Pourquoi les adolescentes se sentent-elles moins bien que les garçons ?

Source: The Conversation – in French – By Alejandro Legaz Arrese, Catedrático Área de Educación Física y Deporte, Universidad de Zaragoza

La puberté marque une rupture nette dans le bien-être émotionnel : chez les filles, l’anxiété et les troubles du sommeil augmentent dès 14 ans. Fizkes/Shutterstock

Dans l’ombre de la hausse du mal-être chez les jeunes, une réalité persiste : la puberté marque une rupture nette entre filles et garçons. Des études menées auprès de plus de 10 000 adolescents en Espagne révèlent un écart émotionnel qui s’installe tôt – et qui ne cesse de se creuser.


Ces dernières années, on observe une hausse préoccupante des problèmes de santé mentale chez les jeunes. Pourtant, un aspect essentiel passe souvent inaperçu : cette crise psychique ne touche pas les adolescents et les adolescentes de la même manière.

Dans nos récentes études sur le sommeil, l’anxiété, la dépression, la qualité de vie et le risque de troubles alimentaires, nous avons analysé les données de plus de 10 000 adolescents espagnols âgés de 11 à 19 ans. Les résultats sont sans équivoque : non seulement le fossé émotionnel entre filles et garçons existe, mais il se manifeste tôt et s’intensifie avec l’âge.

Le fossé apparaît à la puberté

La différence entre les sexes n’est pas innée. Elle apparaît avec les changements hormonaux et sociaux de la puberté. Au départ, filles et garçons affichent un bien-être émotionnel similaire. Cependant, à partir de l’âge de 14 ans environ chez les filles, lorsque la puberté bat son plein et que les changements physiques et hormonaux s’accélèrent, les trajectoires commencent à diverger. À partir de ce moment, les filles dorment moins bien, manifestent davantage d’anxiété et rapportent plus de symptômes dépressifs.

Pour beaucoup d’entre elles, l’adolescence devient une période émotionnellement plus intense. De nombreuses jeunes filles décrivent un sentiment de vide, une confusion identitaire et une plus grande difficulté à comprendre ou à réguler leurs émotions. Il ne s’agit pas simplement d’un mal-être passager : à ce stade, l’équilibre émotionnel se fragilise et la réponse au stress s’amplifie.

Un sentiment d’autonomie et de contrôle en recul

Cette phase s’accompagne également d’un changement notable dans la perception de leur autonomie. Certaines adolescentes expriment le sentiment d’avoir moins de prise sur leur temps, leur corps ou leurs décisions. Alors que, pour beaucoup de garçons, la maturité rime avec indépendance, elle s’accompagne chez les filles d’une pression accrue, d’attentes plus fortes et d’exigences plus lourdes envers elles-mêmes.

L’estime de soi chute nettement, tandis que la relation au corps devient plus critique. Les préoccupations liées au poids, à l’apparence ou à l’auto-évaluation constante se multiplient, augmentant le risque de troubles alimentaires. Parallèlement, de nombreuses adolescentes disent se sentir plus fatiguées, avec moins d’énergie et une forme physique en déclin par rapport à la période précédant la puberté.




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Ce schéma rejoint les conclusions internationales du rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui souligne une détérioration plus marquée du bien-être psychologique des femmes à partir de la puberté, ainsi qu’une sensibilité émotionnelle accrue pendant cette période.

Ce n’est pas l’environnement qui change, mais la perception de soi

Un point clé ressort : la sphère sociale n’explique pas cet écart. Les relations familiales, scolaires et amicales évoluent de manière similaire chez les deux sexes. Les données ne révèlent pas de différences significatives en matière de soutien social, d’amitiés ou d’expériences de harcèlement.

Le fossé émotionnel ne provient donc pas d’un environnement plus hostile pour les filles. Il émerge de l’intérieur : dans la manière dont elles se sentent, se perçoivent et évaluent le contrôle qu’elles exercent sur leur vie. Il s’agit d’un déséquilibre intime, plutôt que social.




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Hormones et pression esthétique

Pourquoi cette divergence ? L’explication est complexe et multifactorielle. La puberté féminine survient plus tôt et s’accompagne de changements hormonaux plus intenses qui influent sur le sommeil, l’humeur et la gestion du stress. Mais ces transformations, naturelles et communes aux deux sexes, ne constituent ni la cause unique ni la solution. La différence tient à la manière dont elles sont vécues et interprétées dans un environnement social saturé d’attentes autour du corps féminin.

À cela s’ajoute un contexte contemporain dominé par la pression esthétique, l’exposition permanente aux réseaux sociaux et l’injonction à « être parfaite » sur tous les plans. Les dernières études disponibles établissent un lien entre ces dynamiques et la hausse du mal-être émotionnel chez les jeunes filles.

La puberté devient ainsi une période biologique et culturelle particulièrement exigeante pour elles.

Un fossé qui persiste à l’âge adulte

Ce schéma ne disparaît pas avec les années. Les données de notre groupe de recherche et les travaux scientifiques portant sur la population adulte montrent que les femmes continuent de présenter une qualité de sommeil moindre, des niveaux d’anxiété et de dépression plus élevés, ainsi qu’une insatisfaction corporelle plus marquée que les hommes.

Le fossé émotionnel qui s’ouvre à la puberté ne se comble pas spontanément avec le temps.

Le sport, un facteur de protection

Nos données montrent que l’activité physique, et en particulier la pratique du sport de compétition, est associée à un meilleur sommeil, une plus grande satisfaction de vie et un moindre mal-être émotionnel, aussi bien chez les garçons que chez les filles. Lorsque la pratique sportive est équivalente, les bénéfices le sont aussi : le sport protège de la même manière.

Cependant, l’écart de bien-être entre filles et garçons demeure. Non pas parce que le sport serait moins efficace pour elles, mais parce que les adolescentes font globalement moins d’exercice et participent moins aux compétitions sportives, comme le confirment notre étude et d’autres travaux antérieurs.

Le sport, à lui seul, ne peut compenser les facteurs sociaux qui pèsent plus lourdement sur les adolescentes. En revanche, encourager leur participation, notamment à des niveaux compétitifs, permet de réduire l’écart en leur donnant accès aux mêmes bénéfices que les garçons.

D’autres leviers pour réduire l’écart

La bonne nouvelle, c’est que d’autres stratégies contribuent également à diminuer cet écart émotionnel. Les études montrent que les interventions les plus efficaces sont celles qui renforcent la relation au corps, réduisent la comparaison sociale et améliorent l’estime de soi.

Les programmes scolaires axés sur l’éducation à l’image corporelle et à la perception de soi ont permis de réduire le risque de troubles alimentaires et d’améliorer le bien-être émotionnel des adolescentes.

Les initiatives visant à enseigner une utilisation critique des réseaux sociaux et à identifier les messages nuisibles à l’image de soi se révèlent également efficaces pour limiter la pression esthétique et numérique.




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Enfin, les stratégies de régulation émotionnelle et de pleine conscience, axées sur l’apprentissage de la gestion du stress, l’apaisement de l’esprit et la connexion avec le présent, ont été associées à une amélioration du bien-être psychologique et à une diminution des niveaux d’anxiété chez les adolescentes.

Ce n’est pas seulement leur responsabilité

Mais tout ne dépend pas d’elles. Les recherches montrent également que le contexte joue un rôle clé. Les familles qui écoutent, valident les émotions et encouragent l’autonomie protègent la santé mentale de leurs filles.

Quand les écoles enseignent des compétences socio-émotionnelles universelles, telles que la reconnaissance des émotions, la résolution des conflits ou le renforcement de l’estime de soi, les symptômes d’anxiété et de dépression dus à l’adolescence diminuent.

Et les médias et les réseaux sociaux ont une énorme responsabilité : la manière dont ils représentent les corps et la réussite influence directement la façon dont les jeunes filles se perçoivent.

En outre, les politiques publiques qui encadrent les messages liés au corps et à l’image, tout en favorisant des environnements éducatifs et sportifs inclusifs, contribuent à réduire la pression esthétique et à améliorer le bien-être des adolescentes.

Une période critique (et une occasion à saisir)

L’adolescence est une étape décisive. En soutenant les filles à ce moment clé, en renforçant leur autonomie, leur estime de soi et leur relation à leur corps et à leurs émotions, nous posons les bases d’un bien-être durable.

Il ne s’agit pas de leur demander d’être fortes. Il s’agit de créer des environnements qui ne les fragilisent pas. Investir aujourd’hui dans la santé mentale des adolescents, c’est construire une société plus juste et plus équilibrée demain.

The Conversation

Alejandro Legaz Arrese a reçu des financements du Groupe de recherche sur le mouvement humain financé par le gouvernement d’Aragon.

Carmen Mayolas-Pi a reçu des financements associés au groupe de recherche Movimiento Humano de la part du gouvernement d’Aragon.

Joaquin Reverter Masia a reçu des financements du programme national de recherche, développement et innovation axé sur les défis de la société, dans le cadre du plan national de R&D&I 2020-2025. Le titre du projet est : « Évaluation de divers paramètres de santé et niveaux d’activité physique à l’école primaire et secondaire » (numéro de subvention PID2020-117932RB-I00). En outre, la recherche bénéficie du soutien du groupe de recherche consolidé « Human Movement » de la Generalitat de Catalunya (référence 021 SGR 01619).

ref. Pourquoi les adolescentes se sentent-elles moins bien que les garçons ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-adolescentes-se-sentent-elles-moins-bien-que-les-garcons-269663

Sols appauvris : l’autre menace qui pèse sur l’agriculture ukrainienne

Source: The Conversation – in French – By Mark Sutton, Honorary Professor in the School of Geosciences, University of Edinburgh

Un usage du fumier plus efficace fait partie des mesures proposées pour lutter contre l’appauvrissement des sols ukrainiens. Oleksandr Filatov/Shutterstock

L’Ukraine a longtemps été l’un des piliers de l’approvisionnement alimentaire mondial, mais la guerre et des décennies de déséquilibres dans l’usage des engrais ont profondément appauvri ses sols. Une crise silencieuse qui menace la reprise agricole du pays.


Pendant des décennies, l’Ukraine était connue comme le grenier du monde. Avant l’invasion russe de 2022, elle figurait parmi les principaux producteurs et exportateurs mondiaux d’huile de tournesol, de maïs et de blé. Ces productions contribuaient à nourrir plus de 400 millions de personnes. Mais derrière l’enjeu actuel des blocus céréaliers se cache une crise plus profonde et plus lente : l’épuisement même des nutriments qui rendent si productive la terre noire d’Ukraine.

Alors que la guerre a attiré l’attention mondiale sur les chaînes d’approvisionnement alimentaires de l’Ukraine, on sait bien moins de choses sur la durabilité des systèmes agricoles qui les sous-tendent. Si on ne se penche pas rapidement sur l’état de son sol, le pays pourrait perdre son rôle d’acteur majeur de la production alimentaire. Et cela pourrait avoir des conséquences bien au-delà de ses frontières.

Pour nos recherches, nous avons examiné la gestion des intrants dans l’agriculture ukrainienne au cours des 40 dernières années et constaté un renversement spectaculaire. Pendant l’ère soviétique, les terres agricoles ukrainiennes étaient suralimentées en engrais. Des intrants comme l’azote, le phosphore et le potassium étaient appliqués à des niveaux bien supérieurs à ce que les cultures pouvaient absorber. Cela a engendré une pollution de l’air et de l’eau.




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Mais depuis l’indépendance en 1991, le balancier est reparti dans la direction opposée. L’usage d’engrais, en particulier le phosphore et le potassium, s’est effondré à mesure que les importations diminuaient, que le cheptel déclinait (réduisant la disponibilité du fumier) et que les chaînes d’approvisionnement se désagrégeaient. En 2021, juste avant l’invasion, les sols ukrainiens montraient déjà des signes de fatigue. Les agriculteurs apportaient beaucoup moins de phosphore et de potassium que ce que les cultures prélevaient, environ 40 à 50 % de phosphore en moins et 25 % de potassium en moins, et la matière organique des sols avait chuté de près de 9 % depuis l’indépendance.

Dans de nombreuses régions, les agriculteurs utilisaient trop d’azote, mais souvent pas assez de phosphore et de potassium pour maintenir la fertilité à long terme. En outre, bien que le cheptel ait fortement diminué au cours des dernières décennies, notre analyse montre qu’environ 90 % du fumier encore produit est gaspillé. Cela équivaut à environ 2,2 milliards de dollars américains (1,9 milliard d’euros) d’engrais chaque année. Ces déséquilibres ne sont pas seulement un enjeu national. Ils menacent la productivité agricole de l’Ukraine à long terme et, par extension, l’approvisionnement alimentaire mondial qui en dépend.

La guerre a nettement aggravé le problème. L’invasion russe a perturbé les chaînes d’approvisionnement en engrais et endommagé des installations de stockage. Les prix des engrais ont flambé. De nombreux agriculteurs ont volontairement réduit leurs apports en engrais en 2022-2023 pour limiter les risques financiers, sachant que leurs récoltes pouvaient être détruites, volées ou rester invendue si les circuits d’exportation étaient fermés.

Nos nouvelles recherches mettent en lumière une tendance inquiétante au niveau national. En 2023, les cultures récoltées ont prélevé dans le sol jusqu’à 30 % d’azote, 80 % de phosphore et 70 % de potassium de plus que ce qu’elles recevaient via la fertilisation, les microbes du sol et l’air (y compris ce qui tombe avec la pluie et ce qui se dépose depuis l’atmosphère). Si cette tendance se confirme, le sol ukrainien, réputé pour sa fertilité, pourrait subir une dégradation durable, compromettant la capacité du pays à se relever et à approvisionner les marchés alimentaires mondiaux une fois la paix revenue.

Reconstituer la fertilité des sols

Certaines solutions existent et beaucoup sont réalisables même en temps de guerre. Notre équipe de recherche a élaboré un plan pour les agriculteurs ukrainiens qui pourrait rapidement faire la différence. Ces mesures pourraient améliorer sensiblement l’efficacité des intrants et réduire les pertes, en maintenant des exploitations productives et rentables tout en limitant la dégradation des sols et la pollution environnementale.

Ces solutions s’appuient sur :

  1. Une fertilisation de précision – appliquer les engrais au bon moment, au bon endroit et en bonne quantité afin de répondre efficacement aux besoins des cultures.

  2. Une meilleure valorisation du fumier – mettre en place des systèmes locaux pour collecter le fumier excédentaire et le redistribuer à d’autres exploitations, réduisant ainsi la dépendance aux engrais de synthèse (importés).

  3. Un meilleur usage des engrais – utiliser des engrais à l’efficacité renforcée, qui libèrent les nutriments lentement, limitant les pertes dans l’atmosphère ou dans l’eau.

  4. La plantation de légumineuses (comme les pois ou le soja). Les intégrer dans les rotations améliore la santé des sols tout en apportant naturellement de l’azote.

Certaines de ces actions nécessitent des investissements, notamment pour créer de meilleures installations de stockage et pour améliorer le traitement ou l’application du fumier sur les parcelles. Mais beaucoup peuvent être mises en œuvre, au moins partiellement, sans avoir à injecter d’argent. Le fonds de relance de l’Ukraine, soutenu par la Banque mondiale pour aider le pays une fois la guerre terminée, inclut l’appui à l’agriculture et il pourrait jouer, ici, un rôle essentiel.

Pourquoi est-ce important au-delà de l’Ukraine ?

La crise des intrants en Ukraine est un avertissement pour le monde. Une agriculture intensive et déséquilibrée, qu’il s’agisse d’un usage excessif, insuffisant ou inadapté des engrais, n’est pas durable. Une mauvaise gestion contribue à l’insécurité alimentaire comme à la pollution de l’environnement.

Nos travaux s’inscrivent dans le cadre du futur International Nitrogen Assessment, attendu en 2026, qui soulignera la nécessité d’une gestion mondiale efficace de l’azote et présentera des solutions concrètes pour maximiser les bénéfices de l’azote : amélioration de la sécurité alimentaire, résilience climatique, qualité de l’eau et de l’air.

Soutenir les agriculteurs ukrainiens offre l’occasion non seulement de reconstruire un pays, mais aussi de transformer l’agriculture mondiale afin de contribuer à un avenir plus résilient et durable.




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The Conversation

Mark Sutton travaille pour le UK Centre for Ecology & Hydrology, basé à sa station de recherche d’Édimbourg. Il est professeur honoraire à l’Université d’Édimbourg, au sein de l’École des géosciences. Il reçoit des financements de UK Research and Innovation (UKRI) via son Global Challenges Research Fund (GCRF), du ministère britannique de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales (Defra), du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et du Fonds pour l’environnement mondial (FEM). Il est directeur du Système international de gestion de l’azote (INMS), financé par le FEM/PNUE, ainsi que du South Asian Nitrogen Hub du GCRF. Il est coprésident du groupe de travail de la CEE-ONU sur l’azote réactif (TFRN) et du Partenariat mondial pour la gestion des nutriments (GPNM), convoqué par le PNUE.

Sergiy Medinets reçoit des financements de UKRI, de Defra, de DAERA, de la British Academy, du PNUE, du FEM, du PNUD et de l’UE.

ref. Sols appauvris : l’autre menace qui pèse sur l’agriculture ukrainienne – https://theconversation.com/sols-appauvris-lautre-menace-qui-pese-sur-lagriculture-ukrainienne-269970

Ukraine : le scandale de corruption dans le secteur énergétique qui fragilise le pouvoir

Source: The Conversation – in French – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham

Alors que la Russie pilonne les infrastructures énergétiques ukrainiennes, une affaire de corruption dans le secteur de l’énergie touche directement des associés de longue date de Volodymyr Zelensky. En temps de guerre, la corruption, surtout dans un domaine aussi vital pour le pays, compromet non seulement la capacité du chef de l’État à gouverner mais, surtout, celle du pays à continuer de résister.


Le scandale de corruption qui secoue actuellement l’Ukraine n’aurait pas pu survenir à un pire moment ni dans un secteur plus sensible de l’économie pour le gouvernement, de plus en plus contesté, de Volodymyr Zelensky.

L’armée ukrainienne est désormais sur la défensive dans plusieurs secteurs clés du front. Parallèlement, la campagne de frappes menée par la Russie pour dévaster les infrastructures énergétiques du pays provoque des difficultés croissantes pour les Ukrainiens ordinaires à l’approche de l’hiver.

Le fait que le dernier scandale de corruption en date touche le secteur de l’énergie est donc particulièrement préjudiciable au gouvernement et au moral de la population.

Les agences anticorruption ukrainiennes, qui sont indépendantes du pouvoir, viennent de publier les conclusions de l’opération Midas, une enquête de 15 mois menée sur Energoatom, l’opérateur public de toutes les centrales nucléaires ukrainiennes. Avec une capacité totale de près de 14 000 mégawatts, Energoatom est le plus grand producteur d’électricité d’Ukraine.

Les enquêteurs affirment avoir mis au jour l’existence d’un vaste système de pots-de-vin représentant entre 10 % et 15 % de la valeur des contrats des fournisseurs, soit l’équivalent d’environ 86 millions d’euros. Des perquisitions ont été menées en 70 lieux à travers le pays le 10 novembre. Sept personnes ont été inculpées et cinq sont en détention.

Le cerveau de ce système corrompu serait Timur Mindich, un homme d’affaires et producteur de films, qui s’est enfui précipitamment d’Ukraine à la veille des perquisitions. Ce qui rend cette affaire très dangereuse pour Zelensky, c’est que Mindich est copropriétaire, avec le président ukrainien, du studio Kvartal 95, la boîte de production qui a tourné les séries et émissions ayant rendu Zelensky célèbre en tant que comédien avant son accession à la présidence en 2019.

Volodymyr Zelensky et Timur Mindich
Volodymyr Zelensky et Timur Mindich, deux vieux amis et partenaires en affaires.
Harry Boone/X

Une fois de plus, de proches collaborateurs du président sont éclaboussés par un scandale, ce qui compromet Zelensky par association. La question se pose de savoir s’il aurait pu agir plus tôt pour mettre fin à ces agissements.

Mais la façon dont cette affaire s’est déroulée indique également qu’il s’agit de la manifestation d’un conflit beaucoup plus profond qui se déroule en coulisses entre des groupes de l’élite qui se disputent le contrôle du dernier actif précieux de l’État : le secteur de l’énergie.

Campagnes de dénigrement

Ce dernier épisode est le dernier en date d’une série d’événements qui remonte à l’été dernier, lorsque le groupe parlementaire « Serviteur du peuple » – le parti de Zelensky – a tenté de mettre fin à l’indépendance des agences anticorruption ukrainiennes. Des manifestations massives, qui ont rassemblé essentiellement de jeunes Ukrainiens, ont alors contraint le gouvernement à revenir sur sa décision.

À ce moment-là, des rumeurs concernant l’existence d’enregistrements secrets de conversations impliquant Mindich ont commencé à circuler dans les médias ukrainiens. Cependant, aucun détail sur le contenu de ces conversations n’a été divulgué à l’époque, et les allégations de corruption ne sont restées que des spéculations.

Alors que le gouvernement s’est retrouvé sous une pression croissante après les frappes aériennes massives menées par la Russie contre le secteur énergétique le 10 octobre, qui ont privé la population ukrainienne d’électricité pendant près d’une journée entière, les accusations ont commencé à fuser. L’attention s’est portée sur Volodymyr Kudrytsky, l’ancien directeur d’Ukrenergo, le principal opérateur du réseau électrique ukrainien.

Kudrytsky, figure influente de la société civile ukrainienne pro-occidentale et anti-corruption, a été arrêté le 28 octobre pour fraude présumée dans le cadre d’un complot visant à détourner l’équivalent de 1,4 million d’euros de fonds publics en 2018. L’enquête le visant a été menée par le Service d’audit de l’État ukrainien et le Bureau d’enquête de l’État, deux institutions qui sont directement subordonnées à Zelensky.

Kudrytsky a vigoureusement défendu son bilan contre ce qu’il a qualifié d’attaques à motivation politique visant à détourner l’attention de la responsabilité que porte le gouvernement dans la destruction du réseau énergétique ukrainien par la campagne aérienne russe.

Bien que Kudrytsky ait été libéré sous caution, l’enquête le concernant est toujours en cours.

Luttes de pouvoir

Quelle que soit leur issue sur le plan juridique, les rumeurs qui circulent à l’encontre de Mindich et les attaques contre Kudrytsky semblent, du moins pour l’instant, être des campagnes d’information classiques visant à détruire leur réputation et à nuire aux personnes et aux programmes qui leur sont associés.

Opposant les camps pro- et anti-Zelensky au sein de l’élite ukrainienne, les dernières révélations sur la corruption mettent en lumière une lutte de pouvoir pour le contrôle des actifs les plus précieux de l’État et des leviers du pouvoir en Ukraine. Même si les adversaires du président ne parviennent pas à le destituer, sa capacité à gouverner pourrait être sévèrement limitée du fait des attaques visant ses proches alliés tels que Mindich.

Un autre des principaux conseillers de Zelensky, le ministre de la justice (et ex-ministre de l’énergie) Herman Halouchtchenko, a également été suspendu de ses fonctions à la suite de l’opération Midas.

Ces luttes intestines au sein de l’élite, qui touchent un secteur essentiel pour la capacité de l’Ukraine à continuer de résister à l’agression russe, se déroulent alors que le pays est menacé dans son existence même. Si leur issue reste incertaine pour l’instant, plusieurs conclusions importantes peuvent déjà en être tirées.

Il est essentiel que le pays revienne pleinement à une vie politique concurrentielle aussi normale que possible, où la liberté d’expression, des médias et d’association, serait pleinement respectée. Cette vie politique a été dans une large mesure en raison de la guerre. Si certains estiment que mettre en évidence l’ampleur de la corruption en Ukraine ferait le jeu de la propagande russe, la réalité est que plus les fonctionnaires corrompus pourront continuer à abuser de leur pouvoir, plus les chances du pays de l’emporter sur la Russie s’amenuiseront.

Une implication plus directe de l’Union européenne et des États-Unis dans la lutte contre la corruption en Ukraine est nécessaire. La corruption réduit les fonds alloués à la guerre et alimente également les doutes de l’opinion publique dans les pays donateurs quant à l’efficacité du soutien à Kiev.

Cette corruption a eu des conséquences extrêmement néfastes sur le recrutement dans les forces armées. Une enquête récente a révélé que 71 % des Ukrainiens considèrent que le niveau de corruption a augmenté depuis l’invasion à grande échelle lancée par la Russie en février 2022.

Le taux mensuel de désertion dans l’armée s’élève actuellement à environ deux tiers parmi les nouvelles recrues. Cela représente 21 000 déserteurs pour 30 000 engagements. Cette situation n’est pas viable pour la défense de l’Ukraine et explique en partie les récents revers subis sur le front.

Ce qui est en jeu ici, ce n’est plus seulement la réputation du pays et de ses perspectives d’intégration à l’Union européenne. Assainir la politique ukrainienne – et montrer que cela a été fait – est désormais aussi essentiel pour la survie de l’Ukraine que de renforcer ses défenses aériennes et terrestres contre la Russie.

Tolérer la corruption est un luxe que l’Ukraine ne peut plus se permettre si elle veut survivre en tant que pays indépendant.

The Conversation

Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions du Conseil britannique de recherche sur l’environnement naturel, de l’Institut américain pour la paix, du Conseil britannique de recherche économique et sociale, de la British Academy, du programme « Science pour la paix » de l’Otan, des programmes-cadres 6 et 7 de l’UE et Horizon 2020, ainsi que du programme Jean Monnet de l’UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de la Political Studies Association du Royaume-Uni et chercheur principal au Foreign Policy Centre de Londres.

Tetyana Malyarenko a reçu des financements de l’Elliott School of International Affairs de l’université George Washington.

ref. Ukraine : le scandale de corruption dans le secteur énergétique qui fragilise le pouvoir – https://theconversation.com/ukraine-le-scandale-de-corruption-dans-le-secteur-energetique-qui-fragilise-le-pouvoir-269790

Les marques et savoir-faire culturels français : des atouts convoités à l’étranger

Source: The Conversation – in French – By Cécile Anger, Docteur en droit des marques culturelles, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le patrimoine culturel, les musées et monuments jouent un rôle prépondérant dans les motivations des touristes qui visitent la France. Mais ce patrimoine est aussi, dans sa dimension immatérielle, un vecteur d’expertise valorisée au-delà de nos frontières.


Première destination touristique mondiale, la France a attiré 100 millions de visiteurs internationaux en 2024.

L’intérêt porté aux musées et monuments, dans leur composante matérielle – en tant que lieux qui se visitent – se mesure aussi dans leur composante immatérielle. L’apport du patrimoine culturel à l’économie se traduit par l’accueil de touristes se rendant en France, mais aussi à travers l’exportation des institutions culturelles hors des frontières françaises.

Pour la campagne de promotion des entreprises françaises, Choose France, le gouvernement a choisi de metrre en avant des monuments insignes.

C’est précisément en raison de son patrimoine culturel que la France est arrivée en tête du classement annuel Soft Power 30 en 2017 et en 2019.

De nombreux rapports publics ont investi cette question, percevant les musées ou monuments comme détenteurs d’actifs immatériels susceptibles d’être valorisés à l’international.

Le tournant de l’économie de l’immatériel

Dès 2006, les auteurs du rapport remis à Bercy sur l’économie de l’immatériel écrivaient : « Aujourd’hui, la véritable richesse n’est pas concrète, elle est abstraite. » Au capital matériel a succédé le capital immatériel, le capital des talents, de la connaissance et du savoir. Ce rapport invitait les acteurs français à miser davantage sur leur capital intangible, gisement devenu stratégique pour rester compétitif. Identifiant trois atouts immatériels culturels – le nom des établissements culturels, leur image et leur expertise –, Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet recommandaient d’engager une transition vers leur valorisation.

Un rapport spécifique a ainsi été commandé en 2014 par le ministère de la culture au haut fonctionnaire Jean Musitelli, « La valorisation de l’expertise patrimoniale à l’international ». En 2019, la Cour des comptes se penchait sur la valorisation internationale de l’ingénierie et des marques culturelles.

Plus récemment, en 2023, le Sénat a publié un rapport d’information réalisé par les parlementaires Else Joseph et Catherine Morin-Desailly sur l’expertise patrimoniale internationale française, faisant état d’un savoir-faire complet, ancien et reconnu, la qualité scientifique de l’expertise française étant établie « sur l’ensemble du champ patrimonial ».

L’expertise culturelle française : un vivier de métiers hautement qualifiés

La notion d’expertise renvoie à des connaissances ou compétences qui ne sont juridiquement pas protégées par brevet et qui permettent la création de produits ou services. L’expertise peut faire l’objet d’une transmission dans le cadre d’une transaction, son transfert se matérialisant par des missions de conseil ou de formation.

Les musées regorgent d’une variété de métiers et savoir-faire liés aux activités exercées par les professionnels y travaillant. Véritable « conservatoire de talents », ils détiennent une expertise technique particulièrement qualifiée et recherchée.

Constitué en interne en 2014, le département Louvre conseil a la charge de valoriser l’expertise des équipes du musée. Cette expertise porte sur les collections, les publics mais aussi sur le management. La brochure présentant l’ingénierie patrimoniale du Centre Pompidou énumère la liste des prestations possibles dans la création et la gestion d’espaces culturels : conseil en muséographie, en médiation… mais aussi accompagnement sur le plan administratif.

Les savoir-faire patrimoniaux français ont bénéficié d’une large couverture médiatique lors du chantier de restauration de Notre-Dame. Les sénatrices à l’origine du rapport précité jugeaient judicieux de profiter de la grande visibilité du chantier – servant ainsi de vitrine des métiers d’art français – pour « valoriser l’ensemble des savoir-faire qui ont collaboré à cette entreprise (archéologues, artisans d’art, architectes, maîtres d’ouvrage, restaurateurs, facteurs d’instruments…) ».

Une expertise recherchée en majorité par les pays émergents

Les pays émergents sont les principaux demandeurs de cette expertise, le patrimoine étant perçu comme un levier d’attractivité et suscitant ainsi un intérêt croissant. Faute de compétences suffisantes pour construire, agencer et gérer des musées, ils font appel à des institutions disposant de cette expérience. Les pays du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique constituent « les marchés les plus prometteurs » sur ce plan.

Le rapport du Sénat considère que la France possède de sérieux atouts pour prendre part à ce marché :

« Il est clair que la réputation de ses savoir-faire et la renommée de certains de ses établissements au niveau mondial, qu’il s’agisse du Louvre, du château de Versailles ou du Mont Saint-Michel, contribuent à asseoir sa position sur le plan international. »

Une combinaison gagnante : l’apport de marque et d’ingénierie

Les grands accords internationaux s’accompagnent fréquemment d’un élément complémentaire à l’expertise : la marque des institutions culturelles.

Le Louvre Abou Dhabi incarne cette pluralité. Signé en 2007 entre la France et les Émirats arabes unis, l’accord prévoyait la création d’un musée constitué avec l’expertise des équipes muséales françaises et portant le nom du Louvre. Plusieurs volets composent cet accord : l’accompagnement en ingénierie, le prêt d’œuvres des collections françaises (plusieurs musées étant parties prenantes) ainsi que le prêt du nom du Louvre à travers un contrat de licence de marque.

Il en va de même dans l’expérience du Centre Pompidou, qui valorise tant ses savoir-faire que sa marque, celle-ci étant apposée sur le devant des nouveaux musées, dont les façades s’ornent ainsi du sceau de l’institution française. Présent sur tous les continents, il a collaboré en Europe avec la ville de Malaga (Espagne) et la Fondation bruxelloise Kanal. En Asie, il s’est associé avec la société d’aménagement West Bund pour accompagner la création d’un musée à Shanghai (Chine). Son action se mesure aussi en Amérique du Sud (Brésil) et dans les pays du Golfe (Arabie saoudite).

On notera cependant que la valorisation de la marque, a fortiori dans un contexte international, n’a de sens que pour des institutions notoires. Si l’expertise des musées français peut relever tant d’institutions nationales que de structures territoriales, le rayonnement de la marque semble limité aux grands musées, qualifiés par certains auteurs, dont l’économiste Bruno S. Frey, de « superstar » en raison de leur statut et de leur aura.

Une économie fondée sur l’excellence française ?

L’affirmation constante de la nécessité de valoriser l’expertise et les marques culturelles peut être vue comme l’application de la théorie de l’avantage comparatif développée par l’économiste britannique David Ricardo au XIXe siècle. Selon cette théorie, « chaque nation a intérêt à se spécialiser dans la production où elle possède l’avantage le plus élevé comparativement aux autres ». Aussi s’agit-il de « concentrer ses efforts à l’export sur des secteurs où le pays possède de réels avantages comparatifs ».

Il convient toutefois de nuancer ce postulat, car si la France possède assurément des marques fortes et une expertise patrimoniale reconnue, elle n’est pas la seule à en disposer ni à les proposer sur la scène internationale, ce marché étant concurrentiel et, au demeurant, occupé par d’autres États « également bien positionnés », notamment le Royaume-Uni, l’Allemagne ou l’Italie.

Les marques muséales américaines s’exportent également. D’aucuns auront en tête l’exemple très connu du Guggenheim, à l’origine même du concept de « marque muséale », au sens de « brand » et de « trademark », c’est-à-dire un outil de développement économique et d’expansion internationale. Le Guggenheim de Bilbao (Espagne) en témoigne : la fondation new-yorkaise a cédé le droit d’usage de son nom et perçu, en échange, 20 millions de dollars (17,2 millions d’euros) de royalties pour l’usage de sa marque.

Le Museum of Modern Art de New York (MoMA) valorise aussi son nom et son expertise. Il a, par exemple, exporté son concept de boutique de design hors des frontières américaines, avec l’implantation de deux MoMA Design Stores au Japon, à Tokyo et à Kyoto.

Des outils de diversification des ressources propres

On rappellera qu’historiquement, les musées apportaient leur savoir-faire dans une logique, non pas de valorisation mais de solidarité avec d’autres pays. C’est le cas des chantiers de fouilles archéologiques relevant avant tout d’une logique de coopération. La valorisation économique des savoir-faire est un phénomène nouveau, dont l’émergence s’explique par une demande croissante d’ingénierie culturelle émanant de certains pays mais aussi par le contexte budgétaire.

Ce désir de valorisation ne saurait être appréhendé indépendamment du contexte économique contemporain. Il s’agit également de favoriser le développement de ressources propres, venant abonder les budgets, de plus en plus tendus, des institutions culturelles. Les subsides publics n’étant pas mirifiques, les musées doivent répondre à l’impérieuse nécessité de diversifier leurs sources de financement.

Le Centre Pompidou perçoit entre 14 millions et 16 millions d’euros par an au titre de ses partenariats internationaux. S’agissant de l’exemple emblématique du Louvre Abou Dhabi, le montant total de l’accord s’élève à 1 milliard d’euros, la valorisation de la marque « Louvre » représentant 400 millions d’euros.

Ces redevances de licence de marque et d’ingénierie culturelle viennent compléter les ressources propres des établissements, rejoignant ainsi d’autres recettes, parmi lesquelles le mécénat, la location d’espaces, la vente de produits en boutique…

Pendant la fermeture du Centre Pompidou Paris, le programme Constellation prend le relais pour aller hors les murs à la rencontre des publics, partout en France et dans le monde, entre 2025 et 2030.
Centre Pompidou

Des partenariats adaptés au contexte local

Face au constat d’un intérêt marqué de la part de pays émergents auprès de musées européens et états-uniens pour construire une offre culturelle, se pose la question de la construction de cette offre et de la confrontation de regards différents.

Ainsi que le relève la juriste Marie Maunand :

« Le développement des échanges internationaux dans le domaine patrimonial induit une dynamique de transfert d’expertise des pays du Nord – pays développés à économie de marché – vers des pays dits du Sud – qui sont soit émergents soit moins avancés – qui pourrait contribuer à la diffusion d’un modèle culturel unique. »

La diversité doit être au cœur de ces accords afin d’éviter toute forme de standardisation. Une approche pragmatique adaptée au contexte local, propre à celui qui est demandeur de l’expertise, s’avère primordiale.

Un transfert de savoir-faire suppose une transmission d’informations ou de compétences. En dépit de la nature commerciale de ces partenariats, il ne saurait s’agir d’un discours simplement descendant de la part de l’expert ou du « sachant » vers son partenaire, mais bien d’un échange favorisant la rencontre de points de vue variés. Dans ce sens, Émilie Girard, présidente d’ICOM France observe un « changement de paradigme et de posture dans le mode de construction d’une expertise plus tournée vers le dialogue ».

Mentionnant la mise en œuvre du partenariat avec les Émiriens, Laurence des Cars, présidente-directrice générale du Louvre, évoque la question de la médiation et de l’explication des œuvres, et, dans le cadre de cet échange entre la France et les Émirats arabes unis, de « l’altérité culturelle » et des manières permettant aux différents publics de partager des œuvres d’art en l’absence de références culturelles ou religieuses communes.

En 2015, le rapport livré par Jean Musitelli cité par Marie Maunand relevait :

« La valorisation dans le contexte de la mondialisation doit […] concourir à la diversification des expressions culturelles […] en se montrant attentif aux attentes et aux besoins des partenaires et en ajustant l’offre aux réalités et traditions locales, [avec] […] des alternatives au modèle standard tel qu’il est véhiculé par la globalisation. »

C’est aussi un rôle que souhaitent allouer à l’expertise française les autrices du rapport de la mission sénatoriale d’information.

Si sa valorisation procède pour partie d’une démarche économique, elle est aussi le reflet d’enjeux diplomatiques, dont l’objectif est de renforcer le rayonnement et l’influence de la France sur la scène internationale. Else Joseph, sénatrice des Ardennes, notait ainsi :

« Ces dernières années, combien l’influence de la France est, si ce n’est en recul, du moins de plus en plus contestée et fragilisée. C’est particulièrement vrai dans les instances internationales en matière culturelle, à l’instar de l’Unesco, où les pays occidentaux se voient régulièrement reprocher une attitude néocoloniale. »

En vue d’y apporter une réponse, la parlementaire suggérait de « tirer parti de la solide expertise de la France dans le domaine patrimonial pour maintenir notre capacité d’influence ».

En ce sens, l’expertise et les marques culturelles sont assurément une incarnation du soft power de la France, qu’il importe autant de valoriser que de préserver.

The Conversation

Cécile Anger a soutenu sa thèse de doctorat en 2024 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est depuis jeune docteure associée à l’Ecole de Droit de la Sorbonne.
Son domaine de recherche porte sur les marques culturelles ainsi que la protection et la valorisation de l’image des œuvres d’art, musées et monuments.
Elle a commencé sa carrière au musée de Cluny, puis occupé le poste de Cheffe du service marque et mécénat au Domaine national de Chambord avant de rejoindre l’équipe de l’Établissement public du Mont Saint-Michel.

ref. Les marques et savoir-faire culturels français : des atouts convoités à l’étranger – https://theconversation.com/les-marques-et-savoir-faire-culturels-francais-des-atouts-convoites-a-letranger-266295

Un itinérant dans votre salon ! ? L’« humour » généré par l’IA pose déjà des enjeux éthiques

Source: The Conversation – in French – By Nadia Naffi, Associate professor, Université Laval

La nouvelle tendance TikTok « AI Homeless Man Prank » a déclenché une vague d’indignation et d’interventions policières aux États-Unis et ailleurs.

L’urgence n’est plus seulement d’apprendre à distinguer le vrai du faux, mais de réfléchir aux conséquences humaines de ce que nous créons.

Professeures en technologie éducative à l’Université Laval et en éducation et innovation à l’Université Concordia, nous étudions comment renforcer l’agentivité humaine – cette capacité à comprendre, questionner et transformer de façon consciente les environnements façonnés par l’intelligence artificielle et les médias synthétiques – pour contrer la désinformation.

Une tendance inquiétante

La tendance « AI Homeless Man Prank » désigne la publication par des utilisateurs d’images générées par intelligence artificielle montrant de faux sans-abri allongés dans leur salon ou leur chambre.

Dans l’une des vidéos les plus virales, vue plus de deux millions de fois, le créateur Nnamdi Anunobi piège sa mère en lui envoyant de fausses photos d’un homme sans-abri dormant sur son lit. La scène, devenue virale, a déclenché une vague d’imitations à travers le pays.

Deux adolescents de l’Ohio ont été inculpés pour avoir déclenché de fausses alertes d’intrusion entraînant des déplacements policiers inutiles et une panique réelle. Plusieurs services de police – notamment à Yonkers et Salem – ont publié des avertissements officiels, rappelant que ces « blagues stupides » gaspillent les ressources d’urgence et déshumanisent les personnes vulnérables.

À l’autre bout du spectre médiatique, le boxeur Jake Paul a accepté d’expérimenter la fonction cameo de Sora 2, l’outil de génération vidéo d’OpenAI, en donnant son consentement à l’utilisation de son image. Mais le phénomène lui a rapidement échappé : des internautes ont détourné son visage pour créer des vidéos ultra-réalistes où il apparaît sortant du placard ou donnant des tutoriels de maquillage.

Ce qui devait être une démonstration technique est devenu un raz-de-marée de contenus moqueurs. Sa compagne, la patineuse Jutta Leerdam, a condamné la situation : « Je n’aime pas ça, ce n’est pas drôle. Les gens y croient ».

Deux phénomènes, deux intentions différentes : l’une voulait faire rire, l’autre suivre une tendance. Mais toutes deux révèlent la même faille : nous avons démocratisé la puissance technologique sans porter attention à la conscience morale.

Des jeunes puissants, mais sans boussole

Les cybercrimes d’aujourd’hui – sextorsion, fraudes, deepnudes, cyberharcèlement – ne surgissent pas du néant.

Leurs auteurs sont les adolescents d’hier : ceux à qui l’on a appris à coder, créer, publier en ligne, mais rarement à réfléchir aux conséquences humaines de leurs gestes.

La cybercriminalité juvénile augmente rapidement, stimulée par la banalisation des outils d’IA et la perception d’impunité. Les jeunes ne sont plus seulement des victimes. Ils deviennent aussi acteurs de cyberinfractions, souvent « par curiosité, défi ou jeu ».

Et pourtant, cela fait plus d’une décennie que les écoles et les gouvernements éduquent à la citoyenneté et à la littératie numériques : développer son esprit critique, protéger ses données, adopter des comportements responsables en ligne, vérifier ses sources.




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Malgré ces efforts, le cyberharcèlement, la désinformation et la mésinformation persistent, et s’intensifient, au point d’être reconnus comme le risque mondial prioritaire pour les prochaines années.

Une désensibilisation silencieuse mais profonde

Ces dérives ne naissent pas d’une malveillance innée, mais d’un manque d’encadrement moral adapté à l’ère numérique.

Nous éduquons des jeunes qui sont capables de manipuler la technologie, mais parfois incapables de mesurer la portée humaine de leurs gestes, surtout dans un environnement où certaines plates-formes repoussent délibérément les limites du socialement acceptable.

Les compagnons de Grok, le chatbot d’Elon Musk intégré à X (ex-Twitter), illustrent cette dérive. Des personnages générés par IA y tiennent des propos sexualisés, violents ou discriminatoires, présentés comme de simples contenus humoristiques. Ce type de banalisation brouille les repères moraux : dans un tel contexte, la transgression devient une forme d’expression et l’absence de responsabilité se confond avec la liberté.

Sans repères, plusieurs jeunes risquent de devenir des criminels augmentés : capables de manipuler, frauder ou humilier à une échelle inédite.

La simple absence d’intention malveillante dans la création de contenu ne suffit plus à éviter le mal.

Créer sans réfléchir aux conséquences humaines, même par curiosité ou pour divertir, alimente une désensibilisation collective où la dignité et la confiance s’effritent – rendant nos sociétés plus vulnérables à la manipulation et à l’indifférence.

De la crise du savoir à la crise morale

Les référentiels de littératie en IA – ces cadres conceptuels qui définissent les compétences, connaissances et attitudes nécessaires pour comprendre, utiliser et évaluer l’IA de manière critique et responsable – ont permis des avancées importantes en matière de pensée critique et de vigilance. La prochaine étape consiste à y intégrer une dimension plus humaine : réfléchir aux effets de ce que l’on crée sur autrui.

Les médias synthétiques fragilisent notre confiance dans la connaissance car ils rendent le faux crédible et le vrai discutable. On finit par douter de tout – des faits, des autres, parfois même de soi. Mais la crise à laquelle nous faisons face aujourd’hui dépasse le plan épistémique : c’est une crise morale.


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La plupart des jeunes savent aujourd’hui douter d’un contenu manipulé, mais pas toujours en mesurer les conséquences humaines. Les jeunes activistes, eux, font figure d’exception. Qu’il s’agisse de Gaza ou d’autres luttes humanitaires, ils expérimentent à la fois la puissance du numérique comme outil de mobilisation – campagnes de hashtags, vidéos TikTok, blocages symboliques, actions coordonnées – et la responsabilité morale que cette puissance impose.

À l’ère des usages génératifs, ce n’est plus la vérité seule qui vacille, c’est notre sens de la responsabilité.

La relation entre l’humain et la technologie a été fortement étudiée. Celle entre humains à travers les contenus générés par la technologie, beaucoup moins. Et c’est précisément là que se joue l’avenir de la responsabilité morale dans l’environnement numérique.

Pour une sobriété morale du numérique

Nous savons désormais mesurer l’empreinte carbone du numérique et parler de sobriété énergétique. Mais l’impact humain – moral, psychologique, relationnel – reste la grande zone aveugle de nos réflexions sur les usages des IA.

Chaque deepfake, chaque « prank », chaque manipulation visuelle laisse une empreinte humaine : perte de confiance, peur, honte, déshumanisation.

Comme les émissions polluent l’air, ces atteintes polluent nos liens sociaux.

La sobriété morale, par analogie à la sobriété environnementale, vise à réduire les blessures invisibles créées par nos usages numériques.

Apprendre à mesurer cette empreinte humaine, c’est penser les conséquences de nos gestes numériques avant qu’elles ne se matérialisent. C’est se demander : Qui est affecté par ma création ? Quelle émotion, quelle perception suscite-t-elle ? Quelle trace laissera-t-elle dans la vie de quelqu’un ?

Construire une écologie morale du numérique, c’est reconnaître que chaque image, chaque diffusion façonne l’environnement humain dans lequel nous vivons.

Former des jeunes qui ne voudront pas nuire

Les lois, comme l’AI Act européen, définissent ce qu’il faut interdire, mais aucune loi ne peut enseigner pourquoi il ne faut pas vouloir nuire.

Concrètement, cela signifie :

  • Cultiver la responsabilité personnelle, en aidant les jeunes à se sentir responsables de leurs créations.

  • Transmettre les valeurs par l’expérience, en les invitant à créer puis à réfléchir : comment cette personne se sentirait-elle ?

  • Favoriser la motivation intrinsèque, pour qu’ils agissent éthiquement par cohérence avec eux-mêmes, non par crainte de sanctions.

  • Impliquer familles et communautés, en transformant écoles, maisons et espaces publics en lieux de discussion sur les impacts humains des utilisations non éthiques ou tout simplement peu réfléchies des IA génératives.

Parce qu’à l’ère des médias synthétiques, penser les conséquences humaines de ce que l’on crée est peut-être la forme la plus avancée d’intelligence.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un itinérant dans votre salon ! ? L’« humour » généré par l’IA pose déjà des enjeux éthiques – https://theconversation.com/un-itinerant-dans-votre-salon-l-humour-genere-par-lia-pose-deja-des-enjeux-ethiques-268717

The rise of the ‘performative male:’ How young men are experimenting with masculinity online

Source: The Conversation – Canada – By Jillian Sunderland, PhD Student , University of Toronto

Across TikTok and university campuses, young men are rewriting what masculinity looks like today, sometimes with matcha lattes, Labubus, film cameras and thrifted tote bags.

At Toronto Metropolitan University, a “performative male” contest recently drew a sizeable crowd by poking fun at this new TikTok archetype of masculinity. “Performative man” is a new Gen Z term describing young men who deliberately craft a soft, sensitive, emotionally aware aesthetic, signalling the rejection of “toxic masculinity.”

At “performative male” contests, participants compete for laughs and for women’s attention by reciting poetry, showing off thrifted fashion or handing out feminine hygiene products to show they’re one of the “good” guys.

Similar events have been held from San Francisco to London, capturing a wider shift in how Gen Z navigates gender. Research shows that young men are experimenting with gender online, but audiences often respond with humour or skepticism.

This raises an important question: in a moment when “toxic masculinity” is being called out, why do public responses to softer versions of masculinity shift between curiosity, irony and judgment?

Why Gen Z calls it “performative”

Gen Z’s suspicions toward these men may be partially due to broader shifts in online culture.

As research on social media shows, younger users value authenticity as a sign of trust. If millennials perfected the “curated self” of filtered selfies and highlight reels, Gen Z has made a virtue of realness and spontaneity.

Studies of TikTok culture find that many users share and consume more emotionally “raw” content that push against the more filtered aesthetics of Instagram.

Against this backdrop, the performative man stands out because he looks like he’s trying too hard to be sincere. The matcha latte, the film camera, the tote bag — these are products, not values. Deep, thoughtful people, the logic goes, shouldn’t have to announce it by carrying around a Moleskine notebook and a copy of The Bell Jar.

But as philosopher Judith Butler explained, all gender is “performative” in that it’s made real through repeated actions. Sociologists Candace West and Don Zimmerman call this “doing gender” — the everyday work we do to communicate we’re “men” or “women.”

This framing helps explain why the “performative man” can appear insincere, not because he’s fake, but because gender is always performed and policed, destined to look awkward before it seems “natural.”

On this end, the mockery of “performative men” acts as a way of keeping men in the “man box” — the narrow confines of acceptable masculinity. Studies show that from school to work, people judge men more harshly than women when they step outside gender norms. In this way, the mockery sends a message to all men that there are limits to how they can express themselves.

When progress still looks like privilege

However, many researchers caution that new masculine styles may still perpetuate male privilege.

In the post-#MeToo era, many men are rethinking what it means to be a man now that toxic masculinity has been critiqued. The calls for more “healthy masculinity” and positive male role models reveal a culture searching for new ways of being a man, yet also uncertain about what that would look like.

In this context, many public commentators argue these men are just rebranding themselves as self-aware, feminist-adjacent and “not like other guys” to seek better dating opportunities.

Sociologists Tristan Bridges and C.J. Pascoe would call this “hybrid masculinity” — a term that describes how privileged men consolidate status by adopting progressive or queer aesthetics to reap rewards and preserve their authority.

A 2022 content analysis of popular TikTok male creators found a similar pattern: many creators blurred gender boundaries through fashion and self-presentation yet reinforced norms of whiteness, muscularity and heterosexual desirability.

This echoes many critiques of performative men: they use the language of feminism and therapy without altering their approach to sharing space, attention or authority.

Can these small experiments matter?

Yet as sociologist Francine Deutsch argues in her theory of “undoing gender,” change often begins with partial, imperfect acts. Studies show that copying and experimenting with gender are key ways people learn new gender roles.

On the surface, there’s nothing inherently harmful about men getting into journaling, vinyl records or latte art.

In fact, youth and anti-radicalization research suggests these could be practical tools in countering online radicalization and isolation, another issue affecting young men.

What would change look like?

The truth is we may not yet have the tools to recognize change, given that much of our world is created to be shared and consumed on social media, and male dominance seems hard to change.

A positive sign is that, rather than being defensive, many male creators are leaning into the joke and using parody as a way to explore what a more sensitive man might look like.

And perhaps the “performative male” trend holds up a mirror to our own contradictions. We demand authenticity but consume performance; we beg men to change but critique them when they try; we ask for vulnerability yet recoil when it looks too forced.

The “performative male” may look ironic, but he’s also experimenting with what it means to be a man today.

Whether that experiment leads to lasting change or just another online trend remains unclear, but it’s a glimpse of how masculinity is being rewritten, latte by latte.

The Conversation

Jillian Sunderland has previously received funding from Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC) Grant and the Ontario Graduate Scholarship (OGS) Award.

ref. The rise of the ‘performative male:’ How young men are experimenting with masculinity online – https://theconversation.com/the-rise-of-the-performative-male-how-young-men-are-experimenting-with-masculinity-online-268742

Physicists and philosophers have long struggled to understand the nature of time: Here’s why

Source: The Conversation – Canada – By Daryl Janzen, Observatory Manager and Instructor, Astronomy, University of Saskatchewan

Time itself isn’t difficult to grasp: we all understand it, despite our persistent struggle to describe it. The problem is one of articulation: a failure to precisely draw the right boundaries around the nature of time both conceptually and linguistically. (Donald Wu/Unsplash), CC BY

The nature of time has plagued thinkers for as long as we’ve tried to understand the world we live in. Intuitively, we know what time is, but try to explain it, and we end up tying our minds in knots.

St. Augustine of Hippo, a theologian whose writings influenced western philosophy, captured a paradoxical challenge in trying to articulate time more than 1,600 years ago:

What then is time? If no one asks me, I know; if I want to explain it to a questioner, I do not know.”

Nearly a thousand years earlier, Heraclitus of Ephesus offered a penetrating insight. According to classical Greek philosopher Plato’s Cratylus:

“Heraclitus is supposed to say that all things are in motion and nothing at rest; he compares them to the stream of a river, and says that you cannot go into the same water twice.”

Superficially, this can sound like another paradox — how can something be the same river and yet not the same? But Heraclitus adds clarity, not confusion: the river — a thing that exists — continuously changes. While it is the same river, different waters flow by moment to moment.

While the river’s continuous flux makes this plain, the same is true of anything that exists — including the person stepping into the river. They remain the same person, but each moment they set foot in the river is distinct.

How can time feel so obvious, so woven into the fabric of our experience, and yet remain the bane of every thinker who has tried to explain it?

An issue of articulation

The key issue isn’t one most physicists would even consider relevant. Nor is it a challenge that philosophers have managed to resolve.

Time itself isn’t difficult to grasp: we all understand it, despite our persistent struggle to describe it. As Augustine sensed, the problem is one of articulation: a failure to precisely draw the right boundaries around the nature of time both conceptually and linguistically.

Specifically, physicists and philosophers tend to conflate what it means for something to exist and what it means for something to happen — treating occurrences as if they exist. Once that distinction is recognized, the fog clears and Augustine’s paradox dissolves.

The source of the issue

In basic logic, there are no true paradoxes, only deductions that rest on subtly mishandled premises.

Not long after Heraclitus tried to clarify time, Parmenides of Elea did the opposite. His deduction begins with a seemingly valid premise — “what is, is; and what is not, is not” — and then quietly smuggles in a crucial assumption. He claims the past is part of reality because it has been experienced, and the future must also belong to reality because we anticipate it.

Therefore, Parmenides concluded, both past and future are part of “what is,” and all of eternity must form a single continuous whole in which time is an illusion.

Parmenides’ pupil, Zeno, devised several paradoxes to support this view. In modern terms, Zeno would argue that if you tried walking from one end of a block to the other, you’d never get there. To walk a block, you must first walk half, then half of what remains, and so on — always halving the remaining distance, never reaching the end.

A painting shows a man in robes leading other men in robes.
The Greek philosopher Zeno of Elea showing his followers the doors of Truth and Falsehood in a 16th century fresco at the El Escorial in Madrid.
(El Escorial, Madrid)

But of course you can walk all the way to the end of the block and beyond — so Zeno’s deduction is absurd. His fallacy lies in removing time from the picture and considering only successive spatial configurations. His shrinking distances are matched by shrinking time intervals, both becoming small in parallel.

Zeno implicitly fixes the overall time available for the motion — just as he fixes the distance — and the paradox appears only because time was removed. Restore time, and the contradiction disappears.

Parmenides makes a similar mistake when claiming that events in the past and future — things that have happened or that will happen — exist. That assumption is the problem: it is equivalent to the conclusion he wants to reach. His reasoning is circular, ending by restating his assumption — only in a way that sounds different and profound.

Space-time models

An event is something that happens at a precise location and time. In Albert Einstein’s theories of relativity, space-time is a four-dimensional model describing all such occurrences: each point is a particular event, and the continuous sequence of events associated with an object forms its worldline — its path through space and time.

But events don’t exist; they happen. When physicists and philosophers speak of space-time as something that exists, they’re treating events as existent things — the same subtle fallacy at the root of 25 centuries of confusion.




Read more:
Space-time doesn’t exist — but it’s a useful concept for understanding our reality


Cosmology — the study of the whole universeoffers a clear resolution.

It describes a three-dimensional universe filled with stars, planets and galaxies that exist. And in the course of that existence, the locations of every particle at every instance are individual space-time events. As the universe exists, the events that happen moment by moment trace out worldlines in four-dimensional space-time — a geometric representation of everything that happens during that course of existence; a useful model, though not an existent thing.

The resolution

Resolving Augustine’s paradox — that time is something we innately understand but cannot describe — is simple once the source of confusion is identified.

Events — things that happen or occur — are not things that exist. Each time you step into the river is a unique event. It happens in the course of your existence and the river’s. You and the river exist; the moment you step into it happens.

Philosophers have agonized over time-travel paradoxes for more than a century, yet the basic concept rests on the same subtle error — something science fiction writer H.G. Wells introduced in the opening of The Time Machine.

In presenting his idea, the Time Traveller glides from describing three-dimensional objects, to objects that exist, to moments along a worldline — and finally to treating the worldline as something that exists.

That final step is precisely the moment the map is mistaken for the territory. Once the worldline, or indeed space-time, is imagined to exist, what’s to stop us from imagining that a traveller could move throughout it?

Occurrence and existence are two fundamentally distinct aspects of time: each essential to understanding it fully, but never to be conflated with the other.

Speaking and thinking of occurrences as things that exist has been the root of our confusion about time for millennia. Now consider time in light of this distinction. Think about the existing things around you, the familiar time-travel stories and the physics of space-time itself.

Once you recognize ours as an existing three-dimensional universe, full of existing things, and that events happen each moment in the course of that cosmic existence — mapping to space-time without being reality — everything aligns. Augustine’s paradox dissolves: time is no longer mysterious once occurrence and existence are separated.

The Conversation

Daryl Janzen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Physicists and philosophers have long struggled to understand the nature of time: Here’s why – https://theconversation.com/physicists-and-philosophers-have-long-struggled-to-understand-the-nature-of-time-heres-why-269762

Greffes d’organes vers l’humain : cœur, rein, peau… pourquoi le cochon est-il devenu l’animal de référence pour les xénogreffes ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Coralie Thieulin, Enseignant chercheur en physique à l’ECE, docteure en biophysique, ECE Paris

Greffer l’organe d’un animal à un être humain n’est plus de la science-fiction. Ces dernières années, plusieurs patients ont reçu un cœur, un rein ou même la peau d’un porc génétiquement modifié. Mais pourquoi choisir le cochon, plutôt qu’un autre animal ?


Le terme xénogreffe désigne la transplantation d’un tissu ou d’un organe provenant d’une espèce différente de celle du receveur, par exemple, d’un porc vers un humain. Elle se distingue de l’allogreffe, entre deux humains, et de l’autogreffe, utilisant les propres tissus du patient. L’objectif est de remédier à la pénurie chronique d’organes humains disponibles pour la transplantation, tout en garantissant la compatibilité et la sécurité du greffon.

En France, au 1er janvier 2025, 22 585 patients étaient inscrits sur la liste nationale d’attente pour une greffe, dont 11 666 en liste active. En 2024, 852 patients sont décédés en attendant une greffe.

La peau de porc, une pionnière des xénogreffes

C’est d’abord la peau qui a ouvert la voie. Depuis les années 1960, la peau de porc est utilisée comme pansement biologique temporaire pour les grands brûlés. Sa structure et son épaisseur sont étonnamment proches de celles de la peau humaine, ce qui permet une bonne adhérence et une protection efficace contre les infections et la déshydratation.

Contrairement à d’autres animaux (vache, mouton, lapin), la peau de porc présente un réseau de collagène (protéine structurelle présente dans le tissu conjonctif et responsable de la résistance et élasticité des tissus) et une densité cellulaire similaires à ceux de l’homme, limitant les réactions de rejet immédiat. Ces greffes ne sont toutefois que temporaires : le système immunitaire finit par les détruire. Néanmoins, elles offrent une protection temporaire avant une autogreffe ou une greffe humaine.

Une proximité biologique frappante

Au-delà de la peau, le cochon partage de nombreux points communs physiologiques avec l’être humain : taille des organes, rythme cardiaque, pression artérielle, composition du plasma, voire métabolisme. Le cœur d’un cochon adulte, par exemple, a des dimensions proches de celui d’un humain, ce qui en fait un candidat naturel pour les greffes.

D’autres espèces, comme les primates non humains, présentent une proximité génétique encore plus importante, mais leur utilisation soulève des questions éthiques et sanitaires beaucoup plus lourdes, sans parler de leur reproduction lente et de leur statut protégé.

Un animal compatible avec la médecine moderne

Au contraire, les cochons sont faciles à élever, atteignent rapidement leur taille adulte, et leurs organes peuvent être obtenus dans des conditions sanitaires contrôlées. Les lignées génétiquement modifiées, comme celles développées par la société américaine Revivicor, sont désormais dépourvues de certains gènes responsables du rejet hyper aigu, ce qui rend leurs organes plus « compatibles » avec le système immunitaire humain.

Les chercheurs ont aussi supprimé des virus « dormants » (qui ne s’activent pas) présents dans le génome du porc, réduisant le risque de transmission d’agents infectieux à l’Homme.

Du pansement biologique à la greffe d’organe

Après la peau, les chercheurs se tournent vers les reins, le cœur, le foie ou encore le pancréas. En 2024, des patients ont survécu plusieurs semaines avec un cœur de porc génétiquement modifié, une prouesse longtemps jugée impossible. Des essais ont également été menés avec des reins de porc, notamment chez des patients en état de mort cérébrale ou, plus récemment, chez un patient vivant. En revanche, les recherches sur le foie et le pancréas en sont encore au stade préclinique, menées uniquement chez l’animal. Ces avancées ne sont pas seulement symboliques : la pénurie mondiale de donneurs humains pousse la médecine à explorer des alternatives réalistes.

Cependant, le défi immunologique reste immense – même génétiquement modifiés, les organes porcins peuvent être rejetés par le système immunitaire humain – tout comme les enjeux éthiques liés notamment au bien-être animal.

Le cochon s’est imposé non par hasard, mais parce qu’il représente un compromis entre proximité biologique, faisabilité et acceptabilité sociale. Si les essais confirment la sécurité et la durabilité des greffes, le porc pourrait bientôt devenir un allié inattendu mais essentiel de la médecine humaine.

The Conversation

Coralie Thieulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Greffes d’organes vers l’humain : cœur, rein, peau… pourquoi le cochon est-il devenu l’animal de référence pour les xénogreffes ? – https://theconversation.com/greffes-dorganes-vers-lhumain-coeur-rein-peau-pourquoi-le-cochon-est-il-devenu-lanimal-de-reference-pour-les-xenogreffes-267370

Why MAGA is so concerned with Epstein − and why the files are unlikely to dent loyalty to Trump

Source: The Conversation – USA – By Alex Hinton, Distinguished Professor of Anthropology; Director, Center for the Study of Genocide and Human Rights, Rutgers University – Newark

MAGA hats are placed on a table at an election night party in West Palm Beach, Fla., on Nov. 5, 2024. Ricky Carioti/The Washington Post via Getty Images

With the latest shift by President Donald Trump on releasing the Epstein files held by the U.S. Department of Justice – he’s now for it after being against it after being for it – the MAGA base may finally get to view the documents it’s long wanted to see. On the afternoon of Nov. 18, 2025, the House voted overwhelmingly to seek release of the files, with only one Republican voting against the measure. The Senate later in the day agreed unanimously to pass the measure and send it on to the president for his signature. The Conversation’s politics editor, Naomi Schalit, talked with scholar Alex Hinton, who has studied MAGA for years, about Make America Great Again Republicans’ sustained interest in the case of accused child sex trafficker Jeffrey Epstein. Hinton explains how MAGA’s interest in the case fits into what he knows about the group of die-hard Trump supporters.

You are an expert on MAGA. How do you learn what you know about MAGA?

I’m a cultural anthropologist, and what we do is field work. We go where the people we’re studying live, act, talk. We observe and sort of hang out and see what happens. We listen and then we unpack themes. We try and understand the meaning systems that undergird whatever group we’re studying. And then, of course, there’s interviewing.

A man in a suit with a crowd behind him stands at a microphone-covered lectern that has a sign 'EPSTEIN FILES TRANSPARENCY ACT' written on it.
U.S. Rep. Thomas Massie, a Texas Republican, speaks at a press conference alongside alleged victims of Jeffrey Epstein at the U.S. Capitol on Sept. 3, 2025.
Bryan Dozier/Middle East Images via AFP, Getty Images

It appears that MAGA, Trump’s core supporters, are very concerned about various aspects of the Epstein story, including the release of documents that are in the possession of the U.S. government. Are they, in fact, concerned about this?

The answer is yes, but there’s also a sort of “no” implicit, too. We need to back up and think, first of all, what is MAGA.

I think of it as what we call in anthropology a nativist movement, a foregrounding of the people in the land. And this is where you get America First discourse. It’s also xenophobic, meaning that there’s a fear of outsiders, invaders coming in. It’s populist, so it’s something that’s sort of for the people.

Tucker Carlson interviewed Marjorie Taylor Greene, and he said, “I’m going to go over the five pillars of MAGA.” Those were America First, this is absolutely central. Borders was the second. You’ve got to secure the borders. The third was globalist antipathy, or a recognition that globalization has failed. Another one was free speech, and another one he mentioned was no more foreign wars. And I would add into that an emphasis on “we the people” versus elites.

Each of those is interwoven with a key dynamic to MAGA, which is conspiracy theory. And those conspiracy theories are usually anti-elite, going back to we the people.

If you look at Epstein, he’s where many of the conspiracy theories converge: Stop the Steal, The Big Lie, lawfare, deep state, replacement theory. Epstein kind of hits all of these, that there’s this elite cabal that’s orchestrating things that ultimately are against the interests of we the people, with a sort of antisemitic strain to this. And in particular, if we go back to Pizzagate in 2016, this conspiracy theory that there were these Democratic elitists who were, you know, demonic forces who were sex trafficking, and lo and behold, here’s Epstein doing precisely that.

There’s kind of a bucket of these things, and Epstein is more in it than not in it?

He’s all over it. He’s been there, you know, from the beginning, because he’s elite and they believe he’s doing sex trafficking. And then there’s a suspicion of the deep state, of the government, and this means cover-ups. What was MAGA promised? Trump said, we’re going to give you the goods, right? Kash Patel, Pam Bondi, everyone said we’re going to tell you this stuff. And it sure smacks of a cover-up, if you just look at it.

But the bottom line is there’s a realization among many people in MAGA that you’ve got to stay with Trump. It’s too much to say there is no MAGA without Trump. There’s certainly no Trumpism without Trump, but MAGA without Trump would be like the tea party. It’ll just sort of fade away without Trump.

People in MAGA are supporting Trump more than more mainstream Republicans on this. So I don’t think there’s going to be a break over this, but it certainly adds strain. And you can see in the current moment that Trump is under some strain.

A blond woman in a red hat speaks at a microphone while a man in a suit stands behind her, with American flags behind him.
President Donald Trump and U.S. Rep. Marjorie Taylor Greene, a longtime supporter, have split over the Epstein files release.
Elijah Nouvelage/AFP Getty Images

The break that we are seeing is Trump breaking with one of his leading MAGA supporters, Marjorie Taylor Greene, not the MAGA supporter breaking with Trump.

With Greene, sometimes it’s like a yo-yo in a relationship with Trump. You fall apart, you have tension, and then you sort of get back. Elon Musk was a little bit like that. You have this breakup, and now she’s sort of backtracking like Elon Musk did. I don’t think what is happening is indicative of a larger fracturing that’s going to take place with MAGA.

It seems that Trump did his about-face on releasing the documents so that MAGA doesn’t have to break with him.

It’s absolutely true. He’s incredible at taking any story and turning it in his direction. He’s sort of like a chess player, unless he blurts something out. He’s a couple of moves ahead of wherever, whatever’s running, and so in a way we’re always behind, and he knows where we are. It’s incredible that he’s able to do this.

There’s one other thing about MAGA. I think of it as “don’t cross the boss.” It’s this sort of overzealous love of Trump that has to be expressed, and literally no one ever crosses the boss in these contexts. You toe the line, and if you go against the line, you know what happened to Marjorie Taylor Greene, there’s the threat Trump is going to disown you. You’re going to get primaried.

Trump has probably made a brilliant strategic move, which is suddenly to say, “I’m all for releasing it. It’s actually the Democrats who are these evil elites, and now we’re going to investigate Bill Clinton and all these other Democrats.” He takes over the narrative, he knows how to do it, and it’s intentional. Whoever says Trump is not charismatic, he doesn’t make sense – Trump is highly charismatic. He can move a crowd. He knows what he’s doing. Never underestimate him.

Does MAGA care about girls who were sexually abused?

There is concern, you know, especially among the devout Christians in MAGA, for whom sex trafficking is a huge issue.

I think if you look at sort of notions of Christian morality, it also goes to notions of sort of innocence, being afflicted by demonic forces. And it’s an attack on we the people by those elites; it’s a violation of rights. I mean, who isn’t horrified by the idea of sex trafficking? But again, especially in the Christian circles, this is a huge issue.

The Conversation

Alex Hinton receives funding from the Rutgers-Newark Sheila Y. Oliver Center for Politics and Race in America, Rutgers Research Council, and Henry Frank Guggenheim Foundation.

ref. Why MAGA is so concerned with Epstein − and why the files are unlikely to dent loyalty to Trump – https://theconversation.com/why-maga-is-so-concerned-with-epstein-and-why-the-files-are-unlikely-to-dent-loyalty-to-trump-270109

Comment les spectateurs des événements sportifs réagissent-ils face aux sponsors « polluants » ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Desbordes, Professeur des Universités, Faculté des sciences du sport, Université Paris-Saclay

L’impact du partenariat avec Dacia avec l’Ultra-Trail du Mont-Blanc a été durablement négatif pour l’évènement emblématique du trail. JuliaMountainPhoto/Shutterstock

La présence de Coca-Cola pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 et Dacia à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) a cristallisé les critiques. Ce qui est en jeu pour les organisateurs d’évènements sportifs : trouver un équilibre entre critères financiers, avec la présence de ces marques commerciales, et environnementaux.


Alors que les grands événements sportifs internationaux (GESI) affichent des objectifs environnementaux ambitieux, la cohérence entre ces engagements et le choix des sponsors deviennent cruciaux.

Comment le mesurer ? Avec Maël Besson, fondateur d’une agence en transition écologique du sport, et l’agence The Metrics Factory, nous avons étudié les perceptions en ligne, principalement sur les réseaux X et YouTube, de deux partenariats – Coca-Cola pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, et Dacia pour l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB).

Notre analyse souligne que les marques perçues comme « polluantes » peuvent affaiblir durablement l’image d’écoresponsabilité des événements qu’elles financent. Les critères environnementaux ne sont plus des variables secondaires ; ils déterminent l’acceptabilité et la légitimée de la tenue même de l’évènement.

Virage écologique du sponsoring sportif

Dans le cadre de notre étude, nous avons analysé 28 des principaux travaux liant responsabilité sociale et sponsoring sportif entre 2001 et 2024. Nous observons que, longtemps centré sur la visibilité et la performance, le sponsoring sportif se transforme.

Sous l’effet conjugué des attentes citoyennes, de la pression réglementaire et des impératifs climatiques, la question de l’impact environnemental s’invite au cœur des stratégies de partenariat. Une marque ne peut plus se contenter de saturer un événement avec son logo. Elle doit prouver qu’elle partage ses valeurs, notamment en matière de durabilité.

Entre discours marketing et réalité mesurable, le fossé est parfois béant. Notre recherche a révélé un paradoxe frappant. La responsabilité sociale des entreprises dans le sport est surtout abordée sous l’angle économique –, intention d’achat, notoriété, image de marque –, tandis que les impacts environnementaux sont largement ignorés.

Coca-Cola et Paris 2024

Coca-Cola a été partenaire des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024.
RobFuller/Shutterstock

À première vue, les organisateurs des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 ont multiplié les initiatives pour réduire l’impact environnemental de l’évènement : sobriété, sites réutilisés, compensation carbone, végétalisation de l’alimentation, sensibilisation des spectateurs, « interdiction » à TotalEnergies d’être partenaire, mobilités douces, 100 % des sites accessibles en transports publics, etc. Pourtant, la présence de Coca-Cola parmi les sponsors a cristallisé les critiques.

Selon notre analyse des réseaux sociaux X et YouTube, plus d’un tiers des messages associant Coca-Cola, Paris 2024 et l’environnement exprime un sentiment négatif.

Pire encore : Coca-Cola est mentionnée dans 56 % des publications critiques à l’égard de l’impact écologique des Jeux, représentant 63 % des impressions générées. En clair, pour beaucoup d’internautes, la présence de la marque incarne à elle seule l’incohérence entre les ambitions écologiques des Jeux et la mise en avant d’un sponsor vécu comme non écologique.

Le reproche principal, toujours selon notre étude, est la production massive de bouteilles en plastique à usage unique, perçue comme incompatible avec un discours de sobriété environnementale. Cette dissonance nourrit un sentiment de greenwashing, où l’écologie devient un simple vernis pour des pratiques peu vertueuses.

UTMB et Dacia : un impact durable sur l’image

Du côté de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, l’impact du partenariat avec Dacia, constructeur automobile, a été durablement négatif. Un an et demi après une polémique très médiatisée, le partenariat – contrat de naming de l’évènement – n’a pas été renouvelé. Notre étude montre qu’un tiers des messages environnementaux sur l’UTMB restent critiques, et que plus de 80 % de ces critiques portent toujours sur le sponsoring par Dacia.




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Sport, nature et empreinte carbone : les leçons du trail pour l’organisation des compétitions sportives


Malgré le temps passé et les nombreuses actions en faveur de la préservation de l’environnement mis en place par l’organisateur selon leur plan d’engagement, la perception négative demeure. Elle démontre que certains partenariats peuvent laisser une trace durable dans la mémoire collective, bien au-delà de la période de l’événement lui-même.

Loi Evin climat

L’un des enseignements majeurs de notre étude : la cohérence perçue devient une nouvelle norme de légitimité. L’impact négatif d’un partenariat ne se mesure plus uniquement à des données d’émissions, mais à sa capacité à convaincre les parties prenantes – citoyens, élus, ONG, médias – de sa sincérité.

Le sport reproduit une dynamique déjà connue dans le domaine de la santé publique dans les années 80. Comme pour le tabac ou l’alcool, l’acceptabilité sociale de certains sponsors diminue. Faut-il, dès lors, envisager une « loi Evin climat » interdisant la présence de marques à forte empreinte carbone dans les stades et les événements ?

Montée des exigences des parties prenantes

Au-delà des réactions du grand public analysées dans ces deux études de cas, les exigences environnementales montent chez tous les acteurs du sport.

Chez les sponsors eux-mêmes

Selon l’association Sporsora qui regroupe 280 acteurs du monde du sport, le groupe Accor s’assure que ses nouveaux partenariats soient en cohérence avec ses propres engagements climatiques. Onet exclut catégoriquement toute pratique sportive trop polluante.

Dans le champ des médias

France Télévisions a cessé de diffuser le rallye Dakar (au bénéfice de l’Équipe), invoquant entre autres l’incompatibilité entre l’image de l’évènement et les attentes exigeantes des téléspectateurs.

Pour les collectivités locales

Nous pouvons citer le rejet du sponsor TotalEnergies un temps envisagé pour les JOP 2024 par la Ville de Paris.

Face à la pression sociale croissante, le modèle du sponsoring sportif est à un tournant. Ignorer les enjeux écologiques, ou s’y attaquer de façon purement cosmétique, expose les marques et les organisateurs à des risques réputationnels majeurs, à un rejet du public et à des contraintes institutionnelles nouvelles.

Il est primordial que les partenariats sportifs s’alignent sincèrement avec les limites planétaires.


Cet article a été co-rédigé avec Maël Besson, expert en transition écologique du sport, fondateur de l’agence SPORT 1.5.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment les spectateurs des événements sportifs réagissent-ils face aux sponsors « polluants » ? – https://theconversation.com/comment-les-spectateurs-des-evenements-sportifs-reagissent-ils-face-aux-sponsors-polluants-258603