Qu’est-ce que l’enrichissement de l’uranium et comment sert-il à fabriquer des bombes nucléaires ?

Source: – By Kaitlin Cook, DECRA Fellow, Department of Nuclear Physics and Accelerator Applications, Australian National University

Quand on extrait de l’uranium du sol, il est composé à 99,27 % d’uranium-238. RHJPhtotos/Shutterstock

L’enrichissement de l’uranium est au cœur des tensions autour du programme nucléaire iranien. Cette technologie, indispensable pour produire de l’électricité, peut aussi permettre de fabriquer des armes atomiques si elle atteint des niveaux de concentration élevés.


En fin de semaine dernière, Israël a ciblé trois des principales installations nucléaires de l’Iran – Natanz, Ispahan et Fordo – tuant plusieurs scientifiques nucléaires iraniens. Ces sites sont fortement fortifiés et en grande partie souterrains, et les rapports divergent quant aux dégâts réellement causés.

Natanz et Fordo sont les centres d’enrichissement de l’uranium en Iran, tandis qu’Ispahan fournit les matières premières. Toute détérioration de ces installations pourrait donc limiter la capacité de l’Iran à produire des armes nucléaires. Mais qu’est-ce que l’enrichissement de l’uranium, et pourquoi cela suscite-t-il des inquiétudes ?

Pour comprendre ce que signifie « enrichir » de l’uranium, il faut d’abord connaître un peu les isotopes de l’uranium et le principe de la fission nucléaire.

Qu’est-ce qu’un isotope ?

Toute matière est composée d’atomes, eux-mêmes constitués de protons, de neutrons et d’électrons. Le nombre de protons détermine les propriétés chimiques d’un atome et définit ainsi les différents éléments chimiques.

Les atomes comportent autant de protons que d’électrons. L’uranium, par exemple, possède 92 protons, tandis que le carbone en a six. Toutefois, un même élément peut présenter un nombre variable de neutrons, formant ainsi ce qu’on appelle des isotopes.

Cette différence importe peu dans les réactions chimiques, mais elle a un impact majeur dans les réactions nucléaires.

La différence entre l’uranium-238 et l’uranium-235

Quand on extrait de l’uranium du sol, il est constitué à 99,27 % d’uranium-238 (92 protons et 146 neutrons). Seul 0,72 % correspond à l’uranium-235, avec 92 protons et 143 neutrons (le

0,01 % restant correspond à un autre isotope, qui ne nous intéresse pas ici).

Pour les réacteurs nucléaires ou les armes, il faut modifier ces proportions isotopiques. Car parmi les deux principaux isotopes, seul l’uranium-235 peut soutenir une réaction en chaîne de fission nucléaire : un neutron provoque la fission d’un atome, libérant de l’énergie et d’autres neutrons, qui provoquent à leur tour d’autres fissions, et ainsi de suite.

Cette réaction en chaîne libère une quantité d’énergie énorme. Dans une arme nucléaire, cette réaction doit avoir lieu en une fraction de seconde pour provoquer une explosion. Tandis que dans une centrale nucléaire civile, cette réaction est contrôlée.

Aujourd’hui, les centrales produisent environ 9 % de l’électricité mondiale. Les réactions nucléaires ont aussi une importance vitale dans le domaine médical, via la production d’isotopes utilisés pour le diagnostic et le traitement de diverses maladies.

Qu’est-ce que l’enrichissement de l’uranium ?

« Enrichir » de l’uranium consiste à augmenter la proportion d’uranium-235 dans l’élément naturel, en le séparant progressivement de l’uranium-238.

Il existe plusieurs techniques pour cela (certaines récemment développées en Australie), mais l’enrichissement commercial est actuellement réalisé via centrifugation, notamment dans les installations iraniennes.

Les centrifugeuses exploitent le fait que l’uranium-238 est environ 1 % plus lourd que l’uranium-235. Elles prennent l’uranium sous forme gazeuse et le font tourner à des vitesses vertigineuses, entre 50 000 et 70 000 tours par minute, les parois extérieures atteignant une vitesse de 400 à 500 mètres par seconde. C’est un peu comme une essoreuse à salade : l’eau (ici, l’uranium-238 plus lourd) est projetée vers l’extérieur, tandis que les feuilles (l’uranium-235 plus léger) restent plus au centre. Ce procédé n’est que partiellement efficace, donc il faut répéter l’opération des centaines de fois pour augmenter progressivement la concentration d’uranium-235.

La plupart des réacteurs civils fonctionnent avec de l’uranium faiblement enrichi, entre 3 % et 5 % d’uranium-235, ce qui suffit à entretenir une réaction en chaîne et produire de l’électricité.

Quel niveau d’enrichissement est nécessaire pour une arme nucléaire ?

Pour obtenir une réaction explosive, il faut une concentration bien plus élevée d’uranium-235 que dans les réacteurs civils. Techniquement, il est possible de fabriquer une arme avec de l’uranium enrichi à 20 % (on parle alors d’uranium hautement enrichi), mais plus le taux est élevé, plus l’arme peut être compacte et légère. Les États disposant de l’arme nucléaire utilisent généralement de l’uranium enrichi à environ 90 %, dit « de qualité militaire ».

Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Iran a enrichi d’importantes quantités d’uranium à 60 %. Or, il est plus facile de passer de 60 % à 90 % que de passer de 0,7 % à 60 %, car il reste alors moins d’uranium-238 à éliminer.

C’est ce qui rend la situation iranienne particulièrement préoccupante pour ceux qui redoutent que le pays produise des armes nucléaires. Et c’est pour cela que la technologie des centrifugeuses utilisée pour l’enrichissement est gardée secrète. D’autant que les mêmes centrifugeuses peuvent servir à la fois à fabriquer du combustible civil et à produire de l’uranium de qualité militaire.

Des inspecteurs de l’AIEA surveillent les installations nucléaires dans le monde entier pour vérifier le respect du traité mondial de non-prolifération nucléaire. Bien que l’Iran affirme n’enrichir l’uranium que pour des fins pacifiques, l’AIEA a estimé la semaine dernière que l’Iran avait violé ses engagements au titre de ce traité.

The Conversation

Kaitlin Cook reçoit des financements de l’Australian Research Council (Conseil australien de la recherche).

ref. Qu’est-ce que l’enrichissement de l’uranium et comment sert-il à fabriquer des bombes nucléaires ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-lenrichissement-de-luranium-et-comment-sert-il-a-fabriquer-des-bombes-nucleaires-259173

Combien de temps l’humanité survivrait-elle si l’on arrêtait de faire des enfants ?

Source: – By Michael A. Little, Distinguished Professor Emeritus of Anthropology, Binghamton University, State University of New York

Pas d’inquiétude à ce stade : la population continue de croître.
Sean Gallup/Getty Images

Suffit-il de calculer l’espérance de vie maximale d’un humain pour deviner combien de temps mettrait l’humanité à disparaître si l’on arrêtait de se reproduire ? Pas si simple répond l’anthropologue américain Michael A. Little dans cet article à destination des plus jeunes.


Très peu de personnes vivent au-delà d’un siècle. Ainsi, si plus personne n’avait d’enfants, il ne resterait probablement plus d’humains sur Terre dans 100 ans. Mais avant cela, la population commencerait à diminuer, à mesure que les personnes âgées mourraient sans qu’aucune nouvelle naissance ne vienne les remplacer. Même si toutes les naissances cessaient soudainement, ce déclin serait au départ progressif.

Un effondrement des sociétés

Mais peu à peu, il n’y aurait plus assez de jeunes pour assurer les tâches essentielles, ce qui provoquerait un effondrement rapide des sociétés à travers le monde. Certains de ces bouleversements mettraient à mal notre capacité à produire de la nourriture, à fournir des soins de santé et à accomplir tout ce dont dépend notre quotidien. La nourriture se ferait rare, même s’il y avait moins de bouches à nourrir.

En tant que professeur d’anthropologie ayant consacré ma carrière à l’étude des comportements humains, de la biologie et des cultures, je reconnais volontiers que ce scénario n’aurait rien de réjouissant. À terme, la civilisation s’effondrerait. Il est probable qu’il ne resterait plus grand monde d’ici 70 ou 80 ans, plutôt que 100, en raison de la pénurie de nourriture, d’eau potable, de médicaments et de tout ce qui est aujourd’hui facilement accessible et indispensable à la survie.

L’élément déclencheur : une catastrophe mondiale

Il faut bien reconnaître qu’un arrêt brutal des naissances est hautement improbable, sauf en cas de catastrophe mondiale. Un scénario possible, exploré par l’écrivain Kurt Vonnegut dans son roman Galápagos, serait celui d’une maladie hautement contagieuse rendant infertiles toutes les personnes en âge de procréer.

Autre scénario : une guerre nucléaire dont personne ne sortirait vivant – un thème traité dans de nombreux films et livres effrayants. Beaucoup de ces œuvres de science-fiction mettent en scène des voyages dans l’espace. D’autres tentent d’imaginer un futur terrestre, moins fantaisiste, où la reproduction devient difficile, entraînant un désespoir collectif et la perte de liberté pour celles et ceux encore capables d’avoir des enfants.

Deux de mes livres préférés sur ce thème sont La Servante écarlate de l’autrice canadienne Margaret Atwood, et Les Fils de l’homme de l’écrivaine britannique P.D. James. Ce sont des récits dystopiques marqués par la souffrance humaine et le désordre. Tous deux ont d’ailleurs été adaptés en séries télévisées ou en films.

Dans les années 1960 et 1970, beaucoup s’inquiétaient au contraire d’une surpopulation mondiale, synonyme d’autres types de catastrophes. Ces craintes ont elles aussi nourri de nombreuses œuvres dystopiques, au cinéma comme en littérature.

Un exemple : la série américaine « The Last Man on Earth », une comédie postapocalyptique qui imagine ce qui pourrait se passer après qu’un virus mortel ait décimé la majeure partie de l’humanité.

The Last Man on Earth est une série télévisée américaine, à la fois postapocalyptique et comique, qui imagine ce qui pourrait se passer après qu’un virus mortel ait anéanti la majorité de la population mondiale.

En route vers les 10 milliards d’habitants

La population mondiale continue résolument de croître, même si le rythme de cette croissance a ralenti. Les experts qui étudient les dynamiques démographiques estiment que le nombre total d’habitants atteindra un pic de 10 milliards dans les années 2080, contre 8 milliards aujourd’hui et 4 milliards en 1974.

La population des États-Unis s’élève actuellement à 342 millions, soit environ 200 millions de plus qu’au moment de ma naissance dans les années 1930. C’est une population importante, mais ces chiffres pourraient progressivement diminuer, aux États-Unis comme ailleurs, si le nombre de décès dépasse celui des naissances.

En 2024, environ 3,6 millions de bébés sont nés aux États-Unis, contre 4,1 millions en 2004. Dans le même temps, environ 3,3 millions de personnes sont décédées en 2022, contre 2,4 millions vingt ans plus tôt.

À mesure que ces tendances évoluent, l’un des enjeux essentiels sera de maintenir un équilibre viable entre jeunes et personnes âgées. En effet, ce sont souvent les jeunes qui font tourner la société : ils mettent en œuvre les idées nouvelles et produisent les biens dont nous dépendons.

Par ailleurs, de nombreuses personnes âgées ont besoin d’aide pour les gestes du quotidien, comme préparer à manger ou s’habiller. Et un grand nombre d’emplois restent plus adaptés aux moins de 65 ans qu’à ceux ayant atteint l’âge habituel de la retraite (plus tardif aux États-Unis).

Taux de natalité en baisse

Dans de nombreux pays, les femmes ont aujourd’hui moins d’enfants au cours de leur vie fertile qu’autrefois. Cette baisse est particulièrement marquée dans certains pays comme l’Inde ou la Corée du Sud.

Le recul des naissances observé actuellement s’explique en grande partie par le choix de nombreuses personnes de ne pas avoir d’enfants, ou d’en avoir moins que leurs parents. Ce type de déclin démographique peut rester gérable grâce à l’immigration en provenance d’autres pays, mais des préoccupations culturelles et politiques freinent souvent cette solution.

Parallèlement, de plus en plus d’hommes rencontrent des problèmes de fertilité, ce qui rend leur capacité à avoir des enfants plus incertaine. Si cette tendance s’aggrave, elle pourrait accélérer fortement le déclin de la population.

La disparition des Néandertaliens

Notre espèce, Homo sapiens, existe depuis au moins 200 000 ans. C’est une très longue période, mais comme tous les êtres vivants sur Terre, nous sommes exposés au risque d’extinction.

Prenons l’exemple des Néandertaliens, proches parents d’Homo sapiens. Ils sont apparus il y a au moins 400 000 ans. Nos ancêtres humains modernes ont cohabité un temps avec eux, mais les Néandertaliens ont progressivement décliné jusqu’à disparaître il y a environ 40 000 ans.

Certaines recherches suggèrent que les humains modernes se sont montrés plus efficaces que les Néandertaliens pour assurer leur subsistance et se reproduire. Homo sapiens aurait ainsi eu plus d’enfants, ce qui a favorisé sa survie.

Si notre espèce venait à disparaître, cela pourrait ouvrir la voie à d’autres animaux pour prospérer sur Terre. Mais ce serait aussi une immense perte, car toute la richesse des réalisations humaines – dans les arts, les sciences, la culture – serait anéantie.

À mon sens, nous devons prendre certaines mesures pour assurer notre avenir sur cette planète. Cela passe par la lutte contre le changement climatique, la prévention des conflits armés, mais aussi par une prise de conscience de l’importance de préserver la diversité des espèces animales et végétales, qui est essentielle à l’équilibre de la vie sur Terre, y compris pour notre propre survie.

The Conversation

Michael A. Little ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Combien de temps l’humanité survivrait-elle si l’on arrêtait de faire des enfants ? – https://theconversation.com/combien-de-temps-lhumanite-survivrait-elle-si-lon-arretait-de-faire-des-enfants-258709

Camille Flammarion, l’astronome qui imaginait Mars grâce à la science-fiction

Source: – By Matthew Shindell, Curator, Planetary Science and Exploration, Smithsonian Institution

À travers son œuvre, Camille Flammarion imaginait ce qui pouvait exister au-delà de la Terre dans l’Univers. Three Lions/Hulton Archive/Getty Images

Au croisement de la science et de l’imagination, l’astronome Camille Flammarion a utilisé cartes, romans et rêveries pour faire de Mars un miroir des aspirations humaines et un horizon possible pour l’avenir.


À l’heure de l’exploration robotique ambitieuse de Mars, et alors qu’une mission habitée vers la planète rouge semble de plus en plus probable, il est difficile d’imaginer qu’elle ait autrefois été un monde mystérieux, et inaccessible. Avant l’invention de la fusée, les astronomes qui souhaitaient explorer Mars au-delà de ce que leur permettait le télescope devaient recourir à leur imagination.

En tant qu’historien de l’espace et auteur du livre For the Love of Mars : A Human History of the Red Planet, je m’efforce de comprendre comment, à différentes époques et en divers endroits, les humains ont imaginé Mars.

Les premières cartes de Mars

La seconde moitié du XIXe siècle est une période particulièrement fascinante pour cela. À ce moment-là, Mars semblait prêt à livrer une partie de ses mystères. Les astronomes en apprenaient davantage sur la planète rouge, mais ils n’avaient toujours pas suffisamment d’informations pour savoir si elle abritait la vie – et si oui, de quel type.

Grâce à des télescopes plus puissants et à de nouvelles techniques d’impression, les astronomes commencèrent à appliquer les outils de la cartographie géographique pour créer les premières cartes détaillées de la surface de Mars, y inscrivant continents et mers, et parfois des formes que l’on pensait dues à une activité biologique. Mais comme il était encore difficile d’observer réellement ces reliefs martiens, ces cartes variaient beaucoup selon les auteurs.

C’est dans ce contexte qu’un scientifique de renom, aussi vulgarisateur passionné, a mêlé science et imagination pour explorer les possibilités de la vie sur un autre monde.

Camille Flammarion

Un portrait en noir et blanc d’un homme aux cheveux touffus et à la barbe fournie
L’astronome et écrivain du XIXᵉ siècle Camille Flammarion.
Av Ukjent/The New York Public Library Digital Collections

Parmi ces penseurs imaginatifs, on trouve Camille Flammarion, astronome parisien. En 1892, il publia la Planète Mars, une œuvre de référence qui demeure à ce jour un bilan complet de l’observation martienne jusqu’à la fin du XIXe siècle. Il y résuma toute la littérature publiée sur Mars depuis Galilée et affirma avoir examiné 572 dessins de la planète pour y parvenir.

Comme beaucoup de ses contemporains, Flammarion pensait que Mars, un monde plus ancien que la Terre ayant traversé les mêmes étapes évolutives, devait être un monde vivant. Mais il affirmait aussi, contrairement à beaucoup, que Mars, bien qu’ayant des similitudes avec la Terre, était un monde radicalement différent.

Ce sont précisément ces différences qui le fascinaient. Toute forme de vie martienne, pensait-il, serait adaptée à des conditions propres à Mars – une idée qui inspira H. G. Wells dans la Guerre des mondes (1898).

Une carte ancienne montrant des continents et des océans sur Mars
Une planche illustrée extraite de l’Astronomie populaire. Description générale du ciel (1884), de Camille Flammarion. Cette carte de Mars montre des continents et des océans. Dans cette œuvre majeure à succès, Flammarion imaginait que Mars était « une Terre presque semblable à la nôtre [avec] de l’eau, de l’air, des averses, des ruisseaux et des fontaines. C’est assurément un lieu peu différent de celui que nous habitons. »
SSPL/Getty Images

Mais Flammarion reconnaissait aussi combien il était difficile de cerner ces différences : « La distance est trop grande, notre atmosphère trop dense, nos instruments trop imparfaits », écrivait-il. Aucune carte, selon lui, ne pouvait être prise à la lettre, car chacun voyait et dessinait Mars à sa manière.


Tous les quinze jours, nos auteurs plongent dans le passé pour y trouver de quoi décrypter le présent. Et préparer l’avenir. Abonnez-vous gratuitement dès aujourd’hui !


Face à cette incertitude, Flammarion adoptait une position agnostique dans la Planète Mars quant à la nature exacte de la vie martienne. Il envisageait toutefois que si une vie intelligente existait sur Mars, elle devait être plus ancienne que l’humanité, et donc plus avancée : une civilisation unifiée, pacifique, technologiquement développée – un avenir qu’il souhaitait aussi pour la Terre.

« On peut espérer, écrivait-il, que puisque le monde martien est plus ancien que le nôtre, ses habitants soient plus sages et plus évolués que nous. Sans doute l’esprit de paix anime-t-il ce monde voisin. »

Une photo ancienne montrant un terrain rocheux traversé par des canaux
Une planche extraite des Terres du ciel. Voyage astronomique sur les autres mondes (1884), de Camille Flammarion. Il s’agit d’une représentation artistique de ce à quoi les canaux de Mars auraient pu ressembler.
Science & Society Picture Library via Getty Images

Mais comme il le soulignait souvent : « Le Connu est une minuscule île au milieu de l’océan de l’Inconnu » – une idée qu’il défendait dans la soixantaine de livres qu’il a publiés au cours de sa vie. C’est justement cet inconnu qui le fascinait.

Certains historiens voient surtout en Flammarion un vulgarisateur plus qu’un scientifique rigoureux. Cela ne doit cependant pas diminuer ses mérites. Pour lui, la science n’était pas une méthode ou un corpus figé : elle était le cœur naissant d’une nouvelle philosophie. Il prenait très au sérieux son travail de vulgarisation, qu’il voyait comme un moyen de tourner les esprits vers les étoiles.

Des romans imaginatifs

En l’absence d’observations fiables ou de communication avec d’hypothétiques Martiens, il était prématuré de spéculer sur leur apparence. Et pourtant, Flammarion le fit – non pas dans ses travaux scientifiques, mais à travers plusieurs romans publiés tout au long de sa carrière.

Dans ces œuvres, il se rendait sur Mars en imagination, et observait sa surface. Contrairement à Jules Verne, qui imaginait des voyages facilités par la technologie, Flammarion préférait des voyages de l’âme.

Convaincu que l’âme humaine pouvait, après la mort, voyager dans l’espace contrairement au corps physique, il mit en scène des récits de rêves ou de visites d’esprits défunts. Dans Uranie (1889), l’âme de Flammarion se rend sur Mars en songe. Là, il retrouve son ami défunt Georges Spero, réincarné en un être lumineux, ailé et doté de six membres.

« Les organismes ne sauraient être terrestres sur Mars, pas plus qu’ils ne peuvent être aériens au fond des mers », écrit-il.

Plus tard dans le roman, l’âme de Spero vient visiter Flammarion sur Terre. Il lui révèle que la civilisation martienne, aidée par une atmosphère plus fine favorable à l’astronomie, a fait d’immenses progrès scientifiques. Pour Flammarion, la pratique de l’astronomie avait permis à la société martienne de progresser, et il rêvait d’un destin similaire pour la Terre.

Dans l’univers qu’il imagine, les Martiens vivent dans un monde intellectuel, débarrassé de la guerre, de la faim et des malheurs terrestres. Un idéal inspiré par l’histoire douloureuse de la France, marquée par la guerre franco-prussienne et le siège de Paris.

Aujourd’hui, le Mars de Flammarion nous rappelle que rêver d’un avenir sur la planète rouge, c’est autant chercher à mieux nous comprendre nous-mêmes et à interroger nos aspirations collectives qu’à développer les technologies nécessaires pour y parvenir.

La vulgarisation scientifique était pour Flammarion un moyen d’aider ses semblables, les pieds sur Terre, à comprendre leur place dans l’univers. Ils pourraient un jour rejoindre les Martiens qu’il avait imaginés – des figures symboliques qui, pas plus que les cartes de Mars qu’il avait étudiées dans la Planète Mars, ne devaient être prises au pied de la lettre. Son univers représentait ce que la vie pourrait devenir, dans des conditions idéales.

The Conversation

Matthew Shindell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Camille Flammarion, l’astronome qui imaginait Mars grâce à la science-fiction – https://theconversation.com/camille-flammarion-lastronome-qui-imaginait-mars-grace-a-la-science-fiction-259080

Votre chat peut-il vous reconnaître à l’odeur ?

Source: – By Julia Henning, PhD Candidate in Feline Behaviour, School of Animal and Veterinary Science, University of Adelaide

Vous êtes-vous déjà demandé si votre chat était capable de vous reconnaître ? Et si oui, comment peut-il vous distinguer des autres humains ?


Des recherches ont montré que seulement 54 % des chats pouvaient reconnaître les humains à partir de leur seul visage. Une étude publiée le 28 mai 2025 dans la revue scientifique PLOS One suggère que les chats sont capables de nous reconnaître à notre odeur. Cette faculté n’avait jamais été étudiée et nous renseigne sur les liens qui se tissent entre les humains et les chats.

Les chats ont souvent la triste réputation d’être distants ou indifférents aux personnes qui les entourent, mais un nombre croissant d’études démontre le contraire. On sait désormais que les chats apprennent les noms que nous leur donnons et que la plupart d’entre eux préfèrent l’interaction sociale humaine à la nourriture, un choix que même les chiens ont du mal à faire.

L’étude, réalisée par Yutaro Miyairi et ses collègues de l’Université d’agriculture de Tokyo, a porté sur la capacité de 30 chats à différencier leur propriétaire d’une personne inconnue en se basant uniquement sur l’odeur.

Pour cette étude, les scientifiques ont présenté à des chats des tubes en plastique contenant des cotons-tiges frottés sous l’aisselle, derrière l’oreille et entre les orteils soit de leur propriétaire, soit d’un humain qu’ils n’avaient jamais rencontré. À titre de contrôle, on a présenté des cotons-tiges vierges (donc sans odeur humaine) aux chats.

Quand les chats nous acceptent dans leur groupe social

Les résultats ont montré que les chats ont passé plus de temps à renifler les tubes contenant l’odeur d’humains qu’ils ne connaissaient pas, par rapport au temps passé à renifler ceux de leur propriétaire ou du contrôle.

Un temps de reniflage plus court suggère que lorsque les chats rencontrent l’odeur de leur maître, ils la reconnaissent rapidement et passent à autre chose. En revanche, lorsqu’il s’agit de prélèvements effectués sur une personne inconnue, le chat renifle plus longtemps, utilisant son sens aigu de l’odorat pour recueillir des informations sur l’odeur.

Des comportements similaires ont déjà été observés : les chatons reniflent l’odeur des femelles inconnues plus longtemps que celle de leur propre mère, et les chats adultes reniflent les fèces des chats inconnus plus longtemps que celles des chats de leur groupe social. Les résultats de cette nouvelle étude pourraient indiquer que nous faisons également partie de ce groupe social.

Deux chats dans des boîtes en carton, un chat noir reniflant un chat roux
Les chats utilisent leur odorat pour distinguer les chats familiers des chats inconnus.
Chris Boyer/Unsplash

L’étude a également révélé que les chats avaient tendance à renifler les odeurs familières avec leur narine gauche, tandis que les odeurs inconnues étaient plus souvent reniflées avec leur narine droite. Lorsque les chats se familiarisent avec une odeur après l’avoir reniflée pendant un certain temps, ils passent de la narine droite à la narine gauche.

Cette tendance a également été observée chez les chiens. Selon les recherches actuelles, cette préférence pour les narines pourrait indiquer que les chats traitent et classent les nouvelles informations en utilisant l’hémisphère droit de leur cerveau, tandis que l’hémisphère gauche prend le relais lorsqu’une réponse habituelle est établie.

Gros plan sur le nez ambré d’un chat silver tabby
Les chats reniflent les objets avec des narines différentes selon que l’information leur est familière ou non.
Kevin Knezic/Unsplash

L’odorat est d’importance pour les chats

Les chats s’appuient sur leur odorat pour recueillir des informations sur le monde qui les entoure et pour communiquer.

L’échange d’odeurs (par le frottement des joues et le toilettage mutuel) permet de reconnaître les chats du même cercle social, de maintenir la cohésion du groupe et d’identifier les chats non familiers ou d’autres animaux qui peuvent représenter une menace ou doivent être évités.

Les odeurs familières peuvent également être réconfortantes pour les chats, réduisant le stress et l’anxiété et créant un sentiment de sécurité dans leur environnement.

Lorsque vous revenez de vacances, si vous remarquez que votre chat est distant et agit comme si vous étiez un étranger, c’est peut-être parce que vous sentez une odeur étrangère. Essayez de prendre une douche en utilisant vos cosmétiques habituels et mettez vos vêtements de tous les jours. Les odeurs familières devraient vous aider, vous et votre chat, à retrouver plus rapidement votre ancienne dynamique.

N’oubliez pas que si votre chat passe beaucoup de temps à renifler quelqu’un d’autre, ce n’est pas parce qu’il le préfère. C’est probablement parce que votre odeur lui est familière et qu’elle lui demande moins de travail. Au lieu d’être nouvelle et intéressante, elle peut avoir un effet encore plus positif : aider votre chat à se sentir chez lui.

The Conversation

Julia Henning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Votre chat peut-il vous reconnaître à l’odeur ? – https://theconversation.com/votre-chat-peut-il-vous-reconnaitre-a-lodeur-258322

Comment ce virus du riz a conquis toute l’Afrique

Source: – By Eugénie Hebrard, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Repiquage du riz dans le district de Rwamagana à l’Est du Rwanda. Dr I. Ndikumana/Rwanda Agricultural Board, Fourni par l’auteur

Une nouvelle étude retrace l’évolution du virus de la panachure jaune du riz et explique comment le commerce, les échanges de semences et même la Première Guerre mondiale lui ont permis de se répandre à travers tout le continent africain. Ce virus peut causer entre 20 % et 80 % de pertes de rendement.


Le virus de la panachure jaune du riz est une menace majeure pour la production rizicole en Afrique. Cette maladie, présente dans plus de 25 pays, peut causer entre 20 % et 80 % de pertes de rendement selon les épidémies. Retracer l’histoire de la dispersion du virus en Afrique permet de comprendre les causes et les modalités de l’émergence de la maladie, aide à mettre en place des stratégies de contrôle et contribue à évaluer les risques de propagation vers d’autres régions du monde. Par une approche multidisciplinaire intégrant données épidémiologiques, virologiques, agronomiques et historiques, nous avons exploré les liens entre l’histoire de la culture du riz en Afrique de l’Est et la propagation de ce virus à large échelle depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Ces travaux sur le RYMV (l’acronyme de son nom anglais : Rice yellow mottle virus) viennent d’être publiés dans la revue scientifique PLoS Pathogens.

Il s’agit de l’aboutissement d’un travail de longue haleine basé sur des collectes de feuilles symptomatiques sur le terrain, parfois difficile d’accès, menées par plusieurs équipes de virologues, co-auteurs de cet article. La détection du virus par diagnostic immunologique en laboratoire puis sa caractérisation par séquençage ont abouti à une collection représentative de 50 génomes entiers et de 335 séquences du gène de la capside virale (la coque protéique qui protège le génome) prélevés entre 1966 et 2020 sur deux millions de kilomètres carrés (Burundi, Éthiopie, Kenya, Malawi, Ouganda, République du Congo, Rwanda, Tanzanie). Une partie de ces échantillons avaient été caractérisée préalablement et conservée dans des herbiers et des congélateurs. C’est une collaboration multilatérale internationale basée sur la mise en commun de tous les résultats qui a abouti à cette étude globale de la phylodynamique du RYMV, c’est-à-dire de la dispersion et de l’évolution des différentes lignées génétiques virales. Les approches bio-informatiques utilisées pour analyser et visualiser les résultats ont nécessité des développements méthodologiques mis au point par plusieurs co-auteurs spécialistes de ces disciplines, et qui sont transposables à tous types de virus. Les résultats obtenus avec les séquences virales partielles ou entières convergent vers un même scénario. C’est en intégrant les connaissances des agronomes et des historiens, également co-auteurs de cet article que nous avons pu interpréter cette « remontée dans le temps ».

Une transmission bien particulière

Beaucoup de virus de plantes sont transmis exclusivement par des insectes vecteurs dit piqueurs-suceurs comme les pucerons, qui en se nourrissant sur une plante malade, acquièrent le virus puis les réinjectent dans des plantes saines. Le RYMV, lui, est transmis par de multiples moyens, notamment :

  • grâce à l’intervention de coléoptères, insectes broyeurs qui n’ont pas de système d’injection de salive mais qui peuvent tout de même se contaminer mécaniquement en s’alimentant et qui se déplacent à courte distance ;

  • par des vaches ou d’autres animaux qui en broutant dans les champs de riz produisent des déjections dans lesquelles le virus reste infectieux ;

  • de manière passive par contact des feuilles ou des racines de plantes infectées où il se multiplie fortement.

Ces différents modes de transmission et de propagation du RYMV ne sont pas efficaces pour la transmission à longue distance. Or, le virus est présent sur tout le continent africain. C’est ce paradoxe que nous avons cherché à résoudre.

Une histoire complexe

Le RYMV est apparu au milieu du XIXe siècle dans l’Eastern Arc Montains en Tanzanie, où la riziculture sur brûlis était pratiquée. Plusieurs contaminations du riz cultivé à partir de graminées sauvages infectées ont eu lieu, aboutissant à l’émergence des trois lignées S4, S5 et S6 du virus. Le RYMV a ensuite été rapidement introduit dans la grande vallée rizicole voisine de Kilombero et dans la région de Morogoro. Les graines récoltées, bien qu’indemnes de virus, sont contaminées par des débris de plantes, elles-mêmes infectées, qui subsistent dans les sacs de riz après le battage et le vannage du riz. Le RYMV, très stable, est en mesure de subsister ainsi pendant plusieurs années. La dispersion à longue distance du RYMV en Afrique de l’Est a été marquée par trois évènements majeurs, cohérents avec : l’introduction du riz le long des routes de commerce caravanier des côtes de l’Océan Indien en direction du lac Victoria dans la seconde moitié du XIXe siècle (I), avec les échanges de semences du lac Victoria vers le nord de l’Éthiopie dans la seconde moitié du XXe siècle (II) et, de manière inattendue, avec le transport du riz à la fin de la Première Guerre mondiale comme aliment de base des troupes, de la vallée du Kilombero vers le sud du lac Malawi (III). Les échanges de semences expliquent également la dispersion du virus de l’Afrique de l’Est vers l’Afrique de l’Ouest à la fin du XIXe siècle, et vers Madagascar à la fin du XXe siècle. En somme, la dispersion du RYMV est associée à un large spectre d’activités humaines, certaines insoupçonnées. Par conséquent, le RYMV, bien que non transmis directement par la semence ou par des insectes vecteurs très mobiles comme beaucoup de virus de plantes, a une grande capacité de dissémination. Ses paramètres de dispersion, estimés à partir de nos reconstructions dites phylogéographiques, sont similaires à ceux des virus zoonotiques très mobiles, des virus infectant les animaux qui peuvent créer des épidémies chez l’homme comme la rage.

Reconstitution de la dispersion du RYMV en Afrique de l’Est de 1850 à 2020, basées sur les séquences génomiques non recombinantes de 50 isolats représentatifs de la diversité génétique et géographique du virus. Les trois évènements de dispersion à longue distance sont indiqués (I, II, III, voir texte).
Fourni par l’auteur

En comparant la dispersion des trois lignées majeures présentes en Afrique de l’Est grâce aux nouveaux outils bio-informatiques développés dans cette étude, nous avons observé des dynamiques virales très contrastées. La lignée S4 a connu le plus grand succès épidémique avec une propagation précoce, rapide et généralisée. Elle a été découverte au sud du lac Victoria dans la seconde moitié du XIXe siècle puis a circulé autour du lac Victoria avant de se disperser vers le nord en Éthiopie, puis vers le sud au Malawi et enfin vers l’ouest en République du Congo, au Rwanda et au Burundi. La lignée S6, au contraire, est restée confinée à la vallée du Kilombero et dans la région de Morogoro pendant plusieurs décennies. Au cours des dernières décennies seulement, elle s’est propagée vers l’est de la Tanzanie, le sud-ouest du Kenya et les îles de Zanzibar et de Pemba. De façon inexpliquée, la lignée S5 est restée confinée dans la vallée du Kilombero et dans la région de Morogoro. Au cours des dernières décennies, on note un ralentissement des taux de dispersion de la plupart des souches virales issues des lignées S4 et S6 que nous n’expliquons pas encore.

En conclusion, notre étude multi-partenariale et multidisciplinaire met en évidence l’importance de la transmission humaine d’agents pathogènes de plantes et souligne le risque de transmission du RYMV, ainsi que celle d’autres phytovirus d’Afrique, vers d’autres continents. Nous étudions maintenant la dispersion et l’évolution du RYMV en Afrique de l’Ouest, en particulier de celle de lignées virales particulièrement préoccupantes car capables de se multiplier sur les variétés de riz, considérées résistantes au virus, compromettant ainsi les stratégies de contrôle.

The Conversation

Eugénie Hebrard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment ce virus du riz a conquis toute l’Afrique – https://theconversation.com/comment-ce-virus-du-riz-a-conquis-toute-lafrique-259329

Abandon du Nutri-Score de Danone : retrait de sa qualité de société à mission ?

Source: – By Stéphane Besançon, Associate Professor in Global Health at the Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) / CEO NGO Santé Diabète, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

En juin 2020, Danone est la première entreprise cotée au CAC 40 à obtenir cette qualité juridique. Pourra-t-elle encore le rester longtemps ? HJBC/Shutterstock

En abandonnant le Nutri-Score, Danone vient-elle d’acter le retrait de sa qualité de société à mission ? Toutes les hypothèses sont sur la table… Un véritable crash test pour l’avenir des entreprises à mission.


Danone décide le 5 septembre 2024 d’abandonner le logo nutritionnel Nutri-Score pour cinq de ses marques : Danonino, Actimel, Activia, Danone, HiPro. Le groupe d’agroalimentaire l’adopte en 2017. Il lui permet de remplir parfaitement sa mission d’information auprès des consommateurs pour les aider à faire leurs choix alimentaires de façon éclairée.

Une actualité en dissonance avec sa qualité de société à mission acquise en 2020 ? En France ce dispositif est créé par la loi Pacte de 2019. Il permet aux entreprises d’affirmer leur engagement dans la poursuite d’objectifs environnementaux et sociaux, et non plus seulement économiques. Un organisme tiers indépendant (OTI) assure la vérification de l’atteinte de ces objectifs et un comité de mission est chargé du suivi de l’exécution de cette mission.

Le 8e baromètre de l’Observatoire des sociétés à mission souligne le succès de cette démarche : fin 2024, 1 961 sociétés à mission sont recensées, soit un triplement en trois ans, dont Doctolib, Transdev, KMPG, KS Groupe, Camif, Bel, etc. Alors, Danone qui pourtant a été la première entreprise cotée au CAC 40 à obtenir cette qualité juridique, pourra-t-il rester une entreprise à mission ?

Santé des personnes

Pour illustrer sa vision et son ambition, Danone a choisi pour raison d’être : « apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre ». Dans ce cadre, Danone s’est fixé quatre objectifs généraux dont le premier vise à :

« Avoir un impact positif sur la santé des personnes au niveau local grâce à un portefeuille de produits plus sains, avec des marques encourageant de bons choix nutritionnels, et promouvoir de bonnes habitudes alimentaires. »

Le groupe Danone s’est engagé d’un côté à produire des aliments de meilleure qualité pour la santé des enfants, moins sucrés. De l’autre, permettre aux consommateurs de faire des choix nutritionnels éclairés, à l’aide d’un système d’information nutritionnelle interprétatif sur les emballages ou en ligne. Des engagements, sous forme de jalons quantifiés, sont pris, comme le rappelle le rapport du comité de mission de Danone en avril 2024 destiné à être présenté aux actionnaires lors de leur Assemblée générale.

Retour en arrière

Danone, qui a fortement soutenu le Nutri-Score depuis son officialisation en France en 2017, explique son retour en arrière. Selon le groupe, la version mise à jour de l’algorithme du Nutri-Score par le comité scientifique européen en charge de sa révision « pénaliserait » plus le classement de ses yaourts à boire et boissons végétales sucrées en les classant moins bien sur l’échelle du Nutri-Score par rapport à la « version initiale ».




À lire aussi :
Pourquoi Danone retire le Nutri-score de ses yaourts à boire


Avec le désengagement du Nutri-Score pour certaines de ses marques phares, moins de produits afficheront un logo interprétatif en 2025. Un recul par rapport à la situation de 2023. La question est de savoir si, avec ce retrait, Danone est en mesure d’atteindre les objectifs quantifiés annoncés dans le rapport de 2024 publié par son comité de mission. Le cas échéant, assiste-t-on à un retour en arrière par rapport à l’avancée des engagements évalués en 2023 et présentés dans ce même rapport ?


Abonnez-vous dès aujourd’hui !

Chaque lundi, recevez gratuitement des informations utiles pour votre carrière et tout ce qui concerne la vie de l’entreprise (stratégie, RH marketing, finance…).


On trouve la réponse à cette question dans le rapport de mission 2024 paru le 02 avril 2025. Ses résultats démontrent que sur la question de l’étiquetage nutritionnel, les engagements pris ne sont pas tenus et que les objectifs chiffrés ne sont pas atteints. Malgré ces écarts, le comité de mission conclut que Danone a honoré l’intégralité de ses engagements en 2024. Cette conclusion peut interroger sur le rôle réel du comité de mission de Danone.

Rôle du comité de mission

Le comité de mission de Danone est composé de huit membres : Pascal Lamy, président du comité de mission, Arancha González, Lise Kingo, Hiromichi Mizuno, David Nabarro, Ron Oswald, Gabriela Ilian Ramos et Emna Lahmer. Son rôle ? Veiller à ce que Danone respecte ses engagements en tant que société à mission. Comment ? En évaluant les progrès réalisés et en formulant des recommandations à travers un rapport joint au rapport de gestion et présenté annuellement à l’Assemblée générale ordinaire de l’entreprise.

Actimel est un produit phare de Danone concerné par la suppression du Nutri-Score.
stoatphoto/Shutterstock

Il aurait été attendu que le comité de mission notifie, dans son dernier rapport 2024, le désengagement de Danone sur le Nutri-Score. Par conséquent, la non-atteinte de l’objectif concernant l’aide aux consommateurs pour faire des choix éclairés et la non atteinte du jalon « 95 % des volumes vendus de produits laitiers et d’origine végétale et de boissons aromatisées sont assortis d’un étiquetage nutritionnel interprétatif sur les emballages et/ou en ligne ».

Malheureusement, cela n’a pas été le cas. Le rapport de mission 2024 paru le 02 avril 2025 conclut :

« Concernant le bilan des résultats déjà obtenus, nous pouvons affirmer que Danone a honoré ses engagements. En 2024, l’entreprise a atteint ou dépassé tous les objectifs dont nous avons accepté de suivre la réalisation, à une exception près (la formation en ligne des salariés) – à laquelle Danone devrait remédier cette année. »

Plus préoccupant, le rapport du comité de mission affirme que « 95 % des volumes vendus de produits laitiers et d’origine végétale et de boissons aromatisées sont assortis d’un étiquetage nutritionnel interprétatif sur les emballages et/ou en ligne ». Pour combler le Nutri-Score, l’entreprise déploiera les Health Star Rating (HSR), utilisés en Australie et en Nouvelle-Zélande. Leur mode de calcul repose sur l’algorithme que le Nutri-Score utilisait avant sa mise à jour. Remplacer un logo qui informe le consommateur sur la forte teneur en sucre de gammes de produits peut-il être interprété comme une stratégie pour désinformer et tromper le consommateur ?

Retrait de la qualité par l’OTI ?

Si une entreprise ne tient pas ses engagements, elle peut perdre sa qualité de société à mission. L’organisme tiers indépendant (OTI), en charge de vérifier l’exécution des objectifs sociaux et environnementaux de l’entreprise, peut rendre un avis négatif. Il doit indiquer pourquoi l’entreprise ne respecte pas ou n’atteint pas les objectifs qu’elle s’est fixés. Le ministère public (procureurs de la République, ndlr) ou toute personne intéressée peut saisir le président du tribunal de commerce pour le retrait de la mention de société à mission.

Mazars est l’organisme tiers indépendant (OTI) de Danone. Le rapport du comité de mission de Danone évaluant l’année 2024 contient en annexe B « le rapport de l’organisme tiers indépendant sur la vérification de l’exécution des objectifs sociaux et environnementaux ». Le rapport du comité de mission 2024 contient la même annexe que le rapport du comité de mission 2023 à savoir l’analyse de la période allant du 1er janvier 2022 au 31 décembre 2023.

L’OTI n’a pas encore fourni de rapport concernant l’année 2024, année où Danone, par le choix du retrait du Nutri-Score, n’a pas été en mesure de respecter pleinement les engagements pris ainsi que les objectifs fixés.

Il est maintenant central d’attendre le rapport de l’OTI couvrant l’année 2024 pour savoir, si en analysant les données de l’année 2024, il joue pleinement son rôle. Rendra-t-il un avis négatif indiquant que la société ne respecte pas et n’a pas atteint certains de ces objectifs qu’elle s’était fixés ? Le rendu d’un avis négatif serait une première pour une société à mission. Il montrerait que les éléments économiques et financiers ne doivent pas l’emporter sur la poursuite d’objectifs visant la protection de la santé dans le cas d’une entreprise à mission.

DROIT DE REPONSE DU GROUPE DANONE, envoyé le 19 juin 2025

« L’article en question fonde son raisonnement sur une information fausse : l’engagement de société à mission de Danone ne porte pas sur le Nutri-Score. L’objectif opérationnel auquel il fait référence (parmi les 12 que s’est fixés l’entreprise dans le cadre de son statut de société à mission) est clair et formulé ainsi : « à fin 2025, Danone s’engage à rendre disponible sur emballage ou en ligne un indicateur d’information nutritionnelle interprétative pour 95% de ses produits dans le monde ».

Sur la base de cette allégation erronée, l’article multiplie les fausses informations, que nous vous listons ci-dessous :

-Il indique que les « résultats [du rapport de mission 2024] démontrent que sur la question de l’étiquetage nutritionnel, les engagements pris ne sont pas tenus et que les objectifs chiffrés ne sont pas atteints ». Cette affirmation est fausse. Le rapport 2024 du Comité de mission indique (p.10) : « Danone a ainsi dépassé son jalon 2024, atteignant 71,5 % de volumes vendus de produits laitiers et d’origine végétale et de boissons aromatisées (Aquadrinks) assortis d’un étiquetage nutritionnel interprétatif sur les emballages et/ou en ligne ».

-Par ailleurs, l’auteur avance qu’« il aurait été attendu que le comité de mission notifie, dans son dernier rapport 2024, le désengagement de Danone sur le Nutri-Score. Par conséquent, la non-atteinte de l’objectif concernant l’aide aux consommateurs pour faire des choix éclairés et la non atteinte du jalon « 95 % des volumes vendus de produits laitiers et d’origine végétale et de boissons aromatisées sont assortis d’un étiquetage nutritionnel interprétatif sur les emballages et/ou en ligne ». L’ensemble de cette affirmation est faux. D’abord, le rapport du Comité de mission note bien, à plusieurs reprises, le retrait de l’étiquetage nutritionnel Nutri-Score des produits laitiers et d’origine végétale à boire de Danone. Ensuite, l’objectif de 95% mentionné est un objectif à 2025, comme indiqué ci-dessus et précisément indiqué dans le rapport du Comité de mission. L’auteur ne peut donc en conclure qu’il n’a pas été atteint.

-Nous dénonçons par ailleurs vivement l’allégation de l’auteur, qui laisse entendre que l’adoption du système HSR serait « une stratégie pour désinformer et tromper le consommateur ». Le système HSR est un système d’étiquetage nutritionnel interprétatif fondé sur la science et référence de plusieurs organisations internationales pour évaluer la qualité nutritionnelle des portefeuilles de produits de grande consommation. Il ne saurait être assimilé à une entreprise de désinformation.

Danone est fier d’être reconnu pour notre mission d’apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre en figurant à la 1ère place de l’indice mondial d’accès à la nutrition 2024 (ATNI). Faire preuve de transparence pour aider les consommateurs à faire des choix d’alimentation sains et équilibrés est une priorité de notre Groupe.

Nous continuerons donc à soutenir la mise en place d’un étiquetage nutritionnel interprétatif à une échelle européenne, scientifiquement étayé, facile à comprendre pour le consommateur et permettant de distinguer les aliments à la fois au sein de leur catégorie et entre différentes catégories. »

The Conversation

Je travaille pour une ONG intervenant dans la santé

ref. Abandon du Nutri-Score de Danone : retrait de sa qualité de société à mission ? – https://theconversation.com/abandon-du-nutri-score-de-danone-retrait-de-sa-qualite-de-societe-a-mission-253169

Suicide : l’IA pourra-t-elle aider à mieux en prévenir le risque ?

Source: – By Ruth Melia, Associate Professor in Clinical Psychology, University of Limerick

En permettant un suivi en temps réel, les applications numériques et l’intelligence artificielle peuvent détecter certains signes de crise suicidaire. Nan_Got/Shutterstock

En cas de crise suicidaire, il est nécessaire de réagir extrêmement rapidement pour réduire le niveau de souffrance émotionnelle de la personne concernée et éviter son passage à l’acte. Le développement des applications numériques et de l’intelligence artificielle pourrait aider à mieux détecter les signaux avant-coureurs, et à mettre en place rapidement une aide appropriée, au moment opportun.


Le suicide fait partie des enjeux les plus complexes – et les plus déchirants – auxquels doivent faire face les responsables de santé publique. L’une des grandes difficultés de la prévention de tels gestes est de parvenir à détecter le mal-être au moment où il survient et risque de se transformer en passage à l’acte. En effet, les pensées suicidaires et les comportements qui y sont associés sont difficiles à repérer au moyen de questionnaires classiques, en raison de leur fugacité : elles peuvent ne pas se survenir durant les consultations médicales ou psychothérapeutiques.

Alors que les outils numériques sont désormais largement utilisés par bon nombre d’entre nous pour effectuer certains paramètres liés à leur santé (qualité du sommeil, nombre de pas effectués chaque jour, surveillance du temps d’écran…), les chercheurs commencent à envisager de les employer pour mieux appréhender la santé mentale.

L’une de ces approches, appelée « évaluation écologique momentanée (EMA) », consiste à recueillir en temps réel des données sur l’humeur, les pensées, les comportements et l’environnement d’une personne à l’aide d’un smartphone ou d’un objet connecté. Ces informations peuvent être saisies manuellement (EMA active) ou collectées automatiquement par des capteurs (EMA passive).

Les études ont montré que l’EMA peut être utilisée en toute sécurité pour surveiller le risque suicidaire, appellation couvrant un large spectre de situations, qui va des pensées suicidaires jusqu’au passage à l’acte. Des recherches menées chez l’adulte ont notamment révélé que ce type de suivi n’accroît pas ledit risque. Il permet en revanche une lecture plus fine et individualisée du vécu d’une personne, à tout moment. Mais concrètement, comment ces données peuvent-elles aider à prévenir un passage à l’acte ?

Des interventions personnalisées

L’un des usages les plus prometteurs de ces technologies est la mise en place d’interventions adaptatives : des réponses personnalisées, en temps réel, sont transmises directement sur le téléphone ou sur l’appareil de la personne concernée. Par exemple, si les données collectées signalent un état de détresse, l’appareil peut suggérer à l’utilisateur de suivre une étape de son plan de sécurité.

Élaboré au préalable avec un professionnel de santé mentale, à un moment où la personne se sent bien, le plan de sécurité est un outil qui a fait ses preuves en matière de prévention du suicide. (Il s’agit d’une liste d’instructions écrites, récapitulant les stratégies à adopter en cas de crise suicidaire et les contacts à solliciter, destinée à soutenir et à guider la personne afin qu’elle parvienne à franchir le pic d’intensité émotionnelle qui peut mener à sa mise en danger, ndlr.)

L’efficacité d’un tel plan dépend toutefois en grande partie de son accessibilité au moment critique. Grâce à ces interventions numériques, le soutien peut être mis en place immédiatement, dans l’environnement même de la personne.

De nombreuses questions demeurent néanmoins. Quels sont les changements dans les données enregistrées qui doivent déclencher une alerte ? À quel moment faut-il intervenir ? Quelle forme doit prendre cette intervention ?

C’est précisément à ce type de questions que l’intelligence artificielle (IA), et en particulier les technologies d’apprentissage automatique, peut apporter des réponses.

Des résultats encourageants malgré certaines limites

L’apprentissage automatique est déjà utilisé pour modéliser le risque suicidaire, en repérant des signaux faibles dans les émotions, dans les pensées ou dans les comportements d’un individu. Il a également servi à anticiper les taux de suicide à l’échelle de populations entières.

Ces modèles donnent de bons résultats sur les données sur lesquelles ils ont été entraînés. Mais plusieurs limites subsistent. La protection de la vie privée en est une, en particulier lorsqu’il s’agit de données issues des réseaux sociaux ou de données personnelles.

Autre point de vigilance : le manque de diversité des jeux de données utilisés pour l’entraînement des modèles nuit à leur généralisation partout sur la planète. Un modèle développé dans un pays ou un contexte peut difficilement être transposé à un autre.

Consultation de données en temps réel sur un téléphone portable.
Ruth Melia, CC BY-SA

Malgré cela, les recherches montrent que ces modèles prédictifs surpassent les outils traditionnels utilisés par les cliniciens. C’est pourquoi, au Royaume-Uni, les recommandations cliniques en santé mentale invitent désormais ces derniers à s’éloigner des seuls scores de risque pour plutôt mettre en œuvre une approche plus souple, centrée sur la personne ; autrement dit, fondée sur le dialogue et la co-construction de solutions avec l’individu concerné.

Prédiction, précision et confiance

Au cours de mes recherches, j’ai analysé les travaux de recherche sur le suicide qui avaient évalué l’efficacité de l’usage combiné de l’IA et de l’EMA. La plupart de ces études portaient sur des personnes suivies en hôpital ou en clinique de santé mentale. Dans ces contextes, l’EMA permettait de prévoir l’apparition de pensées suicidaires après la sortie de l’institution.

Si nombre des publications scientifiques que j’ai analysées vantaient la précision de leurs modèles, seules quelques-unes indiquaient les taux d’erreurs obtenus – en particulier les faux positifs (signalement à tort d’un risque) ou les faux négatifs (non-détection d’un risque réel). Pour y remédier, nous avons mis au point un guide de bonnes pratiques. Son suivi devrait permettre d’améliorer la clarté et la rigueur des futures études.

Il est un autre domaine prometteur en matière d’utilisation de l’IA : son emploi comme outil d’aide à la décision pour les professionnels de santé mentale. En analysant de vastes ensembles de données issues de services de soins, les modèles d’IA pourraient orienter les praticiens afin d’anticiper l’évolution d’un patient et de déterminer les traitements qui lui sont les plus adaptés.

La condition sine qua non, cependant, est que les professionnels fassent confiance à ces technologies. Pour cela, ces systèmes ne doivent pas seulement fournir une réponse : il faut également que le raisonnement ayant conduit à celle-ci soit fourni aux soignants (on parle d’« IA explicable »). En accédant à une meilleure compréhension de la façon dont fonctionnent ces outils, les praticiens seront à même de mieux les intégrer dans leur pratique, à l’instar des questionnaires cliniques.

Le suicide est un fléau mondial, mais les avancées en matière d’IA et de suivi en temps réel ouvrent de nouvelles perspectives. Ces outils ne constituent pas une solution miracle, mais ils pourraient apporter une aide plus rapide et plus pertinente que les outils actuels, qui plus est dans des situations où cela n’était pas jusqu’ici envisageable.


Pour en savoir plus

Les pensées suicidaires sont un signale d’alarme qu’il faut prendre très au sérieux.

Si vous (ou l’un de vos proches) êtes concerné•e, appelez le 3114 (numéro national de prévention du suicide, appel gratuit et confidentiel, 24h/24, 7j/7).

En cas de risque suicidaire imminent, appelez le SAMU (15) ou le 112 (numéro européen).

Pour répondre aux questions sur la crise suicidaire, de nombreuses ressources sont disponibles en ligne, notamment :

The Conversation

Ruth Melia a reçu un financement de la Commission Fulbright dans le cadre d’une bourse HealthImpact du Health Research Board. Ce prix a permis de financer une bourse d’étude à l’Université d’État de Floride afin de faciliter la collaboration internationale dans le domaine de la recherche sur le suicide.

ref. Suicide : l’IA pourra-t-elle aider à mieux en prévenir le risque ? – https://theconversation.com/suicide-lia-pourra-t-elle-aider-a-mieux-en-prevenir-le-risque-259086

Les IA, nos nouvelles confidentes : quels risques pour la santé mentale ?

Source: – By Antoine Pelissolo, Professeur de psychiatrie, Inserm, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Depuis le lancement, en novembre 2022, de ChatGPT, l’agent conversationnel développé par OpenAI, les intelligences artificielles génératives semblent avoir envahi nos vies. La facilité et le naturel avec lesquels il est possible d’échanger avec ces outils sont tels que certains utilisateurs en font même de véritables confidents. Ce qui n’est pas sans risque pour la santé mentale.


Les grands modèles de langage, autrement dit les intelligences artificielles « génératives » telles que ChatGPT, Claude et autre Perplexity, répondent à de très nombreux besoins, que ce soit en matière de recherche d’informations, d’aide à la réflexion ou de résolution de tâches variées ; ce qui explique l’explosion actuelle de leur utilisation scolaire, universitaire, professionnelle ou de loisir.

Mais un autre usage de ces IA conversationnelles se diffuse à une vitesse impressionnante, en particulier chez les jeunes : l’équivalent de discussions entre amis, pour passer le temps, questionner ou échanger des idées et surtout se confier comme on le ferait avec un proche. Quels pourraient être les risques liés à ces nouveaux usages ?

Un terrain propice à une adoption rapide

La conversation par écrit avec les intelligences artificielles semble s’être banalisée très rapidement. À noter d’ailleurs que s’il existe des IA utilisant des échanges vocaux, elles semblent cependant moins utilisées que les échanges textuels.

Il faut dire que nous étions depuis de longues années déjà habitués à échanger par écrit sans voir notre interlocuteur, que ce soit par SMS, par e-mail, par « tchat » ou tout autre type de messagerie. Les IA génératives reproduisant remarquablement bien l’expression verbale des êtres humains, l’illusion de parler à une personne réelle est quasiment immédiate, sans avoir besoin d’un avatar ou d’une quelconque image simulant l’autre.

Immédiatement disponibles à toute heure du jour et de la nuit, conversant toujours sur un ton aimable, voire bienveillant, entraînées à simuler l’empathie et dotées, si ce n’est d’une « intelligence », en tout cas de connaissances en apparence infinies, les IA sont en quelque sorte des partenaires de dialogue idéales.

Il n’est dès lors pas étonnant que certains se soient pris au jeu de la relation, et entretiennent des échanges suivis et durables avec ces substituts de confidents ou de « meilleurs amis ». Et ce, d’autant plus que ces conversations sont « personnalisées » : les IA mémorisent en effet les échanges précédents pour en tenir compte dans leurs réponses futures.

Certaines plateformes, comme Character.ai ou Replika, proposent par ailleurs de personnaliser à sa guise l’interlocuteur virtuel (nom, apparence, profil émotionnel, compétences, etc.), initialement pour simuler un jeu de rôle numérique. Une fonctionnalité qui ne peut que renforcer l’effet de proximité, voire d’attachement affectif au personnage ainsi créé.

Voici à peine plus de dix ans, le réalisateur Spike Jonze tournait le film Her, décrivant la relation amoureuse entre un homme sortant d’une difficile rupture et l’intelligence artificielle sur laquelle s’appuyait le système d’exploitation de son ordinateur. Aujourd’hui, il se pourrait que la réalité ait déjà rejoint la fiction pour certains utilisateurs des IA génératives, qui témoignent avoir entretenu une « romance numérique » avec des agents conversationnels.

Des pratiques qui pourraient ne pas être sans risque pour l’équilibre mental de certaines personnes, notamment les plus jeunes ou les plus fragiles.

Des effets sur la santé mentale dont la mesure reste à prendre

Nous constatons aujourd’hui, dans tous les pays (et probablement bien trop tard…), les dégâts que l’explosion de l’usage des écrans a causés sur la santé mentale des jeunes, en particulier du fait des réseaux sociaux.

Entre autres facteurs, une des hypothèses (encore controversée, mais très crédible) est que la désincarnation des échanges virtuels perturberait le développement affectif des adolescents et favoriserait l’apparition de troubles anxieux et dépressifs.

Jusqu’à aujourd’hui, pourtant, les échanges menés par l’intermédiaire des réseaux sociaux ou des messageries numériques se font encore a priori principalement avec des êtres humains, même si nous ne côtoyons jamais certains de nos interlocuteurs dans la vie réelle. Quels pourraient être les conséquences, sur l’équilibre mental (émotionnel, cognitif et relationnel) des utilisateurs intensifs, de ces nouveaux modes d’échanges avec des IA dénuées d’existence physique ?

Il est difficile de les imaginer toutes, mais on peut concevoir sans peine que les effets pourraient être particulièrement problématiques chez les personnes les plus fragiles. Or, ce sont précisément celles qui risquent de faire un usage excessif de ces systèmes, comme cela est bien établi avec les réseaux sociaux classiques.

À la fin de l’année dernière, la mère d’un adolescent de 14 ans qui s’est suicidé a poursuivi les dirigeants de la plateforme Character.ai, qu’elle tient pour responsables du décès de son fils. Selon elle, son geste aurait été encouragé par l’IA avec laquelle il échangeait. En réponse à ce drame, les responsables de la plateforme ont annoncé avoir implémenté de nouvelles mesures de sécurité. Des précautions autour des propos suicidaires ont été mises en place, avec conseil de consulter en cas de besoin.

Une rencontre entre des personnes en souffrance et un usage intensif, mal contrôlé, d’IA conversationnelles pourrait par ailleurs conduire à un repli progressif sur soi, du fait de relations exclusives avec le robot, et à une transformation délétère du rapport aux autres, au monde et à soi-même.

Nous manquons actuellement d’observations scientifiques pour étayer ce risque, mais une étude récente, portant sur plus de 900 participants, montre un lien entre conversations intensives avec un chatbot (vocal) et sentiment de solitude, dépendance émotionnelle accrue et réduction des rapports sociaux réels.

Certes, ces résultats sont préliminaires. Il paraît toutefois indispensable et urgent d’explorer les effets potentiels de ces nouvelles formes d’interactions pour, si cela s’avérait nécessaire, mettre tout en œuvre afin de limiter les complications possibles de ces usages.

Autre crainte : que dialoguer avec un « fantôme » et se faire prendre à cette illusion puissent aussi être un facteur déclenchant d’états pseudo-psychotiques (perte de contact avec la réalité ou dépersonnalisation, comme on peut les rencontrer dans la schizophrénie), voire réellement délirants, chez des personnes prédisposées à ces troubles.

Au-delà de ces risques, intrinsèques à l’emploi de ces technologies par certaines personnes, la question d’éventuelles manipulations des contenus – et donc des utilisateurs – par des individus mal intentionnés se pose également (même si ce n’est pas cela que nous constatons aujourd’hui), tout comme celle de la sécurité des données personnelles et intimes et de leurs potentiels usages détournés.

IA et interventions thérapeutiques, une autre problématique

Pour terminer, soulignons que les points évoqués ici ne portent pas sur l’utilisation possible de l’IA à visée réellement thérapeutique, dans le cadre de programmes de psychothérapies automatisés élaborés scientifiquement par des professionnels et strictement encadrés.

En France, les programmes de ce type ne sont pas encore très utilisés ni optimisés. Outre le fait que le modèle économique de tels outils est difficile à trouver, leur validation est complexe. On peut cependant espérer que, sous de nombreuses conditions garantissant leur qualité et leur sécurité d’usage, ils viendront un jour compléter les moyens dont disposent les thérapeutes pour aider les personnes en souffrance, ou pourront être utilisés comme supports de prévention.

Le problème est qu’à l’heure actuelle, certaines IA conversationnelles se présentent d’ores et déjà comme des chatbots thérapeutiques, sans que l’on sache vraiment comment elles ont été construites : quels modèles de psychothérapie utilisent-elles ? Comment sont-elles surveillées ? et évaluées ? Si elles devaient s’avérer posséder des failles dans leur conception, leur emploi pourrait constituer un risque majeur pour des personnes fragiles non averties des limites et des dérives possibles de tels systèmes.

Les plus grandes prudence et vigilance s’imposent donc devant le développement ultrarapide de ces nouveaux usages du numérique, qui pourraient constituer une véritable bombe à retardement pour la santé mentale…

The Conversation

Antoine Pelissolo est membre du Parti socialiste (secrétariat national) et 1er adjoint au Maire de Créteil.

ref. Les IA, nos nouvelles confidentes : quels risques pour la santé mentale ? – https://theconversation.com/les-ia-nos-nouvelles-confidentes-quels-risques-pour-la-sante-mentale-258956

La danse est-elle un bon moyen de déclencher un accouchement, comme le sous-entend Meghan Markle ?

Source: – By Hannah Dahlen, Professor of Midwifery, Associate Dean Research and HDR, Midwifery Discipline Leader, Western Sydney University

Marche rapide, natation… Il est conseillé, lors de la grossesse, de continuer à pratiquer une activité physique. La danse fait partie des exercices pouvant être recommandée aux femmes enceintes. Mais peut-elle aussi permettre de déclencher le travail, lorsque celui-ci tarde à survenir ? Voici ce qu’en dit la science.


Meghan, duchesse de Sussex, a fait parler d’elle cette semaine, à l’occasion de la mise en ligne d’un podcast où elle revient sur sa vidéo virale dite du « baby mama dance ». Réalisée voici quatre ans, alors qu’elle s’apprêtait à donner naissance à sa fille Lilibet, cette courte séquence n’a été publiée que récemment. On l’y voit, très enceinte, danser et twerker dans sa chambre d’hôpital, afin de déclencher l’accouchement. Son époux, le prince Harry, se joint à elle dans cette danse improvisée.

Sur Instagram, sous le post de la vidéo, elle écrivait : « nos deux enfants sont nés avec une semaine de retard […] alors puisque les plats épicés, les longues marches et l’acupuncture n’avaient rien donné, il ne restait qu’une seule chose à essayer ! »

Ce type de film semble s’inscrire dans une tendance : sur les réseaux sociaux, d’autres célébrités ont aussi partagé récemment des images d’elles dansant en fin de grossesse. Mais la duchesse est-elle dans le vrai ? Peut-on réellement déclencher son accouchement en dansant ?

Danser pendant la grossesse ?

Durant la grossesse, l’activité physique est vivement recommandée : des études ont montré que pratiquer régulièrement des exercices durant la grossesse est source de nombreux bienfaits. Si les activités intensives nécessitent certains ajustements, pour des femmes enceintes en bonne santé, les risques sont minimes.

Maintenir un bon niveau d’activité physique permet notamment de réduire les risques de diabète gestationnel, d’accouchement par césarienne, de recours aux forceps ou ventouses. Cela limite aussi le risque de développer des troubles psychiques périnataux, favorise une meilleure récupération post-partum.

Si les femmes enceintes ont tendance à privilégier la marche rapide, la natation ou les exercices collectifs en salle de sport, la danse constitue elle aussi un bon choix. Le Collège américain des obstétriciens et gynécologues la présente d’ailleurs comme forme d’exercice sans risque et bénéfique durant la grossesse.

Les mouvements de danse sollicitent notamment les hanches et le bassin (en particulier dans le twerk). Bien que les preuves scientifiques en la matière soient encore limitées, il est possible que cela améliore le positionnement du bébé et renforce le plancher pelvien. Libre à vous d’opter pour la danse qui vous convient. Y compris la danse du ventre : deux femmes enceintes interrogées dans le cadre d’une exploration phénoménologique ont témoigné que la pratique de la danse orientale leur procurait de la joie et un sentiment d’autonomisation, contribuant ainsi à leur bien-être.

On peut danser à tout stade de la grossesse, en adaptant les mouvements au fil des mois, à mesure que le ventre s’arrondit. Attention cependant : en présence de facteurs de risque (comme l’existence de saignements), il convient de consulter un professionnel de santé avant toute activité.

La musique elle-même joue un rôle important dans le bien-être psychique, la gestion de la douleur, et la diminution de la tension artérielle et du rythme cardiaque. En somme, le fait de pratiquer la danse, un exercice qui allie activité physique et musique, pourrait démultiplier les effets positifs.

Un homme et une femme enceinte dansent ensemble.
L’exercice physique est recommandé pendant la grossesse – alors pourquoi ne pas danser ?
sandsun/Shutterstock

Pour déclencher le travail, ou pendant le travail ?

Meghan n’est pas la première femme à affirmer avoir dansé pour déclencher son accouchement, mais ces témoignages restent de l’ordre de l’anecdote. En effet, à ce jour, aucune donnée scientifique ne prouve que la danse soit efficace pour provoquer le début du travail. En revanche, les effets de la danse une fois le travail commencé sont un peu mieux documentés.

De nombreuses femmes préfèrent recourir à des méthodes non médicamenteuses pour gérer le travail, et la douleur qui l’accompagne. Or, la danse, surtout en début de travail, pourrait atténuer la souffrance perçue, favorisant le sentiment de maîtrise de la situation et la satisfaction. Une étude impliquant 60 femmes réparties aléatoirement en deux groupes (avec ou sans danse pendant le travail) a par exemple révélé que celles qui dansaient rendaient compte de douleurs moindres et d’une plus grande satisfaction. La musique, encore, semble aussi contribuer à réduire la douleur au début du travail. Allier musique douce et mouvement rythmique pourrait donc être bénéfique.

Danser à votre rythme pendant le travail pourrait aussi aider : selon certaines études, les mouvements du bassin, la position érigée, la mobilité et les changements de posture sont des éléments qui favorisent le travail et réduisent sa durée. Ces mouvements pourraient également favoriser la pression du bébé sur le col de l’utérus, stimulant la production de prostaglandines, des hormones clés dans la progression du travail.

Enfin, on suppose que danser pendant le travail pourrait aider le bébé à adopter une position plus favorable à l’accouchement. Mais là encore, les données scientifiques fiables font défaut.

Alors, Meghan a-t-elle vraiment déclenché son accouchement en dansant ?

Il est impossible de l’affirmer : Meghan se trouvait à l’hôpital au moment de la vidéo ; elle a peut-être bénéficié par la suite d’un déclenchement médical. Il est en effet possible d’induire le travail en administrant des hormones, en insérant un ballonnet au niveau du col de l’utérus grâce à un cathéter pour l’inciter à s’ouvrir, ou encore en rompant la poche des eaux. Il se peut également que le travail de la duchesse ait débuté spontanément, indépendamment de sa danse, après quelques jours d’attente supplémentaires.
Meghan a peut-être eu une bonne intuition – mais avant de pouvoir recommander la danse comme un moyen fiable de déclencher ou d’accompagner le travail, davantage de recherches seront nécessaires.
Ceci dit, en regardant la vidéo on ne peut que constater la joie manifeste sur son visage, sa complicité avec le prince Harry et le lien affectif qui les unit. Autant d’éléments susceptibles de stimuler la sécrétion d’ocytocine, une hormone essentielle aux contractions. Ce facteur a donc aussi pu jouer un rôle dans le déclenchement de l’accouchement.
Quoi qu’il en soit, même aucune données scientifique ne prouve pour l’instant l’efficacité de la danse pour induire l’accouchement, cette activité ne présente quasiment aucun inconvénient – et la pratiquer peut même enrichir les moments vécus autour de la naissance. Alors, si l’envie vous prend… laissez-vous aller !

The Conversation

Hannah Dahlen est financée par l’Australian Research Council et le National Health and Medical Research Council.

ref. La danse est-elle un bon moyen de déclencher un accouchement, comme le sous-entend Meghan Markle ? – https://theconversation.com/la-danse-est-elle-un-bon-moyen-de-declencher-un-accouchement-comme-le-sous-entend-meghan-markle-259468

Schizophrénie : Quelle place pour des thérapies cognitives et comportementales spécialisées ?

Source: – By Catherine Bortolon, Psychologie Clinique ; Schizophrénie ; Thérapies cognitives et comportementales ; régulation émotionnelle ; hallucinations ; délires , Université Grenoble Alpes (UGA)

À l’image des thérapies cognitives et comportementales (TCC) appliquées à la psychose, des psychothérapies spécialisées et validées scientifiquement ont un rôle à jouer pour accompagner les personnes qui souffrent de schizophrénie, en complément d’autres formes de prise en charge. Les TCC mettent l’accent sur la qualité de vie, l’autonomie et les projets personnels, au-delà de la seule stabilisation clinique.


Lorsque Frank Bellivier, délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie, alerte, le 26 mars 2025, sur les insuffisances de la prise en charge des troubles psychiatriques sévères en France, ses propos doivent être replacés dans le contexte des connaissances actuelles.

Revenir sur les données scientifiques disponibles concernant l’efficacité des psychothérapies permet de mieux comprendre les enjeux cliniques et les recommandations fondées sur les preuves, notamment pour les troubles du spectre de la schizophrénie.

Que sait-on aujourd’hui de la schizophrénie ?

La schizophrénie figure parmi les dix principales causes de handicap dans le monde. Elle touche environ 1 % de la population mondiale, soit près de 600 000 personnes en France, et débute généralement à l’adolescence ou au début de l’âge adulte.

Les symptômes incluent des délires et des hallucinations (symptômes dits « psychotiques »), une réduction de l’expression émotionnelle, une pauvreté du langage et un manque d’initiatives (appelés « symptômes négatifs »), ainsi qu’un discours incohérent et des comportements désorganisés (symptômes dits « désorganisés »).

Les causes de la schizophrénie restent mal comprises, mais les chercheurs s’accordent sur le fait que ce trouble survient sous l’influence conjointe de facteurs génétiques et environnementaux. Sa manifestation est très variable, d’où l’importance d’une approche personnalisée, fondée sur une compréhension de ses mécanismes biologiques, psychologiques et sociaux.

Des psychothérapies spécialisées, mais pas que…

En tant que psychologue clinicienne et chercheuse, je consacre une partie de ma carrière à élucider les mécanismes psychologiques de la schizophrénie et à améliorer la vie des personnes concernées. Dans ce contexte, je me réjouis de la reconnaissance croissante du rôle des psychothérapies.

Encore faut-il que celles-ci soient empiriquement fondées, c’est-à-dire validées par la recherche, et qu’elles s’appuient sur une compréhension fine des processus psychologiques en jeu, comme la confiance en soi, la rumination (pensées récurrentes et répétitives, que l’on a du mal à contrôler, centrées sur l’évaluation des raisons, causes, conséquences et implications de la situation, sur le « pourquoi ? »), etc.

Bien évidemment, ces psychothérapies doivent être envisagées en complémentarité avec d’autres modalités de prise en charge, qu’il s’agisse du traitement médicamenteux, de la remédiation cognitive (une forme de thérapie qui consiste à s’entraîner pour améliorer certaines fonctions, ndlr), de la pair-aidance (le fait d’être soutenu par des pairs ayant une expérience similaire, ndlr) ou d’autres interventions visant la réhabilitation psychosociale, lorsque cela s’avère nécessaire.

Des programmes efficaces… mais peu accessibles

Pendant longtemps, l’accompagnement de la schizophrénie a été centré sur la réduction des symptômes, le plus souvent au travers d’un traitement exclusivement médicamenteux.

Aujourd’hui, une approche plus globale, tournée vers la réhabilitation psychosociale, émerge. Celle-ci met l’accent sur la qualité de vie, l’autonomie et les projets personnels, au-delà de la seule stabilisation clinique.

Parmi les outils disponibles, les thérapies cognitives et comportementales (TCC) occupent une place importante. Elles reposent sur l’idée que nos interprétations des événements, façonnées au fil de la vie, peuvent engendrer ou entretenir de la souffrance psychique.

Les TCC s’inscrivent dans une démarche collaborative qui vise à aider les personnes à développer une manière plus souple de comprendre leur environnement et leurs émotions, à ajuster leurs comportements et, ainsi, à les accompagner dans la réalisation de leurs projets de vie.

Dans le cadre de la psychose, contrairement à une idée reçue, elles ne cherchent pas à nier les expériences psychotiques, mais à aider la personne à en faire sens, à y répondre autrement, et à reprendre du pouvoir sur sa vie. Cependant, l’accès à ces thérapies reste très limité, y compris en France.

Les données manquent, mais, dans des pays mieux dotés (comme les États-Unis, le Canada ou le Royaume-Uni), les résultats concernant l’accessibilité à la TCC pour la psychose – qu’il s’agisse de la formation des professionnels, de l’implémentation des dispositifs ou de l’accès effectif aux soins – demeurent peu encourageants.

Les thérapies cognitives et comportementales sont-elles adaptées à la schizophrénie ?

La TCC a été appliquée à la psychose (TCCp) pour la première fois en 1952 par Aaron Beck. Cependant, ce n’est que dans les années 1990 que des approches plus systématiques et théorisées pour la psychose ont émergé. Longtemps, les symptômes psychotiques étaient considérés comme inchangeables.

Or, la recherche a montré qu’ils s’inscrivent sur un continuum avec les expériences humaines ordinaires, et qu’ils peuvent être modifiés. Aujourd’hui, les modèles issus des TCC appliquées à la psychose postulent, par exemple, que des événements de vie précoces négatifs peuvent contribuer à la formation de croyances rigides sur soi et le monde, qui, sous stress, peuvent s’exprimer par des symptômes psychotiques.

Des recherches solides montrent que les TCCp sont efficaces, notamment pour réduire les symptômes psychotiques et négatifs. Ces effets sont plus marqués avec des suivis prolongés, mais certaines interventions brèves peuvent aussi être bénéfiques.

Surtout, l’intensité des symptômes ne semble pas diminuer l’efficacité de la thérapie, ce qui suggère que même les personnes les plus touchées peuvent en bénéficier. Certaines approches ont même montré leur utilité chez des patients avec de lourds troubles cognitifs.

Au-delà des symptômes, les TCCp améliorent aussi la qualité de vie et le fonctionnement social. Des interventions destinées aux familles ont également montré des effets positifs. Toutefois, ces effets sont souvent limités dans le temps, d’où le développement de nouvelles approches intégrant la régulation émotionnelle, les troubles du sommeil, ou encore les traumatismes.

Certaines recommandations internationales, comme celles du National Institute for Clinical Excellence (NICE) au Royaume-Uni, considèrent aujourd’hui les TCC comme traitement de première intention pour la schizophrénie.

À noter qu’à ce jour, la France ne dispose pas de lignes directrices équivalentes à celles publiées au Royaume-Uni en ce qui concerne les psychothérapies et les autres modalités de prise en charge non médicamenteuse de la schizophrénie.

À l’étranger, quelques programmes ont fait leurs preuves

Sans prétendre à l’exhaustivité, voici quelques programmes récents ayant démontré leur efficacité et susceptibles d’être intégrés dans le système de soins.

En 2021, Daniel Freeman et ses collègues de l’Université d’Oxford ont démontré que le programme « Feeling Safe » (en français, « Se sentir en sécurité ») est efficace pour traiter les idées délirantes de persécution (qui concernent environ 80 % des personnes atteintes de schizophrénie).

Ce programme agit sur les ruminations, les difficultés de sommeil, l’estime de soi, la relation avec les hallucinations, et favorise des apprentissages nouveaux. Il a permis un taux de rétablissement d’environ 50 %.

Mark Hayward et ses collègues de l’Université de Sussex ont proposé un programme spécifique pour l’accompagnement des personnes qui ont des hallucinations auditives verbales (les voix), utilisé dans les « Voices Clinics » (en français, « cliniques des voix »). Ce programme vise à développer des stratégies d’adaptation, remettre en question certaines croyances (« les voix sont méchantes »), favoriser la flexibilité cognitive, et renforcer les compétences d’affirmation de soi. Il est à noter que deux cliniques des voix existent en France.

Enfin, le programme de TCC centré sur le rétablissement, d’Aaron Beck, d’une durée de dix-huit mois, a montré une amélioration du fonctionnement et de la symptomatologie chez des personnes atteintes de schizophrénie avec déficits cognitifs. Il vise l’accompagnement vers la réalisation de projets personnels à l’aide des outils TCC.

Où en est-on en France ?

Nous manquons de données précises sur l’accès aux thérapies cognitives et comportementales appliquées à la psychose (TCCp) en France, mais les signaux disponibles suggèrent un accès très limité.

Plusieurs freins sont identifiables : la formation aux TCC reste inégalement répartie entre universités ; les psychologues formés à ces approches sont trop peu nombreux dans les structures publiques ; et l’accès au secteur libéral est souvent freiné par des contraintes financières, notamment pour les personnes en situation de handicap psychique.

Pour des approches spécialisées et validées scientifiquement

La prise en charge de la schizophrénie est complexe et multifactorielle. La volonté politique d’investir dans les psychothérapies est une avancée bienvenue.

Mais pour qu’elle ait un réel impact, il est essentiel que les approches proposées soient spécialisées, validées scientifiquement et ancrées dans une perspective de réhabilitation psychosociale.

The Conversation

Je suis membre de l’Association PPSY PROMOUVOIR LES PSYCHOTHERAPIES qui organise des formations en France portant sur le programme “Feeling Safe” décrit dans l’article.

ref. Schizophrénie : Quelle place pour des thérapies cognitives et comportementales spécialisées ? – https://theconversation.com/schizophrenie-quelle-place-pour-des-therapies-cognitives-et-comportementales-specialisees-259067