les ressorts méconnus de la discrimination dans la location de logements.


Chercher un logement peut vite tourner au parcours du combattant, surtout quand on s’appelle Mohamed ou Aïssata. En France, en 2017, 14 % des personnes ayant cherché un logement au cours des cinq années précédentes disaient avoir subi des discriminations, selon la dernière enquête sur la question, menée par le défenseur des droits.

Mais comment ces discriminations fonctionnent-elles concrètement ? Qu’est-ce qui pèse le plus : la couleur de peau, le nom, le salaire, ou encore les préjugés du propriétaire ?

Pour le découvrir, nous avons mené une expérience inédite avec 723 étudiants d’une école immobilière, confrontés à des dossiers de locataires fictifs. Les résultats bousculent plusieurs idées reçues.

Un appartement, trois candidats

Imaginez : vous êtes agent immobilier et devez évaluer trois candidats pour un appartement de trois pièces. Trois candidats se présentent :

  • Éric Pagant, un informaticien blanc, 3 400 euros nets mensuels ;

  • Mohamed Diop, un ambulancier en intérim noir, 1 800 euros nets mensuels ;

  • Kévin Cassin, un enseignant fonctionnaire blanc, célibataire, 1 845 euros nets mensuels.

Vous devez noter chaque candidat en le notant de 1 à 4, selon, d’une part, le degré de satisfaction de votre client, le propriétaire, en cas de location au candidat et, d’autre part, votre intention d’organiser une visite de l’appartement avec le candidat.

Dans notre expérience, nous avons fait varier les éléments des profils des candidats : parfois, c’est Mohamed Diop, un homme noir, qui est informaticien, parfois, il a un nom français (Philippe Rousseau), parfois, sa photo n’apparaît pas, parfois le propriétaire exprime des préférences discriminatoires… Ce protocole nous a permis de mesurer l’effet réel de chacune de ces caractéristiques sur les notes obtenues par les candidats.

La couleur de peau compte plus que le nom

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, avoir un nom à consonance étrangère pénalise moins qu’être visiblement Noir sur une photo. Quand Mohamed Diop concourt sans photo, avec seulement son nom africain, son handicap face à Éric Pagant, le candidat blanc, est de 0,6 point sur 4. Mais quand sa photo révèle sa couleur de peau, même avec un nom français l’écart grimpe à 1,7 point !

Cette découverte est importante, car la plupart des études scientifiques sur la discrimination se basent sur les noms, pas sur les photos. Elles sous-estiment peut-être la réalité vécue par les personnes racisées qui se présentent physiquement aux visites.

Protection relative du statut social

Certes, avoir un bon salaire protège un peu les candidats noirs contre la discrimination. Nos répondants accordent une importance particulière au revenu des futurs locataires : indépendamment de leur couleur de peau, les informaticiens ont un avantage de 1,55 point (sur 4) par rapport aux ambulanciers. Cela veut dire qu’un candidat noir informaticien sera mieux noté que tous les candidats ambulanciers, Blancs comme Noirs.

C’est troublant : au sein des candidats aisés, la pénalité subie par les Noirs par rapport aux Blancs est plus forte (-0,32 point) qu’entre candidats modestes (-0,22 point), comme si certains répondants avaient du mal à accepter qu’une personne noire puisse être à égalité avec une personne blanche ayant un statut social élevé.

Propriétaires discriminants

L’expérience révèle aussi que les agents immobiliers amplifient les préjugés de leurs clients.

Quand le propriétaire ne manifeste aucune préférence ethnique, la discrimination disparaît complètement entre candidats blancs et noirs (-0,048 point sur 4). C’est une bonne nouvelle : les futurs professionnels de l’immobilier que nous avons testés ne montrent pas de racisme personnel.

Mais dès que le propriétaire exprime sa réticence à louer « à des gens issus de minorités ethniques », l’écart entre les candidats noirs et blancs se creuse (-0,48 point pour les candidats noirs) – même si une telle demande est tout à fait illégale ! C’est une illustration du mécanisme de « client-based discrimination », bien connu en théorie économique.

Effet de minorité

Dernier élément marquant : un candidat noir est moins bien noté (avec une pénalité de -0,34 point) quand il concourt contre deux candidats blancs (comme dans la première ligne de la figure ci-dessous) que quand il fait face à d’autres candidats noirs (comme dans la deuxième ligne de la figure ci-dessous). À l’inverse, être Blanc face à des candidats noirs ne procure aucun avantage particulier.

Ce résultat montre l’existence d’un « effet de minorité » jouant en défaveur des personnes racisées qui chercheraient à se loger hors de quartier ségrégé.

« Premier arrivé, premier servi »

Ces résultats pointent vers des solutions concrètes.

Plutôt que de miser uniquement sur la formation des professionnels, il faudrait s’attaquer aux préjugés des propriétaires et limiter leur influence, en protégeant les professionnels des attentes de leurs clients. Pour cela, certaines villes états-uniennes, comme Seattle et Portland, ont adopté le principe du « premier arrivé, premier servi » pour empêcher la sélection discriminatoire.

Sans aller jusque-là, l’anonymisation des dossiers de location ou l’obligation de motiver les refus, avec signature du propriétaire, pourraient être des pistes à explorer.

Une autre piste pourrait être l’utilisation systématique de mémentos listant les points d’attention pour louer sans discriminer, comme ceux qui sont proposés, en France, par le défenseur des droits à l’attention des propriétaires et des professionnels de l’immobilier.

Quoi qu’il en soit, ces leviers d’action ne sont pas coûteux à mettre en place, mais cela nécessite l’implication de tous les acteurs du secteur.

The Conversation

Élisabeth Tovar a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.

Mathieu Bunel est membre de la Fédération de recherche Tepp Théories et évaluations des politiques publiques.

Laetitia Tuffery et Marie-Noëlle Lefebvre ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Accès au logement : la couleur de peau plus discriminante que le nom – https://theconversation.com/acces-au-logement-la-couleur-de-peau-plus-discriminante-que-le-nom-260363

Impôt sécheresse : Pourquoi ce qui était possible en 1976… ne l’est plus en 2025 ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marc Daniel, Emeritus associate Professor, Law Economics & Humanities, ESCP Business School

En 1976, une canicule s’abat sur la France, mettant en péril les récoltes agricoles. Le gouvernement décide une aide conséquente, qui sera partiellement financée par un impôt « ad hoc ». Retour sur le contexte de l’époque et sur ce qui a changé depuis.


Il y a presque cinquante ans, durant l’été 1976, la France a connu une vague de chaleur mémorable dont le souvenir s’incarne dans la référence à « l’impôt sécheresse ». Cet « impôt » a été décidé pour financer des aides au monde agricole, alors victime de la canicule. Dans son bilan de l’année 1976, l’Insee écrit :

« Pour la troisième année consécutive, le volume de la production agricole totale marque une baisse : 0,8 % en 1974 ; 4,5 % en 1975 ; 1,8 % en 1976. »

Le gouvernement de l’époque, dirigé par Jacques Chirac et placé sous l’autorité du président Valéry Giscard d’Estaing, décide de réagir avec un double objectif :

  • maintenir le pouvoir d’achat d’un monde agricole qui représente encore une part importante de la population (en 1976, on compte un peu moins de 1,4 million de chefs d’exploitation alors qu’en 2024, ce nombre est descendu en dessous de 420 000) ;

  • éviter que pour maintenir leur niveau de vie les agriculteurs n’augmentent fortement leurs prix dans un contexte de forte inflation (11 % en 1976).

Une aide de 5,5 milliards de francs

Étrangement, le 25 août, l’annonce d’une aide de 2,2 milliards de francs, soit 1,6 milliard d’euros d’aujourd’hui, pour les agriculteurs est suivie immédiatement de celle de la démission du premier ministre. Le 27 août, son successeur Raymond Barre présente son équipe dans laquelle Christian Bonnet garde le portefeuille de l’agriculture. Néanmoins se pose la question de la pérennisation d’une action en faveur de l’agriculture qui, précédemment, était largement marquée par la personnalité de Jacques Chirac. Mais Raymond Barre confirme le principe d’une aide qui sera finalement de 5,5 milliards de francs (soit 0,3 % du PIB). Il précise que cette somme ne saurait être financée par un emprunt placé auprès des banques ou des épargnants.

La France de 1976 sort du plan de relance de 1975 et le souci de Raymond Barre est de revenir à une gestion budgétaire reposant sur l’équilibre. En 1975, la France connaît sa première récession depuis 1945. Son PIB se contracte de 1 %, ce qui conduit à l’adoption en septembre d’un plan de relance. Alors que le déficit budgétaire voté fin 1974 pour 1975 était de 4 milliards de francs, il est porté à 38,2 milliards de francs, soit 2,6 % du PIB. Le contenu de ce plan est partagé entre 15 milliards de francs de grands travaux dont le TGV sera le plus emblématique, 5 milliards de francs d’augmentation des allocations sociales et 18 milliards de francs de baisse d’impôts.

Une relance aux résultats mitigés

Une des originalités du financement de l’accroissement du déficit est de faire appel à la Banque de France, alors que la loi de janvier 1973 qui définit son rôle et son statut prévoit dans son article 25 qu’elle ne doit pas prêter directement à l’État – cet article stipule que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ».

Pour contourner cette règle, il a été demandé à la Banque de France de verser par anticipation les dividendes des exercices suivants. Le résultat de la relance est mitigé. Bien qu’en 1976, le taux de croissance soit revenu à son niveau de 1974 (4,3 %), le doute s’installe.




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D’abord, le prix à payer a été un creusement sévère du déficit extérieur. Ensuite, malgré ce retour de la croissance, la situation des finances publiques ne s’améliore que lentement. En 1976, le déficit budgétaire atteint 23 milliards de francs, soit 1,3 % du PIB. Enfin et surtout, l’impact sur le chômage est faible. En novembre 1975, Lionel Stoleru, conseiller économique de Valéry Giscard d’Estaing, est interrogé à la télévision sur l’évolution de l’emploi alors que le nombre de chômeurs vient de dépasser le million. Il parle de la nécessité de réformer le marché du travail et ne cache pas qu’il est illusoire de croire que le retour au plein emploi puisse se faire simplement grâce à une augmentation de la demande publique.

Une aide, mais pas d’emprunt

Il se trouve que l’OCDE est sur la même ligne. En 1977, elle publie les conclusions d’un groupe de travail présidé par l’économiste américain Paul MacCracken. Ce rapport affirme qu’une reprise de la croissance de long terme exige une évolution des salaires conforme à celle de la productivité et une gestion budgétaire écartant tout déficit autre que lié au cycle. Or, jusqu’à sa nomination comme ministre du Commerce extérieur en janvier  1976, le représentant de la France au sein de ce groupe est Raymond Barre !

Pour financer les quelque 5 milliards de francs mobilisés pour l’agriculture, Raymond Barre refuse d’emprunter sur les marchés et de faire appel à la Banque de France. Il décide d’augmenter les prélèvements fiscaux. Pour les ménages, cette augmentation se fait selon un dispositif à troisétages. Ceux dont le revenu est inférieur à 70 000 francs (soit 57 000 € d’aujourd’hui) sont exonérés de contribution. Au-delà, l’impôt sur le revenu est majoré dans une première tranche de 4 %, puis dans une tranche supérieure de 8 %.

L’originalité du dispositif est que la première tranche n’est pas, en fait, un impôt mais un emprunt obligatoire, porteur d’un intérêt de 8,8 % qui sera remboursé en décembre 1981.

Tout – ou presque – a changé

Près de cinquante ans plus tard, l’opération de 1976 est souvent évoquée comme un exemple à suivre d’appel exceptionnel, face à des circonstances exceptionnelles, à un effort des Français. Pourtant, bien des choses ont changé.

Le premier constat est que le poids de la dette a considérablement augmenté, passant de 16 % du PIB en 1976 à 114 % aujourd’hui. Dès lors, la situation réclame une action de redressement de longue durée plutôt qu’une mesure ponctuelle. L’opération menée par Raymond Barre et Valéry Giscard d’Estaing s’inscrivait dans un contexte de taux d’intérêt élevés (ceux-ci ont atteint 13 % en 1976). Résultat, la charge de la dette représentait un poids du PIB du même niveau qu’aujourd’hui (2 %). Dès lors, les dirigeants de 1976 s’inquiétaient d’un présent très pénalisant alors que les dirigeants d’aujourd’hui, bercés par l’illusion d’un maintien des taux d’intérêt à de bas niveaux, minimisent, voire ignorent la menace que fait peser l’évolution possible voire probable de ces taux.

TF1 1976 (INA Actu).

Le deuxième est que la permanence d’un déficit public a conduit à revoir les techniques de financement de l’État. Après que la technique de l’emprunt obligatoire a été de nouveau utilisée en 1983 dans le cadre de la mise en place de la « politique de rigueur », les gouvernements qui ont suivi ont développé un système d’appel aux marchés financiers organisé autour de l’Agence France Trésor. Celle-ci a émis, en 2024, 340 milliards d’euros d’emprunts, loin des 10 milliards d’euros que rapporterait l’équivalent de « l’impôt sécheresse » de 1976.

Quoi qu’il en coûte… mais avec des limites

Le troisième constat est que si les acrobaties autour de la Banque de France pour le financement du plan de relance de 1975 ont pu trouver un répondant dans le « Whatever it takes » de la BCE de Mario Draghi, aujourd’hui nos partenaires de la zone euro se montrent de plus en plus irrités par nos arguties dépensières. Ce n’est pas un effort sur une année porté par des considérations climatiques comme la sécheresse, sanitaires comme la Covid ou géopolitiques comme la guerre en Ukraine qui les convaincront que nous n’avons pas à nous discipliner comme l’ont fait, par exemple, les Portugais qui ont dégagé en 2024 un excédent budgétaire de 0,7 % du PIB.

Maintenant que les étés dans les vallées du Rhône ou de la Garonne sont de plus en plus chauds, les canicules ne permettent pas de masquer la nécessité d’un redressement budgétaire durable alors que la hausse des taux d’intérêt se fait de plus en plus menaçante.

The Conversation

Jean-Marc Daniel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Impôt sécheresse : Pourquoi ce qui était possible en 1976… ne l’est plus en 2025 ? – https://theconversation.com/impot-secheresse-pourquoi-ce-qui-etait-possible-en-1976-ne-lest-plus-en-2025-265780

Les voitures restreignent le droit des enfants de profiter de la ville. Voici des projets qui font la différence

Source: The Conversation – in French – By Patricia Collins, Associate Professor, Queen’s University, Ontario

En fermant les rues à proximité des écoles pour qu’on puisse y déposer et y reprendre les enfants, une initiative innovante appelée « rue-école » permet aux enfants de se réapproprier la ville. (Unsplash), CC BY

De nombreux Canadiens de plus de 40 ans ont sans doute passé leur enfance à jouer dans la rue et à circuler seuls ou avec des amis dans leur quartier. Et, selon le onzième objectif de développement durable des Nations unies, les villes devraient être des lieux où tous les habitants, y compris les enfants, peuvent bien évoluer. Ils ont autant le droit d’occuper et d’utiliser les rues urbaines que les automobilistes.

Cependant, les enfants d’aujourd’hui sont moins actifs, moins autonomes dans leurs déplacements et participent moins à des jeux libres à l’extérieur.

Au Canada, l’une des principales causes de cette tendance est que nous avons privé les enfants de leur droit à la ville, notamment de la liberté de jouer et de circuler en toute sécurité dans les rues près de leur domicile et de leur école sans avoir besoin de la surveillance d’un adulte.

Des actions innovantes telles que « rue-école » sont nécessaires. Il s’agit d’instaurer des zones interdites aux voitures devant les écoles aux heures de pointe afin qu’on puisse y déposer et y reprendre les enfants en toute sécurité et de manière à encourager la marche et le vélo.

Toutefois, nos recherches montrent qu’elles se heurtent souvent à une forte résistance. En fermant les rues adjacentes aux écoles à la circulation automobile, on confronte les conducteurs à un espace public repensé et restructuré qu’ils ne sont pas toujours prêts à accepter.

Penser les villes pour les enfants plutôt que pour les voitures

En Amérique du Nord, la privation des enfants de leurs droits à la ville remonte à des décennies.

Avant la production industrielle des automobiles, il était courant de voir des jeunes jouer dans les rues. Mais à mesure que l’usage de la voiture augmentait, les accidents impliquant des enfants se multipliaient.

Au lieu de restreindre les zones où les voitures peuvent circuler, les urbanistes et les responsables de la santé publique ont préconisé la création d’autres lieux où les enfants peuvent jouer en toute sécurité, comme des parcs de quartier.

Cette approche de l’urbanisme axée sur l’automobile a entraîné un changement dans les mentalités quant aux espaces où les jeunes peuvent jouer et se déplacer. Nous considérons désormais comme normal de ne pas voir ni entendre d’enfants dans les rues des villes.

En limitant la mobilité des enfants en milieu urbain, notre société a fait croire que ces derniers n’étaient pas suffisamment responsables ou compétents pour circuler dans leur collectivité.

La mobilité des enfants dans des villes dominées par la voiture

Paradoxalement, plus la crainte de laisser les enfants se déplacer librement augmentait, plus on les conduisait en voiture. Désormais, les enfants circulent en ville principalement à bord d’un véhicule.

Nous voilà aujourd’hui confrontés à un immense défi sociétal : faire en sorte que les enfants puissent se déplacer de manière autonome dans leur quartier, notamment dans les espaces qui leur sont communément réservés, comme les abords des écoles primaires.

En ce qui concerne le trajet vers l’école, des études ont montré que les comportements dangereux des parents au volant le matin – laisser descendre leurs enfants dans des zones à risques, obstruer la visibilité, faire demi-tour et rouler à vive allure, etc. – sont monnaie courante.

Ces comportements augmentent le risque que des enfants soient renversés par des automobilistes. Les conditions dangereuses aux abords des écoles, associées à l’idée largement répandue que les enfants n’ont pas leur place dans la rue et qu’ils sont incapables d’aller à l’école par eux-mêmes, contribuent au faible taux de déplacements à pied ou à vélo pour se rendre à l’école au Canada.

Des villes innovantes pour les enfants

Les rues-écoles visent à répondre à ces deux problèmes en réduisant les dangers réels posés par les automobiles dans les espaces occupés par les enfants et en aidant tous les citoyens à redéfinir l’utilisation des rues.

Généralement mises en place par les municipalités ou des organismes à but non lucratif, les rues-écoles permettent aux enfants de se rendre à l’école et d’en revenir en toute sécurité. Bien qu’elles soient courantes dans de nombreuses villes européennes, leur adoption a été plus lente au Canada.

De 2020 à 2024, nous avons mené une étude intitulée Changer les règles du jeu, dans laquelle nous avons évalué de manière systématique les « rues-écoles » implantées à Kingston, en Ontario, et à Montréal. Les conclusions de cette étude ont contribué au lancement de l’Initiative nationale des rues-écoles actives.

Financé par l’Agence de la santé publique du Canada, ce programme aide les villes canadiennes à se familiariser avec les rues-écoles et à les mettre en œuvre. Ainsi, des rues-écoles ont été ouvertes en septembre 2025 pour une durée d’un an à Kingston et à Mississauga, en Ontario, ainsi qu’à Vancouver, en Colombie-Britannique.

En septembre 2026, d’autres rues-écoles devraient voir le jour pour une durée d’un an à Kingston, à Mississauga, à Vancouver et à Montréal, tandis que des projets pilotes de quatre semaines sont prévus en Ontario à Ottawa, à Peterborough, à Markham et à Toronto, ainsi qu’à Winnipeg, au Manitoba, et à Edmonton et Calgary, en Alberta.

Réactions aux projets d’innovation urbaine pour les enfants

La mise en place et le maintien de ces rues-écoles nécessitent le soutien d’un large éventail de personnes, notamment le personnel et les conseillers municipaux, les administrations scolaires, les enseignants, les parents, les résidents et les services de police.

Dans le cadre de notre travail à Kingston et à Montréal, nous avons rencontré de nombreux défenseurs des rues-écoles, dont le soutien a été déterminant pour lancer et perpétuer ces projets. Cependant, nous avons également été confrontés à divers degrés de résistance. Dans certains cas, la résistance est apparue après le lancement des initiatives, mais dans d’autres, elle a suffi à empêcher leur mise en place.

Plutôt que de reconnaître les avantages des rues-écoles, les personnes qui s’opposaient à ces projets étaient souvent motivées par les risques encourus par les enfants, soit précisément le problème que les rues-écoles visent à résoudre.

Certaines affirmaient que les rues-écoles réduiraient la vigilance des enfants, les exposeraient au risque d’être renversés par des automobilistes imprudents et qu’elles étaient par nature dangereuses, car les enfants n’ont pas leur place dans les rues. Nous soupçonnons qu’en réalité, il s’agissait moins des risques que d’une réticence à partager l’espace, le pouvoir et les opportunités avec les enfants en milieu urbain.

Nous avons également reçu toute une série d’arguments fondés sur ce qu’on appelle la « motonormativité », une forme de préjugé inconscient dans les sociétés centrées sur l’automobile qui considère l’utilisation de la voiture comme une norme universelle et oriente les solutions vers les besoins des automobilistes.

Ainsi, nous avons entendu dire que les rues-écoles excluaient les enfants dont les parents devaient les conduire à l’école, que les résidents et les visiteurs subiraient des retards inacceptables en raison de la fermeture des rues, que le personnel scolaire serait privé de places de stationnement à proximité, que les enfants marchant dans la rue seraient trop bruyants et causeraient des dommages aux véhicules stationnés, et que la congestion automobile serait déplacée vers d’autres rues.

L’argument le plus troublant avancé contre les rues-écoles était que des enfants d’autres quartiers en avaient davantage besoin, ce qui traduisait une attitude « pas dans ma cour » à peine voilée.

Les rues-écoles visent à permettre aux enfants de retrouver leur droit à la ville. Cependant, de nombreuses personnes ne sont pas prêtes à accorder ces droits aux enfants, car ils entrent en conflit avec des perceptions profondément ancrées quant aux lieux que les enfants sont censés occuper.

La Conversation Canada

Patricia Collins a reçu un financement des Instituts de recherche en santé du Canada (subvention de projet n° PJT-175153) pour l’étude Levelling the Playing Fields. Pour l’initiative nationale Active School Streets, elle reçoit un financement de l’Agence de la santé publique du Canada. Patricia Collins était auparavant affiliée à la Kingston Coalition for Active Transportation, un groupe à but non lucratif chargé de superviser la mise en œuvre du programme School Streets à Kingston. Elle n’est plus membre de ce groupe.

Katherine L. Frohlich a reçu un financement des Instituts de recherche en santé du Canada (numéro de subvention PJT175153) Pour le projet Levelling the Playing Fields. Pour le projet NASSI, elle reçoit un financement de l’Agence de la santé publique du Canada.

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