Plongée dans les « microcamps », étape sur la route migratoire entre Calais et le Royaume-Uni

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Watt, Lecturer, School of Languages and Cultures, University of Sheffield

Sur la côte du Nord-Pas-de-Calais, un nouveau type de campements apparaît depuis à peu près un an : ces « microcamps » sont une réponse à la multiplication des traversées vers le Royaume-Uni, aux conditions de vie difficiles dans les plus grands camps informels, mais aussi aux mesures policières de plus en plus agressives visant les migrants, dans les campements comme au cours de leurs tentatives de passage de la Manche.


Dans le cadre d’un projet de recherche sur les frontières, j’ai passé les deux dernières années à constater les conditions de vie dans les camps de réfugiés informels dispersés le long de la Côte d’Opale (Nord-Pas-de-Calais). Ces sites sont des lieux de rassemblement pour celles et ceux qui s’apprêtent à tenter la traversée de la Manche vers le Royaume-Uni.

Le gouvernement britannique a récemment validé un projet d’accord de renvoi de personnes migrantes vers la France, visant à décourager les tentatives de traversée. Des sanctions financières contre les passeurs ont également été décidées : elles suivent de près une augmentation des crédits consacrés à la surveillance des frontières britanniques. Les forces de l’ordre qui en sont chargées appliqueront dans le cadre de leur mission des tactiques issues de la lutte contre le terrorisme, dans le but affiché par les autorités d’« écraser les gangs ».

Mais, d’après mes observations, ces politiques ne semblent guère dissuader les départs. À l’inverse, plus la répression policière s’intensifie, plus les réseaux de passeurs prennent de risques pour contourner les obstacles qui entravent leurs activités.

Mon travail de terrain s’est principalement appuyé sur du bénévolat au sein de l’association Salam, une organisation qui distribue des repas chauds et des vêtements dans les principaux camps informels de Calais et de Dunkerque. J’ai également collaboré avec d’autres organisations, comme Alors on aide, qui s’occupe des « microcamps » au sud de Calais, et Opal’Exil, chargée des maraudes littorales.

Ces dernières années, les réseaux de passeurs ont modifié leurs méthodes pour échapper à la surveillance policière. Alors qu’ils gonflaient auparavant les embarcations directement sur les plages entre Calais et Dunkerque, ils utilisent désormais surtout des « bateaux-taxis ». Ces embarcations partent de plus au nord ou de plus au sud, parfois d’aussi loin que de la ville côtière du Touquet, à près de 70 kilomètres de Calais. Elles viennent ensuite récupérer des groupes de personnes exilées déjà à l’eau, réparties le long du littoral, pour éviter toute intervention des forces de l’ordre.

Plusieurs personnes sont assises à même le sol dans une forêt
Un « microcamp » dans la forêt d’Écault, non loin de Boulogne-sur-Mer.
Sophie Watt

Pour tirer parti de ce nouveau système, et multiplier les traversées, des « microcamps » ont vu le jour. Il s’agit de petits campements temporaires plus proches de la mer, situés le long de la côte entre Hardelot et Calais. Ces « microcamps » servent de points d’étape entre les grands camps informels, où vivent les exilés, et les lieux de départ sur le littoral, où les bateaux-taxis viennent les récupérer. Ils permettent également de tenter la traversée à plusieurs reprises sans avoir à retourner dans les grands camps, où les conditions de vie sont plus difficiles.

Les grands camps informels, comme ceux de Loon-Plage (Nord) ou de Calais, sont le véritable centre névralgique des activités des passeurs. Ils font l’objet d’expulsions au moins une fois par semaine – toutes les 24 heures à Calais – en vertu de la politique des autorités françaises dite du « zéro point de fixation ». Cette doctrine, qui empêche les exilés de s’installer durablement, a été mise en place après le démantèlement du camp dit de la « jungle de Calais » , en octobre 2016.

Dans les camps, des conditions de vie extrêmement difficiles

Les opérations des forces de l’ordre visant à faire respecter cette politique du « zéro point de fixation » entraînent des expulsions fréquentes, des restrictions d’accès à l’aide humanitaire, ainsi que la destruction régulière des lieux de vie. À Loon-Plage, j’ai ainsi pu constater que l’unique point d’accès à l’eau des habitants était un abreuvoir pour le bétail.

Selon les directives officielles du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), les personnes vivant dans ces campements, quel que soit leur degré d’informalité, doivent pourtant avoir accès à l’eau, à des infrastructures d’hygiène et à un abri.

Des abreuvoirs dans un camp informel
Dans le camp de Loon-Plage (Nord), l’accès à l’eau se limite à des abreuvoirs pour animaux.
Sophie Watt

L’ONG Human Rights Observers a par ailleurs documenté des cas fréquents de violences policières, ainsi que la saisie systématique d’effets personnels et de tentes dans les camps.

Au-delà des opérations régulières d’expulsions visant les grands camps informels, les « microcamps » font désormais l’objet d’interventions policières de plus en plus brutales. Des témoignages racontent l’usage de gaz lacrymogène, la lacération de gilets de sauvetage et de tentes, contribuant à rendre les conditions de vie intenables. Des violences et des fusillades entre réseaux de passeurs ont également été signalées dans le camp de Loon-Plage.

Des faits observés sur le terrain témoignent de cette situation. Lors d’une mission avec l’association Alors on aide et le photographe Laurent Prum, nous avons rencontré dans un « microcamp » à la lisière de la forêt d’Écault (Pas-de-Calais) environ 50 personnes, dont sept enfants (âgés de douze mois à 17 ans). Nous avons immédiatement constaté une tension entre le groupe et les gendarmes qui surveillaient les lieux.

La plupart de ces personnes avaient passé plusieurs années en Allemagne, avant de voir leur demande d’asile refusée. Elles m’ont expliqué avoir été contraintes de revenir en France par crainte des mesures d’expulsion actuellement mises en œuvre par le gouvernement allemand.

Quelques-unes m’ont confié qu’il s’agissait de leur cinquième et ultime essai de traversée de la Manche. Pour rentabiliser plus rapidement leurs opérations, les réseaux de passeurs imposent désormais une limite au nombre de traversées qu’une personne peut tenter avant de devoir repayer. Avec les plus gros réseaux de passeurs, les exilés pouvaient auparavant tenter leur chance autant de fois qu’il était nécessaire.

La veille, ce groupe nous a raconté avoir été chassé d’un autre campement qu’ils avaient établi dans la forêt. Sur le lieu décrit, nous avons retrouvé plusieurs cartouches de gaz lacrymogène vides – ce qui corrobore plusieurs récits selon lesquels la police française en ferait usage lors d’interventions contre des camps informels.

Ce groupe souhaitait rester dans ce campement qu’il occupait, car un abri délabré leur permettait à eux et à leurs enfants de se protéger de la pluie. Les gendarmes les ont finalement expulsés, les forçant ainsi à passer la nuit dehors, sous la pluie. Du fumier a ensuite été épandu par le propriétaire du champ occupé afin d’empêcher le groupe de revenir.

Un jeune Soudanais nous a montré des vidéos de l’altercation entre les exilés et les gendarmes, au cours de laquelle cinq personnes ont été arrêtées. Les images témoignent d’un moment violent : les enfants y apparaissent terrorisés et du gaz lacrymogène, utilisé contre le groupe par les gendarmes, y est visible. Une mère palestinienne a été arrêtée et placée en garde à vue lors de cette intervention, la contraignant à laisser ses deux jeunes filles derrière elle. Lors de nos échanges, son mari m’a demandé :

« Pourquoi l’ont-ils arrêtée alors qu’ils voyaient bien qu’elle avait deux enfants avec elle ? »

L’association Alors on aide a mobilisé plusieurs de ses membres pour apporter des vêtements, des couvertures et de la nourriture au groupe, et a récupéré la jeune femme palestinienne après sa garde à vue, aucune charge n’ayant été retenue contre elle.

Des bateaux détériorés par les gendarmes alors qu’ils sont encore à l’eau

Alors que les conditions de vie dans les camps et la faible capacité d’accueil de demandeurs d’asile compliquent le séjour en France des personnes migrantes, la police renforce ses actions contre les bateaux tentant la traversée, les empêchant ainsi de quitter le territoire.

Le 4 juillet, lors d’une maraude littorale destinée à aider des personnes migrantes après l’échec d’une tentative de traversée, nous sommes ainsi arrivés sur la plage d’Équihen (Pas-de-Calais) vers 7 heures du matin pour constater que la gendarmerie française venait de crever un bateau dans l’eau.

Le gouvernement britannique a félicité les forces de l’ordre françaises pour cette intervention, réalisée devant les caméras des médias internationaux. Le Royaume-Uni et la France ont également évoqué la possibilité de permettre aux garde-côtes français d’intercepter les bateaux-taxis jusqu’à 300 mètres des côtes.

Cela représenterait un changement significatif par rapport à la réglementation actuelle, qui interdit aux forces de l’ordre françaises d’intervenir en mer, sauf en cas de détresse des passagers. Même la police aux frontières française émet des doutes sur la base légale de cette potentielle nouvelle mesure et sur ses implications pratiques en mer, compte tenu du risque accru d’accidents qu’elle engendrerait.

Piégés entre les opérations policières sur les plages et les évacuations incessantes des campements informels, les exilés n’ont en réalité d’autre choix que de tenter de traverser la Manche à tout prix. Quatre-vingt-neuf réfugiés sont ainsi morts à la frontière franco-britannique en 2024 – un sinistre record. Quatorze décès en mer ont déjà été recensés en 2025.

Les mesures franco-britanniques récemment annoncées pour intensifier le contrôle aux frontières ne dissuaderont pas, selon moi, les réfugiés présents sur le littoral français de tenter la dangereuse traversée de la Manche. Elles inciteront, en revanche, les réseaux de passeurs à adopter des tactiques encore plus risquées, mettant davantage de vies en péril et violant au passage les droits des personnes migrantes.

Tout accord visant à les renvoyer du territoire britannique, à restreindre leur accès à l’asile ou à forcer leur retour de l’autre côté de la Manche ne fera qu’aggraver les violences déjà subies par celles et ceux qui cherchent à trouver refuge au Royaume-Uni.

The Conversation

Sophie Watt a reçu des financements de l’université de Sheffield et de la British Academy / Leverhulme Small Research Grants.

ref. Plongée dans les « microcamps », étape sur la route migratoire entre Calais et le Royaume-Uni – https://theconversation.com/plongee-dans-les-microcamps-etape-sur-la-route-migratoire-entre-calais-et-le-royaume-uni-262157

Rosa Luxemburg (1871-1919), une critique marxiste de la course à l’armement

Source: The Conversation – France (in French) – By Mylène Gaulard, Maître de conférences, Université Grenoble Alpes (UGA)

Rosa Luxemburg s’opposa à la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut d’être exclue du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Elle cofonda ensuite la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d’Allemagne. Wikimediacommons

En 1915, alors qu’elle est en prison pour s’être opposée à la Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg formule une analyse critique des dépenses militaires, qui résonne avec la situation actuelle en Europe. Selon la militante révolutionnaire et théoricienne marxiste, le réarmement sert de débouché à la surproduction et permet au capital de se maintenir face à la stagnation économique.


Rosa Luxemburg est née le 5 mars 1871, à Zamość en Pologne ; elle est morte assassinée, le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne, par des membres d’un groupe paramilitaire nationaliste d’extrême droite. Cofondatrice en 1893, à 22 ans, du Parti social-démocrate du royaume de Pologne et de Lituanie (SDKPIL), qui jouera un rôle important dans les grèves et la révolution russe de 1905, Rosa Luxemburg adhère six ans plus tard au Parti social-démocrate allemand (SPD).

Après avoir soutenu à Zurich (Suisse) une thèse de doctorat portant sur le développement industriel de la Pologne, elle enseigne l’économie politique à l’école du SPD. Située à l’aile gauche du parti, elle se montre rapidement critique de la bureaucratie qui s’y constitue, ainsi que de ses tendances réformistes.

Selon elle, le capitalisme ne peut être réformé de l’intérieur. Seule une révolution, s’appuyant sur la spontanéité des masses, est susceptible de mener à un réel dépassement de ce mode de production. Dans Grève de masse, parti et syndicats, elle affirme :

« Si l’élément spontané joue un rôle aussi important dans les grèves de masses en Russie, ce n’est pas parce que le prolétariat russe est “inéduqué”, mais parce que les révolutions ne s’apprennent pas à l’école. »

Opposition au militarisme

Karl Liebknecht cofonde avec Rosa Luxemburg, en 1914, la Ligue spartakiste puis, en 1918, le Parti communiste d’Allemagne (KPD).
EverettCollection/Shutterstock

Autre point de divergence avec la majorité des membres du SPD, le parti social-démocrate d’Allemagne, elle affiche une opposition marquée aux tendances militaristes de son époque. Cela lui vaut d’être emprisonnée dès 1915, quelques mois après les débuts de la Première Guerre mondiale. Elle n’est libérée que trois ans et demi plus tard. C’est d’ailleurs en prison qu’elle rédige, en 1915, la Brochure de Junius, dans laquelle elle adresse de vives critiques à son parti et à la presse sociale-démocrate.

Cette presse justifie le vote des dépenses militaires en agitant le chiffon rouge d’une Russie tsariste assoiffée de sang et prête à envahir l’Allemagne. En 1914, Karl Liebknecht, avec qui elle cofonde Parti communiste d’Allemagne, est le seul membre du Reichstag à refuser de voter les crédits de guerre.

Cette décision l’amène à créer, avec Rosa Luxemburg, la Ligue spartakiste, groupe politique révolutionnaire qui appelle à la solidarité entre les travailleurs européens. Grande figure de l’insurrection berlinoise de janvier 1919, il est assassiné, aux côtés de sa camarade polonaise, par un groupe paramilitaire, les Freikorps, à l’instigation du gouvernement social-démocrate.

Spirale militariste

Le réarmement européen a un air de déjà-vu. Les propos militaristes fleurissent comme à l’époque. Pour Nicolas Lerner, le directeur de la DGSE, la Russie est une « menace existentielle ». Les menaces d’invasion conduisent l’Allemagne à renforcer son équipement en bunkers.

Car la Russie de son côté, est passée de 16,97 milliards de dollars états-uniens de dépenses militaires en 2003 à 109,45 milliards en 2023. L’« Opération militaire spéciale » russe en Ukraine, déclenchée le 24 février 2022, marque le retour de la guerre de haute intensité.

Dans un tout autre contexte international, en pleine Première Guerre mondiale, Rosa Luxemburg souligne les conséquences de l’impérialisme allemand sur ses relations avec le tsarisme russe, faisant de ces anciens alliés des ennemis sur le front. « Ce n’est pas dans le domaine de la politique intérieure qu’ils s’affrontèrent […] où, au contraire […] une amitié ancienne et traditionnelle s’était établie depuis un siècle […], mais dans le domaine de la politique extérieure, sur les terrains de chasse de la politique mondiale. »

La militante internationaliste ironise sur ceux qui, dans la presse social-démocrate allemande, trompent la population sur les buts de guerre de la Russie :

« Le tsarisme […] peut se fixer comme but aussi bien l’annexion de la Lune que celle de l’Allemagne. »

Et de souligner : « Ce sont de franches crapules qui dirigent la politique russe, mais pas des fous, et la politique de l’absolutisme a de toute façon ceci en commun avec toute autre politique qu’elle se meut non dans les nuages, mais dans le monde des possibilités réelles, dans un espace où les choses entrent rudement en contact. »

Selon elle, les peurs entretenues par le pouvoir n’ont qu’une fonction : justifier la spirale militariste. Ce mécanisme de psychose collective sert de levier à l’expansion des budgets militaires, véritable bouée de sauvetage pour un capitalisme en crise. Dès 1913, dans l’Accumulation du capital, elle y démontre l’inévitabilité des crises de surproduction. Présentée comme un débouché extérieur indispensable pour la poursuite du processus d’accumulation, la périphérie du mode de production capitaliste – Asie, Afrique, Amérique latine – joue un rôle majeur tout au long du XIXe siècle.

Surproduction mondiale

Rédigée en 1915 en prison, la Crise de la social-démocratie est plus connue sous l’appellation de Brochure de Junius.
Agone, FAL

Cette stratégie de report sur les marchés périphériques, et les politiques impérialistes qui l’accompagnent, ne constitue qu’une solution temporaire. Rosa Luxemburg en est consciente. L’intégration progressive de nouvelles régions à la sphère de production capitaliste renforce naturellement la surproduction et la suraccumulation. En un siècle, l’Asie passe de la périphérie au centre de l’industrie mondiale. Sa part dans la production manufacturière bondissant de 5 % à 50 % entre 1900 et aujourd’hui – 30 % uniquement pour la Chine.

Quelques chiffres révèlent l’ampleur des phénomènes de surproduction actuels. En 2024, pour le seul secteur sidérurgique, 602 millions de tonnes d’acier excédentaire, soit cinq fois la production de l’Union européenne, pèsent sur la rentabilité du secteur. On estime que la surproduction mondiale d’automobiles correspond à 6 % du volume produit, avec près de 5 millions de véhicules excédentaires, l’équivalent de la production allemande.

Production/destruction

Consciente de l’incapacité de la périphérie à absorber durablement les excédents de production, Rosa Luxemburg se penche dans le dernier chapitre de l’Accumulation du capital sur les dépenses militaires, solution qu’elle remettra en question sur le plan économique.

« Si ce champ spécifique de l’accumulation capitaliste semble au premier abord être doué d’une capacité d’expansion illimitée […], on peut redouter qu’à un certain degré de développement, les conditions de l’accumulation se transforment en conditions de l’effondrement du capital. »

Il est pourtant fréquent pour une branche de la pensée marxiste de considérer que ces dépenses participent à lutter contre la surproduction, en entrant simplement dans un cycle rapide de production/destruction. Opposé à l’analyse de Luxemburg, cela rejoindrait en fait la thèse du « keynésianisme militaire ». Keynes déclarait, en 1940, qu’une politique de relance réellement efficace ne pouvait être observée que dans le cadre d’un conflit armé.

« Il semble politiquement impossible pour une démocratie capitaliste d’organiser des dépenses à l’échelle nécessaire pour réaliser les grandes expériences qui prouveraient ma thèse, sauf en temps de guerre. »

Deux mille sept cent vingt milliards de dollars

Face à un ralentissement économique se renforçant depuis cinquante ans, les dépenses militaires mondiales ont pour cette raison plus que doublé entre 2000 et 2021. Elles passent de 1 000 milliards à 2 100 milliards de dollars, avant de croître encore de 28 % ces trois dernières années, pour atteindre 2 720 milliards en 2024 (presque l’équivalent du PIB de la France)… Avec une domination écrasante des États-Unis – 40 % du total, contre 11 % pour la Chine et 5,5 % pour la Russie.




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Le programme ReArm Europe, lancé en mars 2025 par l’Union européenne, marque un tournant décisif. Il permet aux États membres d’acquérir des équipements militaires à des conditions privilégiées. Grâce à la possibilité de dépasser le plafond de déficit public fixé jusque-là à 3 % du PIB, les pays membres de l’UE devraient augmenter de 650 milliards d’euros d’ici 2029 leurs dépenses militaires, complétant ainsi l’emprunt européen de 150 milliards effectué dans ce sens.

Dividendes de la guerre

Si le retrait progressif des États-Unis du conflit ukrainien pourrait sous-tendre la montée en puissance militaire actuelle, ce sont pourtant bien les motivations et objectifs économiques qui priment.

ReArm Europe impose aux États membres de s’approvisionner auprès d’industriels européens, un impératif stratégique encore loin d’être atteint. Entre 2022 et 2023, 78 % des dépenses militaires européennes se sont orientées vers des fournisseurs extérieurs, 63 % vers des firmes états-uniennes. Mais aujourd’hui, ce sont finalement les géants historiques de l’armement allemand, comme Rheinmetall, Thyssenkrupp, Hensoldt et Diehl, qui tirent leur épingle du jeu, au point d’offrir à l’Allemagne une bouffée d’oxygène face à la récession. Rosa Luxemburg estimait d’ailleurs :

« Le militarisme assure, d’une part, l’entretien des organes de la domination capitaliste, l’armée permanente, et, d’autre part, il fournit au capital un champ d’accumulation privilégié. »

Les carnets de commandes de firmes françaises comme Dassault ou Thales se remplissent aussi ces derniers mois. Grâce aux dernières commandes de l’État, Renault s’apprête à produire des drones de combat à quelques kilomètres seulement du front ukrainien. Volkswagen, qui envisageait pourtant 30 000 licenciements d’ici 2030, amorce sa mue vers le secteur militaire.

Une reconversion qui dope l’emploi industriel et enchante les marchés : l’indice STOXX Aerospace and Defense a bondi de 175 % depuis 2022.

Remise en cause de l’État-providence

Rosa Luxemburg met pourtant en garde contre cette fausse solution des dépenses militaires qui ne permettent que temporairement d’éviter les « oscillations subjectives de la consommation individuelle ». Elle rappelle :

« Par le système des impôts indirects et des tarifs protectionnistes, les frais du militarisme sont principalement supportés par la classe ouvrière et la paysannerie […]. Le transfert d’une partie du pouvoir d’achat de la classe ouvrière à l’État signifie une réduction correspondante de la participation de la classe ouvrière à la consommation des moyens de subsistance. »

Au-delà d’une hausse d’impôts, il est actuellement admis par la plupart des dirigeants politiques européens qu’une réduction des dépenses non militaires, notamment sociales, deviendra aussi rapidement nécessaire.

Alors que 17 milliards d’euros de dépenses militaires supplémentaires sont prévus en France d’ici 2030, 40 milliards d’économies sont réclamées dans les autres secteurs. La dette publique atteignant 113 % du PIB en 2024, proche de son niveau record de 1945.

En réalité, non seulement les dépenses militaires ne représentent pas une réponse pérenne sur le plan économique aux difficultés évoquées plus haut, mais elles risquent même d’avoir l’effet inverse. Sur le plan humain, le désastre ukrainien qu’elles contribuent à alimenter, par l’envoi massif d’armes et une production d’armes accélérée, n’est aussi que le prélude des catastrophes qui nous attendent. La logique même de ces dépenses exigeant l’écoulement d’une production toujours plus importante sur le terrain.

Il est donc à craindre que l’absence d’un véritable débat politique sur la pertinence de ces dépenses ne précipite l’avènement de cette barbarie évoquée par Rosa Luxemburg en 1915.

« Un anéantissement de la civilisation, sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. »

The Conversation

Mylène Gaulard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rosa Luxemburg (1871-1919), une critique marxiste de la course à l’armement – https://theconversation.com/rosa-luxemburg-1871-1919-une-critique-marxiste-de-la-course-a-larmement-259328

Il y a 200 ans, la France extorquait une « indemnité » à Haïti, dans l’un des plus grands braquages de l’histoire – et les Haïtiens veulent des réparations

Source: The Conversation – in French – By Marlene L. Daut, Professor of French and African American Studies, Yale University

Gravure de propagande française, datant de 1825, montrant le roi Charles X (1824-1830) « accordant la liberté » au peuple haïtien personnifié par un homme mis à genoux. ‘S.M. Charles X, le bien-aimé, reconnaissant l’indépendance de St. Domingue,’ 1825, Bibliothèque Nationale de France, Cabinet des Estampes, CC BY-SA

En 1825, la France a extorqué à Haïti une « indemnité » colossale en échange de la reconnaissance de son indépendance. Deux siècles plus tard, les demandes de compensations restent lettre morte.


En 2002, l’ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide a estimé que la France devait verser 21 milliards de dollars à son pays. La raison ? En 1825, la France a extorqué à la jeune nation une énorme « indemnité », en échange de la reconnaissance de son indépendance.

Le 17 avril 2025 a marqué le 200e anniversaire de cet accord d’indemnisation. Le 1er janvier de cette année, le désormais ancien président du Conseil présidentiel de transition d’Haïti Leslie Voltaire a réitéré cet appel à la France en lui demandant de « rembourser la dette de l’indépendance et d’effectuer des réparations pour l’esclavage ». En mars 2025, la star du tennis Naomi Osaka, d’origine haïtienne, a ajouté sa voix au chœur dans un tweet s’interrogeant sur le moment où la France rembourserait Haïti.

En tant que spécialiste de l’histoire et de la culture haïtiennes du XIXᵉ siècle, j’ai consacré une part importante de mes recherches à explorer le cas juridique particulièrement solide d’Haïti en matière de restitution vis-à-vis de la France.

L’histoire commence avec la Révolution haïtienne. La France a instauré l’esclavage dans la colonie de Saint-Domingue, dans le tiers occidental de l’île d’Hispaniola – l’actuelle Haïti – au XVIIe siècle. À la fin du XVIIIe siècle, la population réduite en esclavage s’est rebellée et a fini par proclamer l’indépendance. Au XIXe siècle, les Français ont exigé une compensation pour les anciens esclavagistes du peuple haïtien, et non l’inverse.

Tout comme l’héritage de l’esclavage aux États-Unis a créé une profonde disparité économique entre Noirs et Blancs, l’impôt sur sa liberté que la France a contraint Haïti à payer – désigné à l’époque comme une « indemnité » – a gravement compromis la capacité du pays nouvellement indépendant à prospérer.

Le coût de l’indépendance

Haïti a officiellement proclamé son indépendance de la France le 1er janvier 1804. En octobre 1806, à la suite de l’assassinat du premier chef d’État haïtien, le pays a été scindé en deux, avec Alexandre Pétion au pouvoir dans le sud et Henry Christophe dans le nord.

Bien que les deux dirigeants haïtiens soient des vétérans de la révolution haïtienne, les Français n’avaient jamais totalement renoncé à reconquérir leur ancienne colonie.

En 1814, Louis XVIII, qui devient roi après la chute de Napoléon plus tôt cette année-là, a envoyé trois commissaires en Haïti pour évaluer la volonté des dirigeants du pays de se rendre. Christophe, couronné roi en 1811, est resté inflexible face au plan dévoilé de la France visant à rétablir l’esclavage. Menace de guerre à l’appui, le membre le plus influent du cabinet de Christophe, le baron de Vastey, affirmait :

« Notre indépendance sera garantie par la pointe de nos baïonnettes ! »

À l’inverse, Pétion, le dirigeant du Sud d’Haïti, était disposé à négocier, espérant que le pays pourrait peut-être payer la France pour obtenir la reconnaissance de son indépendance.

En 1803, Napoléon avait vendu la Louisiane aux États-Unis pour 15 millions de dollars. Se servant de ce montant comme référence, Pétion proposa de payer la même somme. Refusant tout compromis avec ceux qu’il considérait comme des « esclaves marrons », Louis XVIII rejeta l’offre.

Pétion mourut subitement en 1818, mais Jean-Pierre Boyer, son successeur, poursuivit les négociations. Celles-ci continuèrent néanmoins de piétiner en raison de l’opposition tenace de Christophe. « Toute indemnisation des ex-colonistes », déclarait le gouvernement de Christophe, était « inadmissible ».

À la mort de Christophe en octobre 1820, Boyer réunifia les deux parties du pays. Toutefois, même sans l’obstacle que représentait Christophe, Boyer échoua à plusieurs reprises à négocier avec succès la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par la France. Déterminé à obtenir au moins une suzeraineté sur l’île – ce qui aurait fait d’Haïti un protectorat français –, Louis XVIII repoussa les deux commissaires envoyés par Boyer à Paris en 1824 pour tenter de négocier une indemnité en échange d’une reconnaissance.

Le 17 avril 1825, Charles X, frère de Louis XVIII et nouveau roi de France, fit soudain volte-face. Il émit un décret stipulant que la France reconnaîtrait l’indépendance haïtienne, mais uniquement contre la somme de 150 millions de francs – soit près du double des 80 millions de francs que les États-Unis avaient payés pour le territoire de la Louisiane.

Le baron de Mackau, que Charles X envoya pour transmettre l’ordonnance, arriva en Haïti en juillet, accompagné d’une escadre de 14 bricks de guerre transportant plus de 500 canons. Ses instructions précisaient que sa mission « n’était pas une négociation ». Ce n’était pas non plus de la diplomatie. C’était de l’extorsion.

Sous la menace d’une guerre violente et d’un blocus économique imminent, le 11 juillet 1825, Boyer signa le document fatal, qui déclarait :

« Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue paieront […] en cinq versements égaux […] la somme de 150 000 000 de francs, destinée à indemniser les anciens colons. »

Une prospérité française fondée sur la pauvreté haïtienne

Des articles de journaux de l’époque montrent que le roi de France savait pertinemment que le gouvernement haïtien était à peine en mesure de réaliser ces paiements, la somme représentant près de six fois les recettes annuelles totales d’Haïti. Le reste du monde semblait d’accord sur le caractère absurde de l’accord. Un journaliste britannique nota que le « prix énorme » représentait une « somme que peu d’États en Europe pourraient supporter de sacrifier ».

Contraint d’emprunter 30 millions de francs à des banques françaises pour effectuer les deux premiers versements, il n’est guère surprenant qu’Haïti ait rapidement fait défaut. Pourtant, Louis-Philippe envoya une nouvelle expédition en 1838 avec 12 navires de guerre pour forcer la main du président haïtien. La révision de 1838, qualifiée à tort de « traité d’amitié », réduisit le montant restant à 60 millions de francs, mais le gouvernement haïtien fut de nouveau sommé de contracter des emprunts écrasants pour régler le solde.

Ce sont les Haïtiens qui ont payé le plus lourd tribut à ce vol par la France. Boyer imposa des taxes draconiennes pour rembourser les prêts. Et tandis que Christophe développait un système scolaire national durant son règne, sous Boyer et sous tous les présidents suivants, de tels projets durent être suspendus.

De plus, des chercheurs ont montré que la dette de l’indépendance et son impact sur le Trésor public haïtien sont directement responsables non seulement du sous-financement de l’éducation au XXe siècle, mais aussi du manque de soins de santé et de l’incapacité du pays à développer ses infrastructures publiques.

Une enquête menée en 2022 par le New York Times a en outre révélé que les Haïtiens avaient fini par verser plus de 112 millions de francs au cours de sept décennies, soit 560 millions de dollars en valeur actualisée (525 millions d’euros). (Un coût estimé en perte de croissance économique de 21 à 115 milliards de dollars (de 20 à 108 milliards d’euros) par le New York Times, ndlr).

Conscient de la gravité de ce scandale, l’économiste français Thomas Piketty a estimé que la France devrait restituer au moins 30 milliards d’euros à Haïti.

Une dette à la fois morale et matérielle

Les anciens présidents français, de Jacques Chirac à François Hollande en passant par Nicolas Sarkozy, entretiennent un historique de punitions, d’esquives ou de minimisations face aux demandes haïtiennes de réparation.

En mai 2015, lorsque François Hollande devint seulement le deuxième chef d’État français à visiter Haïti, il reconnut que son pays devait « solder la dette ». Plus tard, réalisant qu’il venait sans le vouloir d’alimenter les arguments juridiques déjà préparés par l’avocat Ira Kurzban au nom du peuple haïtien, le président français précisa qu’il entendait par là une dette uniquement « morale ».

Nier que les conséquences de l’esclavage aient également été matérielles, c’est nier l’histoire même de la France. Celle-ci a aboli tardivement l’esclavage, en 1848, dans ses dernières colonies de la Martinique, la Guadeloupe, La Réunion et la Guyane française, qui sont encore aujourd’hui des territoires français. Par la suite, le gouvernement français a une nouvelle fois démontré qu’il comprenait bien le lien entre esclavage et économie en indemnisant financièrement les anciens propriétaires d’esclaves.

Conséquences du travail volé

L’écart de richesse raciale qui en résulte n’a rien d’une métaphore.

En France hexagonale, 14,1 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. En Martinique et en Guadeloupe, en revanche, où plus de 80 % de la population est d’ascendance africaine, les taux de pauvreté sont respectivement de 38 % et 46 %. Le taux de pauvreté en Haïti est encore plus alarmant : 59 %.

Tandis que le produit intérieur brut par habitant – le meilleur indicateur du niveau de vie d’un pays – est de 44 690 dollars en France, il n’est que de 1 693 dollars en Haïti. Ces écarts peuvent être considérés comme les conséquences concrètes du travail volé de générations d’Africains et de leurs descendants.

Ces dernières années, des universitaires français ont commencé à s’investir de plus en plus dans le débat sur les préjudices de long terme que l’indemnité a causés à Haïti. Pourtant, ce qui revient en pratique à une absence de commentaire a longtemps été la seule réponse du gouvernement actuel de la France sous la présidence d’Emmanuel Macron.

Le 17 avril 2025, jour du bicentenaire de l’ordonnance d’indemnité, Macron a enfin brisé le silence. Dans un communiqué officiel, il a reconnu la « lourde indemnité financière » imposée par la France à Haïti et a annoncé « une commission mixte franco-haïtienne chargée d’examiner notre passé commun et d’en éclairer toutes les dimensions ». Mais il n’a pas abordé la question des réparations.

De nombreux Haïtiens, légitimement, ne s’en sont pas satisfaits : selon eux, la seule initiative de la France qui aurait véritablement de l’importance serait une proposition concrète de compensation économique pour le peuple haïtien.


Ceci est une version actualisée d’un article publié initialement, le 30 juin 2020.

The Conversation

Marlene L. Daut ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Il y a 200 ans, la France extorquait une « indemnité » à Haïti, dans l’un des plus grands braquages de l’histoire – et les Haïtiens veulent des réparations – https://theconversation.com/il-y-a-200-ans-la-france-extorquait-une-indemnite-a-ha-ti-dans-lun-des-plus-grands-braquages-de-lhistoire-et-les-ha-tiens-veulent-des-reparations-260650

L’étonnante histoire du linguiste Nicolas Marr en URSS, ou quand la science est instrumentalisée à des fins idéologiques

Source: The Conversation – in French – By Thierry Poibeau, DR CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL

Un timbre à l’effigie de Nicolas Marr édité par la Poste de la république d’Arménie, où il a mené des fouilles archéologiques avant la révolution d’Octobre. Armenia Post/Wikimedia Commons, CC BY

Comment un philologue géorgien est-il devenu le théoricien officiel de la linguistique soviétique avant d’être renié par Staline? L’histoire de Nicolas Marr illustre les dangers de la science mise au service du pouvoir.


Nicolas Marr, né en 1865 (selon le calendrier grégorien) à Koutaïssi (Géorgie, Empire russe) et décédé en 1934 à Leningrad (URSS), occupe une place singulière dans l’histoire de la linguistique… moins pour ses apports scientifiques que pour l’influence politique qu’il exerça en Union soviétique, où sa théorie linguistique – aujourd’hui considérée comme largement fantaisiste, fut pendant plusieurs années érigée en doctrine officielle.

Son parcours intellectuel, culminant dans une consécration institutionnelle spectaculaire avant que Marr soit brutalement désavoué par Staline lui-même, offre un cas exemplaire de l’instrumentalisation des sciences humaines à des fins idéologiques. À l’heure où des gouvernements cherchent à encadrer les discours scientifiques sur des sujets sensibles (qu’il s’agisse du climat, du genre ou de l’histoire), le cas de Nicolas Marr rappelle que la liberté académique reste vulnérable face à des logiques politiques qui cherchent à imposer leurs propres normes de vérité.

Quand la linguistique devient idéologie

Formé comme philologue (spécialiste des textes anciens) à l’Université de Saint-Pétersbourg, Nicolas Marr se spécialise dans les langues caucasiennes. Son travail précoce est sérieux, et plutôt bien accueilli dans les cercles orientalistes de l’Empire russe.

Mais au fil des années, sa pensée s’éloigne des cadres méthodologiques établis, ce qui lui permet, fait rare pour un savant déjà reconnu avant 1917, de rester en vue sous le régime bolchévique : en requalifiant ses thèses de « matérialistes » et en les alignant sur les objectifs politiques (anti-occidentalisme, « modernisation linguistique » des peuples non russes, construction du socialisme), il transforme sa doctrine en orthodoxie institutionnelle, durablement adossée aux organes académiques et au pouvoir.

Marr est convaincu que l’approche traditionnelle concernant l’étude des langues indo-européennes (qui postule l’existence d’une langue mère commune, le proto-indo-européen, à l’origine de nombreuses langues d’Europe et d’Asie) est idéologiquement biaisée, car influencée par des présupposés élitistes et eurocentrés.

Il se lance alors dans la construction d’un nouveau paradigme linguistique, censé refléter une vision « matérialiste » de l’histoire des langues, c’est-à-dire une conception où le développement des langues est directement produit par les conditions sociales, économiques et historiques, conformément aux principes du marxisme.

Au cœur de sa théorie se trouve l’idée que toutes les langues humaines dérivent d’un protolangage unique fondé sur quatre éléments phonétiques fondamentaux : sal, ber, yon, rosh. Selon Nicolas Marr, ces « éléments de base » seraient les briques originelles de tout lexique, indépendamment des familles linguistiques reconnues. Il va jusqu’à proposer que l’évolution des langues obéit à des lois de type marxiste : la langue, comme tout autre superstructure (construction sociale dépendante des conditions économiques et des rapports de classe), serait le produit du développement des forces productives et l’histoire de la lutte des classes sociales.

Dans ses travaux ultérieurs, Nicolas Marr introduit la notion de langues « japhetiques », une famille hypothétique qu’il oppose aux langues indo-européennes (voir ici pour un compte rendu relativement favorable de l’époque, en 1936). Inspiré d’une relecture très libre de la Genèse, il affirme que les langues du Caucase – et bien d’autres – forment un rameau linguistique issu du personnage biblique Japhet. Cette classification fantaisiste, dépourvue de fondement comparatif rigoureux (par opposition à l’approche traditionnelle, fondée notamment sur des lois d’évolution phonétique strictement établies), lui permet d’insister sur l’existence d’un substrat linguistique commun à des peuples opprimés par le colonialisme occidental, théorie en phase avec l’idéologie soviétique des années 1920.

Une science d’État

Dans l’URSS des années 1920 et des années 1930, les sciences sont de plus en plus soumises à des critères politiques. Nicolas Marr, dont le discours allie un rejet de la tradition bourgeoise et une promesse d’unification linguistique du prolétariat mondial, s’impose rapidement comme un intellectuel « compatible ». Il avance que les langues évoluent selon les lois de la lutte des classes et que le langage reflète la structure sociale.

Cette approche plaît : Nicolas Marr, à la tête de nombreux instituts et entré à l’Académie des sciences en 1912, en devient vice-président et ses écrits deviennent obligatoires dans les cursus universitaires. Ses détracteurs sont marginalisés, voire écartés (comme Evgueni Polivanov).

La linguistique de Nicolas Marr (connue sous le nom de « nouvelle doctrine linguistique ») devient doctrine d’État : il ne s’agit plus seulement d’une théorie linguistique, mais d’une orthodoxie politique. La science du langage est désormais censée participer à la construction du socialisme.

L’influence de Nicolas Marr dépasse alors le simple champ académique. Ses idées sont mobilisées dans les débats sur les politiques de planification linguistique (c’est-à-dire l’intervention délibérée de l’État dans la codification, la standardisation, l’alphabétisation et l’enseignement des langues), en particulier concernant la création de systèmes d’écriture pour des langues jusqu’alors non écrites des républiques soviétiques. La linguistique devient un outil de gouvernement, au service de la « politique des nationalités » : il s’agit à la fois de favoriser le développement culturel des peuples non russes et de préparer leur intégration dans le cadre idéologique du marxisme-léninisme.

Nicolas Marr sert ici de caution savante : ses théories, même contestées sur le plan scientifique, sont valorisées parce qu’elles justifient une conception révolutionnaire et volontariste de la langue comme construction sociale. Dans ce contexte, contester Nicolas Marr, c’était risquer de contester la ligne du Parti.

Le retournement

La mort de Nicolas Marr en 1934 ne met pas immédiatement fin à son influence. Au contraire, ses disciples poursuivent l’expansion de son système et veillent à sa canonisation.

Mais en 1950, contre toute attente, Staline lui-même publie un article intitulé « Marxisme et questions de linguistique », dans lequel il critique ouvertement la théorie de Nicolas Marr. Il rejette l’idée que la langue serait déterminée par les classes sociales, réhabilite la linguistique comparée, et appelle à un retour à une approche plus empirique, voire classique.

Ce geste n’est pas anodin : Staline ne se contente pas de désavouer une théorie. Il démontre que, dans une dictature, l’autorité scientifique est subordonnée à la volonté politique suprême, et qu’elle peut être révoquée à tout moment. Les institutions obtempèrent : les disciples de Nicolas Marr sont discrédités, les manuels sont réécrits, et la théorie des quatre éléments disparaît du paysage scientifique.

Ce retournement brutal s’inscrit dans un contexte plus large de redéfinition des priorités idéologiques du régime. À la fin des années 1940, l’URSS amorce un resserrement doctrinal, marqué par la campagne contre le « cosmopolitisme » et le renforcement du nationalisme soviétique.

Dans ce climat, les constructions linguistiques trop spéculatives ou trop liées à l’internationalisme révolutionnaire deviennent suspectes. En dénonçant Nicolas Marr, Staline entend réaffirmer l’autonomie relative de certaines disciplines scientifiques, mais aussi reprendre la main sur un champ où l’orthodoxie avait été laissée aux mains d’un petit cercle de partisans zélés.

Ce n’est donc pas un retour à la science pour elle-même, mais une réaffirmation de l’autorité centrale dans l’arbitrage du vrai.

Héritage et leçons

Aujourd’hui, Nicolas Marr est largement oublié dans les manuels de linguistique. Son nom est parfois évoqué en histoire des sciences comme exemple extrême de science instrumentalisée, au même titre que Trofim Lyssenko en biologie. Ce dernier avait rejeté la génétique classique au nom du marxisme et imposé une théorie pseudoscientifique soutenue par le pouvoir soviétique.

Si ses premiers travaux sur les langues du Caucase semblent avoir été plus sérieux sur le plan philologique, ses grandes constructions théoriques sont aujourd’hui considérées comme infondées.

Mais l’histoire de Nicolas Marr mérite d’être relue. Elle rappelle que les sciences, surtout lorsqu’elles touchent au langage, à la culture et à l’identité, sont vulnérables aux pressions politiques.

Nicolas Marr n’est pas seulement un excentrique promu par accident ; il est le produit d’un moment historique où la vérité scientifique pouvait être décidée au sommet du Parti. Loin de n’être qu’un épisode marginal, l’histoire de Nicolas Marr éclaire un dilemme toujours actuel : celui de la vérité scientifique confrontée à des intérêts politiques, économiques ou idéologiques. Ce n’est pas tant le passé qui importe ici, mais ce qu’il permet encore de voir du présent.

The Conversation

Thierry Poibeau est membre de l’Institut Prairie-PSAI (Paris AI Research Institute – Paris School of Artificial Intelligence) et a reçu des financements à ce titre.

ref. L’étonnante histoire du linguiste Nicolas Marr en URSS, ou quand la science est instrumentalisée à des fins idéologiques – https://theconversation.com/letonnante-histoire-du-linguiste-nicolas-marr-en-urss-ou-quand-la-science-est-instrumentalisee-a-des-fins-ideologiques-262088

Les militants africains qui ont contesté l’esclavage à Lagos et en Côte-de-l’Or pendant l’époque coloniale

Source: The Conversation – in French – By Michael E. Odijie, Associate Professor, University of Oxford

Lorsque des historiens et le public pensent à la fin de l’esclavage domestique en Afrique de l’Ouest, ils imaginent souvent des gouverneurs coloniaux promulguant des décrets et des missionnaires œuvrant pour mettre fin au trafic local d’esclaves.

Deux de mes publications récentes racontent une autre histoire. Je suis historien spécialiste de l’Afrique de l’Ouest et, au cours des cinq dernières années, j’ai mené des recherches sur les idées et les réseaux anti-esclavagistes dans la région dans le cadre d’un projet de recherche plus large.

Mes recherches révèlent que les administrations coloniales ont continué à autoriser l’esclavage domestique dans la pratique et que des militants africains se sont battus contre cela.

Dans une étude, je me suis intéressé à Francis P. Fearon, un négociant basé à Accra, la capitale ghanéenne. Il a dénoncé le soutien à l’esclavage au sein du gouvernement colonial à travers de nombreuses lettres écrites dans les années 1890 (à l’époque où la colonie était connue sous le nom de Gold Coast – Côte de l’Or).

Dans une autre étude, j’ai examiné le Lagos Auxiliary, une groupe d’avocats, de journalistes et de membres du clergé au Nigeria. Leur campagne a permis l’abrogation en 1914 de la tristement célèbre Native House Rule Ordinance du Nigeria. Cette ordonnance avait été promulguée par le gouvernement colonial afin de maintenir l’esclavage local dans la région du delta du Niger.

Analysées ensemble, ces deux études montrent comment des militants locaux ont utilisé des lettres, la presse, les failles des empires coloniaux et leurs réseaux personnels pour s’opposer à des pratiques qui maintenaient des milliers d’Africains en esclavage.

Les méthodes mises au point par Fearon et le Lagos Auxiliary gardent toute leur actualité, car elles montrent comment des communautés marginalisées peuvent contraindre les détenteurs du pouvoir à se conformer à la loi. Elles nous rappellent que des témoignages locaux bien documentés, relayés sur le plan international, peuvent encore remettre en cause les discours officiels, imposer des changements politiques et obliger les institutions à rendre des comptes.

Une « abolition » coloniale qui n’en était pas une

L’Afrique de l’Ouest était une source importante d’esclaves pendant la traite transatlantique. La traite transatlantique a été abolie au début du XIXe siècle, mais cela n’a pas mis fin à l’esclavage domestique.

L’une des principales justifications de la colonisation en Afrique de l’Ouest était l’éradication de l’esclavage domestique.

En conséquence, lorsque la Côte-de-l’Or a été officiellement annexée en tant que colonie britannique en 1874, le gouvernement impérial a déclaré illégal le commerce des esclaves. Et la traite des esclaves a été criminalisée dans tout le sud du Nigeria en 1901. Sur le papier, ces mesures promettaient la liberté, mais dans la pratique, des failles ont permis aux propriétaires d’esclaves, aux chefs et aux fonctionnaires coloniaux de continuer à imposer le travail forcé.

Sur la Côte-de-l’Or, la loi d’abolition de 1874 n’a jamais été appliquée. Le gouverneur britannique a informé les propriétaires d’esclaves qu’ils pouvaient conserver leurs esclaves à condition que ceux-ci ne se plaignent pas. En 1890, l’esclavage des enfants était devenu très répandu dans des villes comme Accra. Selon les militants locaux, il était même toléré par le gouverneur colonial. Cela a conduit certains Africains à s’unir pour créer un réseau afin de s’y opposer.

La région du delta du Niger, au Nigeria, a connu une expérience similaire. L’administration coloniale a promulgué la Native House Rule Ordinance (ordonnance sur les règles domestiques) pour contrer les effets de la proclamation sur la traite des esclaves de 1901 qui criminalisait la traite des esclaves et punissait les contrevenants d’une peine de sept ans d’emprisonnement. Cette ordonnance obligeait chaque Africain à appartenir à une “maison” dirigée par un chef. Elle criminalisait également toute personne qui tentait de quitter sa « maison ».

Dans les royaumes du delta du Niger, comme Bonny, Kalabari ou Okrika, le mot “maison” ne désignait pas un simple foyer. Il s’agissait d’un grand groupe familial, comprenant des parents, des dépendants et des esclaves, dirigé par un chef et propriétaire de biens. À partir des années 1900, ces “maisons” devinrent les principales structures d’organisation de l’esclavage.

L’ordonnance obligeait donc les esclaves à rester avec leurs maîtres. Ces derniers pouvaient faire appel à l’autorité coloniale pour les punir. Les commissaires de district exécutaient les mandats d’arrêt contre les fugitifs. En échange, les chefs de maison et les chefs locaux fournissaient à l’administration coloniale une main-d’œuvre non rémunérée pour les travaux publics.

Des militants africains à Accra et à Lagos se sont organisés pour contester ce qu’ils percevaient comme le soutien de l’État colonial britannique à l’esclavage.

Fearon : un abolitionniste clandestin à Accra

Francis Fearon était un Africain instruit, actif à Accra pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Il était très cultivé et faisait partie des cercles élitistes. Il était étroitement lié au journaliste Edmund Bannerman. Il écrivait régulièrement dans les journaux locaux, exprimant souvent ses préoccupations concernant le racisme à l’égard des Noirs et la dégradation des mœurs.

Le 24 juin 1890, Fearon envoya une lettre de 63 pages, accompagnée de dix annexes, à la Aborigines’ Protection Society à Londres. Ce dossier servira de base à plusieurs autres communications. Il y affirmait que le trafic d’enfants se poursuivait.

En guise de preuve, il a transcrit le registre confidentiel du tribunal d’Accra et a affirmé que le gouverneur W. B. Griffith avait ordonné aux propriétaires d’esclaves condamnés de récupérer leur « propriété ».

La tactique de Fearon était audacieuse. Il resta anonyme, s’appuya sur des greffiers pour obtenir des documents et fournit des preuves à la Société pour la protection des aborigènes. Il supplia cette dernière d’enquêter sur l’administration coloniale en Côte-de-l’Or.

Bien que la Société ait rendu public le scandale, les récits ultérieurs effacèrent discrètement la source africaine.

Les élites de Lagos s’organisent et nomment le problème

À l’instar de Fearon, des militants nigérians ont également écrit à la Société pour la protection des esclaves et des aborigènes. Ils dénoncèrent le gouvernement colonial nigérian pour sa complicité avec l’esclavage. Mais eux, choisirent de parler à visage découvert.

À cette époque, la Native House Rule Ordinance avait incité certains esclaves à fuir les districts où cette loi était appliquée. Ils se sont réfugiés à Lagos, où leur arrivée a permis aux élites locales de prendre connaissance de l’ordonnance. Elles ont alors lancé une campagne acharnée contre l’État colonial.

Parmi les principales figures de ce mouvement figuraient Christopher Sapara Williams, avocat, et James Bright Davies, rédacteur en chef du Nigerian Times. Parmi les autres personnalités, il y avait le politicien Herbert Macaulay, Herbert Pearse, un éminent commerçant, l’évêque James Johnson et le révérend Mojola Agbebi. Contrairement à la stratégie solitaire de Fearon, ils ont mené une offensive coordonnée contre l’administration coloniale. Ils ont rédigé des pétitions, informé les organisations européennes sympathisantes et inondé les journaux locaux de commentaires.

Leurs arguments mêlaient indignation humanitaire et solides connaissances du droit constitutionnel. Ils affirmaient que l’ordonnance était contraire aux idéaux libéraux britanniques et aux coutumes africaines.

Après des années de pression, la loi a été modifiée, puis discrètement abrogée en 1914.

Pourquoi ces histoires sont-elles importantes aujourd’hui ?

Les études contemporaines sur l’abolition de l’esclavage s’éloignent progressivement de la question « qu’a fait la Grande-Bretagne pour l’Afrique ? » pour s’intéresser au rôle joué par les Africains dans l’abolition de l’esclavage.

De nombreux abolitionnistes africains qui ont combattu et perdu la vie dans la lutte contre l’esclavage ont longtemps été ignorés. Cela commence à changer.

Les deux articles présentés ici mettent en lumière l’ingéniosité des Africains qui, des décennies avant l’apparition de la radio ou des ONG de défense des droits civiques, ont su utiliser les circuits d’information transatlantiques. Ils ont dénoncé les gouvernements coloniaux qui continuaient à s’appuyer sur des économies fondées sur le travail forcé longtemps après la fin officielle de l’esclavage.

Ils nous rappellent que la documentation locale peut remettre en cause les récits officiels. Le plaidoyer fondé sur des faits, la création de coalitions et l’utilisation stratégique des médias internationaux restent des instruments puissants.

The Conversation

Les recherches menées pour ces articles ont été financées par le Conseil européen de la recherche dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (convention de subvention n° 885418).

ref. Les militants africains qui ont contesté l’esclavage à Lagos et en Côte-de-l’Or pendant l’époque coloniale – https://theconversation.com/les-militants-africains-qui-ont-conteste-lesclavage-a-lagos-et-en-cote-de-lor-pendant-lepoque-coloniale-262636

À la découverte du pika « chou », un animal étonnant menacé par le changement climatique

Source: The Conversation – in French – By Violaine Nicolas Colin, Maitre de conférence en systématique et phylogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Les pikas, avec leurs petites oreilles rondes et leur cri perçant, sont devenus des stars des réseaux sociaux. Malgré leur nom, ils n’ont pas inspiré l’emblématique Pokémon Pikachu. Mais ces lagomorphes, plus proches des lapins que des rats, dont le mode de vie est plein de surprises, sont aujourd’hui menacés par le changement climatique et par les activités humaines.


Avec leur petite bouille craquante, leurs oreilles rondes façon peluche et leur cri aigu à faire sursauter un caillou, les pikas ont conquis les réseaux sociaux

Les vidéos virales sont légion : on les admire perchés sur un rocher, joues pleines d’herbes voire de fleurs ou encore poussant leur fameux cri évoquant un « piiiik ! ».

Extrait d’un documentaire de la chaîne britannique BBC sur le pika.

Mais derrière cette adorable façade se cache un animal étonnant, au mode de vie bien plus complexe qu’il n’y paraît. Surtout, son habitat est aujourd’hui menacé par les activités humaines.

Non, les pikas n’ont pas inspiré Pikachu

Commençons par tordre le cou à un mythe tenace : malgré leur nom qui pourrait prêter à confusion, les pikas n’ont rien à voir avec Pikachu, la mascotte électrique de Pokémon.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le Pokémon Pikachu n’a pas été inspiré par les pikas.
Sadie Hernandez, CC BY-SA

Le créateur de la saga, Satoshi Tajiri, a expliqué dans une interview que le nom vient d’onomatopées japonaises : pikapika (« étincelle ») et chu (le cri de la souris). Pikachu est donc censé être une souris… et non un pika. D’ailleurs, avec leurs oreilles arrondies et leur queue invisible, les vrais pikas ne lui ressemblent pas du tout !

Contrairement à ce que leur apparence pourrait laisser penser, les pikas ne sont d’ailleurs pas des rongeurs : ce sont des lagomorphes, comme les lapins et les lièvres. Leur dentition le prouve : deux paires d’incisives à la mâchoire supérieure (contre une seule chez les rongeurs), et une paire en bas. Ce détail anatomique les classe dans un autre groupe bien distinct.

Les pikas font partie de la famille des Ochotonidae. Petits (moins de 30 cm), dotés de courtes oreilles rondes (moins de 4 cm), d’une queue cachée et d’un crâne sans « processus supraorbital » (c’est ainsi que l’on nomme un relief osseux), ils diffèrent des léporidés (lapins et lièvres), leurs cousins aux grandes oreilles et aux queues visibles.

Leur famille ne compte plus qu’un seul genre vivant : Ochotona, composé de 34 espèces. Il n’existe donc pas une seule, mais plusieurs espèces de pikas !

Il existe plus de 30 espèces de pikas différentes (ici, pika américain).
US Geological Survey

Ce nombre continue d’évoluer grâce aux recherches récentes qui continuent d’identifier de nouvelles espèces, et en particulier grâce aux études basées sur l’ADN.

L’ancêtre commun des pikas actuel daterait du Miocène (il y a environ 23 millions d’années). Les pikas sont originaires du plateau tibétain-Qinghai et se sont ensuite dispersés et diversifiés dans d’autres régions de l’Eurasie et de l’Amérique du Nord.

Des « lièvres criards » à l’habitat diversifié

Les pikas vivent en Asie (32 espèces), et en Amérique du Nord (2 espèces, dont le pika à collier et le pika américain). Selon leur espèce, ils occupent deux types d’habitats : les milieux rocheux et montagneux, ou bien les prairies et les steppes.

Spécimen de pika à collier (Ochotona collaris).
Animalia, CC BY-SA

Les premiers utilisent les éboulis comme refuge, tandis que les seconds creusent des terriers où ils stockent des plantes pour l’hiver. Car, non, les pikas n’hibernent pas : ils passent la mauvaise saison à l’abri, sur leurs réserves.

Ce qui explique que l’on voit autant de vidéos de pika transportant des plantes dans la gueule vers leur abri ! Les pikas des prairies et des steppes ont tendance à se reproduire plus souvent et à avoir des portées plus nombreuses, mais vivent généralement moins longtemps que ceux habitant les milieux rocheux ou montagneux.

Un trait bien connu chez les pikas est leur propension à vocaliser. Leur sifflement strident, qui leur vaut les surnoms de « lièvres siffleurs » ou « lièvres criards », sert à avertir leurs congénères d’un danger ou à défendre leur territoire. Dans les paysages de montagnes, leur cri retentit comme un signal d’alerte minuscule, mais efficace.

Un régime alimentaire… un peu spécial

Les pikas sont principalement herbivores… avec une particularité. Comme leurs cousins les lapins, ils pratiquent la cæcotrophie : ils mangent une partie de leurs excréments (les cæcotrophes) pour mieux digérer les fibres et récupérer certains nutriments produits par les bactéries de leur intestin.

Autrement dit : un repas en deux services ! Mais ils vont parfois plus loin : certaines espèces, comme le pika à lèvres noires, peuvent même manger les crottes… d’autres animaux !

Sur le plateau tibétain, où les températures descendent jusqu’à -30 °C, cette espèce ralentit son métabolisme l’hiver et complète son alimentation en consommant… des crottes de yak.




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Des boules de poil en danger d’extinction

Malheureusement, tout n’est pas rose pour ces petites boules de poils. Quatre espèces sont déjà officiellement considérées comme en danger d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)  : Ochotona argentata, O. koslowi, O. hoffmanni et O. iliensis.

Le pika de Koslov (O. koslowi), en danger d’extinction, est une espèce endémique en Chine.
Planche zoologique de 1890

En cause, la destruction des habitats par la déforestation, par le surpâturage, ou par les effets du changement climatique. En raison de leurs capacités de dispersion limitée et de leur habitat fragmenté, il leur est difficile de se déplacer pour trouver un habitat plus favorable.

L’avenir de beaucoup d’autres espèces de pikas n’a encore fait l’objet d’aucune évaluation, car les données disponibles sur leurs populations et leur écologie sont insuffisantes.

Poussés vers les sommets, mais pas toujours capables d’y survivre

Reste que beaucoup d’espèces de pikas sont biologiquement adaptées à des environnements hivernaux froids. Avec le réchauffement climatique, ils pourront soit remonter vers le nord (ce qui leur est souvent difficile dans des environnements de plus en plus fragmentés), soit s’établir à des altitudes plus élevées… ce qui risque de leur poser problème en raison du manque d’oxygène.

Des chercheurs ont ainsi comparé dix espèces de pikas dont l’habitat se situe entre le niveau de la mer et plus de 5 000 mètres d’altitude.

Ils se sont intéressés à trois gènes présents dans les mitochondries – les minuscules « centrales énergétiques » que l’on trouve à l’intérieur de chaque cellule. Ces gènes permettent à l’organisme d’utiliser l’oxygène pour produire l’énergie dont il a besoin. Chez les pikas de haute altitude, les protéines produites par ces gènes sont particulièrement efficaces : elles permettent de tirer un maximum d’énergie de l’air raréfié en oxygène. Mais chez les pikas vivant plus bas, ces protéines fonctionnent différemment : elles produisent plus de chaleur, ce qui est utile pour rester au chaud, mais elles sont moins bonnes pour générer de l’énergie cellulaire.

Résultat : si ces pikas des basses terres sont contraints de grimper pour échapper au réchauffement climatique, ils risquent de ne pas survivre là-haut. Leur corps n’est tout simplement pas fait pour fonctionner avec si peu d’oxygène.

La disparition des pikas ne serait pas anodine. Dans des écosystèmes comme le plateau tibétain, où ces animaux sont trop souvent tués à cause de la croyance erronée selon laquelle ils dégraderaient les cultures, ces animaux jouent un rôle important dans la chaîne alimentaire et le fonctionnement global des milieux naturels. Leur déclin pourrait entraîner des déséquilibres majeurs.

The Conversation

Violaine Nicolas Colin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la découverte du pika « chou », un animal étonnant menacé par le changement climatique – https://theconversation.com/a-la-decouverte-du-pika-chou-un-animal-etonnant-menace-par-le-changement-climatique-262378

Hulk Hogan and the unraveling of worker solidarity

Source: The Conversation – USA (2) – By Brian Jansen, Assistant Professor of English and Media Studies, University of Maine

Hulk Hogan was arguably WWE’s biggest star in the 1980s. Wally McNamee/Corbis via Getty Images

Hulk Hogan’s death by heart attack at age 71 came as a shock to many fans of the larger-than-life wrestler who’d earned the nickname “The Immortal.”

But in many respects, the real surprise was that Hogan, born Terry Gene Bollea, lived as long a life as he did.

Despite the staged nature of its combat, professional wrestling is a notoriously dangerous career. Studies rank it among the riskiest professions. Wikipedia even maintains a comprehensive list of premature wrestler deaths.

The reasons for professional wrestling’s dangers are largely tied up in the industry’s working conditions. And part of Hogan’s legacy may be his complicity in those conditions. In 1986, he allegedly played a key role in undercutting a unionization effort – arguably the closest pro wrestling has come to unionizing.

‘The Body’ sticks his neck out

WWE’s first WrestleMania was held in 1985. The pay-per-view event was enormously successful and established the company – then known as WWF – as the nation’s preeminent wrestling promotion.

During the buildup to WrestleMania 2 the following year, wrestler Jesse “The Body” Ventura understood that performers had more leverage than they’d ever had. He began advocating behind the scenes for a wrestling union.

The story, as recounted by Ventura, goes like this: An acquaintance of Ventura’s in the NFL encouraged him to start organizing behind the scenes. WWE was behind the ball: In 1956, the NFL became the first American pro sports league to have its union recognized. It was followed by the NBA in 1957, MLB in 1966 and the NHL in 1967.

It helped that Ventura had little to lose. He’d be appearing in the forthcoming “Predator” film; should he get blackballed from wrestling for trying to form a union, he could probably earn a living as an actor. (Few could have predicted that he would go on to be elected governor of Minnesota in 1998.)

As Ventura brought together his peers to hash out the details of what a pro wrestling union might look like, he also included the promotion’s reigning champion, Hogan, with the thinking that the support of the WWF’s biggest star would boost the cause and insulate others from retaliation.

Instead, WWF owner Vince McMahon got wind of the effort and called his performers individually, threatening their jobs. The unionization effort sputtered, and McMahon eventually pushed Ventura out of wrestling.

Balding man with huge muscles flexes and screams.
After Jesse ‘The Body’ Ventura tried to unionize his fellow wrestlers, WWE owner Vince McMahon caught wind of the effort – and nipped it in the bud.
WWE/Getty Images

Ventura went on to sue the WWF over unpaid royalties. During the discovery process, Ventura testified that he had learned it was Hulk Hogan who snitched to McMahon and effectively sabotaged the union drive.

Hogan never publicly admitted to telling McMahon about the rumblings of a union. The WWE has never confirmed nor denied the series of events.

Either way, there have been no unionization campaigns in professional wrestling since then.

‘Do the job’

Today’s WWE performers are legally classified as “independent contractors.” They’re responsible for their own travel, training, costuming and insurance, even as their employer owns their likeness and is indemnified from liability due to injury or death.

One of pro wrestling’s paradoxes is that the top promotion’s wrestlers aren’t unionized, even as its audience has historically skewed low income and blue collar. Wrestling has long been a family business, and most wrestlers are part-timers working additional jobs – often in blue-collar, union positions. Many of them are truck drivers and warehouse employees, construction workers and bouncers.

Wrestler-turned-scholar Laurence de Garis has written about how the language of wrestling is rich with references to labor. A “work” in wrestling is a staged storyline; to “do the job” is to lose a match. The goal of many performers is to be considered a “good worker” by peers, and WWE performers wrestle as many as 300 nights per year. The company has no offseason.

The steroid, painkiller and alcohol abuse that has been endemic to the industry may well stem from pressures on wrestlers to perform night after night, even if they’re in pain, for fear of losing their position. In the 1990s, Hogan himself confessed to extensive steroid use, which is known to contribute to heart disease.

You’d think that these harsh working conditions would make wrestlers ripe for a union. Why that hasn’t happened is up for debate. WWE bought out its competition in the early 2000s; perhaps its status as the last remaining major wrestling promotion in the nation has weakened the leverage of wrestlers. Or maybe the testosterone-driven, masculine nature of the sport makes solidarity seem like weakness.

Workers left holding the bag

The story of Ventura’s failed unionization bid is a story of what could have been. But in some sense, I see the story of the WWE as part of a broader story of the U.S. economy.

After a period of relative stability after World War II, American work since the 1980s has become dominated by mergers, buyouts, deregulation and financialization. Profits are increasingly generated by financial means such as interest and capital gains instead of through offering genuine goods or services. Layoffs and precarious work have become the norm.

WWE’s profits exploded in the 1990s and 2000s. The company went public in 1999 – though the McMahon family retained majority control – and dipped its toes into film production, reality television and online streaming.

In 2023, WWE merged with UFC’s parent company Endeavor to form TKO Group Holdings. TKO’s revenue was more than US$2.8 billion in 2024.

Meanwhile, Endeavor has been spun off as a Hollywood talent agency and was acquired by a private equity firm. The fruits of these new revenue streams and mergers haven’t trickled down to its in-ring performers. So far in 2025, WWE has laid off or released more than 30 wrestlers and at least 10 employees from the company’s corporate wing.

Middle-aged man with gray hair wearing a suit stands in a wrestling ring and raises both fists in celebration.
According to Forbes, Vince McMahon’s net worth is $3.1 billion.
Leon Halip/WireImage via Getty Images

Much as professional wrestlers have remained independent contractors, this arrangement has become normalized in the broader American economy, with more than 36% of Americans participating in the gig economy. In 2022, Stanford researchers identified gig work as a “social determinant of health,” since most gig workers lack employer-sponsored health care, paid time off or sick days.

All for one and none for all

In today’s economy, luck or happenstance, rather than merit, seem more likely to influence who achieves financial security and who scrapes by, living paycheck to paycheck.

Hulk Hogan, as professional wrestling’s biggest star for 20 years, certainly believed he earned his place at the top of the industry. But without diminishing his talents, it’s worth noting he arrived at precisely the correct moment in history to become that star. For many years, a wrestler was expected to have “shoot” skills – that is, actual wrestling expertise – should an opponent ever go rogue and turn a staged performance into a real fight.

But as McMahon’s power and influence expanded, the look, the sound and the character of the wrestler became most important. How well could a wrestler perform for the camera? How well could he sell T-shirts to young fans?

Despite Hogan’s limitations as a technical in-ring performer, his mullet, mustache and “24-inch pythons” – the nickname given to his enormous biceps – made him the right person at the right time.

Hogan also succeeded because his opponents in the ring were willing to make him look like a star. They were able to “do the job” and do it safely.

Another paradox of professional wrestling is that it requires performers to appear as if they are hurting one another. But their primary goal, in fact, is keeping one another safe.

To me, that sounds a lot like solidarity.

The Conversation

Brian Jansen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Hulk Hogan and the unraveling of worker solidarity – https://theconversation.com/hulk-hogan-and-the-unraveling-of-worker-solidarity-262178

Transgender, nonbinary and disabled people more likely to view AI negatively, study shows

Source: The Conversation – USA – By Oliver L. Haimson, Assistant Professor of Information, University of Michigan

Transgender and nonbinary people report negative attitudes toward AI. alvaro gonzalez/Moment via Getty Images

AI seems to be well on its way to becoming pervasive. You hear rumbles of AI being used, somewhere behind the scenes, at your doctor’s office. You suspect it may have played a role in hiring decisions during your last job search. Sometimes – maybe even often – you use it yourself.

And yet, while AI now influences high-stakes decisions such as what kinds of medical care people receive, who gets hired and what news people see, these decisions are not always made equitably. Research has shown that algorithmic bias often harms marginalized groups. Facial recognition systems often misclassify transgender and nonbinary people, AI used in law enforcement can lead to the unwarranted arrest of Black people at disproportionately high rates, and algorithmic diagnostic systems can prevent disabled people from accessing necessary health care.

These inequalities raise a question: Do gender and racial minorities and disabled people have more negative attitudes toward AI than the general U.S. population?

I’m a social computing scholar who studies how marginalized people and communities use social technologies. In a new study, my colleagues Samuel Reiji Mayworm, Alexis Shore Ingber, Nazanin Andalibi and I surveyed over 700 people in the U.S., including a nationally representative sample and an intentional oversample of trans, nonbinary, disabled and racial minority individuals. We asked participants about their general attitudes toward AI: whether they believed it would improve their lives or work, whether they viewed it positively, and whether they expected to use it themselves in the future.

The results reveal a striking divide. Transgender, nonbinary and disabled participants reported, on average, significantly more negative attitudes toward AI than their cisgender and nondisabled counterparts. These results indicate that when gender minorities and disabled people are required to use AI systems, such as in workplace or health care settings, they may be doing so while harboring serious concerns or hesitations. These findings challenge the prevailing tech industry narrative that AI systems are inevitable and will benefit everyone.

Public perception plays a powerful role in shaping how AI is developed, adopted and regulated. The vision of AI as a social good falls apart if it mostly benefits those who already hold power. When people are required to use AI while simultaneously disliking or distrusting it, it can limit participation, erode trust and compound inequities.

Gender, disability and AI attitudes

Nonbinary people in our study had the most negative AI attitudes. Transgender people overall, including trans men and trans women, also expressed significantly negative AI attitudes. Among cisgender people – those whose gender identity matches the sex they were assigned at birth – women reported more negative attitudes than men, a trend echoing previous research, but our study adds an important dimension by examining nonbinary and trans attitudes as well.

Disabled participants also had significantly more negative views of AI than nondisabled participants, particularly those who are neurodivergent or have mental health conditions.

These findings are consistent with a growing body of research showing how AI systems often misclassify, perpetuate discrimination toward or otherwise harm trans and disabled people. In particular, identities that defy categorization clash with AI systems that are inherently designed to reduce complexity into rigid categories. In doing so, AI systems simplify identities and can replicate and reinforce bias and discrimination – and people notice.

A more complex picture for race

In contrast to our findings about gender and disability, we found that people of color, and Black participants in particular, held more positive views toward AI than white participants. This is a surprising and complex finding, considering that prior research has extensively documented racial bias in AI systems, from discriminatory hiring algorithms to disproportionate surveillance.

Our results do not suggest that AI is working well for Black communities. Rather, they may reflect a pragmatic or hopeful openness to technology’s potential, even in the face of harm. Future research might qualitatively examine Black individuals’ ambivalent balance of critique and optimism around AI.

a Black man wearing glasses looks at a computer screen in an office
Black participants in the study reported more positive attitudes about AI than most demographics, despite facing algorithmic bias.
Laurence Dutton/E+ via Getty Images

Policy and technology implications

If marginalized people don’t trust AI – and for good reason – what can policymakers and technology developers do?

First, provide an option for meaningful consent. This would give everyone the opportunity to decide whether and how AI is used in their lives. Meaningful consent would require employers, health care providers and other institutions to disclose when and how they are using AI and provide people with real opportunities to opt out without penalty.

Next, provide data transparency and privacy protections. These protections would help people understand where the data comes from that informs AI systems, what will happen with their data after the AI collects it, and how their data will be protected. Data privacy is especially critical for marginalized people who have already experienced algorithmic surveillance and data misuse.

Further, when building AI systems, developers can take extra steps to test and assess impacts on marginalized groups. This may involve participatory approaches involving affected communities in AI system design. If a community says no to AI, developers should be willing to listen.

Finally, I believe it’s important to recognize what negative AI attitudes among marginalized groups tell us. When people at high risk of algorithmic harm such as trans people and disabled people are also those most wary of AI, that’s an indication for AI designers, developers and policymakers to reassess their efforts. I believe that a future built on AI should account for the people the technology puts at risk.

The Conversation

Oliver L. Haimson receives funding from National Science Foundation.

ref. Transgender, nonbinary and disabled people more likely to view AI negatively, study shows – https://theconversation.com/transgender-nonbinary-and-disabled-people-more-likely-to-view-ai-negatively-study-shows-260397

Understanding key terms swirling around Alligator Alcatraz and immigration enforcement in the US

Source: The Conversation – USA – By Mark Schlakman, Senior Program Director, Center for the Advancement of Human Rights, Florida State University

The right terms can help you properly express your feelings about Alligator Alcatraz. Chandan Khanna/AFP via Getty Images

A July 2025 CBS/YouGov poll asked Americans, “Do you approve or disapprove of the Trump administration’s program to find and deport immigrants who are in the U.S. illegally?”

The respondents were divided, with 49% of Americans approving and 51% disapproving.

But, as I’ll explain, that survey question addresses only part of the administration’s immigration enforcement agenda.

I’m a lawyer and former adviser to senior state officials in Florida, and to the Clinton and George W. Bush administrations. I also teach human rights and national security courses at Florida State University, including an interdisciplinary seminar called Refugees, Asylees & Migrants.

Immigration issues are complex. Discussing them is challenging, since key terms are often conflated and confused.

Clarifying these terms and their legal implications can help ensure people are talking about the same things – regardless of whether they agree about who should be in the country.

Some key immigration-related terms

Let’s start with terms describing different aspects of immigration.

Immigrant is a common term meaning a foreign national who intends to remain in the U.S. or another country where they weren’t born.

Migrant is a generic term that doesn’t have any specific legal meaning and is often used incorrectly as a synonym for immigrant.

Immigrants are considered documented if they’ve been issued an immigrant visa or a green card, thereby achieving lawful permanent resident status. Green cards and visas can be revoked – typically a consequence of certain criminal convictions. Visas allow foreign nationals to travel to a U.S. port of entry and request permission to enter but do not guarantee entry.

A lawful permanent resident generally can apply for U.S. citizenship after five years. This process is known as naturalization. In fiscal year 2024, 818,500 people were naturalized.

Once naturalized, revocation of U.S. citizenship – or denaturalization – is rare, traditionally resulting from fraud, omission during the application process or other extraordinary causes. Between 1990 and 2017, about 11 people annually had their naturalized citizenship revoked.

The Trump administration is reportedly expanding the scope of denaturalization and is being called out for allegedly weaponizing it against current political adversaries such as Elon Musk. However, denaturalization numbers remain low. The first Trump administration filed 102 denaturalization cases, and his current administration has filed five so far, according to NBC News.

In May 2025 – a typical month representing some of the most recent data available – about 47,000 immigrants entered the U.S. with one of the many kinds of immigrant visas. For example, the visas may be used for family-based immigration, including legitimate marriages to U.S. citizens and international adoptions. Immigrant visas are also available for employment-based immigration, including foreign nationals who invest substantial capital in the U.S. economy.

An array of nonimmigrant visas

Apart from immigrant visas, a variety of nonimmigrant or temporary visas are available.

For instance, there are visas for international students, although the Trump administration has expressed its intention to significantly restrict availability.

There are visas to facilitate travel and tourism, business, temporary workers, and for those with extraordinary abilities or achievements.

There are special visas for victims of human trafficking and other crimes who assist law enforcement.

There are even visas to facilitate international sports competitions.

In fiscal year 2024, the U.S. issued a record 8.5 million visitor visas. Stays are generally limited to six months.

In addition, visitors from more than 40 countries are allowed to travel to the U.S for tourism or business for up to 90 days without obtaining a visa.

Significantly, a foreign national entering the U.S. with a visitor visa, also known as a tourist visa, isn’t authorized to work.

What it means to be ‘undocumented’

The term undocumented essentially refers to people who didn’t obtain a green card or a visa – or stayed in the U.S.
after their documents expired. An estimated 11 million undocumented immigrants live in the U.S.

A protester holds a sign reading
People in Los Angeles rally in support of undocumented immigrants.
Noah Berger/AP Photo

Visa “overstays” represent approximately 40% of the undocumented population. As a matter of law, such overstays are civil rather than criminal violations.

Attracting more political attention are foreign nationals who cross U.S. borders outside of an authorized checkpoint without asserting a credible claims for asylum. The Border Patrol recorded an historic high of 249,741 encounters with such migrants in December 2023. That figure dropped 77% by August 2024, according to a Pew Research Center analysis.

The Trump administration’s deployment of the U.S. military at the border has reportedly further reduced the number of encounters to the lowest level in decades, but questions regarding the legality of the deployment remain unanswered.

The Trump administration is also encouraging voluntary departure by offering travel assistance and $1,000 to illegal immigrants who self-deport.

Being undocumented can be legal

Being undocumented doesn’t necessarily mean a foreign national is in the U.S. illegally.

Some foreign nationals are admitted into the country without documentation. Asylum-seekers, also known as asylees, are people fleeing persecution in their home countries. They generally must present themselves to federal immigration authorities at a port of entry, or after entering the country by other lawful means, and eventually substantiate their claims.

The Trump administration’s action to ban asylum at the U.S.-Mexico border was recently limited by a federal appellate court. The court’s decision effectively curtails the administration’s practice of deporting people to places where they could be tortured or persecuted, subject to any further consideration by the U.S. Supreme Court.

Migrants escaping desperate economic circumstances are not eligible for asylum.

Refugees, like asylum-seekers, are fleeing a well-founded fear of persecution in their home countries and are protected under the 1951 Refugee Convention as amended by its 1967 Protocol. This identifies five forms of persecution for relief – race, religion, nationality, membership in a particular social group, or political opinion. In 1980, Congress passed and President Jimmy Carter signed the Refugee Act, which incorporated these international standards into U.S. law.

Unlike asylum-seekers, refugees apply for relief and substantiate their claims through the United Nations. They generally don’t get to choose whether or where they may be resettled.

Refugees and people granted asylum may seek lawful permanent resident status and eventually apply for U.S. citizenship.

In 2024, the U.S. accepted about 100,000 of an estimated 43 million refugees worldwide. Refugees are among the 122 million estimated to be forcibly displaced worldwide.

With limited exceptions, the Trump administration has suspended the U.S. Refugee Admissions Program and narrowed relief for women seeking protection from domestic and sexual violence in their home countries.

Humanitarian parole and TPS

Foreign nationals admitted into the U.S. as humanitarian parolees are undocumented initially, but their presence is authorized.

The federal government has historically used humanitarian parole to facilitate the admission of people from countries confronting significant violence or other compelling humanitarian crises when other processes are unavailable, overwhelmed or simply too slow.

For example, the U.S. launched a new humanitarian parole initiative in late 2022 to admit foreign nationals from Cuba, Haiti, Nicaragua and Venezuela.

Humanitarian parole also was used to admit foreign nationals following U.S. intervention in Vietnam and in Iraq after 9/11; after American troops withdrew from Afghanistan in 2021; and following Russia’s invasion of Ukraine.

Those granted temporary protected status, or TPS, by the federal executive branch are also believed to face extraordinary dangers if they return to their home countries. However, TPS can be granted only to foreign nationals who are already present in the U.S.

Generally, the federal executive branch has discretion to rescind both humanitarian parole and TPS, subject to certain rule-making requirements, if it concludes recipients can return safely to their home countries.

The Trump administration signaled its intent to terminate humanitarian parole and TPS broadly.

DACA recipients, or Dreamers, who arrived in the country without authorization as children, represent another protected category of undocumented foreign nationals legally living in the U.S. However, their status is uncertain due to ongoing litigation.

The Conversation

Mark Schlakman is Of Counsel to Rambana & Ricci, P.L.L.C., Immigration Attorneys, in Tallahassee, Florida.

ref. Understanding key terms swirling around Alligator Alcatraz and immigration enforcement in the US – https://theconversation.com/understanding-key-terms-swirling-around-alligator-alcatraz-and-immigration-enforcement-in-the-us-261427

Gaza isn’t the first time US officials have downplayed atrocities by American-backed regimes – genocide scholars found similar strategies used from East Timor to Guatemala to Yemen

Source: The Conversation – USA – By Jeff Bachman, Associate Professor, Department of Peace, Human Rights & Cultural Relations, American University School of International Service

Palestinians crowd to get food in Gaza City on July 30, 2025. Abdalhkem Abu Riash/Anadolu via Getty Images

Since World War II, the United States has repeatedly supported governments that have been committing mass atrocities, which are defined by genocide scholar Scott Straus as “large-scale, systematic violence against civilian populations.”

This includes U.S. support for Israel, which has remained consistent despite President Donald Trump’s recent disagreement with Prime Minister Benjamin Netanyahu over whether Palestinians are being starved in Gaza.

We are scholars of genocide and other mass atrocities, as well as international security. In our research for a forthcoming article in the Journal of Genocide Research, we analyzed official statements, declassified documents and media reports across four cases that involve U.S. support for governments as they were committing atrocities: Indonesia in East Timor from 1975 to 1999, Guatemala from 1981 to 1983, the Saudi-led coalition – known as the “Coalition” – in Yemen since 2015, and Israel in Gaza since October 2023.

We identified six rhetorical strategies, which are ways of talking about something, used by U.S. officials to publicly distance the U.S. from atrocities committed by those who receive its support.

This is significant because when Americans, as well as others around the world, accept such rhetoric at face value, the U.S. can maintain impunity for its role in global violence.

Feigned ignorance

When U.S. officials deny any knowledge of atrocities perpetrated by parties receiving U.S. support, we call that feigned ignorance.

For example, after the Coalition bombed a school bus in Yemen, killing dozens of children, U.S. Sen. Elizabeth Warren asked Gen. Joseph Votel whether the U.S. Central Command tracks the purpose of the missions it is refueling.

His response: “Senator, we do not.”

This proclaimed ignorance stands in stark contrast with well-documented Coalition war crimes since 2015. As Yemen expert Scott Paul put it, “No one can feign surprise when lots of civilians are killed anymore.”

Obfuscation

When evidence of atrocities can no longer be ignored, obfuscation is used by U.S. officials, who muddle the facts.

When Indonesian forces carried out massacres in 1983, killing hundreds of civilians, the U.S. Embassy in Jakarta sent a telegram to the secretary of state and multiple U.S. embassies, consulates and missions questioning the reports because they had “not received substantiation from other sources.”

Similarly, during the genocide in Guatemala, following Efraín Ríos Montt’s successful coup, U.S. officials skewed reports of violence perpetrated by the government, instead blaming the guerrillas.

‘I know that President Ríos Montt is a man of great personal integrity and commitment,’ said U.S. President Ronald Reagan after meeting with the Guatemalan president in 1982.

In its 1982 report on human rights in Guatemala, for example, the State Department claimed, “Where it has been possible to assign responsibility [for killings in Guatemala] it appears more likely that in the majority of cases the insurgents … have been guilty.”

Yet U.S. intelligence said the contrary.

Reports of state atrocities and abuses in Guatemala can be found in U.S. intelligence documents from the 1960s onward. One 1992 CIA cable explicitly noted that “several villages have been burned to the ground” and that the “army can be expected to give no quarter to combatants and noncombatants alike.”

Negation

As evidence of atrocities continue to mount, as well as evidence of who is responsible, U.S. officials have often turned to negation. They deny not that U.S. aid is being provided, but rather that it was not directly used in the commission of atrocities.

For example, during Indonesia’s atrocities in East Timor, the U.S. was actively training members of Indonesia’s officer corps. When Indonesian security forces massacred as many as 100 people at a cemetery in Dili in 1991, the George H.W. Bush administration’s reaction was simply to say that “none of the Indonesian military officers present at Santa Cruz had received U.S. training.”

Diversion

When public scrutiny of U.S. support reaches levels no longer easily dismissed, U.S. officials may turn to diversion.

These are highly publicized policy adjustments that rarely involve significant changes. They often include a form of bait-and-switch. This is because the aim of diversion is not to change the behavior of the recipient of U.S. aid; it is merely a political tactic used to placate critics.

In 1996, when the Clinton administration bowed to pressure from activists by suspending small arms sales to Indonesia, it still sold Indonesia US$470 million in advanced weaponry, including nine F-16 jets.

More recently, responding to both congressional and public criticism, the Biden administration paused the delivery of 2,000-pound and 500-pound bombs to Israel in May 2024 – but only briefly. All its other extensive weapons transfers remained unchanged.

As exemplified by U.S. support for Israel, diversion also includes perfunctory U.S. investigations that signal concern with abuses, without consequence, as well as support for
self-investigation, with similarly foreseeable exculpatory results.

Aggrandizement

When atrocities committed by recipients of U.S. support are highly visible, U.S. officials also use aggrandizement to praise their leaders and paint them as worthy of assistance.

President Ronald Reagan in 1982 praised President Suharto, the dictator responsible for the deaths of more than 700,000 people in Indonesia and East Timor between 1965 and 1999, for his “responsible” leadership. Meanwhile, Clinton officials deemed him “our kind of guy.”

Similarly, Guatemala’s leader Ríos Montt was portrayed by Reagan in the early 1980s as “a man of great personal integrity and commitment,” being forced to confront “a brutal challenge from guerrillas armed and supported by others outside Guatemala.”

These leaders are thus presented as using force either for a just cause or only because they are faced with an existential threat. This was the case for Israel, with the Biden administration stating Israel was “in the throes of an existential battle.”

This aggrandizement not only morally elevates leaders but also justifies the violence they commit.

Two men sitting in high-backed chairs in front of a fireplace.
Indonesian President Suharto, left, visiting President Bill Clinton in 1993, was praised by Clinton administration officials as ‘our kind of guy’ despite being responsible for the deaths of more than 700,000 people in his country.
Kazuhiro Nogi/AFP via Getty Images

Quiet diplomacy

Finally, U.S. officials also often claim to be engaging in a form of quiet diplomacy, working behind the scenes to rein in recipients of U.S. support.

Importantly, according to U.S. officials, for quiet diplomacy to succeed, continued U.S. support remains necessary. Therefore, continued support for those committing atrocities becomes legitimized precisely because it is this relationship that allows the U.S. to influence their behavior.

In East Timor, the Pentagon argued that training increased “Indonesian troops’ respect for human rights.” When a U.S.-trained Indonesian military unit massacred about 1,200 people in 1998, the Defense Department said that “even if American-trained soldiers had committed some of the murders,” the U.S. should continue training to “maintain influence over what happens next.”

U.S. officials also implied in 2020 that Yemenis under attack from the Coalition, led by Saudi Arabia, are advantaged by U.S. arms support to the Coalition because the support gave the U.S. influence over how the arms are used.

In the case of Gaza, U.S. officials have repeatedly referenced quiet diplomacy as promoting restraint, while seeking to block other systems of accountability.

For example, the United States has vetoed six United Nations Security Council resolutions on Gaza since October 2023 and has imposed sanctions on five International Criminal Court judges and prosecutors because of arrest warrants issued against Netanyahu and former Israeli Defense Minister Yoav Gallant.

Distancing and minimizing

U.S. officials have long used a variety of rhetorical strategies to distance the country from, and minimize its contributions to, atrocities committed by others with U.S. support.

With these strategies in mind, Trump’s acknowledgment of “real starvation” in Gaza can be viewed as a diversion from unchanged U.S. support for Israel as famine conditions in Gaza worsen and Palestinians are killed while waiting for food.

From feigning ignorance to minimizing violence and praising its perpetrators, U.S. governments and presidents have long used deceptive rhetoric to legitimize the violence of leaders and countries the U.S. supports.

But there are two necessary elements that allow this framing to continue to work: One is the language of the U.S. government; the other is the credulity and apathy of the public.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Gaza isn’t the first time US officials have downplayed atrocities by American-backed regimes – genocide scholars found similar strategies used from East Timor to Guatemala to Yemen – https://theconversation.com/gaza-isnt-the-first-time-us-officials-have-downplayed-atrocities-by-american-backed-regimes-genocide-scholars-found-similar-strategies-used-from-east-timor-to-guatemala-to-yemen-262563