De nouvelles technologies permettent de détecter plus tôt les problèmes des ponts vieillissants

Source: The Conversation – in French – By Amirreza Torabizadeh, PhD candidate, Civil Engineering, Concordia University

De nouveaux signes de détérioration récemment découverts sur le pont de l’Île-aux-Tourtes ont incité le gouvernement du Québec à renforcer les poutres et à mettre en place de l’étaiement pour maintenir la structure en service.

Le pont accueille environ 87 000 véhicules par jour et nécessite une surveillance constante ainsi que des réparations d’urgence pour garantir sa sécurité.

Cette situation nous rappelle que le béton vieillissant peut se dégrader et engendrer des risques pour la sécurité.

Le Canada compte des milliers de ponts en béton, comme celui de l’Île-aux-Tourtes, qui ont atteint ou dépassé leur durée de vie prévue. Avec le temps, ces structures sont de plus en plus à risque de se détériorer, souvent lentement et de manière invisible.

Une détection précoce

Notre étude se penche sur la modélisation des structures en béton susceptibles de se détériorer en raison des contraintes environnementales et du vieillissement. Notre objectif est de déterminer combien de temps une structure reste sûre et, si nécessaire, quelles stratégies de rénovation sont applicables.

Pour bien comprendre ces risques, les chercheurs peuvent avoir recours aux dernières avancées technologiques, comme l’imagerie par drone, la détection des défauts assistée par l’IA ou encore des tests non destructifs afin de collecter régulièrement des données fiables sur l’état d’une structure.

La combinaison de ces technologies avec des techniques modernes de modélisation informatique permettrait au Canada d’instaurer un système capable de déceler les dangers de manière précoce, d’éviter des problèmes coûteux et de faciliter la prise de décision concernant les stratégies de réparation et de rénovation.

Partout au Canada, de nombreux ponts en béton construits des années 1960 aux années 1980 approchent de la fin de leur durée de vie utile. Le Bulletin de rendement des infrastructures canadiennes de 2019 a révélé que près de 40 % des routes et des ponts du pays étaient dans un état passable, mauvais ou très mauvais, ce qui illustre l’ampleur du problème.

Au Canada, les conditions climatiques, avec leurs cycles de gel-dégel, l’utilisation de sel de voirie et l’humidité, accélèrent la fissuration et la détérioration des surfaces. Des recherches sur la durabilité du béton dans les climats froids ont démontré comment ces mécanismes réduisent progressivement les performances structurelles.

Les changements climatiques intensifient par ailleurs les fortes précipitations, les variations de température et les conditions de charge, ce qui soumet les structures vieillissantes à un stress supplémentaire. Dans l’Ouest canadien, la vulnérabilité sismique constitue un risque supplémentaire pour les ponts en béton les plus anciens.

Tous ces facteurs contribuent à l’accumulation des retards d’entretien et à une tendance qui consiste à ne traiter la détérioration que lorsqu’elle est devenue visible ou problématique.

Des modèles d’inspection inefficaces

Les inspections traditionnelles des ponts, effectuées par des équipes d’accès par câble (des professionnels qui utilisent des câbles et des équipements spécialisés pour travailler en hauteur sur des structures telles que les ponts), nécessitent souvent la fermeture de voies, perturbent la circulation et sont coûteuses.

En conséquence, ces inspections sont peu fréquentes, ce qui permet aux dommages de s’aggraver sans être détectés entre deux cycles d’inspection. Les informations recueillies sont souvent incohérentes, car les équipes n’utilisent pas toutes les mêmes méthodes pour enregistrer les problèmes.

Lorsque les problèmes sont décelés tardivement, les réparations entraînent davantage de fermetures de voies et de déviations ainsi que des périodes de travaux plus longues. Ces fermetures ont également un coût économique, car les temps d’arrêt affectent les entreprises, les habitants des banlieues et les services essentiels. Une détection précoce permettrait aux villes de planifier des réparations moins importantes et d’utiliser des méthodes de renforcement moins perturbantes.

Les trois principaux facteurs que les ingénieurs doivent mettre en balance lorsqu’ils évaluent l’état des infrastructures vieillissantes sont le coût, le temps et l’exactitude. Nos recherches visent à prédire avec précision les risques structurels, grâce à une modélisation de la détérioration du béton au fil du temps qui prend en compte l’apparition de fissures et les contraintes environnementales.

Cependant, tout modèle repose sur les informations collectées sur le terrain et sur leur représentativité de l’état actuel de la structure. Pour prédire avec exactitude le comportement d’un pont, les données doivent être précises, cohérentes et régulièrement mises à jour, ce que les inspections traditionnelles ne permettent que rarement.

Le secours de la technologie

Les nouvelles avancées technologiques dans les domaines de la science des données et des techniques d’observation sont en train de changer la donne.


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Les drones peuvent prendre des images haute résolution des fissures et des dommages de surface en quelques minutes, sans fermeture de voies ni recours à de l’équipement lourd. Les systèmes d’IA peuvent ensuite analyser ces images et mettre en évidence des éléments subtils qui pourraient passer inaperçus lors d’une inspection manuelle. D’autres méthodes non destructives, telles que le radar ou le balayage ultrasonique, permettent de détecter des problèmes cachés sous la surface.

Associées à une modélisation informatique avancée, ces technologies offrent aux ingénieurs civils une vision beaucoup plus claire de l’état d’une structure. Cette observation précoce et précise les aide à planifier des réparations plus rapides et moins perturbantes. Cela réduit également les temps d’arrêt, c’est-à-dire les fermetures et les retards qui peuvent engendrer des coûts économiques pour les entreprises et les usagers.

Des informations précises permettent aux collectivités de choisir des solutions de réparation et de rénovation efficaces et adaptées.

Le Canada ne peut se contenter d’inspections sporadiques et de réparations d’urgence pour gérer ses ponts vieillissants. En combinant de meilleurs modèles avec une collecte de données cohérente et automatisée, les ingénieurs pourront effectuer une détection précoce et éviter les perturbations importantes liées aux fermetures de dernière minute.

Ces outils ne remplaceront pas les ingénieurs, mais ils fourniront aux décideurs des informations claires et plus de temps pour planifier. Miser dès à présent sur ces méthodes de pointe permettra de renforcer la sûreté de nos ponts, de fluidifier le trafic et de garantir la sécurité de nos collectivités pour les années à venir.

La Conversation Canada

Emre Erkmen reçoit un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

Amirreza Torabizadeh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Les frappes aériennes menées par les États-Unis en coordination avec Israël en Iran surviennent à un moment où Donald Trump, qui avait pourtant promis lors de sa dernière campagne électorale qu’il n’engagerait pas son armée sur des théâtres lointains, fait face à une pression politique croissante liée aux révélations qui s’enchaînent dans l’affaire Epstein. En cas d’enlisement et de pertes importantes dans les rangs de l’armée, le Parti républicain pourrait, lors des élections de mi-mandat, être sanctionné par ses sympathisants.


L’embrasement militaire contre l’Iran a eu l’effet d’un électrochoc politique à Washington, offrant à Donald Trump une échappatoire spectaculaire au moment précis où la pression judiciaire et parlementaire menaçait de l’encercler.

Au lendemain des auditions successives de Bill Clinton et de Hillary Clinton devant une commission de la Chambre des représentants consacrée, à l’affaire Epstein les 26 et 27 février, l’exécutif états-unien apparaissait fragilisé par une séquence politique défavorable. Plusieurs responsables du Parti démocrate venaient de réclamer l’audition du président lui-même, estimant que les éléments révélés au cours de ces dépositions justifiaient l’extension de l’enquête. La réapparition dans l’espace public de la question des cinquante-trois pages manquantes d’un ancien dossier judiciaire, impliquant l’accusation formulée par une plaignante mineure de treize ans à l’époque des faits contre l’actuel occupant de la Maison-Blanche, accentuait encore la vulnérabilité politique de la présidence, malgré l’absence de conclusion judiciaire définitive.

C’est dans ce contexte de tension intérieure maximale que, quelques heures après la déposition de Bill Clinton, Trump s’est adressé à ses concitoyens pour les informer du début de l’opération « Epic Fury » contre des cibles iraniennes.

Trump se pose en libérateur du peuple iranien

La soudaineté de l’opération a immédiatement déplacé l’attention médiatique et politique vers le registre stratégique et militaire. La concomitance entre la séquence des auditions parlementaires et l’engagement armé a nourri les interrogations sur l’articulation entre politique intérieure et action extérieure.

Le discours prononcé par Donald Trump le 28 février au matin constitue le pivot de cette reconfiguration.

Le président y présente l’opération non comme une démonstration de force, mais comme une entreprise morale visant à « rendre la liberté » au peuple iranien. La rhétorique mobilisée insiste presque exclusivement sur des valeurs positives : liberté, dignité, sécurité des populations civiles, avenir démocratique. En décrivant la mission comme « noble », il ajoute à la logique géopolitique une justification éthique, se positionnant explicitement en protecteur d’un peuple décrit comme victime de l’oppression de ses dirigeants. Cette construction discursive transforme l’intervention militaire en geste de libération, inscrivant « Epic Fury » dans une tradition messianique de politique étrangère où les États-Unis se perçoivent comme porteurs de principes universels et d’une responsabilité particulière en matière de défense des droits fondamentaux de par le monde.




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L’insistance sur la libération de l’oppression iranienne constitue le cœur de la nouvelle posture présidentielle. Donald Trump évoque à plusieurs reprises le « droit du peuple iranien à vivre libre », reprenant un vocabulaire rarement associé jusque-là à sa propre doctrine. Il affirme vouloir « ouvrir une ère nouvelle » pour la région, suggérant que l’action militaire pourrait provoquer une transformation politique interne en Iran.

Cette vision, qui fait de l’usage de la force un instrument de délivrance, vise à légitimer l’opération auprès de l’opinion internationale tout en redéfinissant l’image du président sur la scène intérieure. En se posant comme le défenseur d’une population étrangère contre le propre régime de celle-ci, il endosse un rôle de libérateur qui transcende les clivages partisans américains et mobilise un imaginaire politique puissant, fondé sur la promesse d’émancipation et de renouveau historique.

Une place dans l’Histoire ?

Un autre aspect central du discours réside dans la volonté affichée de « faire l’histoire ». Trump inscrit explicitement son action dans une perspective mémorielle, affirmant que cette intervention sera jugée par les générations futures comme un tournant décisif.

Cette projection dans le temps long répond à une logique de présidentialisation du récit national : en se plaçant dans la lignée des dirigeants qui auraient redéfini l’ordre international, il cherche à transformer une décision conjoncturelle en moment fondateur.

La référence implicite aux grandes interventions américaines passées suggère une ambition de marquer durablement la politique étrangère des États-Unis et d’inscrire son mandat dans une chronologie héroïsée. Dans cette optique, la libération supposée du peuple iranien devient non seulement un objectif stratégique, mais aussi un instrument de construction d’une mémoire présidentielle destinée à survivre aux controverses du présent.

Un calcul de politique intérieure

Enfin, cette séquence peut également être interprétée comme une stratégie de communication visant à restaurer une image affaiblie et à préparer les échéances électorales de mi-mandat prévues en novembre.

En déplaçant le débat national vers la sécurité internationale et en adoptant la posture du chef de guerre humanitaire, Donald Trump pourrait chercher à recomposer une coalition électorale autour du patriotisme et du leadership présidentiel. La mise en scène d’une intervention présentée comme libératrice permet de marginaliser les controverses intérieures et de substituer au récit de la fragilité politique celui de la détermination historique. Dans cette perspective, la guerre en Iran ne serait pas seulement un épisode géopolitique, mais aussi un levier destiné à redorer le blason du locataire de la Maison-Blanche et à influencer le rapport de forces électoral à l’approche des élections de mi-mandat.

En effet, l’offensive contre l’Iran intervient en effet à un moment particulièrement sensible du calendrier politique aux États-Unis. En novembre prochain, les élections de mi-mandat détermineront l’équilibre du pouvoir au Congrès pour la seconde moitié du mandat présidentiel. En déclenchant une opération militaire d’ampleur sans autorisation préalable du Congrès, Donald Trump s’expose à une double contestation, institutionnelle et électorale. Plusieurs élus démocrates dénoncent une violation du War Powers Act, estimant que le président n’a pas le droit d’engager le pays dans un conflit sans l’accord du Congrès.

La controverse est renforcée par l’absence perçue d’une menace immédiate justifiant une action préventive, ce qui alimente l’idée d’une guerre de choix plutôt que d’une guerre de nécessité.

Dans ce contexte, l’opération iranienne pourrait devenir un enjeu central de la campagne de mi-mandat, les démocrates cherchant à transformer la question de la légalité et du contrôle parlementaire en argument électoral majeur contre l’administration.

Ralliement autour du drapeau ou rejet d’une intervention qui n’était pas indispensable ?

Sur le plan de l’opinion publique, les premiers indicateurs apparaissent ambivalents et potentiellement dangereux pour la majorité présidentielle. En effet, les conflits extérieurs peuvent produire un effet de ralliement patriotique à court terme, mais ils deviennent rapidement coûteux électoralement lorsque les pertes humaines s’accumulent sans victoire décisive. Trois militaires américains ont déjà été tués depuis le début de l’opération, et la perspective d’un nombre élevé de pertes constitue un facteur susceptible d’éroder le soutien à l’intervention et de fragiliser les candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.

Si le conflit devait s’enliser ou provoquer une escalade régionale entraînant des attaques meurtrières contre des forces américaines, dont des dizaines de milliers se trouvent actuellement au Proche-Orient, le calcul politique initial pourrait se retourner contre le président. Les pertes militaires renforceraient la position de ceux qui reprochent à l’exécutif d’avoir engagé la vie de soldats sans débat national préalable. Pour les démocrates, l’argument serait stratégique : faire de la crise iranienne le symbole d’une présidence imprudente et d’un contournement des procédures constitutionnelles, afin de mobiliser un électorat inquiet d’un retour à des guerres longues et coûteuses au Moyen-Orient.

Dès lors, les élections de mi-mandat apparaissent comme un test politique indirect de la guerre elle-même. Une défaite républicaine serait interprétée comme une sanction populaire de la décision d’entrer en conflit, tandis qu’un succès pourrait être présenté par la Maison-Blanche comme une validation de la posture de fermeté adoptée face à Téhéran. Le pari de Donald Trump consiste donc à obtenir des résultats stratégiques rapides – ou du moins une perception de succès – avant que la dynamique électorale ne cristallise les critiques. À défaut, l’intervention en Iran pourrait devenir non pas un instrument de consolidation du pouvoir présidentiel, mais le catalyseur d’un rééquilibrage institutionnel imposé par les urnes.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Pourquoi les crises s’éternisent à l’ère digitale… une réponse inspirée de la tragédie grecque

Source: The Conversation – in French – By Djamchid Assadi, Professeur associé au département « Digital Management », Burgundy School of Business

D’où vient cette impression que certaines crises ne finissent jamais ? Et si c’était d’abord une question de récits. Illustration avec le Covid-19. Bienvenue – ou pas – à l’ère des tragédies sans fin.


Dans nos sociétés hyperconnectées, les crises ne semblent plus se refermer. Elles durent, s’étirent, reviennent, persistent dans l’espace public, bien que les mesures juridiques, sanitaires, sécuritaires ou organisationnelles les aient contrôlées, gérées et stabilisées sur le plan pratique. Tout se passe comme si leur résolution était devenue impossible. Pourquoi les crises contemporaines – qu’elles soient sanitaires, géopolitiques, sécuritaires ou culturelles – paraissent-elles interminables ? Pourquoi continuent-elles d’habiter si durablement nos imaginaires collectifs, nos débats politiques et nos controverses numériques ?

Nous défendons ici une thèse qui pourrait surprendre : les clés de compréhension des crises dans notre écosystème numérique se trouvent, paradoxalement, dans le monde antique – et plus précisément chez les dramaturges grecs d’un théâtre vieux de deux mille cinq cents ans.




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Nous prolongeons la perspective ouverte par Mary-Liéta Clément et Christophe Roux-Dufort sur la dynamique tragique des crises modernes, et montrons que l’écosystème numérique multiplie les récits, fragilise les remèdes et empêche la catharsis – ce moment de clarification et de sortie de crise – d’advenir. Le numérique transforme les crises en tragédies sans dénouement.

Déstabilisation informationnelle

Plusieurs crises survenues dans notre société ultradigitalisée – la pandémie de Covid-19, les émeutes urbaines, les polémiques climatiques, les déstabilisations informationnelles ou encore les débats sur les violences policières – continuent de vivre dans l’espace public longtemps après leur gestion institutionnelle.

Parmi ces crises, la pandémie de Covid-19 constitue un cas particulièrement révélateur. Sur le plan sanitaire, l’épisode aigu est clos : les restrictions ont été levées, les campagnes vaccinales ont produit leurs effets, et les institutions ont rétabli un fonctionnement ordinaire. Pourtant, la crise continue de vivre intensément dans l’espace public. Les débats sur le pass sanitaire, l’obligation et l’efficacité vaccinales, la liberté individuelle, la confiance envers les experts, les soupçons de collusion entre pouvoirs publics et industries pharmaceutiques ou encore la circulation de théories complotistes n’ont pas disparu. Ils ressurgissent régulièrement au gré des controverses numériques.

Un effet Œdipe

La crise sanitaire est stabilisée ; la crise narrative, elle, ne l’est pas. Comme dans Œdipe, la tragédie grecque, l’événement initial ne s’efface pas une fois la pièce achevée : il continue de produire ses effets.

Dans la tragédie de Sophocle, le mal originel se prolonge de génération en génération : Œdipe est lui-même pris dans une chaîne d’événements provoqués par son père, et ses enfants héritent à leur tour des conséquences de son histoire. De même, la pandémie a laissé une empreinte narrative persistante, dont les effets nourrissent encore discours et interprétations bien après la fin de la crise sanitaire.

Pourquoi ce dénouement n’arrive-t-il pas aujourd’hui ? Parce que, dans une société numérique, une crise ne se réduit plus à l’événement qui l’a déclenchée.

Quand l’écart se creuse

Dans les sociétés numériques, le nouement d’une crise ne se limite pas à un événement. Il s’enracine dans une profusion de récits, d’images et de prises de parole rendue possible par les outils digitaux, qui permettent à chacun de produire sa propre interprétation et de la diffuser. Cette multiplication des voix rappelle la manière dont le chœur dans la tragédie grecque ajoutait des couches de sens autour de l’action principale.

Cet excès de récits « démocratisés » propulse la crise avant même qu’elle ne commence et l’empêche de se refermer, même lorsqu’elle est objectivement maîtrisée par le pouvoir étatique.

C’est ce qui s’est produit avec la pandémie de Covid-19. Pour certains acteurs politiques, scientifiques, éditorialistes ou collectifs militants, la crise ne s’est jamais véritablement achevée. Elle est devenue un symptôme durable de « maux » divers : déficit démocratique, capture des institutions par des intérêts privés, défiance envers l’expertise, ou au contraire montée du populisme anti-scientifique. L’urgence sanitaire était ponctuelle ; la crise narrative, elle, perdure.

L’ère de la contestation permanente

Dans un monde prénumérique, les remèdes institutionnels – lois, enquêtes, mesures exceptionnelles – avaient pour fonction de restaurer l’ordre. Comme dans la tragédie grecque, le dénouement apportait une forme de résolution. Mais dans l’espace numérique, ces remèdes sont immédiatement contestés, reconfigurés ou délégitimés.

La pandémie en est une illustration frappante. Les confinements, le pass sanitaire ou l’obligation vaccinale ont suscité des vagues de contestations durables. Ces mesures destinées à rétablir l’ordre sanitaire sont devenues elles-mêmes objets de crise, générant de nouvelles fractures entre partisans et opposants.

Le remède est devenu un nouveau théâtre du conflit.

Fin du monopole narratif

Pourquoi ? Parce que le numérique fragmente l’autorité. Les experts, journalistes et institutions ne détiennent plus le monopole narratif. La crise perdure dans la subjectivité sociale parce qu’il existera toujours un récit pour la prolonger. Certains acteurs ne cherchent pas sa résolution mais sa dramatisation. Le débat se nourrit de lui-même.

Il convient ici de préciser un point essentiel pour notre thèse. Si ces crises s’éternisent, ce n’est pas parce que les événements déclencheurs resteraient sans réponse. Les anomalies sont le plus souvent résolues : le virus est contenu, la loi est promulguée, l’incident est techniquement maîtrisé. L’ordre est rétabli, mais sa signification demeure disputée.

Un problème d’interprétation

Ce qui perdure, ce ne sont pas les faits – c’est leur interprétation. La crise survit à sa résolution factuelle parce qu’elle n’a jamais trouvé de résolution narrative.

Plusieurs exemples illustrent cette dissociation :

  • La pandémie de Covid-19 a officiellement pris fin en mai 2023, lorsque l’Organisation mondaile de la santé (OMS) a levé l’état d’urgence mondiale. Pourtant, les controverses sur la gestion politique et scientifique continuent.

  • La catastrophe de Fukushima, techniquement maîtrisée, alimente toujours les débats sur la sûreté nucléaire.

  • La réforme française des retraites de 2023, adoptée selon les procédures constitutionnelles, continue de polariser le débat public.

Dans chacun de ces cas, le même schéma se répète. L’anomalie est résolue ; le débat prospère.

Impossible catharsis

La tragédie grecque permettait à la communauté de retrouver un équilibre émotionnel et social. Comme l’expliquait déjà Aristote, la catharsis constituait un moment de respiration collective.

Dans les sociétés numériques, ce moment n’existe plus.

Amélie Vioux, 2015.

Le numérique radicalise la fragmentation du discours :

  • chacun peut contester le récit institutionnel ;
  • les récits ne convergent pas ;
  • la résolution institutionnelle ne produit plus de résolution symbolique ;
  • la polarisation rend toute clôture instable.

Une pièce sans dernier acte

Ainsi, la pandémie devient une crise sans dernier acte. Aucun récit ne s’impose durablement. La résolution institutionnelle n’a pas produit la catharsis attendue. La tragédie continue parce que son dernier acte n’est jamais reconnu collectivement. Ce n’est donc parce qu’elles seraient intrinsèquement plus profondes ou plus graves que les crises modernes s’éternisent. Elles s’éternisent parce que le numérique empêche leur clôture narrative.

Le numérique dissout le nouement dans une multiplicité de récits, fragilise les remèdes par une contestation permanente et rend impossible le dénouement en empêchant toute catharsis collective. Nous vivons désormais à l’ère des tragédies sans fin.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu

Source: The Conversation – in French – By Éléonore Richard, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2023, près d’un quart de la population déclarait finir le mois « très difficilement ». godongphoto/Shutterstock

La pauvreté est en hausse en France. Son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Derrière ces chiffres, qu’en est-il de la pauvreté ressentie et vécue ?


En France, la pauvreté monétaire est en hausse : d’après les derniers chiffres de l’Insee, son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Être considéré comme pauvre au sens de cet indicateur, c’est disposer d’un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian.

En 2023, avec un niveau de vie médian de 2 150 euros par mois, le seuil de pauvreté monétaire s’établissait à 1 288 euros par mois pour une personne seule. Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage (salaires, prestations sociales et autres revenus, après impôts) rapporté au nombre d’unités de consommation afin de tenir compte de la composition du ménage. Cet indicateur repose néanmoins sur le champ des personnes vivant en « logement ordinaire » en France hexagonale, excluant ainsi les personnes sans domicile ou vivant en institutions.

Le taux de pauvreté monétaire est un indicateur relatif qui permet de faire des comparaisons dans le temps et entre les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Sa hausse traduit le fait que les franges les plus défavorisées de la société ne bénéficient pas de la progression du niveau de vie général. Il est complété par l’indicateur d’intensité de la pauvreté monétaire, qui mesure l’écart entre le niveau de vie d’un ménage pauvre et le niveau de vie médian.

Cependant, de nombreux travaux s’accordent pour dire que la pauvreté n’est pas uniquement monétaire. Déjà en 1906, le sociologue allemand Georg Simmel définissait une personne pauvre non pas par ses conditions matérielles, mais par le fait d’être exclue d’un groupe.

Un autre indicateur, l’indice de privations matérielles et sociales est ainsi publié par l’Insee. Ce dernier, harmonisé au niveau européen, couvre 13 types de privations liées aux conditions de vie : la capacité à chauffer son logement à la bonne température, à payer les factures en fin de mois, à partir une semaine en vacances par an, ou encore à s’acheter des vêtements neufs, par exemple. En 2024, 13 % de la population en France est en situation de pauvreté matérielle et sociale, soit 8,6 millions de personnes. Ce taux est supérieur de 0,6 point à la moyenne observée entre 2013 et 2020. Il ne recoupe que partiellement la pauvreté monétaire : seuls 40 % des ménages en situation de pauvreté monétaire la cumulent avec la pauvreté matérielle et sociale.

En parallèle de ces indicateurs dits « objectifs », l’Insee propose une mesure du ressenti des personnes en posant chaque année dans l’enquête « Statistiques sur les ressources et les conditions de vie » (SRCV), la question suivante : « De quelle manière votre ménage parvient-il à finir le mois en subvenant aux dépenses courantes ? » La pauvreté subjective apparaît ainsi bien plus élevée : en 2023, près d’un quart de la population (24 %) déclarait finir le mois « très difficilement » ou « difficilement ». Une autre manière d’appréhender la pauvreté ressentie consiste à interroger directement les personnes sur leur sentiment de pauvreté.

Comparer l’objectif et le subjectif permet de documenter le décalage potentiel entre les mesures monétaires et la réalité concrète vécue par les personnes. L’indicateur de pauvreté monétaire comporte en effet des limites : il ne prend pas en compte les dépenses contraintes, qui pèsent de façon très inégale sur le budget des ménages. Le coût de la vie varie fortement selon le territoire, par exemple entre une grande métropole et une zone rurale, et en fonction des caractéristiques des ménages, en particulier selon qu’ils sont locataires ou propriétaires de leur logement.

C’est pourquoi le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) mobilise une approche fondée sur les « budgets de référence » calculés selon différentes configurations familiales, lieux de résidence et statuts d’occupation du logement.

Le « seuil de vie décente » qu’il définit, et qui coïncide avec mes travaux sur la pauvreté ressentie, serait en moyenne bien plus élevé que le seuil pauvreté monétaire : 84 %, et non 60 %, du niveau de vie médian. Pour des ménages logés dans le parc social, le budget de référence varie en 2018 de 1 419 euros en milieu rural à 1 863 euros dans le Grand Paris pour un actif seul.

Une recherche internationale participative menée par l’Université d’Oxford et l’association ATD-Quart monde pendant trois ans, dans six pays (Bangladesh, Bolivie, France, Tanzanie, Royaume-Uni et États-Unis), a, quant à elle, identifié neuf « dimensions cachées de la pauvreté » à partir de l’expérience vécue des personnes. Cette recherche s’appuie sur la méthode du « croisement des savoirs », qui implique tout autant les experts que les personnes concernées. Elle a donné lieu à un travail spécifique, réalisé avec le concours du Secours catholique, visant à identifier les dimensions les plus pertinentes dans le contexte français : privations matérielles et de droits, peurs et souffrances, dégradation de la santé physique et mentale, contraintes de temps et d’espace, compétences non reconnues, maltraitances sociales et institutionnelles.

Des travaux exploratoires ont depuis été menés à l’Insee afin d’approfondir la connaissance statistique de la pauvreté avec l’appui des associations et des personnes concernées. Le dernier projet, mené avec l’École d’économie de Paris, a consisté à confronter les outils de l’Insee au vécu des personnes en situation de pauvreté. Il s’agissait de concevoir de nouvelles questions destinées à quantifier ces dimensions « cachées » dans l’enquête SRCV, grâce à la contribution directe des personnes concernées.

Si les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas encore de mesurer tous ces aspects non monétaires de la pauvreté, le Baromètre de suivi qualitatif de la pauvreté et l’exclusion sociale du CNLE, fondé sur les remontées de nombreux acteurs de terrain, conclut dans sa sixième et dernière vague à une aggravation des difficultés, y compris pour des publics en emploi. Il met aussi en évidence des obstacles dans l’accès aux droits, en particulier pour les bénéficiaires de minima sociaux, du fait de la complexité des démarches administratives et numériques. S’il n’existe pas d’indicateur idéal de la pauvreté, le faisceau d’indices dont on dispose converge néanmoins vers l’idée que la situation des plus pauvres s’est incontestablement dégradée au cours de la période récente.


Éléonore Richard est chercheuse post-doctorante à la Drees (bureau Lutte contre l’exclusion) et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a soutenu fin 2024 une thèse à l’École d’économie de Paris intitulée « Mesurer la pauvreté : du revenu au ressenti. Contributions aux approches subjective et multidimensionnelle de la pauvreté ». Elle est membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, intitulée « Le temps des rapports de force »

The Conversation

Éléonore Richard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu – https://theconversation.com/une-pauvrete-aggravee-au-dela-des-indicateurs-monetaires-le-vecu-276226

L’élevage intensif en France peut-il être durable ?

Source: The Conversation – in French – By Philippe Chemineau, Directeur de Recherche Emérite, Inrae

Un élevage de poulets en plein air. INRAE/EASM, Fourni par l’auteur

Alors que le nombre d’éleveurs en France continue de baisser, que leurs activités sont soumises à des critiques sociétales et écologiques croissantes, mais que la consommation de viande baisse moins vite que la production, un rapport de l’Académie d’agriculture de France tâche de répondre à la difficile question du futur de l’élevage intensif.


L’élevage intensif a-t-il un avenir ? Cette question fait l’objet de controverses et de propositions parfois radicales. Voyons comment nous pouvons apporter des éléments d’éclairage sur ce débat de société.

Un secteur de l’élevage sous pression

Commençons par un constat : le développement de l’élevage n’est aujourd’hui plus écologiquement soutenable. Du fait de la forte concentration de déjections animales dans un périmètre restreint, il est responsable d’émissions azotées dans l’air et dans l’eau, contribuant à des crises comme celles des algues vertes en Bretagne.

Les critiques concernent également la perte de biodiversité avec l’importation, pour l’alimentation du bétail, de soja brésilien issu de surfaces acquises sur la forêt, même indirectement. Les débats se focalisent aussi beaucoup sur l’importance des émissions de gaz à effet de serre et particulièrement du méthane des bovins.

Sur le plan sociétal, les conditions d’élevage ne répondent plus aux attentes de la société, les relations entre santé animale et santé humaine font débat dans un monde où l’homme et l’animal partagent une même pharmacopée et où les zoonoses et épizooties sont plus fréquentes.

Ainsi, l’image de l’élevage et, dans une moindre mesure, celles des éleveurs, qui sont sensibles à ces critiques et sont confrontés à des difficultés économiques, s’est dégradée dans la société, notamment dans le cas des systèmes d’élevage dits « intensifs ». Cette situation met en danger le renouvellement des générations dans la profession.

Dans ce contexte, il faut se demander si l’élevage intensif est nécessaire et, si oui, comment doit-il évoluer ?

Qu’est-ce que l’élevage intensif ?

Pour cela, il faut déjà voir ce que l’on entend par « intensif ». Ce terme caractérise au sens premier l’usage important de facteurs de production extérieurs à l’exploitation rendant les systèmes moins dépendants du potentiel agronomique local. Il n’a cependant pas de valeur absolue.

Aujourd’hui, la notion d’intensif s’est élargie dans le débat public. Elle est souvent utilisée pour désigner l’élevage en bâtiment, le plus souvent en claustration avec de fortes concentrations en animaux. Elle recouvre aussi la concentration des exploitations et des animaux sur certains territoires, comme en Bretagne, et la spécialisation de ceux-ci.

Enfin, elle est souvent associée à des troupeaux de grande taille, une question plus sensible en France que partout ailleurs. La « ferme des 1 000 vaches » laitières, construite en 2014 dans la Somme, a ainsi fait débat alors que des fermes de plusieurs milliers de vaches se développent sans contestation dans d’autres pays d’Europe.

Pourquoi l’élevage intensif est-il nécessaire ?

Toutes les prospectives scientifiques réalisées en France proposent de réduire l’élevage et la consommation de viande, notamment chez ceux qui en consomment beaucoup. Si l’on peut s’accorder sur le constat de limitation ou de réduction de la consommation, ces études ne permettent cependant pas de trancher sur les équilibres à trouver entre systèmes d’élevage et façons de les mettre en place au sein des territoires.

Certains types d’élevages répondant à une demande des consommateurs et ayant des effets bénéfiques sur l’environnement doivent se développer. C’est le cas par exemple des élevages de ruminants nourris à l’herbe et au foin, ou encore de ceux élaborant des produits à forte typicité (AOP, IGP, AB). Mais ces élevages ne peuvent satisfaire seuls la demande en produits standards ; c’est pourquoi des élevages plus productifs restent nécessaires.

Selon FranceAgriMer, en 2023, 21 % de la viande bovine, 42 % de la viande de poulet, 53 % de la viande de mouton et 26 % de la viande de porc consommée en France étaient importés. La part des importations augmente parce que la consommation de viande diminue bien moins vite que la production nationale.

D’un point de vue qualitatif, la consommation croissante des produits transformés va à l’encontre des injonctions de montée en gamme, d’autant que la vague inflationniste a poussé bon nombre de consommateurs à acheter moins cher (baisse de la consommation alimentaire de 7 % en valeur depuis 2021, selon l’Insee). Un élevage productif est donc nécessaire mais il ne peut être la simple perpétuation de ce qui existe actuellement.

Des propositions d’évolutions à court et moyen terme

La réduction des émissions de méthane des ruminants reste pour cela une priorité. Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) en 2023, l’élevage français suit la trajectoire prévue de décarbonation mais essentiellement via la diminution des effectifs. Il faut donc maintenant réduire l’intensité des émissions et les experts s’accordent pour dire qu’une diminution de 30 % est atteignable à échelle de dix ans.

Pour cela, il faut notamment viser une alimentation animale plus diversifiée, valorisant des cultures de légumineuses. Ces plantes riches en protéines ont une capacité unique : celle de fixer l’azote atmosphérique et de pouvoir donc fournir aux sols ce nutriment essentiel à la croissance des plantes. Le développement de ces cultures pour nourrir le bétail favoriserait ainsi la diversification des rotations de l’agriculture tout en accroissant l’autonomie protéique des élevages et en limitant l’utilisation d’engrais azotés dans les champs.

L’élevage pourrait ainsi valoriser 2 millions d’hectares (ha) supplémentaires de légumineuses. Cette reconnexion entre cultures et élevages permettrait aussi de boucler le cycle de l’azote en gérant mieux le retour au sol des effluents de l’élevage riches en azote et utiles en agriculture afin de reconquérir la fertilité des sols, préserver la biodiversité et réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Ce recyclage peut être réalisé localement ou via la production d’engrais normalisés transportables ou de composts permettant de décharger certaines zones en excédent et fournir des engrais ou des amendements à d’autres. On pourrait ainsi imaginer que de grandes régions d’élevage, comme la Bretagne, soient couplées avec des grandes régions céréalières où l’élevage a quasiment disparu. Enfin, et de façon plus ambitieuse, une certaine désintensification et déspécialisation des territoires et un maillage territorial bien pensé entre systèmes intensifs et cultures faciliteraient la reconnexion.

Un autre point d’amélioration souvent peu évoqué concerne le parc de bâtiment d’élevage, très ancien, qui ne répond plus aux nouvelles exigences. La conception et le financement de bâtiments en rupture avec l’existant et pensés pour les conditions de vie des animaux, les conditions de travail de l’éleveur, la biosécurité et la gestion optimisée des déjections est indispensable.

Comment progresser ?

Face à l’importance des enjeux, aux investissements nécessaires et à l’accroissement probable du prix des produits, il est aussi primordial de déterminer le niveau optimal de progrès à réaliser et trouver des trajectoires consensuelles d’évolution des systèmes de production, des niveaux de production et de consommation de produits animaux. Cela peut se réaliser dans le cadre de l’élaboration d’un pacte sociétal entre éleveurs, filières, consommateurs, citoyens et puissance publique.

Ces transitions ne pourront se faire que si un niveau de vie correct est assuré à tous les éleveurs. La création de valeur peut être favorisée par de nouveaux échanges de confiance entre producteurs et consommateurs qui se feraient de manière transparente et par des initiatives privées au sein des filières visant à mieux rémunérer les éleveurs prenant des engagements plus exigeants que la réglementation. Des politiques publiques européennes et nationales ambitieuses, soutenant les agriculteurs qui ont ces objectifs, sont indispensables, à commencer par une protection contre les importations venant de pays aux réglementations moins exigeantes.

Un élevage qui doit évoluer vers un nouveau standard

De tels élevages « standards améliorés » disposeraient d’atouts pour contribuer à des systèmes alimentaires plus durables en permettant la fourniture de produits animaux à prix abordable, tout en répondant aux enjeux sociétaux concernant le respect des animaux et de la santé des consommateurs. Sur le plan environnemental, leur principal atout résiderait dans une moindre empreinte carbone par kg de produit que les systèmes plus extensifs. Cependant, les élevages intensifs de demain devront pouvoir résister à la concurrence internationale et leur compétitivité restera donc de mise.

Ils devront s’adapter au changement climatique et s’inscrire dans des complémentarités entre les différents modes d’élevage et les autres productions agricoles pour équilibrer les cycles biogéochimiques, réduire les dépendances et produire des services environnementaux. Des pistes et outils sont déjà disponibles et il faut accélérer et généraliser leur déploiement, d’autres nécessitent des recherches et une réorganisation du secteur en levant les freins aux changements.


Cet article a été rédigé sous la coordination de Philippe Chemineau, Jean-Louis Peyraud et Michel Rieu, avec Pascale Magdelaine, Michel Duru, Claude Vermot-Desroches, Jacques Brulhet et Jean-Yves Le Déaut de l’Académie d’agriculture. Tous ont contribué au rapport « L’élevage intensif en France peut-il être durable ? Quelle conciliation entre producteurs, citoyens et consommateurs ? » (Académie d’agriculture de France, juin 2025).

The Conversation

Philippe Chemineau est membre de l’Académie d’Agriculture de France et de l’Association Française de Zootechnie. Il a été président de l’European Association of Animal Production, puis de la World Association of Animal Production. Il a bénéficié, dans le passé récent, de financements INRAE, ANR et Conseil Régional du Centre Val-de-Loire. Il est actuellement Directeur de Recherche Emérite à l’INRAE.

Jean Louis Peyraud est Directeur de recherche honoraire de INRAE. Il est membre de l’Académie d’Agriculture de France et a été président de l’animal Task Force et du GIS Avenir Elevage. Il ne possède pas de parts et ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article

ref. L’élevage intensif en France peut-il être durable ? – https://theconversation.com/lelevage-intensif-en-france-peut-il-etre-durable-276420

Un nouveau visage pour Little Foot, l’australopithèque le plus complet jamais mis au jour

Source: The Conversation – in French – By Amélie Beaudet, Paléoanthropologue (CNRS), Université de Poitiers

À quoi ressemblait le visage de nos ancêtres, il y a plus de 3 millions d’années ? C’est à cette question que notre équipe internationale a répondu en assemblant virtuellement les fragments de la face de Little Foot, le spécimen d’Australopithecus le plus complet jamais mis au jour. Cette reconstruction nous éclaire sur la façon dont notre face a évolué en interaction directe avec notre environnement. Le résultat de nos travaux vient d’être publié et est disponible en accès libre dans la revue Comptes Rendus Palevol, et le nouveau visage de Little Foot peut être consulté en 3D sur la plateforme en ligne MorphoSource.


La quête des origines de l’humanité n’a jamais été aussi féconde, avec la découverte de fossiles reculant la date d’apparition des premiers humains à 2,8 millions d’années, et le développement de méthodes de pointe dans l’analyse de ces restes qui a permis, par exemple, de retrouver de l’information génétique vieille de plus de 2 millions d’années. Pourtant, si notre connaissance des espèces humaines éteintes s’enrichit au fil des découvertes, celle de nos ancêtres, avant les premiers humains (Homo), reste encore une énigme. Or, c’est précisément durant cette période charnière de notre histoire que se sont mis en place les caractères qui définiront notre humanité et qui assureront à notre genre un succès évolutif sans équivalent dans le monde vivant.

Bien que la question de l’identité de notre ancêtre direct soit loin d’être résolue, un groupe fossile joue un rôle central dans cette recherche, Australopithecus. Ce genre, auquel appartient la fameuse Lucy découverte il y a cinquante ans en Éthiopie, a occupé une grande partie de l’Afrique et a survécu plus de 2 millions d’années. Australopithecus est connu par de nombreux restes fossiles, mais souvent très fragmentaires, isolés et parfois déformés. En particulier, malgré ce registre unique, il n’existe à ce jour qu’une poignée de crânes qui conservent la presque totalité de la face. Or, cette partie de notre anatomie a fortement contribué à faire de nous les humains que nous sommes aujourd’hui.

À travers les systèmes digestifs, visuels, respiratoires, olfactifs et de communication non verbale, la face est au centre des interactions entre les individus et leur environnement physique et social. Nous savons aujourd’hui que des changements importants se sont opérés dans la région de la face, qui devient de plus en plus plate et de moins en moins robuste. En revanche, nous ignorons les facteurs qui en sont à l’origine. Est-ce la modification de notre régime alimentaire qui a entraîné ces changements ? Ou bien celle de nos comportements sociaux ? Seule la découverte de crânes plus complets pourrait éclaircir ce débat.

Le « berceau de l’humanité »

L’Afrique du Sud a été et est encore aujourd’hui une région privilégiée dans la quête des origines humaines. Il y a cent ans, l’emblématique « enfant de Taung » est mis au jour et publié dans Nature comme le représentant d’une nouvelle branche africaine de l’humanité, Australopithecus. Alors que jusqu’à cette date l’attention de la communauté scientifique était braquée sur l’Eurasie, cette découverte va ouvrir plus d’une décennie de découvertes majeures en Afrique. En particulier, l’Afrique du Sud va voir se multiplier les sites paléontologiques dans une région classée par l’Unesco et renommée « berceau de l’humanité ». Parmi ces sites, Sterkfontein va se montrer extrêmement riche en fossiles, en partie attribués à Australopithecus, dont la préservation est exceptionnelle. Mais c’est en 1994 et 1997 que Sterkfontein va livrer sa plus belle pièce, le squelette de Little Foot préservé à plus de 90 %. À ce jour, il s’agit du squelette le plus complet jamais découvert pour Australopithecus, qui rivalise de très loin avec Lucy dont seulement 40 % de l’anatomie est conservée.

Notre équipe s’est attelée à l’étude de ce squelette depuis sa fouille complète qui s’est achevée en 2017. Le crâne a en particulier retenu notre attention, puisqu’il est, lui, complet. Cependant, les 3,7 millions d’années passées sous terre ont altéré sa face, dont certaines régions se sont fragmentées puis déplacées. Ce processus est notamment visible au niveau du front et des orbites et rend les analyses quantitatives impossibles. Devant la nature exceptionnelle et unique de ce fossile, nous avons décidé de mettre à notre service les avancées technologiques dans le domaine de l’imagerie pour redonner un nouveau visage à Little Foot.

Little Foot arrive en Europe sous haute protection

L’accès à une copie digitale de Little Foot était nécessaire pour pouvoir isoler virtuellement les fragments et les repositionner sans endommager le crâne original.

Cependant, les technologies classiques de numérisation par rayons X connaissent des limites. À travers le processus de fossilisation, les cavités laissées vides dans le crâne de Little Foot par la disparition des tissus mous se sont remplies de sédiment. En conséquence, les rayons X peinent à pénétrer cette matrice sédimentaire extrêmement dense, ce qui impacte la qualité du contraste entre les tissus dans les images qui en résultent.

Après plusieurs tentatives infructueuses, nous avons envisagé une alternative, plus puissante, qui est celle de la numérisation par rayonnement synchrotron. Le synchrotron est un accélérateur à haute énergie de particules, utilisé en imagerie pour obtenir des images à très haute résolution (de l’ordre du micron, voire du submicron).

Dans cette optique, nous avons transporté le crâne de Little Foot en Grande-Bretagne pour le scanner. Le premier voyage de Little Foot hors d’Afrique s’est ainsi déroulé à l’été 2019, sous escorte et avec une chambre forte pour l’accueillir lors de son séjour outre-Manche.

Un nouveau visage pour « Australopithecus »

Plusieurs jours ont été nécessaires pour numériser l’ensemble du crâne à une résolution de 21 microns. Ces images, exceptionnelles, ont révélé des détails intimes de l’anatomie de Little Foot, et fournissent le matériel de travail nécessaire pour la reconstruction de sa face.

La haute qualité de ces données a néanmoins un coût en termes de ressources computationnelles ; plus de 9 000 images ont été générées et représentent des téraoctets d’information à traiter. Pour isoler virtuellement les fragments, ces images ont donc été traitées à l’aide du supercalculateur de l’Université de Cambridge (Angleterre). Une fois générés en 3D, ces fragments ont été replacés selon leur position anatomique, et les parties manquantes recréées afin de redonner, enfin, un visage complet à Little Foot.

Reconstitution du visage de Little Foot.
Fourni par l’auteur

La taille et la forme des orbites de Little Foot, jusque-là masquées par la présence de fragments déplacés, sont parmi les premiers éléments marquants de cette reconstruction. La région orbitaire chez les primates est largement influencée par des adaptations fonctionnelles (vision) et comportementales (écologie). Les orbites de Little Foot, de grande taille proportionnellement au reste de la face, suggèrent une forte dépendance aux informations sensorielles, probablement pour la recherche de nourriture. Cette hypothèse est renforcée par une étude antérieure montrant que son cortex visuel était plus développé que celui des humains actuels.

Le deuxième résultat qui découle de cette étude a des répercussions sur notre compréhension des affinités entre les groupes d’Australopithecus qui vivaient en Afrique entre 4 millions et 2 millions d’années. L’échantillon comparatif, bien que limité, comprenait des spécimens d’Afrique de l’Est et d’Afrique du Sud. Or, Little Foot, bien que provenant d’un site sud-africain, montre des ressemblances fortes avec les spécimens d’Afrique de l’Est. Ces ressemblances pourraient indiquer que Little Foot partageait des ancêtres proches avec la population d’Afrique de l’Est, alors que ses probables descendants en Afrique du Sud développeront plus tard une anatomie distincte, fruit d’une évolution locale.

Bien que la face renferme de précieuses informations sur les adaptations de nos ancêtres à leur environnement, le reste du crâne de Little Foot apportera d’autres éléments clés pour comprendre notre histoire évolutive. Entre autres, la boîte crânienne, affectée par une déformation dite « plastique », devra faire l’objet de travaux similaires pour, cette fois, reconstituer et explorer les conditions neurologiques de ce groupe fossile.

The Conversation

Ces travaux de recherche sont soutenus par l’Agence Nationale de la Recherche, le Centre National de la Recherche Scientifique, la Claude Leon Foundation, le DST-NRF Center of Excellence in Palaeosciences, l’Institut Français d’Afrique du Sud, le Diamond Light Source et l’organisme ISIS du Science and Technology Facilities Council (STFC).

ref. Un nouveau visage pour Little Foot, l’australopithèque le plus complet jamais mis au jour – https://theconversation.com/un-nouveau-visage-pour-little-foot-laustralopitheque-le-plus-complet-jamais-mis-au-jour-273126

Penser la place de la culture en ville au-delà du storytelling politique

Source: The Conversation – in French – By Alain Chenevez, Maître de conférences HDR en sociologie de la culture et du patrimoine, Département Denis Diderot, laboratoire LIR3S (UMR 7366), Université Bourgogne Europe

Le parvis de la Cité internationale de la gastronomie et du vin, à Dijon (Côte-d’Or). Wikimédia, CC BY

À l’approche des élections municipales, la culture apparaît moins comme un thème central des programmes que comme un registre de légitimation des politiques urbaines. Elle permet de parler positivement de transformation, d’attractivité et de qualité de vie, tout en laissant souvent au second plan la question, pourtant déterminante, de l’habitabilité.


Dans les discours de l’action publique locale, la culture est de plus en plus traitée comme une ressource politique ambivalente. Elle fonctionne comme un opérateur de gouvernement urbain, en contribuant à rendre la transformation explicable, lisible et acceptable. En 2025, de nombreuses collectivités territoriales déclarent néanmoins une baisse de leurs budgets culturels, tandis que le consensus sur l’utilité politique de la dépense culturelle s’érode et se repolarise.

À l’approche des élections municipales, la culture intervient comme un registre commode, souvent consensuel, qui permet de parler positivement de la ville, de relier des objectifs hétérogènes et de produire un récit de transformation sans exposer d’emblée les arbitrages les plus conflictuels. Elle articule patrimoine, attractivité, image, tourisme, qualité de vie ou transition, sans toujours rendre visibles les choix sociaux et spatiaux que ces objectifs engagent. Dans des villes contraintes par la tension écologique, la crise du logement, l’usure des services publics et la conflictualité des transformations urbaines, la culture devient un langage d’amortissement]. Elle pacifie, rend désirables des transformations parfois contestées et donne du sens là où se jouent des arbitrages sociaux.

Cette assignation fonctionnelle, qui consiste à demander à la culture d’attirer, de réparer, de compenser, de « faire lien », de « faire transition » ou de « faire image », a une conséquence rarement assumée. Elle éclipse la question la plus concrète et la plus politique, celle de l’habitabilité. Non pas l’« attractivité » au sens où l’entend le marketing urbain, mais celle des droits de présence, c’est-à-dire la possibilité pour tout un chacun de circuler dans des lieux culturels, de s’y attacher, d’y passer du temps.

L’habitabilité, c’est la possibilité d’habiter la ville sans devoir justifier sa présence face aux usages « légitimes », aux rythmes imposés dans des espaces pensés d’abord pour les touristes et les investisseurs plutôt que pour celles et ceux qui y vivent.

Réussite de vitrine et fragilité d’usage

À Dijon (Côte-d’Or), la Cité internationale de la gastronomie et du vin (CIGV) concentre cette nouvelle grammaire. Le projet est, sur le papier, idéal. Il s’agit de mettre en valeur un patrimoine matériel et immatériel inspiré par le repas gastronomique des Français, tradition culinaire inscrite par l’Unesco sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI), le 16 novembre 2010.

La CIGV combine expositions, formations, ateliers et événements, cinéma, boutiques et restaurants. Elle promeut un certain art de vivre et stimule l’économie locale, tout en ambitionnant de « faire vivre » un patrimoine exceptionnel.

Mais ce volontarisme politique coexiste avec un autre régime de réalité : la presse spécialisée a pointé une fréquentation en deçà des objectifs initiaux et la fragilité économique de plusieurs exploitations et de l’hôtellerie adossées au site. Le 23 juin 2025, au conseil municipal de Dijon, la gratuité des expositions permanentes du pôle culturel est discutée comme levier de relance de fréquentation (et contestée sur son coût et sa soutenabilité).

Il ne s’agit pas de décréter « l’échec » ou « la réussite » d’un tel lieu, mais d’observer ce que la Cité fait à la ville et à ses usages. Le lieu fonctionne comme vitrine de flux : on y circule, on y passe, on y amène des visiteurs. Mais on y passe plus qu’on ne l’habite. La culture y est présente, mais largement programmée et encadrée. Ce qui peine à émerger, ce sont des attachements durables, des pratiques récurrentes, un sentiment d’hospitalité ordinaire, autrement dit, des projets culturels qui se soucient d’habitabilité.

Ce que nous observons à Dijon peut être lu comme une hypothèse de travail, à comparer à d’autres lieux culturels. Dans plusieurs villes, les grands projets culturels tendent à fonctionner simultanément comme vitrines urbaines et comme dispositifs d’acceptabilité des transformations.

Arbitrages silencieux et droits de présence

Pourquoi cette tension ? Parce qu’un grand équipement culturel n’est jamais « seulement culturel ». Il organise des circulations, requalifie des abords, hiérarchise des dépenses et produit un récit qui rend la transformation de la ville plus acceptable. La culture devient ainsi un principe de sélection des priorités urbaines.

C’est là que la sociologie intervient, pour rappeler que les dispositifs culturels ne sont jamais neutres, car ils hiérarchisent des formes de présence, rendent certaines pratiques plus visibles et désirables, et en relèguent d’autres, souvent par des formes d’exclusions peu visibles – les prix, les codes, les horaires d’ouverture – et par une conception de l’espace pensée pour la circulation plus que pour la permanence, destinée aux publics de passage et répondant à des logiques de valorisation. L’habitant « ordinaire », lui, n’est pas en ligne de mire.

Du consensus à la neutralisation

La difficulté des municipalités, dans la séquence 2026, est claire. Plus l’urbain devient conflictuel, plus la tentation est forte d’utiliser la culture comme langage de consensus, au risque d’en faire un outil de neutralisation. La culture sert alors à envelopper la transformation plutôt qu’à l’exposer, à produire de l’adhésion plutôt que du débat, de l’acceptabilité plutôt que des désaccords.

Ce paradoxe éclaire la période actuelle. Alors même que de nombreux projets culturels font l’objet de critiques, sur leurs coûts, leur viabilité ou leurs effets urbains, qu’il s’agisse des dérives budgétaires du Musée des Confluences à Lyon (Rhône) ou des critiques institutionnelles sur le coût et le montage du MuCEM à Marseille (Bouches-du-Rhône), sans oublier les mises en garde sur les surcoûts de la Philharmonie de Paris par la Cour des comptes, la culture demeure largement plébiscitée par les exécutifs locaux. Non parce qu’elle serait exempte de difficultés, mais parce qu’elle reste l’un des rares registres d’action publique capables de produire de l’adhésion sans exposer frontalement les conflits.

Dans un contexte de restrictions budgétaires et d’exigences écologiques, la culture conserve une vertu politique décisive. Elle offre des projets visibles là où la transition (sur les questions de rénovation, de végétalisation ou de mobilités) cristallise les oppositions. Elle fonctionne comme une politique « refuge ».

C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être interrogée non comme un secteur à part, mais comme un symptôme des recompositions du pouvoir urbain. Cette lecture se distingue d’approches qui ont fait de la culture un lieu privilégié d’émancipation, de dissensus et de réinvention du politique, qu’on les pense à partir de l’esthétique et de l’émancipation, de l’agonistique et des scènes de conflit, ou des promesses et ambiguïtés de la participation culturelle.

Le problème n’est pas que ces dynamiques aient disparu. Elles existent encore, mais elles ne suffisent plus à comprendre ce que la culture fait aujourd’hui aux villes lorsqu’elle fonctionne d’abord comme langage de consensus, dispositif d’image et opérateur d’acceptabilité.

L’enjeu des municipales n’est donc pas « plus de culture » contre « moins de culture » ou culture « cultivée » versus culture populaire. La question décisive est ailleurs. Qu’attend-on de la culture ?

Reprendre l’habitabilité comme critère, c’est forcer des déplacements. Au lieu de célébrer des récits, il s’agit de regarder les usages. Au lieu de compter des entrées, interroger des attachements. Au lieu de promettre du rayonnement, poser la question des droits de présence. Politiser la culture, ce n’est pas la fragiliser, c’est cesser de s’en servir pour éviter les enjeux qu’elle recouvre.

The Conversation

Alain Chenevez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Penser la place de la culture en ville au-delà du storytelling politique – https://theconversation.com/penser-la-place-de-la-culture-en-ville-au-dela-du-storytelling-politique-276600

Amanda Seyfried nails the 1700s Manchester accent in The Testament of Ann Lee – a linguist explains how we know

Source: The Conversation – UK – By Danielle Turton, Senior Lecturer in Sociolinguistics, Lancaster University

Imagine time-travelling to Manchester, England in the late 1700s. What do you think people would sound like?

That’s the challenge facing Amanda Seyfried in The Testament of Ann Lee: portraying a working-class Mancunian accent from three centuries ago.

When historical linguists reconstruct past speech, it is an interpretative process. It relies on written evidence, including spelling, poetic rhymes, criticisms in old pronouncing dictionaries about how people ought to speak, and dialect descriptions. From these fragments, we can piece together a historically informed reconstruction.

In the late 18th century, English certainly sounded different, but not unrecognisable. Manchester would have been variably rhotic at this time. This is the pronunciation of the strong “r” sound in words like “star” or “bird”. Rhoticity is a feature shared with present-day American English.

In terms of vowels, the northern pattern in which words like “good” and “blood” are exact rhymes was present then as it is today. Both of these features are present in Seyfried’s portrayal.

Another feature Seyfried exhibits, but which is no longer typical of 21st-century Manchester accents, is her lack of what linguists call diphthongs, or gliding vowels. You can hear this in words she says like “great” and “clothed” where she uses vowel sounds that viewers might recognise from traditionally Lancashire or Yorkshire speech. These sounds were entirely consistent with 18th-century Mancunian accents but not today’s.

Seyfried has said she based her accent on actor Maxine Peake’s – although Peake is from Bolton, and not Manchester proper, this is not a bad decision. Bolton has its own distinct accent, but smaller towns often retain older features for longer while urban centres tend to experience accent changes more quickly.

In that sense, Peake’s accent may reflect features that Manchester has since moved away from, making her a more suitable reference point than a present-day speaker from the city.

Historic accents on screen

Seyfried’s performance sits within a broadly plausible northern English frame. Viewers online are divided: some praise the accent, others find it distracting. The difficulty is that without recordings we cannot know exactly how a Manchester accent sounded in the 18th century. It is though, entirely possible that her pronunciation is closer to historical reality than modern ears expect.

To this end, dialect coaches on historical films face a dilemma: do they recreate the speech of the time as faithfully as possible and risk losing the audience, or use something more contemporary? How far back could we go and still understand English?

We would manage 18th-century English reasonably well. For instance, it’s easier to understand Robinson Crusoe in 1719 than the 1500s English in Shakespeare or even the late 1300s and early 1400s middle English in Chaucer’s Canterbury Tales. But recognisable does not mean identical, and reproducing it, accent and all, too strictly could alienate viewers.

Most historical films don’t try to recreate how people actually sounded in the past. In Hamnet, which is set in the 1580s, the characters speak in modern received pronunciation instead of the kind of English spoken in Shakespeare’s time.

Even in stories set closer to the 18th century, such as The Favourite, Olivia Coleman’s Queen Anne still sounds distinctly modern – arguably, even more so than her Queen Elizabeth II in The Crown. Actors playing Tudor courtiers, medieval knights and even Shakespeare himself are routinely given modern accents on screen. Audiences rarely question it – or even notice.

Sociolinguistic research has long shown that southern and “prestige” accents, like that of royalty or the upper classes, are often treated as neutral and timeless while regional varieties are more readily linked to place and class. It is perhaps not surprising, then, that when Manchester appears on screen – especially in a historical setting – audiences listen more closely.

Part of that scrutiny might stem from its rarity. Working-class accents are under-represented in major films, and are even less often heard in leading roles. When they do appear, they carry the weight of representation. That scrutiny is understandable. Accent carries belonging, and carelessness can feel dismissive.

Amanda Seyfried seems aware of this sensitivity, noting in interviews that she originally suggested Olivia Cooke, who is from Oldham in Greater Manchester, for the role of Ann Lee. That comment, I think, shows that she recognises something important: these accents signal place, history and belonging and they matter to people.

So how authentic is the accent in The Testament of Ann Lee? In the absence of recordings from that time, certainty is impossible. But perhaps the more interesting question is not whether Seyfried’s accent is perfect, but what it means to hear a northern voice carry a feature film. It shifts our assumptions about what the past sounded like, and about who we imagine at its centre.

The Conversation

Danielle Turton has received funding from The Leverhulme Trust.

ref. Amanda Seyfried nails the 1700s Manchester accent in The Testament of Ann Lee – a linguist explains how we know – https://theconversation.com/amanda-seyfried-nails-the-1700s-manchester-accent-in-the-testament-of-ann-lee-a-linguist-explains-how-we-know-276917

England’s sewage scandal hinges on lack of water industry regulation – new docudrama reveals how profit drives pollution

Source: The Conversation – UK – By Alex Ford, Professor of Biology, University of Portsmouth

A new three-part factual drama, Dirty Business, highlights the murky world of the English water industry. This Channel 4 docudrama follows the lives of two concerned citizens from Oxfordshire in south-east England: a retired police detective called Ash Smith and a retired university professor called Peter Hammond, who is an expert in deciphering patterns in big data sets. Together, they have been investigating sewage discharges into their local river for more than a decade.

The series spotlights their struggles to get information from their water company about releases of untreated sewage, and for the Environment Agency (EA) to take their concerns about pollution seriously. Interwoven with their accounts are tragic stories of several families whose lives have been turned upside down through exposure to contaminated water.

During a beach holiday in Devon in 1999, for example, eight-year-old Heather Preen died after contracting a deadly strain of E. coli. The cause of the outbreak was not identified and a verdict of misadventure was returned by a jury. However, several others who visited the beach that day had also contracted that specific strain of E. coli, making causes such as food poisoning unlikely. Elsewhere in England, the series shows rivers depleted of life and discoloured with sewage.

Water bills are increasing by as much as 47% to improve the failing infrastructure. Customers are angry that some of their money is servicing the debts of the water industry. Meanwhile, reports point to large profits for some water firms.

Dirty Business captures the sense of anger and frustration felt by many people.

As a water pollution scientist with more than 25 years’ experience, I worry about the lack of corporate and political accountability across this sector. That includes financial accountability, accountability for human health, nature and water security.

England’s water industry has been privatised since 1989. As such, water company boards exist to make money for their shareholders.

Many water companies have been fined millions of pounds for polluting discharges, failure to maintain infrastructure and withholding evidence from investigative authorities. However, critics have argued that these fines have been built into the business model, as dividends are not related to environmental performance. The water industry is also now lobbying government against further regulation and fines.

Between 2019 and 2024, water companies in England discharged sewage for a total of 16.3 million hours. This is equivalent to sewage being constantly released from one pipe for more than 1,850 years.

Profit drives pollution

Since privatisation began, water companies in England have paid out an estimated £76 billion in dividends to shareholders while accruing approximately £56 billion in debts. Dirty Business highlights not only what went wrong with the water industry, but the tactics used to deny, deflect and distract from its poor environmental performance.

I have studied the disinformation and misinformation by water companies with Hammond, a professor in computational biology. Our peer-reviewed article in the journal Nature Water highlights how companies maintain their profits by controlling the narrative and influencing the regulatory process.

Our study involved analysing water company communications – including company websites, social media, evidence given to parliamentary committees and public reports. We compared their strategies with a list of 28 tactics commonly used by tobacco, alcohol, fossil fuels and chemical industries to distract from serious environmental and human health issues.

We found that the English water companies and their sponsored lobbyists appeared to be using at least 22 of those tactics to deny, deflect or distort the facts. This results in the delay of civil, regulatory and political scrutiny.

Investigations ongoing

Since 2021, the EA in England has been conducting its largest ever criminal investigation into the water industry – which is still ongoing after five years. The House of Lords has been investigating the industry regulator, Ofwat. There are several other ongoing judicial reviews and civil court cases against several water companies.

A new government watchdog, the Office of Environmental Protection (OEP), has been conducting investigations into the financial and environmental regulators of the water industry. It concluded that “there have been failures to comply with environmental law by the Department for Environment, Food and Rural Affairs, the EA and Ofwat relating to the regulation of network CSOs [combined sewer overflows]”.

CSOs are overflow pipes which discharge untreated sewage into rivers and coasts at times of increased rainfall. These are permitted under certain conditions by the Environment Agency, such as exceptional rainfall, to prevent sewage backing up our drains.

But many swimmers, surfers and other concerned citizens have noticed these CSOs discharging sewage even on days when there was little or no rainfall.

An independent water commission set up by the current government has recommended “a complete overhaul of England and Wales’ water sector” and suggested merging Ofwat, the Drinking Water Inspectorate and parts of the EA to create one new regulating body. Frustratingly for many, this commission was not given the scope to look into the pros and cons of bringing water back into public ownership.

The UK government halved the EA’s environmental protection budget from £170 million in 2009-10 (following the banking crisis) to £76 million in 2019-22.

Since 2009, the water industry has been left to police its own pollution incidences through a process known as “operator self monitoring” – whereby water companies are responsible for carrying out their own environmental monitoring. Evidenced by whistleblowers, the documentary portrays the shock and frustration within the EA to the rolling back of regulation by senior management.

Dirty Business illustrates how corporate greed and the fundamental lack of governance and regulatory oversight across the nation’s water industry allowed this sewage crisis to happen – at the cost of environmental and human health, and our future water security.

The Conversation

Alex Ford has received funding from UKRI research councils, EU, charities and industrial partners including the water industry. He has co-authored a scientific article with one the main characters serialised in the documentary drama ‘Dirty Business’.

ref. England’s sewage scandal hinges on lack of water industry regulation – new docudrama reveals how profit drives pollution – https://theconversation.com/englands-sewage-scandal-hinges-on-lack-of-water-industry-regulation-new-docudrama-reveals-how-profit-drives-pollution-276699

Overdiagnosis? Why finding cancer isn’t always the same as saving lives

Source: The Conversation – UK – By Ahmed Elbediwy, Senior Lecturer in Cancer Biology & Clinical Biochemistry, Kingston University

Pixel-Shot/Shutterstock.com

When South Korean doctors launched a nationwide thyroid cancer screening programme, diagnoses shot up 15 fold. Yet the death rate from thyroid cancer didn’t budge. More patients were being created than lives were being saved.

It is a clear illustration of a problem that is quietly reshaping how doctors think about cancer: overdiagnosis. Not misdiagnosis but the accurate detection of tumours that would not actually harm the patient.

Modern cancer screening is rightly celebrated as one of medicine’s great achievements. Finding cancer early saves lives. But as technology has become ever more sensitive, are we sometimes doing more harm than good?

Better detection

A cancer doesn’t spring from a single rogue cell flicking a switch. It develops through multiple steps, and many clusters of abnormal cells never complete that journey.

Some sit quietly in the body for decades. Only a fraction ever become life threatening. The problem is that once an abnormality is detected and labelled as cancer, it triggers a chain reaction – anxiety, aggressive treatment, serious side-effects – for a condition that might never have caused the patient any trouble at all.

Twenty years ago, many of these abnormalities would have been impossible to find. Today, state-of-the-art imaging and highly sensitive detection tests can identify tiny clusters of abnormal cells, faint genetic changes, and the smallest growths. As that technology improves, the boundary between a dangerous cancer and a harmless biological quirk becomes increasingly blurred.

This raises an uncomfortable question about rising cancer rates, particularly the well documented increase in diagnoses among the under-50s. Is this a genuine biological shift – cancers becoming more aggressive and appearing earlier in life – or is it partly a reflection of the fact that today’s younger adults are being screened, scanned and monitored far more intensively than previous generations?

Thyroid cancer is the starkest example. In South Korea in 2011, that 15-fold surge in diagnoses came almost entirely from screening, not from any real increase in disease. Researchers and clinical bodies eventually revised their guidelines in 2013, moving away from screening slow-growing lesions and towards monitoring rather than immediate surgery.

A woman having her neck examined by ultrasound.
Thyroid cancer is one of the most overdiagnosed cancers.
fizkes/Shutterstock.com

Prostate cancer tells a similar story. The introduction of the prostate-specific antigen (PSA) test produced a large jump in diagnoses, but death rates stayed flat – suggesting many men were being treated for cancers that grow so slowly, they never would have become life-threatening.

The consequences were serious. Surgery left many men incontinent or impotent, with no improvement in survival. Guidelines now favour active surveillance for many prostate growths.

For these two types of cancers, also those of the colon, the evidence increasingly points in the same direction: “watchful waiting” is often safer than immediate intervention. Surgery, radiotherapy and chemotherapy all carry significant risks and long-term side effects. Exposing a patient to those risks for a tumour that was never going to threaten their life is difficult to justify.

None of this means early detection should be abandoned. For fast-moving cancers – pancreatic, lung, some breast cancers – finding the disease early remains critical. The challenge is learning to distinguish between the cancers that demand urgent action and those that can safely be watched. That requires not just better technology, but better judgement about when to use it.

Fairness and transparency

Shifting towards a risk-based approach to screening also raises difficult questions about fairness and transparency. Who gets screened, how often and on what grounds? Those decisions carry real consequences, and they deserve a more open public debate than they currently receive.

What is becoming clearer, though, is that the old logic of cancer screening – find it, remove it – is no longer sufficient on its own. Overdiagnosis is a genuine harm, even if it is a less visible one than a missed diagnosis. For some patients, learning to live carefully with a monitored cancer may turn out to be safer than trying to eliminate it entirely.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Overdiagnosis? Why finding cancer isn’t always the same as saving lives – https://theconversation.com/overdiagnosis-why-finding-cancer-isnt-always-the-same-as-saving-lives-275869