Russie : la logistique de l’ombre contre les sanctions occidentales

Source: The Conversation – in French – By Gilles Paché, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)

Les sanctions occidentales poussent la Russie à emprunter des routes alternatives et à exploiter un « marché gris » pour ses approvisionnements. Une nouvelle géographie des échanges se dessine-t-elle ? Est-elle durablement viable ?


Fin septembre 2025, le pétrolier Pushpa (ou Boraçay), battant pavillon béninois, a été arraisonné par des militaires français, puis immobilisé par la justice, au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Parti le 20 septembre du port de Primorsk, en Russie, chargé de 750 000 barils de brut russe, il était attendu à Vadinar, en Inde, trois semaines plus tard. Il apparaît, selon toute vraisemblance, que ce pétrolier fait partie de la « flotte fantôme » utilisée par la Russie pour continuer à commercer avec de nombreux pays en contournant les sanctions auxquelles le pays fait face. Un véritable « jeu du chat et de la souris » dont l’arraisonnement du Pushpa n’est que la partie émergée d’un immense iceberg, avec une totale redistribution des cartes en cours.

En effet, depuis le début de la guerre en Ukraine, le 22 février 2022, les sanctions occidentales contre la Russie bouleversent les routes commerciales traditionnelles, mais aussi les moyens utilisés en vue de les alimenter en biens. Pour Vladimir Poutine, disposer de corridors de transport alternatifs (et d’une « flotte fantôme » efficace) revêt désormais une importance stratégique. Afin de maintenir ses flux d’importation et d’exportation, la Russie explore des voies maritimes et terrestres inédites. Les transformations logistiques à l’œuvre s’inscrivent dans un contexte où les crises géopolitiques et le changement climatique convergent, rendant certaines routes plus accessibles, autant pour la route arctique que pour les corridors eurasiens.

Au-delà des infrastructures visibles, la résilience dont fait preuve la Russie repose sur la mise en œuvre de stratégies informelles et de réseaux parallèles d’approvisionnement, notamment pour les produits énergétiques et industriels. Cette « logistique de l’ombre » illustre la façon dont le pays s’adapte à un environnement international fortement contraint. Si l’impact de la guerre en Ukraine sur l’économie mondiale et les flux transnationaux est encore difficile à mesurer, nul doute qu’une nouvelle géographie émerge.

Force est d’admettre que Vladimir Poutine est en train de gagner la bataille du « contournement logistique » des sanctions, et le monde multipolaire qui va en découler devrait être fort différent de celui des années 2010.

Rupture des routes traditionnelles

Depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine en février 2022, les sanctions occidentales se sont multipliées, affectant plus ou moins fortement les infrastructures logistiques reliant la Russie à ses partenaires commerciaux. En juillet 2025, l’Union européenne a adopté son 18ᵉ paquet de sanctions, visant notamment les réseaux de transport de contournement et les institutions financières facilitant les échanges avec la Russie.

Depuis trois ans, ces mesures ont conduit les armateurs Maersk, MSC et CMA CGM à suspendre leurs rotations vers les ports russes – un retrait qui a plongé de nombreuses entreprises occidentales, des importateurs de composants électroniques aux exportateurs agricoles, dans une grande incertitude. Les flux de matières premières ont été particulièrement perturbés. Le pétrole, le gaz et le charbon, autrefois acheminés via des oléoducs ou les ports baltiques, connaissent désormais des redirections coûteuses.




À lire aussi :
Comment les ports de la mer Baltique s’adaptent à la nouvelle donne géopolitique


Ajoutons que les assureurs maritimes occidentaux refusent souvent de couvrir les routes incluant la Russie, même si le club d’assurances « P&I » (Protection & Indemnity), avec American Club, West of England et Gard, l’accepte encore pour le pétrole, des refus qui aggravent les délais et les frais d’assurance pour les entreprises occidentales qui continuent malgré tout à commercer avec le pays, alors qu’elles n’ignorent en rien les risques pris. Dans un monde où pleuvent les embargos, comme en témoigne le cas de la Corée du Nord, la logistique se présente comme un levier stratégique où chaque route bloquée devient un point de tension/pression de nature géopolitique. Une recomposition géographique des flux est en marche, et la Russie en constitue un excellent exemple.

Recomposition géographique des flux

Confrontée aux blocages occidentaux, la Russie s’est tournée vers l’Asie et le Moyen-Orient, des conteneurs arrivant sur son sol depuis la Chine via le Kazakhstan et la mer Caspienne. Ce corridor discret est utilisé pour des biens essentiels comme les composants électroniques. La Turquie joue également un rôle clé par le biais d’entreprises comme Enütek Makina, qui servent d’intermédiaires logistiques pour acheminer par voie maritime (via les ports de Mersin et Izmir) et par voie terrestre (via la Géorgie) des équipements industriels liés au secteur de la défense vers la Russie.

Ceci est d’autant plus vrai que la Route maritime du Nord, qui longe l’Arctique russe depuis la mer de Kara (au nord de la Sibérie occidentale) jusqu’au détroit de Béring (frontière maritime avec l’Alaska), permet à la Russie de relier ses ports arctiques et extrême-orientaux (notamment Mourmansk, Arkhangelsk et Vladivostok) sans dépendre des détroits contrôlés par d’autres puissances. Il est clair qu’il s’agit là d’une alternative stratégique de première importance aux voies plus classiques comme le canal de Suez.

En 2024, le volume de fret transporté le long de cette route par Novatek (exportateur de gaz naturel liquéfié) et Sovcomflot (armateur d’État russe, opérant à l’aide de tankers et méthaniers) vers l’Asie orientale, tout particulièrement la Chine, a atteint un record de près de 38 millions de tonnes, avec 92 voyages autorisés, soit une hausse notable par rapport aux années précédentes. Les infrastructures arctiques, comme les brise-glaces nucléaires, sont renforcées pour accompagner la montée en puissance du trafic sur la Route maritime du Nord, principalement portée par les exportations d’hydrocarbures russes. Ils s’inscrivent dans une logique de souveraineté logistique de la Russie face à un environnement international de plus en plus hostile.

Logistique de l’ombre

La capacité de résistance de la Russie est renforcée par l’existence d’un « marché gris », un phénomène économique connu où des biens légaux sont échangés en dehors des canaux de distribution autorisés. La théorie économique enseigne que ces marchés émergent lorsque des industriels proposent leurs produits à des prix différents selon les marchés, incitant d’autres entreprises à acheter ces produits là où le prix est plus bas pour les revendre discrètement sur des marchés où les clients sont prêts à payer le « prix fort ».




À lire aussi :
La guerre en Ukraine transforme la carte des routes commerciales Chine-Europe


Ce type de commerce parallèle, qui n’a d’ailleurs pas attendu la guerre en Ukraine pour exister, est devenu essentiel afin de maintenir opérationnel l’appareil industriel et militaire russe. Là encore, une logistique de l’ombre joue un rôle clé, notamment avec la fameuse « flotte fantôme », des navires pétroliers hors d’âge et aux propriétaires opaques… dont le Pushpa n’est qu’une pièce modeste de l’échiquier. Le Royaume-Uni a sanctionné 135 de ces tankers en juillet 2025, soulignant leur rôle critique dans le transport illégal de pétrole russe malgré l’embargo. L’Union européenne en a ajouté près de 200 autres à sa liste noire, qui totalise désormais environ 350 navires ciblés. Il n’empêche que la logistique de l’ombre persiste et signe, et si elle n’était pas mise en œuvre, il est fort probable que la Russie ne puisse plus bénéficier de ses cruciales recettes énergétiques.

Comme le soulignent plusieurs ONG, dont Greenpeace et Transport & Environment (T&E), les implications écologiques de l’existence de la flotte fantôme sont préoccupantes. Les navires sont très peu entretenus et responsables d’accidents fréquents. Un cas particulièrement parlant est l’accident impliquant le pétrolier Volgoneft-212 dans le détroit de Kertch, en décembre 2024. Âgé de plus de 50 ans, le navire, qui transportait des produits pétroliers, s’est brisé en deux en pleine tempête, provoquant un déversement massif de fioul dans la mer. En cas d’échouage, les dégâts peuvent également nuire à l’environnement au sens large, comme l’a montré, encore en décembre 2024, la sectionnement de cinq câbles sous marins par un navire de la flotte fantôme en mer Baltique, qui a conduit la Finlande à porter plainte contre le capitaine pour « vandalisme aggravé ».

Une autonomie coûteuse

Au-delà de la résilience, Vladimir Poutine tente sans aucun doute de bâtir une nouvelle souveraineté logistique, fondée sur un investissement massif dans les infrastructures arctiques et le renforcement des liens avec l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Une telle diversification relève autant d’une stratégie géopolitique que d’une réponse tactique aux sanctions occidentales, faisant de la logistique un terrain finalement méconnu de reconfiguration du pouvoir.

Il n’empêche que l’autonomie est coûteuse et partielle, car les détours augmentent les coûts, ralentissent les livraisons et fragilisent la fiabilité des approvisionnements. Par exemple, les tarifs de fret pour le transport de pétrole russe depuis le port de Kozmino en Extrême-Orient ont été multipliés par cinq en raison de la pénurie de navires, après que de nouvelles sanctions américaines ont réduit la disponibilité des tankers. En outre, si le marché gris est plus flexible, y recourir expose la Russie à des intermédiaires parfois opportunistes, qui en profitent pour pratiquer des marges excessives.

Nouvelles tensions géopolitiques locales

La stratégie conduite par la Russie depuis trois ans s’inscrit dans une volonté de réduire la dépendance du pays aux routes commerciales traditionnelles, souvent contrôlées par des puissances occidentales. En développant des corridors alternatifs, Vladimir Poutine cherche à sécuriser ses approvisionnements, sachant que les défis sont nombreux, à la fois en matière d’entretien des infrastructures dans des régions reculées et de maîtrise de chaînes logistiques complexes. De plus, la dépendance accrue à des partenaires régionaux entraîne des tensions géopolitiques locales et, par conséquent, une réelle vulnérabilité pour la Russie.

Contrairement à ce que d’aucuns ont cru ou espéré, la guerre en Ukraine n’a pas isolé économiquement et politiquement la Russie. En revanche, elle est en train de transformer en profondeur ses modes d’échange et la logistique qui les soutient. Des chemins de fer les plus discrets aux nouvelles routes océaniques, une nouvelle géographie des flux se dessine, partagée entre légalité et opacité, contrainte et adaptation. L’histoire qui se déroule sous nos yeux rappelle, si besoin était, que dans les crises modernes, quelle que soit leur nature, la logistique est tout à la fois un révélateur, une arme et un lien vital qui sait faire preuve d’une remarquable plasticité.

The Conversation

Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Russie : la logistique de l’ombre contre les sanctions occidentales – https://theconversation.com/russie-la-logistique-de-lombre-contre-les-sanctions-occidentales-265044

Blazars, ces phares cosmiques qui nous guident depuis les tréfonds du cosmos

Source: The Conversation – France in French (2) – By Jonathan Biteau, Maître de conférence en physique des astroparticules, Université Paris-Saclay

Pour se repérer, on peut utiliser les phares… ou les blazars. 500px via Wikimedia, CC BY

Les humains utilisent les astres pour se repérer depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, la précision de nos systèmes de géolocalisation dépend des blazars, ces phares cosmiques qui abritent des trous noirs. Découvrons leurs mystères en nous aidant de l’analogie avec les phares qui ponctuent la côte et qui guident les marins dans la nuit.


Depuis la plage du Prat, au cœur de l’île d’Ouessant (Finistère), on aperçoit l’imposant phare du Créac’h au-dessus des flots. Par nuit claire, le phare de Créac’h est visible à plus de 32 milles marins (environ 60 kilomètres). Considéré comme le phare le plus puissant d’Europe, le Créac’h est un guide inestimable pour les équipages des bateaux, suppléant aux systèmes de navigation par satellite utilisés en cabine.

De nos jours, nous utilisons quotidiennement le positionnement par satellite via nos téléphones portables. Cependant, nous oublions souvent que la précision de ces systèmes de localisation repose sur des principes de physique fondamentale et des mesures d’astronomie de pointe.

Dans le passé, les marins utilisaient comme points de référence l’étoile Polaire ou des galaxies proches, telles que les nuages de Magellan situés à quelques centaines de milliers d’années-lumière. Le positionnement des satellites repose quant à lui sur l’utilisation de points lumineux sur la voûte céleste dont la direction est suffisamment stable. Les points de référence les plus stables connus sont des balises cosmiques situées à plusieurs milliards d’années-lumière. Leurs noms ? Les blazars.

Des feux ardents au voisinage des trous noirs

Les théories de la relativité générale et restreinte d’Einstein sont au cœur de notre compréhension des blazars. Le feu d’un phare comme le Créac’h est constitué de puissantes lampes halogènes dont le faisceau est concentré par des lentilles de Fresnel.

Un blazar est quant à lui constitué de deux faisceaux, des jets faits de plasma se déplaçant à plus de 99,5 % de la vitesse de la lumière. Contrairement aux faisceaux de phares, les jets de blazars ne tournent pas : ils restent relativement stables du point de vue de l’observateur.

À l’origine de ces jets se trouve un trou noir des milliers de fois plus massif que celui situé au centre de notre galaxie. C’est la rotation du trou noir sur lui-même et celle du disque de matière l’entourant qui permettent d’injecter de l’énergie dans les jets. La source d’énergie à l’origine de la lumière d’un blazar est donc paradoxalement un trou noir !

schéma et photo du blazar au centre de la galaxie M87
Illustration des observations des environs du trou noir de la galaxie M 87 à diverses échelles en ondes radio (orange), dans le domaine optique (en haut, à droite), en rayons X (en bleu) et en rayon gamma (graphique en bas, représentant le flux de M 87 en fonction du temps).
EHT Collaboration, Fermi-LAT Collaboration, H.E.S.S. Collaboration, MAGIC Collaboration, VERITAS Collaboration, EAVN Collaboration, CC BY-SA

Ces jets astrophysiques sont observés dans des galaxies proches comme la radiogalaxie Messier 87. Depuis la Terre, les deux jets de cette galaxie sont observés de biais. L’un des deux jets est plus brillant car le plasma qu’il émet a tendance à s’approcher de nous, tandis que le plasma émis par l’autre jet s’éloigne. Plus l’angle entre le faisceau du phare et notre ligne de visée (l’axe entre le phare et l’observateur) est grand, plus la lumière que nous recevons du faisceau est faible. Mais que se passerait-il si l’un des jets était dirigé vers la Terre ? Nous observerions un phare extrêmement lumineux : un blazar. Une radio galaxie comme Messier 87 n’est donc rien d’autre qu’un blazar désaxé.

Un blazar, défini par l’orientation d’un de ses jets vers la Terre, peut ainsi être des dizaines de milliers de fois plus brillant qu’une radio galaxie située à la même distance.

Un faisceau qui produit sa propre lumière

Les lentilles de Fresnel du Créac’h concentrent la lumière de lampes halogènes en faisceaux de photons qui voyagent jusqu’aux équipages marins. Pour les blazars, c’est un plasma de particules énergétiques qui se propagent selon l’axe des jets. Ces particules perdent une partie de leur énergie en émettant de la lumière dans le domaine visible et en ondes radio, par rayonnement synchrotron. C’est ce même rayonnement qui limite les énergies qu’atteignent les accélérateurs de particules construits sur Terre, tel le grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN.

Mais si les pertes synchrotron constituent un facteur limitant pour les ingénieurs de faisceaux de particules terrestres, elles offrent aux astronomes et physiciens des astroparticules une formidable fenêtre d’observation sur des phénomènes naturels autrement plus énergétiques que ceux des accélérateurs artificiels.

Ainsi, les pertes par rayonnement des blazars ne se limitent pas aux ondes radio et à la lumière visible. Elles s’étendent également aux rayons X et aux rayons gamma.

Les rayons gamma les plus énergétiques en provenance de blazars ont été observés à des énergies dix mille milliards de fois supérieures à celle des photons visibles. Les particules qui ont émis ces rayons gamma sont encore plus énergétiques, jusqu’à des millions de fois s’il s’agit de rayons cosmiques de type protons plutôt que d’électrons.

Identifier la nature des particules émettant les rayons gamma des blazars pourrait ainsi éclairer le mystère encore tenace de l’origine des rayons cosmiques et des neutrinos les plus énergétiques que nous observons.

Apercevoir les blazars dans la brume cosmique

Les blazars les plus éloignés émettent depuis une époque correspondant au premier milliard d’années suivant le Big Bang, dans un univers qui soufflera bientôt ses 14 milliards de bougies. La quantité de rayons gamma qui nous parvient des phares lointains est faible, non seulement en raison de leur distance, mais aussi à cause d’une brume un peu particulière qui imprègne même les régions les plus reculées du cosmos.

Par temps brumeux, le phénomène qui limite la portée du Créac’h est la diffusion de la lumière visible par les minuscules gouttelettes d’eau qui composent le brouillard. Le feu du phare, que les marins devraient voir comme une source quasi ponctuelle, apparaît comme une tâche de plus en plus diffuse à mesure qu’ils s’éloignent de la côte.

La portée des blazars émettant les rayons gamma les plus énergétiques est quant à elle limitée par un phénomène de physique des particules : l’annihilation de deux particules de lumière — un photon gamma et un photon de plus faible énergie — en une paire électron-positron. Pour les faisceaux gamma de blazars, la brume est donc faite de lumière !

Illustration de la brume cosmique : les mécanismes d’atténuation du flux d’un blazar par l’interaction entre rayon gamma et photon visible dans les vides cosmiques.
L. Gréaux et J. Biteau, Fourni par l’auteur

Plus l’énergie du rayon gamma est élevée, et plus la distance du blazar qui l’émet est grande, plus l’atténuation du flux reçu est importante. Les photons de faible énergie jouant le rôle de minuscules gouttelettes résultent de l’émission cumulée de toutes les étoiles et galaxies depuis le début de l’univers.

Jusqu’à récemment, la détection de ces « gouttelettes » représentait un véritable défi observationnel. Les trois techniques de mesure connues, dont celle qui exploite l’atténuation des rayons gamma, semblent désormais atteindre des valeurs compatibles entre elles, ouvrant la voie à de nouveaux outils cosmologiques pour répondre au paradoxe d’Olbers ou à la tension de Hubble.

Éruptions de blazars et cours de la Bourse

Les blazars n’ont-ils donc plus aucun mystère pour nous ? Loin de là.

Alors que les phares maritimes clignotent à intervalles réguliers pour permettre aux équipages de les identifier, les blazars brillent de manière erratique, à l’image des cours boursiers fluctuant au fil des ans. Lors des éruptions les plus extrêmes, on a même observé le flux de blazars doubler en quelques minutes seulement ! Comprendre ces éruptions représente encore un défi pour l’astrophysique des hautes énergies et la physique des plasmas.

L’avènement d’observatoires comme le Vera C. Rubin Observatory dans le domaine visible et le Cherenkov Telescope Array Observatory en rayons gamma promet des avancées majeures dans la cartographie des éruptions de blazars. Tout en levant le voile de la brume cosmique, ces observations promettent de mieux comprendre les accélérateurs persistants les plus puissants du cosmos.

The Conversation

Jonathan Biteau a reçu des financements de l’Université Paris-Saclay et de l’Institut Universtaire de France.

ref. Blazars, ces phares cosmiques qui nous guident depuis les tréfonds du cosmos – https://theconversation.com/blazars-ces-phares-cosmiques-qui-nous-guident-depuis-les-trefonds-du-cosmos-267142

Une expérience pour enfin comprendre comment les navigateurs du Pacifique se repéraient sans instruments

Source: The Conversation – France in French (2) – By Maria Ahmad, PhD Candidate, Cognitive Neuroscience, Psychology and Language Sciences, UCL

Le marin marshallais Clansey Takia. Chewy Lin, CC BY-NC-ND

Un plongeon au cœur de l’océan Pacifique pour comprendre comment, sans instruments ni technologie, les navigateurs des îles Marshall lisaient les vagues, le vent et les étoiles pour retrouver leur chemin, et comment les neurosciences modernes tentent de décrypter ce savoir ancestral.


L’un des plus grands défis de la navigation consiste à savoir où l’on se trouve au milieu de l’océan, sans le moindre instrument. Cette aptitude extraordinaire est illustrée par les techniques ancestrales qu’utilisaient autrefois les navigateurs chevronnés des îles Marshall, un chapelet d’îles et d’atolls coralliens situés entre Hawaï et les Philippines.

Aux côtés d’un neuroscientifique spécialiste de la cognition, d’un philosophe, d’une anthropologue marshallaise et de deux marins autochtones, j’ai pris part à une expédition destinée à comprendre comment les navigateurs marshallais se repèrent en mer grâce à leur environnement. À bord du Stravaig, un trimaran (une embarcation à trois coques) de douze mètres, le vent et les vagues nous ont portés sur soixante milles nautiques, de l’atoll de Majuro à celui d’Aur.

Une compétence extraordinaire

Durant les six années que j’ai vécues aux îles Marshall, je n’avais jamais dépassé Eneko, un petit îlot situé à l’intérieur du lagon de Majuro. J’étais sans cesse ramené au récif, là où le lagon rejoint l’océan, observant l’écume blanche se former lorsque les vagues se brisaient contre la barrière qui protégeait l’atoll.

C’est la connaissance intime de ces vagues que le « ri meto » – littéralement « la personne de la mer », titre conféré par le chef au navigateur – consacrait sa vie à maîtriser. En percevant les infimes variations de la houle, le « ri meto » pouvait déterminer la direction et la distance d’îles situées à des milliers de kilomètres au-delà de l’horizon.

Grâce à ce savoir ancestral, le « ri meto » maîtrisait l’une des compétences les plus extraordinaires jamais acquises par l’être humain : la navigation dans le Pacifique. Mais l’histoire tragique des îles Marshall a fait disparaître cette pratique, et il n’existe aujourd’hui plus aucun « ri meto » officiellement reconnu.

Alson Kelen est l’élève du dernier « ri meto » connu. Ses parents ont été déplacés de l’atoll de Bikini, au nord de l’archipel, lors du programme nucléaire américain qui a fait exploser soixante-sept bombes atomiques et thermonucléaires dans les îles Marshall dans les années 1940 et 1950.

Le rôle des neurosciences

Au-delà des destructions et des souffrances immenses qu’il a provoquées, ce programme a brisé la transmission intergénérationnelle des savoirs traditionnels, notamment celui de la navigation. Dans le cadre des efforts de renaissance menés par l’anthropologue Joseph Genz, Alson Kelen a, en 2015, pris la barre du jitdaam kapeel, une pirogue traditionnelle marshallaise, pour rallier Majuro à Aur en s’appuyant uniquement sur les techniques de navigation ancestrales qu’il avait apprises auprès de son maître.

L’atoll d’Aur Tabal, aux îles Marshall
L’atoll d’Aur Tabal, aux îles Marshall.
Chewy Lin, CC BY-NC-ND

Inspiré par cette expérience, je me suis interrogé sur le rôle que les neurosciences pouvaient jouer dans la compréhension de l’orientation en mer. Des travaux de recherche sur la navigation spatiale ont montré comment les processus neuronaux et cognitifs du cerveau nous aident à nous repérer. La plupart de ces études portent toutefois sur la navigation terrestre, menée en laboratoire ou dans des environnements contrôlés à l’aide de jeux vidéo ou de casques de réalité virtuelle. En mer, les exigences cognitives sont bien plus grandes : il faut composer avec des facteurs en constante évolution, comme la houle, le vent, les nuages et les étoiles.

Neuroscience de la navigation

Directeur de Waan Aelon in Majel, une école locale de construction et de navigation de pirogues, Alson Kelen a choisi deux marins traditionnels chevronnés pour se joindre à notre expédition de recherche.

À l’approche du chenal, les vagues régulières du lagon ont laissé place à la houle plus lourde de l’océan qui frappait la coque. L’équipage a resserré les cordages, les voiles ont été hissées. Soudain, j’ai senti la houle dominante venue de l’est soulever le bateau. Nous venions de quitter le calme du lagon et mettions le cap sur l’atoll d’Aur.

Pendant les deux jours suivants, le Stravaig est devenu notre laboratoire flottant. Durant plus de quarante heures, nous avons recueilli des données cognitives et physiologiques sur les neuf membres de l’équipage, ainsi que des données environnementales continues dans un milieu en perpétuelle évolution.

Le professeur Hugo Spiers installe l’accéléromètre
Hugo Spiers, professeur de neurosciences cognitives, installe l’accéléromètre utilisé pour enregistrer les variations des vagues.
Chewy Lin, CC BY-NC-ND

Nous avons demandé à chacun de suivre sa position estimée tout au long du voyage. Seuls deux membres de l’équipage – le capitaine et son second – avaient accès au GPS à intervalles réguliers ; les autres se fiaient uniquement à l’environnement et à leur mémoire. Toutes les heures, chaque membre indiquait sur une carte l’endroit où il pensait se trouver, ainsi que ses estimations du temps et de la distance restant avant d’apercevoir les premiers signes de terre, puis avant l’arrivée sur l’atoll. Ils notaient également tous les repères environnementaux utilisés, tels que les vagues, le vent ou la position du soleil.

Une boussole recouverte

L’équipage évaluait également quatre émotions clés tout au long du trajet : bonheur, fatigue, inquiétude et mal de mer. Chaque membre portait une montre connectée Empatica, qui enregistrait les variations de fréquence cardiaque.

Un accéléromètre était fixé sur le pont supérieur pour enregistrer les mouvements du bateau au gré des vagues. Une caméra GoPro 360° montée séparément capturait les variations des voiles, des nuages, du soleil et de la lune, ainsi que les déplacements de l’équipage sur le pont.

Juste avant que le dernier morceau de terre ne disparaisse sous l’horizon, chaque membre de l’équipage a désigné cinq atolls : Jabwot, Ebeye, Erikub, Aur Tabal, Arno et Majuro. Une boussole recouverte servait à enregistrer les relevés. Cette opération a été répétée tout au long du voyage afin de tester les compétences d’orientation sans référence à la terre.

À la fin de cette traversée, nous disposions d’une riche collection de données mêlant expériences subjectives et mesures objectives de l’environnement. Chaque estimation tracée sur la carte, chaque émotion, chaque variation de fréquence cardiaque était enregistrée en parallèle des changements de houle, de vent, de ciel et des relevés GPS. Ces nouvelles données constituent la base d’un modèle capable de commencer à expliquer le processus cognitif de l’orientation en mer, tout en offrant un aperçu de cette capacité humaine ancestrale que le « ri meto » maîtrisait depuis longtemps.

The Conversation

Ce projet de recherche est dirigé par le professeur Hugo Spiers, professeur de neurosciences cognitives à l’University College London. L’équipe de recherche comprend : Alson Kelen, directeur de Waan Aelon in Majel ; le professeur Joseph Genz, anthropologue à l’Université de Hawaï à Hilo ; le professeur John Huth Donner, professeur de physique à Harvard University ; le professeur Gad Marshall, professeur de neurologie à la Harvard Medical School ; le professeur Shahar Arzy, professeur de neurologie à l’Université hébraïque de Jérusalem ; le Dr Pablo Fernandez Velasco, postdoctorant financé par la British Academy à l’Université de Stirling ; Jerolynn Neikeke Myazoe, doctorante à l’Université de Hawaï à Hilo ; Clansey Takia et Binton Daniel, instructeurs de navigation et de construction de pirogues traditionnelles WAM ; Chewy C. Lin, réalisateur de documentaires ; et Dishad Hussain, directeur chez Imotion Films.

Ce projet a été soutenu par le Royal Institute of Navigation, l’University College London, le Centre for the Sciences of Place and Memory de l’Université de Stirling (financé par le Leverhulme Trust), le Royal Veterinary College, Glitchers, Neuroscience & Design, Empatica, Imotion et Brunton.

ref. Une expérience pour enfin comprendre comment les navigateurs du Pacifique se repéraient sans instruments – https://theconversation.com/une-experience-pour-enfin-comprendre-comment-les-navigateurs-du-pacifique-se-reperaient-sans-instruments-266636

Les « marques de cure-dents » sur les fossiles préhistoriques n’en étaient peut-être pas

Source: The Conversation – France in French (2) – By Ian Towle, Research Fellow in Biological Anthropology, Monash University

Une molaire de Néandertal. Nowaczewska et al., 2021

Une étude sur plus de 500 primates sauvages montre que les « sillons de cure-dents » sur les dents fossiles peuvent se former naturellement, tandis que certaines pathologies modernes, comme les abfractions, sont propres aux humains.


Depuis des décennies, de fines rainures observées sur des dents humaines préhistoriques étaient interprétées comme la preuve d’un geste délibéré : des humains nettoyant leurs dents à l’aide de petits bâtons ou de fibres végétales, ou cherchant à soulager une douleur gingivale. Certains chercheurs y ont même vu la plus vieille habitude humaine.

Mais selon une étude publiée dans l’American Journal of Biological Anthropology, cette hypothèse serait à revoir. Les auteurs ont constaté que ces mêmes stries apparaissent aussi naturellement chez des primates sauvages, sans qu’aucun comportement de curetage dentaire ne soit observé. Encore plus surprenant : l’analyse de plus de 500 primates, appartenant à 27 espèces vivantes ou fossiles, n’a révélé aucune trace d’une maladie dentaire fréquente chez l’humain moderne, les lésions dites d’abfraction – ces entailles profondes en forme de V au niveau de la gencive.

Ces découvertes invitent à repenser l’interprétation des fossiles et ouvrir de nouvelles pistes sur ce qui, dans l’usure et les pathologies de nos dents, témoigne d’une évolution proprement humaine.

Mâchoire d’orang-outan présentant une dentition complète, dont une dent porte une rainure inhabituelle à la base de sa racine
Orang-outan (Pongo pygmaeus) présentant une « marque de cure-dent » sur la deuxième molaire inférieure gauche (spécimen FMNH 19026, Field Museum de Chicago). Une flèche orange indique l’emplacement de la rainure.
Ian Towle

Pourquoi les dents comptent dans l’évolution humaine

Les dents sont la partie la plus résistante du squelette et survivent souvent bien après la décomposition du reste du corps. Les anthropologues s’en servent pour reconstituer les régimes alimentaires, les modes de vie et l’état de santé des populations anciennes.

Même les plus petites marques peuvent avoir une grande signification. L’une des plus fréquentes est une fine rainure qui traverse la racine exposée de certaines dents, souvent entre deux d’entre elles. Depuis le début du XXᵉ siècle, ces traces ont été baptisées « marques de cure-dent » et interprétées comme les signes d’un usage d’outils ou de pratiques d’hygiène dentaire.

On en a signalé tout au long de notre histoire évolutive, sur des fossiles vieux de deux millions d’années jusqu’aux Néandertaliens. Mais jusqu’ici, personne n’avait réellement vérifié si d’autres primates présentaient ces mêmes marques. Une autre affection, appelée abfraction, se manifeste différemment : par des entailles profondes en forme de coin à la base de la gencive. Très fréquentes en dentisterie moderne, elles sont souvent associées au grincement des dents, à un brossage trop vigoureux ou à la consommation de boissons acides. Leur absence sur les fossiles connus intrigue depuis longtemps les chercheurs : les autres primates en sont-ils vraiment exempts ?

Ce que nous avons fait

Pour vérifier ces hypothèses, nous avons analysé plus de 500 dents appartenant à 27 espèces de primates, actuelles et fossiles. L’échantillon comprenait notamment des gorilles, des orang-outans, des macaques, des colobes et plusieurs singes disparus. Fait essentiel, tous les spécimens provenaient de populations sauvages, ce qui signifie que l’usure de leurs dents n’a pas pu être influencée par les brosses à dents, les boissons gazeuses ou les aliments transformés.

Nous avons recherché des lésions cervicales non carieuses – un terme désignant une perte de tissu au niveau du col de la dent qui n’est pas causée par la carie. À l’aide de microscopes, de scanners 3D et de mesures de perte de tissu, nous avons documenté même les plus petites lésions.

Dentitions de primates présentant différents types de pathologies dentaires
Différents types de lésions radiculaires observées chez les primates sauvages, notamment une érosion acide (en haut à gauche) et des sillons présentant des caractéristiques similaires à celles des marques de cure-dents observées sur des fossiles humains.
Ian Towle

Ce que nous avons découvert

Environ 4 % des individus présentaient des lésions. Certaines ressemblaient presque exactement aux classiques « sillons de cure-dents » observés sur les fossiles humains fossiles, avec de fines rayures parallèles et des formes effilées. D’autres lésions étaient peu profondes et lisses, surtout sur les dents de devant, probablement causées par les fruits acides que beaucoup de primates consomment en grande quantité.

Mais une absence nous a frappé. Nous n’avons trouvé aucune lésion par abfraction. Malgré l’étude d’espèces ayant une alimentation extrêmement dure et des forces de mastication puissantes, aucun primate n’a présenté les défauts en forme de coin si couramment observés dans les cliniques dentaires modernes.

Une illustration montrant à quoi ressemblent les lésions par abfraction sur les dents humaines.
Wikimedia, CC BY

Qu’est-ce que cela signifie ?

Premièrement, cela signifie que les sillons ressemblant à des marques de cure-dents ne prouvent pas nécessairement l’utilisation d’outils. La mastication naturelle, les aliments abrasifs, ou même le sable ingéré peuvent produire des motifs similaires. Dans certains cas, des comportements spécialisés, comme arracher de la végétation avec les dents, peuvent également y contribuer. Il faut donc rester prudent avant d’interpréter chaque sillon fossile comme un acte délibéré de curetage dentaire.

Deuxièmement, l’absence totale de lésions par abfraction chez les primates suggère fortement qu’il s’agit d’un problème propre aux humains, lié à nos habitudes modernes. Elles sont beaucoup plus probablement causées par un brossage trop vigoureux, les boissons acides et les régimes alimentaires transformés que par les forces de mastication naturelles. Cela place les abfractions aux côtés d’autres problèmes dentaires, comme les dents de sagesse incluses ou les dents mal alignées, qui sont rares chez les primates sauvages mais fréquents chez l’homme aujourd’hui. Ces observations alimentent un domaine de recherche émergent appelé odontologie évolutive, qui utilise notre passé évolutif pour comprendre les problèmes dentaires actuels.

Pourquoi est-ce important aujourd’hui ?

À première vue, les sillons sur les dents fossiles peuvent sembler anecdotiques. Pourtant, ils ont une importance à la fois pour l’anthropologie et pour la dentisterie. Pour la science évolutive, ils montrent qu’il est essentiel d’observer nos plus proches parents avant de conclure à une explication culturelle spécifique ou unique. Pour la santé moderne, ils mettent en évidence à quel point nos régimes alimentaires et nos modes de vie modifient profondément nos dents, nous distinguant des autres primates.

En comparant les dents humaines à celles des autres primates, il devient possible de distinguer ce qui est universel (l’usure inévitable due à la mastication) de ce qui est propre à l’homme – le résultat des régimes alimentaires, des comportements et des soins dentaires modernes.

Et ensuite ?

Les recherches futures porteront sur des échantillons plus larges de primates, examineront les liens entre régime alimentaire et usure dentaire dans la nature, et utiliseront des techniques d’imagerie avancées pour observer la formation des lésions. L’objectif est d’affiner notre interprétation du passé tout en découvrant de nouvelles façons de prévenir les maladies dentaires aujourd’hui.

Ce qui peut ressembler à un sillon de cure-dents sur une dent humaine fossile pourrait tout aussi bien être un simple sous-produit de la mastication quotidienne. De même, il pourrait refléter d’autres comportements culturels ou alimentaires laissant des marques similaires. Pour démêler ces possibilités, il faut disposer de jeux de données comparatifs beaucoup plus larges sur les lésions des primates sauvages ; ce n’est qu’ainsi que l’on pourra identifier des tendances générales et affiner nos interprétations du registre fossile.

Parallèlement, l’absence de lésions par abfraction chez les primates suggère que certains de nos problèmes dentaires les plus courants sont propres à l’homme. Cela rappelle que même dans quelque chose d’aussi quotidien qu’un mal de dents, notre histoire évolutive est inscrite dans nos dents, mais façonnée autant par nos habitudes modernes que par notre biologie ancienne.

The Conversation

Ian Towle reçoit un financement du Conseil australien de la recherche (Australian Research Council, ARC DP240101081).

ref. Les « marques de cure-dents » sur les fossiles préhistoriques n’en étaient peut-être pas – https://theconversation.com/les-marques-de-cure-dents-sur-les-fossiles-prehistoriques-nen-etaient-peut-etre-pas-267019

Le pouvoir des mâles n’est pas la norme chez les primates. Conversation avec Élise Huchard

Source: The Conversation – France in French (2) – By Élise Huchard, Directrice de recherche au CNRS, Université de Montpellier

Élise Huchard sur son terrain d’étude, à Tsaobis Nature Park, en Namibie. Fourni par l’auteur

Depuis Darwin et jusqu’à la fin des années 1990, les recherches sur les stratégies de reproduction des animaux s’intéressaient surtout aux mâles. Une prise de conscience a ensuite eu lieu, en réalisant qu’il pourrait être intéressant de ne pas seulement étudier la moitié des partenaires… C’est dans ce contexte de début de XXIe siècle qu’Élise Huchard démarre sa thèse sur les stratégies de reproduction des femelles babouins chacma, espèce qu’elle étudie depuis une vingtaine d’années grâce à un terrain de recherche en Namibie. Elle est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS et travaille à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Hérault). Ses travaux ont été récompensés en 2017 par la médaille de bronze du CNRS. La biologiste de l’évolution fait le point avec Benoît Tonson, chef de rubrique Science, sur ce que l’on sait des dominances mâles, femelles chez les primates.


The Conversation France : Pourquoi, pendant près de 150 ans, les scientifiques ne se sont-ils intéressés qu’aux mâles ?

Élise Huchard : On peut remonter à Darwin et à son ouvrage, la Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe. Ce livre succède au fameux De l’origine des espèces et va proposer la théorie de la sélection sexuelle pour expliquer certaines observations qui ne collent pas avec sa théorie de la sélection naturelle. L’exemple que prend Darwin, c’est la queue du paon. Comment cette queue peut-elle l’aider à survivre dans un monde rempli de prédateurs ? Du point de vue de la survie de l’individu, cela ressemble plutôt à un désavantage, et ce caractère n’aurait pas dû être sélectionné.

Mais il n’y a pas que la survie qui importe, et il faut aussi laisser des descendants. Selon la théorie de la sélection sexuelle, les membres d’un sexe – en général les mâles – sont en compétition entre eux pour l’accès aux membres de l’autre sexe – en général les femelles, qui vont choisir parmi les vainqueurs. Dans ce contexte, un trait qui permet de donner un avantage sur les autres mâles – soit pour gagner les combats, soit pour être plus séduisant que les rivaux – va être sélectionné. Selon ce schéma de pensée, les femelles sont essentiellement passives et, donc, on va surtout s’intéresser aux mâles.

Ce paradigme va changer dans les années 1990, notamment sous l’impulsion de philosophes féministes qui affirment que la science n’est pas aussi neutre qu’elle le prétend et s’inscrit toujours dans un contexte sociétal donné. Donna Haraway prend ainsi l’exemple de la primatologie pour affirmer qu’on a longtemps projeté nos propres biais sur l’étude des sociétés des singes, en mettant en avant des mâles dominants et des femelles passives, subordonnées.

C’est dans ce contexte que vous démarrez votre thèse…

É. H. : Oui, c’était en 2005, il y avait eu cette introspection qui disait que, jusqu’à présent, les travaux avaient été biaisés en faveur des mâles et qu’il fallait documenter le versant femelle de la sélection sexuelle. Ma thèse a donc porté sur l’étude des babouines et, plus précisément, sur le choix d’accouplement et les stratégies reproductives des femelles. A première vue, elles semblaient très actives, avec beaucoup de sollicitations sexuelles de la part des femelles envers les mâles, ce qui laissait à penser qu’elles jouissaient d’une certaine liberté dans leur sexualité.

Comment avez-vous étudié ces relations ?

É. H. : Mon terrain de recherche a été, dès ma thèse, le site d’étude de Tsaobis en Namibie, site que je codirige aujourd’hui. C’est un terrain de recherche continu depuis 2000 où des scientifiques se succèdent pour étudier deux groupes de babouins chacma. En ce moment, nous suivons une troupe d’environ 85 individus et une autre de 65 environ. Le cœur de notre activité, c’est d’essayer de documenter les histoires de vie des individus. Donc de suivre chaque individu de sa naissance à sa mort ou, en tout cas, tout ce qu’on peut suivre de sa vie et tous les événements qui lui arrivent. On suit les lignées maternelles, ça, c’est très facile parce qu’on voit les bébés naître et se faire allaiter, mais on arrive aussi à retracer les lignées paternelles grâce à la biologie moléculaire avec l’ADN pour faire des tests de paternités.

On suit deux groupes en permanence et donc on envoie a minima deux personnes par groupes et par jour. C’est très exigeant physiquement : le matin, il faut être avec les babouins avant l’aube, parce qu’après ils vont quitter la falaise où ils dorment pour commencer à bouger. Il faut ensuite les suivre toute la journée. Il y a des journées où il fait très chaud pendant lesquelles ils ne vont pas faire grand-chose, mais d’autres journées où ils sont capables de se déplacer sur 15 à 20 kilomètres et donc il faut les suivre ! C’est un endroit montagneux, ils sont difficiles à suivre puisqu’ils sont beaucoup plus agiles que nous. Les panoramas sont absolument spectaculaires, mais cela demande vraiment beaucoup d’efforts !

Et qu’avez-vous appris ?

É.H. : J’ai testé une hypothèse qui disait que l’on choisissait son partenaire sexuel en fonction de ses gènes immunitaires, par exemple avec des gènes complémentaires aux siens de façon à avoir une descendance très diverse génétiquement. J’ai passé des heures et des heures sur le terrain à observer les modèles d’accouplements, à essayer de déterminer des préférences. J’ai également passé des jours et des jours au laboratoire à génotyper les babouins pour tester cette hypothèse. Et tout ça pour des résultats négatifs ! Je ne détectais aucune préférence, aucun choix des femelles pour les mâles.

Une jeune femelle babouin chacma présente sa tumescence à un mâle, à Tsaobis, en Namibie.
Guilhem Duvot, Fourni par l’auteur

Je devais donc discuter de ces résultats négatifs dans mon manuscrit de thèse. Plusieurs de mes observations ne collaient pas avec notre hypothèse de départ. Déjà, chez les babouins, contrairement aux paons et à de nombreuses espèces où les mâles sont plus colorés que les femelles, ce sont les femelles qui arborent des ornements sexuels : des tumescences au moment de l’ovulation. Cela laissait à penser que, si ce sont les femelles qui produisent ces ornements, alors ce sont aussi les femelles qui sont choisies par les mâles plutôt que l’inverse. Ensuite, j’avais souvent assisté à des situations de violence assez inexpliquées des mâles envers les femelles. Comportement que l’on peut retrouver également chez les chimpanzés. Je ne comprenais pas bien, car ces attaques, potentiellement très violentes, se produisaient à des moments où les femelles n’étaient pas forcément sexuellement réceptives et ne faisaient rien de particulier. Or, quand on connaît bien les babouins, cela interpelle : certes, il peut y avoir des conflits dans leurs grands groupes, mais c’est rarement sans raison.

À ce moment-là sort un article scientifique d’une équipe américaine sur les chimpanzés qui, pour la première fois, testait l’hypothèse de l’intimidation sexuelle pour expliquer certaines agressions. Selon cette hypothèse, une agression peut être décrite comme de la coercition sexuelle (1) si elle cible plus les femelles fertiles que les non fertiles, (2) si elle est coûteuse pour ces dernières – c’est-à-dire qu’il ne s’agit pas simplement d’une démonstration de force, mais d’une véritable agression qui entraîne de la peur et des blessures pour les femelles qui en sont victimes –, enfin (3) si ces violences permettent d’augmenter le succès reproducteur du mâle violent. J’ai testé cette hypothèse sur les babouins, et cela marche parfaitement.

Quelles sont les formes que peuvent prendre ces actes de coercition sexuelle ?

É. H. : C’est assez variable. Un mâle peut sauter sur une femelle et l’écraser au sol. Il peut aussi la poursuivre pendant de longues périodes, ce qui va l’épuiser et la terroriser. Parfois il peut pousser une femelle à se réfugier dans un arbre, l’y bloquer et la pousser à se réfugier en bout de branche, jusqu’à, potentiellement, l’obliger à sauter de très haut, au risque de se faire très mal.

Un mâle babouin chacma agresse violemment une femelle.
Guilhem Duvot, Fourni par l’auteur

Un mâle va-t-il forcément agresser systématiquement la même femelle ?

É. H. : Oui, et c’est d’ailleurs un point sur lequel on travaille actuellement. On se demande même si ce comportement n’est pas une voie d’évolution vers la monogamie. Il est intéressant de noter que ces comportements dépendent beaucoup de la composition de la troupe. Quand il y a peu de mâles dans le groupe, le mâle dominant s’accouple avec toutes les femelles de la troupe, avec un système de reproduction polygyne (ou polygame).

Mais quand il y a beaucoup de mâles, un seul mâle ne parvient pas à monopoliser toutes les femelles et chaque mâle va alors se focaliser sur une seule femelle, avec laquelle il entretiendra une relation sociale assez exclusive, qui mêle affiliation, proximité et violence – une forme de couple au sein du groupe. Et c’est avec cette femelle qu’il s’accouplera pendant sa période de fertilité en la suivant partout pendant plusieurs jours d’affilée, pour empêcher quiconque de l’approcher et protéger ainsi sa paternité. On pense que les mâles utilisent la violence pour dissuader leur femelle de s’accoupler avec d’autres mâles.

Une femelle babouin chacma toilette un mâle adulte, avec lequel elle entretient une relation préférentielle, et qui est le protecteur de son petit.
Élise Huchard, Fourni par l’auteur

Une fois que la femelle donne naissance, le mâle se montre souvent très protecteur envers la mère et l’enfant, et il n’est plus du tout violent envers eux. On observe des soins paternels – il peut garder, transporter et toiletter son petit, et il ne fera cela qu’envers ses propres petits. On pense que ces soins paternels, qui sont très rares chez les espèces non monogames, sont justement apparus parce que les mâles babouins, qui parviennent à maintenir une exclusivité sexuelle, même au sein de ces grands groupes sociaux, ont une forte certitude de paternité.

On retrouve ce type de comportements chez d’autres espèces ?

É. H. : Nous essayons en ce moment de comprendre le « paysage » de la coercition. Quelles espèces sont coercitives, quelles espèces le sont moins, et pourquoi ? C’est un champ de recherche qui est plutôt récent et en train de bourgeonner.

Une difficulté, c’est que, même si ces comportements n’ont pas été décrits, cela ne signifie pas forcément qu’ils n’existent pas. Par exemple, les scientifiques ont étudié les babouins pendant des dizaines d’années avant de réaliser que ces agressions des mâles envers les femelles avaient un caractère sexuel. Ce n’était pas évident puisque ces actes d’agressions peuvent avoir lieu plusieurs jours à semaines avant la période de fertilité de la femelle – donc il n’est pas simple de les relier aux comportements sexuels. On a pu observer ces comportements d’intimidation sexuelle chez d’autres espèces, comme les chimpanzés et les mandrills. On soupçonne que cette forme de coercition est répandue chez les espèces qui vivent en grands groupes multimâles ou multifemelles.

Mais il y a aussi des sociétés animales où ces comportements de violence sexuelle n’ont jamais été observés, comme chez les bonobos, où les femelles sont socialement dominantes sur les mâles. La coercition sexuelle est sans doute bien moins fréquente et intense quand les femelles sont dominantes sur les mâles. Mais la dominance des femelles n’est cependant pas systématiquement protectrice, car il y a des observations de coercition sexuelle même dans des sociétés où les femelles sont très dominantes, comme chez les lémurs catta par exemple.

Jusqu’à présent, nous avons surtout évoqué les babouins chacma, où les mâles semblent très dominants sur les femelles. Est-ce le modèle majoritaire chez les primates ?

É. H. : Non, et ce serait vraiment faux de penser que ce qui se passe chez les babouins est généralisable à tous les primates.

On a trop longtemps pensé que la dominance des mâles sur les femelles allait de soi, que c’était une sorte de modèle « par défaut ». Et puis, la découverte, dans les années 1970, de sociétés animales dominées par les femelles, comme celles des hyènes tachetées ou celles de nombreux lémuriens, a été une vraie surprise. On a vu ça comme une sorte d’accident de l’évolution.

Un des problèmes, c’est que l’on considérait souvent que les mâles dominaient les femelles, mais sans forcément l’étudier de façon quantitative. On avait tendance à établir une hiérarchie des mâles et une hiérarchie des femelles, sans chercher à mettre les deux sexes dans une même hiérarchie. Or, on a récemment réalisé que la dominance d’un sexe sur l’autre n’était pas un phénomène aussi binaire que ce qu’on croyait, et qu’il semblait y avoir des espèces où aucun sexe n’était strictement dominant sur l’autre ou encore des espèces où le degré de dominance des femelles pouvait varier d’un groupe à l’autre, comme chez les bonobos. Les femelles y sont généralement dominantes, mais on a déjà vu des groupes avec un mâle alpha.

Vous avez publié cette année un article scientifique où vous avez comparé les dominances mâles-femelles chez 121 espèces, que peut-on en retenir ?

É. H. : Dans cette étude, on a réuni et analysé toutes les données publiées dans la littérature scientifique sur la dominance entre sexes. Au départ, on ne pensait pas en trouver beaucoup parce que, comme je le disais, les primatologues ont tendance à construire des hiérarchies séparées pour les mâles et pour les femelles. Mais, au final, on a trouvé des données pour 121 espèces de primates, ce qui était au-delà de nos espérances. On a utilisé des mesures quantitatives, donc objectives, pour estimer quel sexe dominait l’autre. Pour cela, on considère toutes les confrontations impliquant un mâle et une femelle dans un groupe, puis on compte simplement le pourcentage de confrontations gagnées par les femelles (ou par les mâles, c’est pareil). Cette enquête bibliographique nous a pris cinq ans !

Tout ce travail, publié en juin dernier, nous a appris plusieurs choses importantes. D’abord, la dominance stricte d’un sexe sur l’autre, lorsqu’un sexe gagne plus de 90 % des confrontations, comme ce que l’on observe chez les babouins chacma, est rare. Il y a moins de 20 % des espèces où les mâles sont strictement dominants sur les femelles, et également moins de 20 % où ce sont les femelles qui sont strictement dominantes.

Ensuite, il ne s’agit pas d’un trait binaire. Les relations de dominance entre mâles et femelles s’étalent le long d’un continuum, avec, à un bout, des espèces où les mâles sont strictement dominants, comme chez les babouins chacma, et, à l’autre bout, des espèces où les femelles sont strictement dominantes, comme chez les sifakas de Madagascar. Entre ces deux extrémités, s’étale tout le spectre des variations, avec des espèces où les relations sont égalitaires, comme chez de nombreux singes sud-américains (capucins ou tamarins par exemple).

Enfin, grâce à toute cette variation, nous avons pu mettre en évidence les conditions dans lesquelles les femelles sont devenues socialement dominantes sur les mâles (et inversement) au cours de l’histoire évolutive des primates. Les femelles deviennent plus souvent dominantes dans les espèces où elles exercent un fort contrôle sur leur reproduction, c’est-à-dire où elles peuvent choisir avec qui, et quand, elles s’accouplent. C’est notamment souvent le cas dans les espèces monogames, arboricoles – car elles peuvent s’échapper et se cacher plus facilement dans les arbres – et là où les deux sexes sont de même taille, avec une force physique égale (comme chez de nombreux lémuriens). Les femelles sont aussi plus souvent dominantes dans les sociétés où elles sont en forte compétition – de façon symétrique à la compétition que se livrent les mâles entre eux. C’est notamment souvent le cas des espèces où les femelles vivent seules ou en couple, où là encore elles sont territoriales – ce sont là des caractéristiques qui montrent que les femelles ne tolèrent pas la proximité d’autres femelles. À l’inverse, la dominance des mâles s’observe surtout chez les espèces polygames, terrestres, vivant en groupe, comme par exemple les babouins, les macaques ou encore les gorilles, où les mâles disposent d’une nette supériorité physique sur les femelles.

Ces résultats révèlent que les rapports de pouvoir entre les sexes chez les primates sont variables, flexibles, et liés à des facteurs sociaux et biologiques précis. Ils offrent ainsi de nouvelles pistes pour comprendre l’évolution des rôles masculins et féminins dans les premières sociétés humaines, en suggérant que la domination masculine n’y était pas forcément très marquée.

En effet, cette violence et ces relations de domination que vous décrivez chez les babouins et parmi d’autres primates, cela fait forcément penser à notre espèce. D’un point de vue évolutif, peut-on en tirer des conclusions ?

É. H. : C’est une question complexe, et sensible aussi. Il faut commencer par clarifier un point clé : il ne faut jamais confondre ce qui est « naturel » (à savoir ce qu’on observe dans la nature) avec ce qui est moral (à savoir ce qui est jugé bon ou mauvais dans les sociétés humaines). Ce n’est pas parce qu’un comportement est naturel qu’il est pour autant acceptable sur le plan moral. Il y a eu de vifs débats à ce sujet dans les années 1980. Certains essayaient de généraliser un peu vite aux humains ce qu’on observait chez les primates non humains – par exemple, quand les premiers primatologues ont rapporté que les mâles dominaient les femelles dans les sociétés des chimpanzés, on a eu tendance à en déduire que la dominance masculine est naturelle chez les humains, et qu’il est donc difficile de lutter contre.

Donna Haraway, que je citais au début de l’entretien, a notamment mis en garde contre ce genre de raccourcis, qui peut conduire à justifier de façon fallacieuse les hiérarchies sociales qu’on observe chez les humains. Si la biologie évolutive peut aider à comprendre certains comportements humains, elle ne peut ni ne doit en aucun cas les justifier. On peut ici faire un parallèle avec la criminologie : ce n’est pas parce qu’un criminologue explique un crime sur le plan psychologique ou scientifique qu’il le justifie sur le plan moral.

Ceci étant clarifié, comme je suis biologiste de l’évolution et primatologue, je pense bien entendu que l’humain est un primate parmi d’autres. Il y a de grands patrons communs à tous les animaux, auxquels nous n’échappons pas. Par exemple, je pense que la violence sexuelle répond aux mêmes motivations psychologiques chez les humains et les non-humains, en lien avec un désir de possession sexuelle et de contrôle reproductif des mâles envers les femelles.

J’ai aussi souligné plus haut qu’il y a énormément de variations dans les relations mâles-femelles dans les sociétés animales, donc il faut se méfier des généralisations hâtives. L’exemple des chimpanzés et des bonobos, qui sont les deux espèces les plus proches de la nôtre, est éclairant : les premiers sont dominés par les mâles et coercitifs, les deuxièmes sont dominés par les femelles et on n’y observe pas de coercition sexuelle.

Dès lors, impossible d’affirmer ce qui est « naturel » pour les humains en matière de domination d’un sexe sur l’autre et de coercition sexuelle ! Et surtout, puisque ces deux espèces sont génétiquement très proches, cet exemple montre aussi que nos comportements ne sont pas « déterminés » de façon implacable par notre héritage évolutif et nos gènes. De plus en plus, on se rend compte que ces comportements de coercition et de domination varient d’un individu à l’autre et dépendent du contexte social. Il s’agit donc de comprendre quels sont les facteurs, en particulier sociaux ou culturels, qui favorisent ou inhibent de tels comportements dans différentes sociétés primates. C’est ce à quoi nous travaillons en ce moment.

On peut finir en rappelant qu’une spécificité des sociétés humaines est qu’il y a de puissants mécanismes sociaux pour réguler les comportements hiérarchiques et violents, par le biais de normes culturelles et d’institutions. Même si nos sociétés ne sont pas exemptes de violences sexuelles et d’inégalités entre les genres, il nous appartient, en tant qu’humains, de les combattre activement grâce à nos mécanismes culturels et institutionnels. Et certains non-humains, comme les bonobos sont même là pour montrer qu’il est possible, en tant que primates, de vivre ensemble et de faire société sans violence sexuelle !

The Conversation

Élise Huchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le pouvoir des mâles n’est pas la norme chez les primates. Conversation avec Élise Huchard – https://theconversation.com/le-pouvoir-des-males-nest-pas-la-norme-chez-les-primates-conversation-avec-elise-huchard-267377

Pour les jeunes issus de milieux défavorisés, le soutien social a ses limites

Source: The Conversation – in French – By Jiseul Sophia Ahn, Postdoctoral fellow in youth vocational development, Université de Montréal

Passer du temps avec ses proches devrait rendre heureux. Mais pour beaucoup de jeunes adultes issus de milieux défavorisés, les relations familiales, amicales ou amoureuses peuvent être à double tranchant : autant de soutien que de stress, et parfois plus de pression que de réconfort.

Des décennies de recherches sur le bonheur montrent une chose claire : le secret d’une vie longue et heureuse tient à la qualité de nos liens sociaux. Passer du temps de qualité avec des proches apporte joie et légèreté. Face aux aléas de la vie, ces relations constituent une source de soutien, de force et de réconfort. Pourtant, certaines relations peuvent peser et devenir une obligation, voire une source de stress et de frustration. Le soutien social, qu’il soit psychologique (empathie) ou concret (aide financière), peut améliorer notre santé et notre bien-être. À l’inverse, le stress social, soit la charge psychologique ressentie quand on se sent dépassé par les demandes d’un proche, peut peser sur le bien-être, car nous sommes particulièrement sensibles aux expériences négatives.

Le stress social est particulièrement présent chez les jeunes adultes : un parent critique, un ami envahissant ou un partenaire jaloux peut provoquer des tensions quasi quotidiennes. Ces jeunes doivent progressivement apprendre à devenir eux-mêmes sources de soutien, tout en naviguant des transitions multiples dans leurs études, leur travail et leur vie personnelle.

En tant que chercheuse postdoctorale, mes travaux portent sur cette transition et sur la manière dont les contextes sociaux et éducatifs peuvent faciliter ou entraver ce passage.

Une étude sur quatre ans

Pour mieux comprendre le rôle des relations sociales pendant cette transition vers l’âge adulte, nous avons mené une étude auprès de 384 jeunes adultes principalement issus de milieux défavorisés, recrutés alors qu’ils étaient encore au secondaire. Nous avons suivi leurs relations familiales, amicales et amoureuses sur quatre ans pour examiner comment ces liens influencent leur bien-être et leurs symptômes dépressifs.

Au début de la vingtaine, les participants ont été interrogés sur le soutien ou le stress que leurs relations leur apportaient, puis, quatre ans plus tard, ils ont également rapporté leur niveau d’épanouissement.

Notre étude a mis en évidence quatre constats principaux. Premièrement, chez ces jeunes issus de milieux défavorisés, les relations sociales stressantes sont répandues, bien davantage que chez les adultes en générale. Plus de la moitié des participants de notre étude vivaient des relations familiales éprouvantes : un groupe disposait d’un soutien très limité, tandis qu’un autre vivait des relations à double tranchant – à la fois soutenantes et stressantes – avec leur famille et leur partenaire.

Deuxièmement, la qualité des relations familiales avait tendance à se reproduire dans les relations amoureuses, illustrant un effet cascade : ceux qui bénéficient de relations de haute qualité en développent davantage, tandis que les plus jeunes plus éprouvés sur le plan relationnel tendent à le rester.

Troisièmement, bénéficier de davantage de sources de soutien social se traduit par un meilleur bien-être chez les jeunes dont les relations n’étaient pas empreintes de stress, confirmant un modèle additif (« plus de soutien = mieux-être »). Plus précisément, les jeunes entrant dans la vingtaine tout en étant dans une relation amoureuse soutenante présentaient moins de symptômes dépressifs et un plus grand épanouissement. À l’inverse, pour le stress social, un modèle de seuil s’applique : lorsqu’un certain niveau de stress est atteint, un apport supplémentaire de soutien – ou de stress – exerce une influence minime sur le bien-être.

Quatrièmement, contrairement au modèle « tampon » qui aurait pu être anticipé, la présence d’un soutien de la part du partenaire romantique ne suffit pas à compenser les effets du stress relationnel d’autres sources. De plus, le soutien social ne semble pas constituer une protection efficace contre les épreuves de la vie telles que les problèmes financiers. En effet, lorsque ces défis surgissent, les avantages découlant de liens positifs ont tendance à s’estomper.

Accompagner les jeunes et agir contre la précarité

Ces résultats montrent que le stress social est très répandu chez les jeunes adultes, surtout lorsque leur milieu d’origine est moins favorisé. Ces jeunes font souvent face à des obstacles disproportionnés pour accéder à une source importante de bien-être : les relations de qualité. Même quand ces jeunes ont de « bonnes » relations, pour en profiter pleinement, il faut aussi pouvoir réduire l’impact des « mauvaises ».

Un accompagnement efficace repose sur deux volets : renforcer les réseaux de soutien tout en allégeant le poids des facteurs qui peuvent mettre à l’épreuve les relations, comme le stresse économique. Pour les jeunes vivant des relations difficiles à la maison, les acteurs communautaires en dehors du foyer familial (écoles, services publics) ont un rôle crucial à jouer. Ils peuvent leur offrir des expériences sociales enrichissantes et des occasions de développer de solides compétences interpersonnelles, qui constituent des ressources internes dont les jeunes ont besoin pour établir des relations saines à l’âge adulte.

Par exemple, certaines écoles, universités et organismes communautaires, comme Entraide jeunesse Québec ou l’UQAM avec son projet Étincelles, proposent des programmes qui visent à prévenir la violence dans les relations amoureuses et à favoriser des relations saines. Grâce à des ateliers, des formations pour le personnel scolaire, des vidéos destinées aux adultes et à la participation de jeunes ambassadeurs, ces initiatives permettent aux adolescents de développer des compétences socioémotionnelles essentielles : communication, gestion des conflits et des ruptures amoureuses. Déployés à large échelle, ces programmes peuvent aider à construire un bassin des jeunes mieux équipés pour construire des relations saines pour eux-mêmes, et pour les autres. Multiplier ce genre d’initiatives est essentiel.

Les difficultés financières, source de stress

Au-delà des relations sociales, un autre enjeu mérite une attention particulière lors de la transition vers l’âge adulte : les difficultés économiques. Notre étude montre qu’elles nuisent au bien-être des jeunes, y compris chez ceux qui bénéficient globalement du soutien de leurs proches. Dans un contexte du marché du travail instable et de coût de la vie en hausse vertigineuse, les crises de logement et les difficultés financières constituent une source majeure de stress pour les jeunes et peuvent, si elles ne sont pas bien gérées, les plonger dans la précarité. Ce risque est d’autant plus immédiat pour les jeunes qui entrent dans l’âge adulte sans filet familial ni atouts éducatifs facilitant cette transition.

Pour mieux accompagner les jeunes dans cette étape exigeante, il est temps que les familles, écoles, employeurs et services publics unissent leurs efforts afin d’améliorer les conditions de vie de tous les jeunes.

La Conversation Canada

Jiseul Sophia Ahn a reçu des financements de Institut universitaire Jeunes en difficulté et de Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC).

Elizabeth Olivier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Santé et du Fonds de recherche du Québec – Société et culture.

Marina Borisova a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC).

Véronique Dupéré a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et culture, du Fonds de recherche du Québec – Santé, du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, des Instituts de recherche en santé du Canada, du programme des Chaires de recherche du Canada, du programme des Chaires McConnell-Université de Montréal, de Mitacs, du Centre de recherche en santé publique, de l’Institut universtaire Jeunes en dfificultés, et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la justice intersectionnelle, la décolonisation et l’équité.

ref. Pour les jeunes issus de milieux défavorisés, le soutien social a ses limites – https://theconversation.com/pour-les-jeunes-issus-de-milieux-defavorises-le-soutien-social-a-ses-limites-259218

Faire payer aux municipalités une partie des coûts d’indemnisation liés aux inondations, une fausse bonne idée

Source: The Conversation – in French – By Bernard Deschamps, PhD Student in Environmental Sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Votre sous-sol a-t-il déjà été inondé ? Pour des milliers de Québécois, cette question n’est pas théorique. Face à des inondations de plus en plus fréquentes, une solution semble logique : pour forcer les municipalités à mieux protéger leur territoire, il suffirait de leur faire payer une partie de la facture. Après tout, si elles subissent les conséquences financières de leurs décisions d’aménagement, elles seront plus prudentes.

Cette affirmation est en grande partie supportée par la littérature sur le sujet de l’aléa moral. En termes simples, c’est l’idée que si quelqu’un d’autre paie toujours la facture, on est moins motivé à prévenir le problème. Mais est-ce si simple ?

Candidat au doctorat en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal, mes travaux portent sur la contribution des municipalités du Québec dans le partage du risque d’inondations. J’ai notamment piloté la création du Fonds d’assurance des municipalités du Québec, un assureur spécialisé dans la gestion et le transfert des risques municipaux.




À lire aussi :
La nouvelle cartographie des zones inondables pourrait affecter la valeur des propriétés. Voici pourquoi


Le contrôle des municipalités sur le risque

Plusieurs études suggèrent que les programmes d’aide post-catastrophe, en indemnisant systématiquement, créent ce genre de désincitatif à la prévention.

Nos programmes d’indemnisations sont présentés comme un facteur clé expliquant pourquoi les municipalités ont très peu d’incitatifs financiers à prioriser les mesures de réduction du risque.

Afin de vérifier la pertinence et l’acceptabilité d’une contribution financière municipale, j’ai réalisé des entrevues semi-structurées auprès de 35 maires, gestionnaires et experts municipaux. Cette démarche, menée dans le cadre de mes travaux de doctorat sur le partage du risque d’inondations, visait à confronter cette idée à la réalité et aux contraintes vécues sur le terrain.




À lire aussi :
Inondations : faut-il en finir avec les sous-sols ?


La réaction des participants fut quasi unanime : c’est une « fausse bonne idée ». Loin de les motiver, leur faire payer une partie de la facture est vue comme une sanction injuste et inefficace. Pourquoi un tel fossé entre la théorie et le terrain ? Parce que, comme l’a résumé un participant, la proposition ignore une réalité fondamentale : les municipalités ont le sentiment d’avoir « peu de contrôle sur le risque » dans le modèle de gouvernance actuel.

« On nous transfère le coût, mais pas le contrôle »

Le scepticisme des acteurs municipaux ne vient pas d’un refus de leurs responsabilités, mais d’un profond sentiment d’impuissance. Proposer une pénalité financière, disent-ils, c’est ignorer les trois lourdes contraintes qui paralysent leur action.

  • Un pouvoir d’action limité par la gouvernance : Les élus se sentent pris dans un étau. Leur autonomie en matière d’aménagement est limitée par le cadre provincial. Un participant s’est demandé à voix haute : « Je ne suis pas sûr que la contribution convaincrait vraiment nos élus d’avoir le courage politique nécessaire pour adopter les réglementations requises ». La situation ressemble à une demande paradoxale : on leur transfère le coût, mais pas les pleins pouvoirs pour agir.

  • Le poids écrasant du « risque hérité » : Les décisions d’aujourd’hui sont hantées par celles d’hier. Imaginez être maire d’une ville où, depuis 50 ans, des quartiers entiers se sont construits en plaine inondable, souvent avec l’aval des gouvernements de l’époque. Vous demander aujourd’hui de payer pour les dommages, alors que déplacer des centaines de familles est socialement et financièrement impensable, illustre parfaitement ce « risque hérité ». C’est une dette du passé qui hypothèque lourdement le présent.

  • Des enjeux d’équité et de faisabilité : Qui paierait vraiment la facture ? Les participants craignent que ces coûts soient simplement refilés aux citoyens par des hausses de taxes, ou qu’ils pénalisent injustement les populations les plus vulnérables vivant dans des secteurs historiquement défavorisés. Pour les petites municipalités, la mesure pourrait même être économiquement insoutenable.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Cinq chantiers pour une vraie résilience

Rejeter l’idée d’une sanction financière ne signifie pas prôner l’inaction. Au contraire, les participants ont identifié cinq chantiers prioritaires, dessinant une feuille de route claire pour bâtir une résilience fondée sur la collaboration et l’autonomisation.

  1. Engager les citoyens et communiquer le risque : Accroître la responsabilité citoyenne par des plates-formes web interactives, des ateliers publics de sensibilisation et la création de comités citoyens pour participer aux décisions.

  2. Renforcer la réglementation (pour de vrai) : Réduire la vulnérabilité en mettant à jour les codes du bâtiment pour imposer des normes de construction plus strictes en zone inondable et en rendant obligatoire l’intégration d’évaluations complètes des risques dans tous les plans d’urbanisme.

  3. Collaborer et mutualiser les ressources : Optimiser les efforts en encourageant financièrement les projets menés à l’échelle des bassins versants et en fournissant aux municipalités les données, les outils et le soutien technique dont elles ont besoin.

  4. Soutenir les plus exposés, sans exception : Réduire les inégalités par une aide financière et technique ciblée pour les municipalités à faible capacité fiscale et pour les ménages à faibles revenus qui doivent adapter leur résidence.

  5. Prioriser la prévention et l’atténuation : Changer de paradigme en offrant des subventions pour les travaux de résilience chez les particuliers (surélévation, clapets, etc.) et en investissant dans les infrastructures naturelles comme la restauration des zones humides.

Un nouveau pacte pour ne plus revivre les mêmes drames

Ainsi la proposition d’une contribution financière municipale, bien que séduisante en théorie, est une solution qui passe à côté de l’enjeu principal, soit le manque de pouvoir réel des municipalités pour agir efficacement sur le risque.

Toutefois, donner aux municipalités les moyens d’agir ne signifie pas les déresponsabiliser. Au contraire, cela doit marquer la fin du transfert systématique du risque vers la collectivité. La responsabilité des municipalités dans leurs décisions d’aménagement, tout comme celle des citoyens qui choisissent de s’établir en zone à risque, doit être pleinement assumée et ne peut plus être une simple variable d’ajustement.

Concrètement, pour le citoyen, cela signifie que ses impôts serviront non plus à éponger des sinistres évitables, mais à financer une prévention intelligente. C’est l’assurance que sa municipalité prend des décisions durables pour protéger sa maison et sa communauté.

Le chemin vers des communautés plus résilientes passe donc par un nouveau pacte de confiance et de responsabilité : outiller, soutenir et donner le pouvoir aux municipalités d’agir, en échange d’une imputabilité claire et directe pour leurs décisions. La construction de cette résilience est l’affaire de tous, et cette alliance exigeante est le seul chantier qui vaille pour que le Québec ne soit plus condamné à revivre les mêmes drames.

La Conversation Canada

Bernard Deschamps a reçu des financements du RIISQ.

ref. Faire payer aux municipalités une partie des coûts d’indemnisation liés aux inondations, une fausse bonne idée – https://theconversation.com/faire-payer-aux-municipalites-une-partie-des-couts-dindemnisation-lies-aux-inondations-une-fausse-bonne-idee-263506

Comment le sens de l’orientation vient aux enfants – et ce qu’y changent les GPS

Source: The Conversation – France in French (2) – By Clément Naveilhan, Doctorant en Sciences du Mouvement Humain, Université Côte d’Azur

Avec le développement des outils numériques, perdons-nous ce sens de l’orientation qui se forge durant les premières années de la vie ? Comprendre comment les enfants apprennent à élaborer ces cartes mentales nous éclaire sur ce qui se joue vraiment derrière ces mutations.


Vous avez prévu un séjour en famille et ça y est, tout est prêt pour le départ. Vous allumez alors le téléphone pour lancer votre application GPS préférée mais, stupeur, rien ne se passe… Vous réessayez alors en lançant une autre application ou en changeant de téléphone mais toujours rien. Il va falloir faire sans.

Après tout, cela ne devrait pas être si difficile, c’est la même route chaque année ; pour rejoindre l’autoroute, c’est sur la gauche en sortant du pâté de maisons. À moins qu’il faille plutôt prendre à droite pour d’abord rejoindre la nationale, et ensuite récupérer l’autoroute dans la bonne direction ?




À lire aussi :
Pourquoi tout le monde n’a pas le sens de l’orientation


Finalement, ce n’est pas gagné… et le départ devra attendre le retour du GPS ou que vous retrouviez cette ancienne carte format papier perdue (elle aussi) quelque part chez vous. En cherchant la carte routière, peut-être vous demanderez-vous comment on faisait pour se déplacer avant les GPS.

Cette technologie nous aurait-elle fait perdre le sens de l’orientation ?

Qu’est-ce que « la navigation spatiale » ?

Attention, nous n’allons pas parler de fusée ou d’astronautes en parlant de « navigation spatiale », l’expression désigne tout simplement l’ensemble des processus qui nous permettent de nous orienter et de nous déplacer dans notre environnement.

Les capacités de navigation reposent à la fois sur l’intégration de nos propres mouvements dans l’environnement via le calcul en continu de notre position. C’est cette capacité qui vous permet de vous orienter aisément dans le noir ou les yeux fermés, sans risquer de confondre la salle à manger avec les toilettes lors de vos trajets nocturnes par exemple.

Mais, avec la distance parcourue, la précision diminue et on est de plus en plus perdu. Afin de garder le cap, nous utilisons en complément des points de repère externes particuliers offerts par le monde qui nous entoure, comme un monument ou une montagne. Grâce à la combinaison de ces deux sources d’informations spatiales, nous sommes capables de créer une carte mentale détaillée de notre environnement.

La création de ce type de carte mentale, relativement complexe, n’est pas la seule stratégie possible et, dans certains cas, on préférera se souvenir d’une séquence d’actions simples à accomplir, par exemple « à gauche, en sortant » (direction l’autoroute), « puis tout droit » et « votre destination sera à 200m sur votre droite ». On est ici très proche des outils digitaux GPS… mais pas de risque de déconnexion… bien pratique, ce système de navigation embarqué !

S’orienter dans l’espace, un jeu d’enfant ?

Dès les premiers mois de vie, les nouveau-nés montrent des capacités étonnantes pour se repérer dans l’espace. Contrairement à ce qu’on pouvait penser il y a quelques décennies, ces tout petits êtres ne voient pas le monde uniquement depuis leur propre point de vue et, dès 6 à 9 mois, ils arrivent à utiliser des repères visuels familiers pour ajuster leur orientation, surtout dans des environnements familiers.

À 5 mois, ils perçoivent les changements de position d’un objet et, vers 18 mois, ils peuvent partiellement mémoriser des emplacements précis. Vers 21 mois, ils commencent à combiner les informations issues de leurs propres mouvements avec les repères extérieurs pour retrouver une position précise dans l’espace.

L’expérience motrice semble jouer un rôle clé ici : plus les jeunes enfants marchent depuis longtemps, plus leurs compétences spatiales progressent. Dans la suite des étapes du développement, les compétences spatiales s’affinent de plus en plus. À 3 ans, ils commettent encore des erreurs de perspective, mais dès 4 ou 5 ans, ils commencent à comprendre ce que voit une autre personne placée ailleurs dans l’espace.




À lire aussi :
Les enfants libres d’aller et venir seuls s’orienteront mieux à l’âge adulte


Entre 6 ans et 10 ans, les enfants deviennent capables de combiner différents types d’informations externes comme la distance et l’orientation de plusieurs repères pour se situer dans l’espace. À partir de 10 ans, leurs performances spatiales se rapprochent déjà de celle des adultes.

Le développement de ces capacités repose notamment sur la maturation d’une région cérébrale connue sous le nom du complexe retrosplénial (RSC). Cette zone est impliquée dans la distinction des endroits spécifiques (comme un magasin près d’un lac ou d’une montagne), ce qui constitue la base d’une navigation spatiale fondée sur les repères.

Des résultats récents montrent que cette capacité à construire des cartes mentales est déjà en partie présente dès l’âge de 5 ans. Mais alors, si ce sens de l’orientation se développe si tôt et est si fiable, pourquoi avons-nous besoin de GPS pour nous orienter ?

Le GPS, allié ou ennemi de notre sens de l’orientation ?

S’il est facile de s’orienter dans les lieux familiers, le GPS devient vite un allié incontournable dès que l’on sort des sentiers battus. Cependant, son usage systématique pourrait tendre à modifier notre manière de nous repérer dans l’espace en général. Dans ce sens, quelques études suggèrent que les utilisateurs intensifs de GPS s’orientent moins bien dans des environnements nouveaux et développent une connaissance moins précise des lieux visités.

Une méta-analyse récente semble confirmer un lien négatif entre usage du GPS, connaissance de l’environnement et sens de l’orientation. Toutefois, certains des résultats nuancent ce constat : les effets délétères semblent surtout liés à un usage passif. Lorsque l’utilisateur reste actif cognitivement (en essayant de mémoriser ou d’anticiper les trajets) l’impact sur les compétences de navigation est moindre, voire nul.

Ainsi, le GPS ne serait pas en lui-même néfaste à nos capacités de navigation. Ce serait davantage la manière dont on l’utilise qui détermine son influence positive, négative ou neutre sur nos capacités de navigation spatiale.

Donc, bonne nouvelle, même si vous n’êtes pas parvenu à retrouver votre carte routière, vous avez remis la main sur votre ancien GPS autonome, celui qui n’a jamais quitté votre tête ! Et, même si désormais la destination est programmée et qu’il ne vous reste plus qu’à suivre le chemin tracé, songez parfois à lever les yeux pour contempler le paysage ; en gravant quelques repères à mémoriser, vous pourriez savourer le voyage et réapprendre à naviguer.

The Conversation

Clément Naveilhan a reçu des financements de l’Université Côté d’Azur.

Stephen Ramanoël a reçu des financements nationaux (ANR) et locaux (Université Côte d’Azur – IDEX)

ref. Comment le sens de l’orientation vient aux enfants – et ce qu’y changent les GPS – https://theconversation.com/comment-le-sens-de-lorientation-vient-aux-enfants-et-ce-quy-changent-les-gps-264631

The troubling relevance of Woody Guthrie’s new album, released 58 years after his death

Source: The Conversation – France in French (3) – By Daniele Curci, PhD Candidate in International and American History, Università di Siena

A new album by Woody Guthrie (1912–1967), perhaps the most influential US folk artist, was released late last summer. Woody at Home, Vol. 1 & 2 contains songs – some already known, others previously unreleased – the artist recorded from 1951 to 1952 on a tape recorder he received from his publisher. A version of the famous “This Land Is Your Land” (1940), with new verses, is among the tracks.

The release reflects the continuing vitality of Woody Guthrie in the United States. There is an ongoing process of updating and redefining his figure and artistic legacy – one that does not always take into account the singer’s radicalism but sometimes accentuates his patriotism.

The story of “This Land Is Your Land” is a case in point. There are versions of the song containing verses critical of private property, and others without them. The first version of “This Land” became almost an unofficial anthem of the US and, over the years, has been used in various political contexts, sometimes resulting in appropriations and reinterpretations. In 1960, it was played at the Republican national convention that nominated Richard Nixon for president, and in 1988, Republican candidate George H. W. Bush used it in his presidential campaign.

However, Guthrie made his contribution by supporting both the Communist Party and, at different times, president Franklin Delano Roosevelt’s New Deal. He borrowed the idea that music could be an important tool of activism from the Industrial Workers of the World (IWW) union. In the party, Guthrie saw the ideological cement; in the union, the instrument of mass organization. It was only through union – a term with a double meaning that Guthrie often played upon: union as both labour union and union of the oppressed – that a socialized and unionized world could be achieved.

‘Deportee’

The release of Woody at Home, Vol. 1 & 2 was preceded by the single “Deportee (Plane Wreck at Los Gatos),” a song that had long been known, but whose original recording by Guthrie had never been released. The artist wrote it in reference to an event that occurred on January 28, 1948, when a plane carrying Mexican seasonal workers crashed in Los Gatos Canyon, California, killing everyone on board.

This choice was not accidental, as explained by Nora Guthrie – one of the folksinger’s daughters and long-time curator of her father’s political and artistic legacy – in an interview with The Guardian, where she emphasized how his message remains current, given the deportations carried out by the President Donald Trump’s administration.

Woody Guthrie read the account of the tragic plane crash in a newspaper, and was horrified to find that the workers were not referred to by name, but by the pejorative term “deportees”. In their story, he saw parallels with the experiences of the 1930s “Okies” from the state of Oklahoma, impoverished by dust storms and years of socioeconomic crisis, who moved to California in search of a better future. It was a “Goin’ Down The Road,” according to the title of another Guthrie song, in which the word “down” also conveyed the sadness of having to hit the road, with all the uncertainties and hardships that lay ahead, because there was no alternative – indeed, the full title ended with “Feeling Bad”.

The Okies and the Mexican migrant workers faced racism and poverty amid the abundance of the fruit fields. Mexicans found themselves picking fruit that was rotting on the trees – “the crops are all in and the peaches are rotting” – for wages that barely allowed them to survive – “to pay all their money to wade back again”. In “Deportee,” in which these two lyrics appear, Guthrie provocatively asked:

Is this the best way we can grow our big orchards?
Is this the best way we can grow our good fruit?
To fall like dry leaves to rot on my topsoil
And be called by no name except “deportees”?

Visions of America and radicalism

“We come with the dust and we go with the wind,” sang Guthrie in “Pastures of Plenty” (1941, and also included in Woody at Home), the anthem he wrote for the migrants of the US southwest, denouncing the indifference and invisibility that enabled the exploitation of workers. In this way, Guthrie measured the gap separating the US’s reality from the fulfillment of its promises and aspirations. For him, tragedies were also a collective issue that allowed him to denounce the way in which a minority (the wealthy capitalists) deprived the majority (the workers) of their rights and well-being.

This famous photograph taken by photographer Dorothea Lange in California in 1936, titled Migrant Mother, shows Florence Thompson, aged 32, then mother of seven children, who was originally from Oklahoma and had come to the Golden State in search of work.
Dorothea Lange/Library of Congress

The artist’s political vision owed much to the fact that he grew up in Oklahoma in the 1920s and 30s, where the influence of Jeffersonian agrarian populism – the vision of an agrarian republic inspired by president Thomas Jefferson, based on the equitable distribution of land among citizens – remained deeply rooted. It is within this framework that Guthrie’s radicalism, which took shape in the 30s and 40s, must be situated. These periods were marked by intense debate over the health of US democracy, when Roosevelt’s New Deal sought to address years of economic crisis and profound social change.

Against racial discrimination

Guthrie’s activism sought to overcome racial discrimination. This was no small feat for the son of a man said to have been a member of the Ku Klux Klan and a fervent anti-communist, who may have taken part in a lynching in 1911.

Moreover, Woody himself, upon arriving in California in the latter half of the 1930s, carried with him a racist legacy reflected in certain songs – such as his performance of the racist version of “Run, Nigger Run”, a popular song in the South, which he sang on his own radio show in 1937. Afterward, the artist received a letter from a Black listener expressing her deep resentment over the singer’s use of the word “nigger”. Guthrie was so moved that he read the letter on the air and apologized.

He then began a process of questioning himself and what he believed the United States to be, going so far as to denounce segregation and the distortions of the judicial system that protected white people while readily imprisoning Black people. These themes appear in “Buoy Bells from Trenton”, also included in Woody at Home. The song refers to the case of the Trenton Six: in 1948, six Black men from Trenton, New Jersey were convicted of murdering a white man by an all-white jury, despite the testimony of several witnesses who had seen other individuals at the scene of the crime.

“Buoy Bells from Trenton” was probably included on the album because of the interpretation it invites concerning abuses of power and the “New Jim Crow”, an expression that echoes the Jim Crow laws (late 19th century to 1965) that imposed racial segregation in the Southern states. These laws were legitimized by the Supreme Court ruling Plessy v. Ferguson (1896), which established the principle of “separate but equal”, before being abolished by Brown v. Board of Education (1954), the Civil Rights Act (1964) and the Voting Rights Act (1965). Popularized by Michelle Alexander in her book, The New Jim Crow (2010), the contemporary term refers to the US system of racial control through penal policies and mass incarceration: in 2022, African Americans made up 32% of convicted state and federal prisoners, even though they represent only 12% of the US population, a figure highlighted by several recent studies.

Guthrie’s song can thus be reread as a critique of persistent racism, both in its institutional forms and in its more diffuse manifestations. Once again, this is an example of the enduring vitality of Woody Guthrie and of how art does not end at the moment of its publication, but becomes a long-term historical phenomenon.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Daniele Curci ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. The troubling relevance of Woody Guthrie’s new album, released 58 years after his death – https://theconversation.com/the-troubling-relevance-of-woody-guthries-new-album-released-58-years-after-his-death-267240

Pourquoi la TNT, menacée par les plateformes Internet, doit être préservée

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Sonnac, Professeure en sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas

La télé après 2030 : un retour à l’état de nature ? Yap/Unsplash, CC BY-SA

L’accès à la télévision numérique terrestre (TNT) est garanti jusqu’au 31 décembre 2030 par la loi. Les coûts de modernisation élevés qui permettraient à la TNT de proposer des services rivalisant avec les offres des opérateurs Internet et des réseaux sociaux font craindre sa disparition. Le retrait des chaînes payantes de la TNT par le groupe Canal constitue un signal d’alerte. Quel est le risque pour notre souveraineté culturelle et notre démocratie ?


La question de la distribution des programmes de divertissements, culturels et d’information via la TNT se pose dans un contexte de profondes mutations, technologiques et d’usages. En 2024, 72,2 % des foyers accèdent à leurs programmes de télé par un téléviseur connecté (diffusion en IPTV – Internet Protocole TeleVision via fibre et ADSL), devenu le premier mode de diffusion devant la TNT (38,2 %) et le satellite (11,7 %).

Dans ce paysage audiovisuel en pleine transformation, la télévision linéaire (le mode de télévision traditionnel, on regarde un programme au moment de sa diffusion) reste très largement ancrée dans les pratiques des Français. Les dernières études mettent en évidence qu’elle reste le média de masse privilégié pour s’informer et partager des moments collectifs, en particulier le direct : les JT de 20 heures de TF1 et France 2 réunissent chaque soir près de 10 millions de téléspectateurs.

Malgré tout, dans un contexte de multidistribution des programmes, on constate la baisse de la part d’attention consacrée aux programmes diffusés en télé linéaire (part d’audience) et un partage des revenus publicitaires (part de marché) qui se fait au profit des nouveaux entrants, remettent en cause l’avenir des chaînes de télévision et, avec elles, le mode de distribution de la TNT. En juin 2025, les conventions des chaînes payantes du groupe Canal+ sont arrivées à échéance. D’un côté, le groupe privé n’a pas souhaité leur renouvellement, de l’autre, l’Arcom a décidé de reporter le lancement d’un nouvel appel d’offres pour l’attribution de la ressource TNT rendue disponible, considérant le marché publicitaire trop faible pour absorber un nouvel acteur.

Les concurrents de la TNT

Depuis 2003, le marché audiovisuel français s’est massivement structuré autour des offres « triple play » des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) (internet, téléphonie, télévision) comme Free, SFR ou Orange. Ces offres ont entraîné une migration progressive des usages de la TNT vers Internet, d’abord via l’ADSL, puis la fibre.

L’IPTV (Internet Protocole TeleVision) est une technologie qui permet l’interactivité et la personnalisation des contenus. Grâce aux téléviseurs connectés – que possèdent 69 % des Français, les utilisateurs accèdent à leurs programmes en différé, à des services de vidéo à la demande (SVOD) comme Netflix, Amazon Prime Video ou MyCanal, ainsi qu’à des offres personnalisées. Les flux audiovisuels transitent par des boîtiers fournis par les FAI ou directement via les applications des services distribués par les boîtiers OTT (Over The Top), tels Chromcast ou Apple TV. Désormais, chaînes et plateformes peuvent atteindre le public sans passer par la box Internet. En 2024, 53 % des 18-64 ans ont ainsi davantage consommé de vidéo à la demande (en streaming) que de contenus linéaires et 30 % du temps de visionnage est consacré à des usages individualisés (rattrapage, SVOD, différé, partage de vidéo).

Ainsi, le téléviseur est devenu un appareil hybride, utilisé aussi bien pour regarder des chaînes linéaires que pour consommer des contenus à la demande. L’écosystème médiatique s’est élargi : aux plateformes de SVOD se sont ajoutés YouTube ou Dailymotion et les réseaux sociaux, comme X, TikTok ou Instagram, devenus à leur tour des points d’entrée majeurs vers les contenus vidéo.

Les dangers de l’IPTV

Si l’arrivée de la plateforme ADSL/fibre offre un avantage comparatif indéniable à ces nouveaux entrants – interactivité, services personnalisés, cette technologie présente aussi plusieurs dangers.

D’abord, contrairement à la gratuité d’accès de la TNT, l’IPTV introduit une discrimination sociale par le prix, puisqu’elle repose sur un abonnement payant qui exclut une partie des ménages, notamment les plus précaires.

Ensuite, alors que la TNT couvre 97 % du territoire national, la distribution en IPTV créée des fractures territoriales selon la qualité des infrastructures numériques, car son usage dépend d’un débit suffisant que ne possèdent pas les habitants des zones rurales ou des zones blanches.

De surcroît, cette distribution prive les éditeurs de chaînes de la maîtrise directe de leur diffusion, les rendant dépendants des opérateurs des télécoms, des plateformes et des algorithmes. Lorsqu’elles passent par les FAI, elles doivent négocier des conditions commerciales ; lorsqu’elles sont distribuées via les plateformes numériques, leur accès au public est filtré par des algorithmes propriétaires. Cette dépendance mérite une attention particulière : les plateformes sont désormais les médiateurs de la relation entre les chaînes et les publics. Avec l’ADSL ou la fibre se posent des questions essentielles du contrôle d’accès aux programmes, de diversité de l’offre et, plus largement, de souveraineté culturelle. De nombreux auteurs s’interrogent sur les conséquences de la suprématie de ces acteurs sur les médias.

Enfin, cette distribution via Internet alourdit significativement l’empreinte écologique du secteur audiovisuel, ses équipements étant bien plus énergivores que ceux de la TNT.

La TNT, pas si obsolète

En contrepartie de l’allocation gratuite de fréquences, les chaînes de la TNT signent une convention avec l’Arcom qui les engage à investir dans la production audiovisuelle et cinématographique européenne, ainsi que dans des œuvres d’expression originale française. Elles sont également tenues de respecter un ensemble d’obligations garantissant la liberté de communication et d’expression : protection des plus jeunes, respect de la dignité de la personne humaine, pluralisme des courants de pensée et d’opinions, honnêteté de l’information. Ce cadre, fixé par la loi de 1986, a pour objectif d’assurer la diversité culturelle, l’indépendance et le pluralisme de l’information.

Certes, le pluralisme de l’information sur les chaînes de la TNT – notamment celles d’information en continu – fait aujourd’hui l’objet de débats. Mais celles-ci demeurent soumises à un encadrement légal précis, garant de ces principes, et à un contrôle. À l’inverse des plateformes et réseaux sociaux qui échappent à tout cadre comparable, où prospèrent la polarisation des débats, la diffusion de fake news ou plus généralement la circulation de contenus illicites. À la différence des chaînes, ils ne sont pas responsables des contenus diffusés.

Dans de nombreux pays européens – Italie, Grèce, Royaume-Uni – la TNT demeure la principale source de réception : au total, 80 millions de foyers européens, soit 185 millions de personnes, y accèdent exclusivement. Elle reste une technologie stratégique, garante de la souveraineté culturelle, respectueuse de la vie privée, fiable et neutre.

Ainsi, le maintien ou non de la TNT après 2030 n’est pas une simple question technique ou économique : c’est un choix politique. Aujourd’hui encore, cette diffusion soutient la création de par les obligations d’investissements dans la production indépendante et préserve une certaine forme de souveraineté culturelle dans la mesure où elles sont également des obligations en matière de diffusion de programmes. Par exemple, dans sa convention avec l’Arcom, TF1 s’est engagée à diffuser, en première partie de soirée, au moins cinquante-deux fictions audiovisuelles d’expression originale française dont les deux tiers n’ont jamais été diffusés sur un service gratuit de télévision hertzienne. La TNT demeure un rempart essentiel contre la domination algorithmique des plateformes numériques et assure certains prérequis démocratiques. Un basculement exclusif vers l’IPTV représenterait, à ce titre, un risque démocratique et sociétal.

Ses coûts de distribution demeurent toutefois très élevés pour les chaînes, indépendamment de leurs audiences. La pérennité de la TNT dépendra de la rapidité avec laquelle des travaux de modernisation seront menés. Les logiques d’interactivité, de recommandation personnalisée ou de visionnage à la demande devront impérativement y être intégrées. Cette évolution est déjà engagée avec la HbbTV (Hybrid Broadcast Broadband TV), qui combine diffusion hertzienne et services interactifs, tels le replay, l’audiodescription, l’ultra haute définition (UHD) ou encore la 5G Broadcast.

The Conversation

Nathalie Sonnac a été membre du CSA (aujourd’hui Arcom) entre 2025 et 2021. Suite à l’essai «Le nouveau monde des médias. Une urgence démocratique », l’opérateur d’infrastructures et réseaux numériques TDF lui a commandé une note sur la distribution des chaînes de télévision en France dans un contexte concurrentiel.

ref. Pourquoi la TNT, menacée par les plateformes Internet, doit être préservée – https://theconversation.com/pourquoi-la-tnt-menacee-par-les-plateformes-internet-doit-etre-preservee-266631