Soins et hospitalisations à domicile : des algorithmes et technologies de santé pour améliorer la prise en charge des patients

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yasemin Arda, Professeur ordinaire de recherche opérationnelle et logistique, Université de Liège

Planifier les tournées des infirmiers et infirmières au domicile des personnes malades en prenant en compte les urgences, délivrer dans les temps une chimiothérapie basée sur des médicaments dont la stabilité est limitée à quelques heures… Des solutions émergent pour optimiser les soins à domicile en s’appuyant sur des nouvelles technologies de santé


Face au vieillissement de la population et à la pression croissante sur les hôpitaux, les soins à domicile représentent une alternative prometteuse pour l’avenir des systèmes de santé. Toutefois, pour que ce modèle soit véritablement efficace et durable, il est essentiel de l’optimiser.

En supportant la prise de décision, les algorithmes d’optimisation et certaines technologies de santé (télémédecine, dispositifs de santé connectés, etc.) permettent d’améliorer l’adéquation de la capacité des services de soins avec les besoins des patients, notamment via la création des plannings et des itinéraires des personnels soignants.

Ce processus d’optimisation est d’autant plus crucial dans les systèmes d’hospitalisation à domicile, qui ont pris une ampleur particulière avec la pandémie de Covid-19.

Soins et hospitalisations se développent au domicile

Tandis que les soins à domicile étaient, dans le passé, traditionnellement tournés vers des soins de routine, l’essor de l’hospitalisation à domicile (HAD) permet à présent à des patients nécessitant des soins aigus d’être pris en charge à leur domicile plutôt qu’à l’hôpital. Cela représente une véritable révolution dans l’organisation des soins de santé, ce qui permet de libérer des lits hospitaliers pour les cas les plus graves et d’offrir aux patients un cadre de soins plus confortable, moins risqué en termes d’infections nosocomiales (ces infections contractées au sein d’un établissement hospitalier, ndlr) et souvent plus adapté à leurs besoins.

En Belgique, ce modèle a été particulièrement développé pour des traitements comme la chimiothérapie ou l’antibiothérapie, et a encore gagné en popularité à la suite de la crise sanitaire liée au Covid-19.

Les soins à domicile, cependant, ne sont pas exempts de défis. La gestion des soins, la coordination des équipes soignantes, ainsi que la réactivité face aux imprévus nécessitent des modèles de planification complexes et flexibles.

L’optimisation de l’allocation des ressources – humaines et matérielles – et des itinéraires du personnel soignant est essentielle pour garantir la qualité des soins tout en optimisant les coûts, permettant ainsi une prise en charge efficace et sûre du plus grand nombre possible de patients.

Une approche innovante pour organiser les tournées des personnels infirmiers

Les soins à domicile posent des défis opérationnels majeurs. L’un des plus importants est la gestion des plannings des soignants, qui déterminent l’affectation du personnel aux différentes pauses de travail. Ces plannings sont généralement établis sur une base mensuelle, en tenant compte des prévisions de la demande, d’hypothèses concernant la disponibilité des soignants, des contraintes légales et des accords contractuels. Ils doivent donc être souvent révisés afin de prendre en compte les données réelles dès que des informations précises concernant les patients et les soignants sont disponibles.

Le problème des tournées des infirmiers et des infirmières est au cœur de plusieurs travaux de recherche. Ce problème consiste à planifier efficacement les itinéraires des soignants tout en respectant les contraintes de temps, de ressources et de préférences des patients.

Dans le cadre de l’hospitalisation à domicile, la qualité des tournées des personnels infirmiers dépend très souvent d’autres décisions, prises en amont, notamment la planification des horaires des soignants. C’est pourquoi nos recherches proposent une approche innovante en considérant simultanément les décisions de modifications d’horaires à court terme et celles de création des tournées.

Concrètement, notre modèle agit comme un outil d’aide à la décision intégrée : il permet de déterminer en même temps quels patients admettre, comment ajuster les plannings des infirmiers, et comment organiser leurs tournées quotidiennes. Cette approche conjointe évite les incohérences qui apparaissent souvent lorsqu’on traite ces questions séparément (par exemple, accepter plus de patients que le personnel ne peut en visiter, ou planifier des horaires irréalistes).

L’objectif principal est de soigner le plus grand nombre de patients possible à domicile, tout en préservant l’efficacité et la charge de travail raisonnable du personnel soignant.

Sur le plan technique, la méthode repose sur un algorithme itératif de type « ruiner et recréer », qui explore différentes configurations, quitte à assouplir temporairement certaines contraintes pendant le processus algorithmique, afin d’aboutir à un plan globalement plus robuste et plus réaliste.

Gérer des chimiothérapies en HAD avec des médicaments à stabilité limitée

Un autre exemple est celui de la chimiothérapie à domicile, qui nécessite l’administration de médicaments qui ne restent parfois stables que quelques heures après leur production à la pharmacie de l’hôpital.

Nous avons développé une méthode d’optimisation qui permet de planifier conjointement la préparation des médicaments et les tournées des infirmiers. En effet, certains traitements injectables ne pouvant pas être produits à l’avance, la production et l’administration doivent être parfaitement synchronisées. Notre méthode s’appuie sur un algorithme intelligent de type « recherche à voisinage large », combiné à un modèle d’optimisation linéaire qui ajuste avec précision les horaires de production et de soins.

Ce système explore de multiples scénarios, corrige les incompatibilités et aboutit à une organisation efficace et réaliste. La durée totale de travail des pharmaciens et infirmiers est minimisée, tout en garantissant la faisabilité opérationnelle et la qualité du service rendu aux patients.

L’approche illustre le rôle croissant des technologies d’aide à la décision dans l’organisation des soins à domicile. À ce stade, elle est validée en simulation sur des données hospitalières synthétiques et constitue une étape de recherche appliquée avant une mise en œuvre concrète en milieu hospitalier.

Les technologies de santé : défis et limites pour les soins à domicile

Les technologies de santé jouent un rôle essentiel dans l’optimisation des soins à domicile. Des outils comme la télémédecine et les plateformes de gestion des soins permettent aux professionnels de la santé de suivre les patients à distance, d’adapter leurs traitements et de maintenir une communication constante.

À titre d’exemple, en Belgique, dans le cadre des plans nationaux d’action e-santé, le gouvernement a instauré la plateforme MaSanté, afin de garantir le suivi et le partage d’informations avec les patients en un seul endroit. Une autre plateforme dédiée aux dispositifs de santé connectés, qui agissent en tant que dispositifs médicaux, a également été créée.

Toutefois, l’accès aux technologies nécessaires pour des soins à domicile efficaces est inégalement réparti, au détriment notamment des habitants des zones rurales et/ou des patients à faibles revenus. Ces inégalités sociales demeurent un obstacle majeur à l’universalisation de ce modèle.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Arnaud Stiepen, expert en communication et vulgarisation scientifiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Soins et hospitalisations à domicile : des algorithmes et technologies de santé pour améliorer la prise en charge des patients – https://theconversation.com/soins-et-hospitalisations-a-domicile-des-algorithmes-et-technologies-de-sante-pour-ameliorer-la-prise-en-charge-des-patients-267923

L’Afrique à l’assaut de l’IA, avec le Rwanda, le Maroc et le Kenya en moteurs

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges

Le président rwandais Paul Kagamé (au centre) entouré de plusieurs invités de haut rang durant la cérémonie d’ouverture du forum de Kigali sur l’intelligence artificielle, le 3 avril 2025.
Compte Flickr de la présidence rwandaise, CC BY-ND

En adoptant la Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle, en avril 2025, les pays africains visent à développer la souveraineté du continent sur ces enjeux stratégiques et à réduire leur dépendance aux puissances étrangères. Cette stratégie repose sur les pays moteurs tels que le Rwanda, le Maroc ou encore le Kenya.


La capitale rwandaise, Kigali, a accueilli les 3 et 4 avril 2025 le premier Sommet mondial de l’intelligence artificielle en Afrique (Global AI Summit on Africa). L’événement, organisé par le Centre pour la quatrième révolution industrielle (C4IR) et le ministère rwandais des technologies de l’information, de la communication et de l’innovation (MINICT), en partenariat avec le Forum économique mondial, a réuni plus de 3 000 participants venus de 97 pays. Chercheurs, responsables politiques, dirigeants d’entreprises et investisseurs s’y sont rencontrés pour débattre de l’avenir de l’intelligence artificielle sur le continent.

En 2020, lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial à Davos, le gouvernement rwandais avait signé un accord avec le Forum pour créer le C4IR. Composante d’un réseau de 19 centres à travers le monde, le C4IR façonne la trajectoire de la quatrième révolution industrielle grâce à des connaissances locales susceptibles de favoriser un changement global. En s’appuyant sur les priorités nationales de développement, le Rwanda a décidé de concentrer les travaux de son Centre sur l’économie des données, sur la gouvernance des données et sur l’intelligence artificielle

Le sommet d’avril dernier a marqué une étape symbolique. Pour la première fois, l’Afrique a placé la question de l’IA au cœur d’un agenda commun, en donnant naissance à la Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle. Celle-ci définit un socle de principes et d’engagements autour de trois axes majeurs : stimuler l’innovation et la compétitivité grâce à l’IA ; construire une intelligence artificielle éthique et inclusive, ancrée dans les valeurs africaines – unité, patriotisme, cohésion sociale, résilience, travail acharné et partage ; et garantir une gouvernance responsable, capable d’encadrer la collecte, la sécurité et la souveraineté des données.

Que contient la Déclaration ?

Ce texte, signé par une cinquantaine d’États, dont l’Algérie, le Nigeria, le Kenya, le Maroc et l’Afrique du Sud, vise à rééquilibrer les rapports de force mondiaux dans le domaine technologique. Il s’agit de ne plus dépendre exclusivement des modèles et infrastructures venus d’Asie, d’Europe ou des États-Unis, mais de faire émerger une approche spécifiquement africaine, sensible aux réalités locales : agriculture, santé, climat, sécurité, inclusion financière. Cette ambition s’appuie sur trois piliers : la formation, la gouvernance et l’investissement.

Le texte prévoit ainsi la création d’un Panel scientifique africain sur l’IA, composé d’experts du continent et de la diaspora, chargé de conseiller les gouvernements sur les risques, les usages et les opportunités socio-économiques. Il propose également la mise en place d’un cadre continental de gouvernance des données, harmonisé avec les standards de l’Union africaine, et la constitution d’un Fonds africain pour l’IA doté de 60 milliards de dollars, qui servira à financer les infrastructures de calcul, les programmes de recherche et les start-ups du continent. Enfin, la Déclaration encourage la création de pôles régionaux d’incubation, appuyés par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), pour stimuler la coopération entre États et attirer les capitaux.

Au-delà de son contenu, le sommet de Kigali a surtout incarné une nouvelle étape du leadership technologique africain. Pour le Rwanda, il a constitué un instrument d’influence et un levier diplomatique. Depuis plusieurs années, le pays se positionne comme un hub continental de l’innovation numérique, au même titre que le Maroc ou le Kenya. L’organisation du premier sommet mondial sur l’IA en Afrique consacre ce positionnement : celui d’un État qui entend participer à la définition des règles du jeu, et non simplement les subir.

Le Rwanda, pionnier et artisan d’une IA africaine

Le Rwanda aborde l’intelligence artificielle comme une politique publique à part entière. Le gouvernement a fixé pour horizon 2035 un objectif d’un milliard de dollars d’investissements directs étrangers dans le secteur numérique, en s’appuyant sur un environnement administratif fluide et une culture de la transparence qui attire les investisseurs. Le pays est aujourd’hui l’un des plus rapides du continent pour la création d’entreprises, avec des démarches intégralement dématérialisées et un accès facilité au financement pour les jeunes pousses.

Cette stratégie repose sur un écosystème cohérent. À Kigali, la Kigali Innovation City incarne cette ambition : un espace intégré réunissant universités, centres de recherche, start-ups et investisseurs, conçu pour favoriser les transferts de technologie. Le Centre pour la quatrième révolution industrielle (C4IR), partenaire du Forum économique mondial, pilote plusieurs programmes d’IA appliqués à la santé, à l’agriculture et à l’éducation. La Norrsken House, inaugurée en 2021, accueille des dizaines de jeunes entreprises africaines et internationales dans les secteurs des fintech, de la santé numérique et des services à impact social.

Dans la santé, le Rwanda est devenu un modèle continental grâce à la société américaine Zipline, qui opère depuis 2016 un réseau de livraison de médicaments, de vaccins et de poches de sang par drones. Ces vols automatisés couvrent aujourd’hui 90 % du territoire et ont permis de réduire significativement les délais d’acheminement vers les zones enclavées. Dans l’agriculture, des programmes d’analyse de données et d’imagerie satellitaire optimisent les rendements de cultures stratégiques comme le café et le sorgho, tandis que des capteurs connectés permettent de suivre la qualité des sols et l’humidité des plantations.

Le gouvernement a également adopté une stratégie nationale fintech 2024–2029, centrée sur l’accès universel aux services financiers numériques. L’objectif est de positionner Kigali comme centre financier régional tout en favorisant l’inclusion économique. L’éducation complète cette approche : plus de 5 000 ingénieurs sont formés chaque année aux technologies de l’information, et des partenariats avec l’Université Carnegie Mellon Africa ou la Hochschule Bonn-Rhein-Sieg allemande visent à développer des cursus spécialisés en IA et en cybersécurité.

Cette vision cohérente commence à produire des effets mesurables. Le Rwanda attire chaque année davantage de fonds étrangers et devient une plateforme d’expérimentation privilégiée pour les acteurs mondiaux de la technologie. L’amélioration des services publics, la modernisation de l’agriculture et l’essor des fintechs témoignent d’une transformation structurelle, où la technologie est pensée comme un outil de développement humain avant d’être un vecteur de croissance économique.

Le Maroc et le Kenya, moteurs complémentaires

La réussite de cette stratégie continentale repose sur plusieurs pays moteurs. Le Maroc s’impose déjà comme un centre régional de recherche appliquée. L’AI Movement, fondé en 2021 par le groupe OCP à Rabat, soutient des projets d’intelligence artificielle au service de l’inclusion et de la durabilité. Parmi eux, une application mobile convertit les documents administratifs en fichiers audio pour les femmes rurales analphabètes, tandis que le programme AgriEdge utilise l’imagerie satellite pour estimer les apports d’azote nécessaires aux cultures, réduisant les coûts de production tout en améliorant les rendements.

En parallèle, l’Université Mohammed-VI Polytechnique, à Ben Guérir, forme des chercheurs et des ingénieurs issus de tout le continent et organise chaque année une AI Winter School consacrée aux applications économiques de l’intelligence artificielle.

Le Kenya, de son côté, confirme son statut de « Silicon Savannah ». Le projet Konza Technopolis, à 60 kilomètres de Nairobi, vise à créer une ville intelligente africaine regroupant data centers, universités et entreprises innovantes. En mai 2024, un partenariat entre Microsoft et G42 a abouti à un investissement d’un milliard de dollars dans un centre de données, à Olkaria, qui fonctionne entièrement à l’énergie géothermique renouvelable conçu pour héberger la future région cloud Azure pour l’Afrique de l’Est. L’infrastructure a été construite par G42 et ses partenaires pour exploiter Microsoft Azure dans une nouvelle région cloud d’Afrique de l’Est.

Alimentée par l’énergie renouvelable locale, cette infrastructure accueillera aussi un laboratoire de recherche consacré aux modèles linguistiques africains et à la formation de jeunes ingénieurs. Le pays a également adopté une stratégie nationale de l’IA (2025–2030) qui prévoit le développement d’incubateurs technologiques, le soutien aux start-ups locales et la mise en place de normes éthiques et de protection des données.

Vers une souveraineté technologique africaine

Ces trajectoires parallèles – rwandaise, marocaine et kényane – traduisent une ambition commune : faire de l’intelligence artificielle et de la robotique des leviers d’émancipation économique. Chacun à sa manière incarne un modèle : le Maroc par la recherche appliquée et l’agriculture intelligente, le Kenya par l’infrastructure et la formation, le Rwanda par la gouvernance et la cohérence stratégique.

La démonstration du taxi-drone autonome EHang EH-216-S, réalisée à Kigali en septembre 2025, illustre cette dynamique. Première du genre sur le continent, elle a prouvé que la robotique pouvait contribuer à désenclaver les territoires, réduire les coûts de transport et ouvrir la voie à des mobilités aériennes à faible émission de carbone. En conjuguant innovation technologique et politiques publiques volontaristes, ces pays montrent que l’Afrique n’est plus seulement un terrain d’expérimentation pour les technologies venues d’ailleurs : elle en devient un acteur à part entière, capable d’inventer ses propres modèles de développement.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Afrique à l’assaut de l’IA, avec le Rwanda, le Maroc et le Kenya en moteurs – https://theconversation.com/lafrique-a-lassaut-de-lia-avec-le-rwanda-le-maroc-et-le-kenya-en-moteurs-268428

La société du concours : entre admis et recalés, quelques points d’écart, mais des conséquences pour toute une vie

Source: The Conversation – France (in French) – By Annabelle Allouch, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Des grandes écoles à la télévision, de la mode à l’agriculture, en passant par la programmation informatique ou la cuisine, les concours sont aujourd’hui légion. Comment expliquer une telle expansion, alors même qu’on sait les biais induits par la compétition et qu’on revendique égalité et justice sociale ?

Autrice de la Société du concours (2017), d’un essai sur le Mérite (2021) et d’une enquête sur les Nouvelles Portes des grandes écoles (2022), Annabelle Allouch nous explique ce que cette logique du « concours partout, pour tous », dit des incertitudes de notre époque. Interview.


The Conversation : Derrière le terme de « concours », on trouve une variété de modalités et d’enjeux. Quel est leur point commun ?

Annabelle Allouch : Des émissions télévisées, comme le Meilleur Pâtissier, au recrutement de grandes écoles, comme Polytechnique, le concours est une forme institutionnelle de mise en compétition des individus et d’évaluation de leurs capacités. C’est un construit social, qui évolue donc selon les contextes et les époques.

La forme du concours est intimement liée aux sociétés occidentales bureaucratiques, où les États sont dotés d’une administration chargée de gérer leurs affaires sur un spectre de domaines de plus en plus large (le mot « bureaucratie » étant à prendre ici dans le sens que lui donne le sociologue Max Weber).

Mais la réalité du concours dépasse largement le champ de l’État, elle peut aussi concerner le secteur privé. Les comices agricoles (associations de cultivateurs qui organisent des manifestations professionnelles et des concours) en sont un bon exemple. Elles visent à assurer une standardisation des normes de production et une productivité par l’émulation dans une filière donnée. Il y a aujourd’hui une porosité entre formes étatiques et formes marchandes de mise en compétition, qui se rejoignent sur cet objectif de productivité.

Qui a inventé les concours tels qu’on les connaît ?

A. A. : D’un point de vue historique, on considère par convention qu’il faut revenir à la Chine impériale et à la dynastie des Han (en 200 de notre ère environ). L’empereur est à Pékin et, pour administrer son très large territoire, il a besoin d’appuis locaux parmi les élites sociales. Pour acheter la loyauté de ces fameux mandarins, il leur donne un statut qui leur octroie des droits, comme des exemptions d’impôts, et un prestige symbolique et social lié à la reconnaissance de leur capital culturel par le concours.

Le concours, c’est donc une forme institutionnelle où celui qui est mis en compétition acquiert soit un statut social, soit des biens spécifiques ou encore des capitaux qu’il peut ensuite réinvestir ailleurs. La question du mérite ou de la méritocratie qu’on associe avec le concours n’est pas forcément présente.

La Voie royale, film de Frédéric Mermoud, sur le parcours d’une brillante lycéenne qui intègre une classe préparatoire scientifique (PyramideDistrib, 2023).

Un certain nombre d’historiens considèrent que les Jésuites, dans leurs voyages en Chine impériale, découvrent le concours et le mettent en place dans les institutions scolaires qu’ils organisent, les fameux collèges jésuites, futurs collèges royaux, en prônant la mise en compétition comme source de gouvernement et de mise en discipline des enfants.

Durkheim, lui, pense que le concours comme forme institutionnelle n’a pas eu besoin des Jésuites pour arriver en France et qu’il est surtout lié à une organisation sociale fondée sur les corporations qu’on trouve bien avant, dès le Moyen Âge. Durkheim s’intéresse particulièrement aux corporations universitaires dans son livre sur l’évolution pédagogique depuis l’Antiquité. Toute corporation, pour être reconnue comme une profession autonome, doit contrôler son recrutement. Et les universitaires, selon Durkheim, sont particulièrement doués pour inventer des rituels et des cérémonials qu’ils dotent d’une force sacrée.

Néanmoins, les Jésuites contribuent à la traduction des rituels fondés sur la compétition en une forme d’évaluation permanente à destination des enfants et des adolescents qui doit créer une émulation. C’est cette forme scolaire que l’on retrouve dans notre système éducatif.

En quoi assiste-t-on aujourd’hui à ce que l’on pourrait qualifier d’extension de la logique de concours ?

A. A. : Le concours a été associé au développement de l’État régalien au XIXe siècle, dans un premier temps, puis de l’État-providence au XXe siècle, où l’on a de plus en plus besoin de bureaucrates dans des domaines très variés. Pour les recruter, on va utiliser cette forme institutionnelle qui paraît alors la plus légitime, dans la mesure où elle est fondée sur les « capacités » et qu’elle est déjà à l’œuvre depuis la fin du XVIIIe siècle dans l’armée, notamment.

Aujourd’hui, cette forme tend à s’éloigner du seul cadre bureaucratique pour être appliquée à un grand nombre de situations sociales qui n’ont plus rien à voir ni avec l’État ni avec le politique au sens strict.

Dès mon recrutement (sur concours !), j’ai été saisie, en tant que jeune maîtresse de conférences, de constater que ma pratique professionnelle de recherche et d’enseignement (où je suis invitée à noter mes étudiants pour valider leurs apprentissages) se dédoublait – en quelque sorte – d’une culture populaire des concours. Quand je rentrais chez moi et qu’il m’arrivait d’allumer la télévision, il était ainsi fréquent que je tombe sur un concours, notamment dans le cadre d’émissions de télé-réalité – avec des notes délivrées par des jurys, des coachs chargés de préparer les élèves à une série d’épreuves minutieusement organisées. Qu’on pense par exemple aux émissions culinaires de type Top Chef. L’inspiration de ces épreuves, à la fois scolaire et sportive, témoigne d’une circulation des représentations de l’évaluation entre univers sociaux.

Comment expliquer un tel succès ? La forme du concours résonne-t-elle particulièrement avec notre époque ?

A. A. : Le paradoxe, c’est qu’on réclame plus d’égalité alors que, tous les soirs, vous pouvez assister sur vos écrans à des concours qui classent des candidats. On en déduit donc avec John Rawls que la justice sociale dans nos sociétés relève en fait d’une croyance dans les « inégalités justes ».

Pour Pierre Bourdieu, le concours est précisément un rituel qui est là pour institutionnaliser des différences, y compris quand elles sont infimes. C’est la fameuse frontière entre le dernier de la liste d’admis et le premier recalé aux concours de l’École polytechnique : la différence est minime entre ces candidats, mais le résultat de concours entérine irrémédiablement cet écart et l’associe à un statut social différencié. Et avec le couperet du classement se joue l’accès à des ressources de tous types : symboliques, matérielles, et même amicales ou amoureuses.

Ce qui m’intéresse dans cette extension du domaine du concours, c’est la fusion entre les formes bureaucratiques et marchandes de mise en compétition et de mise en ordre du social. On a d’autant plus l’impression de vivre dans une société du concours qu’avec le capitalisme contemporain, il paraît tout à fait légitime de tester et d’évaluer constamment les candidats pour s’assurer de la productivité et des capacités des personnes.

Bref, en exaltant les valeurs individuelles du mérite, on renforce une espèce de « gouvernement par le concours », même s’il s’agit moins d’un concours corporatiste, et beaucoup plus d’une sélection de gré à gré entre une institution ou une organisation et un individu.

Sur quoi l’adhésion aux concours repose-t-elle ?

A. A. : La légitimité contemporaine de cette forme institutionnelle se fonde sur l’adhésion au mérite qu’on peut comprendre comme un récit, une rhétorique de légitimation. Malgré les critiques, ce récit apparaît alors comme une fiction nécessaire, pour reprendre les termes de François Dubet, c’est-à-dire quelque chose auquel on croit malgré tout pour se donner l’illusion de gérer l’incertitude du monde social. « Le mérite, j’y crois, mais c’est plus un acte de foi qu’autre chose », me disait un étudiant de Sciences Po qui venait de réussir l’ENA.

Si on ne peut qu’adhérer au mérite, c’est parce que ça nous permet d’avoir l’impression de contrôler notre environnement, malgré le Covid, malgré la crainte de la guerre, etc.

Le monde du travail s’organise aussi sur cette mise en scène méritocratique, avec le développement d’une rhétorique de la performance où l’on vous dit que vous aurez un meilleur salaire si vous travaillez plus, ou si vous travaillez mieux, ce qui reste très théorique.

Cette circulation rhétorique renforce malgré nous l’adhésion au concours, et elle le naturalise aussi : on ne voit plus, quand on allume la télé, que, sur toutes les chaînes, il y a des formes de jeux fondés sur le concours, que ce soit Koh-Lanta, Top Chef, etc.

Que signifie la recherche de la légitimité des concours ?

A. A. : Quelle que soit la société, quel que soit l’angle sous lequel on examine les concours, on constate la même chose : des inégalités sociales de genre fondamentales, une reproduction d’inégalités sociales et familiales, une cristallisation d’inégalités scolaires plus anciennes… Il n’y a pas de concours parfaitement équitable. Il peut y avoir des concours qui, éventuellement, corrigent certaines de leurs imperfections à destination d’un public identifié, mais cela se fera nécessairement à la défaveur d’autres publics.

Il ne faut pas oublier que les concours des grandes écoles sont conçus pour différencier les gens et identifier des élites. L’idée du concours, par essence, c’est la différenciation.

Qu’est-ce que le concours produit comme émotions chez celles et ceux qui les vivent ?

A. A. : Quand j’ai sorti la Société du concours, en 2017, j’ai été – à ma grande surprise – submergée de courriers de lecteurs. Les gens avaient envie de me parler de leur concours, souvent, d’ailleurs, en négatif, ou avec une forme d’association à la souffrance. Les concours suscitent des émotions parce qu’ils sont très investis socialement, très investis par les familles, très investis politiquement.

D’Albert Camus à Annie Ernaux, il y a différentes lectures du parcours de transfuge de classe, mais on y retrouve toujours l’exaltation de sentiments méritocratiques. Et quelle est l’émotion ou la sensation typique liée à la méritocratie ? C’est la souffrance, qu’elle advienne avant une réussite associée à la fierté, à un sentiment de félicité qu’elle rend possible, ou qu’elle précède l’échec vécu avec humiliation.

Ce qui est commun à tout ça, c’est que le concours donne l’impression de permettre d’exalter le meilleur de soi, c’est aussi ce qui va nourrir le sentiment de l’élection en cas de réussite.

Selon les grandes périodes scolaires, les émotions mises en avant varient. Dans la période qui précède la massification scolaire à la Ernaux, le concours se solde par la honte ou par la fierté. Dans notre période néolibérale, c’est l’anxiété et l’angoisse qui dominent. Paradoxalement, c’est là qu’il va finalement peut-être y avoir égalité, comme le soulignait François Dubet. La différence, c’est que nous ne sommes pas tous armés de la même façon pour la gérer.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La société du concours : entre admis et recalés, quelques points d’écart, mais des conséquences pour toute une vie – https://theconversation.com/la-societe-du-concours-entre-admis-et-recales-quelques-points-decart-mais-des-consequences-pour-toute-une-vie-269340

Les œuvres d’art, cibles de choix pour le crime organisé ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guergana Guintcheva, Professeur de Marketing, EDHEC Business School

Certaines caractéristiques du marché de l’art, à commencer par la pratique de l’anonymat, le rendent attractif pour les activités de blanchiment. Comment s’en protège-t-il ? Ces outils sont-ils adaptés à l’objectif poursuivi ? Comment mieux faire ?


En 2024, le marché mondial de l’art a atteint 57,5 milliards de dollars (soit 49,5 milliards d’euros) selon l’étude The Art Basel and UBS Global Art Market, illustrant sa solidité en tant qu’actif. Mais si l’art est traditionnellement lié à des motivations nobles, telles que le goût du beau et la transmission, sa relation avec le crime organisé mérite également d’être explorée.

C’est que nous avons tenté de faire dans un récent travail de recherche dans lequel nous analysons les ressorts du blanchiment, les nouvelles fragilités du marché de l’art (via sa transformation numérique notamment) et les solutions qui existent face à ce fléau.

Manque de transparence

Il est estimé qu’entre 2 % et 5 % du PIB mondial est blanchi chaque année. Le blanchiment d’argent par le biais des œuvres d’art ne constitue qu’un exemple parmi d’autres. Cependant, l’industrie de l’art se distingue par son manque de transparence et ses mécanismes subjectifs d’évaluation de la valeur des œuvres (étroitement liés à la spéculation), ce qui en fait l’un des marchés les moins régulés en matière de lutte contre le blanchiment. Après la drogue et les armes, le trafic d’œuvres d’art est ainsi la source de financement la plus lucrative pour les activités illégales.

Ainsi, par exemple, en 2007, une affaire concernant un tableau de Jean-Michel Basquiat a illustré la difficulté à estimer le prix d’une œuvre d’art. Franchissant la douane avec une facture mentionnant une valeur de 100 dollars (82 euros), ce tableau valait en réalité 8 millions (6,8 millions d’euros). Derrière cette opération se trouvait une opération de blanchiment d’argent menée par un ancien banquier brésilien. Cette affaire révèle la façon dont le marché de l’art, de par ses caractéristiques mêmes, peut se retrouver au cœur d’activités illicites.




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Comment les trafiquants de cocaïne blanchissent l’argent des cartels


Une mécanique bien rodée

Le blanchiment d’argent consiste à dissimuler l’origine de fonds acquis illégalement pour les convertir en sources légitimes. Son objectif est donc de transformer de l’« argent sale », qui ne peut être utilisé ouvertement, en argent propre pouvant circuler librement dans l’économie légale. En ce sens, pour l’art, les organisations criminelles s’appuient sur une mécanique bien rodée, comme celle utilisée par exemple par les narcotrafiquants mexicains pour la filière du fentanyl.

L’art peut jouer deux rôles distincts dans les activités criminelles. Premièrement, avec la production de faux et la vente d’œuvres d’art volées comme sources directes de revenus illicites ; deuxièmement, en tant qu’instrument dans le processus de blanchiment via l’achat et la revente d’œuvres authentiques.

Le processus de blanchiment d’argent se déroule en trois phases : le placement, l’empilement et l’intégration.

  • Le placement consiste à transformer de l’argent liquide « sale » (ou bien des cryptomonnaies) en argent placé sur des comptes bancaires. Par exemple, les criminels peuvent acheter des œuvres d’art en espèces, puis les revendre en exigeant d’être payés sur des comptes bancaires par les nouveaux acheteurs. Cela se fait principalement par le biais de la corruption d’employés de galeries, de maisons de vente aux enchères ou d’agents de ports francs.
  • L’empilement vise à transférer l’argent placé vers d’autres comptes bancaires pour dissimuler ses traces. Le marché de l’art présente un intérêt supplémentaire dans cette étape du blanchiment d’argent, en raison de la spéculation sur certains types d’œuvres d’art ainsi que des ventes aux enchères, qui peuvent faire grimper de manière irrationnelle le prix des œuvres. Cela permet aux criminels d’investir des sommes considérables dans un nombre limité de transactions sans attirer l’attention.

  • Enfin, l’intégration consiste à investir l’argent blanchi dans divers actifs légaux grâce à des sociétés-écrans.

Des vulnérabilités multiples

À de nombreux égards, le marché de l’art est vulnérable aux activités criminelles. Ces vulnérabilités sont particulièrement prononcées dans les domaines où l’opacité et l’anonymat sont courants, comme, par exemple, les ventes privées dans les maisons de vente, les transactions numériques impliquant des paiements en cryptomonnaie et l’utilisation de ports francs pour le stockage et le transfert.

Le premier point de contact dans la chaîne de valeur en termes d’activités illicites est la production de contrefaçons ou la vente d’œuvres volées, qui génèrent des fonds destinés à être blanchis. Par exemple, une opération européenne majeure menée en 2024, impliquant l’Espagne, la France, l’Italie et la Belgique, a conduit à la saisie de plus de 2 000 œuvres d’art contemporain contrefaites, pour un préjudice économique estimé à 200 millions d’euros.

Dangereuse opacité

Un deuxième moment vulnérable survient lorsque les œuvres d’art sont acheminées par le biais de plateformes de vente (galeries, foires…). Cette étape est particulièrement délicate dans le contexte des ventes privées, où la provenance et l’identité du vendeur sont rarement divulguées. Cette opacité offre aux criminels d’importantes possibilités de blanchir de l’argent en dissimulant l’origine et l’historique de propriété de l’œuvre.

Enfin, tout au bout de la chaîne de valeur, les sociétés-écrans sont souvent utilisées pour acheter des œuvres d’art, dissimulant ainsi le véritable bénéficiaire et rendant difficile pour les autorités de retracer l’origine des fonds.

De nouveaux outils plus efficaces ?

L’environnement réglementaire qui encadre le marché de l’art a récemment évolué vers des normes plus exigeantes.

Au sein de l’Union européenne, la sixième directive anti-blanchiment de 2021 a étendu les obligations en matière de lutte contre le blanchiment d’argent aux professionnels du marché de l’art. Elle impose à ces derniers de procéder à une vérification de l’identité des clients et d’adopter un suivi pour les transactions dépassant 10 000 euros.

Au niveau des États, des mesures nationales ont renforcé les sanctions antiblanchiment d’argent sur le marché de l’art. Par exemple, aux États-Unis, la loi sur l’intégrité du marché de l’art (Art Market Integrity Act) de 2025 vise à imposer au secteur de l’art des obligations spécifiques en matière de lutte contre le blanchiment d’argent, de vérification de l’identité des clients, de surveillance des transactions supérieures à 10 000 dollars, de conservation de registres détaillés et de signalement des activités suspectes au Trésor américain.

LCP 2024.

Sensibiliser le public

Enfin, les musées ont également un rôle à jouer, notamment en sensibilisant le grand public. Par exemple, en 2024, plus de 80 œuvres d’art liées au crime organisé (incluant des pièces de Salvador Dali et d’Andy Warhol) ont été exposées à Milan pour sensibiliser le public à la problématique du trafic international d’œuvres d’art.

Par sa complexité et son opacité, le marché de l’art est un terreau propice aux activités de blanchiment d’argent. Si les récentes avancées réglementaires marquent un progrès important, elles restent insuffisantes pour tenir en échec les faiblesses de la chaîne de valeur de l’art : manque de transparence, corruption, lacunes réglementaires dans les ports francs, pour n’en citer que quelques-unes. Il reste à espérer que l’importance que revêt l’art – en lui-même, aux yeux des citoyens ou encore pour le soft power – incite les pouvoirs publics à renforcer leurs moyens d’action, tout en instaurant une véritable culture de la transparence et de la responsabilité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les œuvres d’art, cibles de choix pour le crime organisé ? – https://theconversation.com/les-oeuvres-dart-cibles-de-choix-pour-le-crime-organise-269449

Jeux vidéo : comment mieux protéger les données personnelles des joueurs les plus accros ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Arthur Champéroux, Doctorant en droit à la protection des données à caractère personnel, Université Paris-Saclay; Université Laval

Les personnes accros aux jeux vidéo sont vulnérables. Tima Miroshnichenko/Pexels, CC BY

L’addiction aux jeux vidéo est un trouble comportemental dont la reconnaissance scientifique et juridique divise les experts. Or, les éditeurs de jeu collectent les données des joueurs potentiellement concernés. En l’absence de consensus scientifique sur la question de ce type de dépendance, qu’en est-il de la protection juridique des gameurs ?


L’addiction se définit comme la perte de contrôle d’un objet qui était à l’origine une source de gratification pour l’usager. De nombreuses études scientifiques ont tenté d’établir des liens entre l’utilisation d’écrans et une forme de dépendance chronique assimilable à de l’addiction.

Par conséquent, cette question s’est imposée logiquement dans les discussions et expériences scientifiques. Le trouble du jeu vidéo (gaming disorder) est un trouble du comportement reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) depuis 2018 (CIM-11), mais aussi par l’American Psychiatric Association depuis 2013 (DSM-5-TR). Ces deux classifications reposent sur une série de symptômes dont la combinaison tend à indiquer une forme d’addiction aux jeux vidéo. Toutefois, la communauté scientifique est divisée sur sa reconnaissance en tant que pathologie.

Ce constat appelle à l’approfondissement des études sur le sujet. Toutefois, avant le stade « pathologique », il est possible de considérer plusieurs niveaux de gravité de l’addiction, qui traduisent déjà des formes de dépendance aux jeux vidéo.

En effet, les formes les plus graves d’addiction concerneraient de 0,5 % à 4 % des joueurs, tandis que d’autres études montrent que la consommation problématique des jeux vidéo est bien plus répandue, avec 44,7 % des personnes présentant des difficultés avec la consommation des écrans.

La première conséquence de cette addiction est la perte de contrôle du temps de jeu, d’ailleurs accrue pour les joueurs de moins de 18 ans, dont le lobe frontal responsable de l’autocontrôle est en cours de formation. Néanmoins, les formes d’addiction aux jeux vidéo représentent aussi une opportunité pour l’industrie du jeu vidéo à travers la mise en place d’une économie de l’attention très lucrative.

Retenir l’utilisateur, collecter des données

Sa logique est la création de services en ligne conçus pour retenir l’utilisateur et collecter le maximum de données liées à l’activité du joueur pour effectuer de la publicité comportementale. L’industrie du jeu vidéo s’est d’ailleurs particulièrement démarquée dans son expertise pour la collecte de données des joueurs, d’un côté, et, d’un autre côté, pour sa maîtrise des mécaniques de jeu (game pattern) afin de susciter l’engagement des joueurs.

Certains industriels, eux-mêmes, avertissent des dangers de la « weaponized addiction », lorsque la tendance à l’addiction est instrumentalisée au profit de l’optimisation du ciblage publicitaire. À l’inverse, d’autres experts rejettent en bloc la vision d’un rôle joué par l’industrie dans l’addiction des joueurs, malgré les nombreuses critiques de la recherche en science de l’information et les dérives documentées périodiquement.

Quelles protections juridiques pour les joueurs concernés ?

Par ricochet, l’absence de consensus scientifique impacte les systèmes juridiques qui éprouvent des difficultés à protéger les joueurs concernés. Concrètement, les juridictions nationnales peinent à reconnaître l’addiction comme source de préjudice pour les joueurs.

Récemment, les exemples se multiplient avec des contentieux autour du jeu Fortnite d’Epic Games au Canada et aux États-Unis lui reprochant de n’avoir pas assez protégé les données personnelles des enfants, mais aussi des pratiques commerciales trompeuses où l’addiction a été soulevée par les associations de joueurs.

De même, des plaintes ont été déposées contre la plate-forme de jeux vidéos Roblox de Google, mais aussi contre le jeu Call of Duty d’Activision aux États-Unis, qui se sont globalement soldées par des refus des juridictions, soit de recevoir les plaintes, soit de reconnaître la responsabilité des éditeurs de jeux vidéo vis-à-vis des designs addictifs.

En France, la question ne s’est pas spécialement judiciarisée, toutefois, le législateur a adopté des mesures de pédagogie à travers la loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique dite loi SREN du 21 mai 2024 qui amende l’article L. 611-8 du Code de l’éducation en ajoutant une formation à la « sensibilisation aux addictions comportementales au numérique » dans l’enseignement supérieur.

L’autorité de protection des données personnelles en France (CNIL) a d’ailleurs consacré une série de travaux de recherche à la question de l’économie des données dans le jeu vidéo.

Malgré les efforts d’adaptation des systèmes juridiques, la position de vulnérabilité psychologique des personnes addictes aux jeux vidéo appelle à une prise en compte plus conséquente.

Considérant les liens entre l’économie de la donnée et l’instrumentalisation potentielle de l’addiction des joueurs, il est nécessaire de considérer l’encadrement de cette activité sous l’angle du droit à la protection des données à caractère personnel. Celui-ci, dans l’Union européenne, peut protéger les joueurs de deux façons : en encadrant l’utilisation des données personnelles qui servent à identifier les joueurs addictes, et en instaurant une limitation spécifique de la publicité comportementale par les dispositions relatives aux traitements automatisés.

Une surveillance commerciale insuffisamment encadrée

En pratique, le temps de jeu, la fréquence et le caractère compulsif des achats sont des données couramment utilisées par l’industrie pour identifier les habitudes de consommation des joueurs. D’ailleurs, les joueurs les plus dépensiers sont communément surnommés les « baleines », comme dans le monde du casino.

L’utilisation de ces données est strictement encadrée, soit en tant que données sensibles si ces données sont relatives à la condition médicale de la personne au stade de la pathologie, ce qui demeure peu probable, soit en tant que donnée personnelle comportementale. Si ces données sont sensibles, l’éditeur du jeu vidéo doit demander l’autorisation explicite au joueur d’utiliser ces données.

Si ces données ne sont pas sensibles, l’utilisation de ces données reste bien encadrée, puisque l’éditeur doit tout de même justifier de la finalité du traitement et d’une base légale, c’est-à-dire présenter un fondement juridique (exécution du contrat, intérêt légitime qui prévaut sur les intérêts du joueur, ou consentement du joueur). À noter que la publicité comportementale semble n’être autorisée que sur la base du consentement du joueur.

En Union européenne, le Règlement général à la protection des données (RGPD) encadre les traitements automatisés qui sont au cœur du fonctionnement de la publicité comportementale. Pour résumer, la loi garantit que le joueur puisse refuser le traitement de ses données personnelles pour de la prospection commerciale. Cette garantie est constitutive de la liberté de choix du joueur. De plus, le nouveau Règlement européen des services numériques (ou Digital Services Act, DSA) interdit la publicité comportementale auprès des enfants joueurs.

Néanmoins, de nombreux jeux ne sont pas encore en conformité avec ces règles, malgré les efforts des autorités de protection européennes. Finalement, le poids du respect des droits du joueur à refuser cette forme de surveillance commerciale repose encore sur le joueur lui-même, qui doit rester vigilant sur l’utilisation de ces données.

Ce constat est problématique, notamment lorsque l’on considère la vulnérabilité des joueurs dans leur prise de décision sur l’utilisation de leurs données, notamment lorsqu’ils souffrent de troubles addictifs du jeu vidéo.

Cependant, la possibilité récente de recours collectifs pour les préjudices liés à la violation du RGPD, comme l’énonce l’article 80, pourrait ouvrir la voie à un contrôle des données personnelles par les communautés de joueurs et un rééquilibrage des forces en présence. Les développements jurisprudentiels sont attendus par les associations de joueurs, les autorités de protection des données et l’industrie avec impatience.

The Conversation

Arthur Champéroux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jeux vidéo : comment mieux protéger les données personnelles des joueurs les plus accros ? – https://theconversation.com/jeux-video-comment-mieux-proteger-les-donnees-personnelles-des-joueurs-les-plus-accros-265440

Pour prédire si un volcan sera effusif ou explosif, il faut s’intéresser à ses bulles

Source: The Conversation – France in French (2) – By Olivier Roche, Chercheur en volcanologie, Institut de recherche pour le développement (IRD); Université Clermont Auvergne (UCA)

Un même volcan peut produire des éruptions effusives ou explosives. Marc Szeglat/Unsplash, CC BY

Une étude publiée très récemment dans la revue « Science » permet de mieux comprendre le moteur des éruptions volcaniques : la formation des bulles dans le magma.


Les observations faites depuis des décennies dans diverses régions du monde montrent que les éruptions volcaniques sont caractérisées par deux types de comportement en surface. D’un côté du spectre, le magma qui remonte depuis les profondeurs de la Terre est émis calmement sous forme de coulées ou de dômes de lave, caractérisant ainsi le style « effusif ». C’est le cas des volcans d’Hawaï ou de La Réunion dont les éruptions quasi annuelles font souvent l’actualité dans les médias.

À l’opposé, un mélange turbulent de gaz et de cendres est éjecté violemment dans l’atmosphère, définissant ainsi le style « explosif ». Le mélange forme un panache qui s’élève dans un premier temps à des altitudes pouvant atteindre 40-50 kilomètres et qui finit souvent par s’effondrer sous l’effet de la gravité pour former des nuées ardentes dévastatrices qui se propagent à haute vitesse le long du sol. Un exemple célèbre est l’éruption du Vésuve en l’an 79 de notre ère qui détruisit les villes de Pompéi et d’Herculanum.

Les données collectées par les scientifiques montrent que le comportement d’un volcan comme le Vésuve peut changer au cours du temps, alternant les périodes effusives et explosives, à cause de variations de la nature des magmas et des conditions de stockage en profondeur. Dans ce contexte, comprendre les mécanismes fondamentaux des éruptions volcaniques afin de mieux prédire leurs conséquences est un enjeu sociétal et environnemental majeur compte-tenu qu’environ 600 millions de personnes dans le monde vivent dans des zones potentiellement touchées par les aléas volcaniques.

Comprendre l’origine des bulles dans le magma

Le moteur des éruptions volcaniques est la formation des bulles de gaz dans le magma. En particulier, la temporalité de la formation puis de la croissance des bulles, le volume qu’elles occupent et leur capacité à ne pas se séparer du liquide magmatique contrôlent la dynamique de la remontée du mélange dans le conduit volcanique vers la surface et, au final, le style éruptif décrit ci-dessus (Figure 1A). C’est dans ce cadre que nous avons mené une étude pour mieux comprendre l’origine de la formation des bulles, un phénomène appelé « nucléation ». Les résultats de nos travaux ont été publiés le 6 novembre dans la revue Science.

A) Le cisaillement, indiqué par les champs de vitesse, est omniprésent dans un système volcanique et contribue à déclencher la nucléation des bulles dans le conduit. B) Les expériences montrent que la nucléation (ellipses rouges) est déclenchée lorsque la force associée au cisaillement imposé (flèche blanche) atteint une valeur critique qui décroît avec la quantité de gaz dissous dans le liquide. C) Les simulations moléculaires montrent que le cisaillement permet de faire croître un embryon de bulle (en bleu, volatil) entourée d’un mélange de phases gazeuse et liquide (la zone en blanc est composée de liquide).
Fourni par l’auteur

Jusqu’à présent, les volcanologues ont considéré que la nucléation des bulles était déclenchée principalement par la décompression du magma saturé en gaz dissous (essentiellement de la vapeur d’eau) lors de l’ascension dans le conduit. En effet, chacun a déjà constaté l’effet produit par l’ouverture trop rapide d’une bouteille de boisson gazeuse : lorsque la pression chute, le liquide qui contient du gaz dissous (CO2 dans ce cas) devient sursaturé, et des bulles de gaz se forment alors rapidement, croissent, et entraînent le liquide vers le goulot de la bouteille. Au cours de la nucléation, la différence de pression entre un embryon de bulle et le liquide est connue comme une source d’énergie mécanique qui contribue à faire croître l’amas gazeux alors que la tension superficielle du liquide s’y oppose, et au-delà d’une taille critique, l’embryon devient une bulle qui croît spontanément.

Or, les différences de vitesse au sein d’un magma en mouvement génèrent des forces dites de cisaillement qui pourraient être une autre source d’énergie mécanique apte à déclencher la nucléation. C’est le cas en particulier dans un conduit volcanique en raison d’une différence de vitesse entre les bords, où le frottement est important, et le centre (Figure 1A).

L’importance des forces de cisaillement

Nous avons testé cette hypothèse au moyen d’expériences dites analogiques, réalisées dans des conditions de température et avec des matériaux différents de ceux dans la nature. Les expériences sont faites dans un rhéomètre, un équipement utilisé pour mesurer la capacité des fluides à se déformer. Ce dispositif permet de cisailler une couche d’oxyde de polyéthylène liquide à 80 °C et sursaturé en CO2, laquelle simule le magma dans la nature. Les expériences montrent que la nucléation de bulles de gaz est déclenchée lorsque la force de cisaillement appliquée atteint une valeur seuil qui décroît avec la teneur en CO2 (Figure 1B). De plus, le cisaillement cause le rapprochement puis l’agglomération en de plus grosses bulles et ainsi leur croissance. Nos données expérimentales sont en accord avec un modèle qui indique que la taille minimale pour qu’un embryon de bulle puisse croître est de près d’un millionième de millimètre. Ces résultats sont complétés par des simulations moléculaires qui confirment que la nucléation se produit si le cisaillement est suffisamment fort (Figure 1C).

Nous avons finalement extrapolé nos résultats aux systèmes volcaniques en tenant compte du rapport des pressions mises en jeu et des propriétés des magmas. L’analyse montre que la nucléation par cisaillement peut se produire dans un conduit dans presque tous les cas, et nous en tirons deux conclusions principales. La première est qu’un magma pauvre en gaz dissous, et donc a priori non explosif, pourrait néanmoins conduire à une éruption violente en raison d’un important cisaillement causant une nucléation massive. La seconde est qu’une nucléation efficace dans un magma très visqueux et très riche en gaz dissous, couplée à la décompression lors de la remontée et à une agglomération et à une croissance rapide des bulles, peut conduire à la formation de chenaux de dégazage connecté à la surface et engendrer, paradoxalement, une éruption non violente. Ce processus peut être renforcé lorsque la nucléation se produit à proximité de bulles préexistantes, comme le montrent nos expériences. Ce mécanisme explique l’observation contre-intuitive faite depuis longtemps par les volcanologues selon laquelle les magmas très visqueux et contenant de fortes teneurs en gaz dissous peuvent produire des éruptions effusives.

Nos travaux suggèrent que la nucléation induite par cisaillement doit désormais être intégrée aux modèles mathématiques de conduits volcaniques développés par les volcanologues et qui permettent de prédire les dynamismes éruptifs. En couplant cette approche à d’autres modèles qui simulent des coulées de la lave, des panaches ou des nuées ardentes, il est ainsi possible de définir les zones potentiellement atteintes par les produits des éruptions. Cette tâche est essentielle pour la gestion des risques naturels et pour la protection des populations qui vivent à proximité des volcans actifs.

The Conversation

Olivier Roche a reçu des financements du programme I-SITE CAP 20-25 piloté par l’UCA.

Jean-Michel Andanson a reçu des financements ANR, CNRS, Université Clermont Auvergne, commission européenne, Fond national Suisse.

ref. Pour prédire si un volcan sera effusif ou explosif, il faut s’intéresser à ses bulles – https://theconversation.com/pour-predire-si-un-volcan-sera-effusif-ou-explosif-il-faut-sinteresser-a-ses-bulles-269664

Babo: the Netflix documentary forcing Germany to confront race, class and the cost of fame

Source: The Conversation – UK – By Markus Gottschling, Research Associate in Rhetoric, University of Tübingen

In the new documentary, Babo, viewers watch the gifted yet controversial German rapper Haftbefehl almost destroy himself with cocaine. The documentary, which follows both his huge success and his personal crises, has become the most-viewed film on Netflix Germany – a sign of what gets the country talking.

Haftbefehl (literally meaning “arrest warrant”) is one of Germany’s most famous rappers. He’s known for his brutal and drug-glorifying lyrics. Born Aykut Anhan, he is the documentary’s titular “Babo”, a formative figure in German-language rap. Babo – slang for “boss” or “leader” – has been Haftbefehl’s self-proclaimed nickname ever since his breakthrough song Chabos Wissen Wer Der Babo Ist (Chabos Know Who the Babo Is, “chabos” is Romani for boys).

Some consider him a gifted artist, whose command of language has shaped an entire generation in Germany, or a role model, particularly among people with a migrant background. Some student representatives have even urged that Haftbefehl’s lyrics be incorporated into school lessons.

Others see him as a misogynist and antisemite because of some of his lyrics. But admirers and critics alike are now taking part in a broader, and unexpectedly fruitful, public conversation. From the culture pages of major newspapers to office small talk and TikTok, people are suddenly talking about systemic racism, drug-fuelled decline and what counts as art. As linguists and rhetoricians interested in researching common ground, this debate has drawn our attention.

The trailer for Babo: The Haftbefehl Story.

Haftbefehl the orator

On his albums, Haftbefehl raps about growing up as a drug dealer in the housing projects of Offenbach, a city near Frankfurt am Main; about his own drug use and about his meteoric rise to rap superstardom. On the surface, his lyrics follow a street-rap formula, full of familiar hip-hop clichés, but there is more to Haftbefehl’s writing.

His style is shaped by the way he switches between languages and registers, amplifying the force of what he says: “Das ist kein Deutsch, was ich mache, ist Kanakiş” (“What I’m doing isn’t German, it’s Kanakiş”, Kanakiş is his signature slang style). Such multi-ethnic youth varieties of the German language should, as research suggests, no longer be regarded as a sign of lack of integration, but rather as a dynamic dialect.

Threading Turkish, Kurdish and Arabic expressions into German lyrics, he reaches listeners on the streets as well as middle-class teenagers in their bedrooms. No wonder then that Babo had already been declared the official youth word of the year 2013 in Germany.

Haftbefehl is what rhetorical theory would call an orator. In the documentary, we see a speaker whose power lies in weaving content, character and emotional force into one persuasive story.

His message can’t be separated from his image. The emotion in his words and music creates a kind of persuasion that feels lived-in – the mix of tough and vulnerable traits comes across as authentic. Haftbefehl is seen as the “Babo” because his lyrics, sound and personality go beyond what listeners expect, giving them both intense honesty and creative use of language and music.

More and more, however, the documentary shows his severe addiction to cocaine. We hear the rattling and gasping of his breathing and learn how, after an overdose and while still in intensive care, he tore out his tubes and ran off to use again. We also meet other artists, managers and assistants who speak both of his lyrical genius and of his excesses. Anhan is portrayed as a “force of nature” that cannot be contained.

Why he lays himself so completely bare – presenting himself as a junkie with suicidal impulses, as a bad father and as the kind of partner nobody would wish for – is something Anhan himself explains right at the beginning of the documentary: “Do you know why I’m here? In case something ever happens to me, so that my story will be told correctly. From my perspective.”

All of this culminates in a specifically German discourse, one that Haftbefehl’s story shapes. No one questions whether his story has been told “correctly”. But in the documentary’s narrative mirror, we see a problematic figure re-emerge: the romantic genius, tossed between genius and madness.

One scene shows the rapper as a sensitive artist beneath the armour of his superstardom. Haftbefehl plays the production team a song by the German folk singer Reinhard Mey on his smartphone, visibly moved.

The song, written over half a century ago, seems entirely out of place within the rapper’s harsh style – and yet he, and along with him the audience, immediately recognise the parallels to the brokenness of his own life.

In the end, the documentary doesn’t so much show us who Haftbefehl is as provide a pretext for talking about him. This makes his story feel like both a warning and a rescue. We learn that both Anhan, the person, and “Haftbefehl”, the persona, are pushed into getting help when Anhan’s younger brother tricks him into entering a closed rehab clinic in Turkey.

And when we finally see him at the end – overweight, with a flattened nose from cocaine use and a nervous leg twitch – he talks about how he is keeping up: “I’m doing fine, bro. I was in therapy.” In that moment, the documentary gives us a small bit of hope that his future might turn out better.

The deeper issues behind Haftbefehl’s story, however, only really emerge when people begin to discuss what the documentary leaves out: the absence of his mother, or how racism and class differences affect migrant kids – precisely the kind of work public discourse can do, and the reason we need to study it.

Germany has been split into people who admire Haftbefehl and people who can’t stand him. And yet, by talking about Anhan, the country has oddly been brought together.


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The Conversation

Nina Kalwa receives funding from the German Research Foundation.

Markus Gottschling does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Babo: the Netflix documentary forcing Germany to confront race, class and the cost of fame – https://theconversation.com/babo-the-netflix-documentary-forcing-germany-to-confront-race-class-and-the-cost-of-fame-269980

What teenagers want adults to know about their digital lives

Source: The Conversation – UK – By Leo Ziegel, Independent Postdoc Affiliated with the Global & Sexual Health research group (GloSH), Karolinska Institutet

VH-studio/Shutterstock

Teenagers all over the world use social media and messaging apps as part of their daily lives. This is accompanied by growing concerns about negative effects of social media on youth mental health – and ongoing debates around limiting screen time and access to digital devices.

What’s frequently missing in these conversations, though, is what teenagers themselves think. How do online activities affect their mental health? How do they want adults to engage with them around this issue? Figuring out the concerns that young people have is crucial to addressing the ways these might be affecting their mental health.

In our recent research, we collaborated with Unicef and partners around the world to interview over 490 young people aged ten to 19 about their mental health and use of digital communication. This was a unique study, given the diversity of countries included: Belgium, Chile, Egypt, Indonesia, Jamaica, Jordan, China, Malawi, Switzerland, Sweden and the United States.

We found that the young people had nuanced views. They reflected on both positive and negative aspects of digital communication. The views they expressed were fairly similar across countries and income levels, pointing to shared sentiments among young people in an increasingly globalised digital world.

Across countries, young people repeatedly mentioned that adults are not sufficiently involved or do not understand what children and teenagers do online. They also pointed out that adults too seldom reflect on their own digital activities. And perhaps contrary to what adults might expect, young people wanted adults to know and care about their online lives. A young boy from Chile said:

I have a friend that I met through a game. He speaks to me six days a week to tell me that he has problems and that he cannot tell his parents, because when he tells them they minimize it. I try to help him […] but I am not an adult who has lived those things.

Many participants emphasised that digital communication can provide social and emotional support and belonging, which are good for wellbeing. But young people also reported how digital interactions can increase stress and anxiety by constant social comparisons, cyberbullying and time-wasting. They wanted adults to give them more guidance about how to deal with what they experienced online.

Family on sofa all using devices
Adults should also reflect on the time they themselves spend online.
StockImageFactory.com/Shutterstock

According to the young people, the quality of their online interactions is really important. Positive and supportive communication tends to act as a buffer to negative emotions. Negative interactions or passive consumption of others’ content, however, tend to create or amplify poor mental health, such as symptoms of depression.

Comparisons and bullying

They told us that constant comparisons with celebrities and influencers – their physical appearance and economic success – create unrealistic life expectations and promote harmful gender stereotypes. For girls in particular, this meant a pressure to look “pretty”, as well as feeling that their self-worth was linked to the number of likes or interactions received on social media posts.

Many young people told us they knew that online content is not necessarily genuine, but that such social comparisons still affected their mental health negatively. A teenage boy in Sweden said:

I think social media has a very big influence. You compare yourself with other people. You don’t see that they are another human being, [that] they have other problems. You only see this facade of a human being that is perfect, and it makes you feel worse.

Another major negative aspect was bullying on social media or in chat groups. Digital tools extend bullying from physical settings, such as in school, into young people’s private spaces. “With social networks we are never protected from the opinions of others,” one boy said.

Both boys and girls feared their photos being misused or being disseminated in embarrassing or threatening ways. Young people in a number of countries also felt that girls are more vulnerable to sexually explicit abuse online.

But young people globally agreed that digital communication helps them to develop and strengthen their social connections. Our interviews took place during the COVID-19 pandemic, when this connection was particularly important. Social media helped them to make new friends from far away who shared similar interests or faced similar challenges. This created mutual support to navigate mental health challenges. A teenage girl in Chile said:

You sometimes get stuck on the internet because there are people who you can get to know, who for example have the same interests, and there you no longer feel rejected… The people around you, they do not accept you…. [The internet] can make you feel better, like you are not alone.

The young people also told us that social media and online gaming distract them from problems and stressors, helping them cope with mental distress. They talked about the value of anonymous help for mental distress online, as well as being able to find accessible information about mental health online.

To help young people deal with how their online lives affect their mental health, adults need to strengthen their own digital literacy and listen to young people’s perspectives. Initiatives that promote safer online environments should be designed together with young people to be relevant, trusted, and effective.

The Conversation

Leo Ziegel reports funding from Trygg-Hansa.

Carl Fredrik Sjöland is a researcher at Karolinska Institutet and is independently employed at the Public Health Agency of Sweden.

ref. What teenagers want adults to know about their digital lives – https://theconversation.com/what-teenagers-want-adults-to-know-about-their-digital-lives-266014

Walking through the North York Moors National Park – a place of adventure, conservation and healing

Source: The Conversation – UK – By Tom Ratcliffe, Lecturer in Sustainability, Tourism and Heritage Management, York St John University

Black sheep on Spaunton Moor, North York Moors. Richard Pinder/Shutterstock

Thousands of visitors each year explore the landscapes of the UK’s national parks on foot, through walking, rambling, hiking, mountaineering and, more recently, forest bathing.

Many of the earliest advocates for a national park system were notable walkers. They ranged from Lake District conservationists such as William and Dorothy Wordsworth to the ramblers who staged the Kinder Scout trespass in 1932 to demand greater access to the countryside.

I study the relationship between nature and culture in these national parks. As part of my research, I conduct semi-structured walking interviews with communities in the North York Moors national park to further understandings of this relationship. I am part of a wider research team who work with a diverse range of protected landscapes.

Walking, tied to public access and a growing environmental consciousness, grew as an organised leisure activity over the course of the 20th century alongside the development of ideas to protect the UK countryside. Many walkers, often young, working-class people who were members of rambling and hiking clubs, campaigned for greater access to and further protection of the countryside.

The popularity of walking was affirmed with the National Parks and Access to the Countryside Act in 1949, which established England’s rights of way network and founded the UK’s national park system.

A misty pathway and fell in the background
A misty morning in the North York Moors.
Ethan Ridd/Unsplash

The North York Moors, in the north-east of England, was designated a national park in 1952, following this Act. The 1950s then saw a new wave of walkers to the park, encouraged by the increasing use of motor cars, the rise of walking clubs and the spread of youth hostels.

The Lyke Wake Walk was created in 1955 by a local farmer and Cambridge graduate called Bill Cowley. It’s a 42-mile crossing of the North York Moors which became a popular charity walk in the 1960s and 1970s. This increase in walkers brought controversy at the time, especially among the farming population, because of the levels of erosion it was causing. At its peak, 10,000 people crossed the moors each year, not always on public rights of way. Challenge walks were very new back then and most of the people attempting it were inexperienced. Two mountain rescue teams were formed as a result of lost and distressed walkers.

Today, it is still a celebrated “challenge” walk undertaken by ramblers and runners. And 2025 marks the 70th anniversary of the first set of ramblers to successfully cross the park.

Walking through modern parks

The national park’s modern history is closely tied to two other long distance footpaths: the Cleveland Way and the Coast to Coast walk. Alec Falconer, one of the founding members of the Middlesbrough Rambling Club campaigned for a long distance walk around the periphery of the North York Moors. Thanks to his work, the Cleveland Way was established in 1969.

This was the country’s second largest trail at the time, following the establishment of the Pennine Way in 1965. Up to 2,000 hikers complete the whole trail each year.

Created by guidebook author Alfred Wainwright, the Coast to Coast walk is one of the UK’s most popular long-distance footpaths and runs across this national park. Some 6,000 people a year walk the trail, which brings many international visitors to the park. Restoration and conservation work is currently ongoing as this walk is upgraded to a national trail.

Purple heather in a field at sunrise
View from the North York Moors towards Whitby.
Andy Carne/Unsplash

With the gradual expansion of tourism in the North York Moors since its national park designation in the 1950s and the increasing popularity of these footpaths, more pressure has been put on the landscape through walking. Paths have been eroded in places with the responsibility of maintenance falling upon the national park authority and landowners. A ranger I spoke to during a walking interview as part of my research commented on the condition of a footpath on Fylingdales Moor:

“I know this path very well … this used to be horrendously boggy and the park is doing a damn good job here … you are on the old smugglers trod route.”

Today, walking is one of the most popular activities in the park. Some 6.5 million people in 2024 visited the park for a short or long walk. The park offers an expansive network of public rights of way alongside extensive open access land.

Some paths make use of the park’s industrial heritage, using old rail tracks as walking routes, such as the Cinder Track which is a disused railway and now a footpath and cycle track through the park from Scarborough to Whitby.

Walking in this national park plays a vital role in supporting the wellbeing of nearby urban communities, such as Middlesborough and Scarborough. Residents from disadvantaged backgrounds access the park to improve their physical and mental health and the North York Moors National Park Authority aims to build on this through the growing popularity of NHS programmes which socially prescribe nature-based activities.

As a support worker from the local community told me: “Getting out here in that fresh air. It is relaxation and peacefulness. It brings a different mindset connecting with nature. I get something to take home.”

Since the COVID-19 pandemic, more people have come to appreciate the importance of visiting the national park for health-related reasons. Not only for its extensive heather moorland, the largest in England and Wales, but also for its distinctive coastal villages and other special qualities of the park. Yet many who visit do not realise that the North York Moors landscape is not natural – much of the heather moorland is farmed and managed by private landowners for shooting and farming purposes.

A woman hiking a fell
A woman enjoys hiking in the North York Moor.
Paul Maguire/Shutterstock

In a time of ecological uncertainty, walking is a vital means of sensing and interpreting a countryside in transition – marked by biodiversity loss, a deepening climate crisis and emerging landscape recovery and rewilding projects that reimagine the relationship between people and land.

Through walking, new creative responses can emerge to address sustainability challenges, including social inequalities, climate and biodiversity emergencies, across the UK’s protected landscapes.

Many of the debates around walking that shaped the original designation of the UK’s national park system remain relevant today – particularly those concerning access and the right to roam, the balance between land conservation, protection and development and approaches to moorland management and land use.

Walking through the moors enable us to engage deeply, respectfully, and reflectively with these ongoing discussions and consider the future of the UK’s uplands.


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The Conversation

Tom Ratcliffe works for York St John University. Tom received funding from the Arts and Humanities Research Council for his PhD thesis. Tom is affiliated with the North York Moors Association.

ref. Walking through the North York Moors National Park – a place of adventure, conservation and healing – https://theconversation.com/walking-through-the-north-york-moors-national-park-a-place-of-adventure-conservation-and-healing-266929

UK plans for pay-per-mile electric vehicle tax could make the system fairer – or provoke a fierce backlash

Source: The Conversation – UK – By David Bailey, Professor of Business Economics, University of Birmingham

H.E. Group Ltd/Shutterstock

The growth in sales of electric vehicles is a positive step in the UK’s journey to net zero. They are cleaner, quieter and better for the environment.

But while they produce less pollution, electric vehicles (EVs) also produce far less revenue for the treasury. And as more drivers ditch petrol and diesel, the government’s annual £35 billion haul from fuel duty and road tax will dwindle fast.

This is because owners of electric vehicles don’t pay fuel duty, quietly gliding past petrol stations and the tax collector. And for years, that’s been an intentional policy nudge to help the technology take off.

But as EVs go mainstream, those lost tax receipts become impossible to ignore, especially given the UK’s current economic predicament. So the government is now considering a radical reform to make up some of that revenue by charging EV owners per mile travelled.

The idea is that those who drive more, pay more. And it could even be fine-tuned to discourage congestion, perhaps by charging more for driving in a city or town centre during rush-hour. Larger vehicles could pay a higher rate, since an SUV is likely to have a more damaging impact upon a road surface than a smaller city car.

In theory, it’s a fairer and more modern way to fund our roads – and for the treasury it must seem like a good way of restoring predictability to public finances.

But for many Britons, road pricing is a very sensitive subject. When the Blair government floated a similar idea in 2007, the response was intense.

And the danger of a pay-per-mile tax introduced too quickly, by a government desperate for revenue, is that it could trigger a fierce public backlash and risk stalling the EV transition.

Springing a new charge on EV owners who bought their cars on the promise of cheaper running costs, for example, could feel like a betrayal. And public trust in the green transition depends upon fairness and predictability.

If EV drivers suddenly find themselves paying more than they expected to, others will think twice before making the switch, which could slow EV adoption when momentum is finally building.

There’s also the issue of how such a system would actually work. To charge by the mile, the state needs to know how far you’ve driven. That could mean annual odometer checks or, more controversially, real-time tracking via GPS.

The latter might be efficient, but it also sounds pretty Orwellian. Handing the government or private contractors a record of every journey would raise concerns about surveillance and data privacy. Even if the system were technically secure, it could still feel like a step too far for many drivers.

Then there’s geography. A flat per-mile charge would hit rural motorists, who tend to drive further and have fewer public transport alternatives, hardest. Urban drivers, meanwhile, could face a double tax if road pricing overlaps with congestion zones.

So fairness could make or break this policy.

Part of this fairness will come down to timing. Right now, EVs are still more expensive to buy than petrol or diesel cars, charging infrastructure remains patchy and household budgets are under pressure from inflation and high energy costs. Is this really the moment to make EV driving more expensive?

A premature shift to pay-per-mile taxation would punish the very people the government has spent years encouraging to go green. It would also send a damaging signal to the market: that the rules of the game can change overnight.

Full speed ahead?

But the shift to EVs is both inevitable and desirable, so the sensible path is probably a gradual one. This year, owners of EVs began paying road tax – a small but symbolic step toward equal treatment with other car drivers. Beyond that, if the UK is to move to a pay-per-mile model eventually (and it probably will) the design needs to be spot on.

It needs to be transparent about the need to replace lost fuel duty. It needs to respect privacy, by basing the system on reported mileage – not GPS tracking – maybe as part of the annual MOT.

It also needs to be fair, with rates adjusted for geography and access to public transport, and different rates for different sized vehicles, to account for greater impact upon roads.

It may also be worth ring-fencing the revenue it creates to improve roads, expand public transport and invest in charging networks. If drivers can see where their money is going, they may be more amenable to charges.

Electric cars being charged on a London street.
Money could be used to improve charging infrastructure.
William Barton/Shutterstock

Handled with care, a mileage-based system could modernise the way Britain funds its transport network while keeping net zero on track. But rushing to impose new charges on EV drivers just to plug a fiscal hole would be short-sighted and self-defeating.

The government should resist the temptation for a quick fix, and instead build a system that is gradual, transparent and fair. Do this, and road pricing could work as a long-term solution. Do it badly, and it risks becoming a symbol of another tax grab and a green betrayal.

The road to a sustainable transport tax system will be long and winding. The UK can get there, but only if it drives things forward carefully.

The Conversation

David Bailey receives funding from the Economic and Social Research Council through its UK in a Changing Europe programme.

Phil Tomlinson receives funding from the Innovation and Research Caucus (IRC). He also drives an electric vehicle.

ref. UK plans for pay-per-mile electric vehicle tax could make the system fairer – or provoke a fierce backlash – https://theconversation.com/uk-plans-for-pay-per-mile-electric-vehicle-tax-could-make-the-system-fairer-or-provoke-a-fierce-backlash-269728