Voici Epiaceratherium itjilik, le rhinocéros qui a vécu dans l’Arctique

Source: The Conversation – in French – By Danielle Fraser, Head & Research scientist, Palaeobiology, Canadian Museum of Nature & Adjunct Research Professor, Department of Biology, Carleton University

Les paléontologues du Musée canadien de la nature ont récemment étudié le fossile d’un rhinocéros. Ce qui est fascinant, c’est que ses restes ont été découverts sur l’île Devon, dans l’Arctique canadien.

Les mammifères, qui peuplent aujourd’hui presque tous les coins de la Terre, sont arrivés en Asie, en Europe et en Amérique du Nord par trois voies : le détroit de Béring et deux voies dans l’Atlantique Nord.

La plus connue d’entre elles, le pont continental de Béring, a permis le passage des premiers humains vers l’Amérique du Nord, il y a environ 20 000 ans, et a façonné la génétique des populations d’animaux, comme les ours, les lions et les chevaux.

Les deux autres routes, moins connues, traversaient l’Atlantique Nord : l’une partait de la péninsule scandinave vers le Svalbard et le Groenland, et l’autre de l’Écosse vers l’Islande, puis le Groenland et l’Arctique canadien.

Généralement, on considère que les animaux terrestres n’ont pas pu traverser l’Atlantique Nord durant l’Éocène inférieur, il y a environ 50 millions d’années, à une époque où le climat terrestre était plus chaud.

Les restes du rhinocéros arctique fournissent toutefois des preuves indiquant que les mammifères terrestres ont pu traverser l’Atlantique Nord en empruntant des ponts terrestres gelés bien plus récemment que l’Éocène inférieur.

Un rhinocéros dans l’Arctique

Danielle Fraser présente les recherches de son équipe sur le rhinocéros arctique. (Musée canadien de la nature).

Cette nouvelle espèce de rhinocéros a été découverte à partir d’un spécimen presque complet trouvé au site de Haughton, sur l’île Devon, au Nunavut. Il s’agit de sédiments lacustres formés dans un cratère d’impact d’astéroïde qui remonterait au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années.

Les sédiments du cratère Haughton ont permis de préserver des plantes, des mammifères et des oiseaux. La plupart des ossements du rhinocéros ont été récoltés dans les années 1980 par la paléontologue Mary Dawson et son équipe, puis d’autres éléments ont été prélevés par Natalia Rybczynski, Marisa Gilbert et leur équipe au cours des années 2010.

Le rhinocéros n’avait pas de corne, ce qui est courant chez les espèces de rhinocéros disparues. Il se distingue toutefois par des caractéristiques propres à des espèces beaucoup plus anciennes, comme des dents semblables à celles d’espèces datant de plusieurs millions d’années. Il présente également un cinquième orteil sur la patte avant, ce qui est rare chez les rhinocéros.

Une comparaison anatomique et une analyse évolutive suggèrent que le spécimen appartient à un genre existant, Epiaceratherium, que l’on a trouvé uniquement en Europe et en Asie occidentale. Pour nommer la nouvelle espèce, l’équipe a consulté Jarloo Kiguktak, un aîné d’Aujuittuq (Grise Fiord), la communauté autochtone la plus proche du cratère Haughton. Ensemble, ils l’ont baptisée Epiaceratherium itjilik. Itjilik, qui signifie « gel » ou « givré » en inuktitut, a été choisi en hommage à l’environnement arctique où le spécimen a été découvert.

Le plus surprenant est que l’analyse évolutive de l’équipe a montré qu’E. itjilik ressemble le plus à l’espèce européenne d’Epiaceratherium. Cela suggère que ses ancêtres auraient traversé l’Atlantique Nord pour passer de l’Europe à l’Amérique du Nord vers la fin de l’Éocène, il y a entre 38 et 33 millions d’années.

Des analyses biogéographiques ont par ailleurs révélé un nombre étonnamment élevé de traversées de l’Atlantique Nord par des rhinocéros, directement entre l’Europe et l’Amérique du Nord, dont certaines remontent à environ 20 millions d’années. Alors que la découverte d’une traversée aussi récente de l’Atlantique Nord était souvent considérée comme improbable, de nouvelles preuves géologiques proposent une toute autre histoire.

Comment les rhinocéros sont-ils arrivés dans l’Arctique ?

Aujourd’hui, plusieurs étendues d’eau larges et profondes empêchent les animaux terrestres de passer de l’Europe à l’Amérique du Nord. Les îles Féroé, l’Islande et le Groenland sont séparés par le chenal du banc des Féroé, le chenal Féroé-Shetland et le détroit du Danemark. Entre la péninsule scandinave, le Svalbard et le Groenland, on trouve la mer de Barents et le détroit de Fram. Les animaux terrestres auraient pu traverser au moins l’une de ces zones jusqu’au début de l’Éocène, il y a environ 50 millions d’années.

Cependant, des études récentes dressent un tableau plus complexe des changements géologiques dans cette région. Les estimations de la date de formation des différents chenaux qui séparent aujourd’hui les masses terrestres présentent une grande variabilité.

Une modélisation mathématique suggère qu’il y a encore 2,7 millions d’années, une région montagneuse aurait relié le Svalbard à l’Europe du Nord. De nouvelles données indiquent également que le détroit de Fram était étroit et peu profond jusqu’au début du Miocène, il y a environ 23 millions d’années. Le chenal Féroé-Shetland s’est probablement ouvert il y a entre 50 et 34 millions d’années, tandis que le chenal Féroé-Islande [JG1]et le détroit du Danemark auraient été submergés plus tard, il y a entre 34 et 10 millions d’années.

Cela suggère que les rhinocéros auraient pu marcher sur la terre ferme pendant au moins une partie de leur traversée de l’Atlantique Nord. Ils ont peut-être nagé sur de courtes distances entre les masses continentales, mais l’équipe a émis l’hypothèse que la glace marine saisonnière aurait pu faciliter leur déplacement.

La glace saisonnière

Il y a plus de 47 millions d’années, l’océan Arctique et les régions environnantes étaient libres de glace toute l’année. Des échantillons prélevés par carottage dans cette région (boue, sable et matière organique) contiennent des traces de débris transportés par la glace au cours de l’Éocène moyen, il y a entre 47 et 38 millions d’années, ce qui indique la présence de glace saisonnière.

Une autre carotte océanique, prélevée entre le Groenland et le Svalbard, recèle des débris transportés par la glace provenant de toute la région arctique, et datant de 48 à 26 millions d’années. Il apparaît donc que les animaux terrestres auraient pu traverser l’Atlantique Nord en empruntant des routes formées sur la terre ferme et sur la glace saisonnière.

Les fossiles de vertébrés provenant des îles qui composaient autrefois les ponts terrestres de l’Atlantique Nord sont extrêmement rares. Une grande partie de ces ponts étant aujourd’hui submergée, les preuves directes de la façon dont les animaux se sont répandus à travers l’Atlantique Nord pourraient avoir disparu.

Les études biogéographiques, comme celle menée par l’équipe du Musée canadien de la nature, montrent à quel point les découvertes arctiques bouleversent nos connaissances sur l’évolution des mammifères. Elles nous aident à mieux comprendre comment les animaux se sont déplacés sur notre planète.

La Conversation Canada

Danielle Fraser a reçu un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG RGPIN-2018-05305). Natalia Rybczynski, coauteure de l’étude mentionnée dans cet article, a reçu un financement de la Fondation W. Garfield Weston. Mary Dawson, coauteure de l’étude, a reçu un financement de National Geographic pour ses travaux sur le terrain.

ref. Voici Epiaceratherium itjilik, le rhinocéros qui a vécu dans l’Arctique – https://theconversation.com/voici-epiaceratherium-itjilik-le-rhinoceros-qui-a-vecu-dans-larctique-274913

Contre le tabagisme, l’alcoolisme, l’insécurité routière… le marketing social en santé est plus efficace que la communication

Source: The Conversation – France in French (3) – By Karine Gallopel-Morvan, professeur santé publique, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Le succès de campagnes de marketing social, comme le « Mois sans tabac », dont l’efficacité a été évaluée scientifiquement, montre comment cette stratégie peut se révéler payante pour déclencher des changements de comportements bénéfiques pour la santé. La restructuration annoncée de Santé publique France, qui met en œuvre les campagnes de prévention en santé, pourrait conduire à un recentrage vers la communication, au détriment du marketing social qui a pourtant fait ses preuves.


De nombreux pays s’appuient sur la démarche du marketing social pour élaborer des campagnes de prévention dont le but est de changer les comportements de santé. En France, cette mission est principalement assurée par Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, dont un des rôles est d’« améliorer et protéger la santé des populations ».

Santé publique France intervient dans des domaines aussi variés que les déterminants de santé (tabac, alcool, drogues, nutrition, environnement, etc.), les maladies infectieuses (Covid-19, grippe…), la santé sexuelle, la santé mentale, les pathologies chroniques comme les cancers, le diabète, etc. L’agence a pleinement intégré le marketing social dès sa création, en 2016.

A l’époque, ce positionnement avait suscité des débats, notamment quant à sa valeur ajoutée par rapport aux campagnes de communication « classiques » qui avaient été mobilisées par le passé. Ce choix stratégique a pourtant permis à Santé publique France de développer des interventions de prévention plus efficaces pour déclencher des changements de comportement.

Depuis, d’autres acteurs, associatifs et publics, ont recours au marketing social. Par exemple, depuis 2020, le « Défi de janvier » (Dry January) vise à questionner individuellement et collectivement notre rapport à l’alcool et changer nos habitudes de consommation pour inciter à un changement de comportement vis-à-vis de ce produit. Cette initiative, qui connaît un succès croissant, est portée par un collectif d’associations. Elle a lieu tous les ans sans l’appui des pouvoirs publics.

Le marketing social : des techniques de marketing commercial appliquées à la santé

L’association des deux termes, « marketing » et « social », est née en 1971. Le marketing social consiste ainsi à transposer certaines techniques du marketing commercial à des programmes sociaux et de santé, dans l’objectif d’en améliorer l’efficacité en matière de changement de comportements.

Son principe fondamental repose sur une connaissance approfondie des publics cibles, afin d’adapter les interventions à leurs caractéristiques, leurs besoins et leurs contraintes. Cette compréhension s’appuie à la fois sur des enquêtes et les apports de la littérature scientifique, afin d’identifier les déterminants des comportements de santé et leurs leviers de modification.

Le marketing social prend également en compte l’environnement dans lequel s’inscrit l’intervention, notamment les facteurs concurrents du comportement promu, comme le marketing des industries du tabac, de l’alcool ou de l’alimentation ultratransformée. Ces pratiques commerciales “concourrentes” à la santé sont connues sous le terme de « déterminants commerciaux de la santé ». Le but sera ici de bloquer la publicité de ces firmes (avec des régulations et interdictions), ou d’apposer des avertissements sanitaires sur les publicités et packagings afin de contrer les messages marketing attractifs.

Le marketing social repose par ailleurs sur une segmentation des populations, donnant lieu à des programmes différenciés selon les spécificités des individus : âge, genre, environnement social, ancrage communautaire, niveau de littératie (niveaux de lecture, d’écriture et de compréhension des textes), etc.

« Mois sans tabac »,« Défi de janvier » et autres marques sociales

Si la campagne de marketing social est amenée à durer, il est opportun qu’elle s’appuie sur une marque qui aide à la mémoriser, à se l’approprier et à l’apprécier : « Mois sans tabac », le « Défi de janvier », ou encore Sam de la Sécurité routière sont des marques sociales connues de toutes et tous.

Sam, le conducteur engagé est une marque sociale de la Sécurité routière (Securite-routiere.gouv.fr).

Chaque programme est ensuite décliné opérationnellement pour chaque cible, autour d’objectifs de changement de comportement, et mis en œuvre selon le « modèle des 5 c » :

  • le comportement à adopter (par exemple, arrêter de fumer) ;

  • des aides et solutions proposées pour réduire les coûts et freins à l’adoption de ce comportement (applications, préservatifs gratuits ou à faible coût…) ;

  • une capacité d’accès aisée aux aides et comportements (rendez-vous rapide pour un dépistage, éthylotests disponibles dans les bars…) ;

  • une communication créative qui mobilise des canaux variés (médias, réseaux sociaux, etc.) ;

  • des collaborations avec des acteurs proches des publics bénéficiaires (associations, éducateurs, professionnels de santé) pour assurer la diffusion de l’intervention.

Enfin, toute campagne de marketing social s’inscrit dans une logique d’évaluation, afin de vérifier que les objectifs souhaités ont bien été atteints au regard des moyens mobilisés (évaluations de processus, d’impact et médicoéconomiques).

Marketing social et communication : une différence fondamentale

Ainsi, si la communication est nécessaire pour dérouler une campagne de marketing social (un des 5C), elle n’est pas suffisante. C’est la conclusion de nombreuses études ayant analysé l’efficacité des interventions élaborées selon les principes du marketing social et qui se déroulaient dans des contextes et milieux variés (lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme ou les drogues illicites ; promotion de l’activité physique et de la nutrition à l’école, en entreprise, etc.) puis sur des cibles différentes (population défavorisée, adolescents, professionnels de santé, grand public, etc.).

Les chercheurs sont arrivés à la conclusion suivante : si les campagnes de communication peuvent agir sur les connaissances, les représentations, les normes, ou encore si elles informent sur l’existence d’un service, elles ne déclenchent pas, à elles seules, des changements de comportement si les autres composantes du marketing social n’y sont pas associées.

L’exemple emblématique du « Mois sans tabac »

L’exemple de la campagne annuelle « Mois sans tabac » lancée en 2016 par Santé publique France et adaptée de la campagne britannique Stoptober est illustratif de l’intérêt du marketing social. Cette intervention inédite en France en a intégré tous les ingrédients pour inviter les fumeurs à faire une tentative d’arrêt du tabac pendant 30 jours, en novembre, et optimiser ainsi leurs chances d’arrêter durablement.

Elle s’est basée sur les modèles théoriques de changement de comportements (théorie de la contagion), une connaissance des parties prenantes et de la cible visée, une prise en compte de la « concurrence » (l’industrie du tabac), une segmentation réfléchie (campagne ciblant les fumeurs quotidiens souhaitant arrêter de fumer, âgés de 18 à 64 ans et les plus vulnérables).

De plus, cette campagne s’appuie sur une proposition comportementale atteignable (arrêter de fumer pendant un « mois »), une marque chaleureuse et conviviale ainsi que des aides et services accessibles facilement et gratuitement ou à un prix très faible (site Internet, coaching personnalisé, numéro de téléphone, kit pour arrêter…).

L’accent est mis sur les bénéfices de l’arrêt. Puis, des collaborateurs et partenaires assurent la diffusion de la campagne et de ses services vers les lieux de vie des fumeurs (associations, pharmacies, entreprises, etc.). Enfin, une campagne de communication est diffusée dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Cette combinaison s’est révélée bénéfique puisque les évaluations quasi continues de la campagne « Mois sans tabac » ont montré son efficacité pour inciter les Français à arrêter de fumer, bien plus que les précédentes campagnes qui se basaient essentiellement sur la communication.

« Mois sans tabac » a ainsi joué un rôle dans l’augmentation des tentatives d’arrêt du tabac (les éditions 2018 et 2019 auraient chacune généré environ 50 0000 tentatives), ainsi que sur l’arrêt du tabac à plus long terme. De plus, l’OCDE a estimé que si elle était maintenue sur la période 2023-2050, cette campagne permettrait d’économiser en moyenne 7 euros par an en dépenses de santé pour 1 euro investi.

Renoncer au marketing social : un retour en arrière pour la santé publique

Dix ans après sa création, la restructuration de Santé publique France annoncée par le gouvernement en janvier 2026 pourrait conduire à un abandon du marketing social au profit d’un « recentrage stratégique » sur la communication, qui serait désormais pilotée par le ministère de la santé et l’Assurance-maladie. Les pouvoirs publics justifient cette évolution par la volonté d’« offrir aux citoyens des messages plus clairs » et « une meilleure efficacité ».

Penser que le recentrage sur la communication et l’abandon du marketing social pourrait être aussi efficace et efficient n’est pas fondé, ni sur le plan scientifique, ni sur le plan empirique. Il faut alors se questionner les réels motifs qui poussent à cette décision : coupe budgétaire, volonté de reprise en main du contenu des messages au détriment des données probantes et des évaluations de campagnes, influence des lobbys ?

L’avenir nous le dira, mais cette évolution pourrait s’opérer au détriment de l’efficacité des politiques de prévention et, in fine, de la santé des Français.

The Conversation

Karine Gallopel-Morvan a reçu des financements de l’INCa, l’IRESP, JApreventNCDs, le Fonds de lutte contre les addictions, la Ligue contre le cancer, Ramsay fondation, l’ARS Bretagne

Ancien Directeur général de Santé publique France 2016-2019

Sylvain Gautier est vice-président de la Société Française de Santé Publique (SFSP) et membre du Comité national de lutte contre le tabagisme (CNCT). Il est président du Conseil national professionnel de santé publique (CNP-SP) et membre du Collège universitaire des enseignants de santé publique (CUESP).

ref. Contre le tabagisme, l’alcoolisme, l’insécurité routière… le marketing social en santé est plus efficace que la communication – https://theconversation.com/contre-le-tabagisme-lalcoolisme-linsecurite-routiere-le-marketing-social-en-sante-est-plus-efficace-que-la-communication-276408

Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Les autorités gabonaises ont annoncé la suspension des réseaux sociaux «jusqu’à nouvel ordre» invoquant la lutte contre les contenus diffamatoires et susceptibles de menacer la stabilité des institutions. Officiellement présentée comme une mesure de sécurité nationale et de cohésion sociale, cette décision intervient dans un contexte de tensions politiques et sociales. Pour décrypter cette situation, The Conversation Africa a interrogé Fabrice Lollia, dont les travaux portent sur les dynamiques et la gouvernance numérique en contexte de crise en Afrique. Il explique pourquoi les gouvernements recourent souvent à ce type de blackout et ses effets.


Quels sont les véritables objectifs derrière la suspension des réseaux sociaux au Gabon ?

Il y a, d’une part, un objectif officiel, et d’autre part des objectifs implicites qui apparaissent souvent dans ce type de décision. Sur le plan officiel, la Haute autorité de la communication (HAC) affirme vouloir prévenir la diffusion de contenus jugés diffamatoires, haineux ou insultants, présentés comme une menace pour la sécurité nationale et la stabilité des institutions.

Mais, dans la pratique, les objectifs implicites sont assez lisibles. Le premier consiste à réduire la capacité de mobilisation et de coordination : limiter les appels, la synchronisation des rassemblements et, plus largement, tout ce qui facilite la logistique collective en contexte de tension.

D’un point de vue info-communicationnel, il s’agit aussi de reprendre la main sur le récit. Restreindre les plateformes revient à limiter la circulation de vidéos, d’accusations, de contre-narratifs et d’éléments de preuve qui alimentent la conflictualité publique. Autrement dit, la décision traduit clairement une compréhension fine du rôle des réseaux sociaux comme infrastructure de visibilité, mais aussi comme accélérateur émotionnel en situation de crise.

Enfin, ce type de mesure permet souvent de gagner du temps. Du temps pour reconfigurer la communication publique, stabiliser une ligne officielle, et réorganiser les rapports de force.

Quoi qu’on en dise, la rationalité affichée reste principalement sécuritaire, et elle s’inscrit dans un contexte politique où certains observateurs interprètent cette décision comme un signal de durcissement sous Brice Clotaire Oligui Nguema, arrivé au pouvoir après l’éviction d’Ali Bongo Ondimba.

Pourquoi les gouvernements recourent-ils aux suspensions des réseaux sociaux en période de tensions ?

Parce qu’en situation de crise, les réseaux sociaux ne sont pas juste des outils de communication. Ce sont de véritables infrastructures socio-techniques qui structurent l’espace public. Ils accélèrent la circulation de l’information, mais aussi celle des émotions, des images et des interprétations. Autrement dit, ils augmentent la vitesse et l’intensité de la crise.

D’un point de vue info-communicationnel, on peut dire qu’ils agissent comme un dispositif de mobilisation (synchronisation des actions) ; un dispositif de mise en visibilité (preuves en temps réel, témoignages) et aussi comme un dispositif de viralité (amplification algorithmique, polarisation, contagion émotionnelle).

Les gouvernements recourent alors aux suspensions pour plusieurs raisons tout aussi tactiques que stratégiques. Ce que confirment d’ailleurs les recherches notamment en sciences de l’information et de la communication.

Les gouvernements cherchent à couper l’oxygène de la mobilisation en réduisant la capacité d’organisation collective et la synchronisation des actions. Aussi à limiter la viralité en freinant la diffusion des rumeurs, des appels à la violence, mais aussi de contenus politiquement sensibles ou embarrassants. N’oublions pas que réaffirmer le contrôle symbolique par le biais d’une coupure est aussi un acte performatif de pouvoir.

Cela veut dire que l’État peut fermer l’espace public numérique et reprendre la main sur l’agenda. Enfin, cette logique s’inscrit dans une tendance continentale. La réalité est montrée par des organisations spécialisées qui ont documenté une banalisation des restrictions en Afrique, avec un record en 2024 soit 21 coupures d’internet dans 15 pays africains selon Access Now et #KeepItOn.

Ces mesures apaisent-elles ces tensions, ou risquent-elles de les aggraver ?

Il faut distinguer effets immédiats et effets systémiques. Les suspensions peuvent produire un effet de ralentissement à très court terme (moins de coordination publique visible, moindre amplification instantanée), c’est d’ailleurs la pensée populaire. Mais, en sciences de l’information et de la communication, on observe que ce type de mesure génère souvent des effets collatéraux qui peuvent déplacer, voire intensifier la crise.

Ce que la suspension peut gagner à court terme c’est une réduction de la synchronisation. Car en perturbant les canaux de coordination, on peut diminuer la capacité à organiser rapidement des actions collectives. Mais aussi une baisse de la visibilité car bien évidemment il y a moins de diffusion en temps réel de contenus émotionnels ou polarisants. C’est aussi comme cela qu’on s’éloigne de l’impact algorithmique des réseaux sociaux.

Ces effets restent malgré tout fragiles, car ils reposent sur l’hypothèse que la circulation informationnelle dépend exclusivement des plateformes “grand public”. Or, en contexte de tension, les publics s’adaptent et participent à ce phénomène.

A moyen terme, il y a un risque d’aggravation. Tout d’abord, il y a l’effet vide informationnel. La coupure ne supprime pas seulement des contenus problématiques ; elle supprime aussi des mécanismes de régulation sociale : vérification, contradiction, contextualisation, journalisme, médiations. Ce vide favorise une montée de l’incertitude, et l’incertitude est un carburant classique de la rumeur. Les échanges basculent vers des espaces moins publics (groupes fermés, relais interpersonnels), où la correction est plus difficile.

Ensuite, on assiste à un déplacement de la conflictualité. La circulation ne s’arrête pas : elle se reconfigure. Il n’y a qu’à constater les contournements (VPN), l’usage de plateformes alternatives, et surtout la migration vers des canaux privés qui rendent la dynamique moins visible mais pas forcément moins active. On assiste alors à une crise plus « souterraine », donc forcément plus compliquée à comprendre et à piloter.

Aussi, si on se penche sur l’effet de légitimité et de confiance, il faut comprendre qu’une suspension est rarement perçue comme neutre. Elle peut être interprétée comme une censure ou une preuve de fragilité du pouvoir, ce qui dégrade la confiance institutionnelle. Or, en communication de crise, quand la confiance baisse, la capacité des messages officiels à stabiliser la situation diminue et la polarisation augmente.

Si on regarde les coûts socio-économiques et les effets de cascade. Les plateformes sont devenues des infrastructures de travail et d’échange (PME, services, relation client, créateurs, paiements informels). Les restrictions produisent un choc économique et social, qui peut lui-même alimenter du mécontentement, donc ajouter une couche à la crise initiale. Le Gabon c’est 850 000 utilisateurs des réseaux sociaux, des pertes quotidiennes similaires à la Tanzanie (13,8 millions de dollars US/jour en 2024) sont plausibles si la coupure est prolongée.

Enfin, sur le plan des droits, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples rappelle régulièrement que les coupures et restrictions disproportionnées portent atteinte à la liberté d’expression et au droit à l’information (article 9 de la Charte). Cela renforce l’idée que la réponse type shutdown est non seulement contestable en efficacité, mais aussi risquée en termes de légitimité.

En bref, à court terme, on peut ralentir la crise. À moyen terme, on risque surtout de la rendre moins visible, plus incertaine, et donc plus difficile à apaiser avec un coût élevé en confiance et en économie.

Quelles alternatives existent pour gérer les contenus problématiques sans suspendre l’accès aux plateformes ?

Il faudrait déjà passer d’une logique du tout couper à une réponse proportionnée et traçable. Et pour ce faire, il y a plusieurs alternatives :

  • Celle de la communication de crise intensive par exemple avec des points de situation fréquents, des données vérifiables, des réponses rapides aux rumeurs, avec des canaux redondants (radio, TV, SMS, site miroir).

  • Des mesures ciblées avec le retrait des contenus manifestement illégaux et des injonctions motivées, limitées dans le temps et le périmètre.

  • Une coopération encadrée avec les plateformes notamment avec la création d’une cellule de liaison en crise et une priorité aux contenus réellement dangereux (incitation à la violence), plutôt qu’à l’opinion.

Pour la résilience informationnelle, on pourrait également effectuer des partenariats médias/fact-checkers et éducation numérique.

Et tout cela pourrait même être encadré par une cellule dédiée comme cela se fait ailleurs.

Pour dire les choses d’une façon très simple : on garde l’accès ouvert, et on traite le risque de manière ciblée par le biais d’une veille sécuritaire pour éviter le vide informationnel et la défiance qui alimente la rumeur et la désinformation.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Suspension des réseaux sociaux au Gabon : pourquoi la mesure aggrave la crise au lieu de l’éteindre – https://theconversation.com/suspension-des-reseaux-sociaux-au-gabon-pourquoi-la-mesure-aggrave-la-crise-au-lieu-de-leteindre-276899

Des aliments africains contre l’inflammation pourraient aider les diabétiques

Source: The Conversation – in French – By Tendaiishe Berejena, Public Health Nutrition Researcher, University of South Africa

Les groupes d’aliments indigènes africains constituent un domaine passionnant à explorer en termes de goût et de nutrition. Ils pourraient même servir de thérapie nutritionnelle pour les personnes souffrant de problèmes de santé.

Des aliments tels que la mauve jute, le millet perlé et le millet à chandelle, le néflier sauvage, les chenilles et les noix de bambara ont tous des propriétés nutritionnelles qui pourraient être utiles dans la gestion de l’inflammation.

L’inflammation est la réponse naturelle du corps à une blessure ou à une infection. Elle nous aide à combattre les infections et déclenche le processus de guérison. Cependant, des problèmes surviennent lorsque l’inflammation persiste. Elle peut commencer à endommager les tissus sains et les vaisseaux sanguins, perturber la façon dont le corps utilise le sucre et les graisses, et affaiblir le système immunitaire. Au fil du temps, cette inflammation persistante peut entraîner des maladies telles que le diabète.

Le diabète de type 2 est une maladie chronique qui touche de nombreux adultes. Il provoque de graves problèmes de santé et un risque élevé de décès.

Le nombre de personnes atteintes de diabète dans le monde est passé de 200 millions en 1990 à 830 millions en 2022. La prévalence a augmenté plus rapidement dans les pays à revenu faible et intermédiaire que dans les pays à revenu élevé. En 2021, le diabète et les maladies rénales liées au diabète ont causé plus de 2 millions de décès.




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En tant que chercheurs en santé publique et en nutrition, nous nous intéressons particulièrement aux aliments fonctionnels, c’est-à-dire aux aliments qui présentent des bienfaits particuliers pour la santé. Notre expérience en matière de recherche sur la nutrition et la santé, ainsi que sur le métabolome végétal, nous aide à identifier les composés bioactifs présents dans les aliments qui peuvent contribuer à réduire l’impact des maladies chroniques.

Nous avons réalisé une revue de 46 articles de recherche sur le rôle des groupes alimentaires indigènes africains dans la prévention et la gestion du diabète sucré de type 2. Elle a examiné les propriétés anti-inflammatoires des groupes alimentaires africains en relation avec cette maladie.

Nous avons constaté que de nombreux groupes alimentaires africains réduisent considérablement le stress oxydatif lié au diabète de type 2. Le stress oxydatif survient lorsque l’organisme produit plus de molécules nocives liées à l’oxygène qu’il ne peut en neutraliser avec ses défenses antioxydantes naturelles. Cette surproduction d’oxydants perturbe les systèmes de contrôle cellulaires normaux. Nous avons trouvé plusieurs composés phénoliques dans ces groupes alimentaires africains qui confèrent des propriétés anti-inflammatoires.

Nos résultats fournissent des informations utiles pour concevoir des repas thérapeutiques traditionnels africains adaptés aux patients atteints de diabète de type 2 en Afrique.

Groupes alimentaires et diabète de type 2

Le régime alimentaire traditionnel africain se compose principalement de céréales, de légumineuses, de fruits, de légumes, de lait et de volaille, avec une importance particulière accordée aux insectes comestibles et une faible consommation de viande rouge.

De nombreux aliments indigènes tels que les feuilles d’okra, la morelle, l’amarante et le niébé sont sous-utilisés dans la cuisine et l’agriculture modernes. Ils sont également souvent considérés comme « la nourriture des pauvres ».

Au fil du temps, de nombreux Africains sont passés d’un régime alimentaire traditionnel africain, riche en fibres, en polyphénols et en antioxydants, à un régime occidental riche en sucre, en sel et en graisses malsaines. Ce changement a considérablement augmenté le risque de diabète de type 2.

Notre analyse a porté sur 46 études menées entre 2010 et 2023. La sélection de ces études a permis une évaluation complète de la manière dont les groupes d’aliments africains peuvent influencer l’inflammation associée au diabète sucré de type 2. Cette analyse met en évidence les mécanismes potentiels et les résultats pertinents pour la nutrition en matière de santé publique.

Nos résultats montrent que ces groupes d’aliments pourraient contribuer à atténuer l’inflammation chronique s’ils étaient inclus dans l’alimentation.

Insectes comestibles

Notre revue montre que les insectes comestibles tels que les fourmis, les chenilles, les grillons et les sauterelles libèrent des substances appelées enzyme de conversion de l’angiotensine et hydrolysats/peptides antioxydants.

Les peptides de sauterelle, en particulier, peuvent bloquer certaines enzymes impliquées dans la dégradation des sucres et des graisses. La dégradation d’une quantité excessive de sucres et de graisses peut entraîner des risques tels que la stéatose hépatique, le diabète, les maladies cardiaques et l’inflammation chronique.

Notre étude a également révélé que les composants bénéfiques communs aux insectes comprennent la chitine, les polyphénols, les antimicrobiens et les peptides/protéines. Ces composants peuvent aider à réduire le stress oxydatif chez les personnes atteintes de diabète.

Les chenilles ont une capacité antioxydante deux à cinq fois supérieure à celle du jus d’orange ou de l’huile d’olive. De même, les criquets ont des niveaux élevés d’antioxydants et de lipoxygénase. Les antioxydants sont essentiels pour protéger les cellules et la qualité des aliments. La lipoxygénase aide à produire des composés anti-inflammatoires qui favorisent la santé cellulaire et modulent l’inflammation. Ensemble, ils jouent un rôle essentiel dans le bien-être général.

Légumes

Nous avons découvert que les légumes à feuilles africains tels que le niébé, la morelle, l’amarante et les feuilles de gombo peuvent contribuer à réduire le taux de sucre dans le sang. Dans une étude, les patients atteints de diabète de type 2 qui ont consommé du blackjack (Bidens pilosa) ont vu leur glycémie à jeun baisser après le traitement. Le blackjack est un légume traditionnel en Afrique australe. Ses feuilles peuvent être cuites ou utilisées pour préparer du thé.

De même, l’amarante aide à réduire le taux de protéines totales lié aux problèmes rénaux chez les diabétiques.

Les légumes tels que les feuilles de niébé, la mauve de jute et la courge amère sauvage ont d’importantes propriétés anti-inflammatoires. La mauve de jute permet de réduire l’inflammation chez les patients diabétiques en stoppant la formation d’acide nitrique et en augmentant la production d’oxyde nitrique. La courge amère sauvage aide à réduire les niveaux de cytokines pro-inflammatoires.

Céréales/grains

Les petites céréales indigènes africaines contiennent naturellement des fibres, qui contribuent à réduire le taux de glucose.

Par exemple, le millet africain a une teneur élevée en fibres qui épaissit le contenu de l’estomac et réduit l’absorption du glucose. Une expérience sur les effets du millet africain sur des rats diabétiques a montré que les rats nourris avec du millet africain avaient un taux de glycémie à jeun plus bas que les rats diabétiques non traités. Des résultats similaires ont été observés avec le sorgho, qui améliorait la sensibilité à l’insuline et réduisait le diabète de type 2 chez les souris.

Notre étude a révélé que le sorgho contient des composés antioxydants tels que la lutéoline et la quercétine, qui peuvent contribuer à réduire l’inflammation chez les patients diabétiques. Il a été démontré que le sorgho à péricarpe rouge en Afrique réduit les niveaux d’inflammation chez les rats diabétiques. Cela suggère son rôle médical précieux.




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Fruits

Notre étude a révélé que la figue de Barbarie peut permet de réguler la glycémie en bloquant certaines enzymes.

Une autre étude a montré que la poudre de fruit de baobab peut réduire la glycémie. De même, le néflier sauvage bloque l’activité enzymatique indésirable. Ces deux fruits offrent des solutions potentiellement plus abordables pour les patients diabétiques.




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Racines et tubercules

Le manioc contient une substance qui empêche les amidons alimentaires d’être efficacement décomposés et absorbés dans le tractus gastro-intestinal. Ce mécanisme peut contribuer à la gestion de l’obésité et à la régulation du taux de sucre dans le sang.

Des recherches indiquent que la consommation d’ignames ou de leurs extraits peut améliorer d’importants paramètres glycémiques. Ces bienfaits comprennent la réduction du taux de glycémie à jeun et la diminution du taux d’insuline.

De plus, les ignames et leurs extraits peuvent contribuer à réduire la graisse corporelle et à diminuer le taux de lipides sanguins. Ces améliorations peuvent réduire le risque de développer un diabète. De plus, lorsqu’elles sont fermentées, les ignames peuvent être très utiles pour améliorer le système de défense antioxydant et de moduler les médiateurs inflammatoires chez les patients diabétiques.

Les pommes de terre Livingstone montrent également des effets similaires en améliorant la santé rénale et hépatique chez les patients diabétiques. Des études en laboratoire suggèrent que ces racines peuvent aider à réguler le métabolisme du glucose, à améliorer la sécrétion d’insuline, à réduire la résistance à l’insuline, à améliorer la fonction des vaisseaux sanguins et à gérer les niveaux de stress oxydatif

Légumineuses

Les légumineuses les plus courantes dans l’alimentation africaine sont le niébé, les noix de bambara, le soja et les haricots mungo.

Nous avons découvert que le niébé aide à produire de l’insuline, qui est importante pour la gestion du glucose. Les arachides et les niébés contiennent tous deux des fibres solubles et insolubles, qui contribuent à réduire les pics de glycémie et le cholestérol, ce qui les rend utiles pour gérer le diabète de type 2.

Le soja améliore également la tolérance au glucose et la production d’insuline.

Nous avons également découvert que les haricots mungo peuvent réduire le cholestérol tout en stimulant la sécrétion d’insuline. En termes d’antioxydants, de nombreuses légumineuses peuvent lutter contre les radicaux libres, qui provoquent des inflammations chez les patients diabétiques.

Plus précisément, les arachides bambara ont une capacité antioxydante supérieure à celle des écorces d’orange.

La voie à suivre

Avec l’augmentation des coûts des soins de santé, de nombreuses personnes, en particulier dans les communautés marginalisées, sont confrontées à des difficultés financières. L’intégration de groupes d’aliments indigènes africains dans des repas adaptés sur le plan médical peut réduire les coûts de santé et améliorer le bien-être.

L’utilisation des ressources agricoles locales pour cultiver ces groupes d’aliments améliore la santé de la communauté, préserve les traditions culturelles et favorise une alimentation durable.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Des aliments africains contre l’inflammation pourraient aider les diabétiques – https://theconversation.com/des-aliments-africains-contre-linflammation-pourraient-aider-les-diabetiques-276130

Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance

Source: The Conversation – in French – By Mauricio A. Garcia-Barrera, Professor of Psychology, University of Victoria

Au Canada, 60 000 personnes n’ont pas d’endroit où dormir chaque nuit. Selon les estimations, plus de la moitié d’entre elles ont subi une lésion cérébrale au cours de leur vie, la plupart avant de vivre en situation d’itinérance. On évalue que 22,5 % d’entre elles ont une lésion cérébrale modérée ou grave, soit un taux près de dix fois supérieur à celui de la population générale.


De nombreux facteurs peuvent conduire une personne à ne plus avoir de domicile, notamment la maltraitance, la criminalité ou d’autres événements difficiles, qui peuvent tous être corrélés avec une lésion cérébrale. Celle-ci peut entraîner un trouble mental, la toxicomanie, de l’impulsivité ou de l’agressivité. Ces troubles peuvent à leur tour conduire au chômage, à une dislocation de la famille ou à d’autres causes connues de l’itinérance.

Le terme « lésion cérébrale acquise » désigne une lésion cérébrale survenue après la naissance, provoquée par une force physique externe (traumatisme crânien) ou par des problèmes internes, comme un accident vasculaire cérébral ou une infection (non traumatique). Plus la lésion est grave, plus l’atteinte est importante et plus les capacités cognitives risquent d’être affectées.

Déficit cognitif et itinérance

Au laboratoire CORTEX de l’Université de Victoria, nous effectuons des recherches sur les répercussions des lésions cérébrales.

Celles-ci entraînent souvent une série de troubles cognitifs, tels qu’un brouillard mental, de la fatigue, des difficultés de concentration et des problèmes de mémoire, qui perturbent l’apprentissage et le fonctionnement quotidien. Les fonctions exécutives, notamment les processus de prise de décision et de résolution de problèmes, peuvent être particulièrement affectées.

Si ces troubles ne sont pas diagnostiqués ni pris en charge, ils ont des répercussions sur tous les aspects de la vie : baisse des performances professionnelles et scolaires, détérioration des relations et érosion des mécanismes d’adaptation sains.

Garder un emploi, poursuivre des études ou gérer des responsabilités familiales peuvent alors constituer d’importants défis. Prendre ses médicaments, se rendre à ses rendez-vous ou accomplir des tâches telles que remplir un formulaire peuvent devenir des tâches presque impossibles. Les difficultés financières, les pertes interpersonnelles et le stress chronique ne font qu’aggraver ces difficultés.

Sans soutien adéquat, ces facteurs convergent, augmentant les risques de se retrouver en situation d’itinérance et de subir d’autres lésions cérébrales.

Lacunes systémiques dans les mesures de soutien

Nos recherches ont permis d’identifier plusieurs obstacles systémiques qui empêchent les personnes atteintes de lésions cérébrales de sortir du cycle de l’instabilité résidentielle et de l’itinérance.

La stigmatisation est omniprésente et peut nuire à la qualité des soins. Certains, ayant perdu confiance dans les systèmes et les prestataires de services, peuvent renoncer à demander de l’aide.

Les systèmes de santé et d’hébergement fonctionnent en vase clos. Les longues listes d’attente, les procédures administratives complexes et la faible coordination entre les organismes rendent l’accès aux services difficile, en particulier pour les personnes atteintes de lésions cérébrales qui peuvent avoir besoin de soutien pour remplir des documents, aller à des rendez-vous et exprimer leurs besoins.

De nombreuses personnes atteintes de lésions cérébrales comptent sur des programmes d’aide au revenu. La disparité entre les montants accordés et la hausse du coût de la vie suscite de plus en plus d’inquiétudes. Sur le marché locatif actuel, les logements « abordables » sont inaccessibles pour les personnes qui dépendent de tels programmes. Lorsqu’elles trouvent un logement, elles ne disposent plus que de ressources minimales pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, une fois le loyer payé. Cette situation, conjuguée au sous-investissement dans les logements supervisés et de transition existants, réduit encore davantage l’offre de logements adéquats.

Que pouvons-nous faire ? Voici cinq solutions

Les observations de nos partenaires communautaires ont donné lieu aux recommandations suivantes visant à améliorer la santé et le bien-être des personnes en situation d’itinérance et atteintes de lésions cérébrales. Elles sont classées ci-dessous par ordre de priorité :

1. Fournir des logements accessibles et abordables

Les personnes atteintes d’une lésion cérébrale ont besoin de logements abordables et accessibles, assortis de soutien adéquat, tels que des modes de transport alternatifs, des environnements adaptés à leur âge et des options de vie flexibles. Une approche axée sur le logement, accompagnée d’une aide financière adéquate, leur apporte la stabilité nécessaire pour réussir leur intégration dans la collectivité.

2. Améliorer les ressources pour les prestataires de services

Une formation destinée aux professionnels de santé et aux employés des services publics en contact régulier avec des personnes sans-abri, comme les intervenants communautaires et les policiers, peut contribuer à améliorer la qualité des soins. Il est également essentiel d’étendre les services de santé liés aux lésions cérébrales aux personnes en situation d’itinérance, en mettant l’accent sur les services de dépistage et de diagnostic, qui permettent de les orienter vers des soins spécialisés.

3. Concevoir des services adaptés aux besoins

Les services de santé doivent prendre en compte les besoins fondamentaux qui sont souvent négligés. Par exemple, les prestataires devraient proposer des espaces de rangement, sans exiger de pièce d’identité, pour permettre aux patients sans domicile de ranger leurs effets personnels en toute sécurité pendant leurs rendez-vous, souvent nombreux après une lésion cérébrale.

4. Améliorer la collaboration et adopter une approche intégrée à long terme

En améliorant la communication entre les autorités sanitaires et les prestataires de services de logement, on peut faciliter la transition entre l’hôpital (après une lésion cérébrale) et le logement, et éviter ainsi que des patients se retrouvent à la rue après leur sortie. Le concept de prise en charge spécialisée est essentiel, car une équipe multidisciplinaire de professionnels de santé est nécessaire pour comprendre les besoins particuliers liés aux lésions cérébrales, aux troubles psychiatriques ou physiques, ainsi que la manière dont ces difficultés se combinent chez les personnes en situation d’itinérance. La continuité des soins est également cruciale, car les lésions cérébrales peuvent nécessiter un soutien à vie.

5. Réduire la stigmatisation grâce à l’éducation publique

Les campagnes d’éducation en santé publique apparaissent comme un moyen prometteur de sensibiliser le public et de réduire la stigmatisation. Sensibiliser à la corrélation entre les lésions cérébrales et l’itinérance pourrait nourrir la compassion.

Soutenir une stratégie nationale : projet de loi C-206

Le lourd fardeau que représentent les lésions cérébrales pour les personnes sans-abri est indéniable. Le projet de loi C-206, qui vise à mettre en place une stratégie nationale pour les lésions cérébrales, marque une étape importante dans la prise en charge de ces lésions au Canada, et par le fait même, dans la lutte contre l’itinérance.


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La législation vise à améliorer la prévention, le traitement et le soutien à la réadaptation de millions de Canadiens victimes de lésions cérébrales. Le projet de loi met l’accent sur la collaboration, l’éducation du public et la fourniture de soins aux personnes et à leurs familles qui doivent apprendre à vivre avec les conséquences d’une lésion cérébrale. Une stratégie nationale aura une incidence visible pour les personnes touchées, ainsi que pour l’ensemble de nos collectivités.

La Conversation Canada

Mauricio A. Garcia-Barrera reçoit des fonds de recherche liés aux travaux mentionnés dans cet article de l’ancien ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC et de Mitacs.

Cole J. Kennedy reçoit des fonds pour les recherches mentionnées dans cet article du ministère de la Santé mentale et des Dépendances de la Colombie-Britannique, de la Vancouver Foundation, de Michael Smith Health Research BC, de Mitacs et de la BC Brain Injury Association. Il bénéficie également du soutien d’Island Health et des Instituts de recherche en santé du Canada.

Grace C. Warren reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada dans le cadre d’une bourse d’études supérieures de maîtrise.

ref. Les lésions cérébrales sont près de 10 fois plus fréquentes chez les personnes sans-abri. Il faut en tenir compte pour faire face à l’itinérance – https://theconversation.com/les-lesions-cerebrales-sont-pres-de-10-fois-plus-frequentes-chez-les-personnes-sans-abri-il-faut-en-tenir-compte-pour-faire-face-a-litinerance-276555

Les fausses publications scientifiques menacent de submerger la recherche contre le cancer

Source: The Conversation – in French – By Baptiste Scancar, Scientifique spécialisé en intégrité scientifique, Institut Agro Rennes-Angers

La vague des fausses publications va-t-elle faire vaciller la recherche contre le cancer ? (_La Grande Vague de Kanagawa_ (1831), d’Hokusai.) Hokusai/Art institute of Chicago, CC BY-SA

Une étude récente pointe un chiffre alarmant : plus de 250 000 articles scientifiques liés au cancer pourraient avoir été fabriqués de toutes pièces entre 1999 et 2024. Cette production s’accélère et menace la production scientifique honnête.


Produire de la connaissance par la recherche scientifique donne lieu à une forte compétition entre équipes et individus, dans laquelle une publication dans une revue prestigieuse peut changer la trajectoire d’une carrière. Même si beaucoup remettent en cause les règles actuelles de cette compétition, l’évaluation de la qualité d’un chercheur repose essentiellement sur le nombre de ses publications, sur leur impact – mesuré par le volume des citations qu’elles génèrent – et sur le prestige des revues dans lesquelles elles sont publiées. L’importance de ces indicateurs dans l’obtention de rares financements et la progression des carrières individuelles contribue à encourager des comportements contraires à l’intégrité scientifique, tels que le recours à des pratiques frauduleuses.

Ce contexte a notamment favorisé l’émergence et la forte croissance d’organisations spécialisées dans la vente de faux articles scientifiques, les « paper mills » ou « fabriques à articles ». Ces dernières sont suspectées d’avoir produit des milliers d’articles au cours des dix dernières années, compromettant des pans entiers de la littérature scientifique. Dans notre étude, publiée dans le British Medical Journal (BMJ) en janvier 2026, nous estimons que plus de 250 000 articles scientifiques liés au cancer pourraient avoir été fabriqués de toutes pièces entre 1999 et 2024.

Alors que ces articles représentaient moins de 1 % des publications scientifiques annuelles en 1999, leur taux s’élève désormais à 15 % du contenu produit chaque année. La recherche contre le cancer est en danger : les fausses publications se répandent, et une intensification de ce problème est à prévoir.

Une production à échelle industrielle

Les « fabriques à articles scientifiques » produisent et vendent en quantités quasi industrielles de faux articles scientifiques. Elles adoptent même des techniques de marketing classique, en faisant de la publicité en ligne et en proposant à leurs clients de sélectionner leur place dans la liste des auteurs d’un article préfabriqué (la première et la dernière position étant souvent perçues comme plus prestigieuses) ainsi que le niveau de réputation du journal dans lequel l’article sera publié. Des recherches ont montré que le coût de ce service pouvait varier de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros, et d’aucuns suspectent que certaines « fabriques à articles » pourraient même fournir un « service après-vente », par exemple apporter des corrections ou des réponses aux commentaires des lecteurs après publication, sur les sites des éditeurs ou sur les plateformes collaboratives, comme PubPeer.

Exemple de publicité de fabrique d’article publiée sur Facebook.com le 19 février 2026. Les informations sensibles ont été masquées
Exemple de publicité de « fabrique à articles », publiée sur Facebook, le 19 février 2026. Les informations sensibles ont été masquées.
Fourni par l’auteur

Le nombre de publications attribuées aux « fabriques à articles » a explosé au début des années 2010, attestant l’existence d’un système frauduleux à grande échelle. L’essor de ces organisations est souvent présenté comme une conséquence de la culture dite du « Publish or Perish » (« Publier ou périr »), qui séduit une clientèle, composée de doctorants, de chercheurs et de cliniciens en difficulté, pour laquelle la publication est devenue une condition d’accès à un diplôme, un emploi ou une promotion.

Ce phénomène est d’ailleurs amplifié par l’existence d’agents intermédiaires et de réseaux organisés qui dépassent la simple production de manuscrits et interviennent en contournant et en accélérant les processus éditoriaux et de publication (les articles frauduleux peuvent être acceptés et publiés beaucoup plus rapidement que les articles authentiques). Cette collusion entre fabricants et éditeurs peu scrupuleux contribue à augmenter fortement la cadence de publication d’articles frauduleux, au point qu’elle peut largement dépasser celle des articles authentiques.

Les fabriques tirent leur productivité de modèles de rédaction prédéfinis, qui réutilisent souvent des fragments de texte et d’images issus de leurs productions précédentes. Cette méthode a favorisé la publication d’articles présentant des similarités de forme, comportant les mêmes tournures de phrases, les mêmes schémas expérimentaux ainsi que les mêmes erreurs méthodologiques ou stylistiques dans la littérature biomédicale, et notamment dans la recherche contre le cancer.

Ces indices permettent de suivre leur piste et d’identifier systématiquement leurs productions, comme dans le cas des images manipulées ou des « phrases torturées » (des reformulations hasardeuses de termes techniques, par exemple « péril de la poitrine » à la place de « cancer du sein »).

Une méthode de détection simple mais efficace

Notre combat contre la fraude scientifique débute en 2024 lorsque Baptiste Scancar, auteur de cet article, alors étudiant en master de science des données, part en Australie pour travailler sur la fraude scientifique avec Jennifer A  Byrne (professeure de cancérologie à l’Université de Sydney) et Adrian Barnett (professeur de statistiques à la Queensland University of Technology). Jennifer avait constaté depuis des années le dévoiement de sa discipline, l’oncologie moléculaire, contaminée à grande échelle par les fausses publications, sans prise de conscience des communautés ni des institutions de recherche. L’objectif de cette collaboration était de créer une méthode généralisable à de grandes quantités d’articles pour détecter les productions des « fabriques à articles » dans le domaine du cancer, afin d’en mesurer l’ampleur et d’alerter sur le problème sous-jacent.

L’observation de fortes ressemblances stylistiques dans le titre et le résumé des articles frauduleux a conduit l’équipe à s’orienter vers des méthodes d’analyse centrées sur ces sections des articles, par ailleurs librement accessibles sur des plateformes de diffusion scientifique en ligne, comme PubMed. L’objectif est alors d’utiliser un algorithme d’intelligence artificielle pour différencier les articles authentiques des articles frauduleux, en identifiant des motifs communs à une liste d’articles identifiés comme frauduleux par l’observatoire Retraction Watch. Cette approche est finalement couronnée de succès, atteignant des performances d’identification très élevées (9 articles sur 10 sont bien classés par l’algorithme).

Après cette première étape, le projet se poursuit en France depuis 2025. L’équipe est complétée par David Causeur, également auteur de cet article. L’outil est amélioré par une analyse fine des erreurs d’identification et la méthodologie est affinée. Le modèle est alors utilisé pour analyser l’ensemble des publications liées au cancer depuis 1999, soit plus de 2,5 millions d’articles accessibles dans la base de données de PubMed, et les résultats sont alarmants. Environ 250 000 articles, quasiment 10 % des études, sont signalés comme textuellement similaires à des productions de fabriques à articles. Leur nombre est passé de 238 en 1999 à plus de 26 000 en 2020. Cette progression n’épargne pas les revues les plus prestigieuses (top 10 des journaux), où la proportion d’articles signalés dépasse également 10 % en 2022.

La répartition géographique des auteurs met en évidence une prédominance marquée de la Chine, avec près de 180 000 articles recensés, loin devant les États-Unis (10 500 articles) et le Japon (6 500 articles). Les publications suspectes sont retrouvées dans des revues de nombreux éditeurs, couvrant l’ensemble des types de cancer et la plupart des thématiques de recherche.

Un moment crucial pour la recherche scientifique

La présence massive d’articles frauduleux dans le domaine du cancer pose plusieurs problèmes majeurs.

Tout d’abord, le partage des connaissances scientifiques est aujourd’hui pollué massivement par les fausses informations, et les acteurs de la recherche peinent à mettre en place des actions correctives. L’ampleur de ces infractions majeures à l’intégrité scientifique doit aussi conduire à une réflexion sur le poids donné au volume des publications dans l’évaluation des projets de recherche et des équipes de chercheurs elles-mêmes. La validation implicite de connaissances scientifiques frauduleuses par leur publication, parfois dans des revues prestigieuses, compromet les processus d’attribution de financements et ouvre la voie à leur propagation en cascade par citation.

Par ailleurs, la recherche fondamentale sur le cancer, qui constitue la cible privilégiée des « fabriques à articles », précède le développement de traitements thérapeutiques, dont l’efficacité est menacée par la fraude à grande échelle, au détriment des patients.

Le développement récent des modèles de langage génératif, tels que ChatGPT, menace de rendre la détection des contenus frauduleux plus difficile et pourrait décupler la productivité de ces organisations. Par analogie avec le dopage dans le sport, il est à craindre que ce jeu du chat et de la souris entre détecteurs et fraudeurs ne débouche pas sur une éradication du problème, mais sur une escalade des stratégies de fraude.

En revanche, les politiques publiques d’évaluation de la recherche peuvent y remédier, en réduisant la pression à la publication que subissent les chercheurs. Il est urgent de redonner à la qualité intrinsèque des productions scientifiques plus de place dans leur évaluation, avant que la distinction entre contenu authentique et fabriqué devienne impossible.

The Conversation

Baptiste Scancar a reçu des financements du National Health and Medical Research Council (NHMRC), organisme Australien de financement de la recherche médicale.

David Causeur a reçu des financements de l’ANR.

ref. Les fausses publications scientifiques menacent de submerger la recherche contre le cancer – https://theconversation.com/les-fausses-publications-scientifiques-menacent-de-submerger-la-recherche-contre-le-cancer-276465

Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin

Source: The Conversation – in French – By Vito Ricigliano, Neurologue et chercheur en neurologie, Université Paris-Saclay; Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Mieux comprendre comment le microbiote de l’intestin agit sur le cerveau pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour ralentir la progression de la sclérose en plaques, favoriser la réparation des cellules nerveuses et améliorer la qualité de vie des patients.


Et si l’un des moyens de lutter contre la sclérose en plaques se trouvait du côté de l’intestin ? Depuis quelques années, les scientifiques qui travaillent à mieux comprendre cette maladie – qui se caractérise par la destruction de la myéline, la gaine protectrice des neurones – manifestent un grand intérêt pour cet organe, généralement plus connu pour son rôle dans la digestion.

Il a en effet été découvert que le microbiote intestinal – l’ensemble des milliards de bactéries qui colonisent notre intestin – joue un rôle clé dans l’inflammation et la réparation neuronale. Ces microbes produisent des molécules qui interviennent à différents niveaux dans l’organisme : elles régulent les cellules immunitaires, telles que les lymphocytes T, soutiennent les cellules responsables de la formation de la gaine de myéline ou encore influencent le rythme circadien (cycle veille-sommeil) et le drainage des déchets cérébraux, lesquels doivent être éliminés pour maintenir un environnement sain dans le cerveau.

Ces diverses interactions permettent notamment de limiter les réactions auto-immunes, qui sont à la racine de la sclérose en plaques.

Les causes de la sclérose en plaques toujours en cours d’investigation

La sclérose en plaques est une maladie chronique du système nerveux central (cerveau et moelle épinière) au cours de laquelle le système immunitaire attaque la myéline, la gaine protectrice des neurones, ce qui génère des lésions en forme de plaques, d’où le nom de la maladie. Cette destruction entraîne des symptômes variés : fatigue, troubles moteurs, sensoriels, cognitifs, sphinctériens ou visuels.

La maladie peut évoluer par poussées (on parle alors de forme rémittente récurrente, qui représente 85 % des cas au début de la maladie) ou de manière progressive.

Historiquement, la sclérose en plaques est considérée comme résultant d’interactions complexes entre le système immunitaire et le système nerveux. Étant une maladie multifactorielle, elle est le résultat de la conjonction entre une prédisposition génétique individuelle et des facteurs environnementaux, comme le virus d’Epstein-Barr (responsable de la mononucléose), une carence de vitamine D, l’obésité, la consommation de tabac ainsi que l’inflammation intestinale. Ces dernières années, un intérêt majeur a été porté sur la contribution de l’intestin au développement de cette maladie.

Le microbiote, régulateur de l’immunité

L’intestin humain abrite plus de 100 000 milliards de bactéries réparties sur une surface de 250 à 400 mètres carrés, soit jusqu’à 10 fois plus que toutes les cellules qui constituent notre corps. Ces microbes assument plusieurs fonctions. Entre autres, ils :

  • protègent l’intestin contre les infections ;

  • aident à digérer certains aliments ;

  • produisent vitamines et molécules utiles (vitamine K, vitamines du groupe B, acides gras à chaîne courte…) ;

  • régulent le système immunitaire.

Le microbiote intestinal interagit par exemple avec les lymphocytes, des cellules qui jouent un rôle central dans l’immunité. Certains profils de bactéries promeuvent la maturation de lymphocytes favorisant l’inflammation (tels que les lymphocytes T helper 17), tandis que d’autres induisent une tolérance immunologique (en promouvant l’expansion de lymphocytes T régulateurs).

Ces interactions permettent de limiter les réactions auto-immunes (des réactions au cours desquelles le système immunitaire s’attaque au corps qu’il est censé défendre) et de protéger le cerveau.

Le microbiote intestinal module aussi l’activité de la microglie, des astrocytes et des oligodendrocytes, des familles de cellules qui jouent un rôle clé dans la défense et la réparation du cerveau.

Déséquilibre du microbiote et sclérose en plaques

Chez les patients atteints de sclérose en plaques (SEP), dans sa forme rémittente ou progressive, le microbiote est déséquilibré. On parle de « dysbiose ». On constate en particulier une diminution des populations de bactéries bénéfiques (Firmicutes, Bifidobacterium, Coprococcus, Roseburia…) et une augmentation des bactéries pro-inflammatoires (Bacteroidetes, Akkermansia, Ruminococcus…).

Cette dysbiose entraîne une baisse de la production d’acides gras à chaîne courte. Or, ces molécules sont essentielles pour équilibrer les divers sous-types de lymphocytes du système immunitaire. En effet, certains acides gras à chaîne courte produits par le microbiote traversent la barrière sanguine et atteignent le système nerveux central. Là, ils limitent l’inflammation en favorisant les lymphocytes T régulateurs et en freinant les lymphocytes T helper 17, responsables de la production de cytokines pro-inflammatoires. Ils contribuent ainsi à l’intégrité de la barrière de protection du cerveau.

Ces métabolites sont également importants pour le bon développement et le bon fonctionnement des cellules qui fabriquent la myéline (les oligodendrocytes nécessaires à la réparation de la gaine qui entoure les neurones). Une étude récente a montré qu’en cas de déséquilibre dans ces molécules, la différentiation et la maturation des cellules productrices de myéline sont bloquées, ce qui empêche donc la remyélinisation.

Certains métabolites régulent aussi l’activité de cellules « support » du cerveau essentielles à son bon fonctionnement (les astrocytes et la microglie). Ce faisant, ils réduisent la production de molécules inflammatoires et limitent les dégâts neuronaux.

À l’inverse, certaines molécules produites par des bactéries pro-inflammatoires accélèrent la destruction de la myéline et perpétuent l’inflammation chronique.

Des recherches ont aussi montré que la composition du microbiote a un impact sur la régulation du rythme circadien, l’horloge interne du corps. Les patients possédant un microbiote plus diversifié ont souvent un meilleur sommeil. Par ailleurs, la bonne régulation de cette horloge interne et la restructuration des rythmes immunologiques et métaboliques pourraient contribuer à contrecarrer la progression de la maladie.

En définitive, l’intestin agit donc comme un véritable chef d’orchestre, modulant immunité, inflammation et réparation nerveuse, et influençant la sévérité et l’évolution de la sclérose en plaques.

Alimentation : régime méditerranéen et vitamine D

L’alimentation façonne le microbiote et l’état inflammatoire de l’organisme. Adopter un régime méditerranéen – riche en fruits, légumes, légumineuses, céréales complètes, poissons, huiles végétales et pauvre en graisses saturées –, anti-inflammatoire, est bénéfique pour les personnes souffrant de sclérose en plaques.

Cette alimentation apporte en effet des fibres et des antioxydants qui nourrissent les « bonnes » bactéries et favorisent la production d’acides gras à courte chaîne, limitant l’inflammation et apportant un soutien aux cellules remyélinisantes. Ce type de régime est associé à moins de fatigue, une meilleure qualité de vie et une possible réduction des poussées.

La vitamine D complète ces effets : elle régule les lymphocytes T, limite l’inflammation et ralentit l’activité de la maladie. À ce sujet, l’étude française « D Lay MS » a montré qu’une supplémentation à haute dose de vitamine D diminue l’apparition de nouvelles lésions et prolonge le temps avant réapparition des symptômes de la sclérose en plaques, tout en restant bien tolérée.

Alimentation et vitamine D constituent donc des leviers concrets pour agir sur le microbiote, l’équilibre immunitaire et la réparation du système nerveux central dans le contexte de la sclérose en plaques. À ces interventions s’ajoutent en outre diverses pistes thérapeutiques basées sur la modulation du microbiote.

L’évaluation des bénéfices potentiels de la modulation du microbiote en complément aux traitements classiques de la sclérose en plaques font notamment l’objet de divers travaux. À titre d’exemple, la supplémentation en propionate (500 mg deux fois par jour) a été associée à moins de poussées et à une stabilisation du handicap.

Au-delà de la restauration du microbiote via l’alimentation, des approches comme l’emploi de prébiotiques, de probiotiques ou la restauration du microbiote sont aussi étudiées. Son impact direct sur la stimulation de la remyélinisation est actuellement étudié.

Des effets qui jouent aussi sur la qualité de vie

Le microbiote influence le quotidien des patients, en jouant sur leur niveau de fatigue, sur leur sommeil, sur leur digestion et sur leur récupération après les poussées. En consultation, nous discutons systématiquement de ce sujet dès le diagnostic de la maladie afin de fournir une prise en charge globale aux patients. Parmi les conseils pratiques à retenir :

  • adopter une alimentation riche en fibres et proche du modèle méditerranéen ;

  • baisser la consommation des aliments pro-inflammatoires, autrement dit les aliments riches en graisses saturées d’origine animale, très transformés, très sucrés ou très pimentés : charcuterie, fromages, crèmes… ;

  • maintenir un sommeil régulier et pratiquer une activité physique adaptée ;

  • limiter le stress et éviter le tabac ou l’excès d’alcool.

Certes, ces mesures ne remplacent pas les traitements médicaux, mais elles améliorent le bien-être, rééquilibrent l’immunité et peuvent contribuer à ralentir la progression de la maladie.

En définitive, un faisceau croissant d’indices montre qu’en matière de sclérose en plaques, intestin et cerveau sont étroitement liés. Favoriser l’installation et le maintien d’un microbiote diversifié permet de moduler l’inflammation, la survie des cellules productrices de myéline et le bon équilibre du système immunitaire, tout en ayant une influence positive sur le sommeil, la récupération et l’énergie quotidienne disponible.

Cette approche, intégrée aux traitements classiques, constitue pour les cliniciens un moyen de ralentir la progression de la maladie, de diminuer les handicaps qui en résultent, et d’améliorer la qualité de vie des patients atteints de sclérose en plaques.


Cet article est publié dans le cadre de la Semaine du cerveau, qui se tiendra du 16 au 22 mars 2026.

The Conversation

Vito Ricigliano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sclérose en plaques : quand le cerveau est influencé par l’intestin – https://theconversation.com/sclerose-en-plaques-quand-le-cerveau-est-influence-par-lintestin-276457

Municipales 2026 : l’extinction nocturne de l’éclairage augmente-t-elle vraiment la délinquance ?

Source: The Conversation – in French – By Chloé Beaudet, Doctorante en économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

À l’approche des élections municipales de mars prochain, l’extinction nocturne de l’éclairage public, qui s’est généralisée ces dernières années sur fond d’augmentation des coûts de l’énergie et de prise de conscience des dangers pour la biodiversité, cristallise les inquiétudes en matière de sécurité. Pourtant, la première étude nationale menée en France montre que cette politique n’entraîne pas d’augmentation générale des faits de délinquance. Elle n’a qu’un effet limité sur les cambriolages, qui reste très faible : un cambriolage supplémentaire par tranche de 3 000 logements.


De nombreuses communes françaises ont choisi, ces dernières années, d’éteindre partiellement ou totalement leur éclairage public la nuit. Cette tendance s’est fortement accélérée à l’automne 2022, dans un contexte de flambée des prix de l’électricité. Une cartographie des extinctions nocturnes, publiée par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) à l’été 2025, montre ainsi que 62 % des communes (sur les 19 262 étudiées) ont mis en place une politique d’extinction nocturne de l’éclairage public.

Ces décisions permettent aux collectivités de réaliser des économies d’énergie et de réduire leurs dépenses, tout en limitant les effets néfastes de la pollution lumineuse sur la biodiversité et la santé humaine, en forte augmentation ces dernières années.

À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, ces mesures sont toutefois de plus en plus contestées dans certaines villes en raison du sentiment d’insécurité qu’elles suscitent chez une partie de la population.

Jusqu’à présent, aucune étude scientifique en France n’avait analysé le lien entre l’extinction de l’éclairage public et la délinquance. À l’international, les travaux sur cette question sont rares et ont, jusqu’à présent, abouti à des résultats contrastés.

C’est pour combler ce manque que je me suis intéressée à cette problématique dans le cadre de ma thèse, soutenue en décembre 2025, en menant la première étude empirique évaluant l’impact de l’extinction de l’éclairage public sur la délinquance, à l’échelle nationale. Ses résultats montrent qu’éteindre l’éclairage la nuit n’a pas d’effet sur la plupart des faits de délinquance étudiés. Elle a toutefois un impact léger sur les cambriolages, qui reste très limité et s’applique surtout aux contextes urbains.

Pas d’effet sur la majorité des faits de délinquance

L’étude, qui a passé au crible les statistiques de délinquance entre 2017 et 2023 des communes de plus de 1 500 habitants, montre que l’extinction de l’éclairage public n’a aucun effet pour la grande majorité des faits de délinquance étudiés : dégradations et destructions volontaires, violences sexuelles, vols non violents, vols de véhicules et d’accessoires ainsi que trafic et usage de stupéfiants.

Un faible effet positif a toutefois été mis en évidence pour les cambriolages. Celui-ci est statistiquement significatif, mais reste limité : on parle ici d’une augmentation de 0,35 cambriolage pour 1 000 logements (soit environ 1 cambriolage supplémentaire par tranche de 3 000 logements). Autrement dit cet impact correspond à environ 3,4 % du nombre de cambriolages observés en moyenne par an dans les communes ayant recours à l’extinction nocturne.

Des analyses plus fines montrent que cet effet est concentré dans les communes à forte densité de population, que l’Insee considère comme « grands centres urbains » et « centres urbains intermédiaires ». Aucun impact n’est observé dans les communes à plus faible densité, telles que les ceintures urbaines et les petites villes.

Pour les faits de délinquance, tels que la violence physique, les vols violents avec ou sans arme et les vols dans les véhicules, le modèle utilisé dans l’étude n’était pas applicable. Il n’est donc pas possible de conclure, pour ces faits, à la présence ou à l’absence d’un effet de l’extinction de l’éclairage public.




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Délinquance et éclairage nocturne, des données inédites

Pour parvenir à ces résultats, j’ai croisé deux sources de données.

La première est une base inédite qui identifie, pour chaque commune, si et depuis quand l’éclairage public est éteint. Elle s’appuie sur les travaux du Cerema, qui a eu recours à des images satellites nocturnes pour détecter des ruptures soudaines dans les séries temporelles de radiance – c’est-à-dire la lumière visible depuis l’espace – susceptibles de correspondre à des extinctions de l’éclairage public.

J’ai ainsi adapté cette méthodologie pour améliorer les performances de l’algorithme de détection et mieux distinguer les extinctions des autres changements de l’éclairage public, comme le passage à des lampes LED. La performance du modèle a ensuite été vérifiée à partir d’une base de données regroupant plusieurs centaines de communes dont les pratiques d’extinction étaient connues, notamment grâce à un partenariat avec le programme ACTEE, ce qui a permis de valider empiriquement la robustesse de l’algorithme.

Cette base de données a ensuite été croisée avec les données administratives du ministère de l’intérieur, qui recensent, pour chaque commune et chaque année, le nombre de faits de délinquance sur la période 2017-2023.

Une fois les données croisées, l’enjeu était d’identifier un lien de causalité – et non d’établir une simple corrélation – entre extinction de l’éclairage public et la délinquance. Pour cela, l’étude s’est appuyée sur la méthode des « doubles différences », couramment utilisée en économie.

Concrètement, cette approche consiste à comparer l’évolution de la délinquance dans les communes qui ont éteint leur éclairage public, avant et après la mise en place de la mesure, à celle observée dans des communes comparables n’ayant pas procédé à une extinction.

Le principe est d’isoler l’effet propre de l’extinction nocturne, en neutralisant les tendances temporelles et les différences structurelles entre les deux groupes. De plus, les autres facteurs susceptibles d’influencer la délinquance, (par exemple, la taille de l’unité urbaine, la couleur politique du maire, ou la distance de la ville au quartier prioritaire de la ville le plus proche), ont ainsi été pris en compte.

Les cambriolages ont-ils été déplacés vers les communes éclairées ?

Des analyses complémentaires suggèrent que, s’agissant des cambriolages, il n’y a pas, a priori, de phénomène de déplacement vers les communes voisines restées éclairées lorsque certaines communes pratiquent l’extinction nocturne. En revanche, il serait pertinent de mener des travaux supplémentaires pour déterminer si de tels effets de report existent à une échelle plus fine, au sein même des communes, entre des quartiers éteints et des quartiers adjacents restés éclairés.

Une étude menée en Angleterre et publiée en 2023 apporte à cet égard des éléments intéressants : elle met en évidence une baisse des vols dans les véhicules dans les rues éteintes, accompagnée d’une hausse de ces faits dans les rues voisines demeurées éclairées. En France, la granularité des données actuellement disponibles ne permet pas d’analyser ces phénomènes à une échelle infracommunale.

Plus largement, malgré l’absence d’effets ou les effets très limités observés, de futures recherches pourraient permettre de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre derrière ces résultats pour l’ensemble des faits de délinquance étudiés. Il serait notamment utile d’examiner si les effets – lorsqu’ils existent – varient selon le moment de la journée ou de l’année, selon certaines caractéristiques du tissu urbain, ou encore si l’extinction de l’éclairage modifie les comportements, comme la vigilance des riverains ou la fréquentation de l’espace public. Ces approfondissements contribueraient à concevoir des politiques publiques adaptées.

Ce que les collectivités locales peuvent en retenir

Les résultats de cette étude ne permettent pas de conclure à une augmentation massive de la délinquance liée à l’extinction de l’éclairage public. Pour les communes qui souhaitent mettre en place ces politiques afin de réduire la pollution lumineuse ou maîtriser leurs dépenses énergétiques, ce constat est rassurant. Pour autant, ces mesures peuvent susciter un sentiment d’insécurité chez une partie de la population, qui ne doit pas être négligé.

Image satellitaire de l’agglomération de Montpellier (Hérault), de nuit.
Image acquise le 26 août 2020 par Jilin-1 de CGsatellite et distribuée par La TeleScop, Fourni par l’auteur

Dans une autre étude, nous avons montré qu’il est possible de concevoir des politiques d’éclairage à la fois socialement acceptables et bénéfiques pour la biodiversité. Les résultats soulignent qu’une approche uniforme est peu efficace : les politiques d’éclairage nocturne doivent être pensées localement, à une échelle fine, au lampadaire près, afin d’être efficaces.

Enfin, il est important de rappeler que la lutte contre la pollution lumineuse ne se limite pas à l’extinction de l’éclairage public. De nombreuses mesures de réduction – comme l’adaptation de l’intensité ou de la température de couleur – sont largement mieux accueillies par la population, comme l’illustrent notamment les retours observés à Montpellier (Hérault).




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The Conversation

Chloé Beaudet est membre du GDR 2202 Lumière & environnement nocturne (LUMEN) et de l’Observatoire de l’Environnement Nocturne du CNRS. Elle a reçu des financements de l’INRAE et AgroParisTech en tant que chercheuse à l’UMR Paris-Saclay Applied Economics (PSAE).

ref. Municipales 2026 : l’extinction nocturne de l’éclairage augmente-t-elle vraiment la délinquance ? – https://theconversation.com/municipales-2026-lextinction-nocturne-de-leclairage-augmente-t-elle-vraiment-la-delinquance-275601

Le « rôle prophétique » de l’Église catholique face à la crise en RDC : fake news, polarisation et controverses

Source: The Conversation – in French – By Annélie Delescluse, Socio-anthropologue, FNRS/Université de Liège, Université de Liège

Monseigneur Fulgence Muteba (au centre, en soutane blanche) lors d’une visite au monastère du Carmel de l’Épiphanie, Lubumbashi, le 18 janvier 2025.
Compte Facebook de l’Archidiocèse de Lubumbashi

Le 24 décembre 2025, lors de la messe de minuit, l’archevêque de Lubumbashi (le chef-lieu de la province du Haut-Katanga, au sud-est de la République démocratique du Congo) a prononcé une homélie à teneur très politique, comprenant des reproches véhéments à l’encontre du gouvernement de Kinshasa. Peu après, une fake news annonçant sa suspension s’est propagée sur les réseaux sociaux. Cet épisode en dit long à la fois sur le clivage Est-Ouest dans le pays, sur les tensions entre le gouvernement et l’Église catholique, et sur l’impact que les réseaux sociaux ont aujourd’hui sur la société congolaise.


Cet article a été co-écrit avec Marcel Ngandu Mutombo. Professeur d’histoire à l’Université de Lubumbashi, ses travaux portent principalement sur la vie sociale, les mouvements sociaux et les relations intercommunautaires au Katanga, thématiques auxquelles il a consacré plusieurs ouvrages.

En République démocratique du Congo, les relations entre l’Église et la politique ont été de longue date marquées par une tension permanente entre collaboration et confrontation, de la période coloniale où l’Église accompagnait l’État, au régime autoritaire de Mobutu Sese Seko où elle est devenue une voix critique, jusqu’aux crises récentes sous Joseph Kabila, où elle s’est imposée comme médiatrice et autorité morale influente dans le débat démocratique. Aujourd’hui, les Églises catholiques et protestantes proposent une initiative controversée qui permettrait de mettre fin à la guerre qui déchire le pays depuis plus de trente ans tout en refondant le lien social et politique en RDC.

Le 13 janvier 2026, un post intitulé « Séisme au sein de l’Église catholique (RDC) » circule sur les réseaux sociaux congolais. Le message annonce la suspension de Mgr Fulgence Muteba, président de la Conférence nationale épiscopale du Congo (CENCO), une institution religieuse qui joue un rôle crucial en RDC comme autorité morale et spirituelle, mais aussi comme médiatrice lors des crises politiques.

Le lendemain, l’archidiocèse de Lubumbashi publie un communiqué dénonçant cette fausse information, appelant les fidèles à pardonner aux « frères égarés qui ne comprendraient pas le fonctionnement de l’Église catholique, ni ses structures institutionnelles » alors que « le pays s’efforce de trouver des voies de sortie de crise ».

Rappelons que les récents accords signés à Doha en novembre 2025 et à Washington en décembre de la même année n’ont réussi ni à faire taire les armes ni à mettre un terme à l’occupation des villes de Goma et de Bukavu par la rébellion (coalition entre l’AFC/M23 et l’armée rwandaise).

Or cette fake news survient moins d’un mois après une polémique suscitée par l’homélie prononcée par l’archevêque métropolitain lors de la messe de la nuit de Noël dans la cathédrale de Lubumbashi. Elle est à relier de façon plus globale aux différentes controverses autour du « Pacte social pour la paix et le bien vivre ensemble » mis en place par la CENCO et l’Église du Christ au Congo (ECC). Comment ce pacte est-il perçu par les membres du clergé et par les fidèles catholiques ? Et que révèlent ces polémiques sur l’institution et sur la bataille de l’information qui se déroule au sein dans la société congolaise ?

La messe de Noël

Dans son homélie du 24 décembre, Mgr Muteba peint un tableau sombre de l’état du pays, en proie au pillage de ses ressources. Il cite ces propos du Pape François, tenus en 2023 : « Retirez vos mains de la République démocratique du Congo ! Retirez vos mains de l’Afrique ! Arrêtez d’étouffer l’Afrique, ce n’est pas une mine à dépouiller ou un terrain à piller ! »

Enfin, il interpelle les fidèles sur les accords signés entre Kinshasa et les États-Unis, leur demandant s’ils savent que ces derniers ont été signés pour une durée de 99 ans :

« Il est inimaginable de gager ou de brader les minerais de toute une nation pour sauver un régime ou un système politique. De toute évidence, cela revient à sacrifier le développement de la population et à confisquer le bonheur des générations à venir. »

À la fin de l’homélie, quelques applaudissements se font entendre, mais l’atmosphère s’est alourdie. Le lendemain, les réactions des fidèles sont mitigées. Sur WhatsApp, les critiques fusent : « C’est pas une homélie de Noël ça » ; « Déjà, la cathédrale n’était pas pleine » ; « Les gens ne le supportent plus » ; « Hier, il n’était pas du tout dans la célébration… à part sa haine ».

Interrogés sur le parvis de l’église, d’autres voix défendent l’archevêque, qui aurait eu le courage de dire la vérité. Pour Kevin (33 ans, servant de messe), ceux qui critiquent l’archevêque sont des fanatiques du parti présidentiel (affiliés ou sympathisants de l’Union pour la démocratie et le progrès social, l’UDPS). Il dénonce la mauvaise gestion du pays – une critique du régime qui prend une coloration particulière dans l’ex-province du Katanga, fief des principaux opposants au régime.

De plus, l’homélie survient dans un contexte de fortes tensions dans la ville minière de Kolwezi (manifestations, affrontements violents, morts) suite à une décision administrative limitant l’accès des mineurs artisanaux aux marchés de traitement et de vente. Parallèlement à ce climat d’insécurité sociale, des accusations, soupçons et procédures judiciaires qui portent sur des enrichissements illicites dans les carrés miniers de la région pèsent sur des proches du président Félix Tshisekedi.

Deux jours après l’homélie, le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya parle de « contre-vérités » au sujet de la durée du contrat signé et verse lui aussi dans le registre spirituel en citant le verset biblique d’Éphésiens 4 :25 : « Renoncez au mensonge, et que chacun de vous parle selon la vérité à son prochain. »

Mgr Muteba représente une génération d’évêques congolais hautement formés, combinant rigueur académique en théologie morale et engagement pastoral dans la sphère publique, dans la continuité de la tradition d’intervention sociale de l’Église catholique en RDC. Depuis qu’il est archevêque de Lubumbashi, il influence fortement l’espace politique local en dénonçant la gestion des ressources minières et la pauvreté du peuple katangais, malgré la richesse de son sous-sol.

Interviewé en juillet 2025, il relie directement une tentative d’enlèvement de la garde républicaine dont il a été victime en 2023 à l’initiative de réconciliation qu’il avait initiée en 2022 entre Moïse Katumbi et Joseph Kabila, les deux poids lourds politiques de la région.

Devant la cathédrale de Lubumbashi, le 24 décembre 2025.
A. Delescluse, Fourni par l’auteur

Dans un contexte de migrations internes et de tensions communautaires, l’Église locale avait fait du « vivre ensemble » un axe pastoral central (le thème de l’année liturgique 2021-2022) en organisant un Forum sur la réconciliation entre les Katangais et un Colloque sur le vivre ensemble. Pour les Lushois (habitants de Lubumbashi) interrogés, la première initiative était la bienvenue afin de réconcilier les Katangais fragilisés par le redécoupage territorial et la fin de l’unité administrative du Katanga.

L’ascendance morale de l’Église sur la société congolaise lui donnerait la légitimité de traiter des affaires publiques : c’est le « rôle prophétique » de l’Église catholique, une expression régulièrement utilisée par les fidèles.

Le Pacte social

Cette orientation dite prophétique s’est prolongée à l’échelle nationale et régionale avec le lancement, début 2025, du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans les Grands Lacs, porté conjointement par les Églises catholique et protestante, dans un contexte de recrudescence du conflit en Ituri et dans les Kivus.

Cette initiative propose un dialogue inclusif avec la rébellion armée, les forces politiques et celles issues de la société civile pour trouver une sortie de crise et réformer l’État congolais. Mais en dépit de sa bonne réception à l’international (ONG internationales de paix et de médiation, chancelleries occidentales et milieux diplomatiques) et de l’espoir qu’elle a suscité au sein de la société civile congolaise, notamment dans les Kivus, elle ne fait pas forcément l’unanimité.

Ces divergences ne sont pas perceptibles au niveau du clergé local de Lubumbashi. Les prêtres et religieuses interrogés disent avoir été informés en amont, avoir prié pour sa bonne réalisation et ne pas être surpris des consultations menées à Goma ou à Kigali. L’argument est pragmatique : le pays étant acculé militairement, il n’y aurait pas d’autre solution que d’ouvrir des canaux de négociation pour arrêter l’effusion de sang. Cette position coïncide avec celles d’une partie de l’opinion internationale et de plusieurs figures de l’opposition.

Au niveau de la société civile, la première critique est liée à l’ingérence politique. Des voix questionnent l’efficacité de l’initiative et soupçonnent les évêques d’avoir un agenda politique caché. Des désaccords s’expriment sur le financement du Pacte social et sur les voyages de ses membres. Certains minimisent les soutiens extérieurs et insistent sur l’esprit du projet, tandis que d’autres rappellent que l’origine des appuis (y compris rwandais) est devenue un point de contestation majeur.

La lecture de la guerre est elle-même polarisée : des enquêtés relativisent les violences des rebelles en opposant leurs pratiques à celles des milices alliées aux Forces armées de la République démocratique du Congo, voire décrivent l’occupation comme productrice d’« ordre ». À l’inverse, d’autres jugent la démarche du Pacte social incompréhensible si elle passe par Kigali : ils y voient une normalisation de l’agresseur présumé et une contradiction avec les appels pontificaux à « ôter les mains du Congo ».

Si à l’époque de Kabila, les évêques engagés dans la contestation et la médiation étaient qualifiés d’« extrémistes » ou d’« opposants », l’Église ayant joué un rôle majeur dans la mobilisation pour lui faire quitter le pouvoir en 2018, un pas a été encore franchi : sous Tshisekedi, ces derniers sont qualifiés de « traîtres », de « rebelles » et même de « diables en soutane » tandis que des images circulent sur les réseaux sociaux pour nourrir la polémique (poignée de main entre Mgr Muteba et Paul Kagame, sourire et bénédiction de Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) devenu leader du mouvement rebelle AFC/M23).

Une des explications avancées par les sympathisants du pouvoir de Kinshasa aux critiques formulées à leur encontre par les hommes d’église est la décision, prise en 2019, de rendre l’enseignement primaire gratuit, ce qui aurait provoqué une perte financière pour l’Église catholique. Une autre est le tribalisme. Serge (42 ans, avocat) a quitté l’Église lorsque l’initiative du Pacte Social a été présentée aux fidèles :

« L’archevêque est dans une posture d’un homme politique, il est plus politique que religieux. Il est membre de l’opposition radicale contre le pouvoir en place. Le mal est dans l’Église. »

Pour ce dernier, l’opinion de l’archevêque est façonnée par la haine tribale et non portée par des raisons objectives vis-à-vis de l’appareil d’État congolais. Il fait ici référence à la tension entre Katangais et Kasaïens qui se trouve réactivée par l’élection d’un président kasaïen en 2018 et par l’arrivée massive des migrants kasaïens dans les 4 provinces de l’ex-Katanga.

Comme une bonne partie de la classe politique affiliée à l’UDPS, ce témoin qualifie les Katangais de traîtres acquis au gouvernement rwandais. Deux prêtres congolais interrogés en France soupçonnent certains évêques d’avoir été corrompus par les membres de la rébellion politico-militaire. Pour d’autres, la raison du soutien plus ou moins avoué de membres de la CENCO à la rébellion n’est pas économique mais plutôt morale ou idéologique. Benoît (68 ans, professeur) estime ainsi que « le Rwanda domine psychologiquement beaucoup de personnes parmi les élites congolaises ».

Ceux qui ne sont pas corrompus « pêcheraient » par naïveté et par soif du pouvoir, plusieurs d’entre eux avouant aimer la politique ou avoir hésité entre la vocation religieuse et une carrière politique ou militaire. Un autre fidèle laisse entendre que dans le contexte de redécoupage territorial et de perte de l’unité administrative et de l’identité katangaise, Mgr Muteba cherche à devenir le leader qu’ont pu incarner autrefois Gabriel Kyungu wa Kumwanza (mort en 2021) ou Moïse Katumbi, aujourd’hui en exil.

Une tension palpable

Que retenir de ces polémiques ? Sur le continent africain, l’Église catholique a souvent joué un rôle de médiation clé en période de stabilisation ou de guerre, de crise post-électorale ou encore lors des tensions post-apartheid en Afrique du Sud. Dans différents contextes, les initiatives du clerge étaient souvent ciblées et acceptées par les parties, voire mandatées par le gouvernement. En RDC, la crise est politique, sociale et institutionnelle, donc plus diffuse – et l’ambition du Pacte ECC-CENCO est très large, ce qui fait à la fois sa force et sa principale fragilité.

Ces controverses révèlent toutefois deux dynamiques majeures. D’un côté, une polarisation de l’opinion publique entre deux camps supposés : les pro-régime qui se qualifient de patriotes, et ceux soupçonnés d’être pro-M23-Rwanda. À Lubumbashi, ce clivage s’observe parmi les fidèles catholiques et revêt une coloration ethnico-régionale entre Kasaiens et Katangais. De l’autre, la désinformation comme arme politique.

En RDC comme ailleurs, la guerre n’est pas seulement militaire ; elle est aussi informationnelle, et les réseaux sociaux sont devenus le principal champ de bataille politique. L’absence de contrôle des énoncés diffusés sur WhatsApp pose, à cet égard, une question centrale, les agences de fact-checking congolaises se concentrant davantage sur les contenus diffusés sur TikTok et Instagram.

The Conversation

Annélie Delescluse ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le « rôle prophétique » de l’Église catholique face à la crise en RDC : fake news, polarisation et controverses – https://theconversation.com/le-role-prophetique-de-leglise-catholique-face-a-la-crise-en-rdc-fake-news-polarisation-et-controverses-276455

D’un signal de qualité à une contrainte compétitive : le système des AOC fonctionne-t-il encore ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marie Cardebat, Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et Professeur affilié à l’INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

Quarante millions d’euros ont été débloqués par l’Union européenne pour aider la filière vinicole. Au-delà des enjeux financiers, le secteur souffre aussi des blocages inhérents au système des AOC. Longtemps protectrice, les appellations d’origine contrôlée étaient une garantie de qualité. Elles deviennent une entrave à l’adaptation, alors que le marché s’est mondialisé et le climat déréglé.


Entre des fêtes de fin d’année marquées par les barrages routiers des agriculteurs, le salon Wine Paris et maintenant celui de l’agriculture, la France vit depuis deux mois au rythme de son secteur agricole. Jadis dominant et grand pourvoyeur de devises, ce secteur s’étiole depuis plusieurs années. Si les accords commerciaux cristallisent aujourd’hui les débats sur les difficultés des agriculteurs, ils ne peuvent expliquer ce déclin à eux seuls. Les oppositions radicales sur le Mercosur, aujourd’hui, et, demain, sur l’accord de libre-échange avec l’Inde, pourraient au contraire nous éloigner d’une nécessaire remise en question interne.

Parmi les causes structurelles du déclin du secteur agricole, il en est une qui s’apparente pourtant à une force historique : les appellations d’origine contrôlées (AOC). Loin du bruit médiatique, la critique du système des AOC devient une litanie persistante dans le secteur agricole. Le vin mérite un examen particulier, car c’est dans cette filière qu’a été créé ce système d’appellations d’origine contrôlée dans les années 1930. Aujourd’hui, la filière possède le plus grand nombre d’AOC dans notre pays. L’image d’une AOC perçue comme un signal de qualité vecteur de vente glisse insidieusement vers celle d’un système sclérosé imposant des contraintes empêchant les viticulteurs de s’adapter aux changements nécessaires de l’époque.




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Trois défis à relever

Or ces changements représentent des défis majeurs : l’adaptation au changement climatique, l’évolution des attentes des consommateurs ou encore la dilution du signal qualité face à la multiplication d’AOC inconnues du grand public. Sur ces trois points, la filière et les pouvoirs publics (l’Institut national de l’origine et de la qualité, INAO) doivent rapidement créer les conditions de l’adaptation. Le sujet est sur la table mais les freins au changement sont puissants malgré la crise actuelle que traverse la filière.

Historiquement, l’AOC protège contre la contrefaçon et évite la tromperie consistant à vendre du vin provenant d’une autre région, moins chère. L’AOC s’est donc imposée comme un signal de qualité. En garantissant une origine, l’AOC défend aussi un goût, un particularisme lié au terroir. On parle alors de typicité du vin. Les vins jugés non typiques d’une appellation, par un comité de dégustation local composé de professionnels, ne peuvent pas recevoir le droit de vendre sous l’appellation.

Un cahier des charges très précis

Au-delà même du goût et des aspects organoleptiques, il faut respecter un cahier des charges extrêmement précis sur le plan viticole. Les cépages autorisés, l’espacement des pieds de vigne, leur taille, le droit à irriguer, les types de vins (couleur, vins effervescents), le rendement maximum autorisé, etc., sont dictés par l’AOC qui est gouvernée par les professionnels eux-mêmes sous l’égide de l’INAO. Les règles sont nombreuses, strictes et largement figées. C’est là que le bât blesse. Le vigneron qui veut évoluer et s’adapter aux défis actuels peut être contraint de sortir de l’AOC.

De plus en plus le font et vendent leurs bouteilles en « Vin de France ». Ainsi, l’emblématique Château Lafleur s’est retiré en août 2025 de l’AOC Pomerol, l’une des plus prestigieuses du monde, plongeant la filière vin dans la stupeur. La justification venait de la volonté d’irriguer les vignes face au réchauffement climatique et aux épisodes récurrents de sécheresse.

On comprend que l’arbitrage des vignerons entre les gains et les coûts de l’AOC évolue rapidement au détriment des appellations. Plusieurs études académiques publiées récemment nous permettent de comprendre pourquoi. D’un côté, les gains s’amenuisent. Un article récent montre que trop d’AOC morcelées dissolvent le signal de qualité.

Limites cognitives

Le consommateur ne peut pas mémoriser un ensemble d’information aussi conséquent. Il existerait ainsi un nombre et une taille d’AOC optimaux. Rappelons qu’il existe plus de 2 200 AOC dans le monde et plus de 350 en France. Dans la même veine, une autre étude démontre que le consommateur opère des regroupements sémantiques : des AOC avec des noms proches lui apparaissent équivalentes. Le consommateur pratique donc, quand cela est possible, un tri. Au fond, il resterait sensible à l’origine mais à des échelles plus macroscopiques (pays, région), limitant ainsi son encombrement cognitif. Ces études indiquent finalement que le signal qualité se dissout avec la progression du nombre d’AOC.

De nouveaux signaux de qualité

Autre facteur d’amenuisement du gain de l’AOC, le signal de qualité qu’il envoie est aujourd’hui concurrencé par d’autres signaux qui apparaissent plus clairs et plus lisibles aux yeux du consommateur. Il s’agit, d’une part, de la note donnée par d’autres consommateurs sur des applications dédiés (type Vivino) ou de celles donnée par les experts. L’information se trouve très facilement sur Internet.

Et il s’agit, d’autre part, de la marque. La concurrence des nouveaux pays producteurs de vins a vu émerger des marques fortes, reconnues par les consommateurs et agissant comme un signal de qualité. On parle de confiance dans la marque. Souvent ces marques mettent en avant des cépages qui sont peu nombreux et facilement assimilables à un goût pour le consommateur. Entre, notes, marques et même cépages, l’AOC n’est donc plus qu’un signal parmi d’autres. Et, qui plus est, un signal qui parle de moins en moins à un consommateur mondialisé n’ayant strictement aucune connaissance des subtilités des AOC.

Baisse de la productivité et de la rentabilité

Si les gains de l’AOC s’estompent, les coûts, en revanche, augmentent très sensiblement. Ils sont de deux natures. L’inertie du cahier des charges des AOC empêche une adaptation rapide au changement climatique. Or celui-ci pèse sur les rendements viticoles depuis 2019. Les évènements extrêmes sont en cause (pluie diluvienne, grêle, gel tardif, sécheresse). Il existe des moyens de s’en prémunir et la recherche avance dans ce domaine, mais l’adoption de ces innovations semble plus lente que l’innovation elle-même finalement. En attendant, la productivité se réduit et la rentabilité des exploitations baisse.

Arte, 2025.

L’inertie des cahiers des charges des AOC pèse aussi sur l’adaptation aux attentes des consommateurs. Celles-ci se portent vers les vins plus légers, le blanc, les pétillants, le sans alcool. Il est parfois impossible de produire de tels vins dans le cadre des AOC. Certaines AOC s’empêchent de surfer sur les tendances du marché au nom de la tradition et de la typicité. Cela peut s’entendre car le vin est dépositaire d’une culture et d’un savoir-faire traditionnel. Néanmoins, certaines AOC du Sud-Ouest combinent la tradition avec une évolutivité forte des règles de production, non sans un certain succès, ce qui porte à réflexion.

Un début de réflexion

Or cette réflexion débute enfin. Un débat sur la simplification des AOC s’est engagé depuis janvier 2026 dans la filière. Il sera intéressant de voir jusqu’où les professionnels sont eux-mêmes prêts à s’engager. Sont-ils prêts à réduire drastiquement le nombre d’AOC, par exemple, pour redonner de la visibilité aux consommateurs ? Car, au-delà de la simplification, il est également urgent de réfléchir à la valorisation de l’origine sur des échelles géographiques plus larges. Il est aussi important d’élargir le cahier des charges aux dimensions environnementale et œnotouristique. Il est urgent, enfin, de poser une stratégie nationale pour promouvoir le vin de France à l’export, ce que font les italiens par exemple, dans une approche macroscopique de l’appellation.

En bref, il faudra être innovant, certainement, et sans doute disruptif. Car l’innovation est aujourd’hui l’apanage des « vins de France ». Cette catégorie qui montre un dynamisme impressionnant dans un contexte de crise devrait faire réfléchir la filière comme les pouvoirs publics lors des débats qui viennent de s’ouvrir sur la simplification des AOC.

The Conversation

Président de la European Association of Wine Economists

ref. D’un signal de qualité à une contrainte compétitive : le système des AOC fonctionne-t-il encore ? – https://theconversation.com/dun-signal-de-qualite-a-une-contrainte-competitive-le-systeme-des-aoc-fonctionne-t-il-encore-276817