Notre penchant pour l’alcool trouverait son origine chez nos ancêtres il y a plus de 10 millions d’années

Source: The Conversation – in French – By Mickael Naassila, Professeur de physiologie, Directeur du Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances GRAP – INSERM UMR 1247, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Avec les singes, nous partageons des ancêtres qui auraient consommé de l’alcool. Wirestock/Freepik, CC BY

L’addiction à l’alcool n’est pas qu’une question de société. C’est aussi une vieille histoire d’évolution, de fruits fermentés et de mutations génétiques.


Des fruits trop mûrs au sol, légèrement gonflés, un peu mous, odorants… et légèrement alcoolisés. Voilà ce que nos ancêtres de la lignée des hominoïdes, aujourd’hui représentée par les grands singes et l’humain, trouvaient souvent dans les forêts tropicales de l’Afrique. Et ce petit goût d’éthanol, ils l’adoraient.

Selon l’hypothèse du « Drunken Monkey » (singe ivre), formulée par Robert Dudley dès l’an 2000, la consommation d’éthanol chez les humains ne viendrait pas d’une dégénérescence culturelle moderne, mais bien d’une pression évolutive ancienne. Des millions d’années avant que l’homme n’invente l’agriculture et la fermentation, nos ancêtres frugivores auraient déjà été amateurs de fruits naturellement fermentés. Et le passage de la cime des arbres au sol avec le glanage de fruits tombés au sol aurait accéléré cette évolution.

Une mutation qui change tout

Une étude publiée en 2014 rapporte qu’il y a environ 10 millions d’années, une mutation dans l’enzyme ADH4 (alcool-déshydrogénase) a permis à nos ancêtres de métaboliser l’éthanol 40 fois plus efficacement. Cette adaptation est survenue précisément chez nos ancêtres de la lignée des hominoïdes (ancêtre commun des humains, chimpanzés et gorilles mais pas chez les orangs-outans).

Pourquoi ? Parce que ceux-ci vivaient dans les hauteurs des arbres, où les fruits ne fermentent pas autant qu’au sol. Les ancêtres des chimpanzés et gorilles, eux, descendaient volontiers glaner les fruits tombés, plus susceptibles d’avoir fermenté sous l’action naturelle des levures. Avoir accès à de nombreux fruits fermentés tout en étant capables de dégrader l’alcool devenait alors un avantage évolutif, cette mutation devenant ainsi un « gain de fonction » permettant de trouver plus facilement de la nourriture riche en calories.

De la même manière que la mutation de l’ADH permettait aux primates de s’adapter pour améliorer leur régime alimentaire, l’être humain s’est aussi adapté plus récemment avec des mutations de l’autre enzyme, l’ALDH, qui dégrade l’acétaldéhyde (produit de dégradation toxique induisant une réaction d’intolérance à l’alcool avec des rougeurs faciales (un « flush »), tachycardie, nausée) en acétate (non toxique). Cette réaction d’intolérance à l’alcool serait censée nous protéger de la consommation d’alcool, une molécule qui avec son métabolite tout aussi toxique peut causer des dégâts sévères pour notre santé.

L’éthanol comme carte au trésor olfactive

L’éthanol émis par les fruits fermentés ne se sent pas seulement de près. Il se diffuse à distance et servait probablement de signal olfactif aux primates pour localiser des ressources énergétiques riches en sucre.

L’éthanol est largement présent dans la nature, principalement par la fermentation des sucres des fruits par les levures. Une étude a rapporté les concentrations d’alcool de différents fruits pas encore tombés au sol mais dont certains étaient trop mûrs. La concentration varie selon les espèces et les environnements : des traces (0,02–0,9 %) ont été mesurées dans des fruits tempérés et subtropicaux comme le sorbier, le figuier sycomore ou le palmier dattier, tandis que dans les zones tropicales humides, particulièrement favorables à la fermentation, des teneurs beaucoup plus élevées (jusqu’à 10 % dans certains fruits de palmiers au Panama) ont été observées dans les fruits trop mûrs. Bien que la plupart des fruits présentent des niveaux faibles (<0,2 % en moyenne), leur consommation répétée peut représenter une source significative d’éthanol pour les animaux frugivores. Cette production naturelle d’alcool s’inscrit dans une relation complexe entre plantes, levures et animaux : les fruits offrent des sucres, les levures colonisent et fermentent, et les animaux attirés contribuent à disperser à la fois les graines et les spores de levures, suggérant une forme de « mutualisme écologique ».

De nombreuses anecdotes circulent sur des animaux « ivres » après avoir consommé des fruits fermentés… Éléphants et babouins en Afrique avec le marula, ou encore un élan en Suède coincé dans un arbre après avoir mangé des pommes fermentées. Toutefois, ces récits restent rarement validés scientifiquement : ni la teneur en éthanol des fruits, ni la présence d’alcool ou de ses métabolites chez les animaux n’ont été mesurées. On sait en revanche que certains mammifères, comme les singes verts introduits aux Caraïbes, n’hésitent pas à subtiliser et consommer les cocktails de fruits alcoolisés laissés sans surveillance par les touristes sur les plages de St Kitts.

Une étude rapporte que des chimpanzés de Bossou en Guinée utilisent des feuilles enroulées comme “éponges” pour boire de la sève de palme fermentée contenant jusqu’à 6 % d’éthanol.

Des chimpanzés filmés en train de partager des fruits alcoolisés en Guinée-Bissau/Africanews.

Et ce n’est pas de la picole en cachette : ils boivent en groupe, se passent les feuilles, presque comme un apéritif communautaire. De quoi revisiter nos idées sur l’alcool et le lien social. L’activité de glanage des fruits fermentés au sol et alcoolisée devient alors une motivation sociale, déjà ! Nous n’avons rien inventé.

De nos jours, l’alcool coule à flots, mais nos enzymes n’ont pas suivi

L’évolution nous a donné un foie capable de dégrader environ 7 g d’éthanol par heure. C’est peu face aux cocktails modernes. Autrefois, le volume d’éthanol ingéré était naturellement limité par ce que contenait… un estomac de singe rempli de fruits. Aujourd’hui, on peut boire des dizaines de grammes en quelques gorgées de boissons fortement alcoolisées. Un shot (un “baby”) de whisky ou de spiritueux à 40° et de seulement 3cl seulement contient 10g d’alcool !

Il n’est donc pas étonnant que nous devions faire face au problème de la consommation excessive d’alcool et de l’addiction à l’alcool qui ont de lourdes conséquences sur la santé et nos sociétés. On parle de « mismatch » et de « gueule de bois liée à l’évolution ». Les mutations de nos gènes codant ADH et ALDH n’ont pas encore permis à notre espèce de faire face aux conséquences néfastes de l’alcoolisation excessive.

Pour conclure, notre instinct de boire est ancien, mais les risques sont nouveaux.

Notre attrait pour l’alcool n’est pas une anomalie moderne. C’est un héritage évolutif, un bug de l’époque des forêts humides, où l’éthanol signifiait calories et survie. Mais dans un monde où les alcools sont concentrés, accessibles, omniprésents… ce qui était un avantage est devenu un facteur de risque pour notre santé et un enjeu de santé publique prioritaire.


Pour en savoir plus, le livre de Mickael Naassila « J’arrête de boire sans devenir chiant » aux éditions Solar.

The Conversation

Professeur des Universités, Directeur de l’unité INSERM UMR 1247 le Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances (GRAP), Chercheur sur l’addiction à l’alcool depuis 1995. membre sénior à l’Institut Universitaire de France en 2025. Auteur de plus 140 articles scientifiques et des ouvrages “Alcool: plaisir ou souffrance” Le Muscadier et “J’arrête de boire sans devenir chiant”, SOLAR.
Président de la Société Française d’Alcoologie et d’Addictologie (SF2A), de la Société européenne de recherche biomédicale sur l’alcoolisme (ESBRA) et vice-président de la Société internationale de recherche biomédicale sur l’alcoolisme (ISBRA).

ref. Notre penchant pour l’alcool trouverait son origine chez nos ancêtres il y a plus de 10 millions d’années – https://theconversation.com/notre-penchant-pour-lalcool-trouverait-son-origine-chez-nos-ancetres-il-y-a-plus-de-10-millions-dannees-262996

Les Néandertaliens raffolaient déjà du pigeon, bien avant les grands chefs étoilés

Source: The Conversation – France in French (2) – By Thomas GARCIA-FERMET, Doctorant en Préhistoire et paléoenvironnements quaternaires, spécialité paléontologie des oiseaux, Université de Perpignan Via Domitia

Nous partageons une très longue histoire culinaire avec les pigeons. Thomas Garcia-Fermet, Fourni par l’auteur

Pour l’humanité du XXIe siècle, le pigeon peut apparaître comme le plus anodin, voire indésirable, des volatiles. Mais Homo sapiens est loin d’être la première espèce humaine à avoir croisé cet oiseau. Au cours du Pléistocène, pigeons et corvidés partagèrent les abris creusés dans les falaises avec Néandertal, qui les ajouta occasionnellement à son menu.


Nous sommes au Pléistocène supérieur (entre 129 000 et 11 700 ans avant le présent), à une époque où l’Europe est notamment peuplée par les Néandertaliens. Les terres du Vieux Continent sont arpentées par tout un cortège de grands mammifères emblématiques parmi lesquels mammouths, rhinocéros, chevaux, bisons, rennes, ours, lions ou hyènes. Si cette mégafaune popularisée à juste titre occupe une place de choix dans l’imaginaire du grand public, elle fait de l’ombre aux nombreux vertébrés de taille plus modeste qui vivent à ses côtés, tels que les lapins, les rongeurs, les amphibiens ou les oiseaux.

Depuis plusieurs centaines de millénaires déjà, pigeons et corvidés abondent dans les régions de l’Europe méditerranéenne, occupant les cavités creusées dans les vastes falaises calcaires. De récentes études démontrent que ces oiseaux ont parfois été consommés par leurs voisins néandertaliens.

L’exploitation des petits vertébrés au Paléolithique

Si la chasse aux moyens et grands mammifères par Néandertal est une idée établie depuis longtemps, l’intégration de petites proies agiles (lapins, oiseaux…) dans le régime alimentaire des hominines était alors associée au Paléolithique supérieur (approximativement 40 000 à 12 000 ans avant le présent) et à Homo sapiens, en réponse à une rapide croissance démographique et permise par le développement d’une technologie adéquate.

Par conséquent, les restes de petits vertébrés trouvés dans les niveaux d’occupation néandertaliens (Paléolithique moyen) furent les grands oubliés des études archéozoologiques. Notre regard a changé au cours des deux dernières décennies, lorsque de nouvelles études ont démontré la consommation de petits animaux – lapins, tortues, mollusques, oiseaux – par les Néandertaliens et qu’elles ont illustré toute la plasticité du régime alimentaire de ces derniers. L’exploitation des oiseaux, non systématique et dont la fréquence reste à préciser, semble couvrir une partie importante de l’aire de répartition géographique de Néandertal – de la péninsule Ibérique au Proche-Orient – et s’étendre sur une large période chronologique. Une étude parue en 2023 établit qu’elle s’étire jusqu’aux côtes méditerranéennes du sud de la France, où un remarquable gisement a livré des traces d’exploitation de plusieurs espèces par les Néandertaliens.

Le cas de la grotte de la Crouzade

La grotte de la Crouzade à Gruissan (Aude), vaste cavité creusée dans le massif calcaire de la Clape et située à environ 3 kilomètres de l’actuel rivage méditerranéen, est un site exceptionnel ayant enregistré plusieurs niveaux d’occupations néandertaliennes (Paléolithique moyen) et d’Homo sapiens (Paléolithique supérieur). Les humains préhistoriques ont fréquenté la cavité durant des périodes plus ou moins longues, en alternance avec d’autres animaux, comme les ours ou les hyènes.

Le remplissage sédimentaire de la grotte a livré des milliers d’ossements d’oiseaux, attribués principalement au pigeon biset (Columba livia), au chocard à bec jaune (Pyrrhocorax graculus) et au crave à bec rouge (P. pyrrhocorax). Il s’agit d’espèces grégaires, rupestres, dont les vastes colonies nichaient très probablement dans les cavités voisines de la grotte.

Exemples d’os d’oiseaux de la grotte de la Crouzade (Aude), portant des traces de prédation non humaine. Traces mécaniques (perforations et bords crénelés, A1 à A4) et traces de digestion (B1 à B5).
Thomas Garcia-Fermet, Fourni par l’auteur

L’analyse taphonomique (étude des processus qui interviennent entre la mort d’un organisme et la fouille) des restes aviens provenant des couches du Paléolithique moyen (déposées il y a environ 40 000 ans) prouve qu’une grande partie de ces oiseaux a été consommée par des rapaces comme le grand-duc d’Europe (Bubo bubo) et par des carnivores de taille moyenne (renard ou blaireau). En effet, de nombreux spécimens arborent des perforations, bords crénelés et traces de digestion.

Cuisson des carcasses et découpe à l’aide d’outils

En outre, l’examen microscopique des ossements d’oiseaux révèle des traces d’activités humaines bien plus rares (moins de 2 % de restes affectés). On recense, tout d’abord, des traces de chauffe localisées sur les extrémités articulaires des os ou sur les bords de fracture sous la forme de zones sombres contrastant avec la patine crème du reste du fossile. Elles attestent la cuisson de carcasses partielles préalablement désarticulées. À titre d’exemple, des traces de chauffe relevées sur une extrémité articulaire de l’os coracoïde ont permis de conclure à la cuisson d’une carcasse ou d’une portion de carcasse dont les ailes étaient détachées.

On observe ensuite des stries de découpe, qui indiquent que des outils lithiques (notamment en silex) ont été employés au moins occasionnellement par les Néandertaliens lors du traitement des carcasses. Enfin, quelques altérations observées sur les humérus pourraient correspondre à la désarticulation du coude par surextension forcée du membre antérieur, mais l’origine de ces marques demeure incertaine.

À la Crouzade, les traces anthropiques se concentrent sur les trois espèces les plus abondantes : le pigeon biset, le chocard et le crave. Les oiseaux étrangers aux grottes (canards, perdrix…) ne portent pas de modifications anthropiques et semblent avoir été introduits dans la cavité par d’autres prédateurs.

Relations oiseaux-Néandertaliens

Le cas de la Crouzade confirme que l’exploitation des oiseaux au Paléolithique moyen n’est pas une exception. Toutefois, il suggère que les oiseaux jouaient un rôle secondaire dans l’alimentation des Néandertaliens, complémentant l’apport en protéines assuré par les grands mammifères. Par ailleurs, il est possible que l’implication de Néandertal dans l’accumulation osseuse soit sous-estimée, car le traitement des carcasses de petits vertébrés ne laisse pas systématiquement de traces sur les os : les activités de boucherie peuvent s’effectuer à mains nues, sans l’aide d’outils.

Exemples d’os d’oiseaux (pigeon biset et chocard) de la grotte de la Crouzade (Aude) portant des traces d’exploitation anthropique. Traces de chauffe (encadrées en jaune) et stries de découpe.
Thomas Garcia-Fermet, Fourni par l’auteur

Cette étude montre que les Néandertaliens, à l’instar des autres prédateurs qui ont occupé sporadiquement le site, ont principalement exploité les ressources aviennes à l’échelle locale. Est-ce le fruit d’une sélection ? Dans ce cas précis, il est difficile de le démontrer : la concentration des traces anthropiques sur les pigeons et corvidés peut tout autant traduire une chasse opportuniste (voire un charognage) conditionnée en partie par l’abondance relative des proies dans le voisinage immédiat des humains préhistoriques. La littérature scientifique démontre, par ailleurs, que le spectre des oiseaux consommés peut varier d’un site à l’autre, allant du petit passereau au grand rapace, illustrant la capacité des Néandertaliens de tirer profit d’une grande diversité d’habitats et de ressources.

À la Crouzade, la localisation de certaines stries sur des éléments recouverts d’une chair relativement abondante atteste l’exploitation des oiseaux dans un but alimentaire. On a notamment pu observer des stries de décarnisation sur le fémur, mais aussi sur le sternum, témoignant de la récupération des muscles pectoraux (l’équivalent des « blancs de poulet »). Les stries situées sous l’extrémité articulaire de la scapula pourraient correspondre à la désarticulation de l’aile.

Quelques stries affectant les corvidés sont relevées sur des os peu charnus comme l’ulna ou le carpométacarpe. Leur emplacement est compatible avec les stries expérimentales produites par certains chercheurs lors du détachement des rémiges. Ces stries permettent d’émettre l’hypothèse que les corvidés n’ont pas seulement été exploités en tant que ressources alimentaires, mais également comme sources de matières premières.

La récupération des plumes à des fins culturelles est, d’ailleurs, signalée dans d’autres sites du Paléolithique moyen comme, [sur la péninsule Ibérique], les grottes de Gibraltar (Royaume-Uni). Préoccupations esthétiques, symboliques, utilitaires ? La fonction exacte de ces matériaux demeure mystérieuse. On sait que Néandertal a parfois collecté les serres de grands rapaces pour les convertir en parures. Une étude en cours suggère, d’ailleurs, que ce fut le cas dans un gisement audois voisin de celui de la Crouzade.

Loin de l’image de la brute préoccupée uniquement par une survie difficile, Néandertal s’affiche comme un redoutable prédateur, capable d’exploiter une grande diversité de biotopes, et également comme un être raffiné, habile, dont la créativité rivalise avec celle de son cousin et successeur, Homo sapiens.

The Conversation

Thomas GARCIA-FERMET ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les Néandertaliens raffolaient déjà du pigeon, bien avant les grands chefs étoilés – https://theconversation.com/les-neandertaliens-raffolaient-deja-du-pigeon-bien-avant-les-grands-chefs-etoiles-263749

Du monde du silence au babillage des baleineaux, une plongée-conversation avec Olivier Adam

Source: The Conversation – in French – By Olivier Adam, Bioacousticien, Sorbonne Université

Olivier&nbsp;Adam est informaticien, spécialiste d’acoustique et de traitement du signal. Il suit les cétacés grâce à leurs vocalisations. Fourni par l’auteur

Olivier Adam, informaticien et professeur de traitement du signal à Sorbonne Université, a découvert les sons émis par les cétacés, lors d’une mission à Gibraltar, en 2003. C’était le début d’une passion au long cours. Il revient tout juste de Madagascar, où ses collègues et lui étudient les baleines à bosse. À cette occasion, il a raconté à Elsa Couderc, cheffe de rubrique Sciences et technologies à « The Conversation France », comment on apprend à mieux connaître ces animaux grâce aux surprenantes ondes sonores qu’ils émettent en permanence. Bienvenue dans un monde qui est tout sauf silencieux.


The Conversation : Vous êtes informaticien, à l’origine spécialiste d’acoustique et de traitement du signal. En entendant ces mots, on ne pense pas immédiatement à la vie sous-marine. Comment en êtes-vous venu à étudier les cétacés ?

Olivier Adam : Jusqu’en 2000, j’étudiais les pathologies du système auditif chez l’humain. On avait développé des outils informatiques permettant d’évaluer le fonctionnement de notre audition.

Puis, un jour, un collègue biologiste est revenu d’une conférence aux États-Unis, où les chercheurs avaient déjà commencé à collecter des sons de cétacés et à les analyser. Ce collègue, Christophe Guinet, voulait savoir à quelles profondeurs les cachalots descendaient au cours de leurs grandes plongées. Or, à l’époque, la seule manière de suivre ces animaux, c’était d’enregistrer leurs émissions sonores grâce à des hydrophones que l’on déployait en surface. Et il m’a demandé si je pouvais l’accompagner sur une mission : « On va faire des observations de cachalots en mai à Gibraltar, est-ce que tu veux venir ? » J’ai accepté. Là-bas, j’ai vu mon premier cachalot. Je l’ai enregistré et je ne m’en suis jamais remis. C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Ça a été un réel tournant pour moi, d’un point de vue personnel et scientifique.

Une baleine à bosse à Madagascar.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur

T. C. : Qu’est-ce que vous avez entendu ?

O. A. : Ce sont des sons complètement improbables dans notre oreille humaine, très différents des sons qu’on entend dans notre vie quotidienne. C’est dingue, parce que c’est un tout autre monde, un monde sonore auquel on n’a pas accès d’habitude, qu’on ne connaît pas. Et il est tout sauf silencieux.

Cette première fois à Gibraltar, le cachalot est resté à la surface, immobile, en train de respirer intensément pendant cinq ou dix minutes, puis il fait un « canard » [l’animal lève la nageoire caudale pour débuter sa plongée] et, à partir de là, pour moi qui ne peux pas descendre physiquement à ces profondeurs abyssales, la seule façon de le suivre, c’était en l’écoutant (à l’époque, les balises n’existaient pas). Ce que j’ai fait, totalement immobile sur le bateau, mon casque audio vissé sur la tête, pendant les quarante-cinq minutes de son extraordinaire plongée. Puis il est remonté à la surface, et ce cycle a recommencé par une phase de respiration intense avant de repartir en plongée. Grâce aux enregistrements sonores, on pouvait reconstruire son activité, c’est-à-dire sa prospection de la masse d’eau devant lui à la recherche de nourriture, sa chasse dans la pénombre des profondeurs et les moments où il avait trouvé à manger. C’était saisissant et spectaculaire.

Les clics d’un cachalot.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur1,4 Mo (download)

Il faut bien comprendre qu’en écoutant ces cétacés, on entre complètement dans leur monde, dans leur intimité. C’est ça qui est dingue : dès qu’ils descendent à quelques mètres, ils disparaissent, et la seule façon de rester en contact, c’est grâce à l’acoustique. On arrive à les accompagner et à les suivre, sans même avoir à plonger avec eux !

T. C. : Que pouvez-vous déduire des sons que vous enregistrez ?

O. A. : La première information qu’on en déduit est que si on les entend, c’est évidemment qu’ils sont présents. C’est très important, car une grande partie des cétacés est très discrète et ne s’approche pas des bateaux. Donc on ne les voit pas même quand ils viennent à la surface respirer. Par contre, on peut les entendre, et c’est cette détection de leurs émissions sonores qui témoigne de leur présence. Ensuite, on peut essayer de les localiser, et dire s’ils sont à proximité ou éloignés. Cette information est cruciale quand on veut décrire la fréquentation d’une zone d’intérêt, comme une aire marine protégée, ou les effets potentiels d’une activité anthropique en mer.

Les vocalisations d’une baleine boréale.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur1,26 Mo (download)

Et puis il y a d’autres analyses que l’on peut mener à partir des enregistrements de leurs émissions sonores. On peut s’intéresser à leur langage, à leurs comportements, et finalement à leur société. Comment vivent-ils ensemble ? Quelles sont leurs interactions ? Ce sont de très belles questions scientifiques, tout à fait d’actualité aujourd’hui !

T. C. : Comment les cétacés perçoivent-ils le monde ?

O. A. : Ils ont les mêmes sens que nous. La vue, par exemple, car même si on s’imagine qu’il fait noir dans les grandes profondeurs, avec la bioluminescence [émanant de céphalopodes comme le calmar diaphane, ou de crevettes], il y a quand même quelques repères visuels.

De plus, près de la surface, les cétacés restent en contact et évoluent à proximité les uns des autres – c’est le sens du toucher. C’est même étonnant de les voir ainsi alors qu’ils ont l’immensité de l’océan à eux. Il faut croire que le vivre-ensemble est très important dans leur société.

Ensuite, il y a aussi le goût et l’odorat, mais probablement moins développés que pour les mammifères terrestres.

Pour la « perception magnétique », c’est plus compliqué. Il s’agit d’une hypothèse qui a été souvent avancée pour les grandes baleines afin d’expliquer leurs routes migratoires, mais sans que ce soit totalement démontré. Par contre, il y a eu des recherches sur les dauphins qui ont montré leur sensibilité au champ magnétique.

Mais il est clair que l’audition est fondamentale pour les cétacés. Ils ne peuvent tout simplement pas vivre avec un système auditif défaillant. En plus, les odontocètes [les cétacés à dents, comme les dauphins et les orques] ont une faculté supplémentaire : l’écholocalisation. Ils vont émettre des sons courts pour trouver leurs proies ou pour avoir des informations sur leur environnement immédiat. L’écholocalisation consiste à émettre des « clics » sonores, et à interpréter leurs rebonds acoustiques sur les obstacles autour d’eux – que ce soient des rochers, des bateaux, ou d’autres animaux. Grâce à ces échos, ils peuvent se repérer dans l’espace, savoir ce qu’il y a autour d’eux, si c’est immobile ou en mouvement…

groupe de dauphins sous l’eau
Des dauphins en groupe.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur



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Aujourd’hui, on essaye de comprendre si cette image acoustique leur apporte d’autres informations, par exemple, une texture, une sensation. Personnellement, je ne pense pas qu’il faille réduire l’écholocalisation à l’obtention d’une image mentale. Ce que je dis est certes très spéculatif, car je n’ai pas encore de preuve scientifique de cela, mais c’est mon intuition parce que les odontocètes émettent des clics en permanence, même lorsqu’ils sont assez proches pour voir complètement ce qu’ils sont en train d’écholocaliser. Pourquoi feraient-ils cela s’ils ont déjà un visuel très clair de ce qu’ils ont devant eux ? Du coup, je suis convaincu que la perception et l’interprétation qu’ils ont des échos leur procurent des informations et des ressentis qui vont bien au-delà d’une simple image.

T. C.  : Est-ce que vous pouvez reconnaître ces animaux à partir de leurs clics ?

O. A. : Les cachalots, oui – ils font des sons très spécifiques, très forts et souvent avec des rythmes particuliers. Ils se distinguent nettement des 90 autres espèces de cétacés.

Mais il faut comprendre que, si on connaît bien certaines de ces espèces car on les observe régulièrement, comme les baleines à bosse par exemple, il y en a d’autres que l’on ne voit presque jamais dans leur environnement naturel et que l’on découvre parce qu’un jour, un individu s’échoue sur une plage. Cela a été le cas, par exemple, au nord-ouest de Madagascar où un cachalot pygmée s’est échoué. Il mesurait moins de 4 mètres, comparé aux 15-18 mètres du grand cachalot, et on ne savait même pas que cette espèce était présente dans les eaux malgaches. En fait, il s’agit d’une espèce très furtive, donc très difficile à observer dans le milieu naturel. C’est la raison pour laquelle on a très peu d’information, que ce soit sur son mode de vie, son groupe social et sa production sonore. Donc, clairement, on ne connaît pas les émissions sonores de toutes les espèces de cétacés !

T. C. : Le son peut servir à plein de choses aux cétacés, et, comme vous le disiez, à avoir une vie sociale. On sait notamment que différents clans d’une même espèce ont des manières de s’exprimer différentes, n’ont pas le même langage. Comment apprend-on ce genre de choses ?

O. A. : Sur le langage, les premiers gros travaux datent des années 1960-1970 avec des études réalisées sur des dauphins en captivité. Les scientifiques essayaient d’évaluer leur intelligence, notamment en parlant avec eux, que ce soit en anglais ou grâce à des sifflements.

Quand on a voulu faire ces expérimentations dans le milieu naturel, cela a été beaucoup plus compliqué. Aujourd’hui, il y a des scientifiques, comme Denise Herzing ou Diana Reiss à New York, qui mènent ce type de recherche sur la structure sociétale des dauphins dans leur environnement naturel. Elles basent leurs travaux sur des observations visuelles et acoustiques, et c’est très compliqué du fait de la faible disponibilité des cétacés. J’ai moi-même essayé de travailler sur les dauphins en Guadeloupe et à La Réunion, mais cela demande de la patience et de l’obstination pour leur proposer une expérimentation, car il est très rare qu’ils restent suffisamment longtemps avec nous avant de repartir vivre leur vie.

En ce qui concerne ce qu’on pourrait appeler les « dialectes » de populations des baleines à bosse : les biologistes comparent leurs vocalisations depuis les années 1970. On a noté que leurs chants se transmettaient de génération en génération. Aussi, pour les groupes qui sont dans des hémisphères différents et, donc, qui ne peuvent pas s’entendre, elles vont émettre des vocalisations différentes. C’est pour cela qu’on parle de « dialectes régionaux ».

Les vocalisations d’une baleine à bosse.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur1,54 Mo (download)

T. C. : Donc les baleines à bosse ne « parlent » pas le même dialecte, alors qu’elles possèdent toutes les mêmes capacités physiques pour produire des sons.

O. A. : Tout à fait. J’ai travaillé avec la chercheuse américaine Joy Reidenberg sur l’anatomie de leur système respiratoire, et nous avons décrit les différents éléments de leur générateur vocal. Et oui, c’est le même pour toutes les baleines à bosse, mâles et femelles. Même si, techniquement, il n’y a que les mâles qui chantent – les femelles vocalisent aussi, mais elles ne répètent pas des phrases plusieurs fois de suite, donc on ne parle pas de chant pour elles, mais de « sons sociaux ».

Concernant les dialectes, comme je le disais tout à l’heure, il est normal qu’elles ne partagent pas les mêmes vocalisations avec des baleines qui ne sont pas de la même population.

Par contre, il y a des exceptions à cette règle : on a remarqué quelques vocalisations qu’elles ont toutes en commun, par exemple des « woop » et des sons pulsés. Et ça, on ne sait pas pourquoi. Est-ce que ce sont les plus vieilles vocalisations de leur répertoire ? ou les plus faciles à émettre ? ou les plus intuitives ?

La chercheuse américaine Michelle Fournet [Université du New Hampshire] s’est intéressée à cette question. Elle a postulé que le « woop » correspondait à une sorte de signalement, comme un « bonjour ». Elle a testé son hypothèse en diffusant ce son dans l’eau, et il y a eu plein de baleines à proximité, qui ont répondu, à leur tour, en émettant cette même vocalisation. C’est intéressant ! On est aujourd’hui dans quelque chose d’entièrement spéculatif, mais c’est une nouvelle thématique qui est de plus en plus à la mode, le « playback ».

Avec mes collègues d[e l’Université d’]’Orsay et du Cerema [Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement, du ministère de la transition écologique], je la pratique depuis deux ans maintenant. On enregistre des sons et, pour certains, on pense qu’ils ont une signification. On essaye comme cela d’avancer dans le dictionnaire des cétacés. C’est passionnant, mais pas très simple, car il faut pouvoir observer très finement les réactions des cétacés au moment même de la diffusion des sons que l’on veut tester.

Respiration en surface d’une baleine à bosse.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur

Aussi, pour ne rien rater, nous sommes obligés de combiner des drones aériens, pour observer ce que les animaux font à la surface, et des balises électroniques que l’on ventouse sur leur dos et qui nous informent sur leurs mouvements quand on perd le contact avec eux en surface parce qu’ils descendent en plongée. Il s’agit d’expérimentations difficiles à mettre en œuvre et longues dans leur durée, mais qui sont nécessaires pour enregistrer leurs réactions et comprendre les effets de tel ou tel son.

T. C. : Est-ce qu’avec le « playback », le but est de créer des « dictionnaires » dans lesquels on aurait une correspondance entre un mot humain et un son animal ? Quel est le degré d’anthropomorphisme quand on parle de langage animal ?

O. A. : C’est compliqué, en fait. Dans les années 1970, on était partis sur l’idée « un son égale un mot » : on essayait de trouver à quel mot correspondait chaque son émis.

Aujourd’hui, on a un peu changé de concept. On regarde plutôt des phrases, parce que les baleines à bosse émettent leurs vocalisations dans un certain ordre, en séquences temporelles parfaitement organisées dans le temps, et elles les répètent dans ce même ordre.

Aussi, on s’interroge sur cette structure temporelle du fait que les vocalisations ne sont pas émises de façon aléatoire. On se demande également : « Si on enlève une vocalisation, est-ce que ça change la phrase, ou pas ? » C’est comme si on enlevait une note dans une partition de musique : est-ce que cela change complètement la mélodie ? Et probablement que, comme pour certaines notes, des vocalisations pourraient avoir un rôle plus important que d’autres dans la syntaxe mélodique du chant. Ce que je veux dire, c’est que peut-être que nous ne devrions pas considérer les vocalisations toutes de la même façon.

Et on pourrait aussi envisager une combinaison des deux, c’est-à-dire une signification particulière pour une vocalisation et une autre liée à l’ensemble de la phrase, c’est-à-dire finalement des choses plus complexes à imaginer et à déchiffrer.

Les scientifiques s’intéressent aussi à la communication interespèce, par exemple en diffusant des sons d’orques à d’autres espèces de cétacés. C’est ce que fait très bien la chercheuse Charlotte Curé [Cerema]. Et c’est super intéressant, car leurs réactions ne sont pas les mêmes ! Par exemple, les cachalots ont arrêté leur plongée pour remonter illico à la surface et voir ce qui se passait. Les globicéphales, qui sont de grands dauphins avec une tête arrondie et qui vivent toujours en grands groupes de plusieurs dizaines d’individus, quant à eux, sont venus au bateau… probablement pour vérifier s’il y avait à manger, car ils partagent les mêmes proies que les orques. Par contre, pour les baleines à bosse, c’était le contraire : elles se sont éloignées discrètement, sûrement pour se protéger de potentielles attaques…

Voilà où on en est aujourd’hui… Ces questions de langage, ça va prendre du temps.

T. C. : On comprend que ce sujet n’est pas facile. Quelles seraient les prochaines étapes pour avancer sur le langage des baleines ?

O. A. : Il y a plein de questions qui ne sont absolument pas résolues aujourd’hui ! Par exemple, on n’a toujours pas réussi à extraire la signature acoustique individuelle chez les baleines à bosse. Cela signifie qu’on ne sait pas reconnaître un individu à partir des sons qu’il émet. Pour ma part, je suis convaincu qu’elle existe et que ces cétacés s’identifient entre eux uniquement à partir de leurs émissions sonores !

Autre chose qu’on ne sait toujours pas, c’est s’il y a une « hiérarchie vocale » ? À partir du moment où on parle de groupes sociaux, on peut s’attendre à une certaine organisation avec des « leaders » ou des « influenceurs » – on pourrait imaginer que certains individus sont plus loquaces et imposent leurs vocalisations et leurs décisions. Si oui, qui sont-ils ? Sont-ils les plus vieux, les plus imposants, les plus rapides, ou tout le contraire ?

Pour les cachalots, on sait que c’est le cas : il y a des communautés d’une douzaine de femelles qui vivent ensemble toute leur vie. Ce sont des clans. Ces individus partagent des sons, s’alimentent dans les mêmes zones et élèvent leurs jeunes ensemble. Les rôles sociaux sont partagés. On distingue la matriarche, qui est la femelle plus vieille. On repère aussi les nounous qui s’occupent de tous les petits lorsque les autres adultes plongent pour s’alimenter.

Chez les orques, la structure sociale est différente. La mère garde ses petits tout au long de sa vie. Elle va leur transmettre son savoir, c’est-à-dire comment trouver les proies, les meilleures techniques de chasse et leur répertoire vocal. Cet apprentissage de génération en génération est juste exceptionnel. Il est essentiel pour leur survie et constitue la culture du groupe.

Chez les baleines à bosse en revanche, la société est plus ouverte. Les relations entre les adultes sont très souples, notamment pendant la période de reproduction, au cours de laquelle les mâles se reproduisent avec plusieurs femelles, et inversement. Par contre, il existe un lien particulièrement fort : celui qui relie la mère à son baleineau. Au cours de sa première année, ce dernier est totalement dépendant de sa mère, pour l’alimentation, pour les déplacements, pour sa protection.

vue du ciel
Une baleine à bosse et son baleineau.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur

T. C. : Est-ce que les baleineaux « babillent » ?

O. A. : Oui, tout à fait. Les sons des baleineaux sont moins puissants, moins construits, moins cohérents – c’est assez mignon ! Nous avons montré qu’ils émettent des sons dès la première semaine après leur naissance – comme nos bébés.

En plus, ils naissent là où les mâles chantent, ce qui laisse croire que les baleineaux ont entendu ces chants puissants alors qu’ils étaient encore dans le ventre de leur mère.

Puis, au cours de leurs premières semaines de vie, ils vont apprendre à contrôler leur générateur vocal pour imiter les vocalisations des aînés et les reproduire tout au long de leur vie.

Deux baleines à bosse : le baleineau et sa mère.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur319 ko (download)

Une de nos étudiants, Maevatiana Ratsimbazafindranahaka, qui a soutenu sa thèse en novembre 2023, a montré que les baleineaux réclament du lait à leur mère. Un peu comme s’ils chouinaient quand ils ont faim !

T. C. : Vous travaillez beaucoup sur les baleines à bosse à Madagascar… Encore cet été, vous étiez là-bas, et c’est de là que viennent les photos qui illustrent cet entretien. Comment ont évolué les choses depuis votre première mission sur l’île en 2007 ?

O. A. : Quand j’ai commencé à travailler sur les cétacés au début des années 2000, personne en France ne s’intéressait à leurs émissions sonores. En plus, le matériel pour enregistrer des sons en mer coûtait cher, donc il était difficilement accessible pour débuter.

C’est finalement auprès d’un laboratoire américain que j’ai pu récupérer mes premières données, mais cela a été aussi ma première déception : elles n’étaient pas d’assez bonne qualité pour être utilisées d’un point de vue scientifique. Il faut se rappeler que, contrairement à aujourd’hui, à l’époque, les gens ne partageaient pas leurs données très facilement.

Donc la seule solution était d’aller en mer pour faire moi-même mes enregistrements. C’était nouveau pour moi – j’étais très surpris que des biologistes passent des mois entiers au milieu de nulle part pour aller enregistrer des espèces non humaines, alors que moi, quand j’ai fait ma thèse en informatique, toutes les données que j’utilisais étaient accessibles très facilement sur Internet, il suffisait de les télécharger sur un serveur. En commençant ma recherche sur les cétacés et en travaillant avec des biologistes, je me suis rendu compte du temps, de l’énergie et de la patience qu’il faut pour observer le vivant.

chercheurs sur un bateau
Étudier les cétacés est un vrai travail d’équipe, tant de nombreuses compétences sont nécessaires.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur

Je suis arrivé à Madagascar en 2007. Je n’avais jamais vu de baleines à bosse, je ne les avais jamais écoutées. Et là, ça a été un choc. Déjà parce que je me suis retrouvé dans une barque de six mètres de long, totalement ouverte aux intempéries, avec un petit moteur de 60 CV, et sans gilets de sauvetage… Au niveau sécurité, il faut reconnaître qu’on n’était pas complètement au point ! On allait en mer pour écouter des chants des journées entières. Je déployais un simple hydrophone du bateau et, pendant des heures, on les écoutait en direct. C’était complètement fou toute l’énergie acoustique qu’elles envoyaient à travers l’océan !

Par la suite, j’ai continué de travailler avec l’association Cétamada. Avec eux, on a fait des choses exceptionnelles. On a installé la première station acoustique pour enregistrer les chants tout au long de la saison. On a prélevé des échantillons de peau pour constituer la plus grande base génétique de l’océan Indien. On s’est aussi intéressés aux habitats, à la distribution géographique de ces baleines. On a ainsi montré qu’elles sont très mobiles pendant la période de reproduction, en se déplaçant dans tout l’océan Indien. Au cours d’une même saison, ce sont les mêmes individus que l’on voit à La Réunion, à Madagascar, aux Comores, et jusqu’à la côte africaine. Ce sont de vrais nomades. Et maintenant, comme je le disais précédemment, on travaille sur le playback.

T. C. : Aujourd’hui, vos bases de données acoustiques sont agrémentées d’autres types de données ?

O. A. : Oui, tout à fait, l’acoustique est une des méthodes. J’étais focalisé sur l’acoustique au début de ma carrière, je lui suis toujours, mais, maintenant, j’utilise aussi d’autres outils d’observation pour avoir une description la plus complète possible. Car il faut bien comprendre que chaque méthode a ses avantages et ses inconvénients. Elles sont complémentaires. Donc je recommande vraiment de ne pas hésiter à combiner les observations visuelles faites par des observateurs à bord des bateaux ou en utilisant un drone aérien, l’acoustique évidemment, et de faire aussi des prélèvements d’eau pour faire de l’ADN environnemental.

Mais il faut noter que toutes ces données n’ont pas ce caractère instantané qui nous permet de suivre, même a posteriori, ce que font les cétacés. Du coup, aujourd’hui, nous déployons aussi des balises électroniques que l’on ventouse sur le dos des cétacés. Elles sont équipées d’une caméra, d’un hydrophone et de différents capteurs qui nous permettent de savoir exactement ce qu’elles ont fait durant leurs plongées.

Malheureusement, ces balises ne restent attachées que quelques heures avant de se détacher par elle-même généralement du fait de la force hydrodynamique qui s’exerce quand la baleine se déplace. Connaître son activité pendant un temps si court est assez frustrant quand on sait qu’une baleine vit cent ans ! Idéalement, on aimerait bien suivre sa vie sur plusieurs années…

Île Sainte-Marie à Madagascar, en août 2025.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur

Quoi qu’il en soit, les bases de données ont augmenté d’une façon incroyable. Au milieu des années 2010, il y a eu un réel basculement : on est passé d’une ère où on avait très peu de données à une ère où on en avait trop – c’est le big data des cétacés. Les hydrophones et les drones sont très accessibles, les smartphones s’emportent partout… on peut capter des données 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Notre communauté scientifique s’organise pour développer des méthodes afin d’analyser les sons qu’on a mesurés et de ne pas les mettre à la poubelle faute de temps pour les analyser. Par exemple, je travaille aujourd’hui avec une doctorante, Lucie Jean-Labadye, informaticienne elle aussi, qui applique des méthodes d’intelligence artificielle et d’apprentissage profonds pour interpréter les enregistrements sous-marins.

T. C. : Justement, à quoi sert l’IA dans le cadre de vos travaux ?

O. A. : À deux choses. Tout d’abord, il s’agit de traiter ces grandes bases de données. En fait, pour la détection et la classification des événements sonores, les programmes que l’on a développés depuis les années 2000 étaient basés sur l’extraction de quelques caractéristiques acoustiques, comme les fréquences et les durées. Cela était suffisant lorsqu’on s’intéressait à certaines vocalisations, mais leurs performances se dégradaient avec la forte augmentation de la taille des bases de données. Pour faire simple, ces méthodes généralisent mal.

Or, aujourd’hui, on a besoin de méthodes qui permettent de traiter des grandes bases de données. L’IA nous aide à traiter massivement tous les enregistrements acoustiques, et donc à analyser les paysages sonores.

La deuxième raison de s’intéresser à l’IA, c’est que l’on peut se focaliser sur les détails. Pour classifier des vocalisations de baleines, il faut se fixer des critères et des seuils. Or cela s’avère vite très compliqué et fastidieux. Et souvent, au final, cela ne nous aide pas à mieux comprendre l’information, car on ne sait pas trop où elle est cachée.

Avec l’IA, on peut tester plein de critères différents et les appliquer à des centaines d’heures d’enregistrement. Cela permet de tester différentes solutions, de faire les choses plus rapidement et de mieux comprendre la signification de leur langage.

T. C. : Aujourd’hui, vous travaillez aussi sur les « paysages sonores sous-marins ». Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi étudier ces paysages sonores ?

O. A. : Il est important de replacer ce que font les cétacés dans le contexte environnemental dans lequel ils évoluent. En particulier, on sait que les activités humaines ont des influences directes sur les écosystèmes marins. Et toutes nos activités sont bruyantes.

Donc, travailler sur les paysages sonores revient à savoir ce qui relève de notre présence en mer, à nous les humains, et de pouvoir caractériser cette pollution sonore. L’idée est donc de classer les événements sonores en trois catégories : la « biophonie » incluant les sons du vivant comme les chants de baleines, par exemple ; la « géophonie » qui rassemblent les sons de l’environnement, tels que la pluie ; et l’« anthropophonie », qui correspond à tous les sons issus des activités humaines.

Les enregistrements acoustiques nous donnent principalement les niveaux sonores et les bandes fréquentielles. En fonction des types de sons et de leur durée d’exposition, on peut en déduire les risques encourus par les cétacés. L’objectif est clairement d’avancer sur la conservation de l’océan et la protection des cétacés. Il est essentiel de tout faire pour mieux considérer l’océan et ses habitants. Et de soutenir des régulations de nos activités économiques pour protéger efficacement le milieu marin. C’est urgent, aujourd’hui.

De nombreux secrets demeurent encore sous la surface. À Madagascar, en août 2025.
Olivier Adam, Fourni par l’auteur

The Conversation

Olivier Adam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du monde du silence au babillage des baleineaux, une plongée-conversation avec Olivier Adam – https://theconversation.com/du-monde-du-silence-au-babillage-des-baleineaux-une-plongee-conversation-avec-olivier-adam-262292

El desfile militar en China exhibe un nuevo orden mundial

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Fernando Cvitanic, Docente de Relaciones Internacionales, Universidad de La Sabana

Después de la Guerra Fría, el mundo parecía encaminarse a un destino unipolar. No obstante, en la actualidad vemos cómo China demuestra que quiere volver a la configuración de un marco bipolar. Se trata de un orden internacional en el que solo dos superpotencias dominan y que, a partir de ahora, no estará sustentado en la dialéctica entre comunismo y capitalismo, sino por bloques construidos a partir del poderío económico y comercial.

El desfile en Pekín del 3 de septiembre para celebrar el fin de la Segunda Guerra Mundial en Asia, que se produjo tras la rendición formal de Japón, es una muestra de ello. La imagen que ha dejado para la historia esta parada militar incluye al líder Xi Jinping flanqueado por el presidente ruso, Vladímir Putin, y el mandatario coreano, Kim Jong Un. Los tres, al frente de una comitiva de representantes de otros 20 gobiernos y todo ello en medio de un despliegue espectacular, seguido por la atenta mirada de 50 000 espectadores congregados frente a la plaza Tiananmén, según cifras de medios estatales chinos, y retransmitido en directo.

El propósito y puesta en escena de este evento recordó al desfile militar que Moscú organizó en mayo de este mismo año para conmemorar la victoria sobre Alemania.

Mensaje para Estados Unidos

La exhibición, que partió desde la plaza Tiananmén de Pekin, sacó a relucir la artillería, armas láser, misiles antibuque, drones, bombarderos, todos de producción nacional y en servicio. Con ella, los chinos buscan instaurar una política de prestigio, mostrar arsenal, hacer propaganda y enviar un mensaje desafiante a los estadounidenses para decirles que no todo el mundo gira a su alrededor.

Otra manera en que lo hace es juntándose con otro país que, si bien no es rival de Estados Unidos ni por su economía ni por su tecnología, ha mostrado su agresividad y ambición expansionista al invadir Ucrania: Rusia.

La exposición pública de liderazgo y adhesión también favorece a Vladimir Putin. Con ella, demuestra a los estadounidenses que no está solo y que, a pesar de los bloqueos, cuenta con aliados que le han ayudado a mantener su economía, como son China, India y Turquía.

Lo anterior quedó también claro desde hace unos días, durante la cumbre OCS (Organización de Cooperación de Shanghái) que tuvo lugar en la localidad portuaria china de Tianjin el 31 de agosto y el 1 de septiembre. Ahí se esclareció una posible configuración geopolítica para una nueva guerra fría en el siglo XXI. En este lado de la partida se ubican países como China, Rusia, Kazajistán, Kirguistán, Tayikistán, Uzbekistán, India, Pakistán, Irán y Bielorrusia, la mayoría estados autoritarios.

La democracia no es el único modelo

Dicha configuración deja ver que Estados Unidos no va a poder imponer la democracia occidental. Hay otros modelos de gobierno que, a los ojos de Asia, han dado resultados.

Tanto Rusia como China quieren mostrarle los dientes a los estadounidenses y exponer que, en el plano geopolítico, hay nuevos reacomodos. Lo vimos con el acercamiento de India a China durante la cumbre, enemiga histórica por temas fronterizos, pero que hoy ve la necesidad de no quedar aislada de un bloque asiático que gana protagonismo.

A diferencia de lo sucedido en la edición anterior, la cumbre de Tianjin de este año, de una u otra manera, ha dejado pasar por alto las críticas a Putin y a la guerra de Ucrania. Algo que hace pensar en la posibilidad de que China pueda replicar el modelo de Rusia y lanzarse a por Taiwán.

La duda que queda es si Estados Unidos podría responder al conflicto ucraniano y a otro en Asia al tiempo, porque una intervención así involucraría a múltiples actores y podría llevar a un escenario similar al que se vivió en 1962 con la crisis de los misiles.

China, Rusia y las potencias emergentes

Aunque un conflicto de China con Taiwán sea poco probable, lo que sí es cierto es que el presidente chino, Xi Jinping, se ha consolidado como un líder estratégico, calculador y racional, que despliega una diplomacia activa en África y América Latina sin mayores cuestionamientos.

No es para menos. Su liderazgo representa el enorme peso demográfico y económico de China, ese socio poderoso al que nadie quiere enfrentar y que, para muchos países, representa un alivio frente a la presión estadounidense.

Esto ha llevado a que Estados Unidos deje de imponer el compás de la política internacional como lo hizo tras la Guerra Fría. En ese entonces se hablaba del “nuevo orden mundial”, el fin de la historia y la expansión de la democracia liberal.

Hoy, China, de la mano de sus aliados –cuyas poblaciones superan la suma de América y Europa–, reclama su lugar. En consecuencia, países de Europa, América Latina y África han buscado diversificar alianzas, al tropezar con un Gobierno estadounidense menos solidario, más enfocado en intereses propios, cálculos de costo-beneficio y negociaciones transaccionales.

El invitado volátil: Corea del Norte

Corea del Norte añade otro factor de inestabilidad. Con arsenal nuclear y un vínculo cada vez más estrecho con Pekín y Moscú, dificulta que Washington pase de las amenazas a la acción directa, pues cualquier error podría escalar a un conflicto de magnitudes globales.

En medio de este entramado, los equilibrios se negocian día a día y el mencionado “nuevo orden mundial” sigue tomando forma. Queda esperar cómo termina de perfilarse esa configuración y saber quiénes serán los “buenos” y los “malos” en el relato de cada uno.

Mientras, resurge por tercera vez en la historia el fantasma del mal acuñado Eje del Mal. La última vez que este espectro apareció fue invocado por George W. Bush para referirse a Irán, Irak y Corea del Norte.

The Conversation

Fernando Cvitanic no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. El desfile militar en China exhibe un nuevo orden mundial – https://theconversation.com/el-desfile-militar-en-china-exhibe-un-nuevo-orden-mundial-264446

Voces ucranianas (I): testimonios desde el exilio

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Léna Georgeault, Directora del Grado en Relaciones Internacionales, Universidad Villanueva

Refugiados ucranianos esperan el tren en la ciudad polaca de Przemysl en junio de 2022, en los primeros meses de la guerra. rospoint/Shutterstock

“Crucé la frontera legalmente”, me dice Theodor* nada más sentarse, con las manos firmes sobre la mesa. No lo sabía todavía, pero todas mis entrevistas con hombres ucranianos en Polonia empezarían así: con una justificación.

Theodor llegó a Breslavia (Polonia) para estudiar apenas unos días antes de la invasión rusa, en febrero de 2022. Me explica que quizás no hubiese sido posible unos meses después. Al principio de la guerra, los estudiantes internacionales aún podían salir del país. Luego se endurecieron las normas, al comprobarse un uso masivo –y a menudo fraudulento– de esa vía para evitar el servicio militar obligatorio. “Quizás te salvó Dios”, le dijo su padre.

Fue Oksana* quien nos puso en contacto. Trabaja en la sede polaca de la Universidad Católica de Ucrania, que me había invitado a participar en un evento sobre su experiencia de la docencia en tiempos de guerra: un testimonio de compromiso y resiliencia.

Oksana abandonó Ucrania hace unos meses con su hija para reunirse con su marido. Insinúa que su presencia en Polonia no es del todo legal, pero no piensan volver. Le parece inasumible: dos semanas de entrenamiento y al frente, sin salida, salvo en un ataúd. Algunos de sus amigos se ofrecieron voluntarios al comienzo de la guerra, convencidos de que sería cuestión de meses. Ninguno volvió.

Como Oksana y su familia, muchos ucranianos eligieron el exilio. En mayo de 2025, la ONU estimaba en un millón el número de refugiados ucranianos en Polonia, un país de 37 millones de habitantes. Pero esa cifra podría estar muy por debajo de la realidad: no todos los desplazados se registran oficialmente al llegar. Y, desde luego, no todos comparten la misma experiencia del exilio.

Natalia*, estudiante ucraniana, reconoce que su experiencia fue muy distinta a la de muchos de sus compatriotas. Siempre había soñado con estudiar en el extranjero, y llegó a Breslavia con una beca, el apoyo de su universidad y alojamiento asegurado desde el primer día. Pero sabe que su caso no es representativo: “Para otros es mucho más difícil. Han perdido su casa, cambian de país, tienen que aprender un idioma desde cero… y ellos no lo han elegido.”

Kinga y Oleg dan comida y refugio

Los migrantes más vulnerables son atendidos por Kinga y Oleg, de la asociación Nomada. Al principio de la guerra, interrumpieron su labor principal para atender la emergencia humanitaria, proporcionando comida, ropa y refugio. Desde mayo de 2022, retomaron sus actividades habituales: además de brindar asesoramiento legal, operan un espacio comunitario donde las personas migrantes se reúnen, reciben educación sobre violencia motivada por prejuicio y talleres formativos. “Cubrir tantos aspectos hace difícil explicar exactamente a qué nos dedicamos”, comenta Kinga, las manos envueltas alrededor de una taza estampada con el lema de Nomada: No human is illegal (“Ningún ser humano es ilegal”).

Una de las dificultades más inmediatas es encontrar alojamiento. En las ciudades, los escasos pisos disponibles suelen estar saturados: varias familias comparten un mismo espacio hacinado, sin intimidad. En las zonas rurales, los retos son distintos: faltan guarderías y acceso a atención médica, un problema especialmente grave para las madres solteras y los ancianos que huyen de la guerra.

Pero el mayor problema es la incertidumbre, que lo enreda todo. Oleg desliza con voz queda un comentario sobre la laxitud con que Polonia aplica la Directiva de Protección Temporal (2001/55/CE), activada por la Unión Europea en marzo de 2022 tras la invasión rusa. El estatuto de refugiado se concede por períodos breves, sin garantías de renovación.

Si Varsovia declara segura una región de Ucrania, quienes provienen de ella pueden perder su protección, aunque ya no tengan casa ni familia a la que regresar. Esta inseguridad jurídica se suma a la incógnita sobre la duración de la guerra, y deja a muchos en suspenso. Sin saber si lo provisional se volverá permanente, los refugiados ucranianos oscilan entre el deseo de volver y la necesidad de reconstruir una vida estable donde están.

Ante ese limbo identitario, Artem, fundador de la Fundación Ucrania, se declara abiertamente antiasimilación y antiguetos. Ni convertirse en polaco, ni quedarse al margen de la sociedad. Artem me confía que se crió en una familia “muy soviética”, una experiencia que le dejó una aversión persistente por la uniformidad forzada. “Antes tenía esa visión infantil, ingenua, de ciudadano del mundo”, dice con una sonrisa irónica.

Sentirse ucraniano en Polonia

Pero fue al mudarse a Polonia cuando empezó a sentirse profundamente ucraniano. Por eso se dedica desde hace once años, con su fundación, a cultivar esa identidad dentro de la comunidad, organizando en Breslavia eventos con figuras destacadas de la escena artística y cómica ucraniana.

Para Kinga, ese tipo de encuentros son esenciales: “Ves a varios miles de personas que son de tu país y te das cuenta de que realmente viven en la misma ciudad que tú, que podéis cantar las mismas canciones, divertiros juntos… y entonces ya no te sientes tan solo, ni tan desconectado”.

Para algunos, esa comunidad sirve para recrear un microcosmos ucraniano mientras esperan el regreso, como en el caso de Natalia. “Todo el tiempo quiero volver a Ucrania… Como en casa, en ningún sitio”, afirma con entusiasmo.

Para otros, es sólo el eco persistente de una vida que saben que no retomarán. Esa certeza parece ir calando poco a poco en Ivan*, cuya hija estudia en la Universidad de Breslavia. “Mi sueño es que quiera volver a Ucrania. Pero cuanto más tiempo pasa… menos posible me parece.”

Se hace el silencio en el semisótano, donde se nos ha hecho de noche mientras conversábamos. Un silencio largo y espeso en la oscuridad que habla de un legado que se disuelve, de la desconexión entre un padre y una hija que ya no hablan el mismo idioma. La distancia entre generaciones, esta vez, no se mide en años, sino en fronteras que ya no se cruzan.


Los nombres marcados con asterisco han sido modificados para proteger la identidad de las personas entrevistadas.


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Léna Georgeault no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Voces ucranianas (I): testimonios desde el exilio – https://theconversation.com/voces-ucranianas-i-testimonios-desde-el-exilio-259344

El rey Lear y la sucesión en los negocios familiares

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Santiago Iñiguez de Onzoño, Presidente IE University, IE University

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Un patriarca anciano y dispuesto a retirarse reúne a sus hijos para anunciarles la distribución de su legado, fruto de años de trabajo y sacrificio. Después de una vida de esfuerzos planea transferir sus negocios a sus descendientes, convencido de que no solo mantendrán su legado, sino que también lo llevarán a nuevas alturas.

En su mente, esta decisión es una extensión natural de sus propios valores: respeto por la tradición, equidad y un sentido de deber hacia su familia. Sin embargo, comete una suposición crucial: cree que sus hijos comparten su visión y que aceptarán gustosamente lo que él ha dispuesto para ellos.

Para su sorpresa y consternación, una de sus hijas rechaza la herencia y, en lugar de aceptar la transferencia de los negocios, decide quedarse a cuidar de su padre enfermo. Atónito por su rechazo, el patriarca reacciona con furia y, en un ataque de despecho, le arrebata todo y la expulsa de la finca familiar.

Sucesiones: una tragedia shakesperiana

Así comienza “El rey Lear”, una de las tragedias más grandes de William Shakespeare. Sin embargo, este escenario dramático no se limita al teatro. De hecho, dinámicas similares ocurren con más frecuencia de lo que uno podría imaginar durante la planificación de la sucesión en muchas empresas familiares.

Cuando leí por primera vez me pareció desconcertante la reacción del rey Lear ante el rechazo de su hija Cordelia a recibir su parte del legado. ¿Cómo un padre podía malinterpretar tan completamente las intenciones de su hija? La generosidad desinteresada de Cordelia es confundida con ingratitud, un error que pone en marcha una cadena de eventos trágicos que llevan a la desesperación y caída de Lear.

Sus otras dos hijas, que simulaban mostrarle amor y respeto, lo abandonan cuando las necesita, dejándolo en la miseria y la soledad. Curiosamente, este tipo de malentendido no es infrecuente en el mundo de los negocios familiares. Un fundador puede ver el rechazo de un hijo de incorporarse al negocio familiar como una ofensa, un signo de deslealtad o de ingratitud.

Comprensión y respeto

Recuerdo a un joven que, tras concluir su posgrado en administración de empresas, decidió seguir una carrera en consultoría en lugar de unirse a la empresa familiar. Su padre no solo se opuso ferozmente a su elección sino que también trató de sabotearla disuadiendo a sus posibles empleadores.

En ese momento, no pude evitar pensar en cuánto reflejaba ese comportamiento el trágico error de Lear. El padre creía que actuaba en el mejor interés de su hijo, tal como Lear pensaba que dividir su reino era una sabia decisión. En ambos casos, la falta de conocimiento y comprensión de los deseos y aspiraciones de la siguiente generación condujo a un conflicto amargo y provocó daños a largo plazo.

La cuestión central en estas historias es que la sucesión no es solo una transacción de propiedad o de poder. Es más bien una transición profunda que requiere una comprensión y respeto profundos de las necesidades y aspiraciones de los miembros de la familia involucrados.

Las nociones de propiedad y gestión se confunden con demasiada frecuencia en los negocios familiares. Si bien traspasar el patrimonio familiar puede parecer una acción lógica, la verdadera pregunta es si la siguiente generación está lista –o incluso dispuesta– para asumir las responsabilidades que esto conlleva.

Idealmente, los herederos deben tener la autonomía suficiente para decidir si quieren combinar la propiedad con un rol activo en la gestión, o si prefieren dejar que dirijan el negocio otras personas, más competentes o interesadas. De manera similar, puede ser invaluable para la segunda y tercera generación de la familia ganar experiencia fuera del negocio familiar antes de tomar las riendas del mismo.

El bufón, consejero del rey

En “El rey Lear”, una de las figuras más llamativas es la del bufón, que se atreve a decir las verdades que nadie más osa decir. No se anda con rodeos y no le importa ofender al rey. Él es el único que ve las acciones equivocadas de Lear y señala la necedad de sus decisiones. Y aunque Lear escucha al bufón, está demasiado cegado por su propio orgullo y rabia como para hacerle caso.

De muchas maneras, el bufón funciona como el tipo de consejero que los grandes líderes –ya sean reyes o directores generales– deberían tener a su lado y que harían bien en escuchar. En la época de Lear, solo un bufón podía hablar a un rey con franqueza y sin miedo a represalias.

Afortunadamente, las organizaciones se han vuelto más abiertas y democráticas. Ya no es necesario que los consejeros finjan ser tontos para expresar lo que piensan. Aunque se podría argumentar que sigue siendo igual de raro tener el coraje necesario para decir a los poderosos las verdades incómodas.

Diálogo abierto y escucha activa

En la sucesión de las empresas familiares –como en la historia del rey Lear– es crucial evitar el error de suponer que la siguiente generación comparte automáticamente los mismos objetivos, valores y visión propios.

Así como la mala interpretación de Lear de las intenciones de Cordelia llevó a un desenlace catastrófico, no entablar un diálogo abierto y honesto con los herederos también puede conducir a relaciones rotas y al eventual colapso de un negocio familiar.

La lección aquí es simple pero poderosa: la planificación de la sucesión requiere más que simples documentos legales o transacciones financieras: se necesita inteligencia emocional, empatía y humildad para comprender los deseos y las aspiraciones de la siguiente generación.

Se sea un rey o un fundador de negocios, es vital recordar que el futuro del legado no va a depender solo de los deseos propios sino también de la disposición de los sucesores a llevarlo adelante, a su manera.


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Santiago Iñiguez de Onzoño no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. El rey Lear y la sucesión en los negocios familiares – https://theconversation.com/el-rey-lear-y-la-sucesion-en-los-negocios-familiares-264240

Qué nos dicen las coquinas del Guadiana y el Guadalquivir sobre los microplásticos

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Íñigo Donázar Aramendía, Investigador postdoctoral biología marina, Universidad de Cádiz

_Scrobicularia plana_ o coquina de fango. Saxifraga/ Fitis Sytske Dijksen, CC BY-NC-SA

La almeja Scrobicularia plana, conocida comúnmente como coquina de fango, es un molusco bivalvo de concha ovalada y frágil, de color grisáceo, y largos sifones, con los que se alimenta filtrando partículas del agua y del sedimento. Esta especie, muy apreciada en nuestra gastronomía, vive enterrada en los sedimentos blandos de marismas y estuarios –zonas de transición entre ríos y océanos, donde tienden a acumularse diversos contaminantes, incluidos los microplásticos–.

En un estudio colaborativo entre la Estación Biológica de Doñana, la Universidad de Sevilla y la Universidad de Roma III, nos propusimos investigar la presencia de microplásticos en esta especie, en los estuarios de los ríos Guadiana y Guadalquivir.

Coquina al microscopio

Primero, recogimos ejemplares en distintos puntos de ambos estuarios, desde la desembocadura hasta zonas más interiores. En el laboratorio, los tejidos blandos de las almejas fueron digeridos con una solución de peróxido de hidrógeno, que permite eliminar la materia orgánica sin dañar las partículas de plástico. El material resultante se filtró y se examinó al microscopio para identificar las partículas en función de su forma, color y tamaño.

Posteriormente, una parte de estas partículas se analizó mediante espectroscopía infrarroja (micro-FTIR), una técnica que permite confirmar con precisión su composición química y distinguir entre plásticos sintéticos, fibras de celulosa tratada u otros materiales.

Para garantizar la fiabilidad del análisis, se aplicaron protocolos de control de calidad que minimizaron posibles contaminaciones durante el procesamiento de las muestras.

Los resultados revelaron que, pese a las diferencias en la presión humana entre los estuarios del Guadiana y del Guadalquivir, las concentraciones de microplásticos en los bivalvos fueron similares.

Contaminación de largo alcance

Nuestro hallazgo sugiere que factores naturales, como la dinámica del agua por mareas o corrientes (hidrodinamismo) y las variaciones estacionales, podrían influir en el transporte y la acumulación de estos contaminantes, más allá de las fuentes locales.

Además, no se observó un gradiente claro en la contaminación de microplásticos a lo largo del curso de los estuarios, lo que indica que la proximidad a focos puntuales de contaminación no basta para explicar su distribución; es esencial considerar también los procesos naturales de dispersión y sedimentación.

Fallos en el tratamiento de aguas residuales

La mayoría de los microplásticos encontrados en ambos estuarios eran fibras oscuras, probablemente derivadas del lavado de ropa y de una deficiente filtración en las plantas de tratamiento de aguas residuales. Este tipo de microplásticos es especialmente abundante en ambientes acuáticos, ya que, por su forma y composición, tienden a flotar con mayor facilidad que otras partículas.

No obstante, los análisis sí revelaron diferencias en la composición de polímeros de microplásticos entre estuarios, siendo el tereftalato de polietileno (PET) y la celulosa pigmentada –presente en papeles y cartones, especialmente para embalajes y productos de higiene– más frecuentes en el Guadiana.

A pesar de estas diferencias, ambos estuarios presentaban contaminantes comunes como PET, celulosa, celofán, PVC, poliamidas y acrílicos, lo que refuerza la idea de una contaminación generalizada por estos materiales.

Almejas más grandes, menos contaminadas

Otro hallazgo relevante del estudio es que los individuos de menor tamaño contenían, en promedio, más partículas de microplásticos que los ejemplares más grandes. Esto sugiere que, a medida que crecen, las almejas podrían desarrollar mecanismos más eficaces para expulsar o evitar la acumulación de estas partículas.

El estudio demuestra que Scrobicularia plana, además de ser un reconocido bioindicador de contaminación por metales pesados, también podría desempeñar un papel clave en la detección de microplásticos en estos entornos. Debido a sus hábitos alimenticios y de vida, esta almeja podría reflejar condiciones ambientales tanto de la columna de agua como del sedimento, lo que la convierte en una herramienta especialmente útil para evaluar la contaminación.

Evaluar el riesgo para la salud

Es fundamental evaluar la acumulación de microplásticos en esta y en otras especies de bivalvos a largo plazo, no solo por su valor como bioindicadores, sino también por su posible papel como vectores de contaminantes hacia otros niveles tróficos, incluido el ser humano.

La coquina se recolecta habitualmente para el consumo. Por ello, resulta crucial investigar en mayor profundidad hasta qué punto los microplásticos pueden transferirse a lo largo de la cadena alimentaria y, con ellos, los contaminantes que pueden estar asociados. Más allá de los efectos directos sobre los organismos, la presencia de estos materiales podría alterar el equilibrio de las redes tróficas y favorecer procesos de biomagnificación, con potenciales consecuencias para la salud ambiental y humana.

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Íñigo Donázar Aramendía no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Qué nos dicen las coquinas del Guadiana y el Guadalquivir sobre los microplásticos – https://theconversation.com/que-nos-dicen-las-coquinas-del-guadiana-y-el-guadalquivir-sobre-los-microplasticos-262483

Voces ucranianas (I): testimonios desde exilio

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Léna Georgeault, Directora del Grado en Relaciones Internacionales, Universidad Villanueva

Refugiados ucranianos esperan el tren en la ciudad polaca de Przemysl en junio de 2022, en los primeros meses de la guerra. rospoint/Shutterstock

“Crucé la frontera legalmente”, me dice Theodor* nada más sentarse, con las manos firmes sobre la mesa. No lo sabía todavía, pero todas mis entrevistas con hombres ucranianos en Polonia empezarían así: con una justificación.

Theodor llegó a Breslavia (Polonia) para estudiar apenas unos días antes de la invasión rusa, en febrero de 2022. Me explica que quizás no hubiese sido posible unos meses después. Al principio de la guerra, los estudiantes internacionales aún podían salir del país. Luego se endurecieron las normas, al comprobarse un uso masivo –y a menudo fraudulento– de esa vía para evitar el servicio militar obligatorio. “Quizás te salvó Dios”, le dijo su padre.

Fue Oksana* quien nos puso en contacto. Trabaja en la sede polaca de la Universidad Católica de Ucrania, que me había invitado a participar en un evento sobre su experiencia de la docencia en tiempos de guerra: un testimonio de compromiso y resiliencia.

Oksana abandonó Ucrania hace unos meses con su hija para reunirse con su marido. Insinúa que su presencia en Polonia no es del todo legal, pero no piensan volver. Le parece inasumible: dos semanas de entrenamiento y al frente, sin salida, salvo en un ataúd. Algunos de sus amigos se ofrecieron voluntarios al comienzo de la guerra, convencidos de que sería cuestión de meses. Ninguno volvió.

Como Oksana y su familia, muchos ucranianos eligieron el exilio. En mayo de 2025, la ONU estimaba en un millón el número de refugiados ucranianos en Polonia, un país de 37 millones de habitantes. Pero esa cifra podría estar muy por debajo de la realidad: no todos los desplazados se registran oficialmente al llegar. Y, desde luego, no todos comparten la misma experiencia del exilio.

Natalia*, estudiante ucraniana, reconoce que su experiencia fue muy distinta a la de muchos de sus compatriotas. Siempre había soñado con estudiar en el extranjero, y llegó a Breslavia con una beca, el apoyo de su universidad y alojamiento asegurado desde el primer día. Pero sabe que su caso no es representativo: “Para otros es mucho más difícil. Han perdido su casa, cambian de país, tienen que aprender un idioma desde cero… y ellos no lo han elegido.”

Kinga y Oleg dan comida y refugio

Los migrantes más vulnerables son atendidos por Kinga y Oleg, de la asociación Nomada. Al principio de la guerra, interrumpieron su labor principal para atender la emergencia humanitaria, proporcionando comida, ropa y refugio. Desde mayo de 2022, retomaron sus actividades habituales: además de brindar asesoramiento legal, operan un espacio comunitario donde las personas migrantes se reúnen, reciben educación sobre violencia motivada por prejuicio y talleres formativos. “Cubrir tantos aspectos hace difícil explicar exactamente a qué nos dedicamos”, comenta Kinga, las manos envueltas alrededor de una taza estampada con el lema de Nomada: No human is illegal (“Ningún ser humano es ilegal”).

Una de las dificultades más inmediatas es encontrar alojamiento. En las ciudades, los escasos pisos disponibles suelen estar saturados: varias familias comparten un mismo espacio hacinado, sin intimidad. En las zonas rurales, los retos son distintos: faltan guarderías y acceso a atención médica, un problema especialmente grave para las madres solteras y los ancianos que huyen de la guerra.

Pero el mayor problema es la incertidumbre, que lo enreda todo. Oleg desliza con voz queda un comentario sobre la laxitud con que Polonia aplica la Directiva de Protección Temporal (2001/55/CE), activada por la Unión Europea en marzo de 2022 tras la invasión rusa. El estatuto de refugiado se concede por períodos breves, sin garantías de renovación.

Si Varsovia declara segura una región de Ucrania, quienes provienen de ella pueden perder su protección, aunque ya no tengan casa ni familia a la que regresar. Esta inseguridad jurídica se suma a la incógnita sobre la duración de la guerra, y deja a muchos en suspenso. Sin saber si lo provisional se volverá permanente, los refugiados ucranianos oscilan entre el deseo de volver y la necesidad de reconstruir una vida estable donde están.

Ante ese limbo identitario, Artem, fundador de la Fundación Ucrania, se declara abiertamente antiasimilación y antiguetos. Ni convertirse en polaco, ni quedarse al margen de la sociedad. Artem me confía que se crió en una familia “muy soviética”, una experiencia que le dejó una aversión persistente por la uniformidad forzada. “Antes tenía esa visión infantil, ingenua, de ciudadano del mundo”, dice con una sonrisa irónica.

Sentirse ucraniano en Polonia

Pero fue al mudarse a Polonia cuando empezó a sentirse profundamente ucraniano. Por eso se dedica desde hace once años, con su fundación, a cultivar esa identidad dentro de la comunidad, organizando en Breslavia eventos con figuras destacadas de la escena artística y cómica ucraniana.

Para Kinga, ese tipo de encuentros son esenciales: “Ves a varios miles de personas que son de tu país y te das cuenta de que realmente viven en la misma ciudad que tú, que podéis cantar las mismas canciones, divertiros juntos… y entonces ya no te sientes tan solo, ni tan desconectado”.

Para algunos, esa comunidad sirve para recrear un microcosmos ucraniano mientras esperan el regreso, como en el caso de Natalia. “Todo el tiempo quiero volver a Ucrania… Como en casa, en ningún sitio”, afirma con entusiasmo.

Para otros, es sólo el eco persistente de una vida que saben que no retomarán. Esa certeza parece ir calando poco a poco en Ivan*, cuya hija estudia en la Universidad de Breslavia. “Mi sueño es que quiera volver a Ucrania. Pero cuanto más tiempo pasa… menos posible me parece.”

Se hace el silencio en el semisótano, donde se nos ha hecho de noche mientras conversábamos. Un silencio largo y espeso en la oscuridad que habla de un legado que se disuelve, de la desconexión entre un padre y una hija que ya no hablan el mismo idioma. La distancia entre generaciones, esta vez, no se mide en años, sino en fronteras que ya no se cruzan.


Los nombres marcados con asterisco han sido modificados para proteger la identidad de las personas entrevistadas.


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Léna Georgeault no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

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El cautiverio de Miguel de Cervantes en Argel: muchos mitos y pocas realidades

Source: The Conversation – (in Spanish) – By José Manuel Lucía Megías, Catedrático de Filología Románica, Universidad Complutense de Madrid

Julio Peña interpreta a Miguel de Cervantes en la última pelicula de Alejandro Amenábar, ‘El cautivo’, que narra los años que el autor pasó en Argel. FilmAffinity

Miguel de Cervantes fue un desconocido para sus contemporáneos, como la mayoría de los escritores de lo que conocemos como Siglo de Oro –en realidad, los siglos XVI y XVII, en los que la Monarquía Hispánica marcó el ritmo de su tiempo en la política, la economía, la ciencia y el arte–.

Cervantes no contó con un discípulo que al año siguiente de su muerte glosara de manera entusiasta su vida y su obra (como Lope de Vega y Pérez de Montalbán). Ni tampoco con un académico italiano que decidiera recordar los hechos gracias a un sobrino (como Quevedo y Pablo Antonio de Tarsia). Hubo que esperar más de un siglo después de su muerte para tener una primera biografía, la de Gregorio Mayans y Siscar al inicio de la edición inglesa del Quijote, publicada en Londres en 1738.

Y esos más de cien años que pasaron entre el fallecimiento del escritor y el relato de Mayans y Siscar, escrito sin conocer ningunos de los cientos de documentos de la época que han llegado hasta nosotros, explican muchos de los tópicos que aún hoy perduran en nuestro imaginario sobre la vida de Cervantes.

Si a esto le sumamos la visión romántica de los siglos XVIII y XIX, que ha impuesto la imagen de un Cervantes heroico y ejemplar, autor de la más grande obra literaria en lengua española, encabezada y casi limitada al Quijote, tenemos los ingredientes necesarios para aderezar el banquete de las ficciones alrededor de uno de los autores (y humanos) más complejos e interesantes del Siglo de Oro.

Y sin duda, los cinco años en que estuvo cautivo en Argel son uno de los episodios que han dado lugar a más mitos. ¿Por qué razón? Antes de adentrarnos en ellos –aprovechando el estreno de El cautivo, el último filme de Alejandro Amenábar–, es necesario conocer un poco más el Argel del siglo XVI, muy alejado de la imagen de la cárcel de alta seguridad que muchos se imaginan.

Tráiler de El cautivo, la nueva película de Alejandro Amenábar basada en los cinco años que Cervantes pasó en Argel.

Un error habitual: confundir los corsarios con los piratas

Miguel de Cervantes estuvo cautivo (es decir, raptado hasta se pagara su rescate) en Argel un lustro. Con 28 años se embarcó en Nápoles, en septiembre de 1575, y días después de hacerlo su nave fue capturada por corsarios argelinos delante de las costas catalanas. Como tantos otros miles y miles de cautivos por estos años, a partir de entonces su vida dependió del dinero y de su capacidad de conseguirlo.

Cuando hablamos de corsarios argelinos tenemos que olvidarnos de la imagen romántica del pirata, con su parche en un ojo, el loro en el hombro o una pata de palo, que ha terminado por triunfar gracias a las películas de Hollywood. Frente al pirata, cuya única ley es su deseo, el corso es un sistema económico cuidado hasta en sus más pequeños detalles. Los corsarios más famosos (y los que ahora nos interesan) son los argelinos.

El corso fue habitual en todo el Mediterráneo de la época –incluso en las costas cristianas–. Se basaba en el secuestro de personas por las que se pedía un rescate. En este sistema todo estaba reglamentado, desde los porcentajes de las ganancias (una parte para el rey de Argel, otra para el capitán, otras para los marineros, etc.) hasta el precio del rescate de los raptados, que pasaban a ser cautivos.

Pintura de Miguel de Cervantes frente a un hombre poderoso de Argel.
Cervantes en Argel, cuadro original de Antonio Muñoz Degrain, que se conserva en la Biblioteca Nacional de Madrid.
Hemeroteca Digital/Revista ‘La Esfera’

Y ese rescate marcaba su futuro: el de los más pobres (cautivos de almacén, que se ocupaban de las tareas necesarias para mantener Argel, desde ser galeotes a jardineros, albañiles o criados) y el de los “hombres graves”, por los que se pedían entre 300 y 500 escudos de oro, una pequeña fortuna para la época. Los primeros eran tratados como esclavos por sus amos; los segundos, como “objetos de lujo”, a los que había que preservar con vida, pues el rescate era la ganancia.

Miguel de Cervantes y su hermano Rodrigo, ambos soldados de los tercios italianos, consiguieron ser considerados “hombres graves”. Su precio fue de 500 y 300 ducados respectivamente.

Argel en el siglo XVI: una visión falsa en el tiempo

Para muchos, Argel, la ciudad en la que estuvo Cervantes con otros miles de cautivos, es lo más parecido a una cárcel de alta seguridad en el Mediterráneo.

Nada más lejos de la realidad. En el siglo XVI, Argel era una de las ciudades más cosmopolitas de todo el Mediterráneo. Su gobierno dependía de Estambul, siendo uno de los más codiciados por las cuantiosas ganancias que podían conseguir sus gobernadores.

Era asimismo una de las urbes más pobladas y, sobre todo, una de las más ricas, necesitada de productos de lujo y primera supervivencia. A su puerto no solo llegaban los barcos de los corsarios argelinos, sino también los de cientos de mercaderes de toda Europa y Estambul para ofrecer sus productos y poder hacer negocio. El dinero de los rescates terminaba siendo una fuente esencial para mantener la economía de la Europa cristiana.

Grabado de Argel realizado por Georg Braun en 1576.
Grabado de Argel realizado por Georg Braun en 1576.
Biblioteca Digital Hispánica, CC BY

¿De dónde procede esa imagen negativa, carcelaria, de sadismo de sus reyes y de atropello a los cristianos, que se ha convertido en un mito de mármol a lo largo de los siglos?

La fuente fundamental para conocer el trato recibido por los cristianos cautivos en Argel es la que conocemos como “literatura de cautivos”. En ella sobresale la obra de Antonio de Sosa, compañero del cautiverio de Miguel de Cervantes, Topografía e historia general de Argel, publicada en 1612.

La finalidad de estas historias era conmover al lector europeo para que ayudase con limosnas para la redención de los cautivos. Por ello ofrecen un relato desgarrador de sus vidas en tierras argelinas, teniendo que luchar contra dos grandes peligros: el reniego y la sodomía. Es decir, con la posibilidad de participar de la vida social otomana, en la que un esclavo podía llegar a convertirse en rey (así le sucedió a Hazán Bajá el veneciano, rey de Argel desde 1577 a 1580), y en la que las costumbres y posibilidades sexuales, en especial el amor entre hombres, podían disfrutarse a la luz del día.

Portada del libro Cervantes íntimo, con un dibujo de un hombre con barba, bigote, lechuguilla y pecho descubierto.
Portada de Cervantes íntimo, biografía del autor escrita por José Manuel Lucía, que se adentra en los mitos sobre los años del cautiverio de Cervantes en Argel.
Penguin Libros

Es en este contexto de movilidad social, de libertad sexual, de oportunidades económicas –siempre que uno renegara de la religión católica–, en una de las ciudades más cosmopolitas del Mediterráneo, donde hemos de situar los cinco años como cautivo de Miguel de Cervantes.

Cinco años en los que convivió con otra cultura, otra religión, otras costumbres… Y en los que demostró, una vez más, su capacidad para inventarse, para sobrevivir, para convertir sus experiencias biográficas en una particular visión del mundo, que luego supo plasmar en sus obras literarias, más allá y más acá del Quijote.

El Argel del cautiverio de Cervantes es un universo por desentrañar y por descubrir. Y lo es más allá de los brochazos míticos que se han impuesto en los últimos siglos, alentados por un mojigato siglo XIX y por una dictadura franquista de corte nacional-católica.


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José Manuel Lucía Megías no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. El cautiverio de Miguel de Cervantes en Argel: muchos mitos y pocas realidades – https://theconversation.com/el-cautiverio-de-miguel-de-cervantes-en-argel-muchos-mitos-y-pocas-realidades-261913

Reluctance to reach out to old friends is a common experience, but reconnecting can pay off

Source: The Conversation – Canada – By Kristina K. Castaneto, Ph.D. Candidate in Social Psychology, Simon Fraser University

Picture this: One day while drinking your morning coffee, you are reminded of a friend from your past. You have not spoken to this person in some time, but you remember them fondly and wonder how they are doing. You pick up your phone and start typing a message to say “hello!” only to delete the message before hitting send. Has something like this ever happened to you? If so, you are not alone.

Past research in our lab found that up to 90 per cent of people report having an “old friend” — a friend they care about but with whom they have lost touch. And while most people say they would like to reconnect with an old friend, only about 30 per cent are willing to send a message, even with favourable circumstances, such as when the relationship did not end on bad terms, people think their friend wants to hear from them or people have their old friend’s contact information.

This reluctance to reach out to old friends is puzzling because a large body of research demonstrates that social relationships are a strong predictor of health and happiness. Indeed, having a larger and more diverse social network is associated with greater well-being.

Writing notes

So what makes it more likely for someone to reach out to an old friend?

In our new research, we investigated this question in two ways. First, we examined what people express in a “reaching out” note to an old friend, and whether some content can predict which notes are sent. For instance, are people more likely to send a note with a greater focus on the past, present or future?

To find out, we analyzed more than 850 reaching-out notes that we had collected in prior studies. Importantly, all participants wrote their note with a specific old friend in mind and were given the opportunity to send their note, but participants could choose to opt out. This allowed us to investigate whether notes that were sent included different types of content compared to the notes that were not sent.

Each note was coded on over 20 theoretically relevant dimensions such as the length of the note, emotion and the presence or absence of personal memories. Specifically, 12 of these dimensions were analyzed by a computer software called Linguistic Inquiry Word Count (LIWC) that can easily and objectively capture information like word count, time-orientation (past, present or future) and the amount of positive and negative emotion.

In addition, a team of trained human coders evaluated each note. The human coding team focused on 13 more subjective and complex topics which can sometimes be hard for computers to grasp, including whether the author shared specific memories involving their old friend or whether the author took responsibility for the fading friendship.

a man looks at his smartphone
Reaching out to an old friend may help strengthen social networks.
(Sarah Brown/Unsplash), CC BY

Revealing information

After all of this, we still weren’t able to predict which notes were more likely to be sent. But our substantial coding efforts revealed many interesting things about the content of reaching out notes. For instance, messages to old friends were often positive and focused on the present.

We used statistical regression analyses to look at the relationships between the various note features and reaching out behaviour — only six were statistically significant. However, these significant relationships were were small and inconsistent across our two participant samples.

This suggests that the content of a reaching-out note may not predict who chooses to send their message and who does not.

Who reaches out

With little insight gleaned from the content of the reaching-out notes, we pivoted our focus to ask: Who is most likely to reach out to an old friend?

To explore this question, we recruited 312 participants on campus and in public spaces around the city to complete a survey. The questionnaire began by asking participants to identify an old friend. This old friend was someone who the participants cared about but had not spoken to for a long time, who they believed would want to hear from them and someone for whom they had contact information.

Then, participants answered a number of questions about themselves, including items about their happiness, loneliness, personality, friendship satisfaction and friendship beliefs.

Near the end of the survey, we asked participants if they were willing to reach out to their old friend, and then we gave them two minutes to draft a short note to the friend they previously identified. After the two minutes had ended, we asked participants if they sent their message to their old friend.

Similar to past research, 34.2 per cent of participants chose to reach out. And while some of the personality dimensions and other variables predicted how willing participants said they would be to reach out to an old friend, only one variable — “friendship resiliency” — predicted whether people sent their message to their old friend.

The concept of friendship resiliency refers to the belief that friendships can remain even after long periods of low interaction and is now something we are studying in our lab.

two older men hug
Friendship resiliency is the belief that friendships can remain, even after long periods of low interaction.
(Erika Giraud/Unsplash), CC BY

Take the leap

If the thought of an old friend crosses your mind again, don’t get too caught up on crafting the perfect message — just reach out!

For example, you could reach out when a cafe is playing a song that you both used to enjoy or you see a meme that reminds you of them, or just to say a simple “Hey, it’s been too long! How are you?”

Our findings illustrate that reluctance to reach out to old friends is not experienced by one type of person, nor do reaching-out notes that are sent follow one type of script.

Hesitancy to reach out to an old friend is a common experience, suggesting that most people may be capable of reaching out if they are willing to take the leap to do so. Realizing this could encourage people to feel like they are capable of making the first move to reconnect.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Reluctance to reach out to old friends is a common experience, but reconnecting can pay off – https://theconversation.com/reluctance-to-reach-out-to-old-friends-is-a-common-experience-but-reconnecting-can-pay-off-263079