« Source »: la méthode des armées françaises pour faire de l’incertitude une opportunité

Source: The Conversation – France (in French) – By Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL

Face à des environnements stratégiques toujours plus incertains, les outils classiques peinent à transformer l’analyse en action. La méthode « Source », développée par les armées françaises, propose une approche en six dimensions pour relier diagnostic, ressources et décisions concrètes.


L’incertitude et la complexité dominent nos environnements stratégiques. Une conception aujourd’hui largement partagée, tous secteurs d’activité confondus. Le monde change, et ses transformations semblent de plus en plus difficiles à anticiper et à appréhender entre innovations technologiques, tensions géopolitiques, menaces écologiques, instabilités économiques ou encore bouleversements démographiques.

Dans ce contexte chaotique, la panoplie d’outils stratégiques disponibles peut sembler dépassée. Depuis les années 1960, la stratégie d’entreprise s’est progressivement dotée de nombreuses méthodes et matrices pour analyser la création de valeur. Mais la plupart ont privilégié des approches analytiques et compartimentées, au détriment d’une lecture plus systémique et relationnelle (c’est-à-dire pensant les liens entre les différentes thématiques analysées).

Elles n’offrent souvent qu’une vision parcellaire des enjeux stratégiques, et se cantonnent à offrir un constat et non des clés d’actions.

Beaucoup d’analyses, peu de décisions

C’est le cas par exemple du modèle en cinq forces de Porter en 1980. Outil fondateur de la stratégie, il se limite à proposer une analyse de la structure d’un marché, à décrire les pressions à l’œuvre sans éclairer la manière dont une entreprise peut transformer ces contraintes en opportunités.

De même, en 1970, la matrice BCG du Boston Consulting Group permet d’orienter l’allocation des ressources, mais la complexité de l’environnement stratégique est réduite à deux variables et postule un lien mécanique entre parts de marché et rentabilité – une hypothèse souvent contredite par la pratique.

Autrement dit, les analyses et rapports se multiplient, sans que les prises de décisions stratégiques suivent.

Les armées françaises font face à ce constat, avec une intensité toute particulière liée aux particularités de leurs métiers. Une mauvaise stratégie peut impliquer la mise en danger des intérêts de la nation, le déclassement industriel, technologique et scientifique, voire la mort. Elles ont alors travaillé à une méthode d’analyse stratégique qui leur soit propre et qui réponde à ces enjeux.

C’est la méthode « Source », développée en 2025 par la Direction générale de l’armement français. Quelle est la portée de cette approche sur le plan scientifique et quelles sont les possibilités d’applications managériales ?

Un changement de focale

Le cœur de réacteur de « Source » réside dans la posture stratégique fondée sur l’anticipation et l’action.

Les armées françaises l’ont, par exemple, appliquée à la problématique de l’énergie. Plus spécifiquement, à celle de l’accès au pétrole : comment assurer des approvisionnements suffisants pour les armées ? Comment garantir des capacités opérationnelles sans s’attirer les foudres de la société civile qui militent pour une baisse drastique de l’usage du pétrole ? Des questions sur lesquelles nombre d’experts s’arrachent les cheveux depuis des années.

« Source » a offert un nouvel éclairage : s’octroyer une capacité souveraine de production de biocarburants, en attirant des acteurs étrangers sur le sol français et en faisant fructifier leurs expertises. Les armées ne tiennent pas à livrer ici tous leurs secrets stratégiques… mais, demain, le biopétrole pourrait être un atout de souveraineté stratégique.

Ici repose le premier enseignement à tirer de cette méthode. La culture propre aux armées amène à toujours considérer l’action au-delà de la réflexion. Pour le biocarburant, les acteurs à approcher ont été identifiés ainsi que les différentes étapes stratégiques à mettre en place (de l’achat sur étagère à des montages de joint venture). Car une bonne analyse qui n’offre qu’une cartographie d’enjeux reste lettre morte. La traduction de cette même cartographie en actions retient l’intention et enclenche déjà un mouvement au sein de l’organisation.

Une méthode en six dimensions

Cette approche stratégique très active se traduit dans le processus de réflexion de « Source ». Chaque sujet traité est analysé, problématisé et exploité au travers de six dimensions clés :

Situation De manière classique mais indispensable, tout part de l’analyse d’une situation contextualisée pour en comprendre les enjeux.

Opportunités Cette situation est traduite en opportunités, identifiées depuis un point de vue singulier (d’un acteur, d’une institution, d’un pays, etc.).

Utilité Une opportunité n’a d’intérêt que si elle est utile pour l’acteur qui doit l’exploiter, ce qui permet de sélectionner le champ d’action à plus-value parmi les opportunités identifiées.

L’enchaînement de ces trois dimensions permet de qualifier une situation stratégique externe. Par la suite, la méthode « Source » se consacre à questionner les capacités de réponses internes.

Ressources Tous les éléments, tangibles et intangibles, à disposition et pertinents en vue d’atteindre l’utilité préalablement définie.

Connexions Tous les acteurs à inclure et à mobiliser pour exploiter les ressources identifiées et assurer leur bonne mise en résonance.

Exploitations Listes d’actions concrètes à mettre en place suivant un calendrier donné, intégrant les premiers petits pas les plus faciles à engager.

Des fiches stratégiques courtes et explicites

Sur le plan formel, cette méthode se diffuse via des fiches stratégiques. Elles sont volontairement courtes (quatre pages maximum) et graphiques (illustration, infographie, schéma). En un coup d’œil, tout décideur doit pouvoir comprendre la thématique abordée et les recommandations stratégiques qui en découlent. Une ambition forte à une époque où la chute de la concentration se cumule à une explosion du nombre d’informations auxquelles un même individu est exposé chaque jour. Dans la course à l’économie de l’attention, les armées ont misé sur un format très court, loin des rapports stratégiques classiques.

Là où l’entreprise multiplie les slides de présentation, « Source » opte pour une approche synthétisée et visuelle. Et la méthode semble offrir des intérêts bien plus larges…

Elle met tout d’abord en place un outil d’analyse intégrative, capable d’articuler une analyse externe et interne en vue d’une exploitation la plus holistique possible. Cet outil ne se contente pas de décrire les positions ou les actifs, mais il aide à comprendre comment les forces armées peuvent composer des écosystèmes, prototyper des coopérations et développer des modèles évolutifs. Autrement dit, passer de la stratégie comme lecture d’un champ de forces, à la stratégie comme design d’un système vivant.

Une approche qui peut avoir un écho fort en management stratégique dans différentes entreprises et différents secteurs. Placer les ressources (internes, externes) au cœur du processus de décision stratégique n’est pas inédit. Mais si l’on raisonne simplement, il s’agit de les envisager de façon pratique : voir comment utiliser concrètement les ressources déjà disponibles, définir les connexions et les relations à créer ou à activer entre ces ressources afin d’obtenir l’effet recherché à l’avance.

Avec « Source », la stratégie devient un système à faire fonctionner. La place accordée aux connexions stimule également d’autres réflexions. Elle introduit une pensée interservices, interdirections, qui dépasse les seules expertises métiers. Elle assume un désilotage stratégique fort.

Encore à ses débuts

« Source » en reste cependant à ses débuts, peu de retours existent à date sur son impact sur les prises de décision stratégique. Si la méthode est explicite (avec ces six dimensions clés), la question de sa bonne appropriation en dehors des sujets de défense reste ouverte. Un format si court permet-il de convaincre sur les recommandations proposées ? Ne favorise-t-il pas à l’inverse des biais cognitifs dans l’analyse ?

Derrière la volonté de présentation synthétique de « Source » se cachent en réalité des heures de recherche et d’entretiens pour être capable d’appréhender un enjeu stratégique en quelques pages (voire mots) et décider d’une vision sécante à son sujet. Cette vision sécante questionne, car elle relève principalement aujourd’hui de l’intuition. Si « Source » outille pour transmettre cette vision, elle n’offre pas de méthode pour la construire.


Cet article a été écrit avec le concours de Jean-Baptiste Colas, Direction générale de l’armement.

The Conversation

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées français, qui a constitué son terrain de recherche pour sa thèse. Elle poursuit les explorations stratégiques et prospective du futur des conflits auprès de différents acteurs.

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité. Il a été animateur de la Red Team Défense des armées, et et LCL(R) au sein du Commandement du Combat Futur de l’armée de terre. Il est par ailleurs membre du collectif Making Tomorrow

ref. « Source »: la méthode des armées françaises pour faire de l’incertitude une opportunité – https://theconversation.com/source-la-methode-des-armees-francaises-pour-faire-de-lincertitude-une-opportunite-276821

Diversité-équité-inclusion : pas de jackpot immédiat pour les entreprises

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Depuis l’élection de Donald Trump, certaines entreprises reviennent sur leur politique diversité-équité-inclusion. Certaines remettent en cause le coût de ces politiques, d’autres son efficience. Mais que recouvrent vraiment ces coûts et ces bénéfices ?


Alors que certaines entreprises revoient leurs engagements en matière de diversité-équité-inclusion (DEI) à la baisse (aux États-Unis, Goldman Sachs envisage par exemple de retirer l’origine ou le genre des critères de sélection de ses administrateurs), d’autres, comme Colgate Palmolive, les défendent publiquement.

Ce mouvement s’inscrit dans un « DEI backlash » : depuis 2023, pressions politiques et propositions d’actionnaires se multiplient pour supprimer certains dispositifs. Cette séquence relance une question très opérationnelle : la DEI améliore-t-elle vraiment la performance ?

Un sujet uniquement RH ?

La DEI est souvent discutée comme un sujet RH ou politique. Dans la gestion des opérations et de la logistique, c’est aussi un sujet de fiabilité, de résolution de problèmes et de capacité d’adaptation : en crise, une entreprise dépend de la qualité de ses relations avec ses équipes et ses fournisseurs qui peuvent être divers. Qu’en est-il réellement ?




À lire aussi :
Comment lutter pour la diversité en entreprise à l’ère du trumpisme ?


Pour dépasser les slogans, dans une recherche récente, nous avons combiné une analyse statistique de données issues de grandes entreprises américaines (tout secteur) à dix entretiens avec des praticiens DEI et des professionnels de la logistique et des opérations afin de comprendre les raisons pour lesquels les résultats en termes de DEI sont si nuancés.

Nous avons rapproché deux bases : des évaluations « diversité & inclusion » laissées par des salariés sur Glassdoor et des données financières et opérationnelles sur des entreprises du Fortune 500. Les données portent sur la période allant de 2020 à 2024. Les analyses montrent que quand la perception de la DEI est meilleure, la rentabilité comptable (ROA) est légèrement plus faible l’année suivante. Par ailleurs, les résultats ne montrent pas d’association statistiquement robuste avec la valorisation boursière ni avec l’innovation (nombre de brevets).

Un signal à court terme

Lorsque l’on regarde à deux ou trois ans, l’effet négatif sur le ROA disparaît : le signal est donc à court terme. Les données ne confirment pas l’existence d’un « jackpot » immédiat de la DEI sur les indicateurs financiers et opérationnels. Elles suggèrent plutôt des coûts et des frictions au démarrage, tandis que les bénéfices, s’ils existent, peuvent être plus diffus ou captés par d’autres indicateurs que le résultat comptable.

Les entretiens aident à comprendre ces résultats. Ils font apparaître deux réalités simultanées :

  • la DEI peut améliorer les opérations,

  • mais une DEI mal conçue ou conçue pour « faire bien » peut créer des effets contre-productifs.

Plusieurs interviewés décrivent des bénéfices, côté gestion des opérations et de la logistique, notamment via la diversité des fournisseurs et des équipes. Prenons trois exemples. Au sujet de la résilience des fournisseurs, un interviewé raconte que, en pleine crise Covid, une entreprise cherchant des équipements de protection a trouvé « une entreprise appartenant à une minorité qui nous a garanti un approvisionnement ininterrompu ». Autrement dit, des fournisseurs souvent plus petits, parfois ignorés des panels habituels, peuvent être agiles quand les canaux standards saturent.

À propos de la négociation, une manager supply chain note :

« Nous obtenons de meilleurs accords maintenant […] dans nos équipes de négociation, il y a un meilleur équilibre entre hommes et femmes et des manières de négocier plus collaboratives. »

Ici, l’idée n’est pas qu’un genre « négocie mieux », mais que la diversité peut changer les styles d’interaction, avec des effets sur la qualité des accords.

Une capacité d’accès à de nouveaux réseaux

Enfin, quant au sujet de l’inclusion du handicap, un responsable explique avoir longtemps peiné à « faire quelque chose d’impactant » jusqu’à travailler avec une organisation « dirigée et entièrement composée de personnes en situation de handicap ». Résultat : « Immédiatement, nous avons constaté une augmentation de la représentation des personnes en situation de handicap dans nos effectifs. »

Le levier, ici, n’est pas un discours, mais une capacité d’accès à des réseaux et à des candidats que l’entreprise ne touchait pas, alors que le domaine des opérations et de la logistique peine à recruter des employés. Ces exemples convergent : la DEI crée de la valeur quand elle est embarquée dans les processus (sourcing, contrats, management au quotidien), pas quand elle reste une tâche pour « faire bien » sur une To-Do-List.

Néanmoins, les entretiens éclairent aussi les raisons du signal négatif à court terme sur la rentabilité. Car, sur le terrain, la DEI peut vite se heurter à une série de pièges très concrets. D’abord, il y a le coût de la mise en œuvre. Faire entrer la DEI dans les processus (recrutement, formation, relations fournisseurs, accompagnements individualisés) mobilise des ressources et de l’énergie managériale. Un interviewé résume la tension sans détour : « Les compromis autour de la DEI se sont toujours faits au détriment des économies ».

Radio Canada, 2025.

Inefficace DEI de façade

Ensuite, la dynamique interne peut se tendre lorsque certains salariés ont le sentiment d’être relégués au second plan lorsque les politiques de DEI sont mises en place. Un participant évoque « une période […] où certains groupes de personnes se sont sentis oubliés », au profit d’actions en faveur de l’intégration de personnes issues de minorités. Dans son exemple, des hommes blancs expérimentés qui se vivent comme devenus persona non grata. Ces perceptions alimentent résistance, démotivation et frictions quotidiennes. Or, ces frictions finissent par se voir dans les résultats financiers à court terme.

Enfin, un dernier écueil revient souvent, celui de la DEI de façade. Quand l’entreprise privilégie ce qui est le plus simple et le plus visible, sans toucher aux règles de gestion de carrière, d’évaluation ou d’allocation des opportunités, l’inertie demeure. Comme le dit une consultante :

« Ils font souvent ce qui est le plus facile à faire […] Rien de tout cela ne fonctionne, mais ça donne une bonne image de l’entreprise. »

Dans ce cas, les bénéfices attendus en termes de fidélisation, d’innovation et de qualité des décisions restent largement hors d’atteinte.

Au vu de ces résultats, la question n’est peut-être pas tant « faut-il faire de la DEI ? », mais « de quoi parle-t-on exactement quand on parle de DEI ? ». Nos analyses statistiques montrent un effet financier négatif plutôt à court terme et qui ne persiste pas. Puis nos entretiens racontent une réalité plus qualitative : des bénéfices opérationnels existent, mais ils ne sont ni automatiques, ni gratuits, ni garantis.

Au-delà du débat binaire

C’est aussi ce qui rend la séquence actuelle (entre retraits et défenses publiques) difficile à interpréter. Une annonce de « recul » peut parfois traduire un arbitrage prudent face à des contraintes juridiques ou politiques ; elle peut aussi masquer l’abandon discret d’initiatives pourtant utiles sur le terrain. À l’inverse, « maintenir la DEI » peut signifier des changements de processus profonds… ou seulement un effort de communication mieux maîtrisé.

Plutôt qu’un débat binaire, nos résultats invitent surtout à regarder les faits : la DEI se traduit-elle dans les pratiques de recrutement, dans la façon d’intégrer et de faire progresser les personnes, dans la relation avec les fournisseurs, dans la capacité des équipes à résoudre les problèmes sans s’épuiser ? C’est à ces endroits, concrets, que se joue l’impact. C’est aussi là que les coûts initiaux peuvent être compensés, ou au contraire s’accumuler.

Au fond, si la DEI peut ressembler à une dépense à court terme, c’est peut-être parce qu’elle est une transformation comme les autres : elle ne produit des effets que quand elle entre dans les routines et elle déçoit quand elle reste à la surface. C’est ce décalage entre affichage et pratiques qui explique aussi pourquoi l’actualité américaine est si difficile à décoder : derrière « DEI », certaines entreprises changent réellement leurs modes de fonctionnement, quand d’autres ne font que déplacer le curseur ou changer le vocabulaire.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Diversité-équité-inclusion : pas de jackpot immédiat pour les entreprises – https://theconversation.com/diversite-equite-inclusion-pas-de-jackpot-immediat-pour-les-entreprises-277763

Influence des collègues : obtenir un crédit dépend-il uniquement des échanges avec son banquier ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sarah Maire, Assistant Professor in Accounting and Control, Ph.D., IÉSEG School of Management

Les conditions de crédits accordées aux entreprises ne dépendent pas uniquement de données quantitatives. Certains chargés de clientèle font confiance à des facteurs plus qualitatifs et consultent leurs collègues avant de prendre des décisions. Les directions des banques devraient se saisir de ce sujet pour tenter de corriger des écarts difficiles à objectiver.


Deux entreprises au profil financier similaire devraient obtenir les mêmes conditions de crédit. Dans le cas contraire, quels seraient les facteurs expliquant des conditions différentes d’une entreprise à une autre si ces deux entreprises représentent le même risque ?

Si l’évaluation d’un dossier de crédit repose sur une procédure objective établie par la banque, comment une telle situation peut-elle se produire ?

L’influence des collègues

L’une des pistes envisagées dans notre étude porte sur l’influence des collègues du chargé de crédit au sein d’un même centre d’affaires et soulève la question suivante : comment, à travers une discussion entre deux chargés de crédit, la décision finale se retrouve altérée selon l’opinion de son voisin de bureau ? Réussir à identifier une telle influence est crucial pour appréhender les inégalités de financement pouvant en résulter et ainsi envisager une modification des pratiques bancaires.

Lors d’une demande de financement à la banque, l’entreprise doit fournir un certain nombre d’informations et de documents pour que le chargé de crédit analyse le projet à financer et la situation financière de son client, tout en tenant compte du contexte économique. La décision d’octroyer ou non un crédit et ses conditions n’est pas aisée : quel montant d’emprunt autoriser ? À quel taux ?

La part du « feeling »

Ces décisions reposent non seulement sur des données chiffrées comme sa notation financière ou son chiffre d’affaires, appelées informations quantitatives, mais aussi sur une part importante de jugement humain basé entre autres sur le ressenti en rendez-vous, la durée de la relation entre la banque et l’entreprise, ou la maîtrise de la langue de l’emprunteur, appelées informations qualitatives.

Dans ce genre de situation impliquant de nombreux paramètres et un niveau de technicité important, le chargé de crédit peut être tenté de demander l’avis d’un de ses collègues afin d’être sûr de prendre la bonne décision. L’influence des collègues, ce qu’on appelle l’effet de pairs, peut ainsi influencer les préférences individuelles des chargés de crédit, allant jusqu’à un pour cent d’écart de taux.

Assimilation ou contraste ?

De manière générale, un individu a davantage tendance à demander l’avis d’une personne qui lui ressemble, mais cette attitude est principalement motivée par le désir d’obtenir des informations qui lui seront utiles dans sa situation personnelle. Ainsi, demander l’avis ne veut pas forcément dire adopter le même point de vue.

Dans le cas d’un chargé de crédit qui demande l’avis de son collègue, ce chargé de crédit peut donc avoir deux réactions différentes. Soit il décide d’ajuster son point de vue pour aligner sa décision avec ce que pense son collègue (posture d’assimilation), soit il choisit de ne pas aller dans le même sens que son collègue (posture de contraste). Les résultats de notre étude révèlent que les deux postures existent et dépendent du profil du chargé de crédit.

Dans le cas d’un chargé de crédit qui a tendance à privilégier les informations qualitatives davantage liées à la relation banque-emprunteur et qui en plus de ça travaille dans une agence où cette préférence est partagée, l’effet de pairs amplifie cette tendance et les chargés de crédit prêtent plus d’attention à ces informations. Ils se renforcent dans leurs positions et leurs décisions de crédit sont ajustées en conséquence : c’est un exemple d’assimilation où le chargé de crédit s’aligne sur ses pairs.

À l’inverse, l’effet de pairs peut atténuer les préférences individuelles dans le cas des chargés de crédit qui ont une préférence pour l’utilisation d’informations financières dites quantitatives pour prendre leur décision. Autrement dit, un chargé de crédit valorisant fortement l’analyse des documents comptables dans une agence où cette approche est moins partagée ajustera sa décision pour tenir davantage compte d’informations qualitatives, à priori moins importantes pour lui. Cette dynamique témoigne d’une posture de contraste où le chargé de crédit va ajuster sa décision dans le sens contraire de ce qu’il aurait fait sans l’avis de ses collègues.

Une question d’expérience ?

Les données qui soutiennent notre étude permettent en outre d’identifier les profils des chargés de crédit les plus sensibles à l’effet de pairs. D’abord, si l’on regarde les caractéristiques des chargés de crédits : les femmes, plus sensibles aux informations qualitatives, sont davantage influencées que les hommes. Leur évaluation des prêts est renforcée quand leurs collègues partagent leur vision relationnelle du crédit.

Si on se tourne vers l’expérience des chargés de crédits, les moins expérimentés sont plus perméables à l’opinion de leurs pairs. À l’inverse, les chargés seniors maintiennent davantage leurs positions initiales. Enfin, un fait surprenant est apparu : le niveau d’études ne semble pas influencer la sensibilité à l’effet de pairs.

L’environnement de travail joue également. Dans les petites agences où la socialisation est élevée, l’effet de pairs s’intensifie. Dans les plus grandes agences, où les interactions sont plus diluées, cet effet diminue. Enfin, un chargé de crédits privilégiant les informations qualitatives qui rejoint une agence partageant cette préférence verra l’impact de ses préférences accentué. Le résultat est le même pour ceux valorisant les informations quantitatives. Cela démontre que la composition d’une agence bancaire façonne les décisions d’emprunt, au-delà des politiques globales de la banque.

Une question pour les RH des banques

Ces conclusions amènent à poser la question de la meilleure organisation pour les banques ? Pour éviter une homogénéité excessive des décisions, qui peut conduire à discriminer certains emprunteurs ou à sous-évaluer certaines informations, les banques devraient favoriser la diversité des profils au sein d’une même agence en privilégiant la mixité de genre et la diversité d’expérience. Les mutations entre agences devraient également tenir compte de la composition actuelle des équipes, et pas seulement des affinités personnelles ou des postes vacants. Le recours à des outils d’IA ne supprimerait pas ce possible écart, car l’IA peut être très biaisée en fonction de la base qui l’a entraînée, et à ce jour une décision ne peut pas être prise par une IA.

Les décisions liées à l’octroi d’un crédit et à la détermination des conditions d’emprunt ne sont jamais purement individuelles. Elles se construisent dans un dialogue implicite avec les pairs, et cela ne peut être ignoré. Comprendre les mécanismes sous-jacents à ces prises de décisions permet aux banques de comprendre leurs propres pratiques et de rechercher des décisions plus justes pour elles-mêmes et leurs clients.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Influence des collègues : obtenir un crédit dépend-il uniquement des échanges avec son banquier ? – https://theconversation.com/influence-des-collegues-obtenir-un-credit-depend-il-uniquement-des-echanges-avec-son-banquier-278838

Les entrepreneurs sont‑ils dopés pour tenir ? Les addictions dont personne ne parle

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sonia Boussaguet, Neoma Business School

Alcool, drogue, médicaments, sucre, sexe, écrans, travail excessif… Et si les entrepreneurs se dopaient sans contrôle ni débat public ? Epiximages/Shutterstock

Derrière les figures héroïsées des entrepreneurs infatigables, l’usage de substances psychoactives, la dépendance au travail et les comportements à risque s’installent en silence. Certains payent le prix fort de leur performance.


L’ouvrage Se doper pour travailler décortique les mécanismes pervers de certaines consommations addictives chez les salariés. Appliqué aux entrepreneurs, le terme « dopage » permet de critiquer le discours dominant. Il montre l’envers du décor : pour maintenir un niveau de performance jugé indispensable, certains peuvent être tentés ou devenir accros.

L’addiction se définit comme un comportement répétitif et compulsif procurant une gratification immédiate mais entraînant, à long terme, des effets négatifs sur la santé, les relations sociales ou la performance. De nombreux comportements sont potentiellement addictifs, y incluant ceux qui n’impliquent pas l’ingestion de drogue, comme les jeux d’argent, le sexe, l’exercice physique, les jeux vidéo et l’utilisation d’internet. Un usage simple n’est pas pathologique par définition lorsqu’il est sans perte de contrôle ni dommages durables. Le passage d’un usage simple à un usage nocif puis à une dépendance se fait généralement de manière progressive et potentiellement réversible. Cela dépend toutefois du potentiel addictif et du profil de la personne concernée.

Pour explorer ces dérives possibles chez les entrepreneurs, avec Iris Ramos, experte en psychologie et santé au travail, nous avons conduit une étude en ligne auprès d’une population de 160 dirigeants, adhérents au Medef Centre-Val de Loire. Cet échantillon se compose de deux tiers d’hommes et d’un tiers de femmes, avec un âge moyen de 51,5 ans, exerçant en moyenne depuis plus de dix ans dans des secteurs d’activités variés.

Comment certains entrepreneurs « tiennent » et à quel prix ?

Journées stressantes pour 96 % d’interviewé·es

Nos résultants montrent globalement une dégradation de l’état de santé mentale des dirigeants interrogés. Un entrepreneur sur trois se dit en mauvaise forme psychologique. Près de 96 % des participants admettent que la plupart de leurs journées sont stressantes. Près de 46 % sont totalement insatisfaits de leur sommeil. Et 31 % ne pratiquent aucune activité physique (et non sportive) régulière.

Dans ce paysage délicat, les dirigeants déclarent souffrir de diverses addictions, dont certaines semblent socialement tolérées, voire valorisées, ou au contraire invisibilisées dans les milieux entrepreneuriaux.

Addiction au travail

Près de 72 % des personnes interviewées pensent au travail le soir et les weekends. Le problème n’est pas tant l’amplitude horaire ou la charge de travail que le manque de détachement psychologique du travail.

Les frontières se brouillent entre engagement intense, dépassement de soi… et mise sous tension permanente. L’activité professionnelle déborde constamment sur la sphère personnelle. Les entrepreneurs ne parviennent pas à décrocher, y compris pendant leurs périodes de congés.

Addictions comportementales

Près de 17 % se disent concernés par des addictions dites comportementales (entendues comme des dépendances sans substance et hors du travail). Ils citent l’hyperconnectivité avec l’utilisation des écrans – e-mails, réseaux sociaux professionnels, suivi des métriques de performance –, mais aussi la pratique de jeux en ligne.

D’autres mentionnent les dépendances alimentaires comme le sucre. Certains se tournent vers des activités compensatoires à forte intensité émotionnelle, telle que la pratique d’activités sportives intenses ou extrêmes. Quatre entrepreneurs confient être sujets à une addiction au sexe.

Addictions aux substances psychoactives

Les décideurs rapportent l’usage de stimulants ou de substances psychoactives. Près de 48 % considèrent que le tabac les aide à gérer leur stress, 34 % boivent un ou deux verres, voire plus, au cours d’une journée ordinaire. Et 11 % consomment des médicaments ou des drogues.

L’ensemble de ces chiffres rejoignent les conclusions alarmantes du dernier baromètre de la Fondation MMA des entrepreneurs du futur et BpiFrance le Lab.

Gains immédiats, pertes différées

Le sujet des addictions est loin d’être anecdotique. Comme montré dans Se doper pour travailler, le problème n’est pas la compensation en soi, mais ce qu’elle révèle du travail réel.

Les conditions d’exercice créent un terrain propice au « dopage entrepreneurial » : la responsabilité totale, l’incertitude permanente, la pression financière, la solitude décisionnelle sont reconnues comme de réels stresseurs professionnels. Ces conditions font de l’entrepreneur un profil particulièrement vulnérable, alors même que les signaux d’alerte sont souvent niés ou banalisés.

Nos analyses rendent visibles les situations de souffrance, d’épuisement et d’usure mentale chez les dirigeants d’entreprise. Elles laissent à penser que l’activité entrepreneuriale est devenue, pour certains, difficilement soutenable, sans ajustements personnels coûteux.

Les addictions s’ancrent insidieusement dans leur quotidien pour faire face au stress, au risque ou à la fatigue. Elles promettent des gains immédiats – performance, concentration, décompression – au prix de pertes différées – dispersion cognitive, lucidité stratégique –, avec d’éventuels dommages pour la santé et/ou la pérennité de leur entreprise.

Leurs usages deviennent des outils silencieux d’autorégulation pour « tenir » – de façon illusoire –, mais tendent à retarder la verbalisation des symptômes afférents et la recherche de soutien.

En posant frontalement la question du « dopage entrepreneurial », cet article invite à regarder en face ce que les pouvoirs publics préfèrent souvent ne pas voir. Les entrepreneurs – contrairement à leurs subordonnés – sont encore rarement considérés comme une population nécessitant des politiques de protection spécifiques en matière de santé publique. Ils sont encore moins couverts par les dispositifs de prévention des addictions.


Cet article a été co-rédigé avec Iris Ramos, psychologue du travail, chargée de cours à l’Université de Tours, rattachée à l’équipe de recherche Qualipsy et fondatrice du service STEP (Santé au travail des entrepreneurs par la prévention).

The Conversation

Sonia Boussaguet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les entrepreneurs sont‑ils dopés pour tenir ? Les addictions dont personne ne parle – https://theconversation.com/les-entrepreneurs-sont-ils-dopes-pour-tenir-les-addictions-dont-personne-ne-parle-272518

Lesbiennes au travail : invisibilité, discriminations et réussite professionnelle

Source: The Conversation – France (in French) – By Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion, Université Paris-Saclay

Le 26 avril a lieu la journée de la visibilité lesbienne qui vise à mettre en avant des modèles, à célébrer la culture lesbienne et à lutter contre la lesbophobie. La question de la visibilité dans le cadre professionnel mérite d’autant plus d’être mise à l’ordre du jour que les lesbiennes sont exposées à davantage de violences et de discriminations.


La journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, est d’autant plus nécessaire notamment dans le monde du travail que les lesbiennes subissent une double invisibilité. Tout d’abord, elles sont quasi absentes des discours publics, des médias, des représentations culturelles. Cette absence de visibilité peut notamment freiner la prise de conscience de l’orientation sexuelle, et certaines lesbiennes interrogées dans le cadre de l’enquête expliquent qu’elles ont construit une vie hétérosexuelle (avec un compagnon et des enfants), avant de se rendre compte qu’elles étaient lesbiennes.

Ensuite, un grand nombre de salariées lesbiennes cachent leur orientation sexuelle au travail. Plus précisément, d’après notre enquête, 14 % des salariées lesbiennes déclarent qu’aucun de leurs collègues n’a connaissance de leur orientation sexuelle. Cette stratégie de non-dévoilement est coûteuse sur le plan relationnel, sachant que de nombreuses conversations au travail, par exemple dans les espèces de socialisation comme la pause-café, la pause-déjeuner, portent sur la vie quotidienne (loisirs, famille, enfants…).

Le coût du non-dévoilement

Elle suppose de très peu parler de sa vie quotidienne, ou bien de parler au « je » pour éviter de mentionner l’existence d’une compagne, ou encore de dire « il » en parlant de sa compagne, pour passer pour hétérosexuelle. 28 % déclarent ne dévoiler leur orientation sexuelle qu’auprès d’un petit groupe de collègues dont elles ont auparavant vérifié l’ouverture d’esprit. Cette stratégie se fait donc en deux temps : il s’agit tout d’abord de lancer des sujets de conversation orientés autour de valeurs progressistes pour identifier comment se positionnent les collègues, avant, dans un second temps, de dévoiler son orientation sexuelle.




À lire aussi :
Comment les employés LGBTQIA+ adaptent leurs usages des réseaux sociaux vis-à-vis de leur entreprise


Elle est coûteuse en matière de charge mentale car elle suppose de se souvenir des collègues qui le savent et ceux qui ne le savent pas, et d’adapter ses propos et la manière de parler de sa vie quotidienne en fonction des cercles de collègues. Une femme lesbienne interrogée raconte aussi une situation dans laquelle, croisant dans la rue une collègue qu’elle connaît de loin, elle a demandé à sa compagne de lui lâcher la main. Cette dernière lui a dit « Je croyais que tes collègues étaient au courant », ce à quoi elle a répondu « Oui, ils sont au courant, mais pas elle en particulier ».

Une surexposition aux violences et aux discriminations

Cette invisibilité s’explique en partie par le fait que les lesbiennes sont surexposées aux violences et aux discriminations au travail, comme c’est également le cas dans l’espace public. Par exemple, toujours d’après notre enquête, 10 % des salariées lesbiennes disent avoir été victimes de violences physiques dans leur organisation de travail, contre 3 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays. 23 % déclarent avoir été victimes de violences psychologiques et morales, contre 14 % des salariées hétérosexuelles et 18 % des salariés gays. Enfin, 9 % ont été victimes de violences sexuelles, contre 4 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays.

Ces chiffres montrent une forte surexposition des salariées lesbiennes aux violences, et cette surexposition se retrouve pour les discriminations : 27 % des salariées lesbiennes estiment avoir déjà été discriminées en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle dans leur organisation de travail, contre 11 % des salariées hétérosexuelles.

Lesbophobie d’ambiance

Les récits recueillis donnent à voir différentes formes de micro-agressions et violences, allant de maladresses, à des agressions sexuelles, en passant par de l’homophobie ou de la lesbophobie d’ambiance, c’est-à-dire des propos homophobes ou lesbophobes non dirigés vers la personne qui les entend. Comme le raconte une des salariées lesbiennes interviewées, Sarah, qui travaille dans un collège :

« Ça reste des ados, et on sait comment ça se propage. Il y a des problématiques où effectivement j’ai eu une jeune la semaine dernière qui m’a dit : ‘Je ne l’aime pas parce qu’il est gay’. Enfin, voilà, clairement, je suis confrontée aussi à ça. Du coup, ça me travaille et du coup, je sais aussi comment ça se véhicule et potentiellement l’image négative que certains ont. »

Louie Media 2021.

Le modèle « monsieur gagne-pain »

Les données sur la réussite professionnelle (carrière, salaire) montrent des résultats étonnants. En effet, alors qu’elles sont plus exposées aux violences et aux discriminations que les salariées hétérosexuelles, les salariées lesbiennes semblent moins pénalisées en ce qui concerne le salaire, l’accès à la promotion, ou encore l’accès à des postes managériaux. Par exemple, d’après notre enquête, 43,7 % des salariées lesbiennes ont des responsabilités managériales, contre 38,4 % des salariées hétérosexuelles. Une piste d’explication à cette moindre pénalisation des salariées lesbiennes peut se trouver dans le fait qu’elles sont moins soumises aux normes de genre, et notamment au modèle de « monsieur gagne-pain », qui domine encore largement les couples hétérosexuels, et dans lequel le revenu du foyer est supposé dépendre avant tout du salaire et donc de la réussite professionnelle du mari.

Les couples lesbiens sont par ailleurs beaucoup plus égalitaires en termes de répartition des tâches domestiques, et d’ailleurs les salariées lesbiennes travaillent moins fréquemment à temps partiel que les salariées hétérosexuelles. Tout cela peut les conduire à accorder à la fois plus de temps et plus d’importance à leur travail, à leur rémunération, et à leur carrière. Certaines salariées lesbiennes interrogées témoignent aussi de l’existence de stéréotypes sur les femmes lesbiennes qui peuvent les avantager professionnellement (notamment le fait que les femmes lesbiennes sont perçues comme ayant plus de caractéristiques « masculines ») tout en les enfermant dans des cases.

Finalement, cette enquête suggère des pistes pour les organisations souhaitant s’engager en faveur de l’inclusion des salariées lesbienne :

  • visibiliser leur existence, par exemple en tenant compte des enjeux liés à l’orientation sexuelle dans les politiques d’égalité femmes-hommes et des enjeux liés au genre dans les politiques d’engagement LGBT+, ou encore en mettant en avant des rôles modèles ;

  • sensibiliser sur la persistance de violences, de discriminations et de stéréotypes ;

  • affirmer une politique de tolérance zéro à l’égard des actes et propos sexistes, homophobes et lesbophobes.

Le projet « ODILE ») est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Clotilde Coron a reçu des financements de l’ANR (projet “ODILE”) pour le projet dont l’ouvrage est issu.

ref. Lesbiennes au travail : invisibilité, discriminations et réussite professionnelle – https://theconversation.com/lesbiennes-au-travail-invisibilite-discriminations-et-reussite-professionnelle-280679

Le paradoxe des jeux vidéo : entre glorification de la violence et émergence d’une conscience morale

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Petit, Professeur de sciences économiques, Université de Bordeaux

Capture d’écran du jeu *Fortnite*, produit par Epic Games. Whelsko/Flickr

Depuis les premiers jeux violents des années 1970, le débat sur l’impact des jeux vidéo divise : corrompent-ils ou éduquent-ils ? Notre recherche montre que la clé réside moins dans la violence elle-même que dans la manière dont les jeux, par leur design et leur narration, suscitent des émotions chez les joueurs – entre indifférence et prise de conscience morale.


Le 5 février 2026, lors d’une interview, le président de la République, Emmanuel Macron, a exprimé le fait que

« [l]a violence qui s’installe dans la société chez les plus jeunes […] est aussi liée au fait que les enfants, les adolescents, sont beaucoup plus exposés à la violence dans des vidéos ».

Les jeux vidéo, a-t-il poursuivi, « où on descend tout le monde, dont Fortnite, c’est pas ça la vie, parce que ça déréalise le rapport à la violence ».

Pourtant, l’engouement récent autour de Clair Obscur : Expedition 33 – jeu acclamé par la critique et primé aux Game Awards 2025 et aux Pégases 2025 pour son approche narrative et son exploration des dilemmes moraux – rappelle que le jeu vidéo peut aussi être un vecteur de réflexion profonde. Clair Obscur illustre la capacité d’un jeu à susciter des émotions complexes, interrogeant le joueur bien au-delà du simple divertissement.

Suscitant l’indignation des gamers, la remarque présidentielle a relancé le débat sur les effets de la violence inhérente à de nombreux jeux sur les comportements des jeunes dans le monde réel. Certes, le chef de l’État a reconnu qu’il ne fallait pas mettre « tout dans le même sac » et que certains usages des jeux vidéo étaient « bons », comme l’atteste en effet toute une littérature en game studies autour des jeux historiques, persuasifs, pédagogiques ou encore ce qu’on appelle les jeux sérieux.

Cependant, comme l’a montré l’économiste Agne Suziedelyte, il est difficile de trouver des preuves empiriques que les actes de violence déclarés par les enfants envers autrui augmentent après la sortie d’un nouveau jeu vidéo violent. Ainsi, les politiques qui restreignent la vente de jeux vidéo aux mineurs auraient, selon l’autrice, peu de chances de réduire la violence.

La question de la violence et de ses effets reste cependant en suspens lorsque l’on regarde de plus près la façon dont sont conçus les jeux de guerre. Notre hypothèse est que certains jeux peuvent générer de le violence, ou rendre indifférents à la violence, parce qu’ils mobilisent la figure du héros et qu’ils donnent la priorité à la dynamique ludique du jeu.

D’autres jeux, au contraire, sont capables de créer un design et un narratif qui incitent les joueurs à une véritable réflexion morale. Dans les deux cas, comme nous le suggérons dans notre ouvrage, Émotions et Jeux vidéo. Une approche comportementale et institutionnelle (Garnier Flammarion, 2026), ce sont les émotions ressenties et exprimées par les joueurs qui sont au cœur de la dynamique vidéoludique et de l’apprentissage moral.

Quand le divertissement efface l’éthique

Un jeu vidéo, c’est avant tout un savant mélange entre la définition de règles plus ou moins rigides (ce que l’on appelle le game) et une mécanique de jeu qui donne au joueur le plaisir (le fun) qu’il est venu y chercher (ce qu’on appelle le play). Dans tous les jeux, les concepteurs cherchent à maintenir un équilibre attractif entre les contraintes (induites par les règles) et la liberté d’action du joueur.

De la même façon, les concepteurs sont soucieux de trouver un équilibre entre l’expérience hédonique du joueur et ce qu’il apprend ou saisit au cours de cette expérience. L’« économie rétentionnelle » du jeu vidéo implique en particulier la mise en œuvre d’une interface vidéoludique (design, narration, cinématiques, etc.) qui suscite en permanence l’attention des joueurs, par l’intermédiaire notamment des mécanismes d’« amplification affective ». C’est ainsi, selon James Ash, chercheur en games studies, que lorsque « les variables [à saisir dans le jeu] sont trop nombreuses, le joueur est débordé et perd le sentiment de maîtrise ; à l’inverse, s’il n’y en a pas assez, il peut s’ennuyer faute de défis. »

En étudiant les jeux de guerre, qu’on appelle aussi des jeux de tir à la première personne – comme, par exemple, Call of Duty, Counter-Strike, Battlefield, Overwatch, Halo, Rainbow Six – les chercheurs en études vidéoludiques ont montré que ces jeux violents déforment la réalité de la guerre en recourant à des mécanismes de désengagement moral : justification et incitation systématique de la violence, mise en avant de la figure du héros, occultation des conséquences de la guerre, déshumanisation des ennemis, invisibilisation des victimes et des populations vulnérables (comme les femmes et les enfants).

Ces procédés – narratifs et ludiques – transforment la guerre en un divertissement sans ambiguïté morale. En évitant toute confrontation avec la complexité éthique des conflits réels (traumas, deuils, dilemmes), ces jeux banalisent la violence et réduisent l’empathie, tout en renforçant une vision simpliste du bien contre le mal. Le joueur ne tire aucune intuition morale de son expérience dans le jeu et passe à côté de la représentation de ce que serait une « guerre juste » dans laquelle les protagonistes respecteraient les normes humanitaires fixées par la Convention de Genève.

Jeux vidéo et responsabilité morale : l’exemple du phosphore blanc dans Spec Ops: The Line

Dans les jeux, la morale a tout d’abord été introduite en opposition à l’intérêt personnel du joueur. Par exemple, Papers, Please met les joueurs dans l’embarras en les confrontant à leur désir de poursuivre la progression dans le jeu qui s’oppose à la possibilité de venir en aide à l’un des personnages virtuels du jeu. Le dilemme moral est dit « impur », puisque le joueur a intérêt à ne pas secourir le personnage. Plus intéressante est la situation où l’intérêt ne rentre pas en ligne de compte comme c’est le cas dans l’effrayant Until Dawn où le joueur doit décider quel personnage virtuel il doit sacrifier, sans que cela ait une incidence sur sa progression dans le jeu.

Dans ces cas, le joueur fait face à un véritable dilemme moral. Apprend-il cependant quelque chose de son choix ?

Dans une version plus récente de Call of Duty: Modern Warfare, le joueur ne contrôle pas un soldat surentraîné (un héros) mais une enfant blessée, traumatisée, piégée dans un espace ravagé. En jouant notamment sur la mécanique du jeu (vitesse de déplacement réduite, absence d’armement, etc.) et sur l’impuissance de son personnage-joueur, cet épisode propose une expérience immersive qui favorise une prise de conscience empathique vis-à-vis des civils, réels ou fictionnels, dans les zones de conflits. Ces mises en situation peuvent ainsi faire naître chez le joueur une réflexion morale plus élaborée.

On peut cependant aller plus loin en évoquant le rôle central des jeux – comme Spec Ops: The Line ou This War of Mine – que l’on qualifie d’« anti-guerres », car ils cherchent à déconstruire la figure du héros et l’esthétisation de la guerre en mettant en scène la souffrance humaine, en provoquant un inconfort volontaire chez le joueur et en refusant de récompenser la violence dans le jeu.

This War of Mine a connu un succès commercial incontestable (plus de 4,5 millions d’exemplaires vendus dans le monde) tandis que Spec Ops: The Line est devenu un jeu culte pour son approche narrative audacieuse et sa critique de la guerre. Une scène en particulier a attiré l’attention des chercheurs : celle du « phosphore blanc ». Conçu pour produire de la fumée ou créer un camouflage, le phosphore blanc est avant tout reconnu et dénoncé par la Convention de Genève pour son utilisation en tant qu’arme chimique. Le 3 mars 2026, une ONG a notamment accusé l’État d’Israël, d’avoir eu recours « illégalement » à du phosphore blanc à proximité de zones habitées au sud du Liban.

Dans Spec Ops: The Line, la mécanique du jeu oblige le personnage-joueur à commettre une atrocité (lorsqu’il utilise le phosphore pour vaincre des ennemis et qu’il tue, par ricochet, des civils innocents) puis l’accuse par l’intermédiaire d’un personnage non joueur (ou PNJ) lorsque ce dernier le met face aux conséquences de son action et de sa responsabilité :

« [T]u aurais pu arrêter. »

Le joueur est incité à désapprouver sa conduite immorale à travers la culpabilité qu’il ressent. En verrouillant les actions possibles du joueur, le récit et le gameplay soulignent ensemble une vérité brutale : en situation de guerre, les « choix » ne sont qu’une fausse liberté, masquant l’absence réelle d’issues morales.

Violence et jeux vidéo : le design comme levier de la sensibilité morale

Résumons. D’un côté, on trouve des joueurs incités à mimer la violence ou a minima rendus indifférents à la violence dans des jeux de guerre standards. De l’autre, des participants qui font une expérience sensible de la guerre et qui peuvent en retirer une portée morale. L’hypothèse que nous développons de façon extensive dans notre ouvrage est que l’expression de la sensibilité du joueur dépend de façon cruciale du contexte dans lequel il est plongé. Les effets de la violence dans le jeu dépendent en conséquence principalement du design imaginé et produit pas les concepteurs et les développeurs.

Le travail effectué par la chercheuse en études vidéoludiques Stéphanie de Smale et ses collègues vient interroger la logique morale et émotionnelle du jeu du point de vue des concepteurs de This War of Mine. Pour ces derniers, « humaniser l’expérience de la guerre » implique que les joueurs ne perçoivent plus les personnages non joueurs comme de simples ressources, mais bien comme des êtres humains. Le design doit aussi intégrer délibérément des moments d’inconfort (et donc des émotions à valence négative comme le dégoût, la tristesse, la peur, la culpabilité ou la colère). La présence d’enfants sur le champ de bataille, par exemple, vise à susciter de la confusion, voire de l’indignation (« Ils ne devraient pas être là ! »).

Le récit, les potentialités offertes par le jeu (mécaniques, interactions) ainsi que le langage et les expressions corporelles des personnages non joueurs doivent conjuguer leurs effets pour éveiller la sensibilité morale des joueurs. En dehors des nombreux témoignages des joueurs et des développeurs, il est difficile d’établir un lien empirique entre inconfort et moralité. On peut cependant mesurer le fait que des situations stressantes dans un jeu comme Nevermind activent sur le plan physiologique des émotions à valence négative. Dès lors, ces émotions peuvent inciter à des actions morales.

Par ailleurs, la création d’un monde adverse, même virtuel, est susceptible d’exposer les concepteurs du jeu eux-mêmes à une forme d’apathie structurelle ou « d’engourdissement émotionnel ». Pour s’en protéger, ceux-ci font appel à des joueurs pour tester le jeu à différentes étapes du processus créatif, évitant ainsi une forme de désensibilisation face à un gameplay émotionnellement éprouvant. Face à une situation répétée de violence, même virtuelle, les individus peuvent chercher à se protéger en adoptant une forme de déni, comme le font par exemple, les modérateurs sur les réseaux sociaux.

On peut ainsi conclure que l’impact réel de la violence dans les jeux vidéo n’est nullement le fruit du hasard. Il dépend, comme le souligne Holger Pötzsch, chercheur en game studies, de la façon dont sont représentées, cachées ou filtrées les formes (réalistes ou non) de la violence, de la manière dont le personnage-joueur incarne (ou non) une idéologie masculiniste héroïcisée, des conséquences tangibles des actions qu’il est amené à poursuive et, enfin, de l’acuité et de la véracité des dilemmes moraux auxquels il est soumis. Ces différents filtres interrogent en ce sens directement la responsabilité des concepteurs au travers de ce qu’ils proposent dans les jeux mis sur le marché.

The Conversation

Emmanuel Petit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le paradoxe des jeux vidéo : entre glorification de la violence et émergence d’une conscience morale – https://theconversation.com/le-paradoxe-des-jeux-video-entre-glorification-de-la-violence-et-emergence-dune-conscience-morale-278551

Pourquoi évaluer l’efficacité des aires protégées est plus difficile qu’il n’y paraît

Source: The Conversation – in French – By Paul Rouveyrol, Ecologue, expert en évaluation des politiques d’aires protégées, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Il ne suffit pas de créer des aires protégées : encore faut-il s’assurer qu’elles ont un effet positif sur la biodiversité. Comment réaliser ce suivi ? Les difficultés sont d’ordre méthodologique : comment avoir la certitude que ce que l’on observe est bien, et seulement, lié à la création de l’aire protégée ? Et comment pallier l’absence de données de suivi plusieurs décennies en arrière ? Éléments de réponse.


Dès 2020, la France s’est engagée au niveau international à couvrir 30 % de son territoire par des aires protégées, ce qui était l’un des objectifs fixés par les négociations internationales sur la biodiversité. Aujourd’hui, le chiffre visé est atteint : les aires protégées représentaient, en 2025, 33,5 % du territoire terrestre et maritime français.

Cependant, au-delà de la surface couverte, les textes internationaux demandent explicitement que ces aires soient « effectivement conservées et gérées », comprendre : que les aires protégées le soient réellement. En effet, désigner un espace ne suffit pas pour garantir qu’il produise des effets positifs sur la biodiversité.

Mais comment évaluer l’efficacité des aires protégées ? Intuitivement, on pourrait être tenté de comparer l’état des écosystèmes entre l’intérieur des aires protégées et le reste du territoire. Si les aires protégées sont « efficaces », alors on peut s’attendre à ce que cet état soit meilleur en leur sein.

Le problème, c’est qu’on peut certes considérer qu’une aire protégée n’est efficace que si cette différence existe, mais que la réciproque n’est pas vraie : les aires protégées ne sont jamais disposées au hasard. Des méthodes statistiques s’appuyant sur le suivi dans le temps de zones protégées et non protégées (sites témoins) permettent de s’affranchir de cette limite, mais ne sont pas parfaites pour autant. Il est donc urgent de multiplier les approches pour garantir la robustesse du suivi.

Quand comparer avec les zones non protégées ne suffit pas

Comparer l’intérieur et l’extérieur des aires protégées est nécessaire mais non suffisant. Cela peut paraître paradoxal, mais il y a plusieurs explications à cela :

  • d’une part, les aires protégées sont généralement créées pour permettre la conservation d’un patrimoine naturel jugé remarquable, doté par conséquent d’une biodiversité plus riche ou abritant plus d’espèces rares que le reste du territoire. Il est donc logique que, dès leur création, et avant même qu’elles aient produit un effet, les écosystèmes s’y portent mieux qu’ailleurs.
Les aires protégées sont davantage présentes dans des secteurs reculés comme les régions montagneuses (ici, le parc national des Écrins, dans les Alpes).
Pline/Wikicommons, CC BY-SA
  • D’autre part, la création d’une aire protégée génère souvent des conflits avec certaines catégories d’acteurs, notamment économiques, qui s’attendent à ce que leurs activités y soient contraintes. Ces difficultés d’acceptabilité se traduisent par un évitement, lors de la mise en place des aires protégées, des zones à fort niveau d’activités humaines. Il a été démontré que les aires protégées étaient davantage présentes dans les secteurs reculés, ou peu peuplés, comme les régions montagneuses.

Ce second biais se traduit également par une biodiversité moins dégradée au sein des aires protégées dès leur création, renforçant la difficulté à tirer des conclusions d’une simple comparaison dedans/dehors.




À lire aussi :
Pour préserver la biodiversité, ne délaissons pas les aires non protégées


Ce que l’évolution des milieux dit de l’efficacité des aires protégées

Comment s’affranchir des biais liés à la localisation des aires protégées pour évaluer leur efficacité ? En sciences expérimentales, cette difficulté se traite avec un dispositif spécifique, appelé BACI, acronyme de Before After Control Impact (soit en français : « avant après témoin traité »).

Le principe est simple : il s’agit non pas de comparer l’état actuel d’un site protégé avec celui d’un site non protégé, mais de suivre l’évolution dans le temps de chacun de ces deux sites, et ce, depuis la création de l’aire protégée.

Ainsi, un site protégé sera considéré comme « efficace » si son évolution depuis sa création est plus favorable que celle du site non protégé, dit « témoin ». Comme il n’y aurait pas de sens à comparer, par exemple, une aire protégée forestière avec un site témoin en plaine céréalière, on fait également en sorte que l’aire protégée suivie et la zone témoin soient aussi similaires que possible. L’objectif est de limiter l’incidence de facteurs d’influence autres que la création et la gestion de l’aire protégée.

Le bruant proyer est un exemple d’oiseau nicheur des milieux agricoles.
Mohamed El Golli/Wikicommons, CC BY-SA

En appliquant ce modèle au réseau Natura 2000 en France, il a pu être montré que l’évolution des populations d’oiseaux communs des milieux agricoles était plus favorable dans le réseau qu’au-dehors.

Nous savions déjà, grâce à une précédente étude, que ces populations étaient plus abondantes dans le réseau. Comme expliqué précédemment, cela montrait surtout que les sites Natura 2000 avaient été placés sur des territoires plus riches en oiseaux que la moyenne. Cela constitue d’ailleurs une condition préalable essentielle à ce que ces sites puissent jouer un rôle pour la conservation de ces espèces.

Il est intéressant de remarquer que l’étude mobilisant l’approche BACI pour le réseau Natura 2000 ne concluait pas que les populations d’oiseaux liés aux milieux agricoles augmentaient au sein des sites labellisés Natura 2000. C’est uniquement en comparant avec le reste du territoire, où la chute de ces mêmes populations était vertigineuse sur la période, que l’analyse a permis de conclure à une « efficacité » des sites Natura 2000.




À lire aussi :
Protection de la biodiversité : retour sur l’évolution des « aires protégées » dans le monde


Savoir croiser les sources et prendre de la hauteur sur les chiffres

Pour autant, même lorsqu’il mobilise le BACI, ce type d’étude n’est pas exempt de limites. Souvent, on ne dispose pas de données remontant suffisamment loin dans le temps pour bien décrire l’évolution de la biodiversité. Même les données utilisées pour choisir les sites « témoins », qui doivent être similaires aux sites protégés au moment de leur création, sont trop parcellaires et manquent de précision.

Or, les aires protégées françaises sont, pour la plupart, très anciennes. Elles existent souvent depuis plusieurs décennies, parfois une centaine d’années, ce qui complique encore la donne.

Dans ces conditions, on peine à constituer un vrai BACI :

  • d’abord parce que l’image « avant » ne remonte que rarement à la date de création de la zone protégée et ne s’affranchit donc pas complètement des biais de localisation,

  • mais aussi parce que le « témoin » n’est que vaguement semblable à l’aire protégée, et cela, à une époque trop récente, pas nécessairement lors de sa création.

Ces difficultés sont difficiles à surmonter. Dans la plupart des cas, l’absence de données historiques environnementales ne peut pas être compensée.




À lire aussi :
Les sites « naturels » classés : dépasser l’idée d’une nature musée ?


Ces résultats imparfaits sont-ils pour autant inutiles ? Non. Certes, ils doivent être interprétés avec prudence, mais ils livrent des informations précieuses, par exemple sur un effet plus marqué dans un type de milieu naturel ou d’espace protégé. Ainsi, l’effet de Natura 2000 démontré sur les oiseaux liés aux milieux agricoles n’a pas été observé sur les espèces forestières, ce qui peut indiquer un effort de gestion insuffisant sur ces milieux.

Ils ne constituent donc qu’une partie de l’évaluation et peuvent être utilement complétés avec d’autres approches, notamment qualitatives. Toujours au sein du réseau Natura 2000, de façon contre-intuitive, il a ainsi été mesuré que plus les sites étaient initialement soumis à des pressions humaines susceptibles de les dégrader, moins les moyens mis en place concernant ces pressions étaient importants.

Ce résultat ne présage pas entièrement de l’effet de la politique, mais il donne une information sur ce qui pourrait expliquer qu’il ne soit pas aussi important qu’attendu. Au-delà de la question de l’effet produit, on peut ainsi vérifier la pertinence des efforts de gestion menés dans les aires protégées.

Localisation des zones Natura 2000 en France hexagonale, en avril 2024.
MNHN

Évaluer l’efficacité des aires protégées est donc difficile. Cet exercice doit composer avec toute la complexité des écosystèmes, mais également celle des sociétés avec lesquelles ils interagissent. Il s’agit pourtant d’un travail indispensable.

Plutôt que de se baser sur un modèle unique, forcément limité, il y aurait tout à gagner à multiplier les approches, les questions, les données et les disciplines scientifiques. C’est en construisant un faisceau d’indices en croisant les sources qu’on peut dessiner l’image la plus juste, mais aussi la plus utile, de l’effet qu’ont les aires protégées sur la biodiversité.

The Conversation

Paul Rouveyrol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi évaluer l’efficacité des aires protégées est plus difficile qu’il n’y paraît – https://theconversation.com/pourquoi-evaluer-lefficacite-des-aires-protegees-est-plus-difficile-quil-ny-parait-278818

Enseigner la géopolitique par le jeu : quel intérêt pédagogique ?

Source: The Conversation – in French – By David Moroz, Associate professor, EM Normandie

Peut-on apprendre la géopolitique en jouant aux Lego ? Une expérimentation menée auprès d’étudiants d’une école de management explore la piste de l’utilisation de la méthode Lego Serious Play pour enseigner cette discipline.


Les tensions et conflits géopolitiques occupent une place centrale dans notre société. Une pleine compréhension des mécanismes qui les sous-tendent est une nécessité pour les décideurs politiques et économiques, mais aussi pour les citoyens, en leur qualité d’électeurs comme de consommateurs. Y parvenir n’est cependant pas chose aisée, principalement pour deux raisons.

D’abord, l’apprentissage de la géopolitique oblige l’étudiant à mobiliser des connaissances issues d’une variété de domaines – histoire, économie, géographie ou encore relations internationales – qu’il a abordés séparément au fil de son parcours académique. Lorsque ces domaines se trouvent soudainement combinés dans un même cours, l’exercice peut devenir déroutant pour un étudiant habitué à raisonner par silos disciplinaires.

Ensuite, il faut intégrer le fait qu’un étudiant est aussi un jeune citoyen. Les questions géopolitiques – conflits, rivalités de puissance, tensions internationales – peuvent entrer en résonance avec les convictions politiques, idéologiques ou morales qu’il est encore en train de construire. Pour l’enseignant, l’exercice peut s’avérer délicat car il s’agit de former à des outils d’analyse objective là où l’étudiant peut être tenté de s’engager dans de vifs débats se réduisant à des oppositions sourdes de convictions.

Face à ces défis pédagogiques, de nombreux enseignants expérimentent des méthodes d’apprentissage plus actives, afin d’aider les étudiants à appréhender avec objectivité la complexité des situations géopolitiques. C’est dans cette perspective que nous avons mené une expérimentation originale dans le cadre de nos cours de géopolitique, en utilisant la méthode Lego Serious Play, une méthode de résolution de problèmes en 3D reposant sur la manipulation des fameuses briques danoises.

Construire des enjeux géopolitiques avec des briques

Le principe de la méthode Lego Serious Play consiste à faire faire, par l’ensemble des participants d’un atelier Lego, des constructions en briques Lego pour représenter leurs idées, puis à leur faire expliquer la signification de leurs constructions aux autres participants. L’approche favorise ainsi une forme d’écoute, de respect et d’approche collaborative de résolution de problèmes.

L’enseignement de la géopolitique nous a semblé être un domaine particulièrement adapté à cette méthode. En effet, comprendre une situation géopolitique implique d’identifier une diversité d’acteurs, de territoires, de ressources ou de représentations et, surtout, de comprendre comment ces variables interagissent entre elles et en considérant une hétérogénéité d’échelles d’analyse.

Forts de ce constat, nous avons supposé que permettre aux étudiants de construire physiquement un paysage géopolitique pouvait les aider à mieux appréhender ces interactions.

Pour tester cette approche, nous avons mené une expérimentation auprès de 139 étudiants de troisième année d’une école de management. Tous suivaient un cours de géopolitique identique en termes d’objectifs pédagogiques, de cas étudiés et de durée.

Les étudiants ont été répartis en deux groupes. Dans le premier, des étudiants ont étudié des problématiques géopolitiques en participant à un atelier Lego Serious Play. Dans le second, le groupe témoin, les étudiants ont analysé les mêmes problématiques mais sans recours à la méthode.

À la fin du cours, nous avons évalué deux dimensions, à savoir, d’une part, l’expérience vécue par les étudiants lors des ateliers et, d’autre part, leur compréhension des concepts de l’analyse géopolitique.

Des étudiants engagés dans l’activité

Un premier constat : les ateliers Lego Serious Play suscitent un fort engagement des étudiants. Les participants ont déclaré être fortement immergés dans l’activité et avoir éprouvé un sentiment de contrôle et de bien-être pendant l’atelier.

Autrement dit, l’expérience a été perçue comme stimulante, plaisante et motivante.

Ces résultats corroborent les résultats de recherches antérieures ayant montré que les méthodes pédagogiques fondées sur le jeu, la manipulation d’objets peuvent favoriser l’engagement des apprenants et rendre l’apprentissage plus agréable.

En revanche, lorsque nous comparons les résultats des étudiants des deux groupes sur des tests de connaissances, nous observons que les étudiants ayant participé aux ateliers n’obtiennent pas systématiquement de meilleurs scores que ceux du groupe témoin. Si les étudiants ayant participé aux ateliers semblent cependant mieux comprendre certaines dimensions de l’analyse géopolitique, notamment les représentations subjectives, culturelles des acteurs géopolitiques, sur d’autres dimensions, les résultats sont légèrement inférieurs.

Autre observation intéressante : la distribution des résultats est plus dispersée dans le groupe ayant expérimenté la méthode. Certains étudiants obtiennent de très bons résultats, tandis que d’autres rencontrent davantage de difficultés.

Le résultat peut sembler paradoxal. En effet, comment une activité perçue comme engageante peut-elle produire des effets aussi nuancés sur l’apprentissage ?

Le rôle de l’« effet waouh » dans l’apprentissage

Une piste d’explication tient à la manière dont la méthode a été utilisée dans cette expérimentation. En l’occurrence, la méthode Lego Serious Play peut mobiliser jusqu’à six techniques différentes de construction. Dans notre expérimentation, seules trois d’entre elles ont pu être mises en œuvre, en raison de contraintes logistiques.

Les techniques qui n’ont pas été employées dans l’expérimentation auraient peut-être pu jouer un rôle critique dans la compréhension des dynamiques de situations complexes, car elles consistent à construire des connexions, des systèmes et à simuler des scénarios en faisant bouger les constructions selon un protocole défini.

Dans notre expérimentation, les étudiants ont construit ce que l’on peut nommer des « paysages géopolitiques », mais pas des systèmes géopolitiques. Autrement dit, ils ont construit les différentes variables d’une situation géopolitique mais pas les interactions entre celles-ci et surtout, ils n’ont pas fait bouger ces variables en faisant bouger les briques une fois des connexions construites entre elles.

Cette limitation pourrait expliquer l’absence de ce que les praticiens de la méthode décrivent parfois comme un « effet waouh », un moment où la visualisation d’un système complexe de briques en mouvement provoque une prise de conscience par une forme d’émerveillement, une émotion spécifique liée au fait de voir les briques et les constructions s’animer.

Ce que nous apprend cette expérimentation

Cette expérimentation ne permet pas de tirer des conclusions définitives sur l’intérêt de la méthode Lego Serious Play en tant qu’outil pédagogique. Notre échantillon reste relativement limité et d’autres recherches sont nécessaires pour mieux comprendre les effets pédagogiques de la méthode, les travaux sur le sujet demeurant encore en nombre limité.

Cela étant dit, notre expérimentation nous a permis d’observer l’intérêt de la méthode Lego Serious Play, même partiellement appliquée, pour analyser la complexité de situations géopolitiques. Nos résultats nous invitent à supposer que la méthode doit être employée dans son intégralité pour permettre à des étudiants de comprendre les dynamiques systémiques caractérisant les relations géopolitiques.

À l’heure où les enjeux géopolitiques occupent une place centrale dans le débat économique, social et politique, identifier des moyens efficaces d’enseigner la géopolitique à nos futurs – voire actuels – décideurs constitue plus que jamais un défi majeur pour l’enseignement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Enseigner la géopolitique par le jeu : quel intérêt pédagogique ? – https://theconversation.com/enseigner-la-geopolitique-par-le-jeu-quel-interet-pedagogique-278282

L’IA va-t-elle tuer la notion de création culturelle ?

Source: The Conversation – in French – By Alain Busson, Professeur émérite ( Docteur ès Sciences Economiques), HEC Paris Business School

L’idéal des années 1960 s’est retourné en un paradoxe contemporain : plus la culture circule librement, moins les auteurs peuvent revendiquer la propriété de leurs œuvres. Le champ culturel a connu durant les quarante dernières années la révolution du numérique puis celle de l’intelligence artificielle générative. Le support physique est devenu quasiment obsolète, le fichier numérique de l’or. Retour historique sur les mutations des industries culturelles.


Le développement des industries culturelles au XXᵉ siècle s’est fondé sur la reproduction des œuvres d’art sur des supports physiques. Le premier facteur de changement s’est traduit par la substitution des technologies analogiques – ensemble de composants électroniques – par des technologies numériques pour le codage, le transport et le stockage des contenus.

Avec la numérisation, tout contenu, quelle qu’en soit la nature – texte, son, image fixe ou animée –, peut être codé sous la forme d’une suite de nombres et encapsulé dans un fichier informatique. Ce format d’encodage commun a favorisé le traitement algorithmique des données recueillies, ainsi que l’émergence de nouveaux acteurs dans les industries culturelles, comme Spotify, Deezer ou Netflix, ainsi que l’apparition de géants du numérique, comme Amazon ou Alphabet (Google), lorgnant sur l’assiette appétissante de leur voisin.

Les perdants : les auteurs et autrices, souvent privés de leur droit de propriété. Alors, qu’ont apporté ces révolutions aux industries culturelles ?

Du lieu physique au fichier numérique

Le point de bascule est la naissance en 1969 d’Arpanet, l’ancêtre d’Internet, avec la connexion de deux ordinateurs de l’université de Californie échangeant des informations. Une innovation majeure, non sur le plan technologique, mais sur le plan topologique.

Nous sommes passés d’une organisation pyramidale, centralisée et hiérarchique (comme le sont les organisations militaires), à une organisation décentralisée et non hiérarchique – horizontale, de pair-à-pair (peer-to-peer) –, caractéristique de la société post-industrielle. Cette innovation a entraîné une véritable révolution à la fois dans la circulation des contenus culturels, ainsi que dans leur mode de consommation et de légitimation.




À lire aussi :
Débat : En France, le livre papier a-t-il encore un avenir ?


La première conséquence de ce phénomène est la globalisation et la déterritorialisation des industries culturelles. Alors que les industries traditionnelles dépendaient pour leur diffusion d’installations matérielles implantées localement – librairies, cinémas, disquaires ou grandes surfaces –, il est désormais techniquement possible d’envoyer n’importe quel contenu culturel – un fichier numérique – de n’importe quel endroit dans le monde à un autre. Par exemple, l’entreprise Amazon a été créée en 1994 autour de la vente en ligne de livres.

Ces phénomènes favorisent l’émergence de plateformes mondiales de diffusion numérique de contenus culturels. Si certains de ces acteurs se développent spécifiquement dans le domaine culturel – Netflix, Spotify –, les plus puissants d’entre eux ont un cœur de métier qui lui est étranger : les GAFA aux États-Unis – Google, Amazon, Facebook et Apple – ou leurs équivalents chinois BATX – Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.

Le pouvoir de marché et les ressources financières de ces derniers sont incomparables avec ceux des entreprises des industries culturelles traditionnelles.

Révolution du peer-to-peer

Une autre transformation radicale : l’affaire Napster qui a éclaté en 1999 en constitue le point de bascule. Service illégal de partage de fichiers musicaux en peer-to-peer, Napster a révélé que, dans un monde où règne l’abondance, où les fichiers peuvent être téléchargés rapidement et à coût quasiment nul, l’achat du support des œuvres qui était la norme dans le monde analogique est devenu inutile ; seule compte la capacité d’accès au catalogue, moyennant un forfait généralement assez bas.

Le développement du numérique s’est traduit par la remise en question des pouvoirs institutionnels – partis politiques, élus, etc. – et, dans le domaine qui nous intéresse, par le transfert du pouvoir aux consommateurs au détriment des intermédiaires traditionnels. Les instances de légitimation – académies, critiques littéraires et cinématographiques – dont le rôle est de produire des normes esthétiques – définir ce qui est « bon » et/ou « beau ») sont remises en question.

Plus de 106 000 titres mis en ligne chaque jour

Cette opposition a été considérablement renforcée par la puissance des réseaux sociaux. Ces derniers reposent sur une logique de communication peer-to-peer entre consommateurs échangeant leurs opinions et leurs jugements, même si, pour faire face au problème de l’hyperchoix, le consommateur peut recourir au jugement de nouveaux influenceurs ou aux recommandations des algorithmes.

La situation d’abondance, voire de surabondance, intégrée dans des offres d’accès (plateformes par abonnement), participe d’une banalisation des œuvres, auxquelles on accède selon les mêmes modalités que l’eau ou l’électricité. Un chiffre clé du rapport concerne la saturation de l’offre : plus de 106 000 nouveaux titres sont mis en ligne chaque jour sur les plateformes. Près de 20 % sont créés par l’IA générative.

Des choix dictés par les algorithmes

La révolution numérique est à l’origine de la première mutation civilisationnelle. L’intelligence artificielle en annonce la seconde.

Sans remonter à Alan Turing, on peut dater la naissance de l’intelligence artificielle (IA) à 1956 avec le Dartmouth Summer Research project on Artifical Intelligence. Il faudra attendre la croissance exponentielle des données disponibles (big data) et la croissance tout aussi importante de la puissance de calcul des microprocesseurs pour en constater l’efficacité. Les nouveaux modes de distribution des contenus culturels permettent en effet une connaissance sans précédent du comportement du consommateur.




À lire aussi :
Débat : En France, le livre papier a-t-il encore un avenir ?


Les données recueillies, au-delà des questions relatives au respect de la vie privée ou du droit d’auteur, peuvent être exploitées de deux manières : en renforçant les choix routiniers des consommateurs grâce aux algorithmes de recommandation, mais également en concevant des contenus basés sur l’anticipation de leurs réactions. Sur Netflix, près de 80 % des contenus sont suggérés par son algorithme.

Plus radicalement, le développement des techniques d’intelligence artificielle générative peut conduire à un changement de paradigme en mettant à bas le modèle romantique de l’autonomie de l’artiste. De Van Gogh, peintre maudit (de son vivant), au génie Mozart, l’artiste créait uniquement selon sa propre inspiration, quelle que soit la réaction de son public ou de ses mécènes. Avec l’IA générative, la technologie supplante l’artiste (totalement ou partiellement) dans l’acte de création.

L’économie de la culture avait longtemps été la loi de l’offre et de la demande. Chaque produit étant unique, c’est le règne du « Nobody knows » : personne n’a la recette du succès. L’aléa commercial est la norme, avec l’espoir que les profits engendrés par les rares succès compensent les pertes des nombreux échecs. Le rôle du producteur ou de l’éditeur avait un rôle (intuitif) de ce que peut accepter le marché, fondé sur leur expérience. Un modèle aujourd’hui battu en brèche par l’intelligence artificielle générative qui peut connaître les goûts des consommateurs grâce aux données.

La création au cœur de l’innovation technologique

Avec les algorithmes, le numérique est devenu le « principe organisateur du monde ». Il facilite les échanges, rend les êtres et les choses disponibles de façon immédiate et quasi illimitée. La technologie a perdu l’attribut qui lui était jusqu’alors réservé, celui de rendre, sous le contrôle de l’humain, la vie plus facile. Elle est devenue, comme le souligne la docteure en science politique Charleyne Biondi « une extension de soi » :

« La relation instrumentale de l’homme à son outil se transforme en relation organique dans laquelle il se crée une forme de réciprocité indissociable entre l’homme et la machine. »

Que devient notre libre arbitre quand nos choix sont dictés par des algorithmes qui se basent largement sur l’observation de nos propres routines ? Pouvons nous encore observer le monde lorsque sa représentation numérique, la carte (le GSP) est devenue plus importante pour nous orienter que le territoire qui est devant nos yeux ?

Dans le domaine culturel, le point de rupture n’est pas là. Avec l’émergence de l’intelligence artificielle et en particulier des IA génératives, c’est la création même qui est, pour la première fois dans l’histoire, au cœur de l’innovation technologique. Après avoir orienté les consommations et, par rebond, la nature des œuvres produites, elle touche à l’essence même de la production culturelle, c’est-à-dire l’acte créatif.

Processus de remplacement

L’IA générative commence à pénétrer toutes les étapes de la chaîne de valeur des industries culturelles et créatives, simplifiant les procédures et réduisant les coûts. Il est possible de pointer un double paradoxe :

  • la révolution numérique et ses derniers avatars, fondée à l’origine sur un désir d’émancipation, conduit à un monde, où, pour des raisons d’efficacité, la volonté humaine est peu à peu remplacée par celles des algorithmes.

  • Le partage libre proposé par la contre-culture libertaire des années 1960, où la connaissance, le code et la création doivent circuler librement avait conduit à une volonté d’abolir le droit d’auteur.

L’idéal des années 1960 s’est retourné en un paradoxe contemporain : plus la culture circule librement, moins les auteurs peuvent revendiquer la propriété de leurs œuvres et vivre de leur art.

Il est encore trop tôt pour savoir si ce processus de « remplacement » ira à son terme, ou si l’IA générative, du fait de la volonté de ses utilisateurs, restera cantonnée à un rôle de support plus ou moins imaginatif.

The Conversation

Alain Busson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA va-t-elle tuer la notion de création culturelle ? – https://theconversation.com/lia-va-t-elle-tuer-la-notion-de-creation-culturelle-267039

Le nouveau Code du statut personnel en Irak : menaces pour les droits des femmes

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

En Irak, depuis l’adoption du nouveau Code du statut personnel en 2025, la condition des femmes se détériore. Entre mariages précoces et transferts automatiques de la garde de l’enfant au père, les effets de la réforme sont de plus en plus visibles dans la société irakienne. La mort de Yanar Mohammed, militante pour les droits des femmes, en mars 2026, symbolise cette répression de la voix des femmes.


La militante irakienne et présidente de l’Organization of Women’s Freedom in Iraq (OWFI), Yanar Mohammed, a été abattue le 2 mars 2026 devant son domicile à Bagdad. Cet assassinat s’inscrit dans un climat de tensions accrues, marqué par des tentatives de réduction au silence des voix engagées en faveur des droits des femmes.

Un an après son adoption par le Parlement irakien, le 21 janvier 2025, et son entrée en vigueur le 17 avril suivant, le nouveau Code du statut personnel commence à produire ses effets, tout en suscitant d’importantes controverses. Ce texte, qui rompt avec l’équilibre juridique instauré par la loi de 1959, encadre des dimensions essentielles de la vie privée – mariage, divorce, filiation, garde des enfants ou encore successions – dans un contexte politique particulièrement sensible. Depuis les années 2000, l’Irak connaît une recomposition progressive de ses institutions, marquée par le renforcement des logiques confessionnelles et par un rôle accru des autorités religieuses dans l’organisation de la vie sociale. Dans cet environnement, les droits des femmes, déjà fragilisés par des structures patriarcales persistantes, se trouvent d’autant plus exposés.

La réforme adoptée en 2025 dépasse largement le cadre d’un simple ajustement du droit de la famille. Elle traduit une inflexion plus profonde dans la manière dont l’État articule ses relations avec le fait religieux et la diversité de la société irakienne. Si ses partisans y voient une reconnaissance des identités confessionnelles, ses détracteurs soulignent les risques qu’elle fait peser sur la cohérence du système juridique et, plus encore, sur la protection des droits des femmes.

Une transformation profonde du droit familial : vers une pluralisation confessionnelle du système juridique

Pour mesurer l’impact de cette réforme, il est essentiel de rappeler que le droit du statut personnel en Irak reposait historiquement sur la loi n° 188 de 1959. À l’époque, ce texte fut considéré comme l’un des cadres juridiques les plus progressistes du monde arabe, malgré certaines dispositions inégalitaires. Son objectif principal fut d’unifier les règles relatives au mariage, au divorce, à la garde des enfants et aux successions, indépendamment des distinctions confessionnelles.

S’inspirant à la fois de la charia islamique et du droit civil moderne, il introduisait certaines protections pour les femmes, tout en maintenant des dispositions discriminatoires. La polygamie, par exemple, restait possible mais soumise à l’autorisation d’un juge (article 3). La répudiation n’était pas totalement abolie, même si l’article 40 permettait à la femme de demander le divorce pour préjudice. L’article 7 fixait par ailleurs un âge minimum de 18 ans pour le mariage, sous contrôle judiciaire. Malgré ces avancées, des inégalités structurelles subsistaient, notamment en matière d’héritage, où les règles de la charia continuaient de s’appliquer.

La réforme de 1990 a introduit certains ajustements procéduraux – notamment en matière de divorce et de reconnaissance du consentement des époux – sans remettre en cause les fondements patriarcaux du système. À partir de 2003, dans un contexte de recomposition politique consécutive à la chute du régime de Saddam Hussein, des projets plus ambitieux ont cherché à instaurer des régimes juridiques distincts selon les appartenances religieuses.

La résolution n° 137 du 29 décembre 2003, adoptée par le Conseil de gouvernement irakien, proposait de confier à chaque communauté la gestion de son propre droit familial. Elle fut toutefois rapidement suspendue, puis abandonnée. La société civile, les organisations de défense des droits des femmes et la communauté internationale s’y opposèrent, dénonçant les risques de fragmentation juridique et les atteintes possibles aux droits des femmes, notamment à travers la reconnaissance de pratiques comme le mariage précoce ou la garde unilatérale des enfants (la garde accordée exclusivement au père).

La réforme de 2025 s’inscrit dans le prolongement de ces évolutions, tout en opérant un changement d’ampleur. Elle rompt totalement avec la logique d’unification en instaurant une pluralité de régimes juridiques et en plaçant les juridictions religieuses au cœur du système. Les rites jafarites chiites sont désormais explicitement admis comme référentiel juridique en matière de statut personnel, aux côtés d’autres traditions confessionnelles. Les citoyens peuvent ainsi choisir le système applicable à leur situation, introduisant une diversification sans précédent du droit familial.

« Mariages forcés en Irak : la parole des jeunes filles se libère », Paris Match, 23 novembre 2025.

Ce choix s’opère lors de l’enregistrement du mariage ou à l’occasion d’un litige devant la juridiction compétente. Les parties peuvent déterminer le référentiel religieux applicable, soit d’un commun accord, soit à l’initiative de l’une d’elles. Dans la pratique, ce choix peut également dépendre de l’appartenance confessionnelle déclarée ou de la juridiction saisie. Une fois le référentiel retenu, toutes les règles (mariage, divorce, garde des enfants) sont appliquées selon l’interprétation religieuse correspondante, entraînant des différences notables dans les droits et obligations des individus.

Cette réforme traduit une décentralisation normative majeure. Dès lors, l’État n’impose plus un cadre unique, mais organise la coexistence de plusieurs systèmes parallèles, dans lesquels les conditions du mariage, du divorce, les droits des époux, la garde des enfants et les successions peuvent varier selon la tradition religieuse choisie. Présentée comme une reconnaissance de la diversité et une extension de la liberté de choix, cette flexibilité crée en réalité une incertitude juridique accrue, complexifie l’accès au droit, rend les décisions judiciaires moins prévisibles et fragilise le principe d’égalité devant la loi.

Plus largement, le nouveau Code marque une évolution vers un modèle pluraliste et confessionnel du droit familial, où la religion devient un critère central de régulation sociale. Les conséquences sont profondes : complexification du système juridique, affaiblissement des garanties offertes aux individus – surtout aux femmes et aux enfants – et renforcement des dynamiques de fragmentation sociale. Loin de se limiter à un simple ajustement législatif, cette réforme constitue une recomposition structurelle du rapport entre l’État, le droit et le religieux en Irak.

Une réforme controversée : risques de fragmentation et régressions pour les droits des femmes

Les critiques du nouveau Code du statut personnel se concentrent principalement sur les droits fondamentaux, et plus particulièrement sur les droits des femmes. De nombreuses ONG, ainsi que des juristes et acteurs de la société civile mettent en garde contre un recul notable, et des exemples récents montrent concrètement ces dangers.

En octobre 2025, Human Rights Watch rapporte le cas de Ghazal H., une femme assignée en justice après que son ex-mari a demandé l’application rétroactive à leur mariage du nouveau code jafarite, sans son accord, afin de lui retirer la garde de leur fils de 10 ans. Cette affaire illustre comment la réforme peut devenir un instrument de contrôle sur la vie des femmes et des enfants.

Sous la loi de 1959, la garde des enfants, en cas de divorce, était en principe confiée à la mère, dans une logique de protection de l’intérêt de l’enfant, avec un contrôle judiciaire pour apprécier les conditions concrètes de prise en charge. Ce système permettait, au moins en théorie, de maintenir la garde maternelle au-delà d’un certain âge, si cela correspondait au bien-être de l’enfant.

Avec le nouveau Code, certaines interprétations autorisent désormais un transfert automatique de la garde au père à partir d’un âge fixé (généralement autour de 7 ans), sans examen judiciaire individualisé de la situation. Ainsi, une mère qui assurait jusque-là la garde quotidienne peut la perdre au profit du père, même si les conditions de vie de ce dernier sont moins favorables. Ce changement réduit le rôle du juge et relègue au second plan le critère de l’intérêt supérieur de l’enfant, au profit de normes rigides basées sur l’autorité paternelle.

À ce sujet, Sarah Sanbar, chercheuse sur l’Irak pour Human Rights Watch, affirme :

« Le nouveau Code du statut personnel institutionnalise davantage la discrimination à l’égard des femmes, les reléguant légalement au rang de citoyennes de seconde classe. Il prive les femmes et les filles de leur capacité à décider de leur vie et transfère ce pouvoir aux hommes. Il devrait être abrogé immédiatement. »

Plusieurs organisations féministes ont réclamé l’abrogation de ces dispositions, dénonçant leur impact délétère sur les droits des femmes et la protection des enfants. La World March of Women (organisation féministe internationale) a publié le 27 janvier 2025 (peu après l’adoption du nouveau Code), une déclaration condamnant ces modifications et alertant sur les menaces qu’elles font peser sur les droits humains fondamentaux. De son côté, Amnesty International avait déjà exhorté en 2024 le Parlement irakien à rejeter ces amendements avant même leur adoption.

Malgré ces alertes, en septembre 2025, la Cour suprême fédérale d’Irak a rejeté une action intentée par des organisations de défense des droits des femmes et des droits humains contestant la validité des amendements adoptés par le Parlement. La Cour suprême a estimé que la procédure législative était conforme à la Constitution irakienne, garantissant aux citoyens la liberté de choisir la loi religieuse applicable à leur statut personnel. Elle a validé les amendements, y compris ceux reconnaissant l’application de la jurisprudence jafarite, consolidant ainsi leur mise en œuvre et mettant fin aux principaux recours judiciaires. Cette décision renforce la position du Parlement et des partisans de cette réforme, montrant que, malgré les critiques, elle reste dans les limites constitutionnelles.

Les premiers effets concrets de la réforme se sont manifestés dès février 2026. Un tribunal de Bagdad avait validé le mariage d’une fille de 17 ans avec un homme de 20 ans, sans examiner le consentement ni le bien-être de la mariée. Si le nouveau Code maintient en principe 18 ans comme âge minimal pour le mariage, il ménage la possibilité d’y déroger selon le référentiel religieux choisi. Ainsi, dans le cadre des rites jafarites, l’âge légal du mariage peut être inférieur à 18 ans et descendre jusqu’à 9 ans pour les filles (alors qu’il est fixé à 14 ans pour les garçons). Ces situations montrent comment une réforme d’apparence neutre peut en réalité engendrer des régressions sociales significatives.

Yanar Mohammed, jusqu’à son assassinat, se trouvaient au premier rang des mobilisations contre ces changements législatifs. Avocats, médecins et experts de la société civile ont également exprimé leur opposition, estimant que la loi amendée « victimise » les enfants et « sape les droits des femmes ». Certains juristes ont averti que l’attribution automatique de la garde au père et la restriction de l’accès des femmes à la propriété ou à l’héritage risquent de déstabiliser profondément les familles. Des experts des Nations unies ont dénoncé les amendements. En critiquant l’absence de débat transparent et inclusif avant l’adoption, ils ont affirmé qu’ils pouvaient « ébranler les droits des femmes et des enfants ».

Au-delà des effets individuels, la réforme soulève une question structurelle : en instituant des régimes différenciés selon les appartenances confessionnelles, elle accentue la fragmentation juridique et politique de l’Irak. Ce passage progressif d’un modèle unifié encadré par l’État à une organisation fragmentée et confessionnelle du droit fragilise la cohésion nationale et complique l’accès au droit pour les citoyens.

Les partisans de la réforme mettent en avant la reconnaissance des identités religieuses et la liberté de choix qu’elle offre. Cependant, les cas concrets de mariages précoces, de changements unilatéraux du droit et de transferts automatiques de garde montrent que ces arguments peinent à convaincre. Les risques pour l’égalité des droits et la protection des femmes et des enfants sont aujourd’hui évidents.

Un débat qui reflète les interrogations de la société irakienne

L’adoption du nouveau Code du statut personnel en Irak marque une étape majeure dans l’évolution juridique et institutionnelle du pays. Si elle reflète une volonté de reconnaître les identités confessionnelles, elle soulève de graves questions en matière d’égalité, de cohésion nationale et de respect des droits fondamentaux.

Les risques de fragmentation juridique et de recul pour les droits des femmes constituent les principales sources de tension. Ils illustrent les dilemmes auxquels l’Irak est confronté aujourd’hui dans la construction de son ordre juridique moderne. Dans un contexte régional en mutation, marqué par les guerres, cette évolution interroge la capacité de l’État irakien à concilier pluralisme religieux et protection effective des libertés individuelles, en particulier celles des femmes.

Comme dans l’ensemble du monde arabe, les femmes irakiennes avancent sur un chemin semé d’obstacles, où chaque droit conquis résulte d’une lutte incessante…

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le nouveau Code du statut personnel en Irak : menaces pour les droits des femmes – https://theconversation.com/le-nouveau-code-du-statut-personnel-en-irak-menaces-pour-les-droits-des-femmes-280318