Deux portraits, deux destins : voici comment des œuvres d’Otto Dix se sont retrouvées dans des musées canadiens

Source: The Conversation – in French – By Monika Wright, Doctorante en histoire de l’art, Université du Québec à Montréal (UQAM)

En 1933, dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir à titre de chancelier du Parti national-socialiste, d’importantes campagnes de pillage d’œuvres d’art avant-gardistes sont organisées.

Qualifiées de « dégénérées », ces œuvres sont d’abord confisquées dans les institutions muséales allemandes, puis dans les collections privées. Les populations juives sont particulièrement ciblées. Lorsque la guerre éclate, les pays occupés sont à leur tour dépossédés de leurs biens culturels.

Une première tentative de restitution a lieu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais les priorités vont alors à la reconstruction des pays lourdement touchés. Il faudra attendre les années 1990 pour voir de réelles mesures être mises en place afin que ces œuvres soient rendues à leurs propriétaires ou à leurs familles.

Toutefois, encore aujourd’hui, des milliers d’entre elles demeurent introuvables, ou se trouvent injustement dans des collections muséales ou privées. Il n’est pas rare d’entendre de nouvelles histoires rocambolesques d’œuvres qui réapparaissent après plus de 80 ans, comme cette toile de Giuseppe Ghislandi, repérée en août sur le site web d’une agence immobilière proposant une maison à vendre en Argentine, pillée par les nazis à un marchant d’art juif à Amsterdam durant l’occupation.

Désormais, la plupart des institutions se sont dotées de politiques encadrant la recherche en provenance des œuvres de leurs collections, avec une attention particulière portée sur la période allant de 1933 à 1945.

Dans ce contexte, certaines œuvres ont suivi des parcours surprenants. Passionnée par la question de la spoliation et le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, j’ai pu le constater lors de mes recherches de second cycle en histoire de l’art. Je me suis alors intéressée à la trajectoire de deux portraits exécutés par l’artiste allemand de la Nouvelle Objectivité, Otto Dix, aujourd’hui conservés dans des collections muséales canadiennes. Le parcours de l’un a été retracé, tandis que l’autre reste plus mystérieux.

Montréal, un tableau devenu un symbole de la légitimité artistique québécoise

Le premier, « Portrait de l’avocat Hugo Simons », est réalisé par Dix en 1925 pour son ami Hugo Simons, qui l’avait aidé à remporter un procès. Lorsque la guerre éclate, Simons et sa famille, de religion juive, fuient l’Allemagne nazie pour s’installer à Montréal en 1939. Simons conserve ensuite le tableau tout au long de sa vie.

Après la mort de Simons, la famille décide de mettre en vente le tableau en 1992 à la suite d’un avis de dette fiscale rétroactive sur sa valeur. L’œuvre est alors proposée au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) pour la moitié de son prix, en guise de reconnaissance envers la ville d’accueil. Alors que plus de la moitié des œuvres de Dix ont disparu ou ont été détruites durant la guerre, celle-ci se trouve dans un parfait état de conservation.

S’ensuivent des négociations difficiles entre le MBAM et le gouvernement fédéral, réticent à accorder un prêt. L’affaire prend rapidement une dimension publique dans les médias. L’acquisition du tableau permettrait non seulement au MBAM d’intégrer une œuvre de maître dans sa collection, mais aussi d’offrir au Québec la crédibilité artistique à laquelle il aspire.

Finalement, grâce à l’addition de financements privés et publics, le tableau entre dans la collection du MBAM en 1993. Il devient alors, bien malgré lui, un symbole nationaliste.

Toronto, le mystère du Dr Stadelmann

Le second, « Portrait du Dr Heinrich Stadelmann », a un parcours moins limpide. Aujourd’hui conservé à l’Art Gallery of Ontario (AGO) à Toronto, le tableau a été commandé par Stadelmann lui-même en 1922. Psychiatre dresdois reconnu pour son érudition et son excentricité, il était aussi un fervent admirateur des avant-gardes. Le portrait, qui semble emprunter des traits à un macabre Friedrich Nietzsche, reflète bien cette singularité.

Contrairement à Simons, Stadelmann n’a jamais mis les pieds au Canada. Pourquoi le tableau se retrouve-t-il alors à l’AGO ? Rien ne l’explique, à première vue. Le cartel indique simplement : « Anonymous gift, 1969 ; donated by the Ontario Heritage Foundation, 1988 ».

À l’exception d’une courte période passée hors de Dresde durant les bombardements, Stadelmann y est toujours resté et aurait continué à pratiquer jusqu’à sa mort en 1948. Il ne semble pas avoir eu de besoins financiers particuliers qui expliqueraient la vente ou la cession de son portrait.


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Des recherches en archives révèlent toutefois que l’œuvre aurait aussi appartenu au docteur en physique William (né Wilhelm) Landmann. Juif, il fuit également l’Allemagne nazie en 1939 et s’installe à Toronto avec sa famille. Collectionneur d’art, il aurait acquis la majorité de ses œuvres entre 1920 et 1935. Sa collection comprend des pièces de Marc Chagall, Georg Grosz, Paul Klee, Wassily Kandinsky, Otto Müller, Emil Nolde, Max Pechstein et Fernand Léger.

Landmann aurait été lui-même victime de spoliation nazie. Lors de son émigration au Canada, il n’aurait emporté qu’une partie de sa collection, l’autre restant entreposée en Europe, notamment dans les voûtes du Rijksmuseum à Amsterdam et dans des entrepôts suisses. Il en récupère une partie en 1946, mais plusieurs œuvres demeurent introuvables. Aujourd’hui encore, elles figurent dans la base de données Lost Art, répertoriées comme biens culturels confisqués aux personnes persécutées.

Un mystérieux numéro, un titre fautif et d’étranges coïncidences

On ignore si le portrait de Stadelmann est arrivé au Canada avec Landmann en 1939, ou s’il faisait partie du lot récupéré en 1946. Ce que l’on sait, c’est que Landmann s’implique activement dans la vie artistique torontoise. Il prête régulièrement des œuvres pour des expositions organisées à l’AGO, et le portrait de Stadelmann est accroché à deux reprises : en 1946 et en 1948.

Une vue nocturne du Art Gallery of Ontario
Vue nocturne du Art Gallery of Ontario, où on retrouve le « Portrait du Dr Heinrich Stadelmann ».
(Sean Driscoll/Unsplash), CC BY-NC-ND

Une photographie des archives montre le dos du tableau. On y distingue l’inscription grossière en noir du chiffre « 621 » dans le coin supérieur droit du cadre. Le titre du portrait y figure également, mais avec une erreur : « Dix, 22, Dr Heinrih Stadelmann ». Le « C » de Heinrich manque. Qui a inscrit ce numéro et ce titre fautif ? Et pourquoi ?

Landmann connaissait bien le marché de l’art. Il a vendu certaines de ses œuvres à des institutions aussi importantes que le Museum of Modern Art à New York, ou la Dominion Gallery à Montréal.

Le choix de faire don du portrait à l’Ontario Heritage Foundation, et non directement à l’AGO, intrigue. D’autant plus que l’année du don, 1969, correspond à l’année du décès d’Otto Dix. Et autre coïncidence : en 1988, lorsque l’œuvre est finalement transférée à l’AGO, cela se fait moins d’un an après la mort de Landmann. Pourquoi la Fondation a-t-elle conservé le tableau pendant 19 ans avant de le céder ?

Tous ces éléments ne permettent évidemment pas d’affirmer que l’œuvre a été victime de spoliation, mais ils suffisent à soulever la question.

Mieux comprendre la mémoire culturelle et les responsabilités des institutions muséales

L’étude de la trajectoire de ces deux tableaux illustre comment la spoliation a pu influencer le destin d’œuvres qui n’auraient sans doute jamais quitté l’Allemagne autrement.

Alors que le « Portrait de l’avocat Hugo Simons » est devenu une œuvre phare du MBAM, un mystère continue de planer autour du « Portrait du Dr Heinrich Stadelmann » conservé à l’AGO.

La recherche en provenance reste encore peu développée au Canada, surtout si l’on compare avec l’Europe et les États-Unis. Pourtant, ce cas d’étude démontre toute la pertinence d’entreprendre ces enquêtes ici : elles révèlent non seulement les zones d’ombre entourant certaines œuvres, mais contribuent aussi à mieux comprendre la mémoire culturelle et les responsabilités des institutions muséales.

La Conversation Canada

Monika Wright a reçu des financements du Groupe de recherche et de réflexion CIÉCO.

ref. Deux portraits, deux destins : voici comment des œuvres d’Otto Dix se sont retrouvées dans des musées canadiens – https://theconversation.com/deux-portraits-deux-destins-voici-comment-des-oeuvres-dotto-dix-se-sont-retrouvees-dans-des-musees-canadiens-263593

Le boom de la créatine : tendances et faits concernant les compléments alimentaires et leur utilisation

Source: The Conversation – in French – By Scott Mills, PhD Candidate, Kinesiology and Health Studies, University of Regina

La supplémentation en créatine connaît un essor marqué chez celles et ceux qui souhaitent accroître leur masse musculaire et améliorer leurs performances.

La créatine n’est certainement pas une découverte récente. Les premières recherches remontent en effet aux années 1830. Sa popularité, en revanche, constitue un phénomène nouveau. La vente de créatine dépasse désormais les milieux du culturisme et du sport de haut niveau. Elle trouve même des applications cliniques, ses effets dépassant le seul champ des performances musculaires.

La créatine est l’un des suppléments les plus étudiés, et les recherches récentes confirment son efficacité pour obtenir des résultats constants et mesurables en musculation, en mise en forme et pour la santé en général.

Bien que la créatine soit naturellement présente dans certains aliments (viande rouge, fruits de mer) et produite par l’organisme, l’usage de compléments a fortement augmenté, en particulier chez les jeunes hommes.

Cette popularité croissante s’explique en grande partie par le désir des jeunes hommes d’augmenter leur masse musculaire et leur force. Plusieurs méta-analyses ont examiné les effets de la créatine associés à un entraînement de résistance sur les propriétés musculaires et confirment son efficacité.

En termes simples, la créatine peut aider à maintenir le niveau d’énergie, en particulier lors d’exercices de courte durée et de haute intensité, comme la musculation.

Le rôle de la créatine dans l’organisme

Sur le plan physiologique, une fois ingérée, la majorité de la créatine est stockée dans les muscles sous forme de phosphocréatine (PCr). Sous cette forme, elle peut aider à maintenir le niveau d’énergie grâce au maintien de l’adénosine triphosphate (ATP), qui est la principale source d’énergie de l’organisme.

Comme la supplémentation en créatine augmente les réserves intramusculaires de créatine, elle peut permettre des séances de résistance plus intenses et plus longues, se traduisant par des gains supérieurs.

Les bienfaits de la créatine ne limitent toutefois pas aux performances musculaires. Des travaux décrivent des effets sur le stockage et le métabolisme du glucose, la dynamique de la circulation sanguine, les effets anti-inflammatoires ainsi que sur la cognition et les fonctions cérébrales, entre autres.

Posologie et sécurité

Côté dosage, les recommandations pour les hommes varient, mais en général, une dose quotidienne de cinq grammes de créatine, ou une dose personnalisée en fonction du poids corporel (0,1 gramme par kilogramme par jour), est généralement bien tolérée et efficace pour améliorer les performances musculaires.

Du point de vue de l’apport alimentaire, atteindre 5 g de créatine suppose, à titre d’exemple, de consommer environ 1,15 kg de bœuf ou 1 kg de porc. Même une alimentation riche en aliments contenant de la créatine risque donc de ne pas suffire à en maximiser les effets.

Ces aliments ont toutefois une teneur élevée en calories, ce qui fait que pour atteindre l’apport quotidien recommandé en créatine, un individu devra ingérer une grande quantité de calories. Les compléments alimentaires constituent à cet égard une option pratique et attrayante. Ils sont en effet non seulement facile à consommer, mais également pauvre en calories.

De plus, d’un point de vue financier, à environ 0,50 dollar par portion, il s’agit d’une stratégie simple et rentable pour atteindre les objectifs d’apport en créatine. Avec l’apparition de nouvelles formes de créatine (gélules, gommes et poudres aromatisées), il est facile de maintenir son apport.

En ce qui concerne la sécurité des compléments alimentaires à base de créatine, un document de synthèse publié par l’International Society of Sports Nutrition a conclu que la supplémentation en créatine n’entraîne pas plus d’effets indésirables chez les personnes en bonne santé que le placebo, même à des doses plus élevées.

Cela dit, la créatine n’a pas été épargnée par les critiques. Selon certaines anecdotes, la créatine pourrait avoir des effets secondaires indésirables. Cependant, des recherches sur les mythes et idées reçues courants concernant la créatine (notamment les préoccupations relatives à la rétention d’eau, la perte de cheveux et la déshydratation) ont largement dissipé bon nombre de ces craintes.


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L’entraînement en résistance est essentiel

Il est important de noter que si la consommation de créatine seule peut encore avoir certains effets positifs, c’est principalement la consommation de créatine associée à un entraînement en résistance qui apporte des bienfaits.

La musculation peut augmenter les mesures de croissance et de performance musculaires (puissance, force et endurance musculaires). Combiner musculation et créatine permet de maximiser les effets de cette dernière. La musculation est donc un élément essentiel pour obtenir les effets positifs de la créatine.

Rappelons enfin que la créatine n’est pas un nutriment essentiel. On peut améliorer croissance et performances musculaires en misant sur une alimentation de qualité, un programme de résistance personnalisé, un bon sommeil et une gestion du stress efficace. Un mode de vie sain est la base du bien-être, y compris pour développer efficacement sa masse musculaire.

La supplémentation en créatine a trouvé sa place chez ceux qui souhaitent augmenter leur masse musculaire et leurs performances. Elle a fait l’objet de nombreuses recherches et est largement acceptée. Elle continue de gagner en popularité en raison de ses effets positifs lorsqu’elle est associée à un programme d’entraînement de résistance solide, de son profil de sécurité lorsqu’elle est consommée à des doses fondées sur des preuves et de son faible coût.

Bien que la supplémentation en créatine ne soit pas essentielle, elle peut constituer un choix pratique, abordable et efficace pour ceux qui recherchent des avantages en termes de croissance musculaire et au-delà.

La Conversation Canada

Scott Mills ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le boom de la créatine : tendances et faits concernant les compléments alimentaires et leur utilisation – https://theconversation.com/le-boom-de-la-creatine-tendances-et-faits-concernant-les-complements-alimentaires-et-leur-utilisation-263145

Au-delà de la loi Duplomb : débattre du droit à l’alimentation

Source: The Conversation – France (in French) – By Nicolas Pauthe, Maître de conférences en droit public, Le Mans Université

C’est une décision qui a fait grand bruit au cœur de l’été. Celle du Conseil constitutionnel de censurer l’article de la loi Duplomb qui prévoyait des dérogations à l’interdiction de certains pesticides comme l’acétamipride. La controverse qu’une telle loi a suscitée montre qu’un débat sur l’inscription du droit à l’alimentation dans la Constitution est nécessaire.


La décision du Conseil constitutionnel rendue le 7 août 2025 sur la loi Duplomb renforce la nécessité d’un débat à avoir sur l’alimentation. C’est un des besoins les plus fondamentaux des êtres humains, pourtant elle ne trouve pas de traduction juridique directe dans la constitution française. Sans droit constitutionnel à l’alimentation, les interventions du Conseil restent en effet limitées pour faire face aux difficultés que rencontre le système de production alimentaire en place.

Dans sa décision d’août dernier, le juge constitutionnel a censuré l’article 2 de la loi. Ce dernier prévoyait des cas de dérogation possible à l’interdiction d’utiliser des produits phytopharmaceutiques contenant des néonicotinoïdes. Étaient concernés par cette dérogation certains pesticides comme l’acétamipride, dont les effets néfastes pour la santé humaine et les écosystèmes ont pourtant été démontrés.

Le Conseil a motivé la censure de l’article 2 en expliquant que celui-ci n’encadrait pas assez les dérogations possibles pouvant permettre d’utiliser les pesticides en question. Le juge constitutionnel a donc empêché ces dispositions d’entrer en vigueur. À charge pour le législateur de proposer une nouvelle loi. Il pourrait ainsi réintroduire cette possibilité de dérogation en étant plus précis, en limitant notamment l’étendue des filières agricoles concernées. Il lui faudrait par exemple détailler celles pour lesquelles cette exception serait justifiée par la menace d’une particulière gravité compromettant leur production. Le sénateur Duplomb a d’ailleurs annoncé réfléchir à la rédaction d’un nouveau texte en ce sens. Dès lors, si victoire des opposants à la loi Duplomb il y a, sur ce point, celle-ci reste limitée.

Un rendez-vous démocratique pour repenser la production de notre alimentation

Si le débat de fond reste en effet loin d’être tranché, ce n’était pas au Conseil de le faire. Cette tâche incombe au pouvoir constituant. En agissant ainsi, le pouvoir constituant permettrait d’initier une réflexion plus large sur la manière de produire notre alimentation.

L’enjeu serait aussi de faire dialoguer deux camps en apparence irréconciliables au sein de la société. La démarche devrait donc rassembler le plus largement possible. Faire progresser le processus constitutionnel jusqu’au référendum permettrait à chacune et à chacun de contribuer à repenser notre destin alimentaire commun, puisque aucune disposition constitutionnelle n’aborde la question alimentaire, contrairement à de nombreuses constitutions dans le monde.

L’organisation d’un tel débat paraît respectueuse des deux camps opposés au sujet de la Loi Duplomb. Elle l’est, d’abord, à l’égard des partisans de cette loi. Ceux-ci mettent l’accent sur le fait que l’interdiction française de certains pesticides aurait pour conséquence l’importation de produits agricoles venant de pays où ces pesticides continuent à être autorisés. Dès lors, quelles solutions proposer tout en préservant l’économie et la santé des agriculteurs comme des mangeurs ?

Mais le débat irait également dans le sens des détracteurs du texte. Ils revendiquent quant à eux le développement d’une agriculture sans pesticides en utilisant, ou en recherchant des solutions alternatives. Le cœur du problème se situe de fait autour de notre production alimentaire. Aucun agriculteur n’a raisonnablement l’intention d’empoisonner les consommateurs avec le fruit de son travail. De même, aucun mangeur ne souhaite rationnellement la faillite des agriculteurs. En proie aux désaccords sur la loi Duplomb, la société doit se réunir lors d’un rendez-vous démocratique pour fixer un cadre renouvelé aux enjeux alimentaires. Celui-ci pourrait avoir lieu dans un avenir proche.

L’opportunité du droit constitutionnel à l’alimentation

Lors de la prochaine session parlementaire, le Sénat pourrait ainsi avoir à débattre d’une proposition de loi constitutionnelle à l’initiative des écologistes. Celle-ci vise à consacrer le droit à l’alimentation au sommet de la hiérarchie des normes. Le texte reprend l’article 38A de la constitution du canton de Genève en Suisse, adopté en 2023 par votation populaire, grâce au suffrage favorable de 67 % des votants :

« Le droit à l’alimentation est garanti. Toute personne a droit à une alimentation adéquate, ainsi que d’être à l’abri de la faim. »

L’adéquation est ici celle des aliments avec les choix des mangeurs. Cela inclut celui de ne pas consommer d’aliments cultivés avec des pesticides. Le droit à l’alimentation implique ainsi de mettre en place une alternative effective dans le choix des denrées alimentaires à disposition du mangeur. Dans le canton de Genève, le débat porte désormais sur la concrétisation de ce nouveau droit dans le cadre d’une loi qui pourrait être soumise à la discussion du Parlement en 2026.

En France, les sénateurs pourraient saisir l’occasion qui leur est donnée d’investir un débat de fond tout juste effleuré avec la loi Duplomb. La modification constitutionnelle qui pourrait en résulter aurait pour incidence de guider l’action future du Conseil constitutionnel. La jurisprudence environnementale du Conseil a une nouvelle fois progressé avec la décision du 7 août 2025. Certaines dispositions de la Charte de l’environnement, qui ont valeur constitutionnelle, étaient difficilement utiles ici pour contester l’autorisation de dérogation à l’interdiction des néoniotinoïdes. Par exemple, le principe de précaution de l’article 5 ne s’applique pas lorsque les risques sont avérés. Or ceux liés à l’utilisation de ces néonicotinoïdes sont bel et bien prouvés. Le Conseil a donc été plus ambitieux, en plaçant le droit à l’environnement sain et équilibré de l’article 1er au niveau des autres droits et libertés fondamentaux. Cette décision inédite laisse notamment entrevoir un développement possible de l’idée de non-régression du droit de l’environnement.

Mais l’évolution dans le cadre de laquelle s’inscrit la décision du 7 août dernier reste toujours lente et incertaine. Surtout, la dimension environnementale n’est que l’un des aspects du droit à l’alimentation. Quid du bien-être animal, de l’encouragement des circuits courts, ou de la rémunération des producteurs ? La réflexion sur l’alimentation doit en effet inclure le point de vue environnemental, mais elle doit aussi pouvoir être traitée de manière plus globale.

Des choix essentiels à faire

Plusieurs discussions pourraient alors être ouvertes par le débat sur la constitutionnalisation du droit à l’alimentation, prolongeant la controverse suscitée par le feuilleton estival autour de la loi Duplomb.

Tout d’abord, quelle forme de souveraineté alimentaire développer ? La Déclaration sur les droits des paysans adoptée en 2018 par l’Assemblée générale des Nations unies, mais non contraignante pour la France, reconnaît par exemple

« le droit des peuples de définir leurs systèmes alimentaires et agricoles et le droit à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes écologiques et durables respectueuses des droits de l’homme ».

Le gouvernement semble, lui, opter pour l’exportation des produits agricoles en vue d’accentuer la compétitivité des acteurs économiques, au prix de régressions environnementales assumées. Ce choix a également pour incidence de faire dépendre notre modèle agricole de l’importation importante de pesticides et engrais chimiques, ce qui semble contradictoire avec l’idée de souveraineté.

Ensuite, comment rendre cohérent le droit français avec les engagements extérieurs ? Le droit constitutionnel à l’alimentation inciterait la France à appliquer ses engagements internationaux. Certains textes consacrent le droit à l’alimentation, comme l’article 25 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, selon lequel :

« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation […]. »

Mais l’efficacité du droit international en la matière reste faible, car ces textes n’ont pas d’effet direct dans l’ordre juridique interne et les autorités françaises n’ont pas pris de mesures suffisantes pour les rendre effectifs. De même, la controverse sur la production de l’alimentation ne saurait être levée sans une réflexion au niveau européen. À cet égard, l’alimentation doit-elle encore être traitée comme une marchandise ordinaire ?

Enfin, comment concrétiser le droit à l’alimentation ? La réflexion devra se prolonger sur les contours et le contenu d’une loi-cadre. Celle-ci pourrait notamment définir les compétences d’intervention de chaque niveau décisionnel au service d’une telle concrétisation. Comment par exemple encourager et renforcer les pratiques de « démocratie alimentaire » qui pullulent déjà à l’échelon local ?

Dans l’attente d’un débat national sur ces questions, les signataires de la pétition contre la loi Duplomb auront bientôt l’occasion de faire entendre à nouveau leur voix, sur la scène continentale cette fois. Le 8 juillet, la Commission européenne a enregistré une initiative citoyenne visant à faire reconnaître le droit à l’alimentation au sein de l’Union, et à promouvoir « des systèmes alimentaires sains, justes, humains et durables pour les générations actuelles et futures ». Les citoyens pourront prochainement y joindre leur signature. La Commission aura alors la possibilité de décider d’agir dans le sens escompté si le million de signatures est atteint, réparties entre au moins sept États membres.

Débattre d’une constitutionnalisation du droit à l’alimentation placerait ainsi la France au cœur des enjeux européens. Cela lui permettrait de mieux faire entendre sa voix le moment venu en montrant l’exemple à ses partenaires.

The Conversation

Nicolas Pauthe est membre du CURAPP-ESS de l’Université de Picardie Jules Verne et de la Société Française de Droit de l’Environnement (SFDE). Il est également associé au CERCCLE de l’Université de Bordeaux

ref. Au-delà de la loi Duplomb : débattre du droit à l’alimentation – https://theconversation.com/au-dela-de-la-loi-duplomb-debattre-du-droit-a-lalimentation-264285

Malthus, penseur d’une humanité soumise à des limites naturelles

Source: The Conversation – France in French (3) – By Roy Scranton, Associate Professor of English, University of Notre Dame

Un portrait de Thomas Malthus, par John Linnell. Wellcome Collection/Wikimedia Commons, CC BY

L’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834) a longtemps été dénigré pour sa vision négative du progrès. Mais, dans un contexte de crise écologique aiguë, sa pensée d’un monde limité mérite d’être revisitée.


Personne n’utilise le terme « malthusien » comme un compliment. Depuis 1798, date à laquelle l’économiste et ecclésiastique Thomas Malthus a publié pour la première fois Essai sur le principe de population, la position « malthusienne » – l’idée que les humains sont soumis à des limites naturelles – a été vilipendée et méprisée. Aujourd’hui, ce terme est utilisé pour désigner toute personne qui ose remettre en question l’optimisme d’un progrès infini.

Malheureusement, presque tout ce que la plupart des gens pensent savoir sur Malthus est faux.

Voici l’histoire telle qu’elle s’est déroulée : il était une fois un pasteur anglais qui eut l’idée que la population augmente à un rythme « géométrique », tandis que la production alimentaire augmente à un rythme « arithmétique ». Autrement dit, la population double tous les vingt-cinq ans, tandis que les rendements agricoles augmentent beaucoup plus lentement. À terme, une telle divergence ne peut que conduire à une catastrophe.

Mais Malthus a identifié deux facteurs qui réduisaient la reproduction et empêchaient la catastrophe : les codes moraux, ou ce qu’il appelait les « freins préventifs », et les « freins positifs », tels que l’extrême pauvreté, la pollution, la guerre, la maladie et la misogynie. Malthus fut caricaturé comme un ecclésiastique borné, mauvais en mathématiques, qui pensait que la seule solution à la faim était de maintenir les pauvres dans la pauvreté afin qu’ils aient moins d’enfants.

L’étude de Malthus révèle un personnage très différent. Comme je l’explique dans mon livre publié en 2025, Impasse : Le changement climatique et les limites du progrès, ce dernier était un penseur novateur et perspicace. Non seulement, il fut l’un des fondateurs de l’économie environnementale, mais il s’est également révélé être un critique prophétique de la croyance selon laquelle l’histoire tend vers l’amélioration humaine, ce que nous appelons le progrès.

Dieu et la science

Malthus était familier de l’idée de progrès. Élevé par des protestants anglais progressistes qui prônaient la séparation de l’Église et de l’État, il fut formé par l’abolitionniste radical Gilbert Wakefield. Son père était un ami et admirateur du philosophe Jean-Jacques Rousseau qui inspira la Révolution française.

Malgré une déformation labio-palatine, Malthus s’est distingué à Cambridge, où il a étudié les mathématiques appliquées, l’histoire et la géographie. Entrer dans les ordres était un choix courant pour les jeunes hommes instruits de condition modeste, et Malthus a pu obtenir un presbytère à Wotton, dans le Surrey. Mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il renonçait à son intérêt pour les sciences sociales.

Son Essai sur le principe de population a été influencé par les opinions religieuses de Malthus, mais aussi par une démarche empirique, notamment au fil des éditions successives. Son argumentation sur les taux de croissance géométrique et arithmétique par exemple, s’appuyait sur la croissance démographique rapide observée dans les colonies américaines.

Une peinture aux couleurs sourdes représentant une poignée de personnes travaillant dans un champ de céréales, tandis qu’un homme est assis sur un cheval à proximité
Les moissonneurs, par l’artiste britannique du XVIIIᵉ siècle George Stubbs.
Tate Britain/Yorck Project via Wikimedia

Elle s’inspirait également de ce qu’il observait autour de lui. Au cours des dernières décennies du XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne a été ravagée par des pénuries alimentaires et des émeutes répétées. La population est passée de 5,9 millions à 8,7 millions d’habitants, soit une augmentation de près de 50 %, tandis que la production agricole stagnait. En 1795, les Londoniens affamés ont pris d’assaut le carrosse du roi George III pour réclamer du pain.

Inépuisable optimisme

Mais pourquoi Malthus s’intéressait-il aux questions de population ? Comme il l’explique lui-même, son essai a été inspiré par une discussion avec un ami au sujet du journaliste et romancier William Godwin, mieux connu aujourd’hui comme le père de Mary Shelley, autrice de Frankenstein.

Malthus et Godwin avaient des parcours similaires. Tous deux issus de familles de la classe moyenne, ils avaient fait leurs études dans des écoles progressistes et avaient commencé leur carrière comme pasteurs. Mais le radicalisme extrême de Godwin l’opposa à ses compagnons, et il quitta rapidement la chaire pour se consacrer à l’écriture.

Le livre qui a fait la renommée de Godwin et provoqué Malthus est Enquête sur la justice politique, publié en 1793. Aujourd’hui, il est considéré comme un texte fondateur de l’anarchisme philosophique. À l’origine, cependant, l’Enquête, de Godwin était perçue comme une expression tonitruante du progressisme des Lumières.

Portrait sombre et peint d’un homme aux cheveux bruns, vu de profil
Portrait de William Godwin par James Northcote, aujourd’hui conservé à la National Portrait Gallery de Londres.
Dea Picture Library/De Agostini via Getty Images

Godwin affirmait que tous les problèmes sociaux pouvaient être éliminés par une application correcte de la raison. Il prônait l’abolition du mariage, la redistribution des biens et la suppression du gouvernement. De plus, il affirmait que le progrès conduisait inévitablement à un monde utopique, où les humains n’auraient plus besoin de se reproduire, car ils seraient immortels :

« Il n’y aura plus de guerre, plus de crimes, plus d’administration de la justice, telle qu’on l’appelle, ni de gouvernement… Mais en plus de cela, il n’y aura plus de maladie, plus d’angoisse, plus de mélancolie ni de ressentiment. Chaque homme recherchera avec une ardeur ineffable le bien de tous. »

Godwin assurait à ses lecteurs que tout cela se produirait en temps voulu, uniquement en s’appuyant sur un débat rationnel.

Depuis son presbytère pauvre de Wotton, Malthus voyait les choses différemment. L’historien Robert Mayhew décrit Wotton à l’époque comme une friche industrielle affligée par « la pauvreté agraire… des taux de natalité élevés et une espérance de vie courte ». L’étude de l’histoire a conduit Malthus à conclure que les sociétés n’évoluaient pas selon une ligne ascendante de progrès, mais selon des cycles d’expansion et de déclin. L’histoire utopique selon Godwin paraissait pourtant en décalage avec la réalité.

La réforme – dans des limites raisonnables

Malthus chercha à démystifier le progressisme grandiloquent de Godwin. Mais il ne dit pas que le changement positif était impossible, seulement qu’il était limité par les lois de la nature.

L’Essai sur les principes de la population fut une tentative pour déterminer où se situaient certaines de ces limites, afin que les politiques puissent répondre efficacement aux problèmes sociaux, plutôt que de les exacerber en essayant de réaliser l’impossible. En tant qu’écrivain et membre actif du parti whig, Malthus était un réformateur qui prônait, entre autres, la gratuité de l’enseignement national, l’extension du droit de vote, l’abolition de l’esclavage et la gratuité des soins médicaux pour les pauvres.

Depuis, la science et l’industrie ont fait des progrès incroyables, entraînant des changements que Malthus aurait difficilement pu imaginer. Lorsque son essai a été publié, la population mondiale était d’environ 800 millions d’individus. Aujourd’hui elle dépasse les 8 milliards, soit une multiplication par dix en un peu plus de deux siècles.

Au cours de cette période, les partisans du progrès ont rejeté l’idée selon laquelle les êtres humains étaient soumis à des limites naturelles et ont dénigré quiconque remettait en question le fantasme d’une croissance infinie comme étant « malthusien ». Pourtant, Malthus demeure important, car son analyse pessimiste de la société exprime clairement une idée qui résiste : les lois de la nature s’appliquent à la société humaine.

En effet, « la grande accélération » du développement humain et de son impact au cours des 80 dernières années pourrait avoir conduit la société à un point de rupture. Les scientifiques avertissent que nous avons dépassé six des neuf limites planétaires pour une vie soutenable et que nous sommes sur le point de franchir une septième limite.

L’une de ces limites est un climat stable. Le réchauffement climatique menace non seulement d’élever le niveau des mers, d’augmenter les incendies de forêt et des tempêtes violentes, mais aussi d’amplifier la sécheresse et de perturber l’agriculture mondiale.

Malthus n’avait peut-être pas prévu les développements qui ont alimenté la croissance démographique au cours des deux derniers siècles. Mais sa vision fondamentale des limites de la croissance n’en est devenue que plus pertinente. Alors que nous sommes confrontés à une crise écologique mondiale qui s’accélère, il est peut-être temps de revisiter la pensée pessimiste d’un monde limité. Reconsidérer ce que nous entendons par « malthusien » pourrait être un bon point de départ.

The Conversation

Roy Scranton a reçu des financements de la Fondation John-Simon-Guggenheim.

ref. Malthus, penseur d’une humanité soumise à des limites naturelles – https://theconversation.com/malthus-penseur-dune-humanite-soumise-a-des-limites-naturelles-263772

En Irak, le mouvement sadriste s’organise hors des institutions

Source: The Conversation – France in French (3) – By Emilien Debaere, Doctorant en sciences politiques, Aix-Marseille Université (AMU)

En Irak, le mouvement chiite fondé par Muqtada al-Sadr en 2003 et longtemps très influent sur la scène politique traverse une période d’incertitude. Malgré sa victoire aux législatives de 2021, il a volontairement quitté le Parlement en 2022, dénonçant l’impasse politique. Affaibli par ce retrait et par la perte d’un soutien religieux majeur, le sadrisme tente aujourd’hui de consolider son influence à travers al-Bunyan al-Marsous, une vaste organisation sociale active dans les quartiers populaires chiites.


Un mouvement politico-religieux en difficulté

Le mouvement sadriste al-tayyār al-Ṣadrī a changé de nom en 2024 pour devenir le Mouvement national chiite (al-tayyār al-waṭanī al-shīʿī). C’est un vaste mouvement politico-religieux irakien créé en 2003 et reposant sur l’héritage idéologique et symbolique de la lutte contre le régime de Saddam Hussein menée dans les années 1990 par l’ayatollah Muhammad al-Sadr, assassiné en 1999. Initialement fondé par son fils Muqtada al-Sadr pour lutter contre l’occupation américano-britannique de l’Irak, il a progressivement évolué et s’est intégré au jeu institutionnel jusqu’à remporter les élections législatives de 2018 et 2021.

Toutefois, les affrontements à Bagdad en août 2022 entre des éléments paramilitaires affiliés au courant sadriste et plusieurs factions armées du Hachd al-Chaabi, une coalition de groupes politico-militaires alliés à l’Iran, se sont soldés par la démission de tous les députés sadristes et leur refus de participer à la formation du prochain gouvernement irakien. Cet événement marquant a constitué un revers majeur pour le courant sadriste qui ambitionnait de former un gouvernement majoritaire à la suite de sa victoire aux élections législatives d’octobre 2021.

Au même moment, l’ayatollah Kazem al-Haeri, basé à Qom (Iran), a décidé de prendre sa « retraite » en tant que marja (un marja est une autorité religieuse suprême dans le chiisme duodécimain, à laquelle les fidèles se réfèrent pour les questions juridiques et théologiques) et a incité ses partisans à suivre l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d’Iran.

Kazem al-Haeri, qui avait été désigné par l’ayatollah Muhammad al-Sadr comme le marja à imiter après son martyre, servait en quelque sorte de caution religieuse au mouvement, étant donné que Muqtada al-Sadr ne disposait pas d’une crédibilité suffisante auprès du champ religieux. Les critiques répétées de Kazem al-Haeri contre Muqtada al-Sadr ont érodé le processus de légitimation religieuse mis en place par le dirigeant du courant sadriste depuis l’invasion américaine en 2003.

Dans le communiqué expliquant son retrait, al-Hae’ri a accusé implicitement Muqtada al-Sadr de « chercher à diviser le peuple irakien et la communauté chiite au nom des deux marjas chiites Mohammad Baqir al-Sadr et Mohammad Sadeq al-Sadr, et de prétendre exercer le leadership en leur nom alors qu’il ne possède ni le niveau d’ijtihad ni les autres conditions requises pour une direction religieuse légitime ». En effet, Muqtada al-Sadr – contrairement à son père – ne dispose ni de la « formation » religieuse aboutie ni de la reconnaissance par les pairs nécessaires pour pouvoir traditionnellement prétendre au leadership religieux au sein du chiisme duodécimain.

Ces deux revers infligés au courant sadriste et à son leadership ont mis à mal sa légitimité politico-religieuse et auraient pu saper son influence en Irak.

La fondation du projet al-Bunyan al-Marsous

À partir de ces deux revirements, le courant sadriste n’affiche plus d’objectifs politiques directes mais valorise davantage un vaste projet social créé en février 2021 sur ordre de Muqtada al-Sadr : le projet al-Bunyan al-Marsous. Le nom peut être traduit par « l’édifice consolidé » et provient d’une sourate du Coran : « Allah aime ceux qui combattent dans Son chemin en rangs serrés, pareils à un édifice bien consolidé » (Sourate 61, verset 4).

Dès sa fondation, le projet doit servir « l’unité des rangs sadristes (li-waḥdat aṣ-ṣaff aṣ-Ṣadrī), pour les recenser, les éduquer et prendre soin d’eux avec l’intention qu’il ne soit pas seulement destiné aux élections, mais qu’il soit un projet permanent ». L’archivage et l’analyse de plusieurs centaines de messages publiés par les différents comptes de cette organisation ainsi que des entretiens avec des responsables sadristes permettent de mieux appréhender l’ampleur et les objectifs de cette organisation.

Le projet al-Bunyan al-Marsous est organisé de manière verticale avec un comité central (composé de proches du leader Muqtada al-Sadr) et des comités locaux, eux-mêmes subdivisés en sections. Nous avons distingué au moins huit sections actives dont les domaines de spécialisation vont de l’agriculture aux commémorations religieuses, en passant par les sections sportives ou professionnelles. Les campagnes menées dans ce cadre sont ainsi très variées : formations professionnelles, ramassage d’ordures, scoutisme, conférences religieuses, rénovations de bâtiments, etc.

La diversité de leurs actions est très élevée et touche de nombreux aspects de la vie des habitants des quartiers paupérisés, peuplés majoritairement de chiites au sein desquels le courant sadriste a généralement une forte influence. Pour le seul mois d’octobre 2023, le rapport du comité central affirme que le projet a permis, entre autres, la délivrance de 1 154 prescriptions médicales, l’assistance à 15 accouchements ou encore la distribution de 2 000 appareils électriques. Le projet vise ainsi à accompagner des milliers d’Irakiens déshérités du berceau à la tombe en passant par les mariages, l’éducation des enfants et les parcours professionnels.

Une partie de ces services sociaux (scoutisme, aides à la construction, assistance économique, etc.) étaient déjà proposés par le courant sadriste, mais le projet al-Bunyan al-Marsous vient leur donner une cohérence et une meilleure organisation. Le projet fonctionne principalement grâce au bénévolat et au soutien financier des donateurs, parmi lesquels Muqtada al-Sadr lui-même, dont les importantes contributions sont mises en avant pour souligner sa générosité.

Quels objectifs pour le courant sadriste ?

L’organisation al-Bunyan al-Marsous répond à plusieurs objectifs qui servent globalement le courant sadriste. À court terme, elle permet de resserrer les liens d’une base sociale fragilisée en proposant des projets clairs et bénéfiques pour la « classe sociale » sadriste, généralement déshéritée. Sur le temps long, les diverses activités d’al-Bunyan al-Marsous contribuent à renforcer l’identité communautaire du mouvement à travers des services rendus et reçus. Elle favorise en effet l’implication de nombreux individus – bénévoles, bénéficiaires, coordinateurs – et crée un dense réseau d’interactions solidaires.

Une attention particulière est consacrée aux jeunes générations dans le but de perpétuer et d’assurer un relais cohérent de futurs partisans sadristes socialisés à un ensemble de rites, d’éléments culturels et de pratiques sociales qui valorisent la famille al-Sadr. À titre d’exemple, les scouts al-Bunyan al-Marsous permettent au mouvement d’encadrer des milliers de jeunes Irakiens afin qu’ils s’inscrivent à terme dans la ligne sadriste (al-khaṭṭ aṣ-Ṣadrī), c’est-à-dire qu’ils intègrent les normes et idéaux portés par le courant sadriste. Ils suivent ainsi des cours de jurisprudence islamique fondés sur les écrits de Muhammad al-Sadr, participent activement à l’organisation des commémorations et suivent un nombre important de formations.

De manière plus générale, cette organisation permet de soutenir des populations spécifiques et de diffuser une certaine idéologie de manière régulière et indépendante des événements politiques, sur un modèle comparable à celui des « services sociaux du Hezbollah » libanais.

L’organisation al-Bunyan al-Marsous pallie également certaines défaillances de l’État irakien et contribue à rendre indispensable le courant sadriste dans certains quartiers ou campagnes périphérisées. Les habitants de ces zones délaissées et paupérisées bénéficient de services sociaux importants qui renforcent leur attachement au mouvement et à ses leaders, et deviennent ainsi redevables envers ceux qui leur ont fourni des services capitaux.

À travers l’ensemble de ses activités, le projet promeut des discours normatifs et des valeurs propres au courant sadriste. Les services proposés sont ainsi systématiquement accompagnés d’éléments d’acculturation à l’idéologie et à l’imaginaire symbolique du mouvement, intégrant ainsi l’engagement social à une stratégie de légitimation politique. Il s’agit d’un encadrement moral et social qui valorise tout à la fois le patriotisme, la piété religieuse et la famille al-Sadr, comme l’affirme le responsable de l’organisation dans la partie ouest de Bagdad : « L’objectif principal du projet est de satisfaire Dieu, Son Prophète et la famille du Prophète ; la victoire de l’Irak passe par le soutien aux nobles Al-Sadr.»

En outre, cette organisation renforce l’ancrage local du courant sadriste, dans la mesure où l’ensemble des services sociaux sont déployés par des comités locaux étroitement connectés aux réalités spécifiques de chaque territoire. Ces comités ne se limitent pas à la mise en œuvre d’actions sociales : ils assurent également un rôle d’intermédiaire entre la population et les instances centrales du mouvement. En recueillant de manière systématique les doléances et les besoins des habitants, ils offrent à la direction du projet al-Bunyan al-Marsous, et par extension au courant sadriste, un flux d’informations précis et régulier. Ce dispositif contribue à consolider un maillage territorial dense et réactif.

Le projet al-Bunyan al-Marsous s’inscrit parfaitement dans le récit idéologique portée par les sadristes consistant à valoriser la piété, la générosité et le patriotisme du peuple irakien qui sont systématiquement mis en opposition avec la corruption des élites politiques. Il permet une diffusion puissante de narratifs sadristes et renforce l’allégeance de certaines populations chiites défavorisées envers le courant sadriste et plus particulièrement envers son leader, considéré comme le seul à même de soutenir et de sauver le peuple irakien.

The Conversation

Emilien Debaere a reçu des financements dans le cadre d’un contrat doctoral avec l’université Aix-Marseille.

ref. En Irak, le mouvement sadriste s’organise hors des institutions – https://theconversation.com/en-irak-le-mouvement-sadriste-sorganise-hors-des-institutions-262159

À Gaza, les journalistes locaux et les fixeurs sont tués à un rythme sans précédent. Peut-on les protéger ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Simon Levett, PhD candidate, public international law, University of Technology Sydney

Près de 200 professionnels des médias ont été tués dans la bande de Gaza, depuis le 7 octobre 2023. Les journalistes locaux et leurs fixeurs sont mal payés et, surtout, mal protégés, en dépit des efforts de leurs employeurs et des appels lancés à l’attention de l’armée israélienne par les médias, les gouvernements étrangers et les organisations de défense des journalistes.


La journaliste Mariam Dagga n’avait que 33 ans lorsqu’elle a été tuée par une frappe aérienne israélienne à Gaza, le 25 août 2025.

En tant que photographe et vidéaste indépendante, elle a documenté les souffrances des civils à Gaza à travers des images indélébiles d’enfants mal nourris et de familles endeuillées. Elle avait rédigé un testament, dans lequel elle demandait que ses collègues ne pleurent pas à ses funérailles et que son fils de 13 ans soit fier d’elle. Dagga a été tuée avec quatre autres journalistes – et 16 autres personnes – lors d’une frappe visant un hôpital qui a suscité une condamnation et une indignation généralisées.

Cette attaque fait suite au meurtre de six journalistes d’Al Jazeera par les Forces de défense israéliennes (FDI) alors qu’ils se trouvaient dans une tente abritant des journalistes à Gaza au début du mois d’août. Parmi les victimes figurait le journaliste Anas al-Sharif, lauréat du prix Pulitzer.

La guerre menée par Israël depuis près de deux ans à Gaza est l’une des plus meurtrières de l’histoire moderne. Le Comité pour la protection des journalistes, qui recense les décès de journalistes dans le monde depuis 1992, a dénombré pas moins de 189 journalistes palestiniens tués à Gaza depuis le début de la guerre (Ndlr : selon RSF, 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne dans la bande de Gaza en près de 23 mois). Beaucoup travaillaient en tant que pigistes pour de grands organes de presse, Israël ayant interdit aux correspondants étrangers d’entrer à Gaza.

En outre, l’organisation a confirmé la mort de deux journalistes israéliens, ainsi que celle de six journalistes tués lors des frappes israéliennes sur le Liban.





« Cela a été très traumatisant pour moi »

En 2019, je me suis rendu à Tel-Aviv et à Jérusalem en Israël, ainsi qu’à Ramallah en Cisjordanie, afin de mener une partie de mes recherches doctorales sur les protections disponibles pour les journalistes dans les zones de conflit.

Au cours de ce séjour, j’ai interviewé des journalistes de grands médias internationaux tels que le New York Times, le Guardian, l’Australian Broadcasting Corporation, CNN, la BBC et d’autres, ainsi que des journalistes indépendants et des fixeurs palestiniens locaux. J’ai également interviewé un journaliste palestinien travaillant pour la rédaction anglophone d’Al Jazeera, avec lequel je suis resté en contact jusqu’à récemment.

Je ne me suis pas rendu à Gaza pour des raisons de sécurité. Cependant, de nombreux journalistes que j’ai rencontrés avaient effectué des reportages dans cette région et connaissaient bien les conditions qui y régnaient, déjà dangereuses avant même la guerre.

Osama Hassan, un journaliste local, m’a parlé de son travail en Cisjordanie :

« Il n’y a pas de règles, il n’y a pas de sécurité. Parfois, lorsque des colons attaquent un village, par exemple, nous allons couvrir l’événement, mais les soldats israéliens ne vous respectent pas, ils ne respectent rien de ce qui est palestinien […] même si vous êtes journaliste. »

Nuha Musleh, fixeuse à Jérusalem, a décrit un incident qui s’est produit après un jet de pierre en direction de soldats de l’armée israélienne :

« […] Ils ont commencé à tirer à droite et à gauche – des bombes assourdissantes, des balles en caoutchouc, dont l’une m’a touchée à la jambe. J’ai été transportée à l’hôpital. Le correspondant a également été blessé. Le caméraman israélien a également été blessé. Nous avons donc tous été blessés, nous étions quatre. […] Cela a été très traumatisant pour moi. Je n’aurais jamais pensé qu’une bombe assourdissante pouvait être aussi dangereuse. Je suis restée à l’hôpital pendant une bonne semaine. J’ai eu beaucoup de points de suture. »

Une meilleure protection pour les journalistes et les fixeurs locaux

Mes recherches ont montré que les journalistes et les fixeurs locaux dans les territoires palestiniens occupés bénéficient de très peu d’équipement de protection physique et d’aucun soutien en matière de santé mentale.

Le droit international stipule que les journalistes sont protégés en tant que civils dans les zones de conflit en vertu des Conventions de Genève et de leurs Protocoles additionnels. Cependant, ces textes ne comportent pas de dispositions relatives à la protection spécifique nécessaire aux journalistes.

Des médias, des groupes de défense des droits des journalistes et des gouvernements ont clairement exigé qu’Israël prenne davantage de précautions pour protéger les journalistes à Gaza et enquête sur les frappes telles que celle qui a tué Mariam Dagga.

Malheureusement, les médias semblent peu en mesure d’aider leurs collaborateurs indépendants à Gaza, si ce n’est en se disant inquiets de leur sécurité à travers des communiqués, en demandant à Israël qu’il autorise les évacuations de journalistes et en exigeant que les journalistes étrangers puissent entrer dans la bande de Gaza.

Les correspondants internationaux ont, pour la plupart d’entre eux, suivi une formation sur le reportage dans les zones de guerre, et bénéficiaient d’équipements de sécurité, d’assurances et de procédures d’évaluation des risques. En revanche, les journalistes locaux et les fixeurs à Gaza ne bénéficient généralement pas des mêmes protections, alors qu’ils sont les premiers touchés par les effets de la guerre, notamment la famine massive.

Malgré les énormes difficultés, je pense que les médias doivent s’efforcer de respecter au mieux leurs obligations en matière de droit du travail lorsqu’il s’agit des journalistes et des fixeurs locaux. Cela fait partie de leur devoir de diligence.




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Des recherches montrent que les fixeurs figurent depuis longtemps parmi les acteurs les plus exploités et vulnérables de la production d’information internationale. Ils sont souvent dans des situations précaires, sans formation aux zones dangereuses ni assurance médicale. Ils sont de surcroît très mal rémunérés.

Les journalistes locaux et les fixeurs à Gaza doivent être rémunérés correctement par les médias qui les emploient. Il faut pour cela tenir compte non seulement des conditions de travail et de vie déplorables dans lesquelles ils sont contraints de vivre, mais aussi de l’impact considérable de leur travail sur leur santé mentale.

Comme l’a récemment déclaré le directeur de l’information mondiale de l’Agence France Presse, il est très difficile de rémunérer les contributeurs locaux, qui doivent souvent supporter des frais de transaction élevés pour accéder à leur argent. « Nous essayons de compenser cela en leur versant une rémunération plus élevée », a-t-il déclaré.

Il n’a toutefois pas précisé si l’agence allait modifier ses protocoles de sécurité et ses formations pour les zones de conflit, étant donné que les journalistes eux-mêmes sont pris pour cible à Gaza dans le cadre de leur travail. Ces journalistes locaux risquent littéralement leur vie pour montrer au monde ce qui se passe à Gaza. Ils ont besoin d’une meilleure protection.

Comme me l’a dit Ammar Awad, un photographe local de Cisjordanie :

« Le photographe ne se soucie pas de lui-même. Il se soucie des photos, de la manière dont il peut prendre de bonnes photos, de filmer quelque chose de bien. Mais il a besoin d’être dans un endroit sûr pour lui. »

The Conversation

Simon Levett ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À Gaza, les journalistes locaux et les fixeurs sont tués à un rythme sans précédent. Peut-on les protéger ? – https://theconversation.com/a-gaza-les-journalistes-locaux-et-les-fixeurs-sont-tues-a-un-rythme-sans-precedent-peut-on-les-proteger-264416

Horaires flexibles : une fausse solution aux embouteillages du matin ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Munch, Urbaniste et Sociologue du temps, Université Gustave Eiffel

La flexibilité des horaires de travail est souvent présentée comme un remède à la congestion urbaine – et à la pollution qui en découle. Une étude comparative menée entre Paris et San Francisco suggère pourtant que cette promesse est largement surestimée. Et si on repensait la place du temps dans nos sociétés et que l’on mettait en place une véritable « écologie temporelle » ?


Chaque jour, des millions de personnes convergent vers leur lieu de travail en même temps. Cette concentration matinale provoque un phénomène bien connu dans les transports, l’heure de pointe qui, en ce qui concerne la voiture, fait bondir les émissions de gaz à effet de serre – en France, 30 % d’entre elles sont causées par les transports. La pollution de l’air qui en découle a également de graves effets sanitaires : selon Santé publique France, 48 000 décès par an sont attribuables aux particules fines.

Pour résoudre ce problème, une solution de bon sens semble s’imposer : offrir aux salariés davantage de flexibilité dans leurs horaires de travail. Si les salariés n’étaient plus tous contraints d’arriver au bureau à 9 heures, les flux seraient plus étalés, les transports moins saturés, la ville plus fluide. Parmi les pouvoirs publics et les entreprises privées, cette idée fait consensus depuis plus de cinquante ans.

Mais les salariés disposant d’une plus grande autonomie dans le choix de leurs horaires de travail évitent-ils réellement l’heure de pointe ? C’est la question que nous nous sommes posée dans une étude récente. Nous avons analysé deux territoires qui concentrent une part importante de travailleurs aux horaires flexibles : la région parisienne (29 % en horaires flexibles) et la région de San Francisco (59 %).

Horaires flexibles, libres ou modulables

Avant d’en venir aux origines des horaires flexibles, définissons d’abord ce dont on parle. Deux niveaux de définition peuvent être proposés. Les horaires de travail flexibles sont définis par opposition aux horaires officiellement fixés par l’employeur, mais ils peuvent se concevoir selon deux degrés de liberté différents : les horaires libres et les horaires modulables.

Dans la première situation, les horaires libres, le travailleur indépendant ou le salarié autonome agence comme bon lui semble ses horaires de travail au cours de journées et/ou de semaines. Dans le cas des salariés, on parlera, en France, de temps de travail annualisé, ou encore de contrats de travail au forfait, qui doivent néanmoins respecter les durées légales de travail à l’échelle de l’année (trente-cinq heures par semaine, soit 1 607 heures par an) et de repos hebdomadaire.

Deuxième situation, avec un niveau de liberté moindre, les horaires modulables qui se réfèrent, pour leur part, à la possibilité pour le salarié d’arriver et de partir du travail quand il le souhaite, en respectant cependant des heures plancher et plafond, fixées par l’employeur.

Le principe des journées à horaires de travail modulables.
Auteurs, Fourni par l’auteur

Par exemple, les salariés peuvent arriver quand ils le souhaitent entre 7 heures et 10 heures, faire leur pause déjeuner à n’importe quel moment entre 12 heures et 14 heures, et quitter le travail entre 16 heures et 19 heures. Leur seule obligation est de respecter la durée légale de travail quotidienne ou hebdomadaire et être présents durant certaines plages fixes de la journée – dans notre exemple, 10 heures-12 heures et 14 heures-16 heures.

Une organisation largement adoptée

Au moment de leur apparition dans des usines aéronautiques en Allemagne, dans les années 1960, ces horaires de travail modulables furent d’abord pensés comme une politique managériale permettant aux salariés de se rendre au travail en dehors des périodes de pointe.

Cette conception s’est par la suite diffusée en Allemagne et a, petit à petit, été intégrée dans les politiques publiques de gestion de la demande de transport au cours des années 1970 et 1980 aux États-Unis et en Europe.

Une du Parisien, 28 mars 2013.
Le Parisien, Fourni par l’auteur

Aujourd’hui, la flexibilisation des horaires de travail est toujours considérée comme un outil efficace de l’arsenal des politiques de gestion de la demande de transport en heure de pointe. En témoigne une initiative de SNCF Transilien en 2014, en partenariat avec huit entreprises à la Plaine Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Plus récemment, depuis 2019, des opérations de « lissage des pointes » et de flexibilisation des horaires se multiplient, portées par la Région Île-de-France.

Des résultats contre-intuitifs en apparence

Pourtant, notre étude comparative menée à Paris et San Francisco sur les effets des horaires flexibles questionnent leur pertinence.

Nos travaux montrent qu’à Paris, les personnes ayant des horaires flexibles sont plus susceptibles d’arriver pendant la période de pointe (entre 8 heures et 9h30) que celles qui n’en disposent pas. À San  Francisco, nous constatons que la flexibilité horaire n’a pas d’effet significatif sur l’heure d’arrivée au travail.

Autrement dit, la flexibilité n’a pas l’effet attendu dans la réduction des congestions, voire renforce, paradoxalement, la concentration des flux. Nous avons également observé cet effet contre-intuitif dans d’autres régions de France (Bretagne, Hauts-de-France), ainsi qu’en Suisse.

Plusieurs facteurs, selon nous, peuvent expliquer ce paradoxe.

D’un côté, la flexibilité est souvent partielle et asymétrique. Disposer d’une autonomie sur ses horaires ne signifie pas pour autant être libre de son temps. Il s’agit, pour ces salariés, de composer avec les horaires des collègues ou de leurs supérieurs, avec les réunions programmées à des heures fixes et les horaires des crèches ou des écoles. La marge de manœuvre affichée sur le papier est contrainte dans les faits.

De l’autre, ne sous-estimons pas le poids des normes sociales : dans beaucoup d’organisations, arriver tôt reste un signe de sérieux et d’implication.

À l’inverse, décaler ses horaires peut être mal perçu, même si cela ne nuit pas à la productivité. Ces représentations sociales influencent fortement les choix horaires, même chez ceux qui pourraient s’autoriser des horaires décalés.

Privilège ou précarité du travail flexible

Nos résultats révèlent qu’une distinction claire doit être établie entre les travailleurs flexibles à hauts revenus et ceux à bas revenus. C’est surtout lorsque la flexibilité est subie qu’elle peut contribuer à lisser les horaires de pointe.

En effet, ceux qui ont de hauts revenus et qui peuvent choisir leurs horaires comme ils le souhaitent (médecins, avocats, cadres en horaires flexibles…) sont plus susceptibles de se déplacer en même temps que tout le monde, à l’heure de pointe.

Chez ceux qui, en revanche, disposent d’une liberté d’organiser leurs horaires de travail tout en percevant de faibles revenus, la flexibilité tient davantage à la nature même de leur travail (aide à domicile et ménage, garde d’enfants périscolaire, restauration, culture et événementiel…), qui les contraint à exercer au cours de tranches horaires atypiques.

Enfin, le contexte urbain et territorial joue également. Les exemples de Paris et de San Francisco montrent que les effets de la flexibilité dépendent du contexte local. À San Francisco, au moment de l’enquête (2017), la dispersion géographique des lieux de travail et une culture du travail plus numérique (télétravail plus répandu, pratiques asynchrones) pouvaient limiter l’impact direct de la flexibilité sur l’heure d’arrivée.

À Paris, au contraire, la centralisation des fonctions tertiaires et l’inertie des rythmes sociaux (prise de repas notamment) renforcent la synchronisation.


« Le Mag », magazine interne de la SNCF, décembre 2014., Fourni par l’auteur

Désamorcer le mythe de l’autonomie

Ces résultats invitent à repenser une croyance bien ancrée dans les politiques de mobilité, selon laquelle l’étalement des horaires serait une réponse simple et immédiate à la congestion des transports.

Si la flexibilité peut apporter du confort dans la conciliation des vies personnelle et professionnelle, améliorer la qualité de vie au travail et réduire les tensions du quotidien, elle ne suffit pas à transformer les rythmes collectifs. Elle agit au niveau individuel, alors que la congestion est un phénomène structurel, social et fortement normé.

L’illusion d’une solution purement comportementale (laisser les gens « choisir » leurs horaires) occulte les inégalités temporelles, les contraintes de coordination et les « cultures du temps ».

Vers une véritable écologie temporelle ?

Pour alléger les heures de pointe, il ne suffit pas de miser sur les outils : il faut repenser le partage du temps dans nos sociétés. Redéfinir nos rythmes de travail, nos normes sociales, et notre organisation collective du temps à travers une approche que nous appelons « écologie temporelle ».

Elle suppose de reconnaître le temps comme un bien commun soumis à des arbitrages collectifs, de réduire les injonctions à la synchronisation – pourquoi toutes les réunions commencent-elles à 9 heures ? –, de valoriser les marges de désynchronisation, notamment via les politiques publiques et les campagnes de communication, et enfin d’intégrer la question des rythmes dans l’aménagement du territoire et l’urbanisme.

C’est déjà le cas, notamment, avec les politiques temporelles dites de « bureaux des temps », imaginés par l’association Tempo territorial, qui réfléchit, avec différents acteurs, aux mesures à prendre au sein des organisations pour promouvoir une meilleure conciliation des temps de vie.

The Conversation

Emmanuel Munch est Vice-Président de l’association Tempo Territorial et membre de la Déroute des Routes. Il perçoit des financements d’organismes publics tels que : le Ministère de la Transition Ecologique, l’ADEME, l’ANRT, la SNCF.

Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Horaires flexibles : une fausse solution aux embouteillages du matin ? – https://theconversation.com/horaires-flexibles-une-fausse-solution-aux-embouteillages-du-matin-259716

Ghana’s films don’t often make it to Netflix – local solutions may be the answer

Source: The Conversation – Africa – By Robin Steedman, Lecturer of Creative Industries, School of Culture and Creative Arts, University of Glasgow

African filmmakers have long faced challenges in securing wide-scale distribution for their films. In this context, digital platforms such as Netflix and YouTube have been hailed as bringing huge new opportunities.

This optimism in filmmaking resonates with the hype digital technologies more generally have had in Africa. They have been seen to offer almost unlimited opportunities for African entrepreneurs to transform and grow their businesses. Ghana’s communication minister, for example, declared in 2017 “it’s Digitime in Ghana”.

We are researchers in film studies, theatre studies, sociology and geography, and in this study, we set out to understand how platforms were being used and thought about in the Ghanaian film industry. We wanted to look beyond the techno-optimistic hype – the idea that technological progress can solve every problem known to humans.

We held interviews and focus groups with 50 filmmakers in Ghana to understand the experience of platform entrepreneurship in filmmaking across the country. We found that while filmmakers were very optimistic about technology, they were also deeply sceptical of what existing platforms could do for them in Ghana. Creating local platforms was an important alternative.

Enthusiastic but short on know-how

Ghana’s film industry dates back to its colonial roots when the Gold Coast Film Unit was established by the British in the 1940s. Although it has achieved remarkable successes, they haven’t been consistent. In the sub-region the industry is dwarfed by Nigeria’s Nollywood.




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How Nollywood films help Kenyan housemaids make sense of their lives


Film distribution in Ghana is in a transitional moment, driven in large part by technological change. For a long time, Ghanaian movies reached their audiences on CDs and DVDs. With the rise of digital television and internet streaming, this once lucrative model collapsed. Ghanaian filmmakers are now experimenting with platforms in their businesses.

We found that they used and thought about platforms in three principal ways.

First, many filmmakers enthusiastically embraced platforms and believed they had the power to create global reach and dramatic business growth. Many felt, like prominent Accra filmmaker Isaac, that “opportunities are endless in the industry” because of new technologies.

Some Ghanaian filmmakers distribute their films on major global platforms such as Netflix, but it was only a very small minority. They did not feel that working with platforms had revolutionised their businesses, but rather that being on Netflix enhanced their status, and they hoped this would help them attract financing for future projects.

Second, filmmakers were also well aware of the limits of platform distribution. Those with films on Netflix were the most affluent and well connected. Others struggled to access some global platforms. They also found it very difficult to make money on easy-to-access platforms such as YouTube. They struggle to make the large volume of content needed to get high viewing numbers and thus monetise their content. It was almost impossible to make enough to justify the cost of production.

Some filmmakers felt that they did not know enough about how to use platforms. Emerging filmmaker Esther expressed a common view when she said:

We need more education in filmmaking. Those of us here, we have the talent, we want to do movies, we are doing our best, but most of us have not been to film school to learn.

Some felt they were not benefiting from the potential of platforms yet, but could in the future. Thus, they were motivated to continually experiment and develop new strategies for making and distributing their movies online and offline.

Third, some filmmakers experimented with creating Ghanaian platforms.

John, a leading figure in a national association, said:

In five years, the industry will be better, far, far better than ten years ago. … if we are able to move with time, build a platform like Netflix.

He wanted to create something that would focus on Ghanaian film and support the local industry.

John was not alone. Selwyn, a film and TV entrepreneur, for example, had created an app specifically for local language film.

Ghanaian filmmakers could see that the business models of global tech giants did not favour them, and that Netflix and other American platforms would not transform film distribution in Ghana or fulfil their dreams of global audiences and business growth.

Local solutions

Film makers did not give up in the face of these challenges. Rather they worked hard to devise their own solutions to the challenge of film distribution – solutions that were tailored to their circumstances and put Ghanaian filmmakers at centre stage. Local Ghanaian platforms were one such solution.

The idea that technology can change the world emanates powerfully from Silicon Valley in the US and has been exported globally. Yet Ghana is starkly different from Silicon Valley and thus the experience of technological entrepreneurship is likely to be different too.

The Conversation

Ana Alacovska received funding from the Ministry of Foreign Affairs of Denmark for this research

Rashida Resario has received funding from DANIDA for this research.

Thilde Langevang receives funding from the Ministry of Foreign Affairs of Denmark, grant number 18-05-CBS (Advancing Creative Industries for Development in Ghana).

Robin Steedman does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Ghana’s films don’t often make it to Netflix – local solutions may be the answer – https://theconversation.com/ghanas-films-dont-often-make-it-to-netflix-local-solutions-may-be-the-answer-261087

God and Nollywood: how Pentecostal churches have shaped Nigerian film

Source: The Conversation – Africa – By Elizabeth Olayiwola, Senior Lecturer in Broadcast, Film, and Multimedia, University of Abuja

In Nigeria today, one doesn’t have to attend a church service to hear a sermon. The pulpit has moved – onto screens, into living rooms, and across YouTube.

Along with this shift, a fascinating genre has emerged: Nigerian evangelical cinema. These films blend entertainment with Pentecostal spirituality, turning prayers into special effects and spiritual battles into dramatic storylines.

This transformation is not accidental. It reflects a wider trend in which religion and media intersect to shape how Nigerians – and increasingly, Africans in the diaspora – understand the spiritual world.

As a media scholar I have been researching the Nigerian evangelical screen world for over a decade. As I show in my latest study in the book Contemporary African Screen Worlds, the rise of evangelical cinema is tied to Nigeria’s Pentecostal boom and the explosion of Nollywood, the country’s vast film industry, in the 1990s.

In the early days of Nollywood, films were distributed on video cassettes and shown in communal venues, including church halls. They spread to TV, where audiences embraced early Nollywood productions like Agbara Nla (The Ultimate Power) produced in 1993 by Mount Zion Faith Ministries International. Broadcast as a series, it dramatised spiritual warfare between Christians and demonic agents and became a national phenomenon.

The ministry, founded in 1985, houses Mount Zion Film Productions, the most prolific Christian film company in Nigeria.

Evangelical films blur the line between devotion and drama, prayer and performance. My study shows that they are not just niche productions aimed at church audiences. Their impact is far greater. The films reveal how millions of Nigerians imagine the spiritual world, how they navigate everyday crises, and how religion adapts to new technologies.

The Nigerian evangelical film culture also shows how a range of networks can build and push a cinematic culture forward, offering lessons to industries around the world about the power of leveraged networks.

How it all started

At the centre of this story is Mike Bamiloye, co-founder of Mount Zion Faith Ministries. Established by a small group of college graduates, it began with church stage plays before moving into video and TV.

Like the Yoruba theatre tradition from which it drew some of its inspiration, Mount Zion toured churches and neighbouring countries, staging plays and building audiences.

With fewer entertainment options available back then, TV audiences embraced Agbara Nla. The film tells the story of a village that is constantly punished by the forces of darkness because of a malevolent herbalist. God sends a young Christian missionary couple to battle him and deliver the community from evil.

What made Agbara Nla and similar films resonate was their familiarity. Nigerians had long been exposed to supernatural storylines. In the 1960s through to the 1980s, they occurred in Yoruba travelling theatre productions, a popular form of entertainment.

Later, the supernatural was kept alive in Nollywood’s many occult-themed films. Often involving witchcraft and magic, these films tend to tap into a blend of Christian and traditional Nigerian cosmologies. They revolve around the idea of spiritual warfare, of good versus evil and God versus the Devil.

Evangelical filmmakers simply retooled the formula, swapping out witchdoctors for pastors, charms for prayer, and gods for Christ.

A man directs actors dressed in simple white outfits. One kneels holding a sacred object, others lie passed out on the ground.
The power of the gods on display in a Nollywood film.
Bestvillage/Wikimedia Commons, CC BY-SA

In many evangelical films, prayer is not just words muttered in the quiet of the heart. It is dramatised, given visual form, and staged as a battle with unseen forces. A woman kneeling in prayer might suddenly find herself in a parallel “spirit realm” where angels and demons clash. Her whispered incantations are translated into fireballs, lightning bolts, or shields of protection.

The effect is powerful. For Christian audiences, these films make visible what is usually invisible: the spiritual consequences of prayer. They confirm a belief that prayer works, not metaphorically but literally, in the everyday struggles of life.

Social messages

These films are more than just entertainment. They carry social messages too. One striking feature I’ve discussed in my earlier research is their focus on women.

Women are often depicted as especially vulnerable to spiritual attack – but also as powerful prayer warriors. In many films, a woman’s reproductive life – her fertility, sexuality, or motherhood – is given spiritual significance.




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This framing reflects Pentecostal theology, where sex itself is sometimes cast as an act with spiritual consequences. So these kinds of Nollywood stories both challenge and reinforce gender norms.

On one hand, women are shown exercising spiritual authority. On the other, their bodies are often treated as sites of moral or spiritual conflict.

Entrepreneurship of faith

Behind the scenes, evangelical Nollywood also illustrates a different kind of creativity: entrepreneurship. Many film makers juggle ministry with business innovation, building networks of production, distribution and audience engagement. Evangelical film maker Opeyemi Akintunde, for example, started with short web stories, moved into publishing, and went on to adapt her work into films circulated on YouTube and in cinemas.

This entrepreneurial spirit is part of a broader pattern across Africa. Studies have shown how Pentecostal media – from films to radio to social media – are reshaping both religious practice and cultural economies.

In Nigeria, the church itself provides infrastructure, from funding and publicity to venues and technical equipment, making film ministry possible.

Beyond Nigeria

Studies have also shown how Nollywood is spreading, embraced by a global audience. The influence of Nigerian evangelical cinema is not limited to Nigeria.




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Riding on Nigeria’s transnational churches, these films and their film-making style today reach audiences across Africa, Europe and the US. Diaspora churches screen them during services; people watch them on their phones for inspiration or moral guidance.

This global circulation highlights the adaptability of both African Pentecostalism and Nollywood – and their capacity to shape imaginations (and souls) far beyond their local roots.

The Conversation

Elizabeth Olayiwola does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. God and Nollywood: how Pentecostal churches have shaped Nigerian film – https://theconversation.com/god-and-nollywood-how-pentecostal-churches-have-shaped-nigerian-film-264279

Mónica’s story: the woman shipped from Ghana to Portugal in 1556 to stand trial for using traditional medicine

Source: The Conversation – Africa – By Jessica O’Leary, Senior Lecturer, Monash University

Standing before the Inquisition in Lisbon, Portugal in 1556, Mónica Fernandes, a woman from the coast of modern-day Ghana, was accused of casting malevolent spells and making pacts with demons. Her crime? Seeking a traditional Akan remedy for a simple cat bite.

The Portuguese Inquisition was a powerful institution tasked with identifying, investigating and punishing any belief or practice that deviated from official Catholic doctrine. The Inquisition was established in 1536 during the expansion of the Portuguese empire, one of the world’s first global maritime powers.

Fernandes’ trial, recorded in meticulous detail by the Inquisitor, Jerónimo de Azambuja, offers a rare and powerful window into a 16th-century clash of cultures. It reveals how a colonial power systematically misunderstood and criminalised local customs, rebranding Indigenous knowledge as dangerous sorcery.

As a historian, I spend my time searching for connections between people across the early modern world, especially the lives of women and children within the vast Portuguese empire. While I was researching the trials of Indigenous women in colonial Brazil, a question began to form: were women in other parts of the empire, like west Africa, also being targeted for their traditional knowledge? This question led me to the archives of the Portuguese Inquisition and to a remarkable case file from 1556.




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The file detailed the trial of Mónica Fernandes, an Akan woman from what’s now Ghana. Her story opens a rare window onto the personal, human impact of colonisation. It shows how a vast imperial power operated on the ground: by misunderstanding, criminalising, and attempting to erase Indigenous ways of knowing.

Recovering stories like this helps us understand a legacy of cultural suppression that continues to resonate today.

A life between two worlds

Mónica was born to Akan parents. The Akan are a collection of related peoples, primarily living in modern-day Ghana and Côte d’Ivoire. Organised into matrilineal states, they had established sophisticated societies with rich cultural, religious and social knowledge systems long before the arrival of Europeans.

The Portuguese first arrived on the west African coast in the late 15th century, driven by a desire for gold. They established their authority by constructing fortified trading posts like São Jorge da Mina (now Elmina Castle) that imposed their laws and religion on the surrounding communities.

Mónica lived and worked in and around São Jorge da Mina, a place of intense cultural collision. Baptised into the Catholic faith, she existed between two worlds: the rigid, hierarchical society of the European fortress and the vibrant Akan village of Edina that surrounded it.

Like others, she moved between these spaces to socialise, shop and, crucially, seek medical care. It was this last activity that brought her to the attention of the Inquisition. Instead of visiting the Portuguese apothecary at the fortress, Mónica consulted a local Akan healer, an ɔkɔmfoɔ or odunsinni, to treat a cat bite. She procured an ointment, a common practice she saw as rudimentary healthcare.

To the Inquisitor, however, this was proof of heterodoxy, or a belief, opinion, or practice that went against the officially established doctrines of Catholicism. Mónica’s choice to trust her community’s medical expertise over that of the Portuguese was seen not just as a rejection of European authority, but as evidence of a pact with the devil.

Custom vs. crime

The accusations against Mónica were dramatic and personal. The initial charge stemmed from a quarrel with another African woman, Ana Fernandes, who was visiting São Jorge da Mina from Lisbon. Witnesses claimed that after an argument, Mónica cast a spell on Ana. Weeks later, after returning to Portugal, Ana succumbed to a mysterious illness that allegedly caused the skin to peel from her face. This rumour, spread by a single witness, became the centrepiece of the case.

The rumour of Mónica’s curse spread, prompting a formal inquiry by the Portuguese captain at São Jorge da Mina. It was only after this local investigation, which took months, that Mónica was officially detained and transported as a prisoner to face the main tribunal in Lisbon.

The Inquisitor’s interest went beyond this single event, expanding to include other, more everyday practices. Witnesses interviewed at São Jorge da Mina also claimed Mónica conducted spells using chickens and yams. While these details were recorded as evidence of sinister rituals, they were in fact staple elements of Akan cultural life. Yams, a starchy, edible tuber, similar to a potato, were a vital food source and central to ceremonies honouring ancestors, while animal sacrifice was a common preparation for deities.

What the Portuguese Inquisitor labelled feitiços (witchcraft or charms) was, for Mónica and her community, simply aduro (medicine) and amammerɛ (custom). The trial documents painstakingly list her heterodoxical activities, but in doing so, they inadvertently preserve a record of the very cultural knowledge the Inquisition sought to destroy. Mónica’s case becomes a catalogue of everyday Akan practices, seen through a distorted colonial lens.

A defiant accused

Throughout months of imprisonment and interrogation, Mónica was pressed to confess to witchcraft. She consistently refused. In Akan culture, the concept of bayie is sometimes translated as “witchcraft”, but it specifically refers to acts of acute spiritual wickedness or illness. Mónica’s actions did not fit this category. She was treating a physical ailment, a cat bite.

Mónica’s refusal to accept the label of “witch” was therefore not simple denial. Her defence was based on a clear cultural distinction, one she clung to despite her limited Portuguese. When she insisted that she had committed no crime because “all the black men and women of Mina did it too”, she was not admitting to collective guilt. She was trying to explain that her actions were customary medicine, not malevolent spiritual work.

She understood the difference between her own system of knowledge and the crime of which she was accused, and she refused to conflate them.

The verdict and legacy

Ultimately, Mónica was found guilty of witchcraft, but the Inquisitors deemed her actions “minor”. She was given the light sentence of a period of religious re-education in Lisbon to study Christian doctrine. Mónica secured her release by demonstrating good Christian behaviour, but was forbidden from returning to her homeland.

Mónica’s light sentence was relatively uncommon but unlikely to have been the first instance of re-education. It is possible that women from other Portuguese colonial territories also suffered similar fates, but many records have been lost due to the Lisbon Earthquake (1755) and the deliberate destruction of the Goa Inquisition cases which also took in east Africa.

We don’t know what happened to her after her release. But her story, buried in the archives for over 450 years, remains deeply relevant. It is a powerful, personal account of how colonialism operated not just through military force, but through displacement and the deliberate suppression of local knowledge. Mónica’s trial is a stark reminder that the branding of Indigenous practices as “magic” or “superstition” was a tool used to assert dominance and erase entire ways of knowing the world.

The Conversation

Jessica O’Leary works for Monash University, a partner of The Conversation.

ref. Mónica’s story: the woman shipped from Ghana to Portugal in 1556 to stand trial for using traditional medicine – https://theconversation.com/monicas-story-the-woman-shipped-from-ghana-to-portugal-in-1556-to-stand-trial-for-using-traditional-medicine-263929