La langue inclusive : lorsque des mythes font leur entrée dans les politiques publiques

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Dupuy, Doctorante en linguistique, Université de Montréal

En interdisant l’usage de certaines formes d’écriture inclusive en français, le gouvernement québécois s’inscrit dans une longue tradition d’aménagement linguistique, mais au risque de restreindre l’expression même des identités qu’il prétend protéger.

Au mois de septembre, le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, a annoncé le dépôt d’un décret visant à interdire l’utilisation de certaines formes de langue inclusive comme « iels », « toustes » et les doublets abrégés, comme « étudiant.e.s ». Cette mesure s’applique à l’Administration publique québécoise, aux municipalités, aux centres de services scolaires, au réseau de la santé et s’appliquera éventuellement aux cégeps et aux universités.

Une histoire qui se répète

De l’autre côté de l’Atlantique, cette décision donne un air de déjà vu. En 2017, le premier ministre français Édouard Philippe signait une circulaire invitant à ne pas utiliser la langue inclusive dans l’Administration publique française et en 2021, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a publié un règlement interdisant l’utilisation de la langue inclusive dans le milieu de l’éducation. Parmi les motifs évoqués : les difficultés de lecture que les formes inclusives engendrent.

Alors que le gouvernement français se prononçait sur l’usage de l’écriture inclusive, aucune étude empirique n’avait encore mesuré l’effet des formes inclusives en français chez les personnes dyslexiques (plus particulièrement les formes abrégées comme « locuteur·ices »). Des personnes concernées y voyaient d’ailleurs une instrumentalisation des personnes en situation de handicap.

Ce que les données en psycholinguistique nous disent

En entrevue, le ministre Jean-François Roberge fait plusieurs fois référence à la complexification de la lecture causée par des formes inclusives comme les doublets abrégés et les néologismes. Des phrases comme « iels sont content.e.s » ou « si iel n’est pas avec l’enseignant.e souhaité.e » sont des exemples de la « confusion linguistique » qu’il dénonce et de la supposée entrave à la qualité de la langue causée par l’écriture inclusive. Pourtant, lorsque Jean-François Roberge dénonce la présence de néologismes dans la langue, il s’attaque à une réalité qui, d’un côté, est inhérente aux langues vivantes et qui, de l’autre, n’est pas considérée comme problématique d’un point de vue psycholinguistique.

Du côté des doublets abrégés, cet argument de la difficulté ajoutée a été démenti par plusieurs études réalisées à travers la francophonie. En effet, les données récentes montrent que les impacts des doublets abrégés sur la compréhension sont très minimes. De plus, il est fort probable qu’un effet d’habituation soit observable, tout comme c’est le cas pour les néologismes, de sorte que, plus on rencontre une certaine forme linguistique, plus on la lit facilement.

Bien que le décret ne vise que certaines formes de rédaction inclusive, des mythes portant sur l’ensemble de la pratique se sont glissés dans le discours public, notamment lorsque le chef du Parti québécois (PQ) Paul St-Pierre Plamondon a laissé sous-entendre que l’écriture inclusive n’avait aucun bienfait.

Sur ce point, les données en psycholinguistique nous disent en fait tout le contraire. De nombreuses études ont montré que l’écriture au masculin mène les lecteurs et lectrices à se représenter moins de femmes lors de la lecture. Au contraire, différentes formes d’écriture inclusive peuvent atténuer cet effet et améliorer la représentation de toutes personnes dans la langue.




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Au-delà des données, la question de l’aménagement

Dans le préambule de la Charte de la langue française, on indique : « Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité. » Cette loi a pour principal objectif de s’assurer que toute personne au Québec puisse vivre en français dans la sphère publique, sans discrimination.

Les interventions gouvernementales sur la langue française vont ainsi majoritairement porter sur la proposition de mots en français afin d’éviter le recours à d’autres langues. Par exemple, pour éviter le recours au mot anglais e-mail, l’Office québécois de la langue française (OQLF) a proposé le néologisme « courriel » dans les années 1990 ; ce néologisme est désormais largement diffusé au Québec et, dans une certaine mesure, en France.

L’OQLF en est également à la 6e édition du Concours de créativité lexicale où des jeunes du secondaire ont la possibilité de proposer des néologismes afin de nommer de nouvelles réalités. De ce concours, nous avons notamment obtenu les mots « saute-soucis », « sociomuselage » et « conséconscient ».

L’OQLF a une approche collaborative avec les membres de la société, tout en ayant un rôle pédagogique. Dans cette perspective, l’OQLF publie plusieurs documents visant à outiller la population quant à des difficultés linguistiques, mais également dans l’objectif de promouvoir l’usage du français. Dans le contexte de la féminisation, l’OQLF avait publié des guides et son approche avait été incitative plutôt que coercitive. En ce qui concerne les doublets abrégés ou les néologismes tels que « iel » ou « toustes », l’attitude de l’OQLF est différente de son approche traditionnelle.

Il est à noter que certaines formes tronquées sont permises, alors que d’autres ne le sont pas : les crochets et les parenthèses sont permis par l’organisme lorsque l’espace est restreint. Contrairement aux crochets et aux parenthèses qui sont utilisées en français notamment pour citer ou inclure des informations supplémentaires dans un texte, les points médians n’ont qu’une seule fonction dans l’usage : visibiliser les femmes et les personnes non-binaires dans le texte. Ceux-ci seraient donc moins susceptibles de mener à de la « confusion linguistique » en comparaison avec les signes acceptés par l’OQLF. En d’autres mots, si la clarté du texte était réellement le critère déterminant, les points médians ne seraient pas plus problématiques que les pratiques déjà tolérées.


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Alors qu’aucun guide gouvernemental n’a été publié sur l’ensemble des techniques d’écriture inclusive, ceux conçus par la communauté linguistique pullulent. Cette multiplication d’ouvrages est un signe du désir d’exprimer l’identité de toustes en français.

Le respect des droits fondamentaux

Au-delà d’un débat linguistique, c’est la question du respect des droits fondamentaux qui est en jeu. La Charte des droits et libertés de la personne se veut un reflet des valeurs québécoises. En vertu de cette dernière, l’identité de genre et l’expression de genre sont des motifs de discrimination interdits ; le gouvernement du Québec a d’ailleurs planifié une série de mesures visant entre autres à « Promouvoir le respect des droits des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre ». La protection des minorités s’inscrivant dans la constitution québécoise, il est ainsi légitime de se questionner sur le fait que Québec pose des actions allant à l’encontre des droits protégés par sa propre Charte.

La décision du ministre Jean-François Roberge ainsi que les interventions du chef du PQ sur l’écriture inclusive mettent en lumière des enjeux importants, notamment le détournement de la littérature scientifique afin de justifier des politiques publiques ayant un impact direct sur l’exercice de droits garantis.

Finalement, une question importante se pose : si le français permet au peuple québécois d’exprimer son identité, que devient cette promesse lorsqu’un décret nous interdit de le faire ?

La Conversation Canada

Gabrielle Girard a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec.

Alexandra Dupuy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La langue inclusive : lorsque des mythes font leur entrée dans les politiques publiques – https://theconversation.com/la-langue-inclusive-lorsque-des-mythes-font-leur-entree-dans-les-politiques-publiques-267073

Les virus, ces messagers invisibles de la conversation du vivant

Source: The Conversation – in French – By Armand Namekong Fokeng, Doctorant en biologie cellulaire et épidémiologie, Université de Corse Pascal-Paoli

Bien que les virus n’aient ni cerveau ni langage, leur circulation entre tiques, animaux et humains dans un environnement donné pourrait se lire comme un flux d’informations qui modifierait à jamais des comportements et qui façonnerait notre évolution.


La plupart des animaux ont un mode de communication évident : les cris d’alarme des suricates alertent au danger, les danses des abeilles signalent le nectar, les infrasons des éléphants permettent le maintien de la cohésion des groupes. Ainsi, c’est un nouveau message codé qui circule chaque fois et qui est ensuite interprété pour induire une action collective. Imaginez alors un instant, des virus qui parlent… pas un langage sonore ni gestuel, mais une conversation génétique, gravée dans des molécules (ADN, ARN) qui traversent les espèces en modifiant les corps.

Pour faire simple, un virus n’est qu’un morceau d’information génétique. Dénué de toute autonomie propre, il n’a de vie qu’à travers les cellules hôtes qu’il infecte. Le code génétique du virus est lu et exécuté comme un programme. En conséquence, la cellule cesse ses activités nobles (respiration, reproduction, réparation, etc.) et devient une usine à virus.

Cependant, le message viral n’est presque jamais stable. En effet, la fidélité est limitée dans la réplication des virus à ARN, tels que celui de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (CCHFV) sur lequel porte mon projet de thèse.

Chaque nouvelle infection draine avec elle une nuée de variants génétiques, appelés « quasi-espèces ». L’information virale est donc en perpétuelle réécriture pour s’adapter aux environnements et aux hôtes. Parfois, elle s’inscrit dans la mémoire profonde des organismes ayant été en contact avec le virus.

On sait, actuellement, qu’environ 8 % du génome humain provient de séquences virales anciennes parmi lesquelles certaines ont été intégrées à nos fonctions vitales. À titre d’exemple, la protéine syncytine, issue d’un rétrovirus, est indispensable à la formation du placenta chez les mammifères.

Les virus sont-ils toujours des intrus nuisibles ? Eh bien non ! Ils peuvent se présenter comme des créateurs invisibles de notre histoire génétique.

Une communication sans intention

Un virus est sans voix et ne choisit pas ses mots. Cependant, son interaction avec la cellule rappelle un échange de signaux.

En effet, dans le processus de l’infection, il doit reconnaître un récepteur spécifique sur la membrane de la cellule hôte : c’est la clé moléculaire qui lui ouvre la porte. Un exemple assez connu est celui du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) qui cible les lymphocytes T, en exploitant la très célèbre molécule CD4 à laquelle il se lie, et utilise les corécepteurs CCR5 ou CXCR4 pour infecter la cellule.

En réponse, l’organisme infecté met en place une véritable conversation immunitaire entretenue par de nombreux messagers chimiques : cytokines, interférons, fièvre, etc. Ces derniers modifient le comportement des cellules et, parfois, de l’individu lui-même.

À l’échelle sociale, l’infection induit des réactions telles que l’isolement, les soins, les nouvelles pratiques de prévention, etc. Ainsi, sans aucune intention, le virus modifie pourtant les relations collectives.

Virus de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo : un connecteur écologique

Le virus de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo est une parfaite illustration de cette logique. En effet, il circule dans un réseau où chaque espèce joue un rôle.

En ce sens, les tiques du genre Hyalomma sont à la fois vecteurs et réservoirs. Leur salive est riche en molécules immunomodulatrices, un cocktail de protéines ou de peptides (lipocalines, serpines, évasines, etc.) qui, en neutralisant les défenses immunitaires locales de l’hôte, préparent discrètement la transmission du virus.

Une fois infectés par les tiques, les mammifères domestiques (bovins, ovins, caprins), en tant qu’amplificateurs silencieux, hébergent le virus sans symptômes.

Chez l’humain, le scénario est différent. Ici, l’infection peut entraîner des fièvres hémorragiques potentiellement mortelles (de 10 % à 30 %) en cas d’apparition de symptômes. On estime de 10 000 à 15 000 cas environ, le nombre annuel de nouvelles infections à CCHFV. Ces dernières conduisent à environ 500 décès, soit une létalité moyenne globale d’environ 3-5 %.

En ce qui concerne la France, aucun cas humain symptomatique n’a été rapporté à ce jour. Cependant, des preuves d’une circulation virale dans le sang des animaux hôtes et dans les tiques vectrices prélevées dans ce pays ont été documentées. Bien qu’ayant un risque humain relativement faible pour le moment, la France est située au carrefour de plusieurs zones endémiques (la Turquie, les Balkans, l’Asie, l’Afrique).

À travers son cycle de transmission viral, le CCHV se présente comme un fil invisible qui relie tiques, animaux et humains. C’est un véritable message moléculaire qui circule, traverse les corps et remodèle les dynamiques écologiques et sociales.

Les devenirs d’un message viral

Il importe également de souligner qu’une fois dans la cellule, un virus a un destin riche en opportunités. Il peut ainsi être neutralisé par les défenses immunitaires ou se répliquer jusqu’à consumer entièrement son hôte.

Certains virus ont une présence latente et choisissent de rester silencieux ou endormis dans le génome ou le noyau. Cependant, dès que les conditions sont favorables (stress ou immunodépression), ils se réactivent et causent des dommages.

D’autres s’intègrent durablement dans le génome, modifiant ainsi la biologie de la cellule. Ainsi, ils peuvent dans certains cas activer des oncogènes et conduire à certains cancers, tels que celui du col de l’utérus pour le papillomavirus, ou simplement déclencher des dérèglements immunitaires qui débouchent sur l’expression de certaines maladies auto-immunes. Mais, dans certains cas, les virus passent inaperçus et disparaissent en silence.

La médecine, un nouvel interlocuteur moléculaire

Quand il faut barrer la voie aux virus, on s’attaque à leurs signaux moléculaires. Les antiviraux sont des brouilleurs de signal dans ce dialogue moléculaire.

Ainsi, certains empêchent l’entrée du virus, d’autres inhibent la copie de son génome : c’est le cas du favipiravir, par exemple, qui inhibe la polymérase des virus à ARN. Ce médicament est traditionnellement utilisé contre les pandémies grippales.

D’autres traitements agissent comme amplificateurs. C’est le cas des interférons, qui administrés comme médicament, renforcent l’expression des cellules et leur permettent d’alerter leurs voisines.

Ce jeu demeure toutefois dynamique. Face aux pressions thérapeutiques toujours plus nombreuses, les virus mutent en de nouveaux variants, enrichissant ainsi leur « vocabulaire moléculaire ». Le VIH en constitue un bel exemple ; en effet, il a rapidement développé des résistances aux premiers traitements en mutant. Ainsi, la médecine et la pharmacopée deviennent elles-mêmes des acteurs involontaires de cette conversation évolutive.

Et si l’on élargissait notre vision de la vie, en classant les virus parmi les acteurs de la communication ? Ainsi, la communication ne se limiterait plus seulement aux cris des animaux et aux paroles ou gestes d’humains. Elle pourrait également être inscrite dans la circulation d’informations génétiques entre les espèces.

De ce fait, les virus cesseraient d’être uniquement des ennemis pour devenir aussi, et surtout, des agents de mise en réseau, qui relient les tiques, les animaux et les humains. Ce faisant, ils laisseraient des traces dans nos génomes et modifieraient nos comportements sociaux en cas d’épidémie.

Vue sous cet angle, chaque infection virale deviendrait une conversation biologique, un échange franc où virus, cellules et écosystèmes négocieraient chacun leur position. De la simple chorégraphie d’une abeille au passage d’un virus dans un troupeau, le vivant deviendrait une immense polyphonie de messages.

Loin d’être un simple agent pathogène, le virus apparaît comme une voix invisible de la grande conversation du vivant.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Armand Namekong Fokeng ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les virus, ces messagers invisibles de la conversation du vivant – https://theconversation.com/les-virus-ces-messagers-invisibles-de-la-conversation-du-vivant-266937

Apprendre une nouvelle langue : pourquoi on ne doit pas considérer l’âge comme un frein

Source: The Conversation – France (in French) – By Karen Roehr-Brackin, Reader, Department of Language and Linguistics, University of Essex

Les enfants sont très doués pour apprendre de nouvelles langues. Faut-il en déduire qu’il y aurait un âge limite pour s’initier à une langue qu’on ne connaît pas ? On le pense souvent, mais les dernières recherches contredisent cette idée reçue. Explications.


Si vous avez toujours voulu apprendre une nouvelle langue, ne vous laissez pas décourager par votre âge. Les personnes de plus de 60 ans peuvent être autonomes et faire preuve de souplesse dans leur façon d’apprendre une langue, et avec succès.

Des décennies de recherche ont largement démontré qu’avec l’âge, certaines de nos capacités de cognition et de perception diminuent progressivement. Notre ouïe et notre vue ne sont plus aussi bonnes qu’avant, nous traitons les informations moins rapidement et notre mémoire n’est peut-être plus aussi vive que lorsque nous étions plus jeunes. Ce sont là les conséquences connues du vieillissement et cela n’a généralement pas d’impact négatif majeur sur la vie quotidienne.

Ce que l’on dit moins souvent, c’est que ces effets ne sont pas nécessairement des déficits en soi, mais résultent d’une vie entière de connaissances et d’expériences accumulées. Plus nous vieillissons, plus nous avons d’informations à trier, ce qui peut nous ralentir. Dans ce contexte, il est important aussi de souligner le fait que les connaissances générales, et en particulier les connaissances verbales, peuvent en réalité s’accroître avec l’âge.

Des chercheurs se sont ainsi penchés sur l’apprentissage des langues à un âge avancé et ont démontré qu’il n’y a pas de limite d’âge pour acquérir une nouvelle langue : nous pouvons le faire à tout moment de notre vie. Cependant, il est moins évident de déterminer quelle approche d’apprentissage et d’enseignement des langues fonctionne le mieux à un âge avancé.

Quel type d’apprentissage privilégier ?

Des recherches menées auprès de jeunes adultes indiquent qu’une approche explicite, comprenant par exemple des explications sur la langue cible et des règles grammaticales détaillées, est ce qui est le plus efficace.

À première vue, on pourrait supposer que cela devrait également s’appliquer aux personnes plus âgées, voire que cela devrait être encore plus vrai pour elles, étant donné que cela reflète une approche traditionnelle de l’enseignement des langues. Les personnes âgées ont peut-être justement connu cette approche pendant leur scolarité et pourraient donc la privilégier.

À ce jour, il existe étonnamment peu de recherches qui ont testé cette hypothèse. Une étude récente menée aux Pays-Bas n’a trouvé aucune preuve permettant d’affirmer que les apprenants en fin de vie obtiennent de meilleurs résultats avec une approche explicite.

Le fait que l’enseignement soit explicite ou implicite, c’est-à-dire avec ou sans explications grammaticales, n’avait aucune importance. Les participants seniors ont obtenu des résultats tout aussi bons, quelle que soit la méthode d’enseignement utilisée.

Une capacité d’adaptation

Dans une nouvelle étude menée avec mon collègue Renato Pavlekovic, nous avons comparé une approche explicite et une approche incidente de l’apprentissage des langues. Dans le cadre d’une petite série de cours en ligne, 80 volontaires anglophones âgés de 60 à 83 ans ont appris les bases du croate, une langue qui leur était totalement inconnue.

Dans l’approche explicite, une explication complète de la structure grammaticale ciblée a été fournie. Dans l’approche incidente, aucune explication n’a été donnée, mais des exercices pratiques supplémentaires étaient proposés.

Woman with headphones and laptop taking notes
Les apprenants plus âgés ont obtenu de bons résultats avec différentes méthodes d’apprentissage.
fizkes/Shutterstock

Nous avons constaté que les apprenants obtenaient des résultats tout aussi bons, quelle que soit l’approche pédagogique utilisée. Ils ont d’abord appris un ensemble de mots de vocabulaire, puis la structure grammaticale ciblée, avec un taux de réussite élevé, obtenant des scores moyens d’environ 80 % de précision. Cela suggère que l’approche pédagogique n’avait pas d’importance pour ce public plus âgé : ces participants sont capables de trouver leur propre voie, indépendamment de la manière dont le matériel d’apprentissage était présenté.

Image de soi et statut professionnel, des facteurs à prendre en compte

Dans cette nouvelle étude, nous avons également exploré le rôle des facteurs cognitifs et liés à la perception ainsi que l’image que nos volontaires avaient d’eux-mêmes, c’est-à-dire leur opinion sur leur propre santé, leur bonheur et leurs capacités. De plus, nous leur avons posé des questions sur leur (ancienne) profession et leur expérience antérieure en matière d’apprentissage des langues. Il est intéressant de noter que nous avons découvert un lien entre la capacité d’apprentissage implicite (c’est-à-dire la capacité à comprendre des choses à partir du contexte sans en avoir conscience), le statut professionnel (que la personne soit à la retraite ou encore en activité) et l’image de soi.

Plus précisément, les personnes qui ont déclaré avoir une image plus positive d’elles-mêmes ont montré de meilleures capacités d’apprentissage implicite. C’est le cas également des personnes qui travaillaient encore au moment de l’étude par rapport aux personnes à la retraite, ce que nous avions également observé dans une étude précédente. Il est important de noter que cet effet était indépendant de l’âge.

À première vue, le lien entre le statut professionnel, la capacité d’apprentissage implicite et l’image de soi peut sembler peu évident. Il existe toutefois un dénominateur commun : la confiance en soi pourrait être au cœur d’un cercle vertueux. Une personne dotée d’une forte capacité d’apprentissage implicite reste plus longtemps sur le marché du travail. Cela renforce son image de soi, ce qui l’incite à poursuivre plus longtemps son activité professionnelle.

Au travail, ils doivent aussi faire avec les tâches qui leur plaisent comme celles qui ne leur plaisent pas ; ils ne peuvent donc pas se contenter de faire uniquement ce qu’ils aiment. Cela signifie qu’ils continuent à puiser dans leur capacité d’apprentissage implicite, etc.

Dans l’ensemble, les résultats de notre étude montrent que les personnes qui apprennent une langue sur le tard peuvent le faire avec succès. Elles semblent suffisamment indépendantes pour choisir la voie qui leur convient le mieux, de sorte que l’approche pédagogique utilisée ne compte pas tant que ça. Mais la confiance en soi, qui semble résulter des compétences comme du statut social dont on dispose, est importante.

The Conversation

Karen Roehr-Brackin a reçu un financement de la British Academy/Leverhulme Trust (référence de subvention SRG23230787).

ref. Apprendre une nouvelle langue : pourquoi on ne doit pas considérer l’âge comme un frein – https://theconversation.com/apprendre-une-nouvelle-langue-pourquoi-on-ne-doit-pas-considerer-lage-comme-un-frein-266763

L’influence de la famille Peugeot dans l’industrie automobile

Source: The Conversation – France (in French) – By Giulio Cesare Giorgini, Maître de conférences HDR en droit privé et sciences criminelles, Université Côte d’Azur

Avec 11,9 % des droits de vote, la famille Peugeot figure parmi les principaux actionnaires de Stellantis, aux côtés de la famille Agnelli (créateurs de Fiat) et de l’État à travers Bpifrance. VladProkopenko/Shutterstock

La famille Peugeot détient 7,7 % du capital du quatrième groupe automobile mondial Stellantis, issu de la fusion, en 2021, de Peugeot Société Anonyme (PSA) et de Fiat Chrysler Automobiles (FCA). Depuis 1897, la dynastie industrielle incarne l’automobile française dans le monde entier. Avec quelles perspectives ?


La famille Peugeot est originaire de la région de Montbéliard (Doubs) en Franche-Comté. En 1810, Jean-Pierre et Jean-Frédéric Peugeot transforment leur moulin à grain familial en aciérie. Leur aventure dans l’automobile commence avec le lancement de la « type 3 », première voiture au monde à être fabriquée en série. Elle se poursuit avec la création de la société Peugeot en 1897. La fusion avec la société Citroën donne naissance au groupe Peugeot Société Anonyme (PSA) en 1976, qui fusionne avec le groupe Fiat Chrysler Automobiles (FCA) en 2021 pour donner naissance à Stellantis.

Quelle est l’influence de cette dynastie emblématique de l’industrie automobile française ? Quel est le rôle de Robert Peugeot, homme clé de la famille Peugeot ? Quelles sont les perspectives de la famille Peugeot au sein de Stellantis ?

Établissements Peugeot Frères

La famille Peugeot est composée d’environ 300 porteurs de parts qui possèdent 7,7 % du capital du groupe Stellantis, par l’intermédiaire de Peugeot 1810, filiale détenue à 76,5 % par la société d’investissement Peugeot Invest et à 23,5 % par les Établissements Peugeot Frères. Avec 11,9 % des droits de vote, la famille Peugeot figure parmi les principaux actionnaires de Stellantis, aux côtés de la famille Agnelli (créateurs de Fiat) et de l’État, qui détiennent respectivement 15,5 % et 6,7 % à travers Exor (société holding de la famille Agnelli) et Bpifrance.

Armand Peugeot (1849-1915) sur une Peugeot type 28 Phaeton, en 1900.
Wikimediacommons

Nous avons mené un travail de recherche qui porte sur les enjeux juridiques et managériaux de la fusion Stellantis, qui réunit le groupe français Peugeot Société Anonyme (PSA) et le groupe italo-américain Fiat Chrysler Automobiles (FCA). Notre étude met en relief la complexité juridique et organisationnelle de cette mégafusion « entre égaux ». Nos investigations montrent que la gouvernance de Stellantis est marquée par la présence des familles Peugeot et Agnelli, qui sont à l’origine de PSA et de FCA et qui continuent d’exercer une forte influence au sein du groupe.

Création du groupe Stellantis

Les familles Peugeot et Agnelli sont à l’origine du groupe Stellantis.

C’est en 2019 que Fiat Chrysler Automobiles engage des pourparlers avec Peugeot Société Anonyme (PSA) et avec Renault pour négocier un rapprochement avant que son conseil d’administration ne rejette la proposition de fusion avec Renault.

Par la suite, les familles Peugeot et Agnelli reprennent les discussions. Robert Peugeot propose d’abord une acquisition de Fiat Chrysler Automobiles (FCA), puis une fusion. Les deux projets sont refusés par John Elkann, petit-fils de Giovanni Agnelli (dirigeant emblématique de Fiat), qui craint la dilution des intérêts de la famille Agnelli. Les négociations reprennent et le projet est finalement approuvé par les deux familles, puis validé par le conseil de surveillance de PSA et par le conseil d’administration de FCA.




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Robert Peugeot, homme clé de la famille

Fils de Bertrand Peugeot (1923-2009), l’un des acteurs à l’origine de la création du groupe PSA, Robert Peugeot (né en 1950) est aujourd’hui le membre le plus éminent de la famille Peugeot. Diplômé de l’École centrale de Paris et de l’Institut européen d’administration des affaires (Insead), il a occupé plusieurs fonctions de direction au sein du groupe PSA. À la suite de la fusion de PSA et de Fiat Chrysler Automobiles, il devient le vice-président du conseil d’administration de Stellantis. À ce titre, il représente la société d’investissement Peugeot Invest qu’il préside jusqu’à la nomination de son fils Édouard Peugeot, en mai 2025.

Robert Peugeot, en 2012, aux 40ᵉ St. Gallen Symposium.
Wikimediacommons

Dans ses fonctions de vice-président du conseil d’administration de Stellantis, Robert Peugeot travaille depuis 2021 aux côtés de John Elkann, président du groupe, et de Carlos Tavares, président-directeur général. Fin 2024, il participe à la décision de contraindre Carlos Tavares à la démission, à la suite des divergences qui ont éclaté entre le PDG et le conseil d’administration du groupe Stellantis.

Nomination d’un ancien dirigeant de Fiat

En mai 2025, Robert Peugeot soutient la nomination d’Antonio Filosa à la tête du groupe Stellantis. Il s’agit d’un ancien dirigeant de Fiat, puis de FCA qui a dirigé les opérations de Stellantis en Amérique du Nord et du Sud.

Robert Peugeot explique la nouvelle nomination :

« Son leadership prouvé au cours de ses nombreuses années au sein de notre entreprise parle pour lui-même et cela, combiné à sa connaissance profonde de notre activité et de la dynamique complexe à laquelle notre industrie est confrontée. Cela fait de lui le choix évident pour devenir le prochain CEO de Stellantis. »

Le jour de sa nomination, le nouveau PDG de Stellantis choisit d’ailleurs de visiter l’usine historique de Sochaux (dans la région de Montbéliard) et le musée local consacré à l’histoire de l’aventure Peugeot.

Avenir de la famille Peugeot au sein de Stellantis

Début 2025, l’influence de la famille Peugeot au sein du groupe Stellantis se renforce avec plusieurs nominations stratégiques. Édouard Peugeot, fils cadet de Robert Peugeot, est nommé au poste de directeur de Citroën France. Charles Peugeot, fils aîné de Robert Peugeot, est nommé directeur de la marque Opel. Xavier Peugeot, cousin de Robert Peugeot, prend la tête de la marque DS.

Depuis mai 2025 et avec l’arrivée d’Édouard Peugeot à la tête de Peugeot Invest, la société d’investissement de la famille Peugeot semble afficher une nouvelle stratégie de diversification de ses investissements et de réduction de son exposition dans Stellantis. Les Peugeot auraient ainsi fait savoir qu’ils n’entendraient pas participer à une éventuelle recapitalisation de Stellantis.

Alors que le mandat de Robert Peugeot au Conseil d’administration de Stellantis doit s’achever au printemps 2026, la neuvième génération de la dynastie Peugeot entend-elle prendre la relève et écrire le prochain chapitre du quatrième constructeur automobile mondial ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’influence de la famille Peugeot dans l’industrie automobile – https://theconversation.com/linfluence-de-la-famille-peugeot-dans-lindustrie-automobile-261715

Pour vendre en boutique, Shein devra accomplir une rupture logistique

Source: The Conversation – France (in French) – By Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Des entrepôts de Shein pourraient éclore en France dans les prochaines années, si la marque de prêt-à-porter ultra-rapide s’installe durablement dans les magasins français. Jonathan Weiss

Passer de la vente 100 % en ligne à la vente en magasin n’est pas chose si aisée. Cela nécessite de revoir l’ensemble de sa logistique.


Le géant de l’ultrafast fashion, Shein, a bâti son succès sur une chaîne logistique mondiale « sans frontières », mais bel et bien centrée sur la Chine, un pays clé pour la plupart des chaînes logistiques mondiales. Au cœur de son modèle économique se trouvent la production par micro-lots, l’expédition directe à bas coût et l’agilité extrême dans la création et la diffusion de nouveaux produits pour coller aux tendances des réseaux sociaux.

L’annonce de la vente de produits de cette marque dans six magasins en France, une première mondiale pour la marque, change radicalement la donne… et pas seulement d’un point de vue marketing. C’est une véritable rupture logistique qui se joue.

Pour passer du modèle « ultra-flexible, centré sur la production « à la demande », à un modèle « semi-physique avec stocks localisés », la viabilité de cette nouvelle chaîne logistique, et donc de son modèle économique, dépend de la capacité de Shein à maintenir l’équilibre entre résilience, agilité et robustesse.




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Un tournant à haut risque

Migrer d’un modèle de pur player (100 % en ligne) à celui de la vente en boutique impose de nouvelles contraintes : constituer des stocks avancés en France (ou à proximité), gérer les flux omnicanaux (qui mêlent les flux vers les boutiques et l’e-commerce), organiser les éventuels retours (problèmes de taille…), anticiper la demande locale afin de maximiser les ventes et éviter d’avoir à gérer des invendus ou les minimiser.

Tout l’inverse ou presque du « modèle historique » de Shein, celui de l’agilité extrême, caractérisée par peu de stocks, une production selon la demande et des délais courts de création et de production. Cette nouvelle stratégie pourrait bien se heurter aux réalités du retail traditionnel : coûts fixes, délais d’acheminement, surstocks, obsolescence… Autrement dit, Shein devra désormais composer avec la rigidité physique du point de vente. Cette mutation logistique, au-delà de la stratégie marketing, mérite qu’on s’y arrête.

Une logistique historiquement centralisée

Shein a prospéré grâce à une organisation hypercentralisée, avec une production majoritairement basée dans le sud de la Chine et des expéditions directes vers les clients européens sous format de colis. Ce modèle lui permettait d’éviter les coûts d’entreposage et de produire en fonction de la demande. Un article n’était fabriqué qu’après l’apparition d’une tendance en ligne, notamment sur les réseaux sociaux.

L’ouverture de boutiques physiques change tout. Pour alimenter ces « corners » annoncés à Paris, à Dijon (Côte-d’Or), à Reims (Marne), Grenoble (Isère), Angers (Maine-et-Loire) et Limoges (Haute-Vienne) au sein du BHV ou aux Galeries Lafayette, l’entreprise devrait disposer de stocks tampons à proximité, probablement dans des entrepôts situés en France ou dans un pays limitrophe. Shein entre dans un champ d’équations nouvelles : livraisons régulières aux magasins, gestion du « dernier kilomètre » (avec notamment les difficultés de livraison en hypercentre), retours croisés entre les achats effectués en e-commerce et en boutique… Autant de contraintes qui augmentent les coûts et allongent les délais.

Or, Shein c’est avant tout des prix bas et des délais serrés. Cette réorganisation peut supposer de nouvelles infrastructures comme des entrepôts régionaux, des systèmes d’information capables d’assurer la visibilité des stocks en temps réel, et des flux de transport réguliers entre hubs logistiques et points de vente. Ces ajustements logistiques risquent de réduire l’agilité qui faisait la force du modèle initial…

Ira-t-elle jusqu’à décevoir les clients en boutique ?

Des précédents éclairants

Shein n’est pas la première entreprise à franchir le pas du physique. Aux États-Unis, Amazon, qui avait longtemps juré ne jamais ouvrir de magasins, a finalement lancé en 2018 ses enseignes Amazon Go, avant d’en fermer près de la moitié à partir de 2023. C’est la preuve que la gestion opérationnelle du physique (stocks, personnel, emplacement) peut peser lourd même pour un géant du numérique.

Plusieurs marques françaises, dites digital natives, ont expérimenté cette transition. Cabaïa, connue pour ses sacs et accessoires personnalisables, a débuté comme pure player avant d’ouvrir des boutiques en propre et des corners dans les gares et centres commerciaux. Ce virage a nécessité une refonte logistique complète de la constitution de stocks régionaux, à l’adaptation des flux entre le site web et les points de vente, en passant par la synchronisation des références pour éviter les ruptures ou doublons d’inventaire. La marque reconnaît que la prévision de la demande locale et la logistique de réassort ont été les plus grands défis de cette expansion.

Le Figaro TV, 2025.

Autre exemple, le Slip français, pionnier du Made in France digital, a lui aussi multiplié les boutiques physiques pour renforcer la proximité avec les clients. Cette stratégie a entraîné des investissements en entrepôt, en personnel et en systèmes d’information, nécessaires pour assurer une cohérence entre le stock en ligne et celui en magasin, tout en maintenant la promesse du local et du circuit court.

Ces expériences montrent que passer du digital au physique, via une transition multicanale, ne consiste pas seulement à ouvrir une boutique. Cela implique de repenser la chaîne logistique dans son ensemble : prévisions, entreposage, transport, gestion de stocks… et même durabilité (si cela est un objectif de Shein !). Shein, avec son modèle fondé sur la vitesse et la dispersion mondiale, se retrouve confrontée à des défis similaires… mais à une échelle sans commune mesure.

Un « stress-test » logistique grandeur nature

L’implantation de Shein en France est un test grandeur nature pour son modèle logistique. Si l’entreprise parvient à articuler e-commerce et commerce physique sans compromettre sa rapidité et ses marges, elle pourrait redéfinir les standards de l’ultrafast-fashion… Mais la probabilité inverse est tout aussi plausible : que les rigidités du retail viennent brider l’agilité et révéler les limites d’un modèle conçu pour l’instantanéité numérique.

L’expérience française devrait donc servir en quelque sorte de laboratoire logistique. Soit Shein réussit à hybrider ses flux mondiaux avec des capacités locales efficaces, soit cette transition exposera la fragilité structurelle d’une fast-fashion devenue trop rapide pour le monde physique. En définitive, plus qu’une simple diversification commerciale, cette implantation marque l’entrée de Shein dans une nouvelle ère, celle où l’optimisation logistique devient la clé de sa nouvelle expansion.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour vendre en boutique, Shein devra accomplir une rupture logistique – https://theconversation.com/pour-vendre-en-boutique-shein-devra-accomplir-une-rupture-logistique-267234

La peur de rater quelque chose : entre cerveau social et anxiété collective

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Un rêve d’ubiquité entretenu par les outils numériques. Roman Odintsov/Pexels, CC BY

La « peur de rater quelque chose » (« Fear Of Missing Out », ou FOMO) n’est pas née avec Instagram. Cette peur d’être exclu, de ne pas être là où il faut, ou comme il faut, a déjà été pensée bien avant les réseaux sociaux, et révèle l’angoisse de ne pas appartenir au groupe.


Vous l’avez sans doute déjà ressentie : cette sensation distincte que votre téléphone vient de vibrer dans votre poche. Vous le sortez précipitamment. Aucune notification.

Autre scénario : vous partez en week-end, décidé à vous « déconnecter ». Les premières heures sont agréables. Puis l’anxiété monte. Que se passe-t-il sur vos messageries ? Quelles conversations manquez-vous ? Vous ressentez la « peur de rater quelque chose », connue sous l’acronyme FOMO (« Fear Of Missing Out »).

D’où vient cette inquiétude ? De notre cerveau programmé pour rechercher des récompenses ? De la pression sociale ? De nos habitudes numériques ? La réponse est probablement un mélange des trois, mais pas exactement de la manière dont on nous le raconte.

Ce que les penseurs nous ont appris sur l’anxiété sociale

En 1899, l’économiste Thorstein Veblen (1857-1929), l’un des théoriciens invoqués dans l’industrie du luxe décrit la « consommation ostentatoire » : l’aristocratie ne consomme pas pour satisfaire des besoins, mais pour signaler son statut social. Cette logique génère une anxiété : celle de ne pas être au niveau, de se retrouver exclu du cercle des privilégiés.

À la même époque, le philosophe allemand Georg Simmel (1858-1918) prolonge cette analyse en étudiant la mode. Il décrit une tension : nous voulons simultanément nous distinguer et appartenir. La mode résout temporairement cette contradiction, mais au prix d’une course perpétuelle. Dès qu’un style se diffuse, il perd sa valeur. Cette dynamique crée un système où personne n’est épargné : les élites doivent innover sans cesse tandis que les autres courent après des codes qui se dérobent.

En 1959, le sociologue Erving Goffman (1922-1982) théorise nos interactions comme des performances théâtrales. Nous gérons constamment l’impression donnée aux autres, alternant entre scène (où nous jouons notre rôle) et coulisses (où nous relâchons la performance). Sa question résonne aujourd’hui : que se passe-t-il quand les coulisses disparaissent ? Quand chaque instant devient potentiellement documentable, partageable ?

Enfin, plus récemment, le philosophe Zygmunt Bauman (1925-2017) a développé le concept de « modernité liquide » : dans un monde d’options infinies, l’anxiété n’est plus liée à la privation, mais à la saturation. Comment choisir quand tout semble possible ? Comment être certain d’avoir fait le bon choix ?

Ces quatre penseurs n’ont évidemment pas anticipé les réseaux sociaux, mais ils ont identifié les ressorts profonds de l’anxiété sociale : l’appartenance au bon cercle (Veblen), la maîtrise des codes (Simmel), la performance permanente (Goffman) et l’angoisse du choix (Bauman) – des mécanismes que les plateformes numériques amplifient de manière systématique.

FOMO à l’ère numérique

Avec la généralisation des smartphones, le terme se popularise au début des années 2010. Une étude le définit comme « une appréhension omniprésente que d’autres pourraient vivre des expériences enrichissantes desquelles on est absent ». Cette anxiété naît d’une insatisfaction des besoins fondamentaux (autonomie, compétence, relation) et pousse à un usage compulsif des réseaux sociaux.

Que change le numérique ? L’échelle, d’abord : nous comparons nos vies à des centaines de vies éditées. La permanence, ensuite : l’anxiété est désormais continue, accessible 24 heures sur 24. La performativité, enfin : nous ne subissons plus seulement le FOMO, nous le produisons. C’est ainsi que chaque story Instagram peut provoquer chez les autres l’anxiété que nous ressentons.

Le syndrome de vibration fantôme illustre cette inscription corporelle de l’anxiété. Une étude menée sur des internes en médecine révèle que 78 % d’entre eux rapportent ces vibrations fantômes, taux qui grimpe à 96 % lors des périodes de stress intense. Ces hallucinations tactiles ne sont pas de simples erreurs perceptives, mais des manifestations d’une anxiété sociale accrue.

Au-delà de la dopamine : une anxiété d’appartenance

De nombreux livres et contenus de vulgarisation scientifique ont popularisé l’idée que le FOMO s’expliquerait par l’activation de notre « circuit de récompense » cérébral.

Ce système fonctionne grâce à la dopamine, un messager chimique du cerveau (neurotransmetteur) qui déclenche à la fois du plaisir anticipé et une forte envie d’agir pour ne rien manquer. Dans le Bug humain (2019), Sébastien Bohler développe notamment la thèse selon laquelle notre cerveau serait programmé pour rechercher constamment davantage de ressources (nourriture, statut social, information).

Selon cette perspective, les plateformes de réseaux sociaux exploiteraient ces circuits neuronaux en déclenchant de manière systématique des réponses du système de récompense, notamment par le biais des signaux de validation sociale (likes, notifications), ce qui conduirait à des formes de dépendance comportementale.

D’autres travaux en neurosciences pointent vers une dimension complémentaire, peut-être plus déterminante : l’activation de zones cérébrales liées au traitement des informations sociales et à la peur de l’exclusion. Les recherches menées par Naomi Eisenberger et ses collègues depuis les années 2000 ont révélé que les expériences d’exclusion sociale activent des régions cérébrales qui chevauchent partiellement celles impliquées dans le traitement de la douleur physique.

Elles suggèrent que le rejet social constitue une forme de souffrance inscrite biologiquement. Ces deux mécanismes – recherche de récompense et évitement de l’exclusion – ne s’excluent pas mutuellement, mais pourraient opérer de manière synergique. Au fond, ce n’est pas tant le manque d’un like qui nous inquiète que le sentiment d’être en marge, de ne pas appartenir au groupe social.

Cette inscription neurobiologique de la peur de l’exclusion confirme, d’une autre manière, ce qu’avaient analysé Veblen, Simmel, Goffman et Bauman : l’anxiété d’appartenance constitue un ressort fondamental de nos comportements sociaux, que les plateformes numériques amplifient désormais de manière systématique.

Reprendre le contrôle de l’attention ?

L’anxiété sociale comparative n’a donc pas attendu Instagram pour exister. Mais il faut reconnaître une différence d’échelle : nos cerveaux, façonnés pour des groupes de quelques dizaines d’individus, ne sont pas équipés pour traiter le flux incessant de vies alternatives qui défile sur nos écrans.

Face à cette saturation, la déconnexion n’est pas une fuite mais une reconquête. Choisir de ne pas regarder, de ne pas savoir, de ne pas être connecté en permanence, ce n’est pas rater quelque chose – c’est gagner la capacité d’être pleinement présent à sa propre vie. Cette prise de conscience a donné naissance à un concept miroir du FOMO : le JOMO, ou « Joy of Missing Out », le plaisir retrouvé dans le choix conscient de la déconnexion et dans la réappropriation du temps et de l’attention.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La peur de rater quelque chose : entre cerveau social et anxiété collective – https://theconversation.com/la-peur-de-rater-quelque-chose-entre-cerveau-social-et-anxiete-collective-267362

Devenue une religion mondiale, l’Église mormone va devoir s’adapter

Source: The Conversation – France in French (3) – By Brittany Romanello, Assistant Professor of Sociology, University of Arkansas

Le 14 octobre 2025, Dallin H. Oaks a pris la tête de l’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours », aussi connue sous le nom d’Église mormone, un mouvement mondial en pleine expansion qui revendique plus de 17 millions de membres en 2024. L’anthropologue Brittany Romanello a étudié plusieurs communautés de femmes mormones à travers les États-Unis et revient sur leurs caractéristiques ainsi que sur les enjeux qui attendent la nouvelle direction de l’Église.


L’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours » (Église SDJ) a connu ces dernières semaines un moment de deuil et de transition. Le 28 septembre 2025, une fusillade et un incendie criminels ont fait quatre morts et huit blessés lors d’un rassemblement dans une église mormone du Michigan. La veille, le président de l’Église Russell M. Nelson était mort à l’âge de 101 ans. Dallin H. Oaks, le plus ancien des hauts dirigeants de l’Église, a été nommé comme nouveau président le 14 octobre.

Le nouveau président des Saints des Derniers Jours hérite de la direction d’une institution religieuse à la fois profondément américaine et de plus en plus globale. La diversité de ce mouvement entre en tension avec la manière dont il est traditionnellement représenté dans les médias, de la téléréalité la Vie secrète des épouses mormones à la comédie musicale de Broadway le Livre de mormons.

En tant qu’anthropologue culturel et ethnographe, je mène des recherches sur les communautés des saints des derniers jours à travers les États-Unis, en particulier sur les immigrantes latino-américaines et les jeunes adultes. Lorsque je présente mes recherches, je remarque que beaucoup de gens associent encore étroitement l’Église à l’Utah, où se trouve son siège social.**

Un bâtiment blanc orné d’une haute flèche, avec des montagnes verdoyantes en arrière-plan
Le temple des Saints des derniers jours à Cochabamba, en Bolivie, a été inauguré en 2000.
Parallelepiped09/Wikimedia, CC BY-SA

L’Église a joué un rôle central dans l’histoire et la culture de l’Utah. Aujourd’hui, cependant, seuls 42 % de ses habitants en sont membres. Le stéréotype selon lequel les saints des derniers jours sont principalement des Américains blancs et conservateurs est l’une des nombreuses idées fausses tenaces concernant les communautés et les croyances mormones.**

Beaucoup de gens sont surpris d’apprendre qu’il existe des congrégations dynamiques loin du « corridor mormon » de l’Ouest américain. On trouve des saints des derniers jours fervents partout, du Ghana et des Émirats arabes unis à la Russie, en passant par la Chine continentale.

Croissance globale

Joseph Smith a fondé l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours dans le nord de l’État de New York en 1830 et a immédiatement envoyé des missionnaires prêcher le long de la frontière. Les premiers missionnaires outre-mer se sont rendus en Angleterre en 1837.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants religieux ont revu leur approche missionnaire afin d’augmenter le nombre de missions internationales. Cette stratégie a conduit à une croissance à travers le monde, en particulier en Amérique centrale, en Amérique du Sud et dans les îles du Pacifique.

Aujourd’hui, l’Église compte plus de 17,5 millions de membres, selon ses registres. La majorité d’entre eux vivent en dehors des États-Unis, répartis dans plus de 160 pays.

L’Église et les chercheurs suivent cette croissance mondiale, notamment grâce à la construction de nouveaux temples. Ces bâtiments, qui ne sont pas utilisés pour le culte hebdomadaire mais pour des cérémonies spéciales telles que les mariages, étaient autrefois presque exclusivement situés aux États-Unis. Aujourd’hui, ils existent dans des dizaines de pays, de l’Argentine aux Tonga.

Au cours de sa présidence, qui a débuté en 2018, Nelson a annoncé la construction de 200 nouveaux temples, soit plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs. Les temples sont une représentation physique et symbolique de l’engagement de l’Église à être une religion mondiale, même si des tensions culturelles persistent.

Deux hommes en costume passent devant une grande carte du monde encadrée accrochée au mur d’un couloir
Deux missionnaires de l’« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours » traversent le centre de formation missionnaire de Provo, dans l’Utah, en 2008.
AP Photo/George Frey

Parmi les membres américains, la démographie évolue également. 72 % des membres américains sont blancs, contre 85 % en 2007, selon le Pew Research Center. Un nombre croissant de Latinos-Américains – 12 % des membres américains – ont joué un rôle important dans le maintien des congrégations à travers le pays.

Il existe des congrégations dans tous les États américains, y compris dans la petite communauté de Grand Blanc, dans le Michigan, lieu de la tragique fusillade. Le suspect Thomas Jacob Sanford, qui a été abattu par la police, s’était récemment lancé dans une tirade contre les saints des derniers jours lors d’une conversation avec un candidat politique local. Dans les jours qui ont suivi, un membre américain de l’église a récolté des centaines de milliers de dollars pour la famille de l’assaillant.

Douleurs en hausse

Malgré la diversité de l’Église, ses fondements institutionnels restent solidement ancrés aux États-Unis. Les instances dirigeantes sont encore composées presque exclusivement d’hommes blancs, dont la plupart sont nés aux États-Unis.

À mesure que l’Église continue de croître, des questions se posent quant à l’adéquation des normes d’une Église basée dans l’Utah avec les réalités des membres à Manille, Mexico, Bangalore ou Berlin. Quelle place reste-t-il, même dans les congrégations américaines, pour les expressions culturelles locales de la foi ?**

Les mormons latino-américains et les membres d’Amérique latine, par exemple, ont dû faire face à une opposition à l’égard de traditions culturelles considérées comme « non mormones », telles que la construction d’autels et les offrandes lors du Dia de los Muertos. En 2021, l’Église SDJ a lancé une campagne en espagnol utilisant des images du Jour des morts afin de susciter l’intérêt des Latino-Américains. De nombreux membres se sont réjouis de cette représentation. Pourtant, certaines femmes avec lesquelles j’ai discuté ont déclaré que l’accent mis sur la blancheur et le nationalisme américain, ainsi que la rhétorique anti-immigrés qu’elles avaient entendue de la part d’autres membres, les dissuadait de célébrer pleinement leur culture.

Même les détails esthétiques, comme les styles musicaux, reflètent souvent un modèle typiquement américain. Le recueil de cantiques standardisé, par exemple, contient des chants patriotiques comme « America the Beautiful ». Cette importance accordée à la culture américaine peut sembler particulièrement déplacée dans les pays où le taux d’adhésion est élevé et qui ont connu des conflits avec l’armée américaine ou politique.

Les attentes en matière d’habillement et d’apparence physique ont également soulevé des questions sur la représentation, l’appartenance et l’autorité. Ce n’est qu’en 2024, par exemple, que l’Église a proposé à ses membres vivant dans des régions humides des versions sans manches des vêtements sacrés que les mormons portent sous leurs vêtements pour rappeler leur foi.

Historiquement, l’Église considérait les tatouages comme tabous – une violation du caractère sacré du corps. De nombreuses régions du monde ont des traditions sacrées de tatouage vieilles de plusieurs milliers d’années, notamment l’Océanie, qui compte un taux élevé d’adhérents à l’Église.

Changement à venir ?

Parmi les nombreux défis qui l’attendent, le prochain président de l’Église SDJ devra trouver comment diriger une Église mondiale depuis son siège américain, une Église qui continue d’être mal comprise et victime de stéréotypes, parfois au point d’en arriver à des actes de violence.

Un bâtiment blanc au loin au centre, avec des palmiers et un bassin réfléchissant rempli d’une eau limpide au premier plan
Le temple de Laie, à Hawaï, a ouvert ses portes au début des années 1900, ce qui en fait l’un des plus anciens de l’Église SDJ.
Kaveh/Wikimedia, CC BY-SA

Le nombre de mormons continue d’augmenter dans de nombreuses régions du monde, mais cette croissance s’accompagne d’un besoin accru de prise en compte des différentes sensibilités culturelles. L’Église, qui a toujours été très uniforme dans ses efforts de standardisation de l’histoire, de l’art et des enseignements des mormons, a de plus en plus de mal à maintenir cette uniformité lorsque les congrégations s’étendent sur des dizaines de pays, de langues, de coutumes et d’histoires.

Organiser l’Église SDJ comme une entreprise, avec un processus décisionnel descendant, peut également rendre difficile le traitement des histoires raciales douloureuses et des besoins des groupes marginalisés, tels que les membres LGBTQ+.

La transition au niveau de la direction offre une occasion non seulement à l’Église, mais aussi au grand public, de mieux comprendre les multiples facettes ainsi que la dimension mondiale de la vie des « saints des derniers jours » aujourd’hui.

The Conversation

Brittany Romanello ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Devenue une religion mondiale, l’Église mormone va devoir s’adapter – https://theconversation.com/devenue-une-religion-mondiale-leglise-mormone-va-devoir-sadapter-267337

La fin du libre-échange et le retour du protectionnisme économique aux États-Unis

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bernard Guilhon, Professeur de sciences économiques, SKEMA Business School

Les récentes politiques douanières des États-Unis signalent un changement de paradigme. Washington adopte un protectionnisme assumé, centré sur la relocalisation de la production et sur la promotion du « Made in America ». Ce tournant redéfinit les règles du jeu et contribue à une reconfiguration en profondeur de la mondialisation et des flux commerciaux internationaux.


Une lecture rapide de la mondialisation permet de retracer les étapes essentielles qui ont abouti à la situation actuelle et de mettre en lumière l’effacement de l’idéologie libérale au profit de l’interventionnisme stratégique aux États-Unis.

La période 1990-2019 représente une phase d’hypermondialisation caractérisée par la diffusion d’une idéologie néolibérale centrée sur les entreprises et les marchés, et sur l’adoption de politiques commerciales se conformant aux règles globales des flux commerciaux et d’investissements édictées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le système d’échanges international, construit autour de chaînes de valeur mondialisées, traduit l’influence unilatérale des États-Unis, unique hyperpuissance dans les années 1990, 2000 et 2010. Le résultat est un jeu à somme positive qui conduit à une convergence des taux de croissance entre le Nord et le Sud, entre 2003 et 2019.

Les inégalités s’accroissent à la fin de la période et la démondialisation, certes relative, s’amplifie. Pour deux raisons.

D’une part, en raison de la crise financière, les pays pauvres très endettés ne peuvent exploiter leurs avantages comparatifs au sein de chaînes de valeur raccourcies et régionalisées. C’est le cas du Bangladesh et du Cambodge dans le textile-habillement et dans l’ameublement. Les pays bénéficiaires sont la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie.

D’autre part, les considérations géopolitiques l’emportent sur les motifs strictement économiques, ce qui accroît fortement la contrainte de risque dans les choix des localisations et conduit à une fragmentation progressive de l’espace mondial (certains segments de chaînes de valeur dans l’aéronautique et les technologies numériques installées en Chine ont été transférés au Vietnam).

Du libre-échange à la quête de puissance

Pour les États-Unis, le risque global de décrochage économique et technologique par rapport à la Chine accentue le poids de l’impératif de sécurité : il s’agit de sécuriser certains approvisionnements (terres rares ou batteries) et de développer les technologies critiques couvrant des besoins économiques et de sécurité nationale. Il apparaît que les interactions internationales ont accru le déficit commercial et l’endettement financier.

Les rapports de force s’introduisent en deux temps. Les États-Unis réagissent d’abord lorsqu’ils admettent que les gains de puissance politique, économique et technologique de la Chine diminuent la puissance relative des États-Unis, et reconnaissent que la puissance mondiale est un jeu à somme nulle.

Le nouveau paradigme repose sur l’idée que les politiques industrielles ne s’opposent pas aux marchés, mais permettent de renforcer des positions d’ancrage significatives sur des marchés ayant une importance économique et géopolitique stratégique. Dès lors, des formes de protectionnisme se développent. D’où les deux lois votées en 2022, sous Joe Biden : le CHIPS and Science Act (semiconducteurs) et l’Inflation Reduction Act (transition énergétique).

À l’opposé, Donald Trump considère que la décarbonation de l’industrie ne permet pas la réindustrialisation des États-Unis. C’est pourquoi il a mis fin le 7 juillet au plan de subventions et d’exonérations fiscales en faveur de la transition énergétique.

Les rapports de puissance s’expriment par les droits de douane censés réaliser des objectifs économiques et de sécurité nationale. L’idée est que plus les droits de douane sont élevés, plus les entreprises étrangères sont incitées à investir aux États-Unis pour ne pas avoir à les payer.

Or, les entreprises étrangères peuvent être désincitées par le coût de la main-d’œuvre aux États-Unis (seize fois plus élevé qu’au Vietnam et onze fois plus important qu’au Mexique), mais plus encore par la difficulté de s’approvisionner en biens intermédiaires stratégiques, ce que les accords de libre-échange facilitaient.

Les nouveaux droits de douane sont la base d’une politique « réciproque » visant à équilibrer le commerce entre les États-Unis et leurs partenaires commerciaux, notamment les pays en développement.

Dans les faits, la recherche de l’équité via « la politique réciproque » dans les relations commerciales aboutit à de fortes asymétries. Par exemple, en ce qui concerne le Vietnam, les exportateurs américains vendront à droit zéro sur le marché vietnamien tandis que les exportateurs vietnamiens acquitteront une taxe de 20 %.

Dans ce contexte, la mondialisation transactionnelle articulée autour de négociations et de sanctions, comme dans le cas de l’Inde, s’accompagne de mesures protectionnistes dont les plus notables sont le contrôle des importations menaçant la sécurité nationale, les restrictions sur les investissements entrants et sortants et la prise de participation de 10 % de l’État américain au capital d’Intel, ce qui interroge sur l’éclosion d’un capitalisme d’État.

La fin de l’orthodoxie libérale

En janvier 2025, le Bureau of Industry and Security (agence du département du commerce, ndlr) a imposé des restrictions formelles à l’exportation de nouveaux équipements de calcul avancé (la Taïwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) est dorénavant contrainte d’obtenir une licence pour tout envoi de produits), ce à quoi s’ajoute le contrôle de volumes importants de données nécessaires à l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle (IA).

L’objectif est d’instrumentaliser les interconnexions économiques (flux de produits, de connaissances brevetées, de données, transferts financiers) à des fins de blocage et de coercition. L’orthodoxie libérale est congédiée au profit de l’avantage stratégique dans le but d’atteindre un leadership incontestable sur la scène mondiale.

À supposer que l’UE reste une zone de libre-échange capable d’irradier et de construire avec d’autres pays des règles et de l’équité, la mondialisation s’organiserait autour de deux découpages superposés : celui du libre-échange concernant les produits de faible et moyenne gamme et celui des biens stratégiques dont le périmètre est réduit, selon la formule « Small yard, high fence », en raison des barrières à l’entrée infranchissables, à la fois, géopolitiques et industrielles.

The Conversation

Bernard Guilhon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La fin du libre-échange et le retour du protectionnisme économique aux États-Unis – https://theconversation.com/la-fin-du-libre-echange-et-le-retour-du-protectionnisme-economique-aux-etats-unis-266810

How gastronomy tourism evolved into international identity and cultural diplomacy

Source: The Conversation – Canada – By Julien Bousquet, Full Marketing Professor, Department of Economic and Administrative Sciences, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

When people travel, they aren’t just looking for historic sights — they’re also looking for new flavours that captivate and connect them to the place they’re visiting.

In Québec, for example, it’s poutine. The comfort food mix of crispy fries, squeaky cheese curds and rich brown gravy was first served in 1950s-era rural snack bars before becoming a national symbol.

In Spain, paella — a saffron-infused rice dish brimming with seafood, chicken and vegetables and born in Valencia’s farmlands as a shared workers’ meal — is a must-have.

In Japan, ramen — steaming bowls of wheat noodles in a fragrant broth layered with soy, miso or pork bones — tells the story of post-Second World War solace and culinary innovation.

But beyond the flavours of food, can gastronomy become a language of identity and cultural diplomacy? That question is at the heart of Canada’s growing culinary movement.

Gastronomy as a form of diplomacy

Across Canada, food is fast becoming a marker of identity and regional pride. From the Okanagan Valley vineyards to Québec’s sugar shacks, cuisine is emerging as a language that defines who Canadians are — and how the world perceives them.

This movement is gaining traction as Kelowna, British Columbia recently accepted the invitation to apply for the designation of UNESCO City of Gastronomy
— a title that celebrates places where food culture drives creativity, sustainability and community.

Created in 2004, UNESCO’s Creative Cities Network recognizes and honours cities where food culture drives innovation and community well-being. Today, 57 cities hold the designation, from Parma, Italy and Chengdu, China, to Tucson, Arizona, in the United States.

Canada has yet to join their ranks, which is why Kelowna’s candidacy matters: it would be the country’s first City of Gastronomy, reflecting its mix of Indigenous heritage, wine culture and farm-to-table creativity.

As tourism continues to recover and regions compete for distinctiveness, gastronomy has become a form of soft power — a country’s ability to influence others through culture, values and attraction rather than force, shaping how nations are perceived and how travellers connect emotionally with a place.

Studies show that food tourism has become a key driver of regional development and destination appeal. The signature dish — an emblematic creation tied to a chef, region or tradition — offers a concrete way to translate culinary creativity into cultural identity.

How food turns travel into brand

Some dishes function like culinary logos, expressing the personality of a place or a chef while creating lasting memories. Research reveals that for travellers, food becomes participation rather than consumption — a way to experience a place rather than just observe it.

A memorable meal merges creativity, heritage and place. In Canada, such dishes also act as experiential anchors that link ingredients, landscapes and emotion — from a buttery Halifax lobster roll that tastes of the Atlantic coast to a sweet, purple Saskatoon berry pie that evokes the Prairie harvest.

Yet some critics warn that the growing wave of gastronomic branding risks slipping into what they call culinary gentrification — when local traditions are polished and packaged for tourists, sometimes at the expense of the communities that created them.

The challenge for cities like Kelowna will be to celebrate their culinary identity without turning authenticity into a marketing slogan.

Canada’s regions tell their stories through food

Research on food, culture and sustainability shows how such connections help regions build distinctive, resilient identities.

In Québec, for example, food is deeply woven with cultural pride. From sugar shacks in the Laurentians and Beauce countryside to Montréal’s multicultural fine dining scene, tradition and innovation intermingle — but Québec is far from the only province where culinary identity thrives.

On Prince Edward Island, the Fall Flavours Food and Drink Festival — running from early September to mid-October — brings together chefs, farmers and fishers to celebrate the island’s harvest. Events take place in small towns and coastal villages, turning the island into one big dining room. The festival strengthens local pride, supports producers and extends the tourist season beyond summer.

In Alberta, Alberta Food Tours invite travellers to discover rural producers, Indigenous culinary traditions and farmers markets across the province, from Calgary to Jasper. These guided experiences highlight the province’s agricultural roots while promoting sustainability and community connection.

In B.C., the Okanagan Valley, where Kelowna is located, has become a leading example of farm-to-table and wine tourism in Canada. Stretching from Vernon to Osoyoos, its vineyards and orchards supply local chefs who turn seasonal produce into creative menus. Culinary trails and wine festivals connect visitors with growers and winemakers, while Kelowna’s bid to become a UNESCO City of Gastronomy reflects the region’s growing reputation for sustainable, community-driven gastronomy.

As food tourism continues to grow, however, authentic experiences become harder to find. In 2024, it was valued at roughly US$1.8 billion globally. By 2033, that figure is expected to reach almost US$8 billion, growing at an average rate of about 18 per cent a year.

Tourists crave “the real deal,” yet their expectations often reshape what’s served. For example, traditional dishes may be simplified, sweetened or made less spicy to suit visitors’ palates. Authenticity, it appears, is less a fixed ideal than a dialogue between chefs, consumers and the media.

Why does the heritage of gastronomy matter?

Signature dishes remind us that identity isn’t inherited — it’s created and shared. Local cuisine connects people to place, turns ingredients into stories and makes culture tangible.

When cities launch food festivals, culinary routes or UNESCO designation bids, they’re not just promoting restaurants, they’re defining who they are as a country.

In a world often divided, food remains a universal language. Local gastronomy reminds us that what’s on our plate is never just about flavour, it’s about belonging.

The Conversation

Julien Bousquet does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. How gastronomy tourism evolved into international identity and cultural diplomacy – https://theconversation.com/how-gastronomy-tourism-evolved-into-international-identity-and-cultural-diplomacy-267188

Creepy cicadas, ticking clocks and jump scares: How frightful films conjure terror out of quiet

Source: The Conversation – Canada – By James Deaville, Professor of Music, Carleton University

Julia Garner as teacher Justine Gandy in ‘Weapons.’ (Still from ‘Weapons’ Trailer/Warner Bros./YouTube)

This story contains spoilers about the movie ‘Weapons.’

As we approach the scariest time of year, we need to make sure our home screens are in good working order for horror films, in particular the volume control.

It’s true that some effects of the horror genre are based on sounds that are popularly linked to danger — but let’s not forget the contrasting silences that are necessary for jump scares to have their full impact.

It’s not just in feature films where the sonic device of “un-sound” works: horror trailers are filled with unexpected crashes out of stillness and all-too-brief fragments that beg questions.

Skilled directors and sound designers can frighten us in myriad ways, and sometimes through less in this all-too-noisy world.

Space and emptiness

In this year’s contender for best horror picture, Weapons, director Zach Cregger wanted the sound team to adopt an understated approach to express a “sense of space and emptiness” for the movie’s locations.

He nevertheless deploys jump scares of varying intensity in diverse contexts, several of them involving the sudden appearance of the head of the witch Aunt Gladys (Amy Madigan).

New York Times video profiling Zach Cregger discussing a ‘chorus of insects’ in a scene from Weapons.

Most deliver quick, unexpected frights, but one represents the classic horror slow burn, as teacher Justine Gandy (Julia Garner) walks around a seemingly deserted house to the accompaniment of cicadas.

In the words of Cregger, the cicadas “become the score,” their constant droning calming and unsettling us as we look through the window with Justine. We share her shock when we realize that there are two immobile figures sitting inside. Terror is conjured out of stillness.

‘A Quiet Place’

Weapons and other releases this past year continued the practice of crafting horror scenarios out of silence.

The A Quiet Place franchise, starting with the 2018 film which invoked the terror of alien invasion, helped to put horror silence on the map.

The 2018 film, with little verbal dialogue and a central Deaf character, also challenged the long eugenicist association of disability with monstrosity — often fashioned with what my scholarship has called “the moaning of unlife.”




Read more:
The uneasy history of horror films and disability


‘A Quiet Place’ trailer.

Horror silences were similarly essential to conjure the strangeness and weirdness of grief and hauntings in another 2018 film, Hereditary. The film’s sound designer, Asbjoern Andersen, has remarked “it’s the quiet ones you have to look out for,” a dictum that he brought to life through long pauses in dialogue, low and brooding music and threatening atmospheres of indistinct sounds.

The same holds true for the sonic environment of the Netflix series The Haunting of Hill House (also 2018), where sound editor Trevor Gates was able to create atmospheres to convey isolation and discover novel ways to “hold a silence.”

In such contexts, absolute silence is not necessary — any kind of low-end drone or soft, repetitive sound like a ticking clock or a babbling brook could lull audiences into a false sense of security.

Crashes out of stillness

Prior to these recent productions, masterful directors and sound designers crafted dread and psychological depth and viscerality partly through silence.

According to film specialists, the first classic jump scare occurred in the 1942 movie Cat People when producer Val Lewton, director Jacques Tourneur and film editor Mark Robson created a scene that involved a woman walking alone to a bus stop, her rising dread of being followed giving way to a sudden, explosive bus entrance.

This type of scene became known as the Lewton Bus: a gradual buildup followed by a sudden shock through misdirection and a sharp sonic jolt. The practice would become a commonplace in the producer’s later work.

Lulled into complicity

This sharp sonic jolt soundtrack device just needed the touch of director Alfred Hitchcock to become iconic in the famous shower scene of Psycho(1960).

Commentators — both academic and popular — frequently reference composer and film scorer Bernard Herrmann’s screeching string sound as the brilliant sonic representation of the stabbing knife.

a black-and-white photo of a grey-haired man with glasses
Composer and film scorer Bernard Herrmann created the screeching string sound representing the knife in Hitchcock’s ‘Psycho.’

Yet they typically pass over what makes the scene’s explosive violence so unexpected and visceral: the constant sound of the shower water that — like silence — lulls the audience (and victim) into complacency.

Hitchcock knew how to strategically mobilize stillness to make threats more tangible, like in the drawn out and famous crop-duster scene of North by Northwest (1959).

In Hitchcock’s wake, notable examples occur in Steven Spielberg’s Jaws from 1975 (especially the shark’s first closeup), at key moments in John Carpenter’s Halloween (1978), and — much later — in the notorious diner scene from David Lynch’s Mulholland Drive (2001).

The psychology of fear

These and other directors have understood how to exploit the psychology of fear to evoke startled responses of terror among audiences.

The jump scare and related fright-inducing sonic scenarios would become parodied in Scream and the Scary Movie series (2000-13), for example, where false (“cat”) scares subvert horror/slasher traditions.

This Halloween season, if you watch horror and suspenseful films, I encourage you to pay attention to the silence of the frames.

The Conversation

James Deaville does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Creepy cicadas, ticking clocks and jump scares: How frightful films conjure terror out of quiet – https://theconversation.com/creepy-cicadas-ticking-clocks-and-jump-scares-how-frightful-films-conjure-terror-out-of-quiet-266750