Communautés LGBTQIA+ : Les lettres de Byron, sources précieuses pour l’histoire

Source: The Conversation – Indonesia – By Sam Hirst, AHRC Funded Post-Doctoral Research Fellow in History, University of Nottingham

Le génial poète britannique Lord Byron, hors norme et sulfureux, a vécu une « amitié romantique » avec un jeune choriste disparu prématurément, qu’il a racontée dans ses écrits. Dans une Angleterre où l’homosexualité est un crime passible de mort, ces fragments de lettres et de poèmes offrent un rare témoignage d’une passion homosexuelle au tournant du XIXe siècle.


Nous sommes le 5 juillet 1807. Un jeune homme ivre et en larmes est assis dans sa chambre d’étudiant à Cambridge, écrivant dans un « chaos d’espoir et de chagrin » à son amie d’enfance, Elizabeth Pigot. Il vient de se séparer de celui qu’il surnomme sa « cornaline », qu’il aime « plus que n’importe qui au monde » – et il déverse ses sentiments sur le papier.

Le jeune homme, c’est Lord Byron, et sa cornaline, c’est le choriste de Cambridge John Edleston. Il apparaît sous ce surnom dans les écrits en prose de Byron en raison d’une bague qu’il avait offerte à Byron. Le cadeau et le donateur ont été immortalisés dans le premier recueil de poèmes de Byron, Heures de paresse (1807), et Byron a porté l’anneau en cornaline jusqu’à la fin de ses jours.

Faire des recherches sur l’histoire des LGBTQ+ revient souvent à essayer de découvrir et de reconstruire des éléments qui ont été effacés, cachés, obscurcis ou travestis.

La lettre que Byron a écrite cette nuit-là est une archive rare, conservée, avec une autre écrite à la mère d’Elizabeth Pigot après la mort de John Edleston, dans les archives de l’abbaye de Newstead. Ce sont des fragments qui évoquent l’histoire plus vaste de la romance adolescente, du deuil et de la vie homosexuelle au début du XIXe siècle.

Pour retracer l’histoire queer (ou LGBTQ+), les chercheurs comme moi doivent travailler avec des absences, des effacements délibérés – des vies et des relations qui ont été cachées, niées ou déguisées. Les chercheurs sur Byron sont généralement confrontés à une surabondance de matériel, mais son homosexualité reste une question de fragments. La recherche sur sa sexualité nécessite un lent processus d’apprentissage pour reconnaître et relier les codes et les fils de sa prose et de ses vers.

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Dans le cas de Byron, des gardiens trop zélés de sa réputation posthume – dont sa sœur, son éditeur et ses amis – n’ont pas résisté à la tentation de brûler ses mémoires. Il ne reste que peu d’indices à partir desquels imaginer ce qu’ils auraient pu contenir.

Un autre problème, c’est que, bien souvent, lorsque l’homosexualité de Byron est évoquée par ses contemporains, c’est sous forme d’accusations, par exemple, lorsqu’on rapporte une conversation entre Lady Caroline Lamb (une ancienne maîtresse) et Anna-Bella Millbanke (l’épouse de Byron, dont il était séparé).

D’autres lettres et sources ont été perdues et la correspondance de Byron sur le désir homosexuel est souvent codée. Il écrit à ses amis de Cambridge avec des références sténographiques partagées, généralement basées sur des allusions classiques qui sont difficiles à décrypter pour les non-initiés.

Annabella Milbanke and Lady Caroline Lamb
De nombreuses affirmations sur l’homosexualité de Byron proviennent d’une conversation entre sa femme Annabella Milbanke (à gauche) et son ancienne amante Lady Caroline Lamb (à droite).
National Portrait Gallery

Alors, comment aborder l’histoire queer de Byron dans toute sa réalité désordonnée lorsque les archives sont un patchwork de fragments, d’absences, d’effacements et d’obscurcissements ? En partie, en acceptant cette fragmentation, en renonçant à l’envie d’une histoire unique qui recouvrerait toute la vie de Byron, et en rencontrant Byron dans le moment qu’une source nous offre.

C’est aussi une question de connexion, de traçage d’éléments à travers la poésie et la correspondance, les mémoires et les accusations, de fils à tirer pour former une image plus complète. Les lettres de Newstead, lues en conjonction avec ses poèmes, ses lettres et ses journaux, sont une source évocatrice.




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Les lettres de Newstead

La lettre de 1807 nous apprend que Byron a rencontré Edleston deux ans auparavant, alors qu’il avait 17 ans et Edleston 15 : « Sa voix attira d’abord mon attention, son beau visage me la retint et le charme de ses manières me l’attacha pour toujours. »

Selon Byron : « Pendant toute la durée de ma résidence à Cambridge, nous nous sommes vus tous les jours, été comme hiver, sans nous ennuyer un seul instant. » Il exagère, créant sa propre histoire romancée. En réalité, Byron était rarement présent à Cambridge, n’y passant que quelques mois par an et préférant généralement passer son temps à Londres.

À un ami, il écrit au retour d’une escapade que le caractère d’Edleston s’était « beaucoup amélioré », donnant à penser que la vénération n’était pas constante. Que la réalité corresponde exactement à la lettre est moins important que le fait que c’est l’histoire que Byron a voulu raconter.

Painting of the Abbey
Newstead Abbey était la maison de famille de Lord Byron.
Wiki Commons

L’histoire que Byron choisit de raconter est celle d’un attachement romantique durable à un jeune homme. À une époque où il entretenait de nombreuses relations de différents types avec des hommes et des femmes, Byron affirme dans sa lettre : « Je l’aime certainement plus que n’importe quel être humain, et ni le temps ni la distance n’ont eu le moindre effet sur ma disposition (en général) changeante ». C’est bien la déclaration passionnée d’un adolescent qui se sépare d’un amour de jeunesse.

Les espoirs d’un avenir radieux que nourrit Byron, ainsi que ses projets de constance et sa naïveté face aux obstacles sont autant de rappels à son jeune âge. Lorsqu’il atteint sa majorité à 21 ans et qu’il prend enfin le contrôle de sa fortune et de sa vie, il promet ceci : « Je laisserai à Edleston la décision d’entrer comme associé dans la maison de commerce où il va travailler, ou de venir vivre avec moi ».

Vers la fin de sa lettre, juste avant de revenir à des considérations pratiques et à un ton plus jovial, il exprime un espoir plus réaliste mais tout aussi futile : « J’espère que vous nous verrez un jour ensemble ».

Edleston meurt prématurément à l’âge de 21 ans, avant que Byron ne revienne de son voyage à travers l’Europe, que les jeunes aristocrates d’alors avaient coutume de faire.

Les modèles homosexuels de Byron

Lord Byron avait fait de John Edleston son protégé. Ce sera un fil conducteur dans nombre de ses relations. Il parle de ses aventures homosexuelles en Grèce dans une lettre joyeuse adressée à son ancien tuteur Henry Drury et promettait un traité sur « la sodomie ou la pédérastie, dont les auteurs anciens et la pratique actuelle ont prouvé qu’elles étaient dignes d’éloges ».

Ce modèle grec ancien de relation sexuelle avec un homme ou un adolescent plus jeune et de statut inférieur, qui incluait des aspects de patronage, était l’un des principaux modèles auxquels Byron avait accès pour décrire et comprendre ses propres désirs et relations.

Byron établit également des comparaisons avec des figures qui lui sont contemporaines et d’autres plus anciennes, qui nous montrent les raccourcis par lesquels étaient à l’époque dépeintes les relations homosexuelles :

« Nous ferons rougir Lady E. Butler et Miss Ponsonby, les dames de Llangollen, nous mettrons Pylades et Oreste hors d’état de nuire, et nous ne voulons rien de moins qu’une catastrophe comme Nisus et Euryalus pour donner à Jonathan et David la chance de s’en sortir. »

À l’exception des dames de Llangollen Eleanor Butler et Susan Ponsonby, qui se sont enfuies d’Irlande en 1780 et ont vécu ensemble jusqu’à leur mort, ses exemples sont tous imprégnés de tragédie et de mort. Nisus et Euryalus sont deux inséparables soldats dans l’Énéide de Virgile qui sont morts ensemble. Ils font l’objet de deux poèmes dans le premier recueil de Byron, Heures de paresse (1807) mentionné plus haut. Ses références répétées à leur histoire suggèrent une cartographie interne (quoique peut-être inconsciente) de la masculinité homosexuelle qui offre peu d’espoir d’un avenir commun et qui est voué à la perte tragique de l’être aimé et à la mort.

A statue of Nisus and Euryalus by Jean-Baptiste Roman (1827) on a pink background
Euryale et Nisus, par Jean-Baptiste Roman (1827).
Louvre Museum, CC BY-SA

Dans cette même lettre à son ancien tuteur, Byron affirme qu’Edleston « est certainement plus attaché à moi que je ne le suis à lui ». Il révèle un désir d’être aimé plus que d’aimer. Cette insécurité est peut-être liée à son pied droit, frappé d’un difformité à la naissance, léger handicap dont il souffrira toute sa vie.

Byron a également eu maille à partir avec son poids et des troubles alimentaires tout au long de sa vie. Pendant son séjour à Cambridge, son corps s’est beaucoup transformé, en raison de régimes associés à des exercices physiques extrêmes. Mais lorsqu’il y retourne en juin 1807 après un séjour ailleurs, Edleston commence par ne pas le reconnaître.

Ce déséquilibre peut également refléter le sentiment d’indignité de Byron. Dans une grande partie de sa poésie, il s’identifie à une sensualité grossière et Edleston à la pureté, se considérant comme une influence potentiellement corruptrice. Dans To Thryza (1811), Byron dépeint un amour « raffiné » qui risque d’être « avili » :

les baisers si innocents, si purs,
que l’amour se défendait tout désir plus ardent.
Tes beaux yeux révélaient une âme si chaste,
que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage.

Amitiés romantiques

La relation entre Byron et Edleston échappe à toute catégorisation facile. Byron en parlera plus tard comme d’un « amour et d’une passion violents, bien que purs ». Il a également appelé Edleston son « plus qu’ami », tout en niant toute relation sexuelle. Ces déclarations sont à replacer dans le contexte homophobe de l’Angleterre d’alors où les sanctions prévues contre les « sodomites » (ou personnes suspectées comme telles) étaient particulièrement sévères (pendaison en public).

John Murray, l’éditeur de longue date de Byron a publié en 1834 une anthologie de son œuvre, accompagnée de commentaires de divers contemporains du poète, qui qualifie la relation d’« amitié romantique » – une catégorie qui remplit un espace ambigu au-delà de l’hétérosexualité. Lisa Moore, professeure de littérature américaine et anglaise, suggère que le terme « soulève des inquiétudes en tentant de les contenir » – il évoque des notions d’homosexualité tout en semblant les nier.

De même, elle suggère d’autres formes de relations « queer » au-delà des définitions binaires basées uniquement sur l’activité sexuelle. L’approbation sociale était accordée seulement à certaines conditions pour les amitiés romantiques. Il fallait notamment pouvoir nier de manière plausible l’existence d’un contact sexuel réel.

La relative acceptation de ce type de relations a sans doute permis à Lord Byron d’ouvrir son cœur à Elizabeth Pigot. L’« amitié romantique » permet de reconnaître et de valoriser des relations intenses, passionnées ou romantiques entre personnes du même sexe.

Une histoire d’amour tragique

Après la mort d’Edleston, Byron écrit à la mère de Pigot pour lui demander de lui rendre sa cornaline qui « avait acquis par cet événement la [mort d’Edleston] une valeur que j’aurais souhaité qu’elle n’eût jamais à mes yeux ».

Elizabeth avait ajouté un addendum, demandant à sa mère de rendre la bague, car « il ne me l’a jamais donnée, il l’a seulement placée entre mes mains pour que j’en prenne soin à sa place – et de cette façon, je ne ferai que lui rendre ce qui lui appartient. » Un acte de bienveillance et de reconnaissance.

Illustration de Byron et de son chien
Les illustrations de Byron et de son chien par Elizabeth Pigot montrent leur étroite amitié.
Wiki Commons

L’histoire entre Byron et Edelston s’est terminée tragiquement, ce qui contraste avec les espoirs d’avenir radieux exprimés par le poète en 1807, mais réalise la prophétie de ses modèles.

Byron quitte l’Angleterre en 1809 et voyage jusqu’en 1811. La raison exacte de son départ, manifestement précipité, n’est pas claire, bien que certains critiques, comme Leslie Marchand et Fiona McCarthy, aient suggéré qu’il soit lié à sa relation avec Edelston ou à une indiscrétion d’un amant en manque d’affection.

On ne sait pas au juste pourquoi Byron s’est éloigné de son ami ni comment leur relation a évolué. Mais lorsque Byron est rentré en Angleterre, Edleston était mort : une cruelle réalité qu’il n’a découverte que cinq mois plus tard, de la bouche de la sœur d’Edleston.

À son ami Francis Hodgson, en 1811, Byron écrit :

J’ai appris l’autre jour un décès qui m’a choqué plus que tous les précédents [sa mère et deux autres amis étaient morts récemment], celui d’une personne que j’aimais plus que je n’ai jamais aimé un être vivant, et qui, je crois, m’a aimé jusqu’à la fin, et pourtant je n’ai pas versé une larme pour un événement qui, il y a cinq ans, m’aurait fait tomber dans la poussière ; cela pèse encore sur mon cœur et me rappelle ce que je souhaite oublier, dans de nombreux rêves fiévreux.

Byron a peut-être répété à ses amis qu’il n’avait pas versé une larme, mais la répétition elle-même est révélatrice. La perte d’Edleston l’a conduit à composer les poèmes de Thyrza. Tout en décrivant son chagrin, ils nous livrent d’autres fragments de l’histoire de leur relation. To Thyrza (1811), par exemple, suggère un départ fâché, un malentendu ou simplement le fait de ne pas avoir su dire au revoir :

Si du moins – un mot, un regard
m’eût dit tendrement : « Je te quitte en t’aimant
mon cœur eût appris à pleurer,
avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l’âme de ton corps

On suit le processus de deuil de Byron à travers d’autres lettres et poèmes, dont Stanzas (décembre 1811) ou To Thyrza (1812), avec une description d’une gaieté autodestructrice et désespérée, teintée de dégoût de soi, qui donne des clés sur l’état d’esprit de Byron en 1812, l’année de son ascension fulgurante vers la célébrité :

Allons, servez-moi du vin, servez le banquet,
l’homme n’est pas fait pour vivre seul :
je serai cette légère et incompréhensible créature
qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne.
Il n’en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur,
il n’en aurait jamais été ainsi ;
mais tu m’as quitté, et m’as laissé seul ici-bas :
tu n’es plus rien, tout n’est rien désormais pour moi.

Le chagrin de Byron est palpable – ce, même sans pouvoir distinguer quelle part relève de l’autofiction et de la dramatisation et quelle autre d’une tristesse profondément enfouie, de la perte d’un amour qu’il ne pouvait revendiquer publiquement ou s’il s’agit d’une tentative de dépeindre un sentiment constant qu’il aurait voulu ne jamais éprouver, ou bien qu’il n’avait jamais pu dépasser.

Un chagrin queer, non exprimé, couché sur le papier avec des pronoms et des pseudonymes modifiés. Une révélation et une dissimulation – un chagrin, un amour qui n’ose pas dire son nom).

Les émotions douloureuses étaient mêlées à une véritable gaieté, c’est indéniable. Il écrivait ses poèmes rapidement, transformant des impressions potentiellement fugaces en réalités durables. Et ces moments sont peut-être aussi significatifs et éclairants qu’un récit plus global.

Chaque poème et chaque lettre racontent une histoire légèrement différente, capturent un moment différent et donnent un nouvel aperçu d’une vie queer vécue il y a plus de deux cents ans.

The Conversation

Sam Hirst ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Communautés LGBTQIA+ : Les lettres de Byron, sources précieuses pour l’histoire – https://theconversation.com/communautes-lgbtqia-les-lettres-de-byron-sources-precieuses-pour-lhistoire-227945

Le plus ancien monastère chrétien du monde bientôt exproprié ? La justice égyptienne relance les tensions au Sinaï

Source: The Conversation – Indonesia – By Mohamed Arbi Nsiri, Docteur en histoire ancienne, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

Le plus ancien monastère chrétien encore en activité, Sainte-Catherine du Sinaï, est menacé par un projet touristique. Hejna/Wikimedia Commons, CC BY

Le monastère Sainte-Catherine du Sinaï (Égypte) est reconnu comme le plus ancien établissement monastique chrétien encore en activité. Une décision rendue fin mai 2025 par la cour d’appel égyptienne fait planer une menace sans précédent sur son avenir.


Édifié en 548 sur ordre de l’empereur byzantin Justinien Ier, au pied du mont Moïse, à 1 570 mètres d’altitude, le monastère Sainte-Catherine occupe une place singulière dans l’histoire religieuse et culturelle de l’humanité. Niché au cœur d’un massif aride et majestueux, ce lieu sacré – également connu sous le nom de monastère de la Transfiguration – a traversé les siècles sans interruption, abritant une communauté chrétienne fidèle à la tradition orthodoxe orientale.

Il constitue un témoignage unique de la continuité du monachisme tardo-antique, tel qu’il s’est développé dans l’Orient méditerranéen à partir des premiers ermites du désert. Ce sanctuaire millénaire, dont les murailles de pierre enferment une exceptionnelle bibliothèque de manuscrits anciens et une collection inestimable d’icônes byzantines, fut dès l’origine un carrefour spirituel, accueillant pèlerins, savants et voyageurs de toutes confessions.

Une expropriation au profit de l’État égyptien

Relevant canoniquement du patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem, cette institution multiséculaire voit aujourd’hui son existence même remise en question. L’arrêt rendu par la cour d’appel égyptienne fin mai 2025 ouvre, en effet, la voie à une possible expropriation de ses terres au profit de l’État, accompagnée de la menace d’expulsion de sa communauté monastique, forte d’une vingtaine de moines, pour la plupart d’origine grecque. Un tel scénario mettrait un terme brutal à une présence spirituelle ininterrompue depuis près de quinze siècles, dans un lieu où la prière, l’hospitalité et la conservation du savoir sacré ont toujours été au cœur de la vocation monastique.

Inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2002, le monastère Sainte-Catherine se trouve ainsi confronté à une érosion préoccupante de son autonomie séculaire. Ce processus, s’il devait se poursuivre, risquerait non seulement d’altérer l’équilibre délicat entre tradition religieuse et souveraineté égyptienne, mais aussi d’effacer une part précieuse de la mémoire vivante du christianisme oriental, conservée au prix d’un isolement assumé et d’une fidélité sans faille à l’esprit du désert.

Agenda politico-religieux ou patrimonialisation ?

L’origine de cette crise remonte aux années qui ont suivi la révolution égyptienne de 2011. Sous l’impulsion du gouvernement alors dominé par les Frères musulmans (de juin 2012 à juillet 2013, ndlr), des procédures judiciaires furent engagées afin de contester les droits fonciers du monastère. Ces démarches, révélatrices d’une volonté politique d’affirmer la souveraineté de l’État sur des lieux à forte charge symbolique, ont abouti à la décision récemment rendue, laquelle redéfinit en profondeur les rapports entre la communauté religieuse et les autorités civiles.

Désormais, les moines du monastère Sainte‑Catherine du Sinaï ne sont plus considérés comme propriétaires, mais comme de simples « occupants autorisés », bénéficiant d’un droit d’usage strictement limité à leurs fonctions liturgiques.

Avant la décision juridique de 2025, ils ne disposaient vraisemblablement d’aucun titre de propriété formel : aucune preuve d’enregistrement cadastral ou d’acte notarié ne vient attester d’un droit de propriété légalement établi. Leur présence continue depuis près de mille cinq cents ans constituait toutefois un ancrage patrimonial implicite, reposant sur une forme de légitimité historique, voire coutumière. Le droit égyptien admet, dans certaines circonstances, que l’usage prolongé d’un bien puisse fonder un droit réel d’usage – sans pour autant conférer un droit de pleine propriété ou de disposition. Ce type de tenure, parfois désigné sous le nom de ḥikr, demeure subordonné à la reconnaissance étatique et ne suffit pas, en lui-même, à faire valoir un droit de propriété au sens strict.

La décision de 2025 clarifie ainsi une situation juridique jusque-là ambivalente, en affirmant explicitement la propriété de l’État tout en maintenant un droit d’usage limité pour la communauté monastique.

Un projet touristique

Selon des sources locales bien informées, cette évolution juridique s’inscrit dans le cadre d’un vaste projet de réaménagement territorial lancé en 2020 sous le nom de « Grande Transfiguration ». L’objectif affiché est de faire de la région de Sainte-Catherine une destination touristique de premier plan, centrée sur le tourisme religieux, écologique et thérapeutique.

Dans cette perspective, la présence monastique, avec ses exigences de retrait, de silence et de stabilité, peut apparaître comme un obstacle à la conversion du site en un pôle d’attraction touristique intégré – avec, à terme, le risque que le monastère ne soit progressivement vidé de sa vocation spirituelle et transformé en musée, rattaché aux logiques d’un patrimoine marchandisé.


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Inquiétude des autorités grecques

La situation a suscité une vive inquiétude au sein des autorités grecques. Le premier ministre Kyriakos Mitsotakis est intervenu personnellement auprès du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi pour plaider la cause du monastère et de ses moines, soulignant l’importance de préserver l’intégrité spirituelle, historique et culturelle de ce site inestimable, dont la Grèce se considère coresponsable au regard de ses liens ecclésiologiques et historiques avec la communauté des moines orthodoxes du Sinaï.

En réponse à la controverse croissante, la présidence égyptienne a publié, le 30 mai 2025, un communiqué officiel dans lequel elle réaffirme son attachement au respect du statut sacré du monastère. Ce texte vise à contrecarrer les accusations selon lesquelles le projet de la Grande Transfiguration inclurait une évacuation du site ou une remise en cause de la présence monastique. Les autorités égyptiennes insistent sur le fait que l’initiative concerne exclusivement le développement de la ville environnante, sans atteinte directe au monastère.

Des environs sacrés pour les trois grandes religions monothéistes

La ville de Sainte-Catherine, qui s’étend à proximité immédiate du monastère, possède une résonance spirituelle unique. Elle est traditionnellement identifiée comme le lieu où Moïse reçut les Tables de la Loi, et certains y situent également la Transfiguration divine. De ce fait, elle constitue un espace sacré commun aux trois grandes religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam.

L’église dite du Buisson ardent, ou chapelle du Buisson ardent, se trouve au cœur même du monastère Sainte‑Catherine, dans cette même ville au pied du mont Sinaï. Érigée sur le site traditionnel où Moïse aurait entendu la voix divine émanant d’un buisson en feu sans se consumer, elle est intégrée à l’abside orientale de la grande basilique byzantine, construite sous Justinien au VIe siècle. Selon la tradition, cette chapelle abrite encore le buisson vivant, dont les racines affleureraient sous l’autel. Les visiteurs y accèdent depuis l’église principale, en se déchaussant en signe de respect, rappelant le geste de Moïse ôtant ses sandales sur la terre sacrée.

Bien plus qu’un simple lieu commémoratif, cette chapelle demeure le cœur vivant d’une mémoire partagée entre les trois monothéismes et le centre spirituel de la communauté monastique du Sinaï.

Quels recours ?

Face à la menace qui pèse sur l’intégrité matérielle et spirituelle du monastère Sainte-Catherine du Sinaï, il apparaît opportun d’envisager une médiation internationale sous l’égide de l’Unesco, institution multilatérale investie de la mission de protéger le patrimoine mondial de l’humanité. Le statut du monastère, inscrit depuis 2002 sur la liste du patrimoine mondial en raison de sa valeur universelle exceptionnelle, offre un fondement juridique et symbolique solide pour une telle intervention.

Dans le cadre des instruments juridiques existants – notamment la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel de 1972 –, l’Unesco est habilitée à envoyer une mission d’experts sur place afin d’évaluer l’impact potentiel du projet dit de la « Grande Transfiguration » sur la préservation des valeurs culturelles, religieuses et historiques du site. Une telle mission pourrait formuler des recommandations contraignantes ou incitatives à l’intention des autorités égyptiennes, en vue de concilier les objectifs de développement local avec le respect des engagements internationaux pris par l’Égypte en matière de sauvegarde patrimoniale.

Par ailleurs, l’Unesco pourrait jouer un rôle de médiateur entre l’État égyptien, la communauté monastique, le patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem et les autorités grecques, en facilitant la mise en place d’un protocole d’accord qui garantirait le maintien de la vie monastique, la préservation du patrimoine matériel (manuscrits, icônes, bâtiments…) et la reconnaissance du rôle spirituel et historique du monastère. Une telle initiative contribuerait non seulement à désamorcer les tensions actuelles, mais aussi à renforcer la dimension interculturelle et interreligieuse du site, conformément aux objectifs de l’Unesco en matière de dialogue entre les civilisations.

Enfin, si la situation devait empirer, le Comité du patrimoine mondial pourrait envisager l’inscription du monastère sur la liste du patrimoine mondial en péril, mesure exceptionnelle, qui alerterait la communauté internationale sur la gravité de la situation et mobiliserait les moyens diplomatiques et financiers nécessaires à sa sauvegarde.

Par cette voie, il est encore possible de transformer une crise en opportunité : celle de renouveler l’engagement commun des États, des Églises et des institutions internationales en faveur d’un patrimoine spirituel dont la valeur dépasse les frontières nationales, et dont la sauvegarde concerne l’humanité tout entière.

The Conversation

Mohamed Arbi Nsiri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le plus ancien monastère chrétien du monde bientôt exproprié ? La justice égyptienne relance les tensions au Sinaï – https://theconversation.com/le-plus-ancien-monastere-chretien-du-monde-bientot-exproprie-la-justice-egyptienne-relance-les-tensions-au-sina-258928

Le peintre Hokusai était une icône en France avant d’être reconnu au Japon

Source: The Conversation – Indonesia – By Sophie Basch, Professeur de littérature française, Sorbonne Université

_Le Pavillon Sazai du temple des Cinq Cents Arhats_ (Gohyaku Rakanji Sazaidô), v. 1829-1833, vingt-troisième des _Trente-six vues du mont Fuji_. Hokusai-kan Museum.

Avec l’exposition « La vague Hokusai », le musée d’histoire de Nantes accueille, du 28 juin au 7 septembre 2025, de nombreux chefs-d’œuvre du peintre Katsushika Hokusai (1760-1849), appartenant au musée Hokusai-kan d’Obuse, dans les Alpes japonaises.


Le titre de l’exposition nantaise rend hommage à l’estampe la plus illustre d’Hokusai, celle dont les reproductions et les détournements ont envahi l’espace public jusqu’à saturation : Sous la vague au large de Kanagawa, première des Trente-six vues du mont Fuji, cette « vague comme mythologique » d’un Hokusai « emporté, expéditif, bouffon, populacier », saluée en 1888 par le critique Félix Fénéon.

La reconnaissance européenne

L’icône a été baptisée par un écrivain français, Edmond de Goncourt, dans la monographie qu’il consacra à Hokusai en 1896 :

« Planche, qui devrait s’appeler “la Vague”, et qui en est comme le dessin, un peu divinisé par un peintre, sous la terreur religieuse de la mer redoutable entourant de toute part sa patrie : dessin qui vous donne le coléreux de sa montée dans le ciel, l’azur profond de l’intérieur transparent de sa courbe, le déchirement de sa crête, qui s’éparpille en une pluie de gouttelettes, ayant la forme de griffes d’animaux. »

Hokusai, dont le Japon proclame aujourd’hui le génie, apparaît comme une gloire universelle.

Publicité sur un bus municipal à Onomichi
Publicité sur un bus municipal à Onomichi (située sur le littoral de la mer intérieure de Seto, dans la préfecture d’Hiroshima).
Fabrice van de Kerckhove
Étal de poissonnier à Athènes
Étal de poissonnier à Athènes (Grèce).
Sophie Basch

C’est toutefois en Occident qu’il acquit sa renommée dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, et plus singulièrement en France, berceau du japonisme artistique.

L’avocat des impressionnistes et de l’art japonais, Théodore Duret, pouvait ainsi écrire en 1882 :

« Homme du peuple, au début sorte d’artiste industriel, [Hokusai] a occupé vis-à-vis des artistes, ses contemporains, cultivant “le grand art” de la tradition chinoise, une position inférieure, analogue à celle des Lenain vis-à-vis des Lebrun et des Mignard ou des Daumier et des Gavarni en face des lauréats de l’école de Rome. […] C’est seulement depuis que le jugement des Européens l’a placé en tête des artistes de sa nation que les Japonais ont universellement reconnu en lui un de leurs grands hommes. »


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Déclassé au Japon

Confirmant ce diagnostic, l’éminent orientaliste bostonien Ernest Fenollosa rédigea une préface cinglante au catalogue de la première rétrospective Hokusai organisée en 1900 à Tokyo par l’éditeur et collectionneur Kobayashi Bunshichi :

« Il semblerait étrange que Hokusai, reconnu en Occident depuis quarante ans comme l’un des plus grands maîtres mondiaux du dessin, n’ait jamais été considéré comme digne d’étude dans son pays natal, si nous n’étions conscients du clivage fatal entre aristocrates et plébéiens à l’époque Tokugawa, dont le présent prolonge l’ombre sinistre. […] Des représentants du gouvernement ont jugé cette exposition démoralisante ; quant aux rares collectionneurs clandestins, ils rougiraient, dit-on, de voir leur nom publié parmi les contributeurs. »

Qui aurait alors pu prédire que l’ukiyo-e deviendrait l’instrument privilégié du soft power japonais ?

Le rôle des collectionneurs privés

La spectaculaire exposition récemment dédiée par le Musée national de Tokyo à l’éditeur du XVIIIe siècle Tsutaya Juzaburo, notamment commanditaire d’Utamaro, témoigne du changement de paradigme amorcé au début du XXe siècle. Dans les vitrines, de nombreuses estampes de contemporains de Hokusai, aujourd’hui vénérés mais méprisés dans le Japon de Meiji (1868-1912), portent le sceau du fameux intermédiaire Hayashi Tadamasa, fournisseur, dans le Paris du XIXe siècle, des principaux collectionneurs japonisants : les frères Goncourt, le marchand Siegfried Bing et le bijoutier Henri Vever, dont les plus belles pièces passèrent ensuite dans les collections publiques japonaises par l’entremise du mécène Matsukata Kōjirō. Hokusai doit sa fortune à la clairvoyance de collectionneurs particuliers qui bravaient au Japon, un dogmatisme esthétique et social et, en France, l’académisme institutionnel.

Comme le critique d’art Théodore de Wyzewa écrivait en 1890 des estampes japonaises :

« Les défauts mêmes de leur perspective et de leur modelé nous enchantèrent comme une protestation contre des règles trop longtemps subies. »

Pierre Bonnard et Édouard Vuillard n’attendaient que cet encouragement.

Édouard Vuillard, Le jardin des Tuileries, 1896, musée du Petit Palais
Édouard Vuillard, le Jardin des Tuileries (1896), musée du Petit Palais.
Paris Musées, CC BY
Pierre Bonnard, Promenade des nourrices, frise des fiacres, paravent, 1897
Pierre Bonnard, Promenade des nourrices, frise des fiacres (1897). Paravent constitué d’une suite de quatre feuilles lithographiées en cinq couleurs.
Cleveland Museum of Art., CC BY

Un malentendu persistant

Le clivage persistait lorsque Paul Claudel, alors ambassadeur au Japon, prononça en 1923 une conférence devant des étudiants japonais à Nikkō. Son jugement, qui fait directement écho à celui de Fenollosa, précise les raisons du succès en France de Hokusai, perçu comme un cousin des peintres de la vie moderne :

« Il est frappant de voir combien dans l’appréciation des œuvres que [l’art japonais] a produites, notre goût est resté longtemps loin du vôtre. Notre préférence allait vers les peintres de l’École “Ukiyoyé”, que vous considérez plutôt comme le témoignage d’une époque de décadence, mais pour lesquels vous m’excuserez d’avoir conservé personnellement tout mon ancien enthousiasme : vers une représentation violente, pompeuse, théâtrale, colorée, spirituelle, pittoresque, infiniment diverse et animée du spectacle de tous les jours. C’est l’homme dans son décor familier et ses occupations quotidiennes qui y tient la plus grande place. Votre goût, au contraire, va vers les images anciennes, où l’homme n’est plus représenté que par quelques effigies monastiques qui participent presque de l’immobilité des arbres et des pierres. »

Vincent Van Gogh, Portait du Père Tanguy, 1887, Musée Rodin
Vincent Van Gogh, Portait du père Tanguy (1887). Musée Rodin.
Wikimedia, CC BY

Une fraternité française

Si Hokusai bénéficia dès les années 1820 d’une réception savante en Europe, c’est en effet surtout en France que son œuvre rencontra un accueil fraternel. Le graveur Félix Bracquemond serait tombé dès 1856, chez l’imprimeur Delâtre, sur un petit album à couverture rouge, « un des volumes de la Mangwa, d’Hok’ Saï. »

Félix Bracquemond, Carpe, motif pour le Service Rousseau, 1866.
Félix Bracquemond, Carpe, motif pour le Service Rousseau, 1866.
The Cleveland Museum of Art, CC BY

Claude Monet faisait remonter à la même année une rencontre qui devait tant l’inspirer :

« Ma vraie découverte du Japon, l’achat de mes premières estampes, date de 1856. J’avais seize ans ! Je les dénichai au Havre, dans une boutique comme il y en avait jadis où l’on brocantait les curiosités rapportées par les long-courriers […]. Je les payais vingt sous pièce. Il paraît qu’aujourd’hui certaines se vendraient des milliers de francs. »

Dès la fin des années 1850, Hokusai apparut donc comme un précurseur éloigné qui confortait la conviction des premiers amateurs d’estampes, passionnés d’eaux-fortes, de caricatures et de ces enluminures populaires bientôt vantées par Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer.

Hokusai, Un opticien présente des lunettes à un homme à trois yeux, sous le regard d’un homme et d’une femme au cou fantastiquement allongé et fumant la pipe ; un moine jouant du shamisen détourne le regard, La Manga, vol. XII, 1834, collection pa
Hokusai, Un opticien présente des lunettes à un homme à trois yeux, sous le regard d’un homme et d’une femme au cou fantastiquement allongé et fumant la pipe ; un moine jouant du shamisen détourne le regard, La Manga, vol. XII, 1834, collection particulière.
CC BY

Une lettre de Charles Baudelaire, apôtre de la modernité, qui préférait la « magie brutale et énorme » des dioramas, vrais par leur fausseté même, aux représentations réalistes, témoigne en 1862 de cette reconnaissance précoce :

« Il y a longtemps, j’ai reçu un paquet de Japonneries que j’ai partagées entre mes amis et amies. Je vous avais réservées [sic] ces trois-là. […] Elles ne sont pas mauvaises (images d’Épinal du Japon, 2 sols pièce à Yeddo). Je vous assure que, sur du vélin et encadré de bambou ou de baguettes vermillon, c’est d’un grand effet. »

Hokusai l’inspirateur

L’hommage le plus spirituel à Hokusai vint de l’illustrateur Henri Rivière qui, entre 1888 et 1902, grava Les Trente-six vues de la tour Eiffel. Il ne s’agissait pas, comme l’a affirmé Christine Guth, spécialiste américaine de la période Edo, de « mettre en parallèle la sublimité naturelle du mont Fuji et la sublimité technologique de la tour Eiffel » – postulat démenti par l’accent mis sur le Paris des faubourgs et de l’industrie, ainsi que par Rivière lui-même, qui insista explicitement dans ses souvenirs sur l’aspect parodique de son entreprise :

« J’avais composé […] des dessins pour un livre d’images […] qui parut plus tard en lithographie ; c’étaient les “Trente-six vues de la Tour Eiffel”, réminiscence du titre de Hokusai : “Les trente-six vues du Fujiyama”, mais, comme le dit Arsène Alexandre dans la préface qu’il écrivit pour ces vues de Paris : “On a le Fujiyama qu’on peut”. »

Henri Rivière, Les 36 Vues de la tour Eiffel, Du Quai de Passy
Henri Rivière, Les 36 Vues de la tour Eiffel, Du Quai de Passy.
Bibliothèque numérique de l’INHA, CC BY-ND
Henri Rivière, Les 36 Vues de la tour Eiffel, Rue Beethoven
Henri Rivière, Les 36 Vues de la tour Eiffel, Rue Beethoven.
Bibliothèque numérique de l’INHA, CC BY-ND

Comme devait le constater en 1914 le grand historien d’art Henri Focillon, dans la monographie qu’il consacra au maître nippon, ces « artistes qui, ayant trouvé en [Hokusai] un modèle et un exemple, le chérirent, non seulement pour le charme rare et supérieur de sa maîtrise, mais pour l’autorité qu’il conférait à leur propre esthétique ». Hokusai n’influença aucunement les peintres français, comme on le lit trop souvent : il confirmait et encouragea leurs audaces.

The Conversation

Sophie Basch est membre de l’Institut universitaire de France (IUF). Elle a reçu des financements de l’IUF.

ref. Le peintre Hokusai était une icône en France avant d’être reconnu au Japon – https://theconversation.com/le-peintre-hokusai-etait-une-icone-en-france-avant-detre-reconnu-au-japon-258751

La posture queer dans l’art : un rempart contre l’essentialisation

Source: The Conversation – Indonesia – By Nicola Lo Calzo, Chercheur en art et représentations queer et décoloniales, École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC)

Un processus inédit est en cours au sein du monde de l’art, la question de la visibilité des artistes « subalternes » et des récits dominés devient un enjeu central. Dans ce contexte, la posture queer peut s’imposer comme un moyen de ne pas retomber dans des travers identitaires.


Les bouleversements sociaux de la dernière décennie, illustrés par les mouvements #MeToo et Black Lives Matter, ont entraîné une prise de conscience dans certains milieux culturels et artistiques. Nous assistons à une reconnaissance inédite des artistes queers, racisés, femmes, en situation de handicap, issus des pays du Sud global. Au sein des circuits artistiques officiels se diffusent les problématiques que soulèvent leurs œuvres (luttes antiracistes, queers, féministes ou écologiques, question des récits et des archives minorées, enjeu des réparations postcoloniales et de la restitution des œuvres d’art, etc.). La notion d’« inclusivité », fondée sur la reconnaissance de la différence comme valeur sociale, s’impose aujourd’hui comme un projet ambitieux dans le monde de l’art.

Il suffit de regarder la programmation des six derniers mois dans les institutions muséales parisiennes pour mesurer le phénomène : l’exposition « Paris noir » au Centre Pompidou, « Corps et Âmes » à la Bourse de Commerce, « Banlieues chéries » au Musée de l’histoire de immigration, « Tituba, qui pour nous protéger » au Palais de Tokyo.

Ce processus est né, tel un « discours en retour » après des siècles d’eurocentrisme et de regard exotisant véhiculé par un certain discours sur l’altérité. Comme l’affirme la journaliste et écrivaine d’origine iranienne Farah Nayeri :

« Aujourd’hui, les musées, les galeries, les conservateurs et les mécènes veulent tous être considérés comme des agents de cette inclusion. »

La visibilisation des récits subalternes constitue un enjeu central pour un monde de l’art et une société plus égalitaires. Et même s’ils semblent aller à rebours de la montée des mouvements réactionnaires, les mécanismes de ce processus méritent d’être interrogés et questionnés.

À cet égard, une posture queer, telle que proposée dans cet article, permet à la fois d’interroger le processus d’inclusivité dans le milieu de l’art et ses contradictions, tout en offrant une perspective critique pour penser le monde au-delà de toute mythologie essentialiste (à savoir un régime de pensée et de représentation qui suppose des identités fixes et immuables).

Au-delà du « Mythe-du-Subalterne »

Derrière une demande légitime et nécessaire de décolonisation des arts et des musées – portée notamment par la société civile et des groupes militants–, la question qui se pose est de savoir sur quels critères repose aujourd’hui l’éligibilité des artistes à l’espace muséal et à ses collections.

« Comment “décoloniser” le musée ? : l’institution culturelle occidentale en question•», France 24.

L’« identité » – autrement dit, ce que l’artiste représente symboliquement, culturellement et visiblement aux yeux de ses publics, au travers de ses œuvres – deviendrait-elle le principal critère de sélection ? Le positionnement critique de l’artiste, sa vision du monde, indépendamment de ce qu’il incarne ou représente, serait-il négligé ? Le risque est de le reléguer au second plan, en reconduisant, de fait, les mêmes catégories identitaires que l’on prétend pourtant déconstruire (homme/femme, blanc/noir, hétero/queer, valide/invalide, etc.).

Récemment l’artiste photographe Henry Roy s’est exprimé sans détour sur son compte Instagram en dénonçant ce type d’assignation :

« J’ai récemment entendu l’une des remarques les plus déconcertantes qu’il m’ait été donné d’entendre : un photographe afro-descendant ne devrait photographier que ses “semblables”. C’est apparemment un critère qui le distinguerait d’un artiste non racialisé. Que signifie cette singulière assignation ? Le champ de l’image impose-t-il une discrimination aux Afro-descendants, les confinant dans une sorte de ghetto de l’imaginaire ? »

Dans cette configuration, les classes d’oppression ne sont plus mobilisées, comme le font les penseurs intersectionnels, pour déconstruire les rapports de pouvoir en exposant leur enchevêtrement. Elles sont, au contraire, utilisées pour enfermer chacun et chacune (de nous) dans des identités figées, créant ainsi un nouveau mythe que j’appelle le « Mythe-du-Subalterne » : une fiction qui permettrait en outre au musée de préserver sa structure inégalitaire, tout en se drapant dans un vernis décolonial.

Sur cette base, on détermine non seulement l’accès – ou non – de l’artiste à l’institution muséale et à l’écosystème qui l’entoure, mais aussi sa légitimité à travailler tel ou tel sujet. En tant que personne queer, italienne et blanche, par exemple, il m’arrive d’entendre un certain discours selon lequel, parce que « je suis X », je ne pourrais produire un discours critique que sur ce X. Mais qui décide de ce que recouvre ce X, et qui en fixe les limites ?


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La posture queer contre les visions figées

Face à la polarisation du discours – entre, d’un côté, une rhétorique réactionnaire et stigmatisante à l’égard des minorités et, de l’autre, une approche essentialisante, la posture queer apparaît comme une alternative aux visions figées de l’Autre et du [Soi](https://fr.wikipedia.org/wiki/Soi_(psychologie). Elle constitue un point de départ pour une perspective critique résolument opposée à toute forme de binarisme (homme/femme, noir/blanc, gay/hétéro, ouvrier/bourgeois, valide/invalide).

À l’origine, le terme anglais queer signifie « étrange », « louche », « de travers ». Insulte issue du langage populaire, équivalente au mot « pédé » en français – avec l’idée sous-jacente de déviance ou d’anormalité –, il s’oppose à « straight » (« droit »), terme désignant les personnes hétérosexuelles. Dans le contexte de stigmatisation accrue des personnes LGBTQIA+ au moment de la crise du sida dans les années 1980, queer est progressivement resignifié puis réapproprié, à travers une circulation des savoirs et des pratiques entre militants et intellectuels.




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De fait, l’expérience de personnes queers entre en contradiction avec l’ordre et l’espace familiaux qui, historiquement, ont été construits comme prolongement de l’ordre social. Leur manière d’habiter l’espace introduit une faille par rapport à la ligne parentale (et reproductive) dont iels héritent et qu’iels ont la charge de reconduire. En renonçant à celle-ci, les subjectivités queers défient l’institution de la famille et, avec elle, l’ordre social.

Mais, comme le souligne le sociologue et philosophe français Didier Eribon, cette condition n’est pas seulement une identité stigmatisée, un habitus dont on cherche à se défaire pour lui opposer une identité en accord avec soi-même. Elle est constitutive d’une « vision ». Elle représente un point de vue spécifique sur le monde, une perspective que, dans les mots de la penseuse afroféministe bell hooks, l’on peut qualifier de regard oppositionnel (« oppositional gaze ») – un regard que les subalternes développent en réponse au regard stigmatisant qui, de manière récurrente, est porté sur eux.

Se soustraire aux logiques identitaires

Pour une personne queer, le regard stigmatisant de l’Autre ne provient pas uniquement de l’extérieur de sa communauté d’origine. Il émane aussi souvent de l’intérieur, par exemple, de la famille. C’est précisément dans ce double rejet, à la fois interne et externe, que réside le potentiel dénormatif de l’expérience queer : une vision du Soi et de l’Autre qui procède d’une désidentification avec la norme, susceptible de produire une vision « transidentitaire » ou « identitaire-sceptique ».

De cette expérience queer – marquée par un double rejet, à la fois interne et externe – peut émerger une posture queer.

Il ne s’agit plus uniquement d’un vécu intime ou d’un rapport personnel et situé à la norme, mais d’une position critique face aux systèmes de pouvoir, aux catégories figées et aux régimes de visibilité.

C’est la raison pour laquelle la posture queer ne cherche aucun drapeau identitaire particulier ni aucune identité dans laquelle se retrancher. La posture queer est une destinée. Elle incarne une utopie qui prend la forme d’un travail continuel et inachevé de déconstruction des représentations dominantes et de reconstruction de représentations minorées.

Une éthique de l’émancipation

Une posture queer se veut une renégociation permanente du Soi dans sa relation à l’Autre. À cet égard, la pensée de l’errance élaborée par le philosophe français Édouard Glissant est clé. Elle éclaire l’aspiration de la posture queer à se faire lien et relation par-delà l’absolutisme de l’identité racine unique – qui repose, elle, sur l’idée d’un enracinement profond dans un territoire, une langue, une culture, une essence considérés comme immuables.

Face à l’alternative entre une vision du monde déterministe (selon laquelle nous ne pouvons pas transformer les rapports historiques de pouvoir dans lesquels nous sommes pris) et une vision positiviste néolibérale (qui promeut l’idée d’un individualisme tout-puissant), la posture queer s’affirme comme une troisième voie à partir de laquelle habiter, observer, et représenter le réel.

Elle constitue un « programme sans mythe », dont la visée ultime est une éthique-esthétique de l’émancipation des corps subalternes. Consciente des structures profondément inégalitaires qui régissent les rapports sociaux, cette posture implique un processus créatif, toujours inachevé, qui demande à être sans cesse réitéré, rejoué, requestionné.


Cet article est publié dans le cadre de la série « Regards croisés : culture, recherche et société », publiée avec le soutien de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle du ministère de la culture.

The Conversation

Nicola Lo Calzo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La posture queer dans l’art : un rempart contre l’essentialisation – https://theconversation.com/la-posture-queer-dans-lart-un-rempart-contre-lessentialisation-255684

Pourquoi la musique sonne-t-elle juste ou faux ?

Source: – By Jean-Pierre Dalmont, Professeur des Universités, spécialiste des guides d’ondes acoustiques et de la physique des instruments de musique, Le Mans Université

Pourquoi la musique sonne-t-elle « juste » ou « faux » et pourquoi seuls quelques élus après un travail forcené sont-ils capables de jouer ensemble et juste ? La réponse à cette question relève autant des mathématiques et de la physique que de la physiologie.


S’il arrive souvent qu’on perçoive dans diverses circonstances que certaines personnes, même seules, chantent faux, c’est parce qu’elles s’éloignent de façon très significative de l’échelle musicale attendue. Pour fixer les idées, si dans une mélodie, la note attendue est un La3 (le la au milieu du clavier) sa fréquence devrait être de l’ordre de 440 Hz, c’est-à-dire 440 oscillations par seconde.

Si elle dévie de plus de 10 Hz, elle sera suffisamment éloignée de l’attendu pour choquer les auditeurs qui connaissent la mélodie. Les échelles musicales ont une grande part d’arbitraire et leur perception relève donc de l’acquis.

Quelqu’un qui n’a aucune culture musicale ne sera en aucun cas choqué par ces déviations. D’ailleurs, les échelles musicales qui ne relèvent pas de notre culture telles que les échelles orientales ou les échelles en quart de tons nous paraissent fausses, car elles ne nous sont pas familières.

La justesse est donc une notion toute relative, et c’est lorsque l’on fait de la musique à plusieurs que celle-ci prend vraiment son sens. En effet, deux musiciens qui jouent ensemble doivent être « d’accord », c’est-à-dire que les notes qu’ils vont jouer ensemble doivent s’accorder. Et là, notre oreille est intraitable : si deux musiciens ne sont pas accordés, le résultat est extrêmement déplaisant, ça sonne faux. On sort donc du domaine de l’acquis pour rentrer dans celui de la physique.


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La musique, une affaire de physiciens ?

À quel phénomène cela tient-il ? La réponse à cette question est connue finalement depuis assez peu de temps au regard de l’histoire de la musique puisque c’est seulement au milieu du XIXe siècle qu’Hermann von Helmholtz donne une explication scientifique de la notion de dissonance, qu’il nomme « Rauhigkeit » (« rugosité »).

Il associe la notion de dissonance à la notion de battements. En effet, les mathématiques nous disent que, lorsqu’on superpose deux sons purs de même amplitude et de fréquences voisines, il en résulte un son unique dont la fréquence est leur moyenne et dont l’amplitude est modulée périodiquement par une fréquence égale à leur différence. Par exemple, si on superpose deux sons purs de même amplitude et de fréquences 439 Hz et 441 Hz, on obtient un son de 440 Hz qui s’éteint deux fois par seconde (2 Hz). C’est une sensation assez désagréable, car notre cerveau n’apprécie pas les événements répétés rapidement qui mobilisent trop son attention.

Un son pur de 439 Hz, puis un de 441 Hz et enfin le mélange des deux.

Hermann von Helmholtz a estimé subjectivement que la sensation était la plus désagréable pour des battements autour de 30 Hz. Quand cette fréquence augmente, la sensation de battement disparaît et la sensation désagréable avec.

Les choses se compliquent lorsqu’on superpose deux sons complexes. Un son complexe est un son périodique dont on sait, depuis Joseph Fourier, qu’il peut être décomposé en une somme de sons purs – les harmoniques –, dont les fréquences sont multiples de sa fréquence, dite fréquence fondamentale. Lorsqu’on superpose deux sons complexes, alors tous les harmoniques du premier son sont susceptibles de battre avec un voire plusieurs harmoniques du second. La probabilité pour que les deux sons sonnent bien ensemble est alors quasi nulle.

Les rares situations sans battement correspondent aux intervalles consonants : l’octave qui correspond à un rapport de fréquence égal à 2 exactement, la quinte qui correspond à un rapport 3/2, la quarte 4/3, la tierce majeure 5/4 et, à la limite, la tierce mineure 6/5.

Ces intervalles, si la note fondamentale n’est pas trop basse, ne créent pas de battements. Cela s’explique car de la superposition de deux sons d’un intervalle juste résulte un seul son, dont la fréquence fondamentale est la différence entre les deux. Ainsi un La3 à 440 Hz et un La4 à 880 Hz (octave) donnent un La3 de fréquence 440 Hz, mais avec un timbre différent. Un La3 à 440 Hz et un Mi4 à 660 Hz (quinte) donnent un La2 à 220 Hz. De même, un La3 à 440 Hz et un do#4 à 550 Hz (tierce majeure) donnent un La1 à 110 Hz.

Dans tous les cas, l’oreille ne perçoit pas de battements car ceux-ci sont trop rapides. Par contre, si on considère un La2 une octave plus bas à 220 Hz et un do#3 à 275 Hz (tierce majeure), on obtient un La1 à 55 Hz qui commence à être perçu comme rugueux. À cette hauteur, la tierce est presque dissonante. C’est sans doute pour cela qu’au Moyen Âge, la tierce majeure était rejetée, car considérée comme dissonante, sans parler de la tierce mineure. Ces deux intervalles sont d’ailleurs toujours considérés par les spécialistes comme des consonances imparfaites, par opposition à l’octave et la quinte qui sont des consonances parfaites.

Ces intervalles sont à la base de la musique occidentale puisqu’ils permettent de construire la gamme naturelle Ut (do) ré mi fa sol la, qui va permettre, en combinant différentes notes non conjointes, de définir les bases de l’harmonie musicale. Au fil du temps, les compositeurs et les auditeurs seront de plus en plus accommodants vis-à-vis de la justesse et, actuellement, sur un clavier numérique, seules les octaves sont rigoureusement justes.

Finalement, de nos jours, chanter juste, c’est chanter pas trop faux !

The Conversation

Jean-Pierre Dalmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la musique sonne-t-elle juste ou faux ? – https://theconversation.com/pourquoi-la-musique-sonne-t-elle-juste-ou-faux-259170

IA et étudiants : Savoir citer ses sources est indispensable à la formation intellectuelle – et ne pas le faire est passible de sanctions

Source: – By Mônica Macedo-Rouet, Professeure des universités en psychologie de l’éducation, CY Cergy Paris Université

Utiliser l’IA pour ses études, mais intelligemment. Franco Alva/Unsplash, CC BY

La fin de l’année universitaire est un moment propice à la réflexion sur les usages de l’intelligence artificielle (IA) dans les travaux académiques. C’est le moment où les enseignants-chercheurs évaluent les écrits des étudiants. Les réclamations qui s’ensuivent nous donnent l’occasion de discuter avec eux de leur rapport à la lecture, aux sources d’information et à la connaissance.

Si peu d’étudiants savent que ne pas citer ses sources dans les règles de l’art est une faute qui peut avoir des conséquences graves pour leur scolarité, il convient de décider comment l’on pourrait tirer parti de cette technologie incroyablement puissante sans renoncer à nos principes éthiques ni à nos ambitions de formation intellectuelle des étudiants.


Je lis les écrits d’étudiants en Master depuis plus de vingt ans. Cette année, j’ai constaté une augmentation massive du nombre de travaux qui comportaient des passages entiers stylistiquement proches des textes produits par l’IA générative. J’ai passé de nombreuses heures à scruter les rapports du logiciel Compilatio (un outil conçu au départ pour lutter contre le plagiat, progressivement adapté à l’IA), à vérifier l’authenticité des références bibliographiques, à faire des recherches en ligne et parfois même dans des ouvrages imprimés, afin de savoir si mes étudiants avaient rédigé eux-mêmes leurs textes.

En effet, à l’heure actuelle, aucun outil ne permet de déterminer avec certitude si un texte a été produit par l’IA générative. Parmi les cas suspects, j’ai décelé des citations à des auteurs et des références bibliographiques introuvables sur le Net ou à la bibliothèque universitaire. Ces occurrences connues sous le nom d’« hallucinations » justifiaient pleinement une demande d’explications à mes étudiants. Leurs réponses m’ont laissée perplexe.

Si les étudiants ont majoritairement reconnu avoir utilisé l’IA, ils ne voyaient pas où était le problème. Tous m’ont envoyé les articles qu’ils avaient « lu » et « traité » dans le cadre de leur travail. Ils ont justifié l’utilisation de l’IA générative comme un moyen de « reformuler [leurs] propos », « structurer [leurs] idées », « améliorer la syntaxe », « illustrer les idées de chaque auteur », « gagner du temps plutôt que de retourner dans chaque article », ou encore « faire la bibliographie à [leur] place ». Tout cela leur paraissait tout à fait normal et acceptable.

Plus grave pour moi, dont le métier est d’éduquer à l’évaluation de l’information, quand je leur ai demandé pourquoi le nom d’un auteur ou le titre d’une revue cité dans leur texte étaient différents de ceux qui figuraient dans la première page de l’article qu’ils m’avaient transmis, il y a eu un haussement d’épaules.

D’où venait leur perception que la citation des sources était un détail dans la rédaction d’un écrit sur un sujet de recherche ?

Le rôle des sources dans les écrits scientifiques… et dans les textes générés par l’IA

L’attitude des étudiants, faite d’un mélange de surprise (certes possiblement feinte) et de frustration vient, à mon avis, du bouleversement apporté par l’IA générative au statut des sources d’information dans les textes.

Dans un texte scientifique, le rôle des sources d’information est fondamental. La source correspond à l’ensemble des paramètres qui renseignent le lecteur sur l’origine de l’information, tels que l’auteur, la date de publication, ou le média. Elle donne des indications sur l’affiliation institutionnelle et disciplinaire d’un auteur, le processus éditorial préalable à la publication d’une information, et d’autres indices qui permettent d’interpréter les propos et d’en juger la fiabilité.

Or, si les chercheurs s’appuient constamment sur ces critères pour évaluer la crédibilité d’un texte, c’est l’objet d’un processus d’apprentissage pour les étudiants. Dans un article précurseur sur le sujet, Wineburg a comparé le raisonnement d’historiens et d’élèves de terminale sur un ensemble de documents à propos d’un évènement historique controversé. La source était le premier critère utilisé par les historiens pour évaluer la pertinence et la fiabilité d’un document, alors qu’il n’apparaissait qu’en troisième position pour les lycéens, qui se focalisaient davantage sur le contenu et la lisibilité des textes. Ces résultats ont été répliqués dans de nombreuses études.

Récemment, tout un chacun a pu mesurer leur importance dans le contexte de la diffusion des fausses informations sur la Covid-19. Sans la source, la crédibilité d’une information scientifique peut difficilement être évaluée.

L’IA peut contredire ses sources : elle n’est pas conçue pour y être fidèle

Dans les textes générés par l’IA, le rôle des sources est sensiblement différent.

À la base de cette technologie, il y a bien un corpus de sources gigantesque qui permet à des modèles statistiques du langage d’apprendre et de générer des textes cohérents et vraisemblablement similaires aux textes produits par les humains.

Mais les sources ne servent que d’input durant l’entraînement et ne sont pas utilisées comme critère explicite de fiabilité lors de la génération d’une réponse. Le modèle prédit la suite la plus probable d’un texte, mot à mot, selon les régularités apprises, sans évaluer la véracité de l’information par rapport à des documents authentifiés.




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Ainsi, l’on peut se retrouver avec un texte généré par l’IA parfaitement cohérent et néanmoins erroné. Même lorsque l’on demande à ChatGPT de résumer un article scientifique, il est nécessaire de vérifier que les informations correspondent à celles de l’article original. Sans une vérification scrupuleuse des textes produits par l’IA, il y a un risque de reproduction d’informations imprécises ou incorrectes, et d’attribution de certaines idées à de faux auteurs, ce qui constitue une fraude passible de sanctions.

Ne pas citer ses sources (correctement) est passible de sanctions

Les étudiants n’ont pas forcément l’impression de tricher lorsqu’ils utilisent l’IA comme une aide à la rédaction, car les textes générés par l’IA ne constituent pas un plagiat au sens propre. En France, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche s’est prononcé sur ce sujet dans une réponse à la question d’un sénateur en 2023 :

« Les œuvres créées par des IA ne sont pas protégées en elles-mêmes sauf si elles reproduisent des œuvres de l’esprit au sens du code de la propriété intellectuelle[…][donc] recopier un texte produit par ChatGPT ne peut être sanctionné au regard des dispositions des articles L. 122-4 et L. 335-2 du code de la propriété intellectuelle. »

Cependant, la même réponse précise que :

« L’indication des sources est une obligation juridique, académique et éthique. D’un point de vue académique, notamment, elle doit permettre d’apprécier la valeur pédagogique du travail original réalisé par son auteur. Ne pas mentionner les sources pour faire sien un travail réalisé par autrui ou par une IA est, en conséquence, constitutif d’une fraude susceptible d’être poursuivie et sanctionnée, pour les usagers de l’enseignement supérieur, en application des dispositions des articles R. 811-1 et suivants du code de l’éducation. »

Autrement dit, le fait d’utiliser un texte généré par l’IA ne dispense pas l’étudiant de citer correctement ses sources. Les sanctions peuvent aller jusqu’à l’exclusion de l’université et le retrait du diplôme, et ce sans délai de prescription.

En somme, ne pas citer ses sources dans les règles de l’art est une faute qui peut avoir des conséquences graves pour la scolarité d’un étudiant, sans parler du fait que la simple copie d’un texte produit par l’IA ne garantit pas l’apprentissage. Car celui-ci requiert un traitement actif de l’information de la part de l’apprenant.

Chacun doit donc s’assurer que les sources utilisées dans son travail sont correctement citées, selon les normes bibliographiques et scientifiques en vigueur. Hélas, ces normes sont enseignées parfois trop brièvement ou superficiellement – quand elles le sont – dans les cours de méthodologie de la recherche à l’université.

Une première piste : améliorer la détection des textes produits par l’IA

Une première piste serait d’améliorer la détection des textes produits par l’IA.

Les logiciels de détection automatique deviennent de plus en plus performants dans cette tâche, mais les modèles d’IA générative s’améliorent également dans l’application de stratégies de paraphrase et « d’humanisation » des textes, qui rendent plus difficile la détection automatique. Par ailleurs, certains chercheurs s’évertuent à construire des modèles visant à empêcher directement la détection automatique des textes générés par l’IA.




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C’est donc un rapport de forces extrême et inégal qui est en train de se jouer et risque de se reproduire en permanence, rendant difficile la mise à disposition des enseignants d’outils performants de détection automatique.

Pour améliorer la détection des textes générés par l’IA, une étude non encore publiée, déposée dans la plateforme ArXiv, propose de faire appel à des experts de l’usage de l’IA. Les chercheurs ont en effet observé que ces experts sont capables d’utiliser plusieurs critères d’évaluation de manière flexible : « vocabulaire de l’IA », présence de structures syntaxiques et documentaires stéréotypées, absence de fautes orthographiques et grammaticales, entre autres. Ces résultats nécessitent évidemment d’être confirmés par une publication et répliqués, mais ils suggèrent qu’il peut être utile de former les enseignants à l’application de ces critères.

Former – toujours former ! – à l’évaluation des sources d’information

Au-delà de l’aspect purement « détectionnel » des textes, ce sont des connaissances sur la structure et la rhétorique des textes générés par l’IA qu’il convient d’expliciter dans le but de les intégrer dans la pédagogie universitaire.

L’IA peut aider les enseignants et les étudiants dans de nombreuses tâches, mais elle ne peut pas se substituer complètement au jugement humain. L’usage éthique de l’IA ne se résume pas à interdire certains procédés ni à promouvoir les compétences techniques des étudiants et des enseignants (par exemple, « Comment faire un bon prompt ? »). Elle va au-delà des aspects normatifs et techniques, et inclut les questions d’épistémologie, de connaissances documentaires, et de métacognition indispensables à toute démarche maîtrisée de recherche d’informations.

Je suis sûre que l’on gagnerait à avoir des discussions plus ouvertes avec les étudiants au sujet des usages de l’IA dans les travaux universitaires, ce que cela signifie pour eux et pour nous, enseignants et chercheurs, et comment l’on pourrait tirer parti de cette technologie incroyablement puissante sans renoncer à nos principes éthiques ni à nos ambitions de formation intellectuelle des étudiants. Ce serait un débat au nom du savoir, de l’apprentissage et de la vérité, un débat dont notre université et notre démocratie ont tant besoin.

The Conversation

Mônica Macedo-Rouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. IA et étudiants : Savoir citer ses sources est indispensable à la formation intellectuelle – et ne pas le faire est passible de sanctions – https://theconversation.com/ia-et-etudiants-savoir-citer-ses-sources-est-indispensable-a-la-formation-intellectuelle-et-ne-pas-le-faire-est-passible-de-sanctions-259397

Mais pourquoi certains requins « freezent » lorsqu’on les retourne ?

Source: – By Jodie L. Rummer, Professor of Marine Biology, James Cook University

Lorsqu’on retourne certains requins, ils se figent totalement. Rachel Moore

Vous avez peut-être déjà vu cette scène dans votre documentaire animalier préféré. Le prédateur surgit brutalement de sa cachette, gueule grande ouverte, et sa proie… se fige soudain. Elle semble morte. Cette réponse de figement – appelée « immobilité tonique » – peut sauver la vie de certains animaux. Les opossums sont célèbres pour leur capacité à « faire le mort » afin d’échapper aux prédateurs. Il en va de même pour les lapins, les lézards, les serpents et même certains insectes.

Mais que se passe-t-il quand un requin agit ainsi ?

Dans notre dernière étude, nous avons exploré ce comportement étrange chez les requins, les raies et leurs proches parents. Chez ce groupe, l’immobilité tonique est déclenchée lorsque l’animal est retourné sur le dos : il cesse de bouger, ses muscles se relâchent et il entre dans un état proche de la transe. Certains scientifiques utilisent même cette réaction pour manipuler certains requins en toute sécurité.

Mais pourquoi cela se produit-il ? Et ce comportement aide-t-il réellement ces prédateurs marins à survivre ?

Le mystère du « requin figé »

Bien que ce phénomène soit largement documenté dans le règne animal, les causes de l’immobilité tonique restent obscures – surtout dans l’océan. On considère généralement qu’il s’agit d’un mécanisme de défense contre les prédateurs. Mais aucune preuve ne vient appuyer cette hypothèse chez les requins, et d’autres théories existent.

Nous avons testé 13 espèces de requins, de raies et une chimère – un parent du requin souvent appelé « requin fantôme » – pour voir si elles entraient en immobilité tonique lorsqu’on les retournait délicatement sous l’eau.

Sept espèces se sont figées. Nous avons ensuite analysé ces résultats à l’aide d’outils d’analyse évolutive pour retracer ce comportement sur plusieurs centaines de millions d’années d’histoire des requins.

Alors, pourquoi certains requins se figent-ils ?

Des requins et d’autres poissons nagent au-dessus d’un récif corallien
Chez les requins, l’immobilité tonique est déclenchée lorsqu’on les retourne sur le dos.
Rachel Moore

Trois hypothèses principales

Trois grandes hypothèses sont avancées pour expliquer l’immobilité tonique chez les requins :

  1. Une stratégie anti-prédateur – « faire le mort » pour éviter d’être mangé.

  2. Un rôle reproductif – certains mâles retournent les femelles lors de l’accouplement, donc l’immobilité pourrait réduire leur résistance.

  3. Une réponse à une surcharge sensorielle – une sorte d’arrêt réflexe en cas de stimulation extrême.

Mais nos résultats ne confirment aucune de ces explications.

Il n’existe pas de preuve solide que les requins tirent un avantage du figement en cas d’attaque. En réalité, des prédateurs modernes, comme les orques, exploitent cette réaction en retournant les requins pour les immobiliser, avant d’arracher le foie riche en nutriments – une stratégie mortelle.


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L’hypothèse reproductive est aussi peu convaincante. L’immobilité tonique ne varie pas selon le sexe, et rester immobile pourrait même rendre les femelles plus vulnérables à des accouplements forcés ou nocifs.

Quant à la théorie de la surcharge sensorielle, elle reste non testée et non vérifiée. Nous proposons donc une explication plus simple : l’immobilité tonique chez les requins est probablement une relique de l’évolution.

Une affaire de bagage évolutif

Notre analyse suggère que l’immobilité tonique est un trait « plésiomorphe » – c’est-à-dire ancestral –, qui était probablement présent chez les requins, les raies et les chimères anciens. Mais au fil de l’évolution, de nombreuses espèces ont perdu ce comportement.

En fait, nous avons découvert que cette capacité avait été perdue au moins cinq fois indépendamment dans différents groupes. Ce qui soulève une question : pourquoi ?

Dans certains environnements, ce comportement pourrait être une très mauvaise idée. Les petits requins de récif et les raies vivant sur le fond marin se faufilent souvent dans des crevasses étroites des récifs coralliens complexes pour se nourrir ou se reposer. Se figer dans un tel contexte pourrait les coincer – ou pire. Perdre ce comportement aurait donc pu être un avantage dans ces lignées.

Que faut-il en conclure ?

Plutôt qu’une tactique de survie ingénieuse, l’immobilité tonique pourrait n’être qu’un « bagage évolutif » – un comportement qui a jadis servi, mais qui persiste aujourd’hui chez certaines espèces simplement parce qu’il ne cause pas assez de tort pour être éliminé par la sélection naturelle.

Un bon rappel que tous les traits observés dans la nature ne sont pas adaptatifs. Certains ne sont que les bizarreries de l’histoire évolutive.

Notre travail remet en question des idées reçues sur le comportement des requins, et éclaire les histoires évolutives cachées qui se déroulent encore dans les profondeurs de l’océan. La prochaine fois que vous entendrez parler d’un requin qui « fait le mort », souvenez-vous : ce n’est peut-être qu’un réflexe musculaire hérité d’un temps très ancien.

The Conversation

Jodie L. Rummer reçoit des financements de l’Australian Research Council. Elle est affiliée à l’Australian Coral Reef Society, dont elle est la présidente.

Joel Gayford reçoit des financements du Northcote Trust.

ref. Mais pourquoi certains requins « freezent » lorsqu’on les retourne ? – https://theconversation.com/mais-pourquoi-certains-requins-freezent-lorsquon-les-retourne-259916

L’avenir des véhicules électriques selon les experts du secteur de l’énergie

Source: – By Anne-Lorène Vernay, Chargée de cours en stratégie, Grenoble École de Management (GEM)

Renault Zoé est actuellement le véhicule électrique le plus vendu au sein de l’Union européenne (15% de parts de marché) et leader en France (avec 70% de parts de marché). Wikimedia Commons, CC BY

Depuis que Tesla a commercialisé son premier véhicule électrique (VE) au milieu des années 2000, plusieurs constructeurs automobiles tels que le Chinois BYD, Renault-Nissan ou BMW se sont positionnés clairement sur ce marché. Les VE promettent d’améliorer la qualité de vie en milieu urbain grâce à la réduction de la pollution de l’air et des nuisances sonores. L’augmentation significative de la part des VE devrait également réduire les émissions de gaz à effet de serre, notamment si l’électricité utilisée pour la recharge des batteries provient de sources décarbonées.

Selon le dernier rapport global sur les VE de l’Agence internationale de l’énergie, en 2016, le chiffre record de 750 000 véhicules électriques vendus a été atteint, dont plus de la moitié en Chine. Le marché des VE devrait continuer sa croissance dans les années à venir et d’ici à 2020, entre 9 et 20 millions de VE sont attendus sur les routes. À noter également qu’en 2016, les infrastructures de stations de recharge publiques ont crû sur un rythme annuel de 72%.

Pour soutenir le développement des VE, plusieurs pays proposent des réductions de prix aux acheteurs. En France, cette aide peut s’élever à 6 000 euros (plus une prime additionnelle de 2 500 euros si un véhicule diesel de plus de 16 ans est mis à la casse). En 2017, près de 31 000 véhicules électriques ont été immatriculés en France. Ce chiffre correspond à une part de marché de 1,2%, ce qui reste bien en dessous du pays champion du VE, la Norvège, où 17% des ventes sont électriques. En Allemagne pour la même période, les ventes sont un peu moindres mais se situent dans une fourchette assez similaire à la France.

En lien avec ces développements, l’édition hiver 2017-2018 du Baromètre du marché de l’énergie de Grenoble École de Management et du Zentrum für Europäische Wirtschaftsforschung (Centre pour la recherche économique européenne) questionne les perceptions des experts du secteur de l’énergie sur le développement du véhicule électrique en France et en Allemagne.

Adaptation majeure des réseaux de distribution

Experts français et allemands s’accordent pour dire qu’aucun changement majeur ne sera requis au niveau de la production d’électricité et du réseau de transport. Selon une grande majorité des spécialistes de notre échantillon français, une part de 10% de véhicules électriques en France d’ici 2025, soit environ 4 millions de voitures, ne nécessite pas de tels changements.

En revanche, les experts des deux pays pensent que si la part des VE atteint 10%, cela nécessitera de larges investissements dans le réseau de distribution, c’est-à-dire au niveau des transformateurs et des câbles dont la puissance devra être augmentée.

À titre d’exemple, recharger un VE pourrait doubler la demande électrique d’un foyer. Les réseaux de distribution existants pourraient ne pas être en mesure de supporter la charge supplémentaire si les véhicules sont chargés en parallèle des usages conventionnels. Les niveaux d’investissements sont incertains mais une étude récente d’Artelys montre que pour la France, la facture pourrait s’élever à 150 millions d’euros par an et ce jusqu’en 2030. À défaut, le système électrique risque de ne pas pouvoir faire face.

Domination des distributeurs d’électricité

Pour réduire le stress que les VE pourraient imposer au réseau d’électricité et aux capacités de production, un pilotage de la charge peut être mis en œuvre afin de recharger les véhicules électriques en dehors des périodes de pointe et lorsque beaucoup d’électricité renouvelable est injectée dans le réseau. Ainsi, le pilotage des batteries et la charge des VE peut apporter un réel service au système électrique et à son équilibrage. Beaucoup d’incertitudes demeurent sur qui pourrait profiter de ce marché émergent, et l’opinion des spécialistes est assez divisée.

Les experts des deux côtés du Rhin s’attendent à ce que les distributeurs d’électricité jouent un rôle important, quitte à développer des nouvelles compétences (sur la gestion des données par exemple). Cependant, ils ont des opinions assez divergentes en ce qui concerne le rôle des constructeurs automobiles, traders (négociants), start-ups, ou fournisseurs historiques d’électricité, et les experts allemands envisagent un rôle plus prononcé pour ces deux derniers.

Ces divergences peuvent refléter des potentiels différents dans chacun des deux pays et sont révélatrices de l’intérêt exprimé par des acteurs très divers pour ce marché porteur.

Des prix élevés et une faible autonomie

Interrogés sur les freins à l’achat de véhicules électriques, les experts se montrent assez pessimistes et voient de nombreuses barrières à surmonter avant que les VE puissent véritablement concurrencer les voitures thermiques. Ils s’accordent autour du besoin d’améliorer considérablement la performance technologique des VE afin de diminuer leur prix et d’augmenter leur autonomie. Environ 38% des Français et 52% des Allemands pensent que les prix d’achats élevés sont une barrière très importante. Actuellement, les coûts d’achat d’un VE sont de 15 à 25% plus élevés que pour un véhicule traditionnel.

Dans un futur proche, l’augmentation des volumes de production de voitures électriques devrait permettre de réduire les coûts, et notamment le prix des batteries. Les constructeurs automobiles eux-mêmes ne manquent pas d’annoncer la sortie de véhicules électriques à bas coût, comme Tesla et son modèle 3 (vendu à partir de 35 000 dollars) ou Renault qui ambitionne de commercialiser une version électrique de la Renault Kwid pour 7 à 8 000 dollars dès 2019 en Chine.

De même, les VE ont des coûts de fonctionnement plus limités tant en carburant qu’en entretien du fait d’une mécanique simplifiée (pas de vidange, pas besoin de changer les bougies, etc.). Cependant, l’autonomie reste limitée à environ 250 kilomètres pour la plupart des modèles (c’est environ le double pour la Tesla Model S). Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que 44% des experts français et 64% des experts allemands voient la faible autonomie des VE comme un frein très important.

Le développement des infrastructures de recharge est également souligné. Ainsi, 61% des Français et 47% des Allemands considèrent le manque de stations de recharge comme une barrière importante – et respectivement 29% et 45% comme très importante. Le fait que la France dispose d’un faible taux de densité de station à 0,1 site pour 1 000 voitures immatriculées (comparé à 3 pour le Land de Baden-Württemberg en Allemagne par exemple) peut expliquer ce résultat.

Les temps de charge trop longs sont aussi considérés comme des barrières importantes par 60% des Français et 56% des Allemands. Vraisemblablement, des temps de charge de batteries jusqu’à 12 heures expliquent ces résultats, même si des sites de charge rapide de 30 minutes existent. Cela devrait s’améliorer dans les années à venir. Ainsi, l’Ademe soutient financièrement l’installation de 13 200 bornes de recharges et plusieurs énergéticiens investissent dans le développement de bornes de recharges (EDF, Engie ou Total notamment).

Il est à noter que les spécialistes allemands s’affichent comme plus pessimistes que leurs collègues français, les barrières à la diffusion du véhicule électrique étant plus importantes selon eux. Cela peut refléter une baisse de confiance dans les annonces faites par l’industrie automobile à propos des performances technologiques des véhicules après le scandale Volkswagen.

Interdiction des véhicules thermiques d’ici 25 ans

En présentant le volet mobilité de son « Plan Climat », le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a annoncé l’objectif d’arrêter les ventes de véhicules diesel et essence d’ici 2040 en France. D’autres pays, comme la Norvège, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont des plans pour interdire la mise en circulation de véhicules à moteur thermique dans les vingt prochaines années. Ces interdictions faciliteront la réduction de la pollution en ville, où les concentration d’oxydes d’azote (NOx) posent des problèmes de santé publique importants.

Les experts ont pu exprimer leur opinion sur la possibilité d’une interdiction des voitures diesel et à essence dans les 20-25 prochaines années. À ce sujet, spécialistes français et allemands semblent en désaccord. Alors que la majorité des Français (près de 65%) pensent que les véhicules thermiques seront interdits dans certaines villes en France, peu d’Allemands (13%) pensent que ce sera le cas outre-Rhin. Et si cela arrivait, l’interdiction serait mise en place au niveau national et non local. Signalons aussi que 60% des experts allemands ne pensent pas qu’un ban aura lieu ou jugent la question complètement ouverte – contre environ 14% seulement des experts français.

On peut présumer que les résultats pour la France reflètent l’impact de l’annonce faite par la ville de Paris d’interdire les véhicules diesel et à essence. Il est à noter également que plusieurs villes en régions (comme Grenoble, Lille, Lyon ou Toulouse) ont pris des décisions en ce sens en instaurant des restrictions de circulation (certificat Crit’air) lors des pics de pollution.

L’analyse globale des résultats de ce nouveau Baromètre du marché de l’énergie confirme que la route vers un changement de modèle dominant de la mobilité est encore longue. Si quelques signaux sont favorables et encourageants pour une transition bas carbone, l’adaptation du réseau, la compétitivité des offres et l’origine renouvelable de l’électricité resteront trois défis majeurs pour la décennie à venir.


Le Baromètre du marché de l’énergie mené fin 2017 (en novembre pour l’Allemagne, en décembre pour la France) interroge 250 spécialistes français et allemands qualifiés dans le secteur de l’énergie et opérant dans l’industrie, la science et l’administration publique sur les défis de la mobilité électrique (e-mobilité) pour le secteur de l’électricité. L’intégralité de l’étude pour la France est à retrouver ici et pour l’Allemagne ici.

Les datavisualisations de cet article ont été réalisées par Diane Frances.

The Conversation

Nikolas Wölfing is working at ZEW, a research institute which takes funds from third parties for research and consulting work. He moreover received the “EEX Excellence Award”, a research prize of the European Energy Exchange which is awarded for “outstanding research in the field of energy and exchange trading”.

Olivier Cateura a reçu entre 2003 et 2006 des financements publics de l’ANRT (Association Nationale Recherche Technologie) et privés de Electrabel (Engie) dans le cadre d’une Convention CIFRE (Thèse de doctorat) . Par ailleurs, il est membre-auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale).

Anne-Lorène Vernay, Joachim Schleich, Swaroop Rao et Wolfgang Habla ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. L’avenir des véhicules électriques selon les experts du secteur de l’énergie – https://theconversation.com/lavenir-des-vehicules-electriques-selon-les-experts-du-secteur-de-lenergie-91048

Un étudiant, combien ça coûte ? Des inégalités dans l’enseignement supérieur

Source: – By François Métivier, Géophysicien, Dynamique des fluides géologiques , Institut de physique du globe de Paris (IPGP)

Les épreuves écrites du concours 2016 de l’Ecole polytechnique. © École polytechnique – J.Barande, CC BY-SA

Nous présentons ici une data visualisation tirée de notre travail, Inégalités de traitement des étudiants suivant les filières en France publié en 2015 dans le cadre de Sciences en marche. Les données existantes montrent sans ambiguïté que le financement par l’État des étudiants à l’université est largement inférieur à celui consenti aux élèves des CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) et des écoles d’ingénieurs. Cette analyse confirme les résultats obtenus il y a plus de dix ans par S. Zuber. Il faut de plus mettre ces inégalités de financement en regard des inégalités sociales : près de 50 % des étudiants des filières sélectives sont issus de milieux socialement favorisés et un étudiant issu des milieux favorisés a 20 fois plus de chance d’intégrer une grande école qu’un étudiant issu de milieux populaires. En conclusion, l’État finance bien mieux les études des plus aisés, et les politiques universitaires poursuivies depuis des années n’ont en rien résolu ces inégalités sociales.

Cette infographie repose sur trois sources de données.

  • Pour les universités, le nombre d’étudiants provient des données mises en ligne par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR).

  • En ce qui concerne le budget, en l’absence de données disponibles sur le site du MESR, nous avons utilisé les dotations 2014 publiées par l’Étudiant. Nous avons dû chercher sur Internet et pour chaque université son budget consolidé. L’essentiel des données provient des rapports du HCERES. Suivant l’université, l’année pour laquelle nous avons trouvé un chiffre « officiel » varie entre 2011 et 2015 (budgets prévisionnels). Ces budgets varient de façon relativement marginale d’une année sur l’autre. Étant donné que les effectifs étudiants sont en croissance rapide, la dépense par étudiant à l’université est probablement inférieure à ce que nous rapportons. Enfin, la dépense par étudiant calculée ici est une valeur maximale car une part du budget, qui peut être importante pour certaines universités scientifiques, est consacrée au financement d’activités de recherche. Le budget rapporté au nombre d’étudiants des l’université est aujourd’hui très probablement inférieur à ce que nous rapportons.

  • Enfin, pour les écoles, les chiffres proviennent du classement 2013 de l’Usine Nouvelle et représentent un échantillon de 126 écoles d’ingénieurs dans lequel nous n’avons conservé que les écoles de statut public ou possédant un contrat quadriennal ou quinquennal avec l’État.

En conclusion de cette note méthodologique, les chiffres indiqués ne sont donc pas à prendre au pied de la lettre et encore moins à l’euro prêt. La situation de certaines écoles ou universités a pu évoluer, leur place aussi. Ils constituent néanmoins une estimation viable de l’état des dépenses par étudiants dans un ensemble significatif d’établissements du supérieur financés par l’État. Ils traduisent enfin une situation étonnamment stable alors que des réformes profondes de l’enseignement supérieur et de la recherche se succèdent depuis plus de dix ans.

La datavisualisation de cet article a été réalisée par Raphaël da Silva.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un étudiant, combien ça coûte ? Des inégalités dans l’enseignement supérieur – https://theconversation.com/un-etudiant-combien-ca-coute-des-inegalites-dans-lenseignement-superieur-91502

Salaires des sportifs français : le podium des inégalités

Source: – By Pierre Rondeau, Professeur d’économie, Sports Management School

Le média spécialisé L’Équipe, via son magazine hebdomadaire, a publié samedi 24 février le classement des 50 sportifs français les mieux payés (salaires, revenus sponsoring et marketing). Traditionnel top 50 dévoilé tous les ans depuis maintenant une quinzaine d’années, cette hiérarchie permet de dévoiler l’état de l’économie des sportifs hexagonaux et des évolutions structurelles et conjoncturelles.

Que dégagent les investigations de L’Équipe ? Que disent-elles sur le niveau de redistribution et de répartition des rémunérations ? Quels sont les critères qui déterminent le poids des salaires ?

Les sports collectifs sur-représentés

Au total, les 50 sportifs français les mieux payés se partagent 430,2 millions d’euros par an. Le premier est le joueur de football de Manchester United, Paul Pogba, avec 22,2 millions de salaire annuel. Il est suivi par le basketteur Tony Parker, avec 19,7 millions d’euros, puis par l’attaquant de l’équipe de France Antoine Griezmann, à 19,1 millions d’euros.

À noter que les sports collectifs sont sur-représentés puisqu’on ne trouve que deux représentants des sports individuels : le champion de rallye Stéphane Ogier, à la 15e place, émargeant à 9,5 millions d’euros par an, et le double champion olympique de judo Teddy Riner, 37e avec 5,5 millions d’euros.

En théorie, la science économique suppose pourtant que les sports individuels sont plus rentables : on y récompense directement l’utilité de l’agent, alors que dans les sports collectifs, c’est la moyenne des utilités individuelles qui compte (à la fois celles des opportunistes et des agents maximisateurs).

Le sport individuel valorise plus les performances personnelles tandis que dans le sport collectif, les résultats sont basés à la fois sur l’individu et l’équipe, sur le groupe dans son intégralité. Et les rémunérations s’en trouvent alors influencées : un très bon joueur dans une mauvaise équipe n’arrivera jamais à être aussi bien payé qu’un très bon joueur dans un sport individuel, qui ne gagne que grâce à ses performances propres.

Par exemple, en 2015, le classement Forbes des 100 sportifs les mieux payés de l’année avait mis aux deux premières places les boxeurs Floyd Mayweather et Manny Pacquiao, avec respectivement 300 millions et 160 millions de dollars de gains. Le premier représentant des sports collectifs, le footballeur Cristiano Ronaldo, gagnait alors moitié moins que le Philippin Pacquiao, avec 79,6 millions.

Où sont les femmes ?

Au-delà de la comparaison « sport individuel, sport collectif », ce qui interpelle lorsqu’on regarde le classement, c’est l’absence unilatérale de sportives. Aucune femme n’apparaît dans le top 50. D’après L’Équipe, cette absence est malheureusement courante puisque, en 13 ans, la gent féminine n’y a été représentée que 9 fois

Cet état de fait n’est pas propre au cas français. Quand on regarde le classement mondial des sportifs en 2017, sur les 100 premières places, on ne trouve qu’une seule femme, la tenniswoman Serena Williams… à la 51e place (avec 27 millions de dollars engrangés dans l’année).

Comment expliquer cette malheureuse absence ? Comment expliquer cette inégalité sociétale généralisée et internationalisée ?

Le premier élément est économique et médiatique. Sur le marché, le sport féminin ferait, par hypothèse, moins d’argent et moins d’audience que le sport masculin. Résultat : la Ligue de football professionnel française coûte, en droits de retransmission télévisée, 748,5 millions d’euros par an, contre un peu plus d’un million d’euros pour la première division féminine.

Et qui dit moins de valeur économique dit moins de médiatisation, moins de sponsors, moins de partenariats marketing et merchandising. En 2012, 81 % des montants investis par les 100 premiers sponsors concernaient le sport masculin, et seuls 3 % le sport féminin.

Seulement, dans les faits, rien ne justifie ces inégalités économiques. Lorsqu’on se penche sur les audiences télévisuelles, on se rend compte que le sport féminin, notamment le football, fait autant voire plus d’audience que le sport masculin.

Un match de Ligue 1 diffusé sur Canal+ ou beIN Sports enregistre, en moyenne, 1 million de téléspectateurs cumulés contre parfois plus de 2 millions pour des matchs de la Coupe du monde féminine et certains matchs du Championnat de France, en clair.

De plus, d’après une étude publiée par Havas Sports & Entertainment en 2013, 70 % des Français trouvent le sport féminin aussi intéressant que le sport masculin. La différence salariale n’a donc pas lieu d’être.

Tous logés à la même enseigne ?

En étudiant en profondeur le classement, on constate une répartition et une distribution inégalitaire.

Paul Pogba, le sportif le mieux payé, gagne 17,2 millions d’euros de plus que le défenseur du Barça Samuel Umtiti, dernier du top 50, à 5 millions d’euros par an. Le salaire moyen (entre les 50 sportifs) s’affiche à 8,6 millions d’euros alors que la médiane (qui coupe en deux parties égales l’effectif des sportifs) n’est qu’à 6,9 millions d’euros.

En statistiques, on admet que le groupe étudié est inégalitaire lorsque la moyenne n’est pas égale à la médiane. Et si cette dernière est inférieure à la moyenne, les inégalités se situent en haut de l’échelle. Autrement dit, les très très riches gagneraient énormément, et les « moins » riches se partageraient équitablement leurs gains.

En utilisant des outils d’analyse plus pointus, le coefficient de Gini (meilleur indicateur de mesure des inégalités) apparaît à 0,36 contre 0,29 dans le reste de la société française. Dans une situation d’égalité parfaite, cet indice est égal à 0.

La répartition des salaires des 50 sportifs français les plus riches est donc plus inégalitaire que dans la société elle-même. Par comparaison, ce niveau de 0,36 se retrouve dans les sociétés britannique et états-unienne. Même chez les riches, il y a des écarts importants.

Comment expliquer ces rémunérations ?

Reste maintenant à expliquer et à comprendre ces salaires aussi élevés. Au-delà de la question de l’inflation, la hausse des salaires est multifactorielle.

Premièrement, la mondialisation et l’internationalisation du sport ont provoqué une augmentation considérable de la valeur des droits télévisés : 1 milliard d’euros en moyenne dans le foot européen, 2,1 milliards d’euros pour la NBA (le championnat de basket nord-américain), 1,5 milliard pour les Jeux olympiques, etc.

Ensuite, cette inflation des droits a attiré de nouveaux investisseurs étrangers, les « sugar daddies ». Ces derniers, russes, chinois, qataris, émiratis, etc., ont injecté énormément d’argent (d’abord dans un but symbolique avant lucratif) et soutenu les budgets du sport.

Puis, toujours à travers la mondialisation, le nombre de fans a augmenté, ce qui a permis une hausse considérable des recettes. Plus de fans à travers le monde, ce sont plus de ventes de maillots, de goodies, de places, de billets… donc plus d’argent à dépenser et à redistribuer aux acteurs.

D’ailleurs, dans un sens très marxiste, le sportif est à la fois un « bourgeois » et un « prolétaire ». Il est le propriétaire des moyens de production et de sa force de travail. C’est lui, et lui seul, qui crée le spectacle et attire les foules de consommateurs. Il n’y a pas d’intermédiaire ou de donneur d’ordres.

La rémunération se base sur la capacité de production du sportif, dont le salaire correspond parfaitement au fruit des ventes. Ainsi, puisque le salaire est négocié en fonction du niveau réel, ceux qui gagnent le plus présentent une productivité marginale supérieure à la moyenne et, par le jeu de la concurrence, poussent continuellement leur contrat à la hausse.

Karl Marx, père du communisme et de la lutte des classes, justifie ici le niveau des rémunérations des sportifs. C’est parce qu’ils rapportent et qu’ils sont bons qu’ils sont bien payés : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins. »


Les datavisualisations de cet article ont été réalisées par Diane Frances.

The Conversation

Pierre Rondeau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Salaires des sportifs français : le podium des inégalités – https://theconversation.com/salaires-des-sportifs-francais-le-podium-des-inegalites-92944