Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, les oubliés de la route migratoire de l’océan Indien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux

Dans la mangrove de Tsoundzou, au sud de Mamoudzou, plusieurs centaines de demandeurs d’asile, dont beaucoup venus de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen, vivent dans des abris de fortune. Au-delà de la crise politique et humanitaire, actuellement sous le feu de l’actualité avec l’évacuation d’une partie des habitants, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte et les mécanismes par lesquels se construisent de nouvelles figures de l’altérité, observent les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud, qui se sont rendus sur place en mai et juin.


Lorsque l’on évoque les migrations à Mayotte, 101e département français situé dans l’Océan Indien, les regards se tournent généralement vers les Comores voisines. La question migratoire dans l’archipel est en effet largement associée aux débats récurrents sur l’immigration comorienne, illustrés par les traversées depuis l’île d’Anjouan, la plus peuplée de l’archipel et la plus proche de Mayotte, en kwassa-kwassa, des embarcations légères à moteur.




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Pourtant, depuis plusieurs années, une autre réalité migratoire s’impose progressivement. Des hommes, des femmes et des familles originaires de République démocratique du Congo, du Burundi, de Somalie, de Tanzanie ou encore du Yémen rejoignent désormais Mayotte après des parcours parfois longs de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’Afrique orientale et l’océan Indien. Alors qu’en 2021 les Comoriens représentaient encore 78 % des nouvelles inscriptions au sein de la Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), leur part recule rapidement sous l’effet de la progression des arrivées des demandeurs d’asile en provenance de ces divers pays, dessinant les contours d’une nouvelle route migratoire.

En 2022, les Comoriens ne représentent plus que 54 % des primo-arrivants, tandis que les ressortissants de RDC sont déjà 566. La tendance se confirme ensuite : 922 Congolais sont enregistrés en 2023 puis 1 104 en 2024, année où ils deviennent le premier groupe national accueilli par le SPADA, devant les Comoriens.

Le camp de migrants de Tsoundzou, situé au sud de Mamoudzou – le chef-lieu du département-région mahorais –, offre un observatoire privilégié de ces transformations. Cet article s’appuie sur une enquête de terrain conduite à Mayotte en mai et juin 2026 dans le cadre d’une bourse de recherche de la Fondation Croix-Rouge française. Plusieurs visites du camp, des échanges répétés avec des associations de solidarité ainsi qu’un travail plus approfondi mené auprès de deux leaders communautaires (un homme vivant en dehors du camp et une femme y habitant) ont permis de documenter les trajectoires résidentielles, les parcours migratoires et les modes d’organisation sociale qui y sont en œuvre.

Un camp issu des nouvelles routes migratoires

Le camp de Tsoundzou est apparu en 2025 à la suite du démantèlement de plusieurs campements précaires, notamment celui du stade de Cavani. Si une petite partie du camp a été évacuée le 17 juillet, il accueille toujours plusieurs centaines de personnes, principalement demandeurs d’asile ou en attente d’une solution d’hébergement.

En juin 2026, le camp était en cours d’agrandissement, avec la construction de nouveaux abris destinés à accueillir des migrants dont l’arrivée était attendue à brève échéance. Cette anticipation des flux met en évidence le caractère désormais structuré des routes migratoires en provenance de la région des Grands Lacs, de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

Ces évolutions ne signifient pas l’apparition soudaine de nouvelles routes migratoires. Elles révèlent plutôt leur consolidation. Mayotte apparaît aujourd’hui comme l’un des points d’ancrage d’une route reliant les Grands Lacs aux Comores via la Tanzanie et, pour certains exilés, l’espoir d’une poursuite du parcours vers l’Hexagone.

Derrière les bâches, une véritable organisation sociale

Depuis la route nationale, le camp de Tsoundzou est presque invisible. Il suffit pourtant de s’en éloigner de quelques mètres pour découvrir un dédale d’allées bordées d’abris construits à partir de bâches, de bambous, de tôles et de matériaux de récupération. Faute d’eau courante, d’électricité ou d’assainissement, les habitants ont progressivement organisé leur environnement.

On y trouve des commerces (pour certains alimentés en électricité par des groupes électrogènes), des restaurants, une église, une mosquée, des espaces de coiffure, un cabaret, des lieux de projection vidéo et différents services permettant de recharger les téléphones ou de traduire des documents administratifs. Malgré l’absence des infrastructures de base, le camp a été progressivement aménagé dans le but de répondre aux besoins élémentaires de sa population. Il est donc structuré et organisé : on est donc loin de l’idée d’un espace informel.

Des enfants jouent sur les bords du camp de migrants de Tsoundzou en juin 2026. Quand la marée est haute, l’eau remonte jusqu’aux tentes.
Alice Corbet/Author provided, Fourni par l’auteur

Si la scolarisation est ouverte à tous en France, peu d’enfants vont à l’école pour de multiples raisons : parce que les parents ne savent pas effectuer les démarches, parce qu’ils ont peur d’être repérés par la police, parce que l’école est chroniquement saturée sur le territoire.

Les habitants ont également développé leur propre géographie et toponymie : certains secteurs du camp portent les noms de quartiers de Mamoudzou. Les espaces les plus précaires, régulièrement inondés par les marées, sont appelés « Kawéni » pour faire référence à un quartier très défavorisé de Mamoudzou, souvent qualifié de plus grand bidonville de France.

D’autres zones, plus recherchées parce que mieux aménagées et moins soumises aux soubresauts des marées, sont désignées sous le nom de « Petite-Terre », renvoyant dans leurs représentations au Rocher, cette presqu’île où sont installés la préfecture, l’armée, la Légion étrangère et des habitants privilégiés. Le centre commerçant est quant à lui nommé « Majicavo-Dubaï », en référence à l’un des principaux quartiers commerçants de la commune de Mamoudzou. À travers ces pratiques de nomination, les habitants reproduisent et réinterprètent certaines hiérarchies spatiales présentes dans la société mahoraise.

Vivre dans l’attente

La principale expérience partagée par les habitants du camp reste toutefois celle de l’attente : attente d’un rendez-vous administratif, d’un enregistrement de demande d’asile, d’une décision de l’administration ou d’une place d’hébergement. Les délais ont considérablement augmenté, notamment suite au passage du cyclone Chido, qui a frappé en décembre 2024 et endommagé 80 % du territoire, a causé des milliers de blessés et fait officiellement 40 morts.




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Pour certains, plusieurs mois peuvent s’écouler avant même l’enregistrement de leur dossier. Cette immobilisation forcée transforme profondément le quotidien. Nombre d’hommes rencontrés décrivent le sentiment de ne plus pouvoir travailler ni soutenir financièrement leurs proches restés au pays.

La plage à côté du camp est accessible à marée basse. C’est un lieu de détente, de conversation, de jeu (notamment du football) : un sas entre la densité du camp et l’extérieur. Photo prise en juin 2026.
Alice Corbet/Author provided, Fourni par l’auteur

Les journées s’organisent autour de discussions, de matchs de football improvisés ou de l’espoir d’avoir des nouvelles susceptibles de débloquer leur situation. L’attente devient ainsi bien davantage qu’une simple conséquence administrative : elle structure les relations sociales et les perspectives d’avenir.

Les femmes leadeuses

En dehors des démarches administratives, les femmes sont elles aussi confrontées à de longues périodes d’attente. Si la prise en charge quotidienne des enfants structure leur temps, elle ne les soustrait ni à l’inactivité imposée ni à une forte précarité. Dépourvues de statut administratif et exposées à des vulnérabilités spécifiques liées à leur genre, notamment aux risques d’exploitation sexuelle et de prostitution, certaines d’entre elles, identifiées comme particulièrement vulnérables par des associations de solidarité, bénéficient d’une aide sous forme de bons alimentaires.

Par ailleurs, dans un contexte mahorais où les femmes ont toujours eu un rôle important, les leaders du camp sont surtout des « leadeuses » : elles créent des associations, souvent en fonction de l’origine et de la langue, et les représentent au sein du camp comme à l’extérieur. Ainsi, « mère-boss » telle qu’elle est appelée par de multiples résidents du camp, est responsable de la coordination du « forum des femmes ». Congolaise, récemment arrivée, ses compétences, son charisme et son niveau d’étude lui ont assuré une reconnaissance et un rôle à la fois de représentation, de médiatrice avec les associations ou les journalistes, et de chargée de plaidoyer.

Quand la question sanitaire devient un enjeu politique

Les débats autour du camp ne portent pas uniquement sur l’accueil des exilés. À mesure que Tsoundzou gagne en visibilité, il devient également un objet de controverse politique. Les associations alertent sur les risques sanitaires liés à la promiscuité, à l’absence d’équipements et aux difficultés d’accès à l’eau.

Il est vrai que les conditions de vie à l’intérieur sont déplorables : au rythme de la marée, les habitants vont faire leurs besoins dans la mangrove, et la saison des pluies inonde le lieu, faisant notamment remonter tous les déchets. Les personnes malades craignent souvent d’être arrêtées par la police et « pafées » – selon le terme employé par nos interlocuteurs, dérivé du sigle PAF (Police aux Frontières) – vers le centre de rétention administrative alors qu’elles se rendent à l’hôpital. Les difficultés à financer le trajet en taxi contribuent également à retarder leur prise en charge.

Or, certains responsables politiques dénoncent l’installation durable d’un camp de migrants africains sur le territoire mahorais : les inquiétudes sanitaires occupent une place particulière dans ces débats et font l’objet d’instrumentalisations.

Comme souvent dans l’histoire des migrations, les épidémies réelles ou supposées contribuent à alimenter des mécanismes de stigmatisation. Les rumeurs circulant autour de maladies telles qu’Ebola ou le mpox tendent parfois à associer certains groupes de migrants à un danger sanitaire. Ces discours participent à la construction d’une figure du « migrant africain » qui tend à homogénéiser des populations pourtant très diverses par leurs parcours, leurs statuts et leurs histoires.

Une transformation du regard porté sur les migrations

L’intérêt du cas de Tsoundzou dépasse largement le seul cadre du camp. Alors que les débats sur l’immigration à Mayotte se sont longtemps construits autour de la figure du migrant comorien, les habitants du camp sont aujourd’hui majoritairement originaires d’autres régions. Pour autant, les mécanismes d’exclusion observés restent souvent similaires.

Les différences de nationalité ou de trajectoire tendent à s’effacer derrière une catégorie unique : celle du « migrant ». Le camp de Tsoundzou apparaît ainsi comme le révélateur d’une transformation plus profonde. Il montre comment Mayotte s’inscrit désormais dans une géographie migratoire qui dépasse largement l’archipel des Comores et s’étend à l’ensemble de l’océan Indien occidental.

À travers ce camp se lisent également les tensions qui traversent aujourd’hui l’île  : entre contrôle des frontières et droit d’asile, entre impératifs humanitaires et préoccupations sécuritaires (le ministre de l’intérieur ayant réagit à l’Assemblée nationale, avant qu’une partie du camp ne soit évacuée le 17 juillet), entre héritages postcoloniaux et nouvelles formes de mobilité. Autant de questions qui dépassent largement le cas mahorais et concernent les transformations contemporaines des migrations à l’échelle mondiale.

The Conversation

Anthony Goreau-Ponceaud a reçu des financements de la fondation croix rouge française dans le cadre du projet “intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux”, https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

Alice Corbet a reçu des financements de la Fondation Croix Rouge française dans le cadre du projet “Intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux”, https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/

ref. Dans le camp de Tsoundzou, à Mayotte, les oubliés de la route migratoire de l’océan Indien – https://theconversation.com/dans-le-camp-de-tsoundzou-a-mayotte-les-oublies-de-la-route-migratoire-de-locean-indien-285951

Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés

Source: The Conversation – France in French (3) – By Miriam Eve Mora, Managing Director of the Raoul Wallenberg Institute, University of Michigan

Fitness content is big in the ‘manosphere,’ but extreme ideologies make appearances, too. ljubaphoto/E+ via Getty Images

Les idées antisémites sont aujourd’hui présentes au sein des courants masculinistes. Or l’histoire nous montre que masculinité dominante et antisémitisme sont associés depuis des siècles. Les hommes juifs ont souvent été décrits comme féminins et fragiles, et fondamentalement différents.


Vers la fin de « Into the Manosphere » de Netflix, le documentariste Louis Theroux échange avec l’influenceur britannique Ed Matthews à Marbella, en Espagn.

« Les gens qui dirigent le monde n’ont pas les meilleures intentions », affirme Matthews, reprenant le langage de la manosphère — un univers où certains influenceurs et spectateurs estiment avoir accédé à une vérité plus profonde sur la réalité et le pouvoir. Lorsque Theroux lui demande qui contrôle tout cela, Matthews hausse les épaules et répond très simplement à cette question complexe : « Les Juifs. »

Il s’agit d’une digression de trois minutes dans le film, dont le sujet principal est la masculinité, au cours de laquelle plusieurs influenceurs accusent les juifs de participer à des conspirations mondiales.

La manosphère est un terme fourre-tout désignant des sites web, forums, blogs et influenceurs promouvant une forme particulière d’hypermasculinité, allant de la conviction que les femmes et le féminisme sont la cause des problèmes des hommes jusqu’à des appels à légaliser le viol. Les groupes qui la composent — notamment les «artistes de la drague», les mouvements pour les droits masculins et les communautés de célibataires involontaires (« incels ») — se présentent comme des victimes de la modernité. À leurs yeux, l’économie mondiale est responsable de leurs perspectives professionnelles décevantes, le féminisme est responsable de leurs échecs avec les femmes, et les droits des minorités les contraignent à renoncer à leurs privilèges d’hommes hétérosexuels, et ainsi de suite.

Or ces espaces numériques sont traversés par l’antisémitisme. Certains influenceurs connus nient ouvertement la Shoah, appellent à la violence contre les Juifs et diffusent des théories du complot globales.

Le documentaire de Louis Theroux, diffusé en mars 2026 sur Netflix, suit des personnalités en ligne qui façonnent les idées de jeunes hommes sur la masculinité.

En tant qu’historienne des questions de genre chez les juif et de l’antisémitisme, je sais que les liens entre misogynie et antisémitisme ont des racines profondes. Pendant des siècles, une stratégie fréquente de l’antisémitisme a consisté à attaquer les hommes juifs en dénigrant leur masculinité.

Stéréotypes séculaires

Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, les empires et nations d’Europe ont mis en place des lois et des pratiques qui maintenaient les hommes juifs à l’écart, sans leur accorder un accès complet à la citoyenneté. Dans de nombreuses régions, les Juifs n’avaient pas le droit de voter, de posséder des terres, d’occuper des fonctions publiques, de servir dans l’armée avec un grade ou de se battre en duel avec leurs pairs.

Une photo en noir et blanc montrant quatre hommes vêtus de manteaux, de pantalons et de chapeaux sombres, assis sur le perron devant un immeuble.
History & Art Images via Getty Images

Les discours antisémites dépeignaient souvent les hommes juifs comme féminins ou fragiles, et fondamentalement différents. Ces représentations ont nourri certains des stéréotypes antisémites les plus extrêmes. Par exemple, l’accusation de crime rituel, qui prétend faussement que les Juifs auraient besoin du sang d’enfants non juifs pour fabriquer le pain azyme de Pessa’h, était fréquemment associée à une autre croyance antisémite moins connue : celle selon laquelle les hommes juifs menstrueraient et auraient donc besoin du sang des non-Juifs pour se régénérer. D’autres idées antisémites affirmaient que les Juifs étaient trop faibles et trop lâches pour combattre dans l’armée, qu’ils étaient dominés par les femmes juives, ou encore que la circoncision les rendait plus proches des femmes elles-mêmes.

Le philosophe autrichien Otto Weininger aurait parfaitement trouvé sa place dans un podcast de la manosphère. Il dénonçait violemment la masculinité juive, tout en développant des vues misogynes sur les femmes dans son ouvrage de 1903 « Sexe et caractère ». « Tout comme il n’existe en réalité pas de “dignité des femmes”, il est tout aussi impossible d’imaginer un “gentleman” juif », écrivait-il, allant jusqu’à affirmer que même « la femme la plus supérieure reste infiniment inférieure à l’homme le plus inférieur ».

Sol américain

Les immigrés arrivés aux États-Unis, juifs comme non juifs, ont été façonnés par ces idées et ces expériences.

Les Juifs européens qui se sont installés en Amérique aux XIXe et XXe siècles ont principalement évolué dans le commerce et le négoce, et se sont surtout établis dans les villes. À l’époque, cependant, c’est la frontière — avec ses rudes cow-boys, mineurs et ouvriers du rail — qui définissait la masculinité américaine.

Les nouveaux arrivants juifs, venant de pays européens où la participation des hommes juifs à de nombreux domaines était limitée, avaient développé une masculinité alternative, centrée sur le savoir et sur l’« eydlkayt » — un mot yiddish désignant la douceur et la sensibilité. Après leur arrivée aux États-Unis, certains Juifs sont restés attachés à cette forme de masculinité, tandis que d’autres ont cherché à s’acculturer et à accéder aux formes de masculinité dominante, dont ils avaient été exclus dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents.

L’un des premiers « influenceurs » de la masculinité américaine fut le président Theodore Roosevelt, qui mettait en avant sa propre transformation d’un homme timide et jugé efféminé — la presse locale se moquait de lui au début de sa carrière — en un aventurier robuste et amateur de plein air. « La grande majorité de la population juive… a une constitution physique faible », écrivait-il en 1901 dans une lettre. Bien qu’il attribuait cela à des siècles d’oppression, il concevait une différence notable des corps et de l’esprit juifs. Roosevelt défendait un modèle de masculinité rédemptrice fondé sur la vie en plein air et sur la « vie exigeante », et considérait la masculinité comme un moyen de dominer et de contrôler les races qu’il jugeait inférieures.

Les Juifs bénéficiaient sans doute de davantage de droits aux États-Unis que partout ailleurs à l’époque moderne, mais ils étaient encore exclus de certaines institutions de sociabilité masculine. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ils furent écartés de nombreux clubs sportifs prestigieux, sociétés fraternelles, hauts grades militaires et country clubs, même si certains ont réagi en créant leurs propres cercles, comme le City Athletic Club de New York. La plupart de ces restrictions ont pris fin avec la disparition des quotas universitaires visant les Juifs dans l’enseignement supérieur américain dans les années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc montrant deux jeunes hommes accroupis de part et d’autre d’un ballon de football surdimensionné, tandis qu’un troisième se tient debout entre eux.
Des membres d’une fraternité juive, dont l’arrière-grand-père de l’autrice, Ezra Sensibar (à droite), posent pour une célébration de rentrée universitaire à Northwestern, à Evanston (Illinois), en 1923.
Sensibar Family Collection/Miriam Mora

Les conspirations d’aujourd’hui

La manosphère actuelle ne se contente pas de prolonger cet héritage : elle propose aussi quelque chose de nouveau. Son adhésion aux théories complotistes antisémites permet à des hommes qui se perçoivent comme des victimes d’expliquer simultanément de multiples frustrations sans avoir à reconnaître leurs propres failles.

Il y a plus de vingt ans, le Southern Poverty Law Center a identifié une théorie du complot émergente au sein de la droite américaine : l’idée que des « marxistes culturels » chercheraient à détruire la culture américaine. En particulier, certains partisans ont accusé les Juifs d’avoir introduit des idées et des mouvements progressistes — notamment le féminisme et les questions de genre — dans le cadre d’un effort visant à affaiblir la domination des hommes blancs.

Cela apparaît clairement dans les discours de la manosphère, lorsque des figures comme Myron Gainesattribuent aux Juifs ce qu’ils perçoivent comme des forces destructrices pour la civilisation occidentale, allant du féminisme et du communisme à la pornographie.

Le chercheur Michael Broschowitz explique le glissement de la manosphère vers l’antisémitisme par trois dynamiques principales. Premièrement, l’antisémitisme fonctionne comme une explication universelle, capable de rendre compte de nombreux problèmes à la fois. Deuxièmement, les algorithmes conçus pour maximiser l’engagement amplifient les contenus les plus extrêmes. Troisièmement, les communautés en ligne peuvent rapidement remixer des idées antisémites pour les adapter à différents contextes culturels.

Ces trois explications sont importantes. Mais j’avancerais un dernier élément crucial : la masculinité et l’antisémitisme ont traversé les siècles main dans la main. La pensée conspirationniste qui se développe dans la manosphère attribue aux hommes juifs la responsabilité de l’affaiblissement de la masculinité. Dans la manosphère, les échecs de la virilité ne sont jamais les vôtres.

The Conversation

Miriam Eve Mora ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi masculinisme et antisémitisme sont profondément liés – https://theconversation.com/pourquoi-masculinisme-et-antisemitisme-sont-profondement-lies-280529

Osos, hienas, neandertales y 25 nuevos fósiles de ‘Homo antecessor’: últimas noticias desde Atapuerca

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Marina Lozano Ruiz, Profesora del grado de antropología, Universitat Rovira i Virgili; Institut Català de Paleoecologia Humana i Evolució Social (IPHES)

Investigadores recuperando un resto humano de _Homo antecessor_ en la campaña de 2026. Marina Lozano/IPHES-CERCA

Excelentes noticias para la paleontología: la campaña de excavación número 48 en los yacimientos de la sierra de Atapuerca (Burgos), llevada a cabo entre el 21 de junio y el 22 de julio, ha deparado hallazgos muy interesantes que nos ayudarán a conocer mejor a nuestros antepasados.

Más de 200 investigadores, investigadoras y estudiantes han participado excavando en diez yacimientos diferentes: Penal, Gran Dolina, Galería, Cueva Fantasma, Sima del Elefante, Galería de las Estatuas, Portalón, Sima de los Huesos y Cueva de El Mirador.

Y no hay que olvidar al equipo que lava los sedimentos que extraemos de esos yacimientos en el río Arlanzón. Allí recuperan los huesos de los animales más pequeños, como roedores, reptiles y anfibios.

Restos de fauna y neandertales

En primer lugar, en el yacimiento de Penal se han encontrado herramientas líticas que se corresponderían con las halladas en el nivel TD6 de Gran Dolina, lo que implicaría que dicho nivel es mucho más extenso de lo que se había pensado hasta el momento. En los niveles TD3 y TD4, la base de Gran Dolina, han aparecido marcas de zarpazos de dos especies de osos que vivieron hace aproximadamente un millón de años.

En la Sima del Elefante hemos recuperado las herramientas líticas –hechas con sílex, cuarcita y cuarzo– más antiguas. Así podremos saber algo más sobre la vida de los grupos humanos en la sierra hace más de 1,3 millones de años. Además, hay que destacar el hallazgo del esqueleto prácticamente completo de un lince.

El yacimiento de Galería ha proporcionado también abundantes restos de fauna, principalmente bisontes y caballos, y de útiles de piedra, entre las que destaca un bifaz de cuarcita. Todo esto confirma que esta cueva habría funcionado como lugar de aprovisionamiento de carne hace unos 300 000 años.

En cuanto a la Cueva Fantasma, el hallazgo de varios útiles de piedra indican que los neandertales habrían ocupado parte de este yacimiento. Otra zona habría sido un cubil de hienas, como prueban los numerosos coprolitos (excrementos fósiles) de dichos carnívoros que hemos encontrado.

Pero la presencia de neandertales en la sierra de Atapuerca no es exclusiva de la Cueva Fantasma, ya que tanto en el exterior como en el interior de Galería de las Estatuas hemos podido identificar evidencias de que también estuvieron en este emplazamiento.

Por lo que respecta a los yacimientos más modernos, en una zona de la Cueva de El Mirador se ha llegado por primera vez a niveles del Paleolítico superior (entre hace unos 35 000 y 10 000 años), aunque no se ha podido precisar, de momento, su antigüedad exacta. Este período está muy poco representado en la sierra de Atapuerca, lo que abrirá nuevas líneas de investigación.

Los tesoros de Gran Dolina

De manera deliberada he dejado para el final los hallazgos del nivel TD6 de Gran Dolina. En parte porque es el yacimiento en el que trabajo desde hace treinta años, y en parte porque ha proporcionado los hallazgos más destacados de esta campaña.

Desde 2023 hemos vuelto a excavar el citado nivel, conocido por proporcionar restos humanos de Homo antecessor, especie que vivió en Atapuerca hace unos 850 000 años y se caracteriza por tener rasgos únicos, como una dentición muy primitiva y una cara muy moderna. En campañas anteriores estuvimos excavando el primer subnivel, TD6-1, que era una letrina de hienas donde encontramos ¡más de 1 600 coprolitos! También aparecieron herramientas líticas, restos de herbívoros e, incluso, algunos restos de Homo antecessor.

Sin embargo, no ha sido hasta esta campaña cuando hemos empezado a destapar el subnivel TD6-2. Como ya se había excavado en otras zonas, sabíamos que alberga un campamento con presencia de restos de la fauna que cazaban aquellos humanos, como ciervos, caballos, bisontes y rinocerontes. Además, hemos encontrado las herramientas líticas de sílex, cuarcita, caliza y arenisca con las que descuartizaban las presas.

Un metacarpo de Homo antecessor recuperado en el nivel TD6 de Gran Dolina.
Marina Lozano/IPHES-CERCA

Aunque, sin duda, lo más destacado es que hemos recuperado 25 nuevos restos óseos y dentales pertenecientes a Homo antecessor. Entre esos vestigios destacan tres dientes, vértebras, huesos de pies y manos, un cúbito bastante completo y fragmentos de otros huesos largos, como húmero y tibia. Con estos nuevos fósiles la cantidad de restos de esta especie ya supera los 200.

Nuevos indicios de canibalismo

A pesar de que acaban de aparecer y en los próximos meses vamos a estudiarlos y analizarlos con todo detalle, ya podemos adelantar alguna información. En primer lugar, sigue confirmándose que los restos de esta especie presentan evidencias de canibalismo. Los huesos están fracturados de manera intencionada, tienen marcas de corte y están mordidos por otros humanos.

Hasta fechas recientes, otra de las peculiaridades de este conjunto de Homo antecessor era que estaba formado por individuos infantiles y juveniles. El más joven tendría unos 2 o 3 años y el mayor, 17.

Un incisivo inferior de Homo antecessor en el nivel TD6-2 de Gran Dolina.
Marina Lozano/IPHES-CERCA

La ausencia de adultos era sorprendente, y en base a esto se formuló la hipótesis de que el canibalismo era el resultado de un conflicto entre dos grupos rivales. Uno de ellos habría atacado a los individuos más jóvenes del otro grupo.

No obstante, los dientes que hemos sacado a la luz desde la campaña de 2024 nos indican la presencia de varias personas adultas, de 20 a 26 años. El número de estos individuos se eleva de 8 a entre 12 y 15.

Basándonos en estas evidencias preliminares, tenemos que afrontar el reto de replantearnos algunas de nuestras hipótesis anteriores. Y mientras analizamos estos nuevos restos, ya empezamos a pensar en qué vamos a encontrar en la campaña de 2027.

The Conversation

Marina Lozano Ruiz recibe fondos del Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades por el proyecto PID2024-156477NB-C31

ref. Osos, hienas, neandertales y 25 nuevos fósiles de ‘Homo antecessor’: últimas noticias desde Atapuerca – https://theconversation.com/osos-hienas-neandertales-y-25-nuevos-fosiles-de-homo-antecessor-ultimas-noticias-desde-atapuerca-287240

¿Cómo cuidar de un cúbit? Guía para mantener vivo al bebé más frágil del universo

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Ramón Aguado, Doctor en Física Teórica que trabaja en materiales cuánticos en el Instituto de Ciencia de Materiales de Madrid (ICMM) como Investigador Científico, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC)

Javier Arias/Telos

“Cuida bien al niño / Cuida bien su mente / Dale el sol de Enero / Dale un vientre blanco / Dale tibia leche de tu cuerpo / Todas las hojas son del viento / ya que él las mueve hasta en la muerte / Todas las hojas son del viento / menos la luz del sol”

Cuando Luis Alberto Spinetta, poeta y figura emblemática del rock argentino, interpretaba estos versos en 1973, dedicados a la Muchacha de ojos de papel de otro de sus grandes himnos, probablemente no anticipaba que había escrito, de manera inadvertida, una bella metáfora sobre el desafío central de la computación cuántica al que nos enfrentamos medio siglo después.

Hoja quieta en la rama. Hoja en el viento. Dos formas de estar en el mundo, separadas por un soplo. Un haiku de dos estados: una anclada al árbol, otra danzando en la incertidumbre. Así son los cúbits, la unidad básica de información en computación cuántica. Así es la coherencia cuántica.

La fragilidad del cúbit

El bebé de la canción no es común. Puede ocupar dos habitaciones simultáneamente, manifestar emociones opuestas a la vez y existir en un estado de posibilidades hasta que se observa. Es tan sensible que una mínima variación de temperatura, un rayo de luz o incluso la observación pueden provocar su colapso.

Este bebé es un cúbit. La historia de la computación cuántica es, en esencia, la de quienes buscan preservar estos sistemas el tiempo suficiente para que desplieguen su potencial. Técnicamente, esta propiedad se denomina coherencia cuántica: el intervalo durante el cual el cúbit mantiene su naturaleza cuántica antes de que la decoherencia lo transforme en un bit clásico. Es el momento previo a que la hoja caiga y toque definitivamente el suelo.

Cada laboratorio ha desarrollado su propia guardería altamente tecnológica donde cuidar de estos frágiles bebés: un entorno de protección para los cúbits, con logros y desafíos propios.

Las guarderías de los cúbits son de muchos tipos. Desde el frío extremo de los superconductores hasta el silencio del silicio. Desde los susurros láser de los iones hasta la danza reconfigurable de los átomos neutros. Y por supuesto los cúbits topológicos, casi imposibles de destruir a modo de horrocruxes.

Los bebés nacidos del frío: cúbits superconductores

En Google e IBM, las guarderías adoptan una forma singular: refrigeradores de dilución que descienden del techo como suntuosas lámparas de araña en antiguos palacios. Dentro, a 20 milikelvin, más frío que el espacio interestelar y cercano al cero absoluto, reposan bebés en cunas muy especiales.

Estas cunas superconductoras, basadas en circuitos de aluminio, niobio o tántalo, funcionan como átomos artificiales, con niveles de energía cuantizados bien definidos.

Gracias a pioneros como John Clarke, Michel Devoret y John Martinis (galardonados con el Premio Nobel de Física 2025), quienes en los años 80 demostraron que un circuito puede comportarse como un átomo, somos capaces de desdibujar la frontera entre el mundo cuántico microscópico y el mundo clásico macroscópico.

Estos cúbits superconductores son los más veloces. Realizan operaciones lógicas en decenas de nanosegundos. Sin embargo, presentan un inconveniente: son susceptibles al ruido. Al estar compuestos por miles de millones de átomos, cualquier defecto en el material, cualquier fluctuación del campo electromagnético o vibración puede inducir la pérdida de coherencia cuántica. Incluso la radiación infrarroja, las pequeñas trazas radiactivas en los materiales del edificio o los rayos cósmicos que nos atraviesan constantemente impactan contra los cúbits, generando cascadas de partículas que degradan el estado superconductor y hacen que pierdan su coherencia en milisegundos.

En 2019, el procesador Sycamore de Google mantuvo la coherencia de 53 cúbits el tiempo suficiente para lograr la denominada supremacía (o ventaja) cuántica: completar en 200 segundos una tarea que requeriría 10 000 años en los superordenadores más avanzados. Aunque estos resultados fueron cuestionados posteriormente, ejemplifican la intensa competencia en computación cuántica y su potencial. Actualmente, laboratorios de todo el mundo investigan nuevos materiales, perfeccionan técnicas de nanofabricación y desarrollan filtros más eficaces. Por ahora, la decoherencia sigue siendo el principal obstáculo.

Recientemente, Amazon Web Services (AWS) ha introducido una variante fascinante: los cat qubits (“cúbits gato”), bautizados así por el famoso gato de Schrödinger, ese felino imaginario que está vivo y muerto a la vez. Estos cúbits están diseñados para suprimir ciertos tipos de errores de forma natural, actuando como si el gato cuántico tuviera una doble vida protegida. Integrados en su nuevo chip Ocelot, los cat qubits reducen hasta en un 90 % los recursos necesarios para corregir errores, y por tanto las necesidades de escalado masivo, allanando el camino hacia ordenadores cuánticos tolerantes a fallos que podrían llegar años antes de lo previsto.

La guardería del susurro: iones atrapados

Cambiemos de escenario. En laboratorios repletos de espejos y láseres, los bebés son iones de iterbio, calcio o berilio, suspendidos en el vacío mediante trampas de Paul, campos eléctricos que los mantienen sin contacto con superficies sólidas y que crean lo que denominamos como redes de iones atrapados.

Si los superconductores son velocistas, los iones atrapados son fondistas: mantienen la coherencia durante segundos o incluso minutos. Sin embargo, requieren manipulación extremadamente delicada mediante láseres, con pulsos precisos que alteran su estado sin perturbarlos. Estas técnicas son lentas, operando en escalas de microsegundos, lo que limita ciertas operaciones. El calor puede excitar sus vibraciones colectivas (fonones), destruyendo la coherencia, por lo que se emplea enfriamiento láser en un equilibrio delicado. Además, la alineación de los láseres es compleja y se requieren condiciones de ultraalto vacío.

Estos sistemas presentan fidelidades superiores al 99,9 %, lo que los convierte en algunos de los cúbits mejor controlados. Sin embargo, el número de cúbits en los sistemas más avanzados apenas supera la treintena.

El santuario de silicio: cúbits de espín

En salas blancas de Intel o de Delft, donde los técnicos visten a modo de astronautas, los bebés son de silicio. Son electrones atrapados en puntos cuánticos, pequeñas islas semiconductoras en las que electrodos diminutos los controlan. La idea es tan bella como simple: si manipulamos su espín, esa propiedad intrínseca del electrón que actúa como un pequeño imán, tendremos un cúbit.

La ventaja del silicio es su silencio. Purificándolo para eliminar el isótopo ²⁹Si, cuyos núcleos son pequeños imanes aleatorios que generan ruido magnético, obtenemos un entorno casi perfecto. Y lo extraordinario: estos bebés se fabrican con las mismas técnicas que los microchips de nuestros ordenadores, con lo cual podríamos aprovechar décadas de desarrollo de la industria CMOS para imprimir cúbits de espín en grandes obleas de silicio, con la misma tecnología con la que se fabrican los microprocesadores con billones de transistores que tenemos en nuestros dispositivos.

Esta promesa de escalabilidad comienza a cosechar sus primeros frutos: recientemente se han demostrado fidelidades superiores al 99% en cúbits fabricados en obleas industriales.

Sin embargo, operar cúbits de silicio presenta desafíos: pequeñas variaciones en el material provocan que cada espín electrónico responda de manera ligeramente distinta, lo que exige calibraciones individuales. Además, el ruido de carga en las interfaces entre el silicio y sus óxidos puede afectar negativamente la coherencia.

La guardería que se reconfigura: átomos neutros

Cambiemos una vez más de escenario. Dejemos las salas blancas del silicio y viajemos a Boston, a los laboratorios de QuEra, o a California, donde Atom Computing y Microsoft están construyendo una nueva guardería.

Aquí los bebés son átomos neutros de rubidio, cesio, iterbio o estroncio, atrapados con pinzas ópticas: láseres tan enfocados que pueden sostener un solo átomo en su punto focal. Como los átomos no tienen carga eléctrica, son aún más tranquilos que los iones. Pueden mantener la coherencia durante segundos.

Pero lo realmente especial es que se pueden reordenar. Usando matrices de pinzas ópticas generadas con moduladores espaciales de luz, es posible mover los átomos como piezas de ajedrez, acercando a los que necesitan interactuar entre sí. Es la única plataforma en la que la conectividad no está dictada por un cableado fijo, sino que puede reprogramarse sobre la marcha. ¿Cómo se logra que interactúen? Los átomos se excitan a estados de Rydberg: estados en los que el electrón se aleja tanto del núcleo que el átomo se hincha como un globo, hasta hacerse mil veces más grande. En ese estado, los átomos se ven y pueden hablar entre sí.

Estos cúbits enfrentan un desafío fundamental: pueden desaparecer debido a colisiones con gas residual, calentamiento o durante la medición, lo cual provoca que un átomo abandone su pinza óptica. Mientras que en otras plataformas la pérdida de un cúbit detendría el cálculo, en la guardería de átomos neutros han aprendido a hacer algo asombroso: reponer los bebés perdidos sin despertar a los demás. En 2025, un equipo de Atom Computing y Microsoft demostró un sistema que detecta qué átomos faltan y los repone desde un reservorio cercano: una especie de cinta transportadora óptica que repone bebés, a modo de escena de dibujos animados, manteniendo la coherencia por encima del 95 %.

La guardería de luz: cúbits fotónicos

Existe una guardería radicalmente diferente, donde los bebés son de luz. Fotones que viajan por fibras ópticas a temperatura ambiente, sin necesidad de frío extremo ni de vacío. Son las hojas que el viento no puede tumbar: viajan ligeras, imperturbables y pueden recorrer kilómetros sin perder su coherencia. Pero tienen un problema: los fotones apenas interactúan entre sí. Es como tener hojas que nunca se rozan. ¿Cómo hacer que se comuniquen?

La solución tradicional ha sido la interferencia probabilística, pero recientemente se ha dado un paso de gigante con la demostración, por parte de la compañía canadiense Xanadu, de la generación, en un chip fotónico integrado de nitruro de silicio, de estados que distribuyen la información cuántica entre múltiples fotones, con una estructura que permite detectar y corregir errores de forma natural, sin necesidad de agrupar muchos cúbits físicos. Es como si cada bebé de luz llevara incorporado su propio sistema de protección.

Estos estados, denominados GKP, permiten operaciones lógicas deterministas a temperatura ambiente y son ideales para la interconexión de múltiples chips mediante fibra óptica. Aunque es necesario reducir las pérdidas ópticas para lograr tolerancia a fallos completa, este avance señala un camino claro hacia ordenadores cuánticos fotónicos escalables, modulares y aptos para centros de datos.

La guardería soñada: cúbits topológicos

Y luego está la guardería que algunos llevamos años tratando de entender, incluyendo grandes laboratorios como los de Microsoft: la guardería de los cúbits topológicos. Una idea que parece de novela.

Recordemos a Voldemort, el villano de la saga de Harry Potter. Para volverse inmortal, esconde su alma en varios objetos, los horrocruxes, y los dispersa por el mundo. Mientras esos objetos permanezcan intactos, Voldemort no puede morir. Para destruirlo, habría que encontrar y destruir todos y cada uno de ellos.

Los cúbits topológicos funcionan igual. La información no se guarda en un solo lugar, sino troceando un electrón en dos mitades, los modos de Majorana, y separándolas. Cada mitad, por separado, no tiene la información completa; es la relación entre ambas la que codifica el cúbit. Para destruirla, el entorno tendría que afectar ambas mitades simultáneamente. Cualquier perturbación local solo ve una mitad y no puede dañarla.

Pero estos modos no aparecen en un único material. Nacen en la frontera, en la región de contacto entre un semiconductor, como el arseniuro de indio, y un superconductor. Es en esa delgada línea donde el semiconductor se encuentra con el superconductor, donde la física permite que un electrón se parta en dos mitades separadas. Por eso estos cúbits son híbridos por naturaleza, criaturas que no serían posibles sin la combinación de ambos mundos.

Paradójicamente, esta imposibilidad de acceder a la información de forma local ha generado una de las controversias más intensas de la física moderna. Durante años, múltiples experimentos han mostrado señales que podrían interpretarse como modos de Majorana, pero también podrían explicarse por otros fenómenos más mundanos. La comunidad científica ha debatido acaloradamente si esas señales eran los primeros pasos de un bebé topológico o si eran simplemente sombras proyectadas en las paredes de la guardería.

Posiblemente hayamos contribuido a cerrar esta controversia para siempre. En colaboración con QuTech Delft hemos demostrado recientemente que es posible observar el estado de una cuna con Majoranas durante más de un milisegundo. Utilizando una técnica llamada capacitancia cuántica, logramos mecerla y detectar en tiempo real si está “llena” o “vacía”, sin destruir la información.


Este artículo se publicó originalmente en la revista Telos, de la Fundación Telefónica.


The Conversation

Ramón Aguado no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. ¿Cómo cuidar de un cúbit? Guía para mantener vivo al bebé más frágil del universo – https://theconversation.com/como-cuidar-de-un-cubit-guia-para-mantener-vivo-al-bebe-mas-fragil-del-universo-288138

Comprendre l’effet des canicules sur la biodiversité du littoral avec les sciences participatives

Source: The Conversation – France (in French) – By Boris Leroy, Maître de conférences en écologie et biogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Notre espèce n’est pas la seule à souffrir des vagues de chaleur : c’est le cas de toute la biodiversité, et en particulier de la biodiversité marine. Un projet de recherche participative en cours s’intéresse à celle des estrans, sur les littoraux. L’enjeu ? Mieux détecter les changements globaux en cours, y compris ceux que la science n’avait pas nécessairement anticipés.


En l’espace de quelques semaines, la France a traversé pas moins de trois canicules entre fin mai et la mi-juillet. De nombreux records ont été battus en juin : mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe de l’Ouest et dans les océans à l’échelle mondiale.

Nous avons collectivement souffert de la canicule, mais l’espèce humaine n’est pas seule : la biodiversité aussi, au sens large, souffre de ces événements. Comment la biodiversité les vit-elle ? La science a des éléments de réponses, mais ils demeurent encore souvent incomplets.

La « science en train de se faire » recherche activement des réponses. Mais le processus de la recherche traditionnelle est long et limité par le manque de moyens. C’est là un intérêt majeur des sciences participatives : combiner « savoirs académiques » et « savoirs citoyens » pour repérer ce que la recherche seule ne verrait pas.

Ainsi, le projet ESPOIRS, qui s’inscrit dans le cadre du programme de sciences participatives BioLit, auquel nous participons, vise à comprendre comment certaines facettes méconnues bien qu’essentielles de la biodiversité des littoraux sont affectées par les vagues de chaleur.

L’enjeu est de détecter les changements attendus (ceux mesurables par les protocoles basés sur des hypothèses déjà formulées), mais également de détecter les signaux faibles de changements inattendus, qui restent actuellement dans l’angle mort de la science.

Ce que la science sait déjà… et ce qu’elle ne sait pas encore

Les canicules sont un type parmi d’autres (inondations, tempêtes…) d’événements climatiques extrêmes. Ils sont définis par leur nature exceptionnelle au plan statistique : il s’agit de conditions climatiques rarissimes ou jamais observées dans les données historiques.

Malheureusement, du fait du changement climatique, ces événements sont désormais plus fréquents qu’auparavant (par exemple, les canicules marines sont deux fois plus fréquentes), mais aussi beaucoup plus intenses. Leur multiplication et leur intensification sont anticipées par les projections du GIEC pour les prochaines décennies.




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Au plan biologique, la science a déjà établi de nombreux effets négatifs des événements climatiques extrêmes sur les individus, causant du stress physiologique pouvant être mortel, avec des conséquences en cascade sur les écosystèmes.

Les organismes mobiles tentent d’éviter le stress physiologique. Les poissons marins peuvent par exemple parcourir des centaines de kilomètres à la recherche d’eaux plus fraiches. Quand ils ne peuvent pas fuir, les animaux se nourrissent davantage pour compenser les pertes d’énergie, ce qui les rend plus vulnérables aux prédateurs, à la chasse, ou à la pêche.

Les extrêmes du climat semblent être la principale cause dans les extinctions liées aux changements climatiques. Par exemple, la canicule marine extrême de 2013 à 2016 dans le Pacifique a causé des mortalités massives chez les mammifères et oiseaux, ainsi que des famines et des épidémies chez les étoiles de mer.

Trois « blobs » (bulles de chaleur marines) survenues conjointement sur les côtes américaines entre l’Alaska et le Mexique ici représentés tels que mesurés le 1ᵉʳ septembre 2014, particulièrement intense en mer de Béring.
NOAA, NCDC

Lors d’un événement climatique extrême, tous les organismes en subissent les effets. Il leur faut ensuite un temps de récupération pour survivre. Cependant, quand les vagues s’accumulent, comme les canicules cette année, les organismes n’ont pas le temps de récupérer et le risque d’extinction est multiplié, d’autant plus quand l’intensité atteint des niveaux records.

Ce risque dépend ainsi de la résistance (capacité à résister à un événement extrême) et la résilience (capacité à recouvrer l’état pré-événement extrême) des écosystèmes. Les écosystèmes diversifiés sont plus résistants et résilients que les écosystèmes appauvris, ce qui a été établi sur les forêts : plus il y a d’espèces différentes, mieux la forêt résiste. A l’inverse, les écosystèmes déjà perturbés sont moins résistants et résilients, ce qui souligne l’importance de limiter les perturbations locales pour permettre à la biodiversité de survivre aux événements extrêmes.




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Pour autant, si la science documente de plus en plus de faits établis, toutes les synthèses scientifiques sur la question sont unanimes : les connaissances sont très parcellaires, les mécanismes et les conséquences sont encore mal compris. En outre, elles concernent généralement les organismes qui sont déjà les mieux connus – et souvent les plus charismatiques – tandis que les effets sur la plupart de la biodiversité restent méconnus. C’est particulièrement le cas pour la biodiversité marine.

La science cherche à comprendre les changements de biodiversité liés au climat, mais ces changements sont si complexes et diffus que la science, qui fonctionne par hypothèses et protocoles définis à l’avance, peine à les saisir dans leur globalité. L’une des raisons tient au manque d’observatoires déjà en place pour les détecter et les comparer à une mesure de référence dans le passé.

C’est là tout l’enjeu des savoirs citoyens qui peuvent être révélés par les sciences participatives : ils permettent de faire émerger des signaux faibles que la recherche n’a pas anticipés, ou n’a pas encore pu mesurer. C’est ce que nous proposons de faire à l’échelle des littoraux.




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Quand la mémoire du terrain s’allie à la recherche scientifique

Les sciences participatives englobent toutes les initiatives où scientifiques professionnels et non professionnels collaborent pour produire des connaissances scientifiques. Les sciences participatives répondent à une double problématique dans le cadre des changements globaux : aider la science à documenter des changements très complexes et légitimer l’envie d’agir des acteurs de la société.

C’est dans ce cadre que s’insère le projet de recherche ESPOIRS. À son origine, on trouve des scientifiques et des participants au programme BioLit, qui se sont mis autour de la table pour trouver des solutions pour adapter le programme existant pour mieux détecter les changements en cours. BioLit est porté par l’association Planète Mer et se décline en plusieurs thématiques, dont la première, “Algues brunes et bigorneaux”, a été créée en 2010 avec le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) face au constat de la régression des algues brunes sur les côtes européennes. Le protocole consiste à caractériser les algues brunes et recenser la macrofaune de l’estran (la zone comprise entre l’amplitude minimale et maximale des marées).

Présentation du programme BioLit.

Ces discussions étaient initialement centrées sur l’organisation du suivi dans le temps pour cibler les zones où les effets du changement climatique seront le plus visibles. Cependant, au cours des échanges, nous nous sommes rendu compte que nous avions toutes et tous une anecdote, des observations personnelles, voire des dires rapportés de nos proches, sur l’estran et ses changements.

Éric Feunteun, professeur au MNHN et responsable scientifique du programme BioLit, illustre, lors d’un atelier de co-construction :

« C’est au travers de ma grand-mère qu’on a imaginé BioLit. Parce qu’elle m’emmenait sur les estrans et elle m’expliquait : ça c’est des bigorneaux, ça c’est pas bon à manger […] Déjà elle disait “les choses changent”. »

Un constat partagé, comme en témoigne ce participant à BioLit lors d’un entretien sociologique :

« Je sais qu’y’avait des lieux, sur les plages quand j’étais gamin, y’avait des lieux iconiques que les gamins avaient dû nommer par le passé puis qui s’propageaient. La mare aux cochons, des trucs dans l’genre, et qu’t’allais voir. […] La mare aux cochons elle a changé par contre. Elle a plus sa jolie coloration rose, mais… voilà. Est-ce que c’est bon signe, est-ce que c’est pas bon signe ? J’en sais rien moi. »

Ce constat nous a amenés à ajouter au protocole deux cases blanches permettant aux bénévoles de partager librement toute observation relative à l’état et aux changements de l’estran échantillonné.

Autrement dit : les participants ne sont plus seulement guidés par un questionnaire fermé, celui-ci est désormais ouvert à des observations que nous n’aurions pas anticipées.

Une approche fertile qui permet l’hybridation des savoirs

Cette approche expérimentale permet de pallier deux limites des suivis scientifiques classiques, à savoir :

  • une réactivité et une portée restreintes par des contraintes financières, administratives et logistiques ;

  • des protocoles standardisés qui limitent d’avance ce qui peut être observé.

Ainsi, grâce à un réseau de bénévoles investis, il devient possible de réagir rapidement et d’observer les conséquences immédiates d’un événement climatique extrême, en permettant également de recueillir perceptions et savoirs locaux.

Le principe est d’hybrider deux types de savoirs : les savoirs académiques et les savoirs citoyens. Les savoirs académiques se basent sur des relevés qui sont cadrés par un protocole standardisé, validé par des scientifiques. Les savoirs citoyens se basent sur l’expérience et la connaissance locale des participants de la société civile, qui sont premiers témoins des changements de leurs territoires. La fréquentation régulière d’un site, parfois depuis des générations, leur permet de développer une familiarité du territoire et un œil averti aux phénomènes inhabituels.

Ainsi, suite à une canicule, les bénévoles peuvent apporter deux types d’informations immédiates.

  • D’abord, les informations précises ciblées par le protocole, comme des mesures standardisées sur des espèces particulières, qui pourront être comparées avec le reste des données collectées dans ce programme et faire l’objet d’analyses statistiques.

  • Mais ils peuvent aussi faire remonter ce que l’on pourrait qualifier de premiers signaux d’alerte permettant de mettre le projecteur scientifique sur des changements potentiellement inattendus déjà en cours. L’accumulation de ces signaux permet aux scientifiques d’établir de nouvelles hypothèses sur la complexité des effets des changements climatiques.

Alors que les canicules sont amenées à devenir de plus en plus intenses et fréquentes, cet engagement conjoint entre science et société est un puissant levier qui donne voix aux citoyens pour mieux comprendre, ensemble, les effets des changements climatiques sur la biodiversité.

The Conversation

Boris Leroy a reçu des financements de l’ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.

Cam Ly Rintz a reçu des financements de l’ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.

ref. Comprendre l’effet des canicules sur la biodiversité du littoral avec les sciences participatives – https://theconversation.com/comprendre-leffet-des-canicules-sur-la-biodiversite-du-littoral-avec-les-sciences-participatives-287890

En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Samuel Cornell, Research Fellow in Public Health, The University of Queensland

La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été votée le 21 juillet 2026 en France. En Australie, où une interdiction similaire a été adoptée six mois plus tôt, les effets semblent pour l’heure mitigés, un grand nombre d’adolescents ayant conservés leurs comptes en ligne. Mais n’est-il pas en fait un peu tôt pour juger ces résultats ? L’objectif n’est-il pas de remodeler à long terme les normes sociales ?


Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en Australie, le premier constat, aussi bien dans les médias que chez les enfants eux-mêmes, est sans appel : cette mesure ne fonctionne pas.

Une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le British Medical Journal semble donner encore plus de poids à ce constat.

Dirigée par Courtney Barnes, chercheuse en santé publique à l’Université de Newcastle, l’étude a trouvé très peu d’éléments indiquant que les enfants avaient cessé d’utiliser les plateformes de réseaux sociaux soumises à des restrictions, telles que TikTok, X, Facebook et Instagram.

Mais la question de savoir si « les enfants contournent les contrôles d’âge sur les réseaux sociaux » n’est peut-être pas la bonne lorsqu’il s’agit d’évaluer, à long terme, le succès de cette expérience australienne, une première mondiale.

Isoler les effets de l’interdiction

L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude a suivi 408 adolescents âgés de 12 à 16 ans, en les interrogeant juste avant l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, puis, à nouveau, trois mois plus tard. Elle a comparé les adolescents dont l’âge était légèrement inférieur au seuil d’âge fixé à ceux dont l’âge était légèrement supérieur, afin d’isoler l’effet de la loi.

Ils ont constaté que plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient à utiliser des plateformes soumises à des restrictions lors du suivi, principalement via leurs propres comptes.

Les deux tiers avaient été confrontés à une vérification d’âge, mais la forme la plus courante consistait simplement à leur demander d’indiquer leur âge. Une minorité utilisait de faux comptes ou la navigation privée pour accéder aux réseaux sociaux. En revanche, le recours à un VPN pour contourner l’interdiction était rare.

Lorsque les chercheurs ont vérifié si les moins de 16 ans utilisaient moins les réseaux sociaux que les jeunes d’un peu plus de 16 ans, qui étaient libres de conserver leurs comptes, ils n’ont constaté aucun écart significatif au niveau du seuil d’âge.

Les chercheurs ont fait preuve de transparence quant aux limites de l’étude. L’analyse manquait de puissance statistique (ce qui signifie que l’étude n’avait peut-être pas suffisamment de participants pour détecter un effet s’il existait). La taille des échantillons de part et d’autre du seuil était également réduite.

Ces résultats concordent toutefois avec une étude récente menée par l’eSafety Commissioner, qui a montré qu’environ 7 enfants sur 10 avaient conservé leurs comptes après l’entrée en vigueur de la loi.

Affaire classée, donc ? L’interdiction est un échec ? Pas tout à fait.

Un rêve irréaliste

Il était illusoire de penser que cette interdiction empêcherait du jour au lendemain tous les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux. Toute technologie en ligne présente des vulnérabilités intrinsèques qui peuvent être exploitées ou des fonctionnalités dont les mécanismes peuvent être contournés.

Au contraire, cette interdiction permet au gouvernement de faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux afin qu’elles se conforment à ses directives, lui donnant ainsi un pouvoir plus important qu’auparavant pour les encadrer et limiter leur influence.

Cette interdiction doit être envisagée dans une perspective de plus long terme. Sa logique s’apparente davantage à une autre forme de législation en matière de santé publique : l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme.

La loi britannique sur le tabac et les cigarettes électroniques, qui a reçu la sanction royale en avril 2026, interdit la vente de tabac à toute personne née le 1er janvier 2009 ou après cette date.

L’objectif n’est pas d’inciter les fumeurs d’aujourd’hui à arrêter, mais de faire grandir une génération pour laquelle fumer ne deviendra jamais une norme. La loi australienne sur les réseaux sociaux fait un pari similaire : si l’accès est retardé suffisamment longtemps, les réseaux sociaux pourraient perdre leur emprise sur l’enfance, à l’instar de ce qui s’est produit progressivement avec les cigarettes.

C’est cette mesure qui compte, et c’est un test bien plus lent et moins certain que de compter le nombre d’adolescents qui utilise encore Instagram six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction.

Une idée absurde pour les générations futures

Certes, cette approche comporte un bémol.

Depuis des décennies, la consommation de tabac fait l’objet d’une dénormalisation dans le cadre d’une approche de santé publique, et son offre a été restreinte de multiples façons : hausse des prix, emballages neutres, interdictions publicitaires.

Il est difficile d’exercer une pression similaire sur l’utilisation des réseaux sociaux. En effet, ceux-ci sont « gratuits », pratiquement illimités et conçus pour maximiser l’engagement.

Changer ainsi les normes d’une génération en matière de réseaux sociaux ne fonctionne que si la pression exercée sur les plateformes est implacable, et maintenue pendant des années, et non pas abandonnée dès que les premiers titres de presse qualifient cette démarche d’échec.

Mes recherches sur l’utilisation des réseaux sociaux et la prise de risques ont mis en évidence les mêmes difficultés : les normes sont tenaces. Les réseaux sociaux récompensent les contenus à risque et modifient ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Il est peu probable que de telles normes changent du jour au lendemain.

Mais à long terme, voire à l’échelle d’une génération, on peut imaginer que le fait que des enfants utilisent des réseaux sociaux puisse apparaître comme une idée rétrograde pour les générations futures.

Des effets qui ne se manifesteront pas avant une décennie

Naturellement, les lois qui « interdisent » certaines choses ont souvent des conséquences imprévues, voire néfastes. Lorsque les lois rendant obligatoire le port du casque à vélo ont été introduites en Australie au début des années 1990, l’une des conséquences a été que certaines personnes ont tout simplement moins utilisé leur vélo.

La nouvelle étude publiée dans le British Medical Journal va dans ce sens : un petit nombre de jeunes se tournent vers de faux comptes, la navigation privée ou des applications de messagerie. Certains pourraient se réfugier dans des recoins moins visibles d’Internet, plus difficiles à surveiller que les plateformes grand public.

Il ne faut pas en conclure que cette interdiction est un échec. Cela signifie simplement que nous l’évaluons selon un calendrier qui ne correspond pas à la logique de sa conception.

Les chercheurs le soulignent eux-mêmes : les plus grands bénéfices pourraient concerner les enfants de moins de huit ans, qui n’ont pas encore commencé à utiliser les réseaux sociaux, plutôt que les adolescents, dont les habitudes sont déjà bien ancrées et pour lesquels l’usage des réseaux sociaux est devenu la norme.

Selon leurs estimations, il faudra peut-être attendre une dizaine d’années avant que ses effets complets ne deviennent perceptibles.

L’Australie s’est portée volontaire pour servir de laboratoire à l’échelle mondiale, et d’autres pays lui emboîtent désormais le pas. Pour évaluer équitablement les restrictions d’âge imposées aux réseaux sociaux, encore faut-il mesurer ce qui compte réellement.

The Conversation

Samuel Cornell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ? – https://theconversation.com/en-australie-85-des-enfants-utilisent-encore-les-reseaux-sociaux-malgre-leur-interdiction-est-ce-deja-un-echec-288152

Transparence salariale : une avancée en demi-teinte

Source: The Conversation – France (in French) – By Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

La directive européenne sur la transparence des rémunérations entre dans son processus d’adoption en France, suscitant les espoirs des salariés et quelques réticences des employeurs, notamment du fait de sa complexité et de son coût. Au-delà de ces aspects, elle renvoie à des questions moins visibles mais plus complexes sur la nature et les effets des outils de gestion.


Est-ce la fin d’un tabou ? La question « Et toi, combien gagnes-tu ? » va-t-elle devenir obsolète en France ? Le 5 juin, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a enfin annoncé la transmission au Conseil d’État d’un projet de loi visant à transposer la directive européenne sur la transparence des rémunérations. « Enfin », car la directive date déjà de 2023 et la date butoir pour lancer le processus était fixée au 7 juin dernier : difficile de parler d’empressement à s’emparer de ce sujet de la part des gouvernements qui se sont succédé !

Lutter contre les écarts de rémunération et renforcer les droits des salariés

Quelles sont les avancées au cœur de la directive européenne 2023/970 sur la transparence des rémunérations ? Officiellement, ce texte qui s’applique à tous les employeurs des secteurs public et privé dans l’UE, sans distinction de secteur d’activité mais à partir d’un effectif plancher de 100 personnes, vise à lutter contre les écarts de rémunération non justifiés entre hommes et femmes et à faciliter la détection et les recours contre les discriminations. Du fait de son périmètre européen, il est en outre supposé conduire à une harmonisation des pratiques entre les États membres, sachant que tous les types de contrats de travail sont concernés.

Pour les salariés, l’impact semble bénéfique. Lors de la phase de recrutement, les employeurs devront indiquer dans les offres d’emploi ou avant l’entretien la fourchette de rémunération ou le salaire de départ, tout en ayant interdiction de demander l’historique salarial du candidat. Ensuite, chaque employé pourra être informé, à sa demande, du niveau moyen de rémunération pour des postes équivalents, ventilé selon le sexe. Ce droit à l’information donne également accès aux critères de fixation des salaires et d’évolution de carrière, supposés être objectifs et neutres. Si un décalage supérieur à 5 % apparaît sans être justifié, il faut que l’employeur le corrige, en accord avec les représentants du personnel.




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Ces progrès potentiels ont été salués par les syndicats comme la CFDT ou la CGT, qui y voient une opportunité à la fois de réduire des inégalités et d’accroître le pouvoir de négociation des salariés.

Aux yeux des employeurs, une norme supplémentaire complexe et coûteuse

Si elles affichent la volonté de continuer à réduire les différences de salaires entre hommes et femmes et considèrent généralement la transparence proposée comme un élément favorable (notamment en termes d’attractivité, dans une période de tensions à l’embauche), les entreprises expriment quant à elles des réserves qui ne sont pas toutes infondées.

Cette nouvelle exigence nécessitera en effet un travail analytique sur l’ensemble des postes, des points de situation réguliers et une gestion des demandes individuelles qui ne manqueront pas d’être nombreuses dans les premiers temps, par un effet de curiosité prévisible. Or, les équipes en charge des ressources humaines sont déjà sursollicitées, notamment dans les petites et moyennes entreprises, et absorber ce surplus de travail sera forcément compliqué. Enfin, les définitions floues des points de comparaison et des justifications devant être apportées aux éventuels écarts de salaires ouvrent la voie à des contentieux difficiles à arbitrer.

Des effets positifs en trompe-l’œil

Même réels, les bénéfices seront modestes pour les salariés et pour la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes. Tout d’abord, il faut rappeler que si l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes dans le secteur privé s’élève à 21,8 % en 2024, ce montant se ramène à 3,6 % si l’on raisonne à poste et compétences identiques au sein d’un même établissement. Cela reste trop et ce problème doit impérativement être résolu. Mais, on le comprend, le nouveau dispositif ne concerne qu’une petite partie d’un différentiel qui est surtout lié à des disparités de temps de travail, de statuts, de secteurs d’activité ou de choix de carrière (souvent contraints). Les causes de ces phénomènes excèdent largement le périmètre de la réforme.

De même, les partisans de la directive mettent en avant que les recruteurs devront annoncer les salaires dès le recrutement. Or, c’est déjà le cas des deux tiers des offres d’emploi. Sur ce point et contrairement aux préjugés, la France affiche une transparence relativement élevée en Europe, supérieure par exemple à celle de l’Allemagne.

Les effets pervers de la focalisation normative

Cette réforme restreint par principe l’individualisation des rémunérations au-delà de 5 %. Ce plafond va entraîner des phénomènes de limitation de l’effort des personnes les plus performantes, selon un mécanisme bien documenté, par exemple dans le lissage des évaluations pédagogiques ou la rémunération des équipes. Au départ, les moins bons bénéficient du travail de la tête de groupe, puis celle-ci minore ses efforts, jugés insuffisamment valorisés ou profitant bien trop aux « passagers clandestins » moins investis. Conséquence de cette désincitation : la réussite globale est moins bonne qu’avant la mutualisation de l’évaluation.

L’effet prévisible sera le même ici, avec de plus une forte probabilité de voir naître des tensions entre collègues et une altération des relations de travail. Car le jugement des employés sur les procédures d’évaluation de leurs performances (primes, promotions, etc.) alimente leur sentiment de justice au sein de l’entreprise. Ces jalousies pourront désormais se transformer en revendications. Par précaution, les entreprises seront frileuses à créer des traitements différenciés, même en cas d’implication personnelle notable ou de résultats hétérogènes.

Le fil Culture g 2026.

Comme souvent, la quête d’égalité se transforme en source d’iniquité et la nouvelle norme va conduire à un traitement impersonnel et mécanique de la rémunération, variable pourtant essentielle de la motivation au travail. D’autant que les directions des ressources humaines devront repenser toutes leurs données, depuis la cartographie des emplois jusqu’au niveau des rémunérations, en se focalisant sur le respect de la norme plus que sur la reconnaissance individuelle. De façon classique, les minima salariaux de chaque catégorie vont servir de niveaux de référence lors des recrutements, permettant aux managers de s’abriter derrière le caractère impératif de la réglementation.

Une autre fragilité de la réforme est qu’elle repose sur un critère malléable puisqu’il faut définir des activités de « valeur égale » au sein des entreprises. Or, plus cette définition sera restrictive, plus la population concernée dans chaque ensemble sera faible et les écarts peu importants. La multiplication artificielle des catégories d’emploi permettra ainsi de rendre cette nouvelle transparence sans effet en termes de justice sociale. Grâce à ce jeu sur l’indicateur de référence, le levier managérial va se déplacer vers le changement de catégorie, promotion déguisée permettant l’expression de l’arbitraire.

Une transposition prudente pour des bénéfices nuancés

En revendiquant une démarche de transposition pragmatique, sans aller au-delà de la directive européenne, la position du gouvernement est sans doute de bon aloi, même si elle est certainement moins liée à une analyse des effets pervers structurels du dispositif qu’à une volonté de ménager à la fois patronat et partenaires sociaux.

Finalement, un résultat en demi-teinte est prévisible : cette transparence imparfaite entraînera un surcroît d’égalité dans les entreprises mais au prix d’une perte d’équité et donc, par ricochet, d’une baisse de motivation des employés.

The Conversation

Joan Le Goff ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Transparence salariale : une avancée en demi-teinte – https://theconversation.com/transparence-salariale-une-avancee-en-demi-teinte-285296

« Taxi Driver » : en 1976, le film de Martin Scorsese annonçait déjà la manosphère 

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathan Abrams, Professor of Film Studies, Bangor University

La personnalité et le parcours de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans le célèbre film de Martin Scorsese, Taxi Driver, recelaient déjà bien des traits propres au masculinisme contemporain.


Alors que des volutes de vapeur s’élèvent et se dissipent depuis les plaques d’égout de New York dans les premières images de Taxi Driver, on aperçoit le regard inquiet de Travis Bickle, incarné par Robert de Niro dans un rôle qui a marqué sa carrière.

Deuxième collaboration fructueuse entre Martin Scorsese et De Niro, le duo a ensuite tourné huit autres longs métrages. Scorsese incarnait une nouvelle génération de réalisateurs, repoussant les limites du « Nouvel Hollywood » – une époque qui a brisé les règles du système des studios pour produire des œuvres plus brutes, plus sombres et prêtes à explorer les dessous du rêve américain. Ce type de cinéma correspondait davantage à l’atmosphère morose des années 1970 qu’aux films optimistes de la décennie précédente.

Depuis plusieurs années maintenant, dans le cadre de mon module « L’Amérique au cinéma », l’un de mes cours porte sur Taxi Driver, sorti au Royaume-Uni il y a 50 ans, en 1976. Ce cours vise à montrer comment le cinéma représente l’histoire américaine. Taxi Driver en est un excellent exemple, et les étudiants continuent d’y réagir de manière intéressante.

Une époque troublée

1976 était l’année de l’élection présidentielle, qui opposait le successeur de Richard Nixon, tombé en disgrâce, le républicain Gerald Ford, au cultivateur de cacahuètes démocrate originaire de Géorgie, Jimmy Carter.

La guerre du Vietnam se poursuivait et les États-Unis étaient démoralisés et désillusionnés par le massacre de My Lai, la révélation des Pentagon Papers, l’effraction du Watergate et la tentative de dissimulation, ainsi que la démission de Nixon qui s’ensuivit. La paranoïa était à son comble. L’ennemi n’était plus seulement extérieur – c’était une période de dégel des relations pendant la guerre froide – mais intérieur.

On assiste alors à un essor des thrillers paranoïaques sur fond de complot, comme Les Hommes du président, Klute, Les Trois Jours du Condor et

The Parallax View, dont s’inspire Taxi Driver. Son atmosphère nocturne et hallucinatoire nous amène à nous demander si tout cela existe ou ne se passe que dans la tête de Bickle.

Bien que les États-Unis se soient retirés du Vietnam trois ans plus tôt, ce conflit occupait toujours le devant de la scène dans l’esprit des Américains. Saigon est tombée en 1975, réunifiant le pays et marquant l’échec total de la politique impérialiste américaine dans cette région.

La masculinité de Bickle mêle la mythologie américaine de la violence à l’allure du Mohawk. En faisant de lui un vétéran du Vietnam, le film a mis ces questions au premier plan, ainsi que celles auxquelles les vétérans étaient confrontés après leur retour au pays : la solitude, l’aliénation et le syndrome de stress post-traumatique. Taxi Driver appartient à ce genre consacré aux vétérans de la guerre du Vietnam de retour au pays.

Il immortalise un New York des années 1970 bien loin des rues « disneyfiées » de la ville d’aujourd’hui, dévoilant un Times Square autrefois peuplé de peep-shows, de proxénètes, de prostituées et d’escrocs. Désindustrialisée et délabrée, la ville était au bord de la faillite ; la criminalité sévissait, la drogue et les ordures étaient omniprésentes, son économie stagnait.

New York était alors un endroit très dangereux, empreint de racisme et de misogynie, une véritable Sodome et Gomorrhe biblique. Le chaos, la criminalité, la corruption et la décadence morale consternent Bickle. Il note dans son journal intime : « Tous les animaux sortent la nuit : les putes, les salopes puantes, les pédés, les queens, les folles, les drogués, les junkies – malades, vénaux. » Lorsqu’il écrit : « Un jour, une vraie pluie viendra et balayera toute cette racaille des rues », il rêve d’une vengeance et d’une justice dignes d’un déluge.

De Niro devient une icône

Taxi Driver n’était pas le premier grand rôle de De Niro à l’écran, et il n’était pas non plus le premier choix de Scorsese – c’était Harvey Keitel, mais celui-ci avait refusé le rôle pour incarner à la place le proxénète Sport Higgins dans le film. Ce film vint néanmoins couronner une trilogie qui consolida la réputation de De Niro à Hollywood, comprenant Mean Streets et Le Parrain II.

Acteur adepte de la Méthode (soit des principes d’interprétation théâtraux inventés et mis en œuvre par le professeur d’art dramatique russe Constantin Stanislavski), De Niro s’est préparé de manière intensive pour ce rôle, passant des semaines à conduire un taxi à New York avant le tournage. Avec le film précédent, Mean Streets, cela a contribué à forger l’image de De Niro à l’écran en tant que dur à cuire et gangster dans des films tels que Raging Bull,

Les Affranchis, Cape Fear et Casino. Ses rôles ultérieurs dans Analyze This et Meet the Parents parodient ce personnage.

La transformation physique de Bickle préfigure les antihéros plus musclés et hypermasculins des années 1980. Bien qu’il se mette à s’entraîner de manière obsessionnelle, il reste maigre comme un clou, ce qui le distingue physiquement des stars de l’ère Reagan telles qu’Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone.

Harvey Keitel, Jodie Foster et Cybil Shepherd figuraient également au casting. Le scénariste Paul Schrader y a insufflé ses propres expériences de vie ainsi que les réflexions d’écrivains tels que Fiodor Dostoïevski, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Bernard Herrmann, l’un des compositeurs préférés d’Hitchcock, a composé la bande originale, qu’il n’a achevée que quelques heures avant sa mort.

L’héritage de Taxi Driver

Le film s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps : il a reçu quatre nominations aux Oscars et a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes de 1976. Au-delà des critiques, Bickle est devenu l’incarnation même d’un jeune homme rancunier, en colère, se détestant lui-même, socialement inadapté et animé d’un dangereux complexe du sauveur.

L’un d’entre eux, John Hinckley, est devenu obsédé par le film, a commencé à harceler Foster et a tenté d’assassiner le président Ronald Reagan en 1981 dans le but d’attirer son attention.

Certaines scènes et répliques du film sont devenues cultes. Pour la spécialiste du cinéma Amy Taubin, la réplique improvisée « You talkin’ to me ? » est devenue « sans doute la scène la plus citée de l’histoire du cinéma ». On peut notamment citer Vincent Cassel qui l’imite (en français) dans La Haine en 1995 : « C’est à moi que tu parles ? »

Fight Club (1999) est un remake moderne de Taxi Driver, mettant en scène un autre acteur adepte de la méthode, Edward Norton, un narrateur tout aussi peu fiable qui souffre lui aussi d’insomnie. Bickle a également inspiré le personnage principal de Joker en 2019.

S’il était tourné aujourd’hui, cependant, il s’intitulerait Uber Driver. Mais dans ce cas, Travis Bickle serait très probablement plongé dans la « manosphère » misogyne et en ligne des arts martiaux mixtes et du mouvement Maga, admirant des personnalités comme Andrew Tate et se livrant avec ardeur à la guerre des mots sur Internet plutôt que de s’aventurer dans la jungle urbaine.

Il serait accro à Pornhub plutôt qu’au cinéma pour adultes où Bickle emmène Betsy. Il aurait accès à un fusil semi-automatique AR-15. À propos de Taxi Driver, plus tôt cette année, le scénariste Schrader a évoqué les hommes comme Bickle : « On les appelle désormais les “incels”. »

The Conversation

Nathan Abrams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Taxi Driver » : en 1976, le film de Martin Scorsese annonçait déjà la manosphère  – https://theconversation.com/taxi-driver-en-1976-le-film-de-martin-scorsese-annoncait-deja-la-manosphere-287700

La saga One Piece peut nous aider à comprendre les alternatives à l’entreprise traditionnelle, avec Luffy contre le Gouvernement Mondial

Source: The Conversation – France (in French) – By Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le manga rappelle qu’aucun système n’est monolithique. Ni le Gouvernement Mondial, ni l’équipage du Chapeau de Paille ne sont des systèmes parfaits. AlgiFebriSugita/Shutterstock

Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations, mutuelles, associations – s’érigent en contre-système d’un modèle d’entreprise lucrative. Mais elles tendent à adopter tous les codes des entreprises auxquels elles s’opposent. C’est ici que la saga One Piece peut nous aider à comprendre ce paradoxe. Qui du Gouvernement Mondial ou de l’équipage du Chapeau de Paille finira par avoir le dernier mot ?


Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations mutuelles et associations – vivent un paradoxe durable. Plus elles cherchent à peser face à un ordre économique dominant, plus elles tendent à en emprunter les outils : indicateurs quantifiés, plans pluriannuels, théories du changement formalisées.

La saga manga japonaise One Piece – plus de 530 millions de volumes créée par Eiichirō Oda et vendus depuis 1997 – apporte, par décalage, des éléments de réponse intéressants pour appréhender ce paradoxe.

Mes recherches sur les organisations de solidarité internationale m’ont conduit à explorer ce paradoxe par la fiction populaire, comme un détour inattendu. Comme le souligne le chercheur Amaury Grimand en s’appuyant sur Les Simpsons, la culture populaire « autorise des lectures alternatives de la réalité organisationnelle ». Avant lui, Barbara Czarniawska avait fait du récit un outil central d’analyse des institutions.

One Piece se prête à l’exercice avec une lucidité rare : elle met en scène à la fois un système hégémonique – le Gouvernement Mondial – et un collectif déviant qui tente de fonctionner autrement – l’équipage du Chapeau de Paille.

Effacement des alternatives comme arme systémique

Au cœur de l’intrigue, on trouve l’« Âge Vide » : une période de cent ans dont le Gouvernement Mondial a détruit toute trace. Cet acte relève d’un choix délibéré, celui d’effacer les savoirs qui témoignaient d’un ordre alternatif. D’une certaine façon, cela s’apparente à ce que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos appelle l’épistémicide, soit cette destruction organisée des savoirs incompatibles avec l’ordre dominant.

C’est précisément l’arme principale des systèmes hégémoniques : rendre impensables les alternatives, et se présenter comme une évidence incontournable.

On pourrait y voir une analogie avec les organisations de l’économie sociale et solidaire qui peinent à exister dans les récits économiques dominants, où le terme entreprise désigne encore par défaut la seule société lucrative.

Le premier travail d’un contre-système apparaît défensif : préserver la mémoire de ce qui a été fait autrement, et de ce qui pourrait continuer à l’être.

Piège du contre-système : imiter ce que l’on combat

Le Gouvernement Mondial est lui-même né d’un acte de violence fondateur : l’écrasement, il y a huit cents ans, d’un royaume qu’il a fallu détruire pour fonder l’« ordre ». Cette mécanique – l’élimination des concurrents pour établir une domination – menace tous les pouvoirs, y compris ceux qui prétendent contester.

Les sciences de gestion l’ont théorisé. La chercheuse Léa Dorion parle de dissonances pour désigner ces contradictions ; elles ne sont pas simplement des dysfonctionnements à corriger, mais des héritages structurels avec lesquels il faut composer. Cela peut concerner une ONG dont le modèle économique est contraint par les intentions géopolitiques de ses bailleurs, une coopérative qui doit rester compétitive sur le marché qu’elle dénonce, une mutuelle solidaire qui gère ses provisions comme un assureur privé, etc.

Pour des organisations non lucratives, ces dissonances sont le prix à payer pour exister dans un monde dominé par des logiques marchandes.

Le manga ajoute une nuance précieuse : aucun système n’est monolithique. Au sein même de la Marine, bras armé du Gouvernement Mondial, certains officiers comme l’amiral Aokiji ou le vice-amiral Garp restent fidèles à une justice qu’ils sentent trahie par leur propre institution. Des fissures existent partout. L’enjeu n’est donc pas d’opposer un système à son contre-système hermétique, mais de comprendre les circulations qui s’opèrent entre eux – et les risques qu’elles font peser sur les organisations qui prétendent à l’alternative.

Ces circulations ont un nom. Les chercheurs Paul DiMaggio et Walter Powell parlent d’isomorphisme institutionnel pour désigner la tendance des organisations à adopter les mêmes cadres de gestion. Les travaux en sciences de gestion rappellent que plus une ONG cherche à s’émanciper face à ses bailleurs, plus elle risque de reproduire leurs modèles gestionnaires.

Que nous donne à voir l’équipage du Chapeau de Paille ?

Face au Gouvernement Mondial, le créateur de One Piece Eiichirō Oda imagine l’équipage de Luffy. Ce n’est pas un collectif parfait – et c’est bien pour cela qu’il est intéressant. Chacun de ses membres principaux incarne une caractéristique structurante de ce que pourrait être un contre-système crédible.

Nico Robin, archéologue traquée pour sa capacité à déchiffrer les Poneglyphes, porte la mémoire des dominés. Elle est la figure de ces savoirs situés que la philosophe Donna Haraway opposait, dès 1988, à la prétention d’un regard scientifique surplombant et neutre. Les associations de défense des droits, les collectifs féministes, les approches décoloniales préservent ce type de savoir.

Sanji, le cuisinier, refuse de laisser quiconque mourir de faim, y compris ses ennemis. C’est, d’une certaine manière, la figure de l’éthique du care théorisée par la philosophe américaine Joan Tronto : une attention inconditionnelle aux vulnérables qui fonde le travail quotidien des associations d’urgence, des banques alimentaires, des maraudes, etc.

Franky, ingénieur autodidacte, construit le navire de l’équipage avec des matériaux détournés. Il incarne ce que le philosophe Édouard Glissant appelait la créolisation : l’art de bricoler – c’est-à-dire faire avec les moyens du bord – sans modèle unique imposé. Les coopératives de production, les fab labs solidaires, les tiers-lieux vivent de cette intelligence-là, qui mélange outils du secteur marchand et finalités qui le contestent.

Luffy, capitaine sans hiérarchie formelle, refuse l’alignement de ses équipiers sur une vision commune. C’est, d’une certaine manière, ce que l’anthropologue colombien Arturo Escobar nomme la pluriversalité – l’ambition de « construire un monde où cohabitent plusieurs mondes ».

Là où la standardisation des outils gestionnaires tend à imposer une même grammaire à des organisations pourtant très diverses, l’équipage de Chapeau de Paille conservent la pluralité de leurs cadres – cosmologies, normes, codes. À l’échelle du récit lui-même, les archipels que l’équipage traverse – Wano, Alabasta, Skypiea, Drum – conservent leurs lois, leurs pratiques, leurs souverainetés propres face à l’ordre uniformisant imposé par le Gouvernement Mondial.

Comment s’inspirer de la fiction ?

« Comparaison n’étant pas raison », le manga d’Eiichirō Oda n’est bien évidemment pas un manuel sur l’économie sociale et solidaire (ESS). Il offre autre chose : un déplacement du regard. Le contre-système n’est pas qu’une question d’outils, c’est aussi une manière de composer avec la mémoire des subalternes, le soin porté aux vulnérables, le bricolage organisationnel, ou la pluralité irréductible des mondes que l’on rassemble.

Plusieurs cadres théoriques rassemblés dans l’ouvrage collectif récent Saisir le management des organisations de l’économie sociale et solidaire donnent corps à ces gestes : éthiques du care, épistémologies du Sud, hybridité organisationnelle, organisations alternatives.

Trois pistes (parmi d’autres) en découlent :

  • Intégrer aux outils de reporting une analyse réflexive des choix narratifs et des renoncements opérés ;

  • Expliciter les tensions entre logiques institutionnelles plutôt que les agréger dans des indicateurs synthétiques ;

  • Concevoir des dispositifs de gouvernance qui maintiennent le dissensus comme principe organisationnel plutôt que de viser l’alignement consensuel.

En ce sens, la fiction populaire peut appuyer l’analyse organisationnelle. Elle rend disponibles, pour des organisations qui tentent de tenir une posture critique sans renoncer à l’utilité de leur action, des configurations imaginatives que l’instrumentation gestionnaire classique ne produit pas par elle-même. Les sciences de gestion – et l’ESS – auraient, à notre sens, tort de la laisser aux seuls amateurs et amatrices du genre.

The Conversation

Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La saga One Piece peut nous aider à comprendre les alternatives à l’entreprise traditionnelle, avec Luffy contre le Gouvernement Mondial – https://theconversation.com/la-saga-one-piece-peut-nous-aider-a-comprendre-les-alternatives-a-lentreprise-traditionnelle-avec-luffy-contre-le-gouvernement-mondial-281663

Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yuliya Matvyeyeva, Doctorante, École doctorale Cultures et Sociétés Université Gustave Eiffel, domaine d’expertise: public diplomacy, social media, disinformation, Université Gustave Eiffel


Ce qu’il faut retenir :

  • Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov a révélé un affrontement entre deux modèles de conduite de la guerre : l’innovation technologique rapide portée par un État-plateforme et un commandement militaire plus traditionnel.

  • L’expérience ukrainienne montre que la guerre contemporaine se joue désormais sur la capacité à transformer des innovations en systèmes opérationnels en quelques semaines, un rythme auquel ni la Russie, ni les armées européennes, ni l’OTAN ne sont pleinement adaptées.

  • Au-delà du cas ukrainien, le ministre de la défense de demain devra avant tout assurer la gouvernance de l’innovation militaire en conciliant technologie, industrie, diplomatie et commandement.


Le 16 juillet 2026, le limogeage du ministre ukrainien de la défense Mykhailo Fedorov a déclenché des manifestations dans plus de quinze villes du pays. Au-delà du conflit de personnes, l’épisode pose une question que la Russie, l’Europe, l’OTAN, Israël et les États-Unis ont déjà, chacun à sa manière, commencé à trancher : qui doit gouverner la transformation technologique de la guerre ?

Pour la première fois depuis février 2022, le débat public en Ukraine ne porte pas sur la manière de gagner la guerre contre la Russie, mais sur la manière de gouverner cette guerre elle-même.

Pour comprendre cette onde de choc, il faut d’abord revenir sur les faits.

L’événement déclencheur

Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov six mois après sa nomination, dans le cadre d’un remaniement plus large. La réaction de la population a été immédiate : en quelques jours, les manifestations ont gagné quinze à seize villes, un phénomène rare dans un pays en guerre. Le colonel Pavlo Elizarov, fondateur d’une unité d’élite de drones, a démissionné en signe de protestation – preuve que la crise dépassait la société civile.

Pour comprendre l’ampleur de la réaction, il faut se rappeler ce que Fedorov représentait : en tant que ministre de la transformation numérique (2019-2025), il avait été l’architecte de Diia (Action), application aux 24 millions d’utilisateurs initialement destinée à aider les autorités à combattre la pandémie de Covid-19, puis transposée en temps de guerre dans l’écosystème de technologies militaires Brave1 regroupant 2 500 entreprises.

La loi ukrainienne sur la sécurité nationale impose un contrôle civil strict sur l’armée : un militaire ne peut diriger le ministère. C’est ainsi que Fedorov est arrivé à la tête du ministère de la défense en janvier 2026 et a eu à plusieurs reprises maille à partir avec le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi. Le limogeage du ministre par le président est donc apparu comme une victoire pour le commandant en chef. Celui-ci a été rapidement pris pour cible par les manifestants, qui exigeaient son départ et le retour de Fedorov.

Le 20 juillet, Syrskyi a réagi par une tribune intitulée « Ma fonction est la guerre ». Il y affirme que les technologies renforcent le commandement, mais ne le remplacent pas.

Les deux termes de l’alternative Fedorov-Syrskyi sont donc clairement posés. D’un côté, un État-plateforme où données et acteurs privés accélèrent l’adaptation. De l’autre, une hiérarchie où prime la stabilité opérationnelle. Deux modèles déjà éprouvés, jamais conçus pour cohabiter – et c’est l’Ukraine qui, la première, doit trancher qui pilote le rythme de cette transformation.

L’expérimentation ukrainienne

Depuis 2022, l’Ukraine construit ce que nous appelons faute de terme établi, le « platform warfare » – un concept proche du Mosaic Warfare et du Machine-Speed Adaptive Hyperwar de Hudson Institute. Le projet « Army of Drones » a structuré des achats auparavant fragmentés ; Brave1 a fédéré l’écosystème. Mais le pipeline d’innovation n’est pas le système de combat : le cœur, c’est Delta, la plateforme qui agrège pratiquement en temps réel drones, capteurs et observateurs.

L’accélération se mesure : selon le CSIS, former un opérateur de système autonome prend désormais entre trente minutes et une journée, contre des mois autrefois. Le cycle développement-déploiement tient en quelques semaines.

Ce modèle a toutefois ses limites. Selon le Modern War Institute, l’Ukraine excelle à produire des prototypes mais peine à les transformer en capacités durables : de l’expérimentation à l’institutionnalisation, un long chemin, parfois qualifié de « vallée de la mort », reste à parcourir.

Le risque, institutionnel plus que technologique, ne concerne pas seulement Kiev : Moscou subit la même pression face à la nécessité de modifier rapidement son outil militaire.

La Russie, une autre architecture

Face à la même contrainte, la Russie a opté pour la voie de la mobilisation centralisée, via une institution ad hoc. Le centre Rubicon, créé le 2 août 2024 par le ministre russe de la défense Andreï Belooussov, est passé d’environ 1 450 à près de 5 000 hommes, avec une logique de gestion plus proche du privé que de la bureaucratie militaire. Le « complexe militaro-industriel populaire » – ateliers artisanaux, financement participatif – n’existe pas en parallèle de l’État : il est absorbé et légitimé par lui.

La stratégie est celle du volume : la production de drones a bondi de 117 % en un an, avec un objectif de 7,3 millions de drones First Person View (FPV) en 2026. Mais la centralisation crée sa propre faille : en février 2026, la désactivation de terminaux Starlink a directement perturbé les unités de Rubicon. La vitesse russe a été achetée au prix d’une dépendance à quelques points vulnérables à une défaillance.

Les pays d’Europe, l’UE, l’OTAN et les limitations institutionnelles

Les États européens ne manquent ni de technologie ni de ressources. Mais leur limite est institutionnelle. Concrètement, les armées européennes peuvent optimiser la qualité de leurs décisions, mais rester structurellement plus lentes que le rythme de la guerre contemporaine.

La France a créé l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), rattachée au ministère de la défense, dotée de 300 millions d’euros. Le cycle complet – recherche, certification, intégration – garantit le contrôle mais freine l’action.

En Allemagne, le Cyber Innovation Hub de la Bundeswehr reconnaît lui-même qu’il ne réalise aucun achat : l’innovation existe, mais elle ne franchit pas la vallée de la mort.

Le Royaume-Uni tente une compression du cycle avec DroneTEX, sans procéder pour autant au changement d’architecture qui permettrait une accélération décisive de la production.

Côté OTAN, le processus de planification de défense fonctionne par cycles de quatre ans, contre des semaines côté ukrainien. L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, le reconnaît lui-même : l’expérience de Kiev oblige à repenser la doctrine.

Quant au Fonds européen de défense de l’UE – 7,3 milliards d’euros sur 2021-2027 –, il fut conçu pour la coordination entre gouvernements, non pour le tempo de la guerre.

Ce que montrent l’OTAN et l’UE, ce n’est pas encore une solution stabilisée, mais une direction : la séparation progressive des fonctions d’innovation, de commandement et de gouvernance. Reste à savoir si cette architecture est capable de fonctionner durablement en conditions de guerre.

Deux démocraties matures prouvent que c’est possible, et cela depuis des décennies. En Israël, la Direction de la recherche et du développement de défense (DDR&D) répond à la fois au ministère et à l’état-major – aucun des deux ne peut la diriger seul. Aux États-Unis, l’Under-Secretary of Defense for Research and Engineering est, par fonction, le directeur technologique du Pentagone – mais subordonné au secrétaire à la Défense. Deux architectures, un même principe : jamais les deux rôles dans un seul bureau.

Les sept compétences du ministre de demain

Le conflit entre Fedorov et Syrskyi pose une mauvaise question. Il ne s’agit pas de savoir à qui Zelensky devait donner raison, mais de comprendre pourquoi ces deux logiques – innovation et commandement – ont été placées en concurrence.

Le ministre d’hier gérait un budget, un parc de matériel, une chaîne de commandement. Son horizon se comptait en programmes pluriannuels, son autorité en lignes budgétaires votées. Cette figure n’a pas disparu – elle reste nécessaire, elle a gagné les guerres du XXe siècle et continue de garantir la stabilité des armées européennes. Mais elle a été conçue pour un monde où la technologie changeait de génération en une décennie, pas de version en une semaine sous la pression du champ de bataille.

Le ministre de demain hérite d’un problème que l’ancien modèle n’a jamais eu à résoudre : que faire quand l’ennemi modifie ses fréquences de brouillage plus vite que votre propre administration peut valider un contrat ? Ni le pur gestionnaire ni le pur technologue n’y répondent seuls – le premier arrive toujours en retard sur le rythme du front, le second manque de la légitimité et du sang-froid nécessaires pour engager une force armée. La réponse tient dans une fonction, pas dans une personne : garantir que les deux logiques coexistent sans jamais fusionner dans un seul bureau.

Le ministre de la défense de demain n’est plus une fonction de décision. C’est une interface entre des vitesses incompatibles.

Ce constat dessine, en creux, sept compétences qu’aucun cursus militaire classique n’enseigne encore ensemble : 1) la doctrine, pour comprendre comment une technologie transforme réellement l’opération plutôt que de l’illustrer ; 2) la politique industrielle, pour transformer une innovation en chaîne de production ; 3) la gouvernance des données, condition de tout système d’IA fiable ; 4) l’encadrement de l’autonomie algorithmique, pour préserver une responsabilité humaine claire dans la chaîne de décision ; 5) le management de l’innovation, pour raccourcir la distance entre prototype et capacité ; 6) la coordination interalliée, pour que l’effort national s’insère dans une architecture commune plutôt que de la dupliquer.

La septième est la plus rarement nommée, et sans doute la plus décisive : il s’agit de la diplomatie technologique – la capacité à négocier, avec les industriels comme avec les partenaires étrangers, l’accès aux composants critiques, aux données d’entraînement, aux infrastructures de calcul dont dépend désormais toute capacité militaire. Presque aucune doctrine de gouvernance de défense ne la formalise aujourd’hui comme fonction à part entière. C’est pourtant elle qui a permis à Fedorov de signer avec Bruxelles l’accès de l’industrie ukrainienne au Fonds européen de défense – un geste diplomatique autant que technique, interrompu par sa révocation.

Cette question ne concerne pas l’Ukraine seule. Elle se pose sur un continent où la guerre a cessé d’être une hypothèse lointaine pour redevenir une réalité aux frontières immédiates de l’UE. Chaque pays examiné dans cet article – la France avec l’AMIAD, l’Allemagne avec son Cyber Innovation Hub, le Royaume-Uni avec DroneTEX – expérimente sa propre réponse à la même contrainte, parce qu’aucun d’entre eux ne peut plus se permettre de traiter cette question comme une curiosité ukrainienne lointaine.

La guerre en Ukraine est devenue le premier test grandeur nature de la capacité européenne à répondre à une agression dans un environnement de transformation technologique accélérée. Dans ce contexte, la distinction entre défense nationale et sécurité européenne s’efface progressivement. L’Ukraine expérimente, sous le feu, ce que l’Europe devra institutionnaliser sans délai : une architecture capable d’absorber la vitesse de la guerre contemporaine.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après la prochaine crise.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que la crise politique en Ukraine dit de l’avenir de la défense européenne – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-politique-en-ukraine-dit-de-lavenir-de-la-defense-europeenne-288007