Bloqué au travail en ce début d’année ? C’est peut-être un signe que vous progressez

Source: The Conversation – in French – By Leda Stawnychko, Associate Professor of Strategy and Organizational Theory, Mount Royal University

Au début de la nouvelle année, il est naturel de se sentir partagé entre la gratitude et l’envie de changement. Le mois de décembre modifie souvent nos habitudes : moins de réunions, des boîtes courriel moins encombrées et une rare occasion de faire le point et de réfléchir.

Pendant cette période, on peut se réjouir du chemin parcouru, tout en ressentant que la voie suivie n’est plus vraiment la bonne.

Ce malaise est particulièrement fréquent à des étapes de la vie où les professionnels s’attendent à se sentir plus stables, mais ont plutôt l’impression de stagner. Il est facile de rejeter ces sentiments comme de l’impatience ou un manque d’engagement.

Mais les recherches sur l’apprentissage et le développement des adultes suggèrent que se sentir bloqué est souvent un signe de croissance personnelle. C’est la preuve que notre développement interne a dépassé ce que notre environnement immédiat peut offrir.

Dans la recherche en éducation, cette tension est souvent décrite comme un dilemme désorientant : une expérience qui remet en question nos hypothèses et révèle un décalage entre la façon dont nous nous voyons et le contexte dans lequel nous évoluons.

Bien que ces moments soient souvent inconfortables, ils agissent comme des catalyseurs pour l’apprentissage et le changement, incitant à réévaluer vos objectifs, vos valeurs et votre orientation. Vu ainsi, le désir d’un nouveau départ est une réponse normale à votre croissance.




À lire aussi :
Cinq conseils pour trouver ce qui vous apporte vraiment de la joie en dehors du travail


Diagnostiquer la source de l’agitation

Si vous êtes prêt à changer, mais que vous ne savez pas par où commencer, une première étape consiste à clarifier ce qui alimente votre sentiment d’agitation. Est-ce le travail lui-même, les personnes avec lesquelles vous travaillez ou la culture organisationnelle au sens large ?

Lorsque les organisations sont généralement favorables, la croissance ne nécessite pas forcément de changer d’entreprise. Le changement peut être possible au sein du même environnement. Dans ces cas, les conversations avec les superviseurs peuvent révéler des opportunités qui ne sont pas immédiatement évidentes, telles que des missions ambitieuses, des projets spéciaux ou le soutien à la formation continue.

Les recherches montrent que les personnes qui restent longtemps dans une même entreprise le font souvent en raison de relations solides, d’une bonne adéquation avec leur vie en général et de ce que les chercheurs appellent « l’ancrage professionnel », c’est-à-dire les avantages financiers, sociaux et psychologiques liés à leur poste qui rendent leur départ coûteux.

Mais si rester freine votre progression, il vaut la peine d’explorer soit la possibilité de renégocier votre trajectoire, soit celle de préparer votre départ de manière réfléchie.

Réévaluer ce qui compte aujourd’hui

Que vous envisagiez un changement au sein de votre organisation ou ailleurs, prendre le temps de clarifier vos besoins, vos objectifs et vos valeurs est essentiel. Ce qui comptait pour vous au début de votre carrière n’a peut-être plus la même importance.

Revenu, apprentissage, flexibilité, stabilité et sens de la vie : l’importance de ces facteurs évolue selon les étapes de votre parcours. Identifier vos priorités actuelles ne signifie pas les figer pour toujours, mais simplement avoir une vision claire pour évaluer les opportunités.

Certaines personnes accordent la priorité au mentorat ou à la formation prise en charge par l’employeur. D’autres ont besoin d’horaires prévisibles, d’une bonne couverture santé ou de flexibilité pour s’occuper de leur famille.

Comprendre ce qui compte vraiment pour vous aujourd’hui aide à réduire les options et à éviter la paralysie que provoquent souvent les grandes décisions.




À lire aussi :
Un robot m’a pris mon stage : l’impact de l’IA sur l’entrée des jeunes dans le monde du travail


Se concentrer sur les activités plutôt que sur les titres

Pour y voir plus clair, imaginez votre rôle idéal sans vous arrêter aux titres de poste. Les titres peuvent être trompeurs et masquent souvent la réalité quotidienne du travail.

Concentrez-vous plutôt sur les activités qui occupent la majeure partie de votre temps et sur les compétences que vous utilisez réellement. Une question utile est : que feriez-vous volontiers même sans être rémunéré ? Ces tâches révèlent souvent vos forces et motivations profondes, ce que les psychologues appellent la motivation intrinsèque – le plaisir d’accomplir une tâche simplement parce qu’elle est gratifiante.

Par exemple, au début de ma carrière, je me suis rendu compte que je prenais beaucoup de plaisir à soutenir des professionnels en transition, en période de conflit ou de changement. Avec le temps, j’ai compris que le mentorat et le coaching étaient des activités qui me passionnaient suffisamment pour les exercer même gratuitement.

Fort de cette prise de conscience, j’ai commencé à chercher des postes qui incluaient ces activités, afin de m’assurer que mon travail reste significatif et stimulant.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Se préparer pour la prochaine étape

Une fois vos priorités et intérêts clarifiés, identifiez les compétences et qualifications nécessaires pour les postes qui vous intéressent et commencez à les développer de façon intentionnelle.

Cela peut se faire à faible risque, par exemple à travers des projets dans votre emploi actuel, des activités entrepreneuriales, des emplois secondaires, des missions bénévoles ou des formations ciblées. En prenant régulièrement de petites mesures concrètes, vous réduisez progressivement l’écart entre vos capacités actuelles et ce que requiert votre prochaine étape professionnelle.

En cultivant activement ces compétences, vous transformez une période d’agitation en une phase constructive de préparation et de croissance professionnelle.

Lorsque vous réfléchissez à la suite, utilisez votre réseau de manière stratégique pour poser des questions, apprendre et découvrir des opportunités. Les nouveaux départs se construisent à travers les conversations, les expériences et les choix progressifs.

Enfin, soyez également attentif aux croyances qui limitent vos actions. Les idées que vous vous faites sur ce que vous pouvez faire ou non peuvent restreindre vos options bien plus que vos compétences réelles. Le sentiment d’être bloqué n’est pas un obstacle, mais une invitation à évoluer et le signal que vous pouvez commencer un nouveau chapitre dès aujourd’hui.

La Conversation Canada

Leda Stawnychko reçoit des financements du CRSH.

ref. Bloqué au travail en ce début d’année ? C’est peut-être un signe que vous progressez – https://theconversation.com/bloque-au-travail-en-ce-debut-dannee-cest-peut-etre-un-signe-que-vous-progressez-272794

Les stablecoins présentent des risques. Il faut rapidement les encadrer

Source: The Conversation – in French – By Annie Lecompte, Associate professor, Département des sciences comptables, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les stablecoins ambitionnent de combiner le meilleur des deux mondes : l’agilité du numérique et la stabilité d’une devise nationale. La percée au pays de différents stablecoins alignés au dollar canadien ou américain, force toutefois un débat urgent : peut‑on encadrer assez rapidement cette nouvelle monnaie afin de garantir la stabilité financière et l’innovation avant que des stablecoins étrangers n’installent leur domination et ne précarisent l’économie canadienne ?

Au Canada, l’intérêt pour les stablecoins s’est récemment intensifié, avec l’annonce de la Banque Nationale le 9 septembre dernier, qui a donné son appui à un projet de stablecoin arrimé au dollar canadien. La Banque du Canada est également de la partie : Elle plaide pour un cadre fédéral rapide et coordonné encadrant les stablecoins privés, afin d’en tirer les bénéfices tout en protégeant les consommateurs et en préservant la stabilité financière.

En tant que professeure au département des sciences comptables de l’UQAM, je souhaite mettre en lumière les enjeux émergents que ces évolutions soulèvent pour le fonctionnement du système financier canadien, afin de contribuer à une réflexion collective sur la manière d’encadrer ces innovations sans compromettre la stabilité économique du pays.

Stablecoins vs cryptomonnaies vs monnaie numérique de banque centrale

Bien que les stablecoins, les cryptomonnaies comme le Bitcoin, et les monnaies numériques de banques centrales reposent toutes sur des technologies numériques, leur nature et leurs objectifs diffèrent considérablement.

Le Bitcoin a été la première cryptomonnaie largement adoptée. Il repose sur un réseau décentralisé sans autorité centrale, de sorte que sa valeur fluctue librement selon l’offre et la demande. Cette volatilité en fait un actif principalement spéculatif, difficile à utiliser pour des transactions quotidiennes, ou comme unité de compte fiable.

Les stablecoins, au contraire, sont conçus pour limiter ces variations de valeur. En étant adossés à une monnaie traditionnelle ou à d’autres actifs, ils offrent une stabilité qui les rend plus adaptés aux paiements, aux transferts internationaux et à certaines applications de la finance décentralisée. Cependant, ils demeurent émis par des entreprises privées et leur stabilité dépend de la qualité des réserves et de la transparence des mécanismes mis en place.

Les monnaies numériques de banque centrale (CBDC) se distinguent par leur émetteur. Une telle monnaie numérique, comme le dollar numérique que la Banque du Canada a étudié avant de mettre son projet sur pause, est directement émise et garantie par une banque centrale. Elle vise à moderniser le système financier, à renforcer la souveraineté monétaire et à offrir un moyen de paiement numérique sûr et universel. Contrairement aux stablecoins, une CBDC repose sur la confiance dans l’État, et non dans une entreprise privée.

Risques et enjeux liés aux stablecoins

Les stablecoins offrent rapidité et efficacité dans les paiements numériques, mais ils présentent plusieurs risques pour les consommateurs et la stabilité financière.

Le principal enjeu concerne la transparence et la fiabilité des réserves. Pour qu’un stablecoin conserve sa valeur, chaque unité doit être soutenue par des actifs équivalents, comme des devises ou des obligations. Or, certains émetteurs manquent de transparence, comme l’ont montré des scandales liés au Tether. La multiplication de ce type de scandale pourrait entraîner une perte de confiance généralisée dans les stablecoins et provoquer un « bank run » numérique avec des retraits massifs impossibles à honorer.

Un autre risque est systémique. Si un stablecoin largement utilisé faisait défaut, les répercussions pourraient se propager à l’ensemble du système financier, à l’image de la crise financière de 2008. À cela s’ajoutent les risques de fraude et de blanchiment d’argent, amplifiés par la nature transfrontalière de ces actifs, qui peuvent faciliter le financement d’activités illégales.




À lire aussi :
Propriété numérique dans le sport : danger de fraudes et de contrefaçons


Enfin, la domination de stablecoins étrangers comme le Tether poserait un défi de souveraineté monétaire, en réduisant l’efficacité des politiques de la Banque du Canada. Contrairement au Bitcoin, surtout spéculatif, les stablecoins visent un usage quotidien, ce qui accentue leurs effets potentiels en cas de crise. Une réglementation claire et coordonnée est donc essentielle pour encadrer leur usage et protéger la stabilité du système financier.

Situation au Canada

Au Canada, l’encadrement des stablecoins est devenu un sujet prioritaire pour les autorités financières. La popularité croissante de ces actifs numériques a attiré l’attention des régulateurs, qui souhaitent éviter qu’un marché non contrôlé mette en péril la stabilité du système financier. La Banque du Canada souligne qu’il est important de réfléchir à la mise en place d’une réglementation pour encadrer les cryptomonnaies stables, afin de protéger les consommateurs et de préserver la stabilité financière, sans toutefois préciser les modalités concrètes d’un tel cadre.

Actuellement, les stablecoins sont classés dans la catégorie des « actifs cryptographiques à valeur référencée » par les autorités canadiennes. Selon leurs caractéristiques, ils peuvent être considérés comme des valeurs mobilières ou des instruments financiers, ce qui soumet certains émetteurs (notamment ceux dont les stablecoins présentent les attributs d’un titre financier et relèvent donc des valeurs mobilières) aux réglementations provinciales sur les valeurs mobilières.

Dans les faits, cette surveillance accrue des stablecoins classés en tant que valeurs mobilières constitue un filet de protection bienvenu pour les investisseurs et pour l’intégrité du marché. Cette approche fragmentée crée toutefois une certaine incertitude au moment de l’émission puisque les entreprises comme les consommateurs ne savent pas toujours d’emblée dans quelle catégorie réglementaire l’actif sera classé, d’où la volonté de mettre en place une législation fédérale harmonisée.

Le Canada se trouve ainsi à un moment charnière. D’un côté, un cadre réglementaire clair pourrait stimuler l’innovation et permettre l’émergence de projets locaux. De l’autre, une absence de réglementation rapide risquerait de favoriser la domination de stablecoins étrangers et d’exposer les utilisateurs à des risques accrus de fraude et de perte de confiance. Or, un encadrement trop strict ou mal calibré pourrait, à l’inverse, freiner l’innovation, alourdir les coûts de conformité et réduire l’attractivité du marché canadien.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Regard international

Alors que le Canada élabore encore son cadre réglementaire, plusieurs pays ont déjà avancé. Cette diversité d’approches montre la rapidité avec laquelle les gouvernements s’adaptent à l’essor des stablecoins.

Aux États-Unis, l’USDT et l’USDC dominent le marché mondial. Le pays a adopté en juillet 2025 le GENIUS Act, qui impose aux émetteurs des exigences strictes sur les réserves, la divulgation des avoirs et la lutte contre le blanchiment, tout en favorisant l’innovation et la clarté réglementaire.

En Europe, le règlement MiCA, en cours de déploiement, harmonise la régulation des cryptoactifs et fixe des règles précises sur la gouvernance, la transparence et la protection des consommateurs.

En Asie, la Chine a interdit les cryptomonnaies privées et a plutôt mis l’accent sur le lancement d’un yuan numérique afin de garder un contrôle total sur sa masse monétaire. Le Japon, de son côté, exige que les émetteurs détiennent des réserves en monnaie fiduciaire sous supervision étatique, tandis que Singapour développe, avec Hongkong, un corridor réglementé pour les transactions transfrontalières.

Entre prudence et urgence

Comparé à ces initiatives, le Canada avance plus prudemment. Cette stratégie permet d’apprendre des expériences étrangères, mais un retard prolongé pourrait accroître la dépendance aux stablecoins étrangers et réduire la souveraineté monétaire du pays.

À l’inverse, les pays ayant réglementé très rapidement (comme Singapour et Hongkong) ont déjà constaté certains effets négatifs. En effet, l’introduction de règles strictes peut mener à une sortie de projets locaux incapables d’absorber les coûts de conformité et à une réduction de l’innovation dans l’écosystème, plusieurs entreprises pouvant faire le choix de s’établir dans des juridictions plus souples.

Le Canada semble donc sur la bonne voie pour réglementer les stablecoins de manière efficace, mais il devra clarifier rapidement son cadre afin d’intervenir à temps et préserver sa souveraineté monétaire dans un marché où les acteurs étrangers prennent de l’ampleur.

La Conversation Canada

Annie Lecompte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les stablecoins présentent des risques. Il faut rapidement les encadrer – https://theconversation.com/les-stablecoins-presentent-des-risques-il-faut-rapidement-les-encadrer-265832

Slanguage: The trouble with idioms is that they can leave even fluent English speakers behind

Source: The Conversation – Canada – By Frank Boers, Professor of Applied Linguistics, Western University

Being a linguist — and someone who has tried to learn several languages (including English) in addition to my mother tongue (Flemish Dutch) — I have an annoying habit: instead of paying attention to what people are saying, I often get distracted by how they are saying it. The other day, this happened again in a meeting with colleagues.

I started writing down some of the expressions my colleagues were using to communicate their ideas that may be puzzling for users of English as a second or additional language.

In a span of about five minutes, I heard “it’s a no-brainer,” “to second something,” “being on the same page,” “to bring people up to speed,” “how you see fit,” “to table something” and “to have it out with someone.”

These are all expressions whose meanings do not follow straightforwardly from their lexical makeup — they’re called idioms by lexicologists.

Idioms are part of daily communication. But this anecdote also suggests that we take it for granted that such expressions are readily understood by members of the same community. However, when it comes to people who are new to said community, nothing could be further from the truth.


Learning a language is hard, but even native speakers get confused by pronunciation, connotations, definitions and etymology. The lexicon is constantly evolving, especially in the social media era, where new memes, catchphrases, slang, jargon and idioms are introduced at a rapid clip.
Slanguage, The Conversation Canada’s new series, dives into how language shapes the way we see the world and what it reveals about culture, power and belonging. Welcome to the wild and wonderful world of linguistics.


Idioms and the limits of language proficiency

Research conducted at the University of Birmingham several years ago revealed that international students for whom English is an additional language often misunderstand lecture content because they misinterpret their lecturers’ metaphorical phrases, including figurative idioms.

More recent research confirms that English idioms can remain elusive to second-language learners even if the expressions are intentionally embedded in transparent contexts.

One of my own recent studies, conducted with international students at Western University in Canada, also found that students incorrectly interpreted idioms and struggled to recall the actual meanings later on after being corrected.

This shows just how persistently confusing these expressions can be.

It’s worth mentioning that we’re talking about students who obtained high enough scores on standardized English proficiency tests to be admitted to English-medium universities. Knowledge of idioms appears to lag behind other facets of language.

When literal meanings get in the way

The challenge posed by idioms is not unique to English. All languages have large stocks of idioms, many of which second-language learners will find puzzling if the expressions do not have obvious counterparts in their mother tongue.

There are various obstacles to comprehending idioms, and recognizing these obstacles can help us empathize with those who are new to a community. For one thing, an idiom will inevitably be hard to understand if it includes a word that the learner does not know at all.

However, even if all the constituent words of an expression look familiar, the first meaning that comes to a learner’s mind can be misleading. For example, as a younger learner of English, I was convinced that the expression “to jump the gun” referred to an act of bravery because, to me, the phrase evoked an image of someone being held at gunpoint and who makes a sudden move to disarm an adversary.

I only realized that this idiom means “to act too soon” when I was told that the gun in this phrase does not allude to a firearm but to the pistol used to signal the start of a race.

I also used to think that to “follow suit” meant taking orders from someone in a position of authority because I thought “suit” alluded to business attire. Its actual meaning — “to do the same thing as someone else” — became clear only when I learned the other meaning of suit in card games such as bridge.

The idea that idioms prompt a literal interpretation may seem counter-intuitive to readers who have not learned a second language because we normally bypass such literal interpretations when we hear idioms in our first language. However, research suggests that second-language learners do tend to use literal meanings as they try to make sense of idioms.

Unfortunately, when language learners use a literal reading of an idiom to guess its figurative meaning, they are very often misled by ambiguous words. For example, they will almost inevitably misunderstand “limb” in the idiom “to go out on a limb” — meaning “to take a serious risk” — as a body part rather than a branch of a tree.

Recognizing the origin of an idiomatic expression can also be difficult because the domains of life from which certain idioms stem are not necessarily shared across cultures. For example, learners may struggle to understand English idioms derived from horse racing (“to win hands down”), golf (“par for the course”), rowing (“pull your weight”) and baseball (“cover your bases”), if these sports are uncommon in the communities in which they grew up.

A language’s stock of idioms provides a window into a community’s culture and history.

Same language, same idioms? Not exactly

Idiom repertoires vary across communities — whether defined regionally, demographically or otherwise — even when those communities share the same general language.

For example, if an Aussie were to criticize an anglophone Canadian for making a fuss by saying “you’re carrying on like a pork chop,” they may be lost in translation, even if there isn’t much of one. At least, linguistically that is.

Although people may have learned a handful of idioms in an English-language course taken in their home country, those particular idioms may not be the ones they will encounter later as international students or immigrants.

The moral is simple: be aware that expressions you consider perfectly transparent because you grew up with them may be puzzling to others. We need to have more empathy for people who are not yet familiar with the many hundreds of potentially confusing phrases that we use so spontaneously.

The Conversation

Frank Boers receives funding from the Social Science and Humanities Research Council of Canada.

ref. Slanguage: The trouble with idioms is that they can leave even fluent English speakers behind – https://theconversation.com/slanguage-the-trouble-with-idioms-is-that-they-can-leave-even-fluent-english-speakers-behind-271681

The Colombian border is one of the biggest obstacles to building a new Venezuela

Source: The Conversation – Canada – By Sally Sharif, Lecturer in Political Science, University of British Columbia

Since American forces captured Venezuelan President Nicolás Maduro, plunging the country into uncertainty, there have been hopes for a transition to democracy, the stabilization of its economy, a reduction in drug trafficking and conditions that might allow millions of Venezuelans abroad to return home.

But one factor will impede efforts at stabilizing the country: Venezuela’s hard-to-control border with Colombia, a shadow security zone that serves as a sanctuary and trafficking corridor for armed and dangerous organizations.

There are two main armed groups along the border:

  1. Leftist guerrillas in Colombia who have used Venezuelan territory to regroup, move supplies and evade counterinsurgency attacks.
  2. Leftist pro-government militias in Venezuela that have squashed dissent and exerted violence against civilians every time protests have erupted against Hugo Chávez and, later, Maduro.

Over time, these groups have often collaborated, turning a porous frontier into a shared operating space that any new Venezuelan government will have to dismantle.

The question, then, is whether any government — democratic or otherwise — can consolidate power in the presence of entities on both sides of an ungoverned international border with the most to lose from a change in the status quo.




Read more:
5 scenarios for a post-Maduro Venezuela — and what they could signal to the wider region


Venezuela: Shielding Colombian leftist rebels

I have been studying armed groups in Colombia for a decade. My research explains why about one-third of disarmed fighters of the guerrilla group the Revolutionary Armed Forces of Colombia (FARC) have picked up arms again since a historic peace agreement in 2016.

The breakup in the organizational structure of FARC is one of these reasons. The other reason is Venezuela’s support.

When a handful of disarmed FARC commanders released a video in August 2019 announcing their return to taking up arms, they were able to do so because Maduro’s government had an ideological and strategic stake in keeping them afloat: a shared leftist, anti-imperialist world view that treated Colombia’s Marxist guerrillas as political allies.

In fact, when I interview disarmed FARC combatants in Colombian provinces on the border for my research, they consistently describe Venezuela as a place where they could recuperate, treat injured fighters and regroup after Colombian military pressure, which was equipped and funded in part by the U.S. government.

In the border province of Norte de Santander, the FARC and another leftist guerrilla group, the National Liberation Army (ELN), collaborate to ship coca paste from the expansive coca fields of northeastern Colombia through alluvial paths and dirt roads to Lake Maracaibo in Venezuela. From there, speed boats take the cocaine to the U.S.

In one interview, I asked a former FARC commander to draw the trafficking route on a map. To my surprise, it zig-zagged across the international border between Colombia and Venezuela.

Any attempt to change the status quo in Venezuela will therefore be met with fierce resistance by Colombian armed groups who have for decades benefited from a porous border and a helping hand across it.

Armed militias mobilized by Chavez

Colombia has done its share of influencing Venezuela’s politics, in particular during the presidency of Álvaro Uribe from 2002 to 2010, when
Colombia was closely tied to the U.S. and was perceived by former president Chávez as a threat to his revolution.

After the failed April 2002 coup attempt against Chávez — when some members of the military and opposition briefly removed him from office before he returned within two days — the president responded by backing armed pro-government militias, known as colectivos, so they could help defend his rule.

For years, Maduro consistently armed and provided impunity to militias that run street-level checkpoints and show up fast across the country when the regime feels threatened.

In the days after Maduro’s recent capture, those groups were visibly deployed across the capital of Caracas, patrolling on motorbikes with rifles, stopping cars and demanding access to people’s phones — signalling that Chávez’s ideology still has muscle on the street, even if its top leader is now in an American jail cell.

Militias are one of the most destructive forces for a society. Once mobilized, they allow governments to avoid accountability for violence and repression. They are also difficult to get rid of. My research also shows that almost half of armed groups return to fighting after going through disarmament.

With armed violence in Colombia surging again and leftist armed groups entrenched along the frontier, any crackdown on Venezuelan colectivos risks pushing them across the border into Colombia, where allied guerrillas can shelter them until the pressure eases.

Sore spots for state-building

International borders are sore spots for countries attempting to consolidate power and transition to peace. The civil war in the Democratic Republic of the Congo has been raging for decades because of neighbouring Rwanda’s support for the rebels.

The World Bank ran into this reality in the Great Lakes region of Africa: it helped launch the Multi-Country Demobilization and Reintegration Program because efforts to demobilize fighters in one country didn’t work when armed groups and combatants were moving and operating across borders.

Similarly, the Colombia-Venezuela border has long fuelled cycles of violence in Colombia. It will now be the main sticking point in any Venezuelan efforts to reduce drug trafficking, consolidate power and transition to democracy and the rule of law.

The Conversation

Sally Sharif does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. The Colombian border is one of the biggest obstacles to building a new Venezuela – https://theconversation.com/the-colombian-border-is-one-of-the-biggest-obstacles-to-building-a-new-venezuela-272975

Slanguage: How ‘6-7’ makes sense even though it means nothing

Source: The Conversation – Canada – By Nicole Rosen, Professor and Canada Research Chair in Language Interactions, University of Manitoba

The expression “6-7” spread like wildfire last year, making its way outside the realm of usual adolescent slang and into the collective discourse, popping up at public sports events, in Halloween costumes and even in teachers’ lesson plans.

A couple of things are clear about the 6-7 phenomenon: kids love saying it and adults love hating it. But what does it actually mean? The answer — “It doesn’t mean anything” — appears to be the main complaint. But meaning nothing is kind of the whole point.

While it may not signify anything in the conventional sense of meaning, 6-7 expresses solidarity and belonging.

Users of the expression show that they’re part of the in-group as opposed to those who “just don’t get it.” They’re deploying something sociolinguists call “social meaning.”

Social meaning can be thought of as value-added information about the speaker and their attitude, their stance and how they want to portray themselves in the world. It’s an integral part to how we understand language, and the fact that this is being spread by young adolescents is no accident.


Learning a language is hard, but even native speakers get confused by pronunciation, connotations, definitions and etymology. The lexicon is constantly evolving, especially in the social media era, where new memes, catchphrases, slang, jargon and idioms are introduced at a rapid clip.
Slanguage, The Conversation Canada’s new series, dives into how language shapes the way we see the world and what it reveals about culture, power and belonging. Welcome to the wild and wonderful world of linguistics.


Not all meaning is about dictionary definitions

When people think about meaning, it’s normally semantic meaning. Six, for example, is a numerical concept that we understand to mean one more than five and one less than seven. It’s another way of saying half a dozen. It’s the age that most children enter Grade 1. Maybe it’s suppertime.

6-7, on the other hand, is void of any semantic meaning. It doesn’t even refer to quantity. Consider the difference between, “I’d like 6-7 crackers” versus simply yelling “6-7” and doing the viral hand gesture. The 6-7 in the first sentence means an amount of crackers, the 6-7 in the latter does not actually refer to an amount at all. But that doesn’t make it meaningless.

While 6-7 has no semantic meaning, it has a very definite social meaning. Social meaning involves how hearers interpret language not only on the basis of the meaning of the words, but on the basis of what kind of person is speaking and how they align themselves socially.

And the truth is that we rely on social meaning like this all the time, even if we don’t notice it.

Social meaning speaks volumes

Consider a person’s clothing and hairstyle, for example.

Wearing a Winnipeg Jets jersey and a mullet hairstyle signals to people in Canada things about you without you even opening your mouth: you’re a hockey enthusiast, invested in a team, and probably play or watch the game regularly. Then, to add to these visual cues, you can use a phrase such as “Fire that biscuit top shelf!” that lets people know not only that you want your player to “shoot the puck up high in the corner of the net,” (semantic meaning) but also that you’re positioning yourself as a hockey person who is knowledgeable on the matter (social meaning).

True synonyms are rare in languages. Even when there are two words that mean the same thing, they usually have different connotations, are used in different contexts or have different social meanings. Calling a “puck” a “biscuit” might be referring to the same object, but it certainly does not have the same overall meaning in discourse.

Usually, words have at least semantic meaning and sometimes also social meaning. 6-7 is interesting precisely because it has no semantic meaning, only social meaning, which is much more uncommon.

Slang, social development and growing up

The fact that an expression with only social meaning has been adopted primarily by adolescents is to be expected. Adolescence is a period of intense social development.

This age group is leaving childhood behind, and the teenage years have consistently been found to be a time of deep linguistic change when social meaning becomes paramount as they strive to stake their own place in the world. Adolescents are demarcating themselves both from younger children and from their parents.

This era results in what is often called the adolescent peak of 15 to 17, when the use of new slang and innovative items is most pronounced. That said, 6-7 is generally used by a younger group, more in the 11 to 14 age range — and even younger now, as it moves rapidly through the population.

It’s possible that we’re seeing the effects of children being online at a younger age, and that this intense social development is happening earlier.

In the end, the fact that 6-7 doesn’t mean anything is perfectly fine. It’s not simply “brain rot,” but rather the developmentally appropriate creation of a saying with social meaning for adolescents at a time when social dynamics are the most important aspect of their lives.

And if you really hate it, don’t worry, you don’t have to use it, and yes, it will pass. By now it’s so widespread that only the uncool (adults and younger kids) are using it anyway. It has already lost its cachet.

A new perplexing, yet socially meaningful, phrase or expression will soon take its place. In fact, it appears that 41 may be the new 6-7.

The Conversation

Nicole Rosen has received funding from The Social Sciences and Humanities Research Council of Canada and the Canada Research Chair program.

ref. Slanguage: How ‘6-7’ makes sense even though it means nothing – https://theconversation.com/slanguage-how-6-7-makes-sense-even-though-it-means-nothing-270006

Parler d’écologie en France : que révèle l’analyse linguistique des récits de la transition ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Albin Wagener, Professeur en analyse de discours et communication à l’ESSLIL, chercheur au laboratoire ETHICS, Institut catholique de Lille (ICL)

La façon dont on parle des initiatives écologiques menées sur le territoire français depuis 1980 raconte beaucoup de choses sur les imaginaires de la transition. Dans une étude publiée par l’Agence de la transition écologique, l’Ademe, en 2025, nous montrons, avec l’appui de la linguistique, comment certains narratifs peuvent devenir de véritables leviers d’action concrète.


La question des récits et des narratifs qu’ils mobilisent est de plus en plus présente dans les discussions sur la transition socio-environnementale. Et cela, parfois jusqu’au « narrative washing », qui revient à masquer l’inaction à l’aide d’une belle histoire. Une étude que j’ai coordonnée pour l’Ademe, publiée en octobre 2025, montre pourtant que les récits jouent un rôle pivot dans les initiatives de transition écologique en France.

L’intérêt pour les récits n’est pas nouveau du côté de l’Ademe, qui a déjà soutenu plusieurs travaux sur le sujet et notamment sur la question des imaginaires de la transition écologique.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est d’avoir étudié ces récits sous un angle linguistique. Ainsi, nous avons constitué un corpus de textes, puis en avons étudié la lexicométrie (c’est-à-dire, l’étude quantitative du lexique). Enfin, nous avons procédé à une analyse de discours.

Concrètement, cela signifie que nous avons rassemblé des textes portant sur des initiatives de transition écologique et les avons étudiés de manière statistique (nombre d’occurrences, sens des mots…), afin de cerner les grands thèmes qui les traversent. Cette approche a été déclinée sur un corpus textuel (comment les acteurs parlent d’eux-mêmes, comment leurs partenaires en parlent, comment les médias et les citoyens les diffusent…) portant sur 559 initiatives menées entre 1980 et 2020 sur tout le territoire, y compris ultramarin. Bien sûr, la France a totalisé beaucoup plus d’initiatives sur la période, mais une sélection a dû être opérée pour nourrir l’analyse.

À la clé, un inventaire des récits écologiques ainsi mis en circulation, qui permet de comprendre comment les discours des uns et des autres se sont approprié les enjeux de transition écologique et quelles sont les dimensions clés mobilisées par les initiatives les plus emblématiques.




À lire aussi :
Les textes des COP parlent-ils vraiment de climat ? Le regard de l’écolinguistique


Où s’ancrent les récits les plus emblématiques ?

Les résultats de l’étude montrent la grande diversité des initiatives, avec de réelles différences en fonction des formes juridiques porteuses (entreprises, associations, collectivités, etc.), des secteurs d’activité, mais aussi des territoires.

Dans ce cadre, nous nous sommes intéressés aux récits dits « emblématiques ». Par là, on entend : uniquement les récits traitant d’actions concrètes, incarnés par des acteurs clés et créateurs d’imaginaires capables de transformer les représentations qui circulent dans la société. Les récits étudiés ne sont donc donc pas des narratifs imaginaires et vaporeux déconnectés de toute réalité socio-économique.

Carte de France hexagonale en fonction du nombre de récits emblématiques identifiés.
Ademe, 2025, Fourni par l’auteur

En France hexagonale, les territoires regroupant le plus d’initiatives emblématiques sont ainsi :

  • soit des territoires avec de grandes villes fortement engagées (Rennes, Nantes ou Toulouse, par exemple),

  • des territoires ayant connu des crises socio-économiques fortes (comme le Nord et le Pas-de-Calais),

  • ou encore des territoires ayant un fort attachement linguistique et culturel (Pays basque, Corse, ou Bretagne). On retrouve également cette spécificité sur plusieurs territoires ultramarins, comme Mayotte, La Réunion ou la Guyane.




À lire aussi :
Qui parle du climat en France ? Ce que nous apprennent les réseaux sociaux


Les grands thèmes transversaux

Au sein des 559 initiatives étudiées, 11 thèmes transcendent les territoires et les domaines d’activité socioprofessionnels. Ils sont mobilisés dans les récits pour raconter les différentes manières de s’engager pour la transition écologique en France. Nous les avons identifiés grâce au logiciel Iramuteq.

Réseaux de récits du corpus de texte. Plus des termes sont proches sur le graphe, plus les récits où on les retrouve vont être connectés et faire référence l’un à l’autre.
Ademe, 2025, Fourni par l’auteur

Le réemploi (couleur orange, en bas à gauche), une thématique importante, apparaît comme légèrement déconnectée des autres. En cause, l’orientation historique de ce modèle, lié au secteur de l’économie sociale et solidaire ainsi que le modèle d’insertion qu’il promeut. Le plus souvent, la gestion de la seconde main est effectuée par des associations qui accompagnent des personnes éloignées de l’emploi (par exemple Emmaüs).

Ceci montre que le modèle de réemploi obéit à une logique propre, plus ancienne et non directement liée à la prise de conscience plus récente de la nécessité d’une transition écologique. En d’autres termes, le secteur du réemploi a d’abord eu une vocation sociale, avant de mettre en avant plus distinctement son orientation écologique, d’où son isolement sur le graphe. Ainsi, associer des publics en situation d’exclusion au traitement d’objets eux-mêmes exclus du marché interroge sur les imaginaires qui traversent le modèle de réemploi et la précarité en général. En réalité, cette double exclusion peut expliquer la déconnexion relative par rapport aux autres thèmes de récit, plus explicitement centrés sur la transition environnementale que sur la dimension sociale.

En haut à gauche, les dimensions de convivialité, d’interaction humaine (couleur bleu foncé) et d’alimentation (en gris) sont liées. Ce marqueur illustre le besoin de retrouver une logique de « bons moments ». Celle-ci lie la consommation de produits alimentaires vertueux au besoin de se retrouver ensemble dans une logique hédonique. Les initiatives présentées par ces récits fonctionnent sur un rythme événementiel et s’appuient sur le besoin de créer des temps d’échange, de partage et de vie sociale.

Sur la partie droite, on distingue le besoin d’inscription territoriale (couleur rose), la question de l’agriculture vertueuse (en rose-violet), les enjeux de financement et d’énergie (en rouge), et enfin la dimension éducative (bleu-vert clair). Ces thèmes constituent autant de manières de mobiliser concrètement la transition avec une dimension territoriale : modèle économique, inscription locale en lien avec les projets des collectivités, sensibilisation des populations, modèles de production énergétique et agricole à réinventer…

Au centre du schéma, enfin, on retrouve les éléments pivots desquels s’articulent toutes les thématiques des récits : l’insertion et l’emploi. Ceci montre que les récits de la transition écologiques ne sont pas nécessairement utopiques : le réalisme économique et social des modèles socio-environnementaux est crucial pour créer du dynamisme économique et de l’emploi.




À lire aussi :
Ressourceries, Emmaüs, Le Relais : les acteurs emblématiques de la seconde main menacés par la grande distribution


La place ambivalente de l’environnement

Pour ce qui est des domaines d’activité des initiatives étudiées, on remarque une légère prédominance de l’innovation sociale, qui regroupe notamment les tiers-lieux et écolieux, et plus généralement les espaces qui tentent de réinventer des modalités économiques et sociale. En deuxième position, on retrouve l’économie circulaire et le réemploi, puis les activités agricoles et alimentaires, et enfin l’engagement d’acteurs publics locaux et des collectivités.

Distribution des récits par domaine d’activité.
Ademe, 2025, Fourni par l’auteur

Étonnamment, on remarque que les métiers spécifiquement liés à l’environnement et à la biodiversité (en tant que secteurs d’activité économique) sont minoritaires parmi les 559 initiatives. Pourtant, le graphe ci-dessous montre qu’il s’agit du premier sujet mobilisé par les récits d’initiatives emblématiques.

Distribution des sujets de récits.
Ademe, 2025, Fourni par l’auteur

Ainsi, si l’environnement n’est pas toujours porteur lorsqu’il est en première ligne des initiatives, il est systématiquement associé aux initiatives comme élément d’accompagnement ou d’amplification.

Des récits qui dépendent des secteurs mais aussi des territoires

Afin de permettre une analyse du corpus la plus fine possible, plusieurs paramètres ont été définis dans le logiciel d’analyse pour représenter des informations récurrentes qui constituent de véritables « variables » des récits. Il s’agit de la date de création de l’initiative, de sa région, son département, le type de territoire, la forme juridique, le métier principal, le ou les objets de l’activité, le nom de l’activité…

En n’affichant que ces grandes catégories de variables, le graphe livre de nouveaux résultats. Par exemple, on remarque que le récit de convivialité semble prédominer en région Bretagne et concerne tout particulièrement les tiers-lieux.

Citons quelques-uns de ces tiers-lieux, visibles sur le graphe : la Manufacture des Capucins dans l’Eure, la Maison Glaz dans le Morbihan, ou encore la Maison du Colonel à Amiens. Cela ne signifie pas que la convivialité soit le seul récit porté par les initiatives étudiées, mais que ces tiers-lieux constituent, en termes de narratif, des moteurs nationaux pour associer la dimension de la convivialité à celle de la transition écologique.

Cette présentation des résultats met en avant d’autres initiatives locales, comme la commune alsacienne de Muttersholtz pour ce qui est de la transition énergétique, l’association réunionnaise Reutiliz pour l’économie circulaire, ou encore le CERDD, Centre ressource du développement durable dans les Hauts-de-France pour l’attachement au territoire.

Les trois piliers de la transition écologique

Ainsi, parmi les grands enseignements de cette étude, on remarque que les récits de transition écologique en France reposent sur trois piliers :

Les trois dimensions des récits de transition écologique en France.
Ademe, 2025, Fourni par l’auteur
  • l’attachement au territoire et à ses réalités locales,

  • le besoin de liens sociaux pour créer de l’engagement convivial et désirable autour de la transition,

  • et la stimulation d’une véritable transformation culturelle des modes de vie et des comportements.

Ces récits sont précieux pour inciter à l’optimisme en ces temps de backlash écologique. Mais cette étude laisse une question en suspens : les récits qui sous-tendent la transition écologique sont-ils comparables ailleurs dans le monde ? Adopter une approche comparative entre différents pays permettrait d’identifier les leviers communs sur lesquels s’appuyer en priorité.

The Conversation

Albin Wagener ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Parler d’écologie en France : que révèle l’analyse linguistique des récits de la transition ? – https://theconversation.com/parler-decologie-en-france-que-revele-lanalyse-linguistique-des-recits-de-la-transition-273248

Familles recomposées : la délicate question de l’égalité entre les enfants

Source: The Conversation – France (in French) – By Justine Vincent, Postdoctorante, Université Lumière Lyon 2

L’arrivée d’un nouvel enfant réactive la « norme de traitement égalitaire » de tous les enfants au sein des familles recomposées. LightField Studios /Shutterstock

Les familles recomposées sont aujourd’hui banales, mais un certain nombre de questions se posent toujours aux parents et beaux-parents, notamment celle du traitement égalitaire de tous les enfants du foyer.


La recomposition familiale (le fait qu’au moins un des deux conjoins ait eu un enfant au cours d’une précédente union) est une réalité qui concerne un grand nombre de foyers : a minima, en France, 1 enfant sur 10 vit dans cette configuration, les données du recensement ne comptabilisant toutefois pas l’ensemble des familles que l’on définit couramment comme recomposées.

Malgré cette banalisation, aujourd’hui encore un certain nombre de défis se posent aux parents et beaux-parents : quels sont leur place et leur rôle ? Comment faire famille ? En toile de fond de ces interrogations, une question revient souvent : traite-t-on tous les enfants du foyer de manière égalitaire ou favorise-t-on ses propres enfants ?

Plus précisément, comment parents et beaux-parents composent-ils face à cette norme égalitaire, principe de régulation structurant des fonctionnements familiaux contemporains ? Cette question a émergé au cours de ma recherche doctorale, portant sur le « faire famille » en famille recomposée, au cours de laquelle j’ai mené des entretiens auprès de 62 parents ou beaux-parents à la tête de ces configurations et projetant d’avoir ou ayant eu un enfant commun.

La famille égalitaire : un modèle aujourd’hui consensuel

Pour comprendre les fondements de cette question, une prise de recul historique est nécessaire. En effet, si la revendication à l’égalité entre l’ensemble des frères et sœurs semble aujourd’hui relever de l’évidence, elle ne s’est imposée à la faveur de transformations législatives qu’à partir de la fin du XIXᵉ siècle : au droit d’aînesse, qui privilégiait le premier-né masculin, succède alors une égalité entre les enfants face à l’héritage.

Mais la question dépasse le seul enjeu successoral et matériel, et la référence à l’égalité parcourt progressivement de nombreux domaines de la vie familiale : il s’agit pour les parents d’éduquer de manière égale leurs enfants pour réaffirmer le fait de les « aimer pareil ».

L’exploration des pratiques effectives dans les familles met en lumière une application rarement stricte de ce principe égalitaire : des inégalités demeurent entre frères et sœurs. Une logique comptable systématique n’est, par ailleurs, pas toujours possible, la singularisation des trajectoires des enfants à l’âge adulte complexifie sa mise en œuvre.

Pour autant, sur le papier, l’égalité de traitement des enfants constitue un principe consensuel chez les parents. Il s’agit surtout de maintenir l’illusion, ou une « fiction » de l’égalité, pour prévenir des conflits familiaux ou des sentiments de jalousie perçus comme néfastes à la cohésion familiale.




À lire aussi :
Familles recomposées : belle-mère, une place toujours inconfortable


Dans les familles recomposées que j’ai pu étudier dans mes travaux de recherche, cet enjeu se trouve particulièrement réactivé quand sont amenés à cohabiter, de manière plus ou moins intermittente et sur un temps plus ou moins long, des enfants nés de couples parentaux différents.

« Est-ce que tu leur paieras le permis de conduire ? »

L’exigence de traitement égalitaire est d’ailleurs parfois rappelée par l’entourage. Au cours d’un entretien, Jessica*, belle-mère de deux enfants de 4 ans et 8 ans, raconte ainsi avoir été interpellée par les parents de son conjoint quand elle est tombée enceinte :

« Ils me disaient “Mais comment tu vas faire ? Les pauvres [ses beaux-enfants], ils vont se sentir exclus” […] ; “Mais quand Léo [son fils] aura 18 ans, ou Maël ou Claire [ses beaux-enfants], est-ce que tu leur paieras le permis de conduire comme tu le paieras à Léo ?” […] J’achetais un truc pour l’arrivée de mon bébé, c’était “Ah, mais Maël et Claire, ils ont eu quoi ?”. »

Signaler que l’on traite tous les enfants de la même manière vise à se rapprocher des principes de régulation des familles « ordinaires » et par là même signifier que l’on est une famille comme une autre.

Préserver la « fiction égalitaire » contribue en miroir à l’élaboration du sentiment de « faire famille », ce dernier ne s’imposant pas avec la même évidence que dans les contextes où les adultes sont les parents de tous les enfants du foyer.

Il s’agit également de montrer à son partenaire que l’on ne différencie pas ses beaux-enfants de ses propres enfants.

« J’essaie d’être plus stricte avec le mien »

Naëlle, séparée du père de son fils de 10 ans, est en couple avec Maxime, qui a eu deux enfants avec sa compagne précédente. Elle estime qu’elle n’est pas « autoritaire avec ses enfants [à lui] et pas avec le [sien à elle] », ajoutant qu’ils « ont les mêmes droits » et « sont disputés sur les mêmes choses ».

Mais elle identifie aussi un paradoxe :

« D’un côté, j’essaie d’être plus stricte avec le mien, pour pas qu’il ait l’impression que je gronde plus les siens, mais, d’un autre côté, je suis bien consciente qu’on supporte plus facilement, le seuil de tolérance voilà, va beaucoup plus loin avec nos enfants qu’avec ceux qui ne sont pas les nôtres. »

La naissance d’un enfant commun au couple recomposé constitue un catalyseur – et un moment d’observation révélateur – de cette actualisation de la « fiction » égalitaire.

Travail de réassurance

Clément, en couple avec Dorine, est un beau-père de 34 ans. Ils ont donné naissance à une petite fille nommée Capucine, âgée de 8 mois quand je les rencontre. Dorine, dès la grossesse, s’est inquiétée de voir Clément privilégier Capucine face à Loïc, qu’elle a eu au cours d’une précédente union :

« Je lui disais que forcément ça changerait un truc […] Et c’était plus des questions du type “Loïc, comment il va le prendre, comment va-t-on se partager le temps ?”, mais je ne sais pas, si ça avait été avec le même père, si je me serais pas posée les mêmes questions en fait. Clément, je lui disais “Une fois que tu vas avoir ta fille, c’est ton sang” […] et en même temps il me disait […] “Mais non, ça ne changera rien”. »

Clément entend les préoccupations de sa compagne, et réaffirme de son côté ne pas faire de différences. Parents, mais surtout beaux-parents, déploient ainsi fréquemment un travail de réassurance, tant auprès de leur partenaire… que des enfants eux-mêmes.

Si la jalousie des enfants à la naissance d’un bébé commun au couple est largement anticipée par les (beaux-)parents, mes recherches montrent que ce sont toutefois les pères plus particulièrement qui tâchent de rassurer leurs aînés quant au fait que « ça ne changera rien » à l’amour et au temps qu’il leur consacre.

En réalité, les hommes, plus généralement, sont davantage exposés à cet impératif de traitement égalitaire : en tant que pères, dont le rôle est plus fréquemment ébranlé que celui des mères à l’issue d’une séparation (parce qu’il doit se reconfigurer sans la médiation de la mère alors même qu’il s’était construit sur celle-ci du temps de la vie commune), l’enjeu est de sécuriser la relation avec leurs premiers enfants.

Pour les beaux-pères qui deviennent pères, notamment quand ils jouent un rôle parfois plus actif que les pères d’origine, il s’agit de confirmer la relation privilégiée qu’ils nouent avec leurs beaux-enfants.

Division genrée des soins

Les forces de rappel de ce principe d’égalité semblent souvent moindres à l’égard des belles-mères dans les entretiens recueillis. Par ailleurs, la division genrée des tâches de soin aux enfants, notamment en bas âge, renforce, par les pratiques, la croyance initiale que le lien maternel est « naturellement » sans commune mesure avec le lien belle-mère/bel-enfant.

Chargées des soins de leur nouveau-né, les belles-mères deviennent de fait moins disponibles pour leurs beaux-enfants – cela peut également concerner les premiers-nés des mères, mais c’est moins « perceptible » dans les discours, parce ce que ce sont les attitudes des beaux-parents qui sont davantage scrutées.

Dans le même temps, les beaux-pères, en prenant en charge les aînés, consacrent souvent plus de temps aux enfants de leur compagne malgré la naissance de leur propre enfant. C’est d’ailleurs ce que constate Ophélie, mère d’une aînée de 8 ans, et ayant eu avec son conjoint actuel une petite fille âgée de 18 mois :

« Finalement, il passe plus de temps avec ma fille qu’avec la sienne en réalité. Après je pense que c’est l’âge aussi. »

In fine, différents répertoires normatifs entrent en tension dans les familles recomposées : la norme d’égalité de traitement de tous les enfants qui permet de créer un sens de la famille coexiste avec la valorisation du fondement biologique dans la parenté, qui contribue à relégitimer des pratiques différenciées envers ses enfants et ses beaux-enfants.

Dès lors que se maintiennent de profondes asymétries de genre dans les rôles parentaux, mères, pères, beaux-pères et belles-mères se heurtent de manière inégale à ces contradictions normatives avec lesquelles composer.


* Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Justine Vincent ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Familles recomposées : la délicate question de l’égalité entre les enfants – https://theconversation.com/familles-recomposees-la-delicate-question-de-legalite-entre-les-enfants-271129

« Stranger Things » : pourquoi le final divise tant les fans

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

Une dernière partie de “Donjons et Dragons” pour la scène finale de “Stranger Things”. Netflix

Le 1er janvier 2026, Netflix diffusait le dernier épisode de la série Stranger Things. Intitulé « The Rightside Up », cet épisode de deux heures conclut dix années de fiction et d’hommage à la culture populaire des années 1980. Sur les réseaux sociaux, les réactions des fans explosent. Certains crient à la trahison, d’autres défendent les choix narratifs des frères Duffer. Beaucoup pleurent parce que c’est tout simplement la fin. Mais ce qui frappe, c’est l’intensité du débat où se joue une bataille collective pour donner sens à ce qu’on vient de regarder.


Attention, si vous n’avez pas vu la série, cet article en divulgâche l’intrigue !

Pendant dix ans, Netflix a construit un univers tentaculaire autour de l’œuvre des frères Duffer, transformant la série en un véritable espace immersif qui dépasse la fiction : réalité augmentée permettant aux fans de visiter les lieux de la série, jeux vidéo les replongeant dans la ville fictive d’Hawkins, sites interactifs les invitant à participer à l’histoire… Toutes ces expériences ont permis à la plate-forme d’alimenter un lecteur modèle au sens de Umberto Eco, c’est-à-dire un spectateur doté de compétences narratives très développées, capable d’interpréter les codes de la série et d’y participer activement.

La dernière aventure : Le making-of de Stranger Things, Saison 5 | Bande-annonce VOSTFR | Netflix France.

Chaque saison a renforcé les attentes de ce spectateur, qui ne se contentait alors plus seulement de regarder la série mais participait également à la construction de l’univers de la série. Mais comment le final de la série peut-il honorer dix ans de participation et satisfaire une communauté qui a appris à co-créer le sens ?

L’histoire sans fin

Le final peut se lire en deux parties. La première concerne la bataille finale contre Vecna et le Flagelleur mental qui vient clore l’arc narratif principal de la série. La seconde concerne l’épilogue se déroulant dix-huit mois plus tard.

La première partie de ce season finale a beaucoup fait parler d’elle en raison de la faible durée à l’écran de la bataille finale. Les fans se sont alors amusés à comparer la durée de cette scène avec celle où l’un des protagonistes fait son coming-out dans l’épisode précédent.

Mais c’est l’épilogue qui a le plus engendré de réactions divisées de la part des fans. Lors d’une ultime partie de Donjons & Dragons dans le sous-sol des Wheeler, Mike suggère une hypothèse sur ce qui s’est vraiment passé concernant la mort du personnage de Eleven. Kali aurait créé une illusion pour sauver Eleven, la laissant s’échapper. Et puis une vision finale : Eleven vivante, dans un petit village lointain bordé par trois cascades, pour y vivre en paix.

Les frères Duffer laissent volontairement planer le doute, comme ils l’expliquent dans une interview :

« Ce que nous voulions faire, c’était confronter la réalité de sa situation après tout cela et nous demander comment elle pourrait mener une vie normale. Eleven a deux chemins à suivre. Il y a celui qui est plus sombre, plus pessimiste, et celui qui est optimiste, plein d’espoir. Mike est l’optimiste du groupe et a choisi de croire en cette histoire. »

Pour comprendre pourquoi certains fans acceptent cette ambiguïté plutôt que de la rejeter, nous pouvons convoquer le concept du « double visage de l’illusionné » proposé par Philippe Marion. Selon le chercheur, pour entrer pleinement dans une fiction, il faut accepter d’être dupé tout en sachant qu’on l’est.

Les spectateurs de Stranger Things acceptent volontairement les règles du jeu narratif. Ce contrat implicite entre l’œuvre et le spectateur est fondamental. Il explique aussi pourquoi la boucle narrative du final fonctionne. La série débute en 2016 par une partie de Donjons & Dragons et se termine par une autre partie, dans le même lieu. Cela suggère que tout ce que nous avons regardé était en quelque sorte le jeu lui-même, comme l’illustre le générique de fin où l’on voit apparaître le manuel d’utilisation du jeu Stranger Things.

Pendant dix ans, les fans ne sont pas restés passifs. Ils ont débattu, théorisé, réinterprété chaque détail. Et en faisant cela, ils ont construit collectivement le sens de la série. Le théoricien Stanley Fish nomme cela les communautés d’interprétation : des groupes qui créent ensemble la signification d’une œuvre plutôt que de la recevoir. Le final ambigu d’Eleven n’est donc pas une faille narrative mais une invitation à imaginer des suites, à co-créer le sens ensemble.

Mais certains fans ont refusé cette fin. Ils ont alors inventé le « Conformity Gate » : une théorie diffusée sur les réseaux sociaux selon laquelle le final serait une illusion, un faux happy-end. Selon cette théorie, un vrai dernier épisode révélerait que Vecna a gagné. Et pendant quelques jours, les fans y ont cru, espérant un épisode secret qui confirmerait leur lecture.

« J’y crois »

Il se joue dans la conclusion d’une œuvre sérielle un enjeu qui dépasse le simple statut du divertissement ou de l’art. Achever une série, c’est refermer une page de sa vie. La série fonctionne comme un espace de vie organisé parfois autour d’un groupe d’amis, d’un couple, d’une famille, etc.

Infusée pendant des années de rendez-vous répétés, l’implication émotionnelle atteint des sommets qui donnent parfois des réflexions troublantes : « Je connais mieux les personnages de Mad Men que ma propre famille » nous dit un témoignage dans le documentaire d’Olivier Joyard, Fins de séries (2016).

Il y aurait des séries que nous quittons en bons termes, celles qui nous quittent et celles que nous quittons. Ainsi, la fin est une affaire d’affect.

Historiquement, certaines séries ont refusé de conclure explicitement. The Sopranos se termine sur un noir brutal où le destin de Tony reste en suspens. Plus récemment, The Leftlovers, de Damon Lindelof, opère une manœuvre similaire : deux personnages prennent le thé et l’une raconte un voyage dans une réalité alternative. Mais la série refuse d’authentifier ce récit par l’image. Elle laisse les spectateurs décider s’ils y croient ou non.

Le récit de Nora dans le final de The Leftovers.

C’est une stratégie que James Matthew Barrie utilisait déjà dans Peter Pan (1904) où il demandait au public de crier « J’y crois » pour sauver la Fée clochette.

Stranger Things opère la même opération de décentrement final entre deux versions du récit : Eleven s’est-elle sacrifiée ou a-t-elle rejoint cette image d’Épinal de paradis que Mike lui promettait ? C’est d’ailleurs ce même Mike qui apparaît alors en démiurge narratif, alter ego des frères Duffer, maître du jeu et de l’univers ramenant la série entière à sa métafinalité. Il crée deux récits dont l’authentification est laissée à la conviction des auteurs dans la pièce ou presque.

Les personnages font le choix de croire en cette fiction, mais comment peut-il en être autrement puisqu’ils sont eux-mêmes dans la fiction ? Le détail qui diffère de The Leftovers, c’est le choix d’authentifier par l’image la survie d’Eleven dans un plan qui la révèle dans un paysage islandais. Le choix n’est donc pas totalement libre, l’authentification par l’image donne une force supplémentaire à ce happy end dans l’interprétation de la conclusion.

Le débat va néanmoins durer, les fans vont faire vivre la série par la manière dont elle se termine, réactivant ainsi les affects qui lui sont liés.

« Je refuse d’y croire » ou le clivage de la réception

Par ailleurs, l’épilogue final donne à voir quelques images du futur de chaque protagoniste dans les mois à venir prenant soin de laisser hors champ tout un pan à venir de leur vie d’adulte. Rien ne dit que dans quelques années, l’univers de Strangers Things ne sera pas ressuscité à l’instar de tant d’autres œuvres avec une suite directe où Mike et ses amis, devenus adultes, devront faire face à une terrible menace, engageant des retrouvailles inévitables avec Eleven. Pour cela, il suffit de murmurer : « J’y crois. »

Dans une sorte d’ironie finale que seule la fiction sérielle peut nous réserver, les paroles de la chanson de Kate Bush semblent prophétiser la réaction du final pour une partie de l’audience qui souhaite prendre la place des frères Duffer pour réécrire la fin, pour réécrire leur fin, « I’d make a deal with God. And I’d get Him to swap our places » (« Je passerais un accord avec Dieu. Et je lui demanderais d’échanger nos rôles »).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Stranger Things » : pourquoi le final divise tant les fans – https://theconversation.com/stranger-things-pourquoi-le-final-divise-tant-les-fans-272733

L’IA peut-elle rendre la justice ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Naoufel Mzoughi, Chargé de recherches en économie, Inrae

Au Canada, on expérimente des médiateurs automatisés. En Chine, des tribunaux s’appuient sur l’IA. En Malaisie, des tests de condamnations assistées par algorithmes sont en cours. Phonlamai Photo

Dans plusieurs pays, dont la France, la justice expérimente l’usage de l’intelligence artificielle. Quelle serait la légitimité d’une décision de justice rendue par un algorithme ? Serait-elle plus dissuasive ? Des chercheurs ont testé la perception d’une punition selon qu’elle émane d’un juge humain ou d’une IA.


L’idée de confier à des systèmes d’intelligence artificielle (IA) des décisions de justice ne relève plus de la science-fiction : au Canada, on expérimente des médiateurs automatisés ; en Chine, des tribunaux s’appuient sur l’IA ; en Malaisie, des tests de condamnations assistées par algorithmes sont en cours. Ces outils ne se limitent pas à un rôle d’assistance : dans certains contextes, ils influencent directement la sévérité des peines prononcées.

Au Québec, par exemple, une « cour virtuelle » résout déjà de nombreux petits litiges commerciaux. Il suffit de se connecter, d’indiquer les faits et un algorithme propose les issues financières les plus probables, offrant ainsi une solution extrajudiciaire et un dédommagement. Environ 68 % des dossiers sont réglés ainsi, en quelques semaines, ce qui évite les envois recommandés et le recours au juge de proximité. Certains États des États-Unis ont également recours au jugement fondé sur les données probantes (« evidence‑based sentencing »), qui s’appuie sur un algorithme capable d’estimer la durée optimale de la peine à infliger à un condamné, en cherchant à réduire au maximum la probabilité de récidive.

En France, plusieurs expériences sont en cours pour tester et intégrer de plus en plus l’IA dans le fonctionnement quotidien des juridictions, sachant que le ministère de la justice prévoit une charte pour un usage responsable de l’IA. Des applications concrètes sont déjà plus ou moins avancées – par exemple avec un système d’occultation automatique des données sensibles dans les décisions de justice, même si la vérification humaine reste indispensable ou des outils d’aide à la qualification pénale. Autre exemple, la réorganisation du tribunal de commerce de Paris mobilise l’IA avec l’ambition d’améliorer le traitement des litiges et libérer du temps pour les juges consulaires, notamment en plaçant les affaires ou en vérifiant les injonctions de payer. Dernière preuve en date de cet engouement, le ministère de la Justice s’est récemment doté d’une direction stratégique dédiée à l’intelligence artificielle.

À mesure que ces systèmes se déploient, de nombreuses questions surgissent. Par exemple, la justice repose beaucoup sur la confiance accordée au système. La légitimité conférée à l’IA en matière de décision de justice est donc cruciale. Autre point : l’un des rôles essentiels du droit pénal est de décourager les comportements hors-la-loi. Une amende pour stationnement sauvage, une peine de prison pour un délit grave : l’idée est qu’une sanction connue, proportionnée et prévisible empêche de franchir la ligne rouge, au moins pour une partie importante de la population. Cela amène à se demander si les sanctions prononcées par un algorithme paraissent plus, ou moins, dissuasives que celles d’un juge en chair et en os.

Pourquoi l’IA inspire la crainte… et parfois une certaine fascination

Concernant la légitimité de l’IA, ses partisans (comme des entreprises de la legal tech, des réformateurs au sein des institutions publiques ou certains chercheurs) avancent plusieurs arguments. Contrairement à un juge humain, susceptible d’être influencé par la fatigue, l’ordre des dossiers, ses valeurs ou même l’apparence d’un prévenu, l’algorithme se veut impartial. Son verdict repose sur des critères prédéfinis, sans états d’âme.

Cette impartialité accroît la prévisibilité des sanctions : un même acte conduit à une même peine, ce qui réduit les disparités entre décisions. Or, une sanction claire et attendue pourrait envoyer un signal plus fort aux citoyens et prévenir davantage les infractions. En outre, l’IA promet une justice plus rapide en automatisant certaines opérations comme la recherche documentaire, l’analyse ou l’aide à la rédaction : la célérité des sanctions, qui pourrait en découler, est bien connue pour jouer un rôle central dans leur efficacité dissuasive. Plusieurs experts reconnaissent que les IA permettent d’accélérer l’action de la justice.

Benoît Frydman, professeur à la faculté de droit de l’université libre de Bruxelles (ULB), « Comment l’IA transforme le droit et la justice ? », Collège de France, octobre 2025.

Enfin, si elles sont conçues de manière transparente et sur des données non biaisées, les décisions automatisées peuvent réduire les discriminations qui minent parfois les décisions de justice, comme celles liées à l’âge ou au genre. Par exemple, le chercheur Daniel Chen, explique que les IA pourraient permettre de corriger les biais des juges humains. Dans cette perspective, l’IA est alors présentée par divers acteurs (start-up de la legal tech, réformateurs pro-IA, experts) comme ayant la capacité de renforcer le sentiment de justice et, par ricochet, la force dissuasive des peines.

Quand la sanction devient trop « froide »

Mais la médaille a son revers. L’IA apprend essentiellement des données issues de jugements humains. Or, ces données peuvent être biaisées. Au lieu de corriger les injustices du passé, on risque de les ancrer, et ce dans un système encore plus opaque, difficile à contester, typique des armes de destruction mathématique (des algorithmes opaques, à grande échelle, qui prennent des décisions impactant gravement la vie de millions d’individus, tout en étant injustes car ils reproduisent et amplifient les inégalités sociales).

Et surtout, la justice, ce n’est pas qu’un calcul. Les juges incarnent une autorité morale. Leur rôle n’est pas seulement d’appliquer la loi, mais de porter un message à l’échelle de la société : dire publiquement ce qui est inacceptable, reconnaître la souffrance des victimes, condamner un comportement en termes éthiques. Cette dimension symbolique est particulièrement importante pour les crimes graves, où l’attente n’est pas seulement la sanction mais aussi l’expression collective d’un rejet moral. Or, l’IA ne peut transmettre ce message. Dans ces cas, elle pourrait être perçue comme moins légitime et donc moins dissuasive.

De plus, les juges ont une certaine latitude pour individualiser les peines, c’est-à-dire pour ajuster les peines en fonction d’éléments variés, souvent qualitatifs et subjectifs (personnalité du prévenu, circonstances et spécificités de l’infraction), difficiles à formaliser et à intégrer dans un système décisionnel relevant d’une IA.

Petits délits, actes criminels : l’IA et les juges à l’épreuve

Une expérience que nous avons conduite en France, en 2023, sur plus de 200 participants a cherché à tester si la perception d’une même punition varie selon qu’elle émane d’un juge humain ou d’une IA. Sur la base de scénarios d’infractions identiques et de sanctions identiques, les participants ont été affectés aléatoirement soit au cas où la décision avait été rendue par un juge humain, soit au cas où elle avait été rendue par une IA. Dans le cas banal d’une personne négligente laissant les excréments de son chien sur le trottoir, la même sanction apparaissait plus dissuasive si elle venait… d’une IA. Facile à juger, cette infraction mineure semble se prêter à un traitement algorithmique, clair et rapide. Mais dans le cas d’un incendie criminel, la sanction par l’IA n’était pas jugée plus dissuasive que celle d’un juge. Comme si, face à une faute lourde, l’autorité morale d’un magistrat restait indispensable.

Bien entendu, notre étude est une modélisation simplifiée de la réalité, dans un cadre épuré, qui passe sous silence de nombreux paramètres. Par exemple, un contrevenant potentiel ne connaît pas toujours la sanction encourue au moment où il envisage de passer à l’acte. Néanmoins, les études montrent que les individus ont une idée de ce qu’ils encourent en s’engageant dans certains comportements et qu’ils révisent leurs croyances en fonction de leurs propres expériences ou de celles vécues par d’autres.

Faut-il en conclure qu’il vaut mieux confier les délits mineurs aux machines et les crimes graves aux humains ? Pas forcément. Cependant, l’expérience révèle un point clé : nous n’attendons pas la même chose d’une sanction selon la gravité de l’infraction.

Peut-être que l’avenir de la justice réside non pas dans un remplacement, mais dans une alliance, dans l’exploitation intelligente d’une complémentarité. Les juges assurent une multitude de fonctions qui ne pourraient être effectuées par un algorithme. Ils représentent notamment une figure d’autorité humaine, garante d’un principe de justice démocratique et soucieuse du bien-être de la société, qui dépasse la simple répression pour représenter la volonté générale et garantir l’équilibre social. Entre autres missions, ils incarnent la société, interprètent les zones grises et sont chargés de transmettre le message moral de la sanction. L’IA pourrait les épauler en contribuant à renforcer la prise en compte automatisée de certains critères jugés préalablement pertinents. Elle pourrait augmenter la rapidité de la prise de décision et assurer une forme de cohérence des jugements en évitant des écarts trop importants entre sanctions pour une infraction similaire.

Une question de confiance

Derrière cette révolution judiciaire, il y a une question plus large : à qui faisons-nous confiance ? Si l’opinion perçoit l’algorithme comme une boîte noire, reproduisant les biais avec une froideur implacable, c’est l’autorité des systèmes juridique et judiciaire qui risque de vaciller.

La justice n’est pas seulement affaire de règles, c’est aussi une scène où la société dit ses valeurs. Tant que les algorithmes ne pourront pas endosser ce rôle symbolique, leurs sentences ne pourront pas remplacer celles énoncées par les juges. Mais s’ils sont conçus avec transparence, rigueur et contrôle humain, ces algorithmes pourraient rendre la justice plus prévisible, et potentiellement, plus dissuasive. Encore faut-il ne jamais oublier qu’au bout d’une ligne de code, ce n’est pas une donnée abstraite qui est jugée, mais un être humain bien réel.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’IA peut-elle rendre la justice ? – https://theconversation.com/lia-peut-elle-rendre-la-justice-269667

« La normalisation du RN pourrait passer par l’effacement de Marine Le Pen »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Luc Rouban, Directeur de recherche CNRS, Sciences Po

Le procès en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national (Rassemblement national, depuis 2018) a débuté ce mardi 13 janvier à Paris. En première instance, Marine Le Pen avait été condamnée à quatre ans d’emprisonnement pour détournement de fonds publics. Une peine d’inéligibilité de cinq ans avait également été prononcée, compromettant sa candidature à la présidentielle de 2027. Avant le jugement en appel, on constate un affaiblissement politique de Marine Le Pen et une montée en puissance de Jordan Bardella. Quelles sont les perspectives pour le RN à moins de deux ans de la présidentielle ? Entretien avec le politiste Luc Rouban.


The Conversation : Faisant appel de sa condamnation en première instance, Marine Le Pen joue son avenir politique. Elle pourrait être définitivement empêchée de candidater à la présidentielle de 2027. Comment analysez-vous sa position face au tribunal ?

Luc Rouban : On ne peut pas, bien sûr, anticiper le jugement, mais Marine Le Pen semble prisonnière d’une situation inextricable : en première instance, sa stratégie a consisté à délégitimer les juges sur le mode « Vous n’avez pas à intervenir dans cette affaire qui est politique, vous êtes en train de tuer la démocratie, etc. » Cette stratégie n’a pas fonctionné et on ne voit pas pourquoi elle fonctionnerait en appel. Changera-t-elle de stratégie en jouant l’amende honorable ? En plaidant l’erreur et la bonne foi ? Cela reviendrait à avouer des délits très graves et à révéler une hypocrisie qui ne pourrait que lui nuire. Je ne vois pas de bonne solution la concernant.

Marine Le Pen a opposé les juges et la démocratie, lors de son premier procès. Vous considérez au contraire que celui-ci, comme celui de Nicolas Sarkozy qui a conduit à son incarcération (pour le financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007), est un signe de maturité démocratique.

L. R. : Effectivement, les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy signalent un changement d’époque dans le rapport des Français au politique. L’emprisonnement de Nicolas Sarkozy ou la condamnation de Marine Le Pen ont suscité des contestations de la part de leurs soutiens directs et de la droite en général mais, au fond, elles n’ont pas choqué la majorité des Français. Un sondage de l’institut Verian montre que la stratégie de dénonciation de la justice n’a pas fonctionné : la moitié des personnes interrogées considèrent que Marine Le Pen a été « traitée comme n’importe quel justiciable » et seulement un tiers des personnes interrogées (soit sa base électorale) considèrent qu’elle a été « traitée plus sévèrement pour des raisons politiques ». Ces deux condamnations marquent la fin des privilèges du personnel politique vis-à-vis de la justice. Comme si nous entrions enfin dans une forme de modernité au moment où les élus ne sont plus crédités d’une autorité telle que les citoyens les autorisent à déroger au droit commun. La politique est devenue une activité professionnelle comme une autre, soumise à des réglementations et à des lois et elle passe progressivement d’une fonction d’autorité, qui autorisait la légitimation d’une règle du jeu à deux vitesses, à une fonction de service.

Pour ma part, je considère que la réaffirmation de l’État de droit est tout à fait indispensable et légitime en France. Notre système démocratique est très fragilisé, bien plus que dans d’autres pays européens. Le niveau de confiance des citoyens envers la classe politique et dans la justice est très bas et il doit être restauré. Cela passe notamment par le fait que la justice s’applique à des personnalités qui abusent des fonds publics et pas uniquement à des caissières de supermarché qui se font licencier et sont poursuivies au pénal pour le vol d’une barre chocolatée.

Depuis sa condamnation en première instance Marine Le Pen chute dans les sondages et semble de moins en moins en capacité de porter une dynamique pour le RN…

L. R. : Marine Le Pen s’est présentée comme porteuse de justice et d’équité. Elle fait partie de ceux qui avaient applaudi au moment de la loi Sapin 2, votée à l’unanimité en 2016 à la suite de l’affaire Cahuzac. Or la voilà jugée pour détournement de fonds européens au profit de son parti.

Elle paie donc le prix de ses contradictions, mais aussi de sa stratégie de normalisation destinée à sortir le RN du giron de l’ancien FN de son père, Jean-Marie Le Pen. C’est elle qui a demandé aux députés de se conduire correctement à l’Assemblée nationale, qu’il n’y ait pas de provocations, de phrases antisémites ou racistes de la part des candidats aux différentes élections. Or ce processus de normalisation est en train de se retourner contre elle avec ce procès. Elle est la victime de sa propre stratégie qui la condamne, soit à rester dans la périphérie et l’imprécation, soit à jouer le jeu de la normalité jusqu’au bout. Dans les deux cas, son avenir politique est compromis.

On peut même penser que la délepénisation du RN va désormais passer par l’élimination politique de Marine Le Pen. En effet, ne plus avoir la marque « Le Pen » à la tête du parti pourrait arranger nombre de dirigeants du RN. Pour avoir une chance de gagner en 2027, ce parti doit étendre son électorat aux couches moyennes supérieures diplômées, et cela passera possiblement par un effacement de Marine Le Pen.

Jordan Bardella semble auréolé d’une forte dynamique médiatique et sondagière. Il a même été placé en tête au second tour de la présidentielle par une enquête : selon le baromètre Odoxa, il recueillerait 53 % des voix face à Édouard Philippe, 58 % face à Raphaël Glucksmann, 56 % face à Gabriel Attal et 74 % face à Jean-Luc Mélenchon… Comment analysez-vous ces sondages ? Quels sont les atouts et les faiblesses du président du RN ?

L. R. : Jordan Bardella ne s’appelle pas Le Pen : c’est désormais un atout au sein du RN. Par là, il peut déjà incarner un moment de rupture et de renouveau pour le parti qui aspire à devenir un parti de droite radicale et non plus d’extrême droite, mais aussi un parti plus libéral sur le plan économique. Ce nouveau RN correspondrait assez bien à une culture trumpiste qui fait son chemin en France. Il permettrait notamment de rallier des électeurs Les Républicains (LR) et Reconquête.

Concernant les sondages qui placent Bardella très haut, il faut commencer par dire que cela est bien logique. Si la peine de Marine Le Pen est confirmée en appel, ce qui est anticipé par beaucoup, Bardella devient le représentant du parti dominant, donc il se retrouve « naturellement » en tête. Ensuite, il faut rester prudent avec ces chiffres car l’échéance est lointaine. Reste la grande question : Bardella tiendra-t-il le choc d’une campagne présidentielle ?

On s’interroge sur la crédibilité personnelle de cet homme âgé de 30 ans. Il ne faut pas oublier que les Français recherchent dans une élection présidentielle une forme d’excellence intellectuelle (même s’ils sont souvent déçus ensuite). La course à l’Élysée est une compétition très élitiste et tous les candidats ou présidents qui se sont succédé jusqu’à présent étaient des personnes qui avaient un haut niveau d’études, des ressources culturelles et sociales importantes sans même parler de leur long parcours politique. Ce n’est pas le cas de Jordan Bardella, qui par ailleurs, n’a aucune expérience de terrain, de gestion publique et aucune expérience professionnelle en dehors de la politique.

Ensuite, tout dépendra de qui lui fera face au second tour. S’il s’agit d’un Édouard Philippe, par exemple, maire du Havre, ancien premier ministre, énarque et homme qui connaît bien les rouages de l’État, Bardella pourra-t-il tenir le choc d’un débat du second tour ? On a bien vu que Marine Le Pen n’a pas pu faire face à Emmanuel Macron en 2017. Elle ne connaissait pas les dossiers européens, elle se perdait dans ses fiches… Bardella fera-t-il mieux ? S’il échoue, il sera certainement remplacé au sein d’un RN où d’autres se préparent.


Propos recueillis par David Bornstein.


*Luc Rouban est l’auteur de_ la Société contre la politique_ (2026), aux Presses de Sciences Po.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La normalisation du RN pourrait passer par l’effacement de Marine Le Pen » – https://theconversation.com/la-normalisation-du-rn-pourrait-passer-par-leffacement-de-marine-le-pen-273371