Une étude montre que le nombre de suggestions affichées sur les sites de e-commerce compte bien plus que les fameuses étoiles laissées par les autres consommateurs.
Qui n’a jamais acheté un produit en ligne sur un coup de tête ? Un coussin moelleux, une cafetière design ou un gadget apparu comme par magie dans la section « recommandé pour vous ». Si vous vous reconnaissez, vous n’êtes pas seul : la prédominance du e-commerce rend les achats impulsifs (c’est-à-dire soudains) plus fréquents. Un assortiment plus large de produits, des stratégies marketing sophistiquées (incluant par exemple la réalité virtuelle) ou encore les évaluations d’autres consommateurs rendent les espaces en ligne particulièrement propices à ce type d’achat, davantage que les magasins physiques.
Les achats impulsifs sont activement encouragés par la manière dont les sites de e-commerce conçoivent leurs systèmes de recommandation. Dans une recherche, nous montrons que plus nous pensons qu’un algorithme est performant (par rapport à un humain), plus nous lui faisons confiance… et plus nous cliquons sur « ajouter au panier » sans réfléchir. Avec un résultat surprenant : le nombre de suggestions affichées compte bien plus que les fameuses étoiles laissées par les autres clients.
Des algorithmes qui nous connaissent (trop) bien
Les sites e-commerce, comme Amazon, Cdiscount ou Temu, n’affichent pas leurs suggestions par hasard. Leurs algorithmes analysent notre historique de navigation, nos achats passés, et même le moment de la journée où nous naviguons sur leurs sites pour nous proposer des produits sur mesure.
Résultat : des recommandations personnalisées, parfois trop bien ciblées. À titre d’exemple, elles permettent de générer 35 % des ventes d’Amazon. L’âge rentre aussi en ligne de compte : les jeunes adultes semblent effectuer peu de recherche d’informations et ont davantage tendance à céder à des achats impulsifs.
Cocktail gagnant de l’achat impulsif
Le processus qui mène à l’achat impulsif se déroule en deux temps. D’abord, en tant que consommateurs, nous développons une attente de performance : nous sommes convaincus que l’algorithme, capable d’analyser de très nombreuses données, est plus efficace qu’un vendeur humain pour nous proposer le bon produit.
Cette perception de compétence génère de la confiance et c’est cette confiance qui ouvre la porte à l’achat impulsif. Elle nous rend plus réceptifs aux suggestions. Ce besoin de personnalisation est d’ailleurs important : 71 % des acheteurs en ligne se sentent frustrés lorsque le contenu d’un site n’est pas personnalisé. Nous faisons confiance aux algorithmes parque nous croyons en leur supériorité, et cette confiance nous pousse à l’achat spontané.
Trop de choix ? Tant mieux !
Notre recherche s’est également intéressée à la façon dont les recommandations sont présentées : plus il y a de recommandations affichées, plus l’achat impulsif est probable. Comment l’expliquer ? Face à une suggestion unique, notre « radar à manipulation » peut s’activer. L’intention du site semble trop évidente : nous pousser à acheter ce produit en particulier.
En revanche, une large sélection de recommandations donne une illusion de contrôle et de diversité. L’algorithme ne semble plus essayer de nous vendre un produit, mais plutôt de nous ouvrir un catalogue de possibilités pertinentes, nous laissant a priori l’entière liberté du choix final. Cette abondance de suggestions, loin de nous paralyser, nous rassure et nous incite à explorer… et donc, à potentiellement craquer.
Les notes (des consommateurs) pas si décisives
Contre toute attente, les notes attribuées par les autres consommateurs n’ont pas d’effet sur l’achat impulsif. Cette découverte peut s’expliquer par une forme de lassitude et de méfiance généralisée envers ces systèmes de notation. Les consommateurs sont de plus en plus conscients que ces avis peuvent être biaisés ou manipulés.
Pour les marques, l’enjeu est de proposer des recommandations nombreuses et crédibles, sans donner l’impression de manipuler. Et pour les consommateurs ? La conclusion n’est pas de se méfier de toute technologie, mais de garder une forme de scepticisme éclairé.
Ces recommandations sont des outils permettant de découvrir des produits, à condition de se souvenir que derrière chaque « recommandé pour vous » se cache une architecture de persuasion pensée pour nous faire cliquer. Et parfois, le clic le plus puissant est celui qui ferme l’onglet.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Pour décarboner efficacement le secteur des transports, il faut que les ménages les plus modestes soient accompagnés. Mais qui sont les précaires en transport ?
En France, le secteur du transport produit un tiers des émissions de gaz à effet de serre (GES), dont 60 % proviennent du transport routier. Afin d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, revoir nos usages de la voiture est donc indispensable. Pour cela, différentes mesures ont déjà été mises en place ces dernières années. Néanmoins, elles ne sont pas facilement acceptées étant donné leurs effets potentiellement inégaux sur la population si aucun mécanisme de redistribution n’est conçu et déployé.
En voici trois exemples :
La mise en place de zones à faibles émissions (ZFE) dans 43 villes françaises où ne pourraient donc plus circuler les voitures les plus polluantes bien que le sujet soit actuellement débattu après un vote en faveur de sa suppression à l’Assemblée nationale en juin 2025.
L’établissement du système européen d’échange de quotas d’émission 2 (ETS2) à partir de 2027, axé sur les émissions de carburants provenant principalement des transports et des bâtiments. Ce qui inciterait les entreprises à respecter des limites en termes de pollution et/ou à revoir leur processus de production pour devenir plus propre.
Comment fonctionne le système d’échanges de quotas d’émissions de Co2 en Europe.
L’interdiction de vendre des voitures neuves polluantes à partir de 2035 dans toute l’Union européenne (UE), ce qui obligerait les ménages à repenser leurs habitudes de transport, leur localisation et/ou à se tourner vers des options de transport plus propres.
La lutte contre la pauvreté en transports dans l’UE
Pour que cette transition ne se fasse pas au détriment des plus précaires, l’ETS2 s’accompagne également de la création du Fonds social pour le climat, un fonds doté de plus de 86 milliards de financements pour lutter contre la précarité en transport et la précarité énergétique ») dans les pays de l’UE à partir de 2026.
Des recommandations détaillées pour la lutte contre la précarité en transports et le développement d’une mobilité équitable et durable ont été publiées récemment par la Commission Européenne. De plus, un nouveau Transport Poverty Hub a été créé pour améliorer l’identification des zones vulnérables.
Que sont la précarité en transport et la précarité énergétique ?
La précarité en transport est définie comme l’incapacité ou la difficulté pour les individus et pour les ménages à faire face aux coûts des transports privés ou publics, ou par leur manque d’accès (ou leur accès limité) aux transports nécessaires pour accéder aux activités et aux services socioéconomiques essentiels, compte tenu du contexte national et spatial.
La précarité énergétique désigne une situation dans laquelle les ménages ne sont pas en mesure d’accéder aux services énergétiques essentiels.
En France, plus d’un quart du budget des ménages était consacré au logement et 13,6 % au transport en 2022. En Allemagne, ces postes de dépense sont quasiment similaires. Dans ce contexte, l’accompagnement des ménages les plus vulnérables devient nécessaire pour une transition environnementale plus juste et acceptable.
On sait aussi aujourd’hui que les mesures pour la transition peuvent faire d’une pierre deux coups : être à la fois progressives et plus acceptables si elles sont accompagnées, par exemple, des mécanismes de redistribution et si les citoyens sont informés de la mise en place de ces derniers.
Mais qui faudrait-il accompagner pour cette transition des transports ?
Une échelle de précarité en transport
C’est la question à laquelle j’ai tâché de répondre dans une étude sur le cas de l’Allemagne. Si la précarité en transport peut être liée au revenu et au niveau de vie elle dépend aussi d’autres critères : le lieu de vie et d’emploi, l’accès (ou le manque d’accès) aux transports publics et privés, la dépendance à la voiture privée, le coût des transports, les habitudes en termes de mobilité…
Lorsqu’on prend en compte tous ces paramètres, quatre catégories apparaissent :
Les ménages indépendants qui représentent près de la moitié de la population. Ce sont les ménages vivant en centre-ville, ils ne dépendent pas de l’utilisation de la voiture individuelle pour se déplacer car ils ont accès à d’autres modes de transport. Ils ont les besoins de déplacement (en termes de distance) les plus faibles de l’échantillon. Ce seraient par exemple les personnes qui habitent dans des villes du quart d’heure.
Les ménages suffisants (sufficient en anglais) qui représentent environ 34 % de la population. Ce sont les ménages qui, en règle générale, habitent le plus loin du centre-ville et qui se déplacent le plus. Cependant, leurs revenus plus élevés leur permettent de faire face et de ne pas trop subir des chocs potentiels des prix des transports.
Les ménages dépendants de la voiture : qui représentent environ 16 % de la population. Leur principale contrainte provient de leur localisation (la plupart sont en périphérie ou en milieu rural), ce qui se traduit par un faible degré d’accès aux autres modes de transport et une forte distance à parcourir. La plupart d’entre eux (98 %) déclarent n’avoir pas d’autre option que la voiture pour leurs déplacements. Ces ménages sont également surexposés aux changements soudains des prix des transports privés (par exemple, via l’inflation ou des politiques publiques sans mécanisme de redistribution).
Les ménages précaires en transport, soit la traduction du terme anglais transport poor : qui représentent environ 2 % de la population. Ce sont les ménages qui sont les plus contraints en termes de ressources financières. Ils sont également contraints par leur localisation, qui est similaire aux « dépendants » de la voiture. En outre, plus de la moitié de ces ménages ne possèdent pas de voiture privée et dépend donc des transports en commun. L’interaction entre ces trois caractéristiques fait que ce sont eux qui passent le plus de temps dans les transports publics.
En moyenne, ils doivent parcourir 12 kilomètres (aller simple) pour les déplacements nécessaires (faire leurs courses, emmener les enfants à l’école, aller au travail, etc.). Ils parcourent la même distance que les « dépendants », soit environ 1400 kilomètres par mois (tous type de voyage compris), mais 89 % de ces kilomètres sont faits en transport public. Ils consacrent environ 23 heures chaque mois aux déplacements nécessaires contre 14 heures pour les « dépendants » et 10 heures/mois pour les « indépendants ».
À noter que ceux qui possèdent une voiture, étant déjà limités en termes de revenus, sont surexposés aux changements des prix des transports privés.
Ces différences entre les classes peuvent nous aider à comprendre les leviers potentiels pour l’amélioration de la mobilité. Un des facteurs de précarité qui apparaît est géographique : l’endroit où habitent les citoyens au regard des besoins de chaque ménage en termes de déplacement (distances à parcourir, temps de trajet, etc.) De plus, la localisation des ménages a un impact sur l’accès à des transports en commun.
Cette dernière dimension est également un levier potentiel, par exemple, pour améliorer la mobilité des ménages dépendants de la voiture. Dans le cadre de cette étude, 77 % de l’échantillon n’était pas satisfait de l’offre de transport en commun entre leur lieu de vie et travail/étude. Selon une publication récente, les infrastructures actuelles sont particulièrement adaptées à la voiture et incitent les citoyens à prendre ce moyen de transport. Des investissements d’infrastructure et des incitations vers d’autres modes de transport seraient donc des solutions envisageables et nécessaires).
Des pistes pour le cas français : faire face aux inégalités subjacentes
Des études similaires ont été menées au sujet du territoire français et ont obtenu des résultats étroitement liés, soulignant les inégalités sous-jacentes à prendre en compte lors de la mise en place des politiques publiques pour la transition du secteur des transports. Par exemple, l’économiste Audrey Berry et ses collègues] soulignent la pertinence des interactions entre différentes dimensions (localisation, revenu, options de transport) qui peuvent avoir un impact sur la mobilité des ménages.
Les résultats de l’Enquête Nationale sur les Mobilités de personnes 2019 confirment également la corrélation entre le fait de vivre dans des zones moins denses (rurales) et l’utilisation plus régulière de la voiture individuelle : environ 80 % des déplacements en voiture individuelle sont effectués en zone rurale, contre seulement 33 % dans la région parisienne qui dispose d’une offre plus importante de modes de transport public. L’accès aux transports alternatifs pour les milieux ruraux et les périphéries serait donc un des leviers clés pour la transition.
De plus, en France, des inégalités existent concernant l’accès à des véhicules moins polluants. Les plus pauvres possèdent des voitures polluantes. Lors du déploiement de politiques publiques pour la transition, ce levier serait clé pour diminuer les effets négatifs sur les populations vulnérables.
Récemment, l’économiste Lola Blandin identifiait elle les profils vulnérables suite à la mise en place d’une ZFE à Grenoble. Y apparaissaient également comme facteurs clés les contraintes financières, les infrastructures de transport disponibles et les horaires de travail. En outre, l’introduction de ZFE peut avoir des effets négatifs sur l’accessibilité à l’emploi pour les ménages les plus modestes
Pourcentage des voitures par Crit’Air selon le niveau de revenu des ménages en 2023. Graphique adapté de « Le parc automobile des ménages en 2023 : moins de voitures pour les plus modestes, plus souvent anciennes et diesel ». Sources des données : SDES, Rsvero ; Insee, Fidéli, Fourni par l’auteur
Andrea Rangel Guevara a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR). Le projet ciblé 3 ANR-22-EXSS-0004 bénéficie d’un financement du gouvernement français.
La Khazneh, à Pétra, apparaît au bout du Siq, étroite gorge qui mène au centre de l’antique capitale des Nabatéens, aujourd’hui en Jordanie. Photo : Schwentzel., Fourni par l’auteur
Peu connue du grand public, la reine Houldou régna aux côtés d’Arétas IV, au tournant de notre ère, dans la Pétra des Nabatéens. Coiffée de la couronne de la déesse Isis, elle incarne une figure fascinante, entre histoire et légende. Fut-elle, comme Cléopâtre en Égypte, une souveraine-déesse ? Dans les Nabatéens, IVe avant J.-C.-IIe siècle. De Pétra à Al-Ula, les bâtisseurs du désert, Christian-Georges Schwentzel, spécialiste de l’Orient ancien, nous plonge au cœur d’une civilisation originale, parfaitement identifiable par son style artistique et architectural unique, ses divinités et son écriture si caractéristiques. Extraits.
Sur les monnaies d’argent, dès les émissions de l’an 1 d’Arétas IV, la reine Houldou porte, au-dessus de son front, la couronne de la déesse égyptienne Isis, constituée de cornes de vaches enserrant le disque solaire, parfois surmontée d’une plume.
La reine Houldou, voilée et couronnée. La coiffe d’Isis se dresse au sommet de son front. Monnaie d’argent. Début du Iᵉʳ siècle. CNGCoins.
Isis est une ancienne déesse, éminemment bénéfique, décrite dans les mythes égyptiens comme une magicienne instruite des secrets de la résurrection. Après avoir réuni les morceaux épars de son époux Osiris, lâchement massacré et dépecé par son frère Seth, elle les réajuste et les entoure de bandelettes, confectionnant la première momie. Elle parvient, de cette manière, à faire renaître le défunt dans l’au-delà, et même à lui donner un fils posthume : Horus, ou Harpocrate, c’est-à-dire « Horus l’Enfant », qui, devenu adolescent, venge son père en écrasant Seth et en rétablissant la justice en Égypte. À la Basse Époque égyptienne, Isis est assimilée à Hathor, déesse de la maternité, qui peut prendre la forme d’une vache ; d’où les cornes de la couronne divine. Comme Hathor avait, selon un mythe, aidé le Soleil à se lever dans le ciel, l’astre est représenté entre ses cornes de vache. […]
La facade de la Khazneh, Pétra. Photo : Schwentzel, Fourni par l’auteur
La Khazneh et ses symboles féminins
La couronne isiaque de Houldou nous conduit à la Khazneh, le plus célèbre des monuments de Pétra, véritable icône de la civilisation nabatéenne. Sa façade, haute de 40 mètres et large de 28 mètres, se divise en deux parties aujourd’hui visibles : un porche monumental, en bas, précédé de six colonnes et surmonté d’un fronton ; un étage dont la partie centrale adopte la forme d’un édifice circulaire appelé tholos en grec. Le toit conique de la tholos est surmonté d’une urne, encadrée de deux demi-frontons symétriques, où sont perchés des aigles. L’urne est un symbole funéraire, emprunté à l’art grec, manifestant ici la présence de l’âme d’un défunt, tandis que les aigles, également figurés sur les monnaies, font référence à Doushara, grand dieu protecteur du pouvoir royal.
Fouilles au pied de la Khazneh, Pétra, août 2024. Photo : Schwentzel
Un autre niveau, inférieur, a été mis au jour, lors des fouilles de 2003 ; on y trouve des sépultures qui constituent une sorte de « crypte » de la Khazneh où les recherches ont repris durant l’été 2024.
Au sommet de l’angle supérieur du fronton, est perché le symbole isiaque, exceptionnellement mis en valeur par sa position parfaitement centrale. Deux cornes de vaches lyriformes servent de berceau au disque solaire surmonté de plumes, aujourd’hui largement effacées par l’érosion. De part et d’autre, deux épis de blé symétriques se dressent en s’écartant.
La coiffe isiaque au sommet du fronton de la Khazneh, Pétra. Photo : Schwentzel, Fourni par l’auteur
On remarque que la distance entre le socle sur lequel se dresse la coiffe d’Isis et la base du monument est égale à celle qui sépare ce même socle du haut de l’urne au sommet de la Khazneh. On peut ainsi affirmer que la coiffe est, en quelque sorte, le nombril de la Khazneh, sa porte d’entrée et sa clé d’interprétation. Elle se trouve aux pieds d’une figure féminine sculptée en relief qui occupe une position centrale à l’étage, où elle est entourée, à sa droite et à sa gauche, de quatre personnages symétriques.
Celle-ci est directement inspirée des représentations de reines ptolémaïques, comme Bérénice II, assimilée aux déesses Isis et Tyché, sur des vases en faïence produits en Égypte. Figurée en train de faire une libation, Bérénice II tient une patère dans la main droite et une corne d’abondance dans la gauche.
À gauche : la reine Bérénice II en Isis-Tyché sur une oinochoé en faïence. Fin du IIIᵉ siècle av. J.-C., J. Paul Getty Museum, Los Angeles. À droite : contours de l’image de déesse-reine de la Khazneh. Dessin : Schwentzel, Fourni par l’auteur
Sur la façade de la Khazneh, l’image féminine est coiffée d’un attribut dont la forme évasée se devine encore aujourd’hui. On hésite entre la couronne crénelée de Tyché et le polos, coiffe arrondie de Déméter. Quoi qu’il en soit, il s’agit de deux attributs également repris, ou susceptibles de l’être, par Al-Ouzza [(déesse arabe préislamique, ndlr)]. D’où l’hypothèse, suggérée par Jean Starcky, selon laquelle le personnage féminin dominant la façade de la Khazneh représenterait une reine nabatéenne assumant, comme les souveraines ptolémaïques avant elle, le rôle d’une déesse. Une déesse-reine, en quelque sorte.
Les figures féminines de l’étage de la Khazneh. Photo : Schwentzel, Fourni par l’auteur
Examinons maintenant les huit autres figures qui entourent la reine à l’étage. Deux représentent Nikè, déesse grecque de la victoire, pourvue d’ailes, et les autres des femmes qui, dans un mouvement très dynamique, paraissent danser autour de la reine. On les a parfois interprétées comme des Amazones brandissant chacune un instrument qui pourrait être une double hache, arme traditionnelle de ces combattantes dans les mythes grecs. Elles exécuteraient ici une ronde guerrière.
Si les Victoires ailées, déjà présentes sur les monnaies d’Arétas II, n’ont rien de bien étonnant, les danseuses sont plus inattendues. Elles n’adoptent pas ici la position habituelle des femmes guerrières dans l’art grec, où elles sont généralement représentées blessées ou vaincues par des héros. En fait, leur état de conservation ne permet pas de distinguer si elles brandissent des haches ou plutôt des thyrses, ces bâtons liés à la figure de Dionysos dans le monde gréco-romain. Elles pourraient donc aussi bien représenter ici des Bacchantes, ces jeunes femmes en transe, adeptes de Dionysos qui fut identifié à Doushara ; ce qui pourrait expliquer leur représentation sur le monument.
Le rez-de-chaussée est, quant à lui, décoré de deux représentations de cavaliers. On voit encore leurs torses musclés et une partie de leurs chevaux qu’ils tenaient par la bride. Cette iconographie s’inspire de celle de Castor et Pollux, les Dioscures de la mythologie grecque, qui sont fréquemment associés aux monuments funéraires en raison de leurs fonctions psychopompes, c’est-à-dire de guides du défunt après la mort. Les hypogées alexandrins ont pu servir de modèle, car les Dioscures y sont souvent représentés accompagnant le mort, lui-même parfois figuré sous l’aspect d’un troisième cavalier.
Mais ce riche décor nous permet-il d’identifier la déesse-reine de la Khazneh ? Houldou est mentionnée pour la dernière fois en l’an 24 du règne d’Arétas IV, soit 15 apr. J.-C., date de sa mort. On peut émettre l’hypothèse que c’est à ce moment-là que le roi entreprit l’édification de la Khazneh qui devait servir de somptueux mausolée pour son épouse défunte. Il a pu s’inspirer de Ptolémée II qui rendit des hommages divins à sa sœur-épouse Arsinoé II en lui faisant édifier, près d’Alexandrie, le temple du Cap Zéphyrion où elle était figurée en déesse. La forme de la tholos pourrait elle-même s’inspirer de ce modèle lagide.
« La Khazneh aurait pu servir de mémorial et de lieu de célébrations en l’honneur de Houldou assimilée à Al-Ouzza et revêtue des attributs à la fois d’Isis et de Tyché. S’il est évident que des honneurs lui furent rendus, la reine ne fut cependant pas officiellement divinisée, contrairement à Arsinoé II ou Bérénice II. Aucune inscription ne suggère qu’elle fut élevée au rang de divinité, contrairement à Obodas Ier, seul Rabbelide [(nom que l’auteur donne à la dynastie des souverains nabatéens, ndlr)] déifié à notre connaissance. La reine, morte prématurément, fit seulement, si l’on peut dire, l’objet d’une forme d’héroïsation posthume, à travers une iconographie inspirée des précédents qu’offraient, en Égypte, les reines ptolémaïques. »
Reconstitution imaginaire du buste de la reine Houldou à partir des monnaies. Dessin : Schwentzel
Pénétrons à l’intérieur du monument. Après avoir traversé le vestibule que précèdent les colonnes du premier niveau, nous entrons dans une vaste salle, aujourd’hui totalement vide. Les murs sont percés de trois portes, la principale au centre, les deux autres sur les côtés. Elles donnent chacune accès à une petite pièce, sorte de niche, où devait reposer les dépouilles, peut-être de Houldou et de membres de sa famille. Après la mort de la reine Houldou, Arétas IV épouse en secondes noces Shaqilat Ire, qui apparaît à son tour sur les monnaies. La nouvelle souveraine reprend les éléments de l’iconographie de Houldou : voile à l’arrière de la tête et couronne de laurier. Mais elle ne porte la couronne isiaque que sur une pièce de bronze où figurent les bustes conjoints des souverains, non sur les émissions d’argent où son buste occupe à lui seul une face de la monnaie. Les autres reines qui lui succèderont ne reprendront plus ce symbole ; ce qui fait de Houldou la seule véritable reine à la coiffe égyptienne et conforte l’hypothèse du lien entre la Khazneh et la première épouse d’Arétas IV.
Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Après un conflit, une bataille se joue dans les instances gouvernementales. Administrations, écoles, hôpitaux, tribunaux : il est nécessaire de faire fonctionner à nouveau ces lieux où l’État redevient visible et utile. Offrir des services publics équitables et efficaces permet de rétablir la confiance auprès de la population, de prévenir les tensions futures et de consolider une paix durable. Mais comment allier inclusion politique et professionnalisation de l’administration sans exclure ou corrompre le processus ? Cet article explore, exemples à l’appui, les conditions d’un État solide après la guerre.
Au lendemain d’un conflit, la paix ne se gagne pas qu’avec des ponts et des routes. Elle se joue aux guichets : dans les ministères, les centres de santé, les écoles, les tribunaux… Une administration qui délivre, une légitimité qui se reconstruit, des services qui reviennent partout. Comment concilier inclusion politique et professionnalisation de l’État pour une paix durable ?
L’urgence de faire fonctionner l’État… sans sacrifier le long terme
Dans les États sortant de guerre, les caisses sont vides, les talents ont souvent fui, les procédures se sont délitées. Les bailleurs poussent à « livrer vite » des résultats visibles.
Or, les recherches sur les réformes administratives en sortie de conflit montrent que des arbitrages délicats doivent être faits entre rétablissement immédiat des services et consolidation institutionnelle sur la durée (stabiliser la paie, reconstruire les chaînes d’approvisionnement, reprofessionnaliser, etc.).
Les dispositifs parallèles pilotés par des projets internationaux peuvent accélérer la reprise, mais ils siphonnent parfois les compétences et fragilisent les administrations nationales si la passation vers le secteur public n’est pas anticipée.
Le dilemme technocratie–réconciliation
Qui doit tenir les rênes de l’administration rénovée ? Des technocrates indépendants, garants de l’efficacité, ou des représentants des ex-belligérants, garants de l’inclusion ? La plupart des pays naviguent entre ces pôles, avec des effets ambivalents.
En Irak, le système de partage des postes par quotas ethno-confessionnels, la muhasasa, mise en place en 2003, a garanti la représentation des grands groupes, mais il a aussi institutionnalisé le clientélisme et affaibli les incitations au mérite. Les grandes mobilisations de 2019 visaient explicitement ce mécanisme, accusé d’entretenir corruption et services défaillants.
Au Liban, les accords de Taëf de 1989 ont mis fin à la guerre civile en reconduisant une répartition confessionnelle du pouvoir. Cette formule a stabilisé la coexistence, mais elle a aussi fortement politisé l’administration et fragmenté les responsabilités, au prix de blocages répétés dans les politiques publiques.
En Bosnie-Herzégovine, l’architecture issue des accords de Dayton en 1995 a garanti l’équilibre entre peuples constitutifs – les Bosniaques, les Serbes et les Croates –, mais créé une gouvernance extrêmement complexe à plusieurs étages où les chevauchements de compétences freinent coordination et réformes. Le dispositif mis en place par les accords de Dayton prévoit en effet la présence d’un haut représentant pour la Bosnie-Herzégovine, chargé de superviser l’application civile de l’accord de paix. Les diagnostics récents évoquent des dysfonctionnements persistants et des tensions politiques récurrentes qui testent les limites du système.
À Chypre, la division institutionnelle perdure depuis la fin de la guerre en 1974 : deux administrations coexistent de part et d’autre de la ligne verte, une zone démilitarisée gérée par la Force des Nations unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP). Toute solution devra articuler bi-communauté et harmonisation administrative. Au sud – la République de Chypre, membre de l’UE depuis 2004 –, les évaluations européennes soulignent toujours un degré de corruption élevé et insistent sur la nécessité de renforcer la redevabilité (accountability) au sommet de l’État.
Légitimité : représenter, protéger, délivrer
Au vu des recherches et études de cas existantes, les recommandations suivantes peuvent être formulées à l’intention des acteurs dans la reconstruction des États sortant de guerre. La légitimité d’un État post-conflit tient à trois choses.
D’abord, représenter : garantir que chaque groupe se retrouve dans les institutions, y compris par des mécanismes transitoires (on peut penser aux quotas ou à l’intégration d’ex-combattants), bornés dans le temps et articulés à des critères professionnels.
Ensuite, protéger : sécurité publique, justice accessible, reconnaissance des victimes.
Enfin, délivrer : l’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et à l’électricité restaure plus vite la confiance que tout discours. C’est là que la « plomberie » administrative – budgets prévisibles, logistique, achats publics – fait la différence.
Professionnaliser sans aseptiser la politique
La professionnalisation est centrale, mais l’administration ne peut être « hors sol ». Des concours transparents, des parcours de carrière clairs, une formation continue ciblée sur les métiers critiques (par exemple les finances publiques, achats, santé, éducation, justice) permettent de remonter le niveau.
La fiabilisation de la rémunération des agents publics/fonctionnaires (identification, bancarisation, contrôle des doublons) et la structuration d’outils simples (fiches de poste, manuels de procédures, tableaux de bord publics) sécurisent les managers face aux pressions.
Ces chantiers techniques n’ont de sens que s’ils s’accompagnent d’une protection de l’intégrité (via la cartographie des risques, contrôles indépendants, sanctions effectives) et d’un dialogue régulier avec les autorités politiques pour calibrer le rythme des réformes.
Décentraliser, oui, mais avec moyens et redevabilité
Transférer sans financement ni personnels formés produit des coquilles vides ; à l’inverse, une dispersion extrême fige les inégalités territoriales. Les accords État–collectivités doivent préciser qui fait quoi, avec quel budget et comment on rend des comptes.
Services essentiels : des victoires visibles et équitables
La paix perçue se gagne souvent au guichet. Des « victoires rapides » comme la réouverture simultanée de toutes les écoles d’un district (à l’image de la Sierra Leone après la guerre civile – voir le projet de reconstruction scolaire post-conflit ou la réouverture après l’épidémie d’Ebola en 2015 (1,8 million d’élèves sont retournés en classe)), le rétablissement d’un paquet minimal de soins comprenant vaccinations, santé maternelle et médecine primaire (c’est-à-dire des soins de première ligne pour les problèmes courants, la prévention et l’orientation, comme les campagnes nationales de vaccination en Afghanistan ou d’autres interventions nationales) ou encore la sécurisation de l’état civil et de l’identité (mesure décisive au Rwanda après 1994) créent un effet de cliquet.
L’important est d’annoncer des critères d’allocation transparents, de publier des données de performance (par exemple délais d’attente, disponibilité des médicaments, taux de scolarisation) et d’assurer une présence de l’État sur l’ensemble du territoire, y compris dans les zones anciennement contrôlées par des groupes armés.
Le Liberia, par exemple, a tenté de réduire la corruption perçue en rendant publiques les listes de distribution de médicaments essentiels (via la coopération avec des bailleurs et ONG) ; Timor-Leste a recours à la publication des statistiques de scolarisation par district pour rendre visibles ses progrès ; la Colombie via le plan Colombia a aussi essayé d’intégrer des mesures de transparence dans ses programmes de sécurité et développement (avec des dispositifs de suivi pour limiter les abus) ; et dans les zones anciennement contrôlées par les FARC, des « points de services intégrés » (santé, état civil, justice mobile) ont été déployés pour restaurer rapidement la confiance dans les institutions (en complément des efforts de présence institutionnelle de l’État).
Composer avec les institutions « hybrides »
Dans de nombreuses sociétés, des autorités coutumières et religieuses, des comités de quartier ou des ONG enracinées continuent d’arbitrer la vie sociale. Les ignorer fragilise l’appropriation locale.
L’enjeu n’est pas de « folkloriser » la gouvernance, mais d’articuler formel et informel : par exemple, associer des médiateurs reconnus aux comités scolaires ou aux conseils de santé, tout en garantissant des procédures et des recours conformes à l’État de droit.
Plusieurs expériences offrent des points de repère : au Rwanda, les juridictions gacaca, inspirées des tribunaux coutumiers, ont permis de juger plus de deux millions de dossiers liés au génocide, tout en intégrant un encadrement légal.
En Afghanistan – avant le retour des talibans –, l’intégration des conseils locaux (shuras) dans la gestion des écoles communautaires a permis d’augmenter la scolarisation, surtout des filles.
Que peuvent faire les bailleurs ?
Les partenaires internationaux – ONU, Union européenne, agences bilatérales – sont d’un grand secours s’ils privilégient l’investissement dans la capacité de l’État, plutôt que des circuits parallèles, tels que les unités de gestion de projets ad hoc financées par les bailleurs et opérant en marge des ministères, le recours massif aux ONG internationales pour fournir directement les services publics (santé, éducation, eau), ou encore les flux financiers hors budget national (comme le paiement direct des salaires d’enseignants ou de soignants par des agences extérieures, au lieu de passer par les systèmes de paie de l’État).
La France, via l’AFD et l’INSP (ex-ENA) pour la formation des cadres, peut jouer un rôle utile à condition d’inscrire l’appui dans une co-construction avec les ministères.
Plus largement, l’expérience comparée plaide pour des programmes qui, dès le départ, planifient la maintenance, le financement récurrent et la transmission des compétences aux équipes locales.
Plus largement, l’expérience comparée plaide pour des programmes qui, dès le départ, planifient la maintenance, le financement récurrent et la transmission des compétences aux équipes locales. Un exemple souvent cité est celui du secteur de l’eau au Mozambique, où le National Rural Water Supply Program a intégré dès les années 2000 la formation de comités villageois et le financement de l’entretien des pompes à main : après transfert de compétences, plus de 80 % des points d’eau restaient fonctionnels plusieurs années après l’installation.
En guise de boussole
Rebâtir l’État après la guerre est un exercice d’équilibriste. Trop de compromis politiques paralysent l’action publique ; trop de purisme technocratique peut rallumer les griefs.
Les cas de l’Irak, du Liban, de la Bosnie-Herzégovine et de Chypre rappellent qu’on consolide la paix en même temps qu’on améliore l’efficacité : par une professionnalisation progressive, une inclusivité maîtrisée, des services qui fonctionnent partout sur le territoire et une lutte anticorruption crédible. La paix durable est moins un « événement » qu’une routine administrative qui tient, jour après jour.
Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Le 54e Forum des îles du Pacifique, qui rassemble dix-huit États et territoires de cette zone – à savoir l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’essentiel de l’Océanie insulaire – a été le théâtre d’une nouvelle passe d’armes entre Pékin et Taipei. La République populaire de Chine y progresse, mais Taïwan parvient encore à y conserver des positions, trois de ces pays la reconnaissant officiellement (ce qui n’est le cas que de douze pays dans le monde au total).
Si la confrontation entre la Chine et les États-Unis se joue en mer de Chine méridionale, elle s’étend désormais jusque dans les petites îles du Pacifique, qui deviennent un baromètre des équilibres mondiaux entre coopération et confrontation.
Tandis que la pression militaire et stratégique exercée par la République populaire de Chine (RPC) s’intensifie autour de Taïwan (ou République de Chine), les autorités taïwanaises considèrent désormais l’année 2027 comme une échéance plausible pour une éventuelle invasion de l’île par Pékin. Une crainte partagée par Washington qui a estimé lors du Shangri-La Dialogue (mai 2025) que la Chine se prépare à « potentiellement utiliser la force militaire » et « s’entraîne tous les jours » en vue d’une invasion de Taïwan, avec une multiplication des manœuvres navales et aériennes autour de l’île.
Si ce face-à-face sino-américain se joue en mer de Chine méridionale, il a également des répercussions à plusieurs milliers de kilomètres de là, dans le Pacifique insulaire, où l’influence chinoise s’accentue depuis une quinzaine d’années. Pékin y mène une bataille plus discrète mais tout aussi stratégique : isoler diplomatiquement Taïwan et imposer sa « One-China Policy » (politique d’une seule Chine).
Carte des pays membres du Forum. Cliquer pour zoomer. Forumsec.org
Le Forum des îles du Pacifique, théâtre des rivalités
Depuis 1992, Taïwan bénéficie pourtant de ce statut qui lui permet de rencontrer ses alliés du Pacifique en marge des réunions annuelles du Forum. Ce droit est inscrit dans le « communiqué d’Honiara » adopté par les dirigeants du Pacifique en 1992. Un statut que Pékin s’emploie depuis plusieurs années à remettre en cause, comme en témoigne le Forum organisé aux Tonga en 2024 où une mention du partenariat avec Taïwan avait même été supprimée du communiqué final après l’intervention de l’ambassadeur chinois Qian Bo – un succès diplomatique pour Pékin.
Le sommet de 2025 marque donc une nouvelle étape : certes, l’exclusion prive Taïwan de visibilité, mais les dirigeants du Forum ont finalement réaffirmé la décision de 1992, confirmant le statu quo.
Ce compromis illustre l’équilibre précaire entre pressions extérieures et cohésion régionale. Dans une région où l’aide publique au développement est particulièrement nécessaire, cette décision d’exclure les principaux partenaires et bailleurs de fonds de la principale institution régionale interroge, car elle fragilise le multilatéralisme du Forum et le menace de scission.
Le Pacifique insulaire, dernier bastion de Taïwan ?
Depuis la résolution 2758 de l’ONU (1971), qui a attribué le siège de la Chine à la RPC, Taïwan a perdu la quasi-totalité de ses soutiens diplomatiques. De plus de 60 États qui le reconnaissaient à la fin des années 1960, puis une trentaine dans les années 1990, il n’en reste que 12 en 2025, dont trois dans le Pacifique : Tuvalu, les îles Marshall et Palau.
Les défections récentes – Îles Salomon et Kiribati en 2019, Nauru en 2024 – montrent l’efficacité de la stratégie chinoise, qui combine incitations économiques, rétorsions politiques et actions d’influence.
Le Pacifique reste cependant un espace singulier : il concentre encore 25 % des derniers soutiens mondiaux à Taïwan, malgré sa forte dépendance aux aides extérieures.
La montée en puissance de l’influence chinoise
Depuis les années 2010, la Chine s’impose comme un acteur économique et diplomatique incontournable dans le Pacifique, la consacrant comme une puissance régionale de premier plan et mettant au défi les puissances occidentales qui considéraient cette région comme leur traditionnel pré carré.
Ses Nouvelles Routes et ceinture de la soie (Belt and Road Initiative, BRI) se traduisent par des investissements massifs dans des infrastructures essentielles : routes, hôpitaux, stades, télécommunications. Ces projets, souvent financés par des prêts, renforcent la dépendance économique des petites îles, ouvrant à Pékin de nouveaux leviers d’influence.
Sur le plan géostratégique, la Chine trace ainsi une cartographie où elle s’ouvre de vastes sections de l’océan Pacifique et s’en sert comme de relais pour projeter sa puissance et sécuriser ses intérêts dans la région. L’accord de sécurité signé en 2022 avec les Îles Salomon – autorisant le déploiement de personnel de sécurité chinois et l’accès de navires de guerre – illustre justement la progression de cette stratégie. Un pas qui alarme l’Australie et les États-Unis, qui redoutent l’établissement d’une base militaire chinoise dans une zone stratégique proche de leurs côtes.
Le réveil occidental ?
Les puissances occidentales voient dans cette percée un défi à leur propre sphère d’influence et tentent de réinvestir la région du Pacifique Sud afin de contrer l’hégémonie chinoise. Sous la présidence de Joe Biden (2021-2025), les États-Unis ont relancé leur présence diplomatique, organisé des sommets avec les îles du Pacifique et multiplié les annonces d’aides via l’initiative Partners in the Blue Pacific.
L’Australie et la Nouvelle-Zélande renforcent leurs programmes de coopération, tandis que le Japon et la France accroissent leurs investissements.
Parallèlement, les dispositifs de sécurité se multiplient : pacte AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis), stratégie indo-pacifique française, QUAD (Quadrilateral security dialogue) et partenariats bilatéraux visent à contenir l’expansion chinoise.
Le Pacifique insulaire, longtemps périphérique, s’apparente désormais à un espace central de rivalité géopolitique.
Les îles du Pacifque : entre risques et opportunité
Pour les petits États insulaires (PEI), cette compétition représente à la fois une menace et une opportunité.
Conscients de l’effet de levier dont ils disposent en jouant sur la concurrence entre les grandes puissances, ils tentent néanmoins de préserver leur marge d’autonomie. Leur stratégie, résumée par la formule « amis de tous, ennemis de personne », cherche à éviter la polarisation et à maintenir la coopération régionale malgré des risques graduels : instrumentalisation du Forum, perte d’unité entre États insulaires, et surtout militarisation croissante d’un océan que les pays de la région souhaitent… pacifique, comme l’affirme la Stratégie 2050 pour le Pacifique bleu adoptée en 2022.
L’avenir du statut de Taïwan dans le Pacifique illustre parfaitement cette tension. Si Pékin compte poursuivre ses efforts pour réduire à peau de chagrin les irréductibles soutiens diplomatiques de Taipei, la réaffirmation du partenariat de développement par le FIP en 2025 montre que les États insulaires tentent de maintenir le cadre régional existant.
Si pour l’heure, le Pacifique insulaire reste encore un bastion – au moins symbolique – pour Taïwan et un terrain d’affrontement stratégique pour la Chine et les puissances occidentales, le défi pour les PEI sera de continuer à tirer parti de cette rivalité sans y perdre leur unité ni leur souveraineté. Leur capacité à préserver un Pacifique réellement « bleu » – à la fois ouvert, stable et pacifique – sera le véritable test des prochaines années de leur diplomatie régionale face aux rivalités des grandes puissances.
Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Jérémy Hamon, Chargé d’études en toxicovigilance – Direction des alertes et des vigilances sanitaires, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Depuis le 1er juillet 2025, 500 intoxications dues à la cueillette et à la consommation de champignons sont déjà à déplorer en France. On observe une augmentation des cas depuis le début du mois de septembre, et un pic est attendu en octobre. Pour identifier les champignons avec certitude, l’Agence nationale de sécurité sanitaire rappelle qu’il ne faut pas se fier aux applications sur smartphone, en raison du risque élevé d’erreurs. On fait le point sur l’ensemble de ces recommandations de l’Anses.
En France, plus de 3 000 espèces de champignons dits « supérieurs » ou « macromycètes » sont recensées. Si les champignons sont des aliments appréciés, certaines espèces sont toxiques voire mortelles pour l’humain. Ainsi la confusion entre une espèce comestible et une espèce toxique peut conduire à une intoxication, parfois grave.
Les intoxications par ingestion de champignons peuvent aussi résulter de la consommation de champignons réputés comestibles contaminés par des microorganismes (bactéries, parasites…), par des polluants chimiques ou bien parce qu’insuffisamment cuits.
Avant la cueillette, les bonnes pratiques à suivre :
Prévoir un panier en osier, une caisse ou un carton pour déposer ses champignons. Sa taille doit être suffisamment grande pour séparer les différentes espèces. Surtout, ne jamais utiliser de sacs en plastique, ils accélèrent le pourrissement ;
Choisir un lieu de cueillette loin des sites pollués (bords de route, aires industrielles, décharges, pâturages) ;
Se renseigner sur les structures qui peuvent aider à identifier une cueillette en cas de doute : certains pharmaciens ou les associations de mycologie de votre région.
Une surveillance saisonnière par les autorités de santé
L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, du travail et de l’environnement (Anses) réalise chaque année, depuis 2016, une surveillance des intoxications accidentelles par ingestion de champignons.
Du fait de leur caractère saisonnier, de la température et de l’humidité conditionnant la pousse des champignons, cette surveillance des intoxications a lieu du 1er juillet au 31 décembre. L’Anses suit ainsi chaque semaine, avec l’appui du réseau des centres antipoison (CAP), le nombre d’intoxications qui leur est rapporté.
Chaque saison, entre 11 et 41 personnes intoxiquées ont un pronostic vital engagé, et entre 0 et 5 personnes intoxiquées décèdent.
Près de 4 % des intoxications enregistrées par les centres antipoison
Pour la saison 2024, le nombre d’intoxications (1 363) était légèrement inférieur à celui de 2023, mais sensiblement égal à ceux de 2021, de 2020 et de 2017. Le nombre de cas graves (41) était l’un des trois plus élevés (avec 2021 et 2017) depuis 2016 ; et le pourcentage de cas graves était d’environ 3 %, soit le deuxième pourcentage le plus haut, après 2021, depuis 2016 également. Le pic mensuel d’intoxications pour la saison 2024 est survenu en octobre, comme pour la plupart des années précédentes.
Depuis le début de la surveillance saisonnière en 2016, le nombre d’intoxications par an varie d’une année à l’autre, mais ne suit pas de tendance particulière (figure ci-dessous). Depuis 2017, ce nombre est supérieur à 1 000 et représente environ 4 % de l’ensemble des intoxications accidentelles enregistrées par les CAP.
Intoxications accidentelles par des champignons observés par les centres antipoison (CAP), de 2016 à 2024
Un questionnaire spécifique pour améliorer la prévention
Depuis 2022, un questionnaire de recueil spécifique est soumis à chaque personne appelant un CAP à la suite de la consommation de champignons dans un contexte alimentaire et présentant des symptômes. Ce questionnaire a pour but d’améliorer la connaissance des circonstances des intoxications et de cibler plus efficacement les messages de prévention. Les nouvelles données, ainsi récoltées, concernent le mode d’obtention des champignons, les espèces de champignons recherchées au cours de la cueillette, le mode d’identification, le mode de transport et le temps de conservation des champignons ainsi que le mode de consommation des champignons.
Ce questionnaire a permis de mettre en évidence, entre autres, les champignons les plus souvent recherchés. En 2022 et en 2023, les personnes intoxiquées ont déclaré qu’il s’agissait de cèpes (ou bolets), de coulemelles (ou lépiotes), et d’agarics champêtres (aussi appelés « rosés des prés »).
Pour la saison 2024, et probablement parce que la pousse des bolets et des agarics semble s’être arrêtée plus tôt que d’autres années, les rendant ainsi moins disponibles à la cueillette, ce sont les girolles (ou chanterelles) qui étaient les plus recherchées au cours de l’ensemble de la saison (et, plus particulièrement, à partir de la deuxième semaine d’octobre).
Cette différence a conduit à un nombre plus important de confusions avec des pleurotes de l’olivier (Omphalotus olearius) et des faux clitocybes lumineux (Omphalotus illudens), qui sont toxiques.
Pendant la cueillette, comment bien identifier les champignons ?
Ne pas se fier aux applications de reconnaissance sur smartphone, en raison du risque élevé d’erreurs d’identification ;
Ne ramasser que les champignons que vous connaissez parfaitement. Attention ! Des champignons vénéneux peuvent pousser à l’endroit où vous avez cueilli des champignons comestibles une autre année ;
Cueillir uniquement les spécimens en bon état et prélever la totalité du champignon (pied et chapeau) afin d’en permettre l’identification ;
Éviter de ramasser les jeunes spécimens qui n’ont pas fini de se former, ce qui favorise les confusions, et les vieux spécimens qui risquent d’être abîmés ;
Au moindre doute sur l’état ou sur l’identification d’un des champignons récoltés, ne pas consommer la récolte avant de l’avoir fait contrôler par un pharmacien ou par une association de mycologie.
Ressemblance entre espèces toxiques et espèces réputées comestibles
Depuis 2022, les autres espèces toxiques les plus souvent identifiées par les experts mycologues qui font partie d’un réseau national les mettant en relation avec les centres antipoison, étaient les agarics jaunissants, les lépiotes des jardins (ou lépiotes vénéneuses), les entolomes livides, les bolets Satan ou encore les amanites phalloïdes.
Ces espèces toxiques peuvent être mises en regard des espèces les plus recherchées : les agarics jaunissants et les amanites phalloïdes peuvent, en effet, être confondues avec des agarics champêtres, les bolets Satan peuvent être confondus avec des espèces de bolets comestibles, et les lépiotes des jardins avec des coulemelles.
Liste des espèces recherchées par les cueilleurs versus les espèces toxiques de champignons cueillis (identifiés par un expert mycologue), pour la saison 2024
Source : Sicap. Tableau extrait d’« Intoxications accidentelles par des champignons en France métropolitaine. Bilan des cas enregistrés par les centres antipoison entre le 1er juillet et le 31 décembre 2024 », Rapport d’étude de toxicovigilance, septembre 2025, Anses.
Groupe d’espèces recherchées
Espèce toxique cueillie (identifiée par un expert mycologue)
Agarics champêtres, rosés des prés
Agaric jaunissant (Agaricus xanthodermus)
Amanites des Césars (oronge)
Amanite tue-mouches (Amanita muscaria)
Cèpes ou bolets non précisés
Bolet Satan (Rubroboletus satanas)
Coulemelles, lépiotes
Lépiote des jardins (Chlorophyllum brunneum), amanite phalloïde (Amanita phalloides)
Girolles, chanterelles
Clitocybe de l’olivier (Omphalotus olearius), faux clitocybe lumineux (Omphalotus illudens)
Mousserons, faux mousserons (marasmes des oréades)
Lépiote de Josserand (Lepiota josserandii), galère marginée (Galerina marginata)
Ci-dessous, composition de trois espèces de champignons toxiques, après expertise par des experts mycologues
(Avertissement : ces photographies n’ont pas vocation à être utilisées pour une identification de champignons, ndlr.)
En haut : Amanite phalloïde (Amanita phalloides) ; en bas à gauche : Bolet Satan (Rubroboletus satanas) ; en bas à droite : Clitocybe de l’olivier appelé aussi Pleurote de l’olivier (Omphalotus olearius). (Holger Krisp/Antonio Abbatiello), CC BY
Certaines espèces toxiques de champignons peuvent ressembler fortement à des espèces comestibles. L’identification de l’espèce du champignon cueilli est donc une étape indispensable et très importante pour le cueilleur, et doit être réalisée par des personnes expertes sur le sujet (mycologue ou association de cueilleurs experts, par exemple). Les applications ou les fonctionnalités de reconnaissance d’image directement disponibles sur certains smartphones ne sont actuellement pas suffisamment performantes pour identifier correctement un champignon, et leur utilisation est donc déconseillée car sujette à des erreurs.
Enfin, le questionnaire disponible depuis 2022 a permis de mettre en évidence qu’environ les trois quarts des personnes intoxiquées n’avaient pas fait identifier leur cueillette. Une grande partie de ces intoxications auraient probablement pu être évitées si la cueillette avait fait l’objet d’une identification, idéalement par un expert mycologue ou par une association spécialisée.
Après la cueillette : quels gestes adopter ?
Se laver soigneusement les mains ;
Prendre une photo de votre récolte avant la cuisson : elle sera utile en cas d’intoxication pour décider du traitement adéquat ;
Conserver les champignons en évitant tout contact avec d’autres aliments au réfrigérateur (maximum 4 °C) et les consommer dans les deux jours qui suivent la cueillette ;
Ne jamais consommer les champignons crus, et cuire chaque espèce séparément et suffisamment longtemps : de 20 à 30 minutes à la poêle ou 15 minutes à l’eau bouillante avec rejet de l’eau de cuisson ;
Consommer les champignons en quantité raisonnable, soit 150 à 200 grammes par adulte et par semaine ;
Ne jamais proposer de champignons cueillis à de jeunes enfants ;
Ne pas consommer de champignon identifié au moyen d’une application de reconnaissance de champignons sur smartphone en raison du risque élevé d’erreur.
En moyenne, 2 % des intoxications par des champignons sont graves
Si la plupart des intoxications sont bénignes, reste qu’il est possible d’atteindre jusqu’à 41 « intoxications graves » par saison (soit un maximum de 3,2 % des intoxications saisonnières ; la moyenne étant de 2 % de 2016 à 2024).
Les intoxications sont considérées comme graves lorsque le pronostic vital du patient est engagé. Parmi ces intoxications graves, certaines sont mortelles et d’autres peuvent conduire à des insuffisances rénales ou hépatiques sévères devant parfois nécessiter une transplantation d’organe.
Les espèces toxiques de champignons ne produisent pas toutes les mêmes toxines et conduisent donc à des intoxications présentant des symptômes différents. L’ensemble de ces symptômes permet de déterminer le type de syndrome mycotoxique.
Concernant les intoxications graves, les syndromes mycotoxiques les plus fréquents sont les syndromes phalloïdien, orellanien et sudorien :
Le syndrome phalloïden, principalement causé par les amanites toxiques (amanite phalloïde et amanite vireuse, par exemple) et certaines petites lépiotes toxiques, est caractérisé par des symptômes digestifs suivis d’une atteinte hépatique pouvant être gravissime et conduire à une greffe de foie ;
Le syndrome orellanien, principalement causé par le cortinaire très joli et le cortinaire des montagnes, est caractérisé par des symptômes digestifs inconstants puis une atteinte rénale d’apparition plus tardive (entre 2 et 20 jours après l’ingestion du champignon) ;
Le syndrome sudorien, principalement causé par certains clitocybes blancs (clitocybe blanchi et clitocybe cérusé, par exemple), par un grand nombre d’inocybes et certains mycènes, est caractérisé par des troubles digestifs associés à des sueurs, à des larmoiements, à un myosis (diminution de la taille de la pupille) et à une diminution de la fréquence cardiaque et de la tension artérielle.
Prévention et recommandations
L’Anses diffuse chaque année, au moment des périodes de pousse et de cueillette des champignons, des messages de prévention dans la presse, sur les réseaux sociaux et dans certains établissements (les pharmacies, par exemple).
Si la diffusion de ces messages est nécessaire pour informer la population des recommandations nationales de cueillette et de consommation des champignons, des relais locaux (associations de mycologues, pharmaciens…) restent indispensables pour aider à identifier la cueillette et, ainsi, pour limiter le nombre d’intoxications.
Enfin, pour prendre en compte les intoxications dues aux champignons sauvages conservés au congélateur (et consommés entre janvier et juillet) ainsi qu’à certaines espèces printanières, la surveillance des intoxications aux champignons couvre l’année entière (de janvier à décembre) depuis janvier 2025.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Peut-on vraiment faire revenir le dodo ? Colossal Biosciences s’en rapproche grâce à l’édition génétique, mais le projet se heurte à d’énormes défis scientifiques et écologiques.
La société américaine de biotechnologie Colossal Biosciences affirme être enfin parvenue à maintenir en vie, suffisamment longtemps en laboratoire, des cellules de pigeon pour pouvoir en modifier l’ADN – une étape cruciale vers son rêve de recréer le dodo.
Selon Colossal Biosciences, ces cellules, une fois modifiées, pourraient être introduites dans des embryons de poulets eux-mêmes édités génétiquement, transformant ces derniers en mères porteuses pour des oiseaux disparus depuis plus de trois siècles. Cette percée s’accompagne d’un calendrier audacieux. Ben Lamm, le directeur général de Colossal Biosciences, affirme que les premiers « néo-dodos » pourraient éclore d’ici cinq à sept ans.
Il évoque aussi un objectif à plus long terme : relâcher plusieurs milliers d’oiseaux sur des sites de l’île Maurice protégés de tout prédateur, là même où vivaient les dodos avant leur disparition. Cette promesse a contribué à faire grimper la valorisation de la start-up au-delà de dix milliards de dollars, selon le site de l’entreprise.
Presque tout ce que l’on sait sur l’édition génétique des oiseaux vient des recherches menées sur le poulet, dont les cellules germinales – à l’origine des spermatozoïdes et des ovules – se développent sans difficulté dans des cultures de laboratoire classiques. Les cellules de pigeon, elles, meurent généralement en quelques heures en dehors de leur organisme.
Colossal Biosciences affirme avoir testé plus de 300 combinaisons de facteurs de croissance – des substances qui stimulent la multiplication cellulaire – avant d’en trouver une réellement efficace. Ces cellules peuvent désormais être chargées de fragments d’ADN reconstitués et d’interrupteurs moléculaires contrôlant la forme du crâne, la taille des ailes et la masse corporelle.
Des zones manquantes
Si les modifications prennent, ces cellules altérées migreront vers les ovaires ou les testicules d’un embryon de poulet encore à un stade précoce de développement, de sorte que l’animal adulte pondra des œufs ou produira du sperme porteur du génome modifié.
Ce procédé pourrait donner naissance à un oiseau qui ressemble à un dodo, mais la génétique ne raconte qu’une partie de l’histoire. Le génome du dodo a été reconstitué à partir d’os et de plumes conservés dans des musées, et les zones manquantes ont été comblées avec de l’ADN de pigeon ordinaire.
Parce que l’espèce est éteinte et ne peut plus être étudiée, on ignore encore largement les gènes impliqués dans son comportement, son métabolisme ou ses défenses immunitaires. Reconstituer les régions connues de son ADN, lettre par lettre, nécessiterait des centaines de modifications distinctes. Le travail à accomplir serait d’une ampleur sans précédent, bien au-delà de tout ce qui a été tenté dans les programmes de sélection agricole ou de recherche biomédicale, même si Colossal Biosciences semble prête à investir massivement pour y parvenir.
Reste aussi la question du poulet porteur. Un œuf de poule pèse bien moins qu’un œuf de dodo. Dans les collections muséales, il n’existe qu’un seul œuf de dodo connu, d’une taille comparable à celle d’un œuf d’autruche. Même si un embryon parvenait à survivre aux premiers stades, il dépasserait rapidement la taille de la coquille et devrait éclore avant d’être complètement formé – comme un prématuré nécessitant des soins intensifs. Le poussin devrait donc recevoir une surveillance et des soins constants pour atteindre le poids historique du dodo, estimé entre 10 et 20 kilos.
« Remplacement fonctionnel »
Des poules « génétiquement réinitialisées », modifiées par édition du génome, ont déjà pondu avec succès des œufs appartenant à des races rares de poulets, démontrant que la gestation croisée par cellules germinales fonctionne en principe. Mais appliquer cette technique à une espèce disparue et de taille bien supérieure reste totalement inédit.
C’est pour ces raisons que de nombreux biologistes préfèrent parler de « remplacement fonctionnel » plutôt que de « désextinction ». Ce qui pourrait éclore serait un hybride : principalement un pigeon de Nicobar, enrichi de fragments d’ADN de dodo et incubé dans un œuf de poule. Mais parler de résurrection relève davantage du marketing que de la science.
Les promesses et la réalité
La tension entre promesse et réalité a marqué les précédents projets de Colossal Biosciences. Les loups sinistres (Aenocyon dirus) présentés en août 2025 se sont révélés être des clones de loups gris avec quelques modifications génétiques. Des experts en conservation ont averti que ce type d’annonces peut inciter la société à considérer l’extinction comme réversible, réduisant ainsi le sentiment d’urgence à protéger les espèces menacées.
Malgré tout, la percée réalisée sur les pigeons pourrait profiter aux espèces encore vivantes. Environ un oiseau sur huit est aujourd’hui menacé d’extinction, selon l’évaluation mondiale de 2022 de BirdLife International. La culture de cellules germinales offre un moyen de préserver la diversité génétique sans avoir à maintenir d’immenses populations captives, et éventuellement de réintroduire cette diversité dans la nature.
Si la technique s’avère sûre chez les pigeons, elle pourrait aider à sauver des oiseaux en danger critique, comme l’aigle des Philippines ou le perroquet à ventre orange d’Australie. La population sauvage de ce dernier ne compte plus qu’environ 70 individus et avait même chuté à seulement 16 en 2016.
Une porte-parole de Colossal Biosciences a déclaré que l’entreprise respecte ses jalons scientifiques, mais que l’obtention d’éléphants mères porteuses et de cellule-œuf appropriés pour leur projet de mammouth laineux « implique une logistique complexe échappant à notre contrôle direct » et que « nous accordons la priorité au bien-être animal, ce qui signifie que nous ne précipitons aucune étape cruciale ».
Elle a ajouté que, selon les recherches de l’entreprise, les travaux de désextinction accentuent au contraire l’urgence de protéger les espèces menacées. « L’important, c’est que nous ne remplaçons pas les efforts de conservation existants, nous y ajoutons de nouvelles ressources et renforçons l’implication du public », a-t-elle précisé.
Un dodo irrécupérable
« Notre travail apporte des financements entièrement nouveaux à la conservation, provenant de sources qui n’investissaient pas auparavant dans la protection de la biodiversité. Nous avons ainsi attiré plusieurs centaines de millions de dollars de capitaux privés qui n’auraient autrement pas été consacrés à des projets de conservation. De plus, les outils génétiques que nous développons pour la désextinction sont déjà utilisés aujourd’hui pour aider des espèces menacées. »
Pour qu’un retour d’oiseaux proches du dodo soit possible sur l’île Maurice, il faut d’abord qu’y soit réunies les conditions fondamentales pour leur conservation. Il sera nécessaire d’éradiquer les rats, qui s’attaquaient aux dodos, de contrôler les populations de singes et de restaurer la forêt. Ces actions demandent des financements et l’adhésion des populations locales, mais elles bénéficient immédiatement à la faune encore présente. Colossal Biosciences devra respecter son engagement envers une gestion écologique durable.
Mais, au sens strict, le dodo du XVIIe siècle est irrécupérable. Ce que le monde pourrait voir d’ici à 2030 n’est qu’une expérience vivante, illustrant les avancées de l’édition génétique. L’intérêt de cet oiseau ne résidera pas dans la convocation du passé mais dans sa capacité à aider les espèces actuelles à ne pas connaître le destin du dodo.
Timothy Hearn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Les palmiers embellissent les paysages africains, des déserts jusqu’aux forêts tropicales. L’Afrique centrale en possède la plus grande variété, avec 52 espèces, tandis que l’Afrique occidentale en compte 38 et l’Afrique orientale 18. Ils font partie d’une famille mondiale de 2 600 espèces de palmiers.
L’Afrique abrite relativement peu d’espèces de palmiers par rapport à d’autres régions tropicales du monde. Cependant, les palmiers jouent un rôle central dans la vie sociale et économique des populations du continent. Ils sont consommés comme aliments et boissons par les humains et les animaux, utilisés dans les soins de santé et la médecine, et transformés en matériaux de construction. Ils ont également une importance spirituelle et culturelle.
Nous sommes un groupe de botanistes du Bénin, de Côte d’Ivoire et de Suisse. Ensemble, nous avons accumulé plusieurs décennies d’expérience sur les palmiers africains. Nos recherches visent à élaborer des stratégies appropriées pour leur conservation et des moyens permettant aux communautés de les utiliser de manière durable.
Lors d’une récente conférence sur la flore africaine au Ghana, nous avons lancé un nouveau réseau panafricain destiné aux spécialistes des palmiers du continent afin d’étudier et de protéger les palmiers. Des chercheurs de Guinée, de Sierra Leone, du Nigeria, du Gabon, du Congo, d’Éthiopie et de Tanzanie ont décidé de s’impliquer dans des projets liés à la biologie, aux utilisations et à la conservation des palmiers.
Notre réseau place les palmiers au centre des projets de conservation. Cela est important car les palmiers africains disparaissent en raison de la déforestation, de la surexploitation et de la perte d’habitat induite par l’homme. Certains, comme Hyphaene guineensis ou Sclerosperma profizianum, sont rares. Leur extinction nuirait non seulement aux écosystèmes, mais aussi aux populations qui en dépendent.
Le Réseau africain des scientifiques spécialistes des palmiers vise également à mettre en commun les compétences, à documenter les connaissances traditionnelles sur les palmiers et à former la prochaine génération d’experts en palmiers.
Le cycle de vie lent d’un arbre menacé
Si seules quelques espèces de palmiers en Afrique sont actuellement menacées d’extinction, la plupart sont aujourd’hui en déclin sur le continent. Le Ghana abrite le Sclerosperma profizianum, tandis que la Sierra Leone et le Liberia abritent plusieurs espèces d’Eremospatha particulièrement menacées.
Le palmier à huile (Elaeis guineensis), le palmier dattier (Phoenix dactylifera) et le cocotier (Cocos nucifera) sont cultivés, mais les autres espèces récoltées sont pour la plupart sauvages.
Même dans des conditions normales, la régénération naturelle des palmiers est lente. Les graines peuvent mettre des mois, voire des années, à germer, et les jeunes plants poussent également très lentement. Ils ont besoin de conditions très spécifiques pour se développer, telles qu’une température élevée et une humidité importante. Certaines espèces, comme les palmiers rotin, ont besoin de plusieurs décennies avant d’atteindre la taille nécessaire pour être exploitées.
C’est pourquoi l’un des principaux objectifs de notre recherche est de comprendre combien de temps il faut à chaque espèce pour germer et devenir exploitable de manière durable.
Les pièces manquantes du puzzle des palmiers
Elaeis guineensis (palmier à huile africain), Cocos nucifera (cocotier) et Phoenix dactylifera (palmier dattier) ont été largement étudiés car ils sont très utilisés dans l’alimentation et les cosmétiques.
Cependant, d’autres espèces de palmiers africains telles que le Borassus aethiopum (palmier éventail africain), le Raphia hookeri (palmier raphia), le Hyphaene compressa (palmier doum) ou le groupe des palmiers rotin (Laccosperma, Eremospatha, Calamus) restent peu documentés. Et ce, malgré leur utilisation pour l’amidon, les fibres, l’extraction de vin et les matériaux de construction, ainsi que dans les cultures locales. Les fruits du Borassus aethiopum, par exemple, sont comestibles et ce palmier est exploité pour son vin, mais des techniques d’exploitation non durables pourraient le mettre en danger.
Dans l’ensemble, les scientifiques ne comprennent toujours pas pleinement la diversité des palmiers africains, leur répartition dans différents paysages ou leur capacité à s’adapter aux changements environnementaux. Autrement dit, nous ne sommes pas encore en mesure de déterminer la meilleure façon de les gérer de manière durable.
Avec le changement climatique, certaines espèces pourraient, par ailleurs, ne pas s’adapter. Des températures extrêmement élevées réduiront la disponibilité en eau et augmenteront la teneur en sel du sol au-delà de ce que les palmiers peuvent tolérer.
Les prochaines étapes ?
Tout d’abord, le Réseau africain des scientifiques spécialistes des palmiers évaluera les menaces qui pèsent sur certaines espèces de palmiers. Nous proposerons ensuite des mesures adaptées aux réalités locales afin de promouvoir la conservation des palmiers.
Deuxièmement, il est essentiel de classer toutes les espèces et de répertorier les endroits où ils se trouvent. Nous estimons qu’au moins 15 % des palmiers africains indigènes ne sont pas encore bien documentés : on n’a jamais observé leurs fleurs ni leurs fruits, qui pourraient pourtant être utiles à l’homme ou aux animaux.
Les botanistes africains doivent également mener davantage de recherches sur la reproduction des palmiers africains, les conditions nécessaires à la germination de leurs graines et leur diversité génétique, afin de connaître les meilleurs moyens de préserver ces arbres.
Troisièmement, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer comment les palmiers pourraient contribuer à la sécurité alimentaire, à l’adaptation au climat et à la conservation de la biodiversité. Ils sont importants non seulement pour les humains, mais aussi pour de nombreux herbivores (mammifères, oiseaux) qui dépendent fortement des feuilles et des fruits de palmier pour leur alimentation quotidienne.
Quatrièmement, un plan de domestication est nécessaire. La domestication consiste à planter et à favoriser la croissance des palmiers de manière contrôlée afin d’en tirer des avantages économiques. Cela peut se faire sur des parcelles agricoles. Cependant, nous proposons également que cela se fasse dans des conditions semi-contrôlées en forêt. Cela pourrait réduire la pression exercée sur les palmiers sauvages, améliorer les moyens de subsistance des populations rurales et intégrer ces arbres dans l’agroforesterie (culture d’arbres avec des cultures).
Bien que le nouveau Réseau africain des scientifiques spécialistes des palmiers se concentre uniquement sur la diversité des palmiers africains, les stratégies de conservation que nous développons seront utiles pour la conservation d’autres plantes. La perte de biodiversité bouleverse l’équilibre fragile des écosystèmes dans le monde entier. Protéger les palmiers d’Afrique, c’est aussi préserver la vie des hommes et des animaux qui en dépendent.
Fred Stauffer bénéficie d’un financement du Conservatoire et Jardin botanique de Genève pour ses activités de recherche et ses missions sur le terrain. Il est affilié à cette institution, ainsi qu’à l’Université de Genève, où il est chargé de cours en botanique.
Doudjo Noufou Ouattara bénéficie d’un financement de la Fondation Audemars Piguet pour les arbres. Il est affilié à l’Université Nangui ABROGOUA et au Centre Suisse de Recherches Scientifiques en Côte d’Ivoire.
Kifouli Adéoti bénéficie d’un financement de la Fondation Audemars Piguet pour les arbres. Il est affilié à l’Université d’Abomey-Calavi en République du Bénin.
Comme Aristote et ses disciples péripatéticiens, de nombreux penseurs ont trouvé dans la marche et dans le mouvement une source de clarté et d’inspiration.Everett Collection/Shutterstock
Bouger n’est pas seulement bon pour le corps : c’est aussi un formidable carburant pour l’esprit. D’Aristote, qui enseignait en marchant, aux neurosciences modernes, l’histoire et la science confirment que l’activité physique est bénéfique pour l’agilité mentale.
Avez-vous déjà remarqué que lorsque vous bougez, que vous sortez vous promener en plein air ou que vous faites de l’exercice physique, votre esprit devient plus lucide, plus positif et que vos pensées s’enchaînent comme par magie ? En réalité, ce n’est pas de la magie, mais de la science. Et c’est quelque chose que les philosophes de l’Antiquité percevaient déjà de façon intuitive.
Aristote et son école péripatéticienne
Dès 335 avant notre ère, Aristote observait, sur la base de sa propre expérience, que le mouvement stimulait l’esprit et favorisait l’émergence des idées. Il avait ainsi coutume de se promener avec ses disciples dans le jardin du « lycée », le Péripatos, tout en discutant avec eux pour trouver des réponses.
Ainsi, Aristote dispensant son enseignement à ses disciples en marchant, son école a été appelée « péripatétique », ou « péripatéticienne », du grec ancien peripatetikós, « qui aime se promener en discutant ». On dit de ses adeptes qu’ils sont des « péripatéticiens ».
Convaincus que l’exercice physique nourrit la pensée, Aristote et ses disciples pressentaient déjà ce que la science moderne confirme aujourd’hui. Bien avant eux, le poète latin Juvénal exprimait déjà ce lien intime entre corps et esprit à travers sa célèbre maxime « mens sana in corpore sano » (un esprit sain dans un corps sain). Depuis, de nombreux penseurs ont continué à puiser dans le mouvement une source d’inspiration et de clarté intellectuelle.
Jean-Jacques Rousseau, Emmanuel Kant, Friedrich Nietzsche, Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Oliver Sacks, Yukio Mishima ou le neuroscientifique Santiago Ramón y Cajal partageaient une idée commune : la pratique d’une activité physique peut être un moteur pour l’esprit. Beaucoup d’entre eux trouvaient dans leurs promenades la clarté, l’inspiration et un moyen de se connecter au monde urbain, à la nature et à eux-mêmes. Pour eux, bouger leur corps était aussi un moyen de stimuler leur pensée.
Que dit la science du lien entre activité physique et performance cognitive ?
Augmentation de l’intelligence globale en relation avec l’augmentation de la capacité cardiorespiratoire. Åberg et coll., 2009
De plus, il y a près d’une décennie, nous avons publié une revue systématique approfondie qui concluait que le niveau de forme physique, et en particulier la capacité cardiorespiratoire, joue un rôle sur les dispositions cognitives. Par exemple, une étude menée auprès de plus d’un million de jeunes Suédois a révélé que la condition cardiorespiratoire acquise entre 15 et 18 ans prédisait la performance intellectuelle à 18 ans.
Ces observations sont confirmées par une récente méta-analyse qui a synthétisé 133 revues systématiques couvrant 2 724 interventions sur l’efficacité de l’exercice physique pour améliorer la cognition, la mémoire et les fonctions exécutives, sur un total de 258 279 participants. Il en ressort que l’exercice, même de faible ou moyenne intensité, améliore toutes ces dimensions cognitives.
Quels mécanismes l’activité physique active-t-elle pour produire ces bienfaits ?
La pratique d’une activité physique augmente le flux sanguin et produit une angiogenèse, améliorant ainsi la circulation cérébrale et, par conséquent, l’oxygénation et l’apport en nutriments. Cela entraîne à son tour une amélioration du fonctionnement du cerveau et des processus émotionnels, cognitifs ou créatifs.
L’activité physique améliore également la plasticité et la microstructure cérébrales, et augmente la production du facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF), une protéine essentielle à la formation de nouveaux neurones – la neurogenèse, et à l’efficacité et aux connexions neuronales – la synaptogenèse.
D’autre part, l’activité physique provoque la libération de neurotransmetteurs, tels que la dopamine, les endorphines, la sérotonine et la noradrénaline, liées au bien-être, au bonheur, à l’humeur, à la réduction de l’anxiété ou du stress, à l’attention ou à la motivation. Si, en outre, l’activité est collective, elle peut renforcer la régulation des émotions et les compétences sociales.
Enfin, tout ce qui précède stimule également les facteurs neuroprotecteurs et réduit le risque de maladies neurodégénératives telles que la maladie d’Alzheimer.
Comment en tirer parti sur le plan pratique ?
Au sein de notre groupe de recherche, nous étudions depuis des années ce lien fascinant, en particulier dans le contexte éducatif et familial. Nos études révèlent que la pratique d’une activité physique à différents moments de la journée a un impact positif sur une multitude de facteurs clés pour le développement émotionnel et cognitif dès le plus jeune âge.
Une fois arrivé à l’école, l’idéal serait de commencer par une séance d’activité physique de 16 minutes en mettant en place, par exemple, le programme C-HIIT, un entraînement fractionné de haute intensité (de l’anglais « High Intensity Interval Training » (HIIT)), adapté aux élèves. Cela permet d’améliorer considérablement l’attention et la concentration. Une autre option est le programme « Active-Start », qui consiste à commencer la journée par 30 minutes de jeux de coordination et de concentration.
En dehors du cadre scolaire, la fréquentation de clubs sportifs ou la pratique d’une activité physique durant les loisirs constitue également une voie recommandée, que ce soit à travers des programmes extrascolaires ou des applications ou objets connectés conçus pour motiver les jeunes par le biais de défis quotidiens, mais qui ne sont pas non plus une panacée.
Enfin, il apparait que les jeunes qui perçoivent leurs parents comme actifs ou attentifs à leur pratique sont eux-mêmes plus enclins à bouger, ce qui favorise leur engagement durable dans l’activité physique et leur permet d’en tirer tous les bénéfices évoqués précédemment.
Défis pour la société actuelle
Si Aristote et ses péripatéticiens avaient pressenti les bienfaits du mouvement, notre société contemporaine soulève de nouveaux défis. Est-il réellement possible de mettre en pratique toutes ces recommandations ? Certaines exigent sans doute un soutien institutionnel et une formation adaptée pour l’ensemble des acteurs concernés, ainsi qu’une évolution des méthodes pédagogiques et un engagement collectif.
Un autre enjeu réside dans l’essor des technologies, qui peuvent se révéler autant des concurrentes que des alliées. Comme nous l’avons montré dans certains travaux antérieurs, leur potentiel peut être exploité de manière positive, à condition d’en limiter les dérives. En tirant parti de manière positive de toutes les avancées.
Quoi qu’il en soit, bougez. Votre cœur et votre cerveau vous diront merci.
Alberto Ruiz-Ariza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Certes, le parti populiste du milliardaire Andrej Babiš est arrivé en tête aux élections législatives. Mais quand on analyse de plus près la situation politique dans le pays, on constate que cette victoire ne signifie pas, loin de là, que Babiš pourra mettre en œuvre la totalité de son programme. Il ne dispose pas de la majorité absolue et devra donc s’allier à des partis dont le soutien à long terme ne lui est pas garanti.
Son mouvement populiste, ANO (Akce nespokojených občanů, Action des citoyens mécontents), est arrivé en première position, récoltant plus de 34 % des suffrages et remportant 80 sièges sur les 200 que compte la Chambre basse du Parlement, soit un gain de huit sièges. Tandis que Babiš célébrait sa victoire au son de la pop italienne des années 1980 – musique qui évoque mon enfance dans la Tchécoslovaquie communiste –, les observateurs comprenaient déjà que son chemin serait semé d’embûches.
Quelle majorité pour le parti d’Andrej Babiš ?
Comme dans la plupart des démocraties occidentales, la politique tchèque se polarise de plus en plus autour de deux pôles.
L’un s’ancre dans les institutions et les normes de la démocratie libérale, tout en soutenant la coopération internationale sous la forme du libre-échange, de la défense transatlantique et de l’intégration européenne. L’autre devient de plus en plus sceptique à l’égard des bienfaits de ces marchés ouverts et de cette démocratie libérale, qu’il perçoit comme sources de concurrence déloyale et d’immigration indésirable, provoquant des tensions économiques et culturelles. Les élections de 2025 ont consolidé ces deux blocs : elles ont confirmé ANO comme hégémon incontesté du camp illibéral, tout en renforçant les formations les plus libérales du camp opposé.
Fondé en 2011, ANO s’était d’abord présenté comme un mouvement antisystème mené par un homme d’affaires milliardaire promettant de remplacer les élites politiques traditionnelles par des « gens normaux qui travaillent dur ».
Mettant en avant ses succès entrepreneuriaux (dans le domaine de l’agroalimentaire), Babiš cherchait alors à séduire un électorat de centre droit déçu par la politique traditionnelle. Mais au fil de la décennie, il a découvert que les électeurs les plus réceptifs à son populisme se trouvaient parmi les couches sociales plus fragiles et moins éduquées des régions périphériques. Progressivement, ANO s’est éloigné de son discours initial sur l’efficacité gouvernementale pour adopter des politiques sociales ciblées, mêlées à une critique de plus en plus virulente de l’immigration et des régulations climatiques.
Ce déplacement est visible dans la figure 1, tirée des recherches que j’ai conduites avec plusieurs collègues, qui situe les partis tchèques sur les dimensions économique et culturelle entre 2014 et 2024 : ANO s’y déplace nettement d’un centre-droit libéral vers un conservatisme à tendance sociale.
Figure 1. Espace politique tchèque et évolution des partis de 2014 à 2024. Cliquer pour zoomer. Fourni par l’auteur
Mais quel que soit le gouvernement qu’il parviendra à former, les obstacles seront nombreux.
Le premier défi de Babiš découle paradoxalement du score élevé d’ANO, obtenu au détriment de partis radicaux plus petits. L’alliance Stacilo ! (« Assez ! »), rassemblée autour du Parti communiste (KSCM) – qui mêle programme social radical, nationalisme nativiste et sympathies prorusses – n’a pas franchi le seuil électoral, condamnant une nouvelle fois la gauche historique à l’absence parlementaire.
Le parti d’extrême droite SPD, dont la campagne a combiné promesses sociales, rejet de l’immigration, opposition aux réfugiés ukrainiens et hostilité à l’UE, a lui aussi perdu des voix et cinq sièges. La domination d’ANO sur l’espace économiquement de gauche mais culturellement conservateur fragilise donc ses propres partenaires potentiels et complique la recherche d’une majorité stable.
La seule majorité possible du camp illibéral impliquerait une coopération – soit dans une coalition formelle, soit sous la forme préférée de Babiš, celle d’un gouvernement minoritaire d’ANO soutenu au Parlement – avec le SPD et les Motoristes. Ensemble, ces trois forces totalisent 108 sièges sur 200. Mais, là encore, les obstacles sont nombreux.
Le premier problème est programmatique. Les Motoristes sont une nouvelle formation menée par un homme d’affaires et coureur automobile, Filip Turek, amateur de gros moteurs, dont la collection personnelle comprend des armes et des objets nazis. Ce parti combine un libertarisme économique axé sur les baisses d’impôts et l’équilibre budgétaire avec un conservatisme viriliste. Tout en partageant avec ANO et le SPD leur opposition à la régulation climatique et à l’immigration, les Motoristes risquent de rejeter les politiques sociales coûteuses prônées par leurs deux alliés potentiels. Par ailleurs, bien que critiques envers l’Union européenne, ANO et les Motoristes refusent de réclamer un référendum sur un Czexit – sortie de la Tchéquie de l’UE –, que le SPD, lui, soutiendrait volontiers. Trouver une ligne commune s’annonce donc ardu.
Le deuxième problème est organisationnel. Les Motoristes sont des novices en politique, tandis que les élus du SPD proviennent de formations d’extrême droite diverses, regroupant conspirationnistes, militants antivax et admirateurs de Poutine. Utile pour gonfler le nombre de députés, cette alliance pourrait vite se révéler aussi instable qu’embarrassante.
Enfin, Babiš reste juridiquement vulnérable : il fait l’objet d’une enquête pour usage abusif de subventions agricoles européennes et pour conflit d’intérêts lié à son empire agro-alimentaire. Le président Petr Pavel a d’ores et déjà rappelé que, s’il chargeait Babiš de former le prochain gouvernement, celui-ci devrait se conformer pleinement au droit tchèque et européen.
Dans le camp d’en face, la progression des partis libéraux (au sens sociétal du terme)
Qu’en est-il du bloc opposé ? Le « bloc démocratique » s’articule autour de la coalition Spolu, qui regroupe les partis conservateurs (ODS et TOP 09) et le parti chrétien-démocrate (KDU-CSL), et qui est dirigée par le premier ministre sortant Petr Fiala. La coalition, qui avait en janvier 2023 soutenu la candidature victorieuse de Petr Pavel à la présidence, a obtenu plus de 23 % des voix et 52 sièges (contre 71 dans le Parlement précédent).
Le gouvernement Fiala, qui incluait également le parti libéral des Maires et Indépendants (STAN), s’est trouvé à la tête du pays depuis le début de la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine, gérant à la fois l’afflux de réfugiés ukrainiens et la flambée des prix de l’énergie et de l’inflation.
S’il a mis en avant son rôle de garant de l’ancrage occidental de la République tchèque, il a sous-estimé le coût social payé par les catégories les plus modestes. En l’absence d’une gauche traditionnelle, le camp illibéral a su capter ce mécontentement populaire, mêlant conservatisme culturel et discours social.
Malgré la victoire électorale du camp illibéral, les deux forces politiques les plus libérales du pays – STAN et le Parti pirate – ont progressé, grâce au succès des Pirates. En 2021, les deux formations réunies comptaient 37 sièges (33 pour STAN, 4 pour les Pirates). En 2025, STAN recule à 22 sièges, mais les Pirates dépassent le SPD en en obtenant 18, portant leur total combiné à 40 sièges.
Ces deux partis, bien organisés et efficaces, défendent une ouverture culturelle affirmée – notamment en soutenant le mariage pour tous (qui pour l’instant n’est pas légal dans le pays, les couples de même sexe disposant seulement d’un équivalent du PACS français) – et s’intéressent désormais davantage aux questions sociales négligées par le précédent gouvernement, comme le logement et la protection sociale. Leurs voix dans l’opposition pourraient ainsi contester la prétention de Babiš à représenter les classes économiquement fragiles.
Une polarisation croissante
La polarisation croissante entre forces illibérales – prônant un mélange de nationalisme, d’exclusion et de politiques sociales – et forces démocratiques, attachées à la coopération et au commerce international, constitue une mauvaise nouvelle pour la démocratie tchèque.
La figure 2 (données du Chapel Hill Expert Survey) montre combien les attitudes culturelles sont liées aux positions sur la démocratie, et illustre la fracture entre ANO et ses alliés potentiels d’un côté, et les partis du gouvernement sortant et les Pirates de l’autre.
Figure 2. Positionnement démocratique et culturel des partis tchèques. Cliquer pour zoomer. Fourni par l’auteur
Pourtant, les démocrates ne doivent pas désespérer. La victoire de Babiš est une victoire à la Pyrrhus.
D’une part, son succès affaiblit ses propres alliés potentiels : toute coalition qu’il formera sera fragile, hétérogène et instable. Contrairement à Viktor Orban en Hongrie, Babiš ne dispose pas d’une majorité constitutionnelle. Contrairement à Donald Trump aux États-Unis, il sera limité par le président Petr Pavel, qui l’a battu à la présidentielle de 2023, et par un Sénat dominé par le bloc démocratique.
Jan Rovny a publié en 2024 « Ethnic Minorities, Political Competition, and Democracy » aux presses universitaires d’Oxford.
D’autre part, les deux blocs ne sont pas aussi figés qu’ils en ont l’air. Le camp démocratique dispose de relais possibles auprès des électeurs de la gauche conservatrice, actuellement séduits par ANO ou le SPD. La figure 2 montre par exemple que ce camp comprend aussi des conservateurs culturels, tels que les chrétiens-démocrates du KDU-CSL, dont la religiosité n’exclut pas l’attachement à la démocratie libérale. Par ailleurs, l’absence persistante d’une gauche traditionnelle pourrait inciter les centristes libéraux – en particulier les Pirates – à se saisir plus systématiquement des questions de protection sociale et d’exclusion économique.
La démocratie se portera mieux partout lorsque les partis démocratiques couvriront l’ensemble du spectre politique : lorsqu’ils sauront parler aux conservateurs comme aux libéraux, et défendre l’ouverture internationale tout en s’attaquant sérieusement aux coûts sociaux du libre-échange et de la mobilité. Les résultats des élections législatives tchèques de 2025 ne garantissent pas cet avenir – mais ils le rendent possible.
Jan Rovny a reçu des financements de la Commission Européenne: Horizon Europe — 101060899 — AUTHLIB.