Investir dans la biodiversité, entre conviction(s) et rendement(s)

Source: The Conversation – in French – By Imane El Ouadghiri, Professeur de finance, Pôle Léonard de Vinci

En Europe, les indices de biodiversité enregistrent une surperformance par rapport aux indices boursiers classiques. JhampierGironM/Shutterstock

Une étude a analysé la performance de dix indices boursiers intégrant des critères liés à la biodiversité. La conclusion : il n’y a pas d’arbitrage nécessaire entre rentabilité et responsabilité environnementale.


La perte de biodiversité constitue un défi majeur pour nos sociétés. L’érosion du vivant met en péril la stabilité des écosystèmes, la sécurité alimentaire, la santé humaine et, plus largement, le fonctionnement de l’économie globale. Au cours des cinquante dernières années, les populations d’animaux sauvages suivies par l’indice Planète vivante ont connu un déclin moyen de 73 %.

Dans ce contexte, plusieurs institutions financières comme Euronext ont récemment lancé des produits d’investissement dédiés à la biodiversité, sous la forme d’indices boursiers. Ces derniers sélectionnent les entreprises les plus vertueuses en matière de protection du vivant.

Ces produits, porteurs d’une ambition éthique, soulèvent une question essentielle : sont-ils compatibles avec une exigence de performance financière ? Autrement dit, investir dans la biodiversité implique-t-il de renoncer à une partie de ses rendements ?

Dix indices biodiversité passés au crible

Dans une étude publiée dans le Journal of Environmental Management, nous avons analysé la performance de dix indices boursiers intégrant des critères liés à la biodiversité, élaborés par trois acteurs majeurs du marché : Euronext, Stoxx et S&P Global.




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Ces indices intègrent chacun des filtres spécifiques visant à exclure les entreprises les plus nuisibles à la biodiversité. Ils se basent sur des méthodologies liées notamment sur l’empreinte biodiversité, l’intensité d’impact sur les écosystèmes, la contribution aux Objectifs de développement durable (ODD), ou encore l’exposition à des activités controversées – plastiques, pesticides, huile de palme non durable, etc.

Ces indices couvrent des zones géographiques variées – Europe, Amérique du Nord, Asie-Pacifique, etc. – et sont comparés à leurs indices de référence traditionnels, plus généralistes, afin d’évaluer leurs performances respectives.

Performances financières

Nos résultats s’appuient sur un ensemble de données empiriques : évolution des prix, rendements et volatilités annualisés, ratios de performance (Sharpe, Treynor, Sortino) et modèles économétriques (alphas de Jensen, Fama-French et Carhart).

L’ensemble converge vers une conclusion : les indices biodiversité affichent des performances financières en moyenne très proches de leurs benchmarks traditionnels.

Cours de certains indices boursiers dédiés à la biodiversité.
Fourni par l’auteur

Dans certaines zones géographiques, la performance est même légèrement supérieure. En Europe, les indices biodiversité enregistrent une surperformance moyenne de +5,09 points de base par rapport à leur équivalent classique, notamment grâce à la forte représentation d’entreprises engagées dans des stratégies de réduction d’impact (cosmétiques, énergie, infrastructures).

Aux États-Unis, les indices spécialisés affichent également une avance moyenne de +2,17 points de base, portée en particulier par le S&P 500 Biodiversity Index, dont la méthodologie permet de cibler des entreprises déjà pionnières en matière de gestion durable des écosystèmes.

Côté risque, la volatilité est quasiment identique : 14,34 % pour les indices biodiversité, contre 13,57 % pour leurs équivalents classiques, un écart trop faible pour traduire une perte de diversification. Les portefeuilles orientés biodiversité tels que l’Euronext Biodiversity Enablers World Index, l’ISS Stoxx Europe 600 Biodiversity Focus SRI Index ou le S&P Global LargeMidCap Biodiversity Index n’affichent pas de risque accru.

La biodiversité s’intègre sans surcoût

L’absence de coût financier pour les portefeuilles orientés biodiversité s’explique par plusieurs mécanismes.




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D’un côté, les entreprises engagées dans la préservation des écosystèmes bénéficient souvent d’une meilleure image de marque comme Unilever avec sa politique de réduction du plastique. Elles peuvent profiter d’une réduction du risque réglementaire en anticipant des interdictions futures, comme L’Oréal et ses filières d’approvisionnement durables.

Ces avantages compensent, voire dépassent, les coûts initiaux de mise en conformité.

À l’inverse, certaines entreprises exclues des indices comme les producteurs intensifs de pesticides, les acteurs du plastique ou de l’extraction minière, affichent parfois de bonnes performances à court terme. Elles sont fortement exposées à des risques de long terme : litiges environnementaux, interdictions de produits, atteinte à la réputation ou transition réglementaire accélérée.

Les investisseurs anticipent de plus en plus ces risques, entraînant une valorisation moins favorable de ces entreprises.

Vers une finance alignée avec les enjeux du vivant

Pour les investisseurs institutionnels, qu’il s’agisse de fonds de pension, d’assureurs, de sociétés de gestion ou de fonds souverains, comme pour les particuliers, nos résultats montrent qu’il est tout à fait possible d’aligner son portefeuille avec ses convictions écologiques sans renoncer à la performance financière.

Pour les entreprises, l’intégration dans un indice biodiversité constitue un signal particulièrement valorisant. Elle peut notamment faciliter l’accès à des financements verts variés. De nombreuses organisations émettent aujourd’hui des obligations vertes, ou green bonds, pour financer des projets liés à la restauration d’habitats ou à la réduction des pollutions. Parallèlement, la montée en puissance de fonds d’investissement thématiques « nature-positive » et l’ouverture de programmes européens tels qu’InvestEU renforcent les opportunités de financement pour les entreprises engagées dans la transition écologique.

Du côté des autorités de régulation, ces résultats confortent l’intérêt de mettre en place des référentiels clairs, transparents et comparables. Plusieurs cadres émergents jouent déjà un rôle structurant :

Pris ensemble, ces dispositifs renforcent la place de la biodiversité dans les décisions financières et orientent progressivement les capitaux vers les entreprises les plus engagées en faveur du vivant.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Investir dans la biodiversité, entre conviction(s) et rendement(s) – https://theconversation.com/investir-dans-la-biodiversite-entre-conviction-s-et-rendement-s-265104

Non fondée, l’approche par générations renforce surtout les préjugés

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Raineri, Professeur associé en comportement organisationnel, ICN Business School

Génération X, Y ou Z, boomers ou alphas… le discours sur les générations est omniprésent chez certains experts du management. Pourtant, il est aussi très critiqué pour son manque de solidité scientifique. Plus grave, en confondant âge et génération, il est la porte ouverte à des pratiques de discriminations condamnées par la loi.


« Les jeunes d’aujourd’hui ne veulent plus travailler », « les millennials manquent de loyauté », « les baby-boomers ne comprennent pas les nouvelles technologies »… l’on retrouve ces poncifs dans les médias, les entreprises et les salles de réunion. Les « chocs de génération » semblent expliquer tous les maux du travail contemporain : désengagement, recul de la place du travail dans la vie, individualisme, rapport à l’autorité….

Mais nous sommes-nous suffisamment interrogés sur l’existence réelle de ces « générations », au sens sociologique ou psychologique du terme. Et si les générations n’existaient pas ? C’est la conclusion certes provocatrice, mais solidement étayée, de la plus vaste méta-analyse jamais menée sur le sujet, publiée dans le Journal of Organizational Behavior par Daniel Ravid et ses collègues.

Celle-ci combine les résultats de plusieurs études indépendantes portant sur une même question de recherche, afin d’obtenir une estimation globale plus précise et fiable de l’effet étudié. Ce massif travail de recherche démontre à partir de plus de 140 études regroupant plus de 158 000 individus que les différences entre générations au travail sont infimes, voire inexistantes.




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Fausses évidences

Le concept de génération repose pourtant sur un postulat logique et de prime abord évident et rationnel : les individus nés à la même époque sont façonnés par les mêmes événements historiques, technologiques et culturels, et développent ainsi des valeurs et des comportements relativement homogènes. De plus, le concept apparaît familier, il est largement usité au quotidien et renvoie à nos observations et ressentis à chacun ; l’on se rend bien compte des différentes manières de penser et d’agir entre nos aînés et nos cadets.

De fait, la soi-disant évidence, familiarité et simplicité d’un cadre d’analyse réduisant toute une génération à des archétypes comportementaux – tels que les baby-boomers décrits comme matérialistes et attachés au travail, les générations X jugées sceptiques et individualistes, ou les millennials présentés comme idéalistes mais narcissiques –, en fait un objet très utile pour le storytelling managérial. Il permet de catégoriser les collaborateurs et leurs préférences en un clin d’œil, et alimente un marché florissant : formations, conférences, livres blancs et articles de presse vantent les vertus de la « gestion intergénérationnelle ».

Pourtant, les données ne suivent pas. Ravid et ses collègues arrivent à la conclusion que les différences entre générations sont statistiquement insignifiantes sur tous les indicateurs clés du monde du travail : satisfaction, engagement, motivation, valeurs, équilibre entre la vie professionnelle et personnelle, stress, intention de quitter son emploi. Autrement dit, un millennial n’est pas moins engagé qu’un boomer ni plus stressé qu’un GenX.

Distinguer âge et génération

Il est d’ailleurs essentiel de distinguer l’âge de la génération : l’âge renvoie à une étape du parcours individuel, tandis que la génération suppose une appartenance collective fondée sur une période de naissance commune. En effet, les variations observées semblent surtout relever de l’âge ou du contexte socio-économique au moment où les personnes ont été interrogées, pas d’une appartenance générationnelle.

L’étude rappelle que lorsqu’on compare des groupes d’âge, trois effets se confondent :

  • l’effet d’âge, lié au cycle de vie (on ne pense pas le travail de la même façon à 25 ans et à 55 ans) ;

  • l’effet de période, lié aux conditions économiques et sociales du moment (désengagement ou quête de sens touchent toutes les tranches d’âge après la crise sanitaire de 2020-2021) ;

  • et l’effet de cohorte, celui-là même qui correspond aux potentielles différences générationnelles.

Or, ces trois effets sont indissociables. Quand l’on constate une différence, il est impossible de savoir si elle provient du fait d’avoir grandi dans les années 2000 ou simplement d’avoir 20 ans à une époque donnée.

Mêmes événements, sens différents

Par ailleurs, les événements censés « façonner » les générations (crises économiques, attentats, innovations technologiques) ne touchent pas toute une génération de manière uniforme : ils ne revêtent pas le même sens pour une étudiante française, une étudiante brésilienne ou indienne du même âge, ni même entre deux étudiants français issus de milieux sociaux différents. À cela s’ajoute également des différences individuelles qui ne sont pas l’apanage d’une génération. L’idée de génération tend à négliger le contexte comme la diversité individuelle, et relève d’une vision souvent ethnocentrée et simplificatrice, largement héritée du contexte américain et des modes managériales qui l’accompagnent.

En fonction des études, les sciences de gestion et la psychologie sont plus ou moins prudentes et réservées sur le concept de génération, ou du moins sur l’existence de différences substantielles légitimant une personnalisation des méthodes de communication, de recrutement ou de management en fonction de la génération plutôt qu’en fonction de l’âge, du stade de carrière ou de la période considérée. Cette approche contribue à entretenir le mythe générationnel, alors que les données tendent, au contraire, à montrer l’inverse.

Le principal problème posé par l’approche générationnelle réside dans l’usage de stéréotypes dont les effets peuvent être davantage négatifs que positifs sur la performance, la motivation et l’équité au travail. Lorsqu’un manager suppose qu’un jeune collaborateur « changera vite d’emploi » ou « ne supporte pas la hiérarchie », il modifie son comportement – moins de feedback, moins de confiance –, ce qui finit par confirmer sa croyance. Les stéréotypes deviennent des prophéties autoréalisatrices.

Gare à l’âgisme

Par ailleurs, cette logique alimente aussi l’âgisme : les collaborateurs plus âgés font l’objet de stéréotypes inverses, tels que « les seniors ne comprennent pas les nouvelles technologies » ou « résistent au changement », qui peuvent conduire à leur mise à l’écart ou à une moindre reconnaissance de leurs compétences. Le risque est également juridique : des dispositifs législatifs encadrant la discrimination liée à l’âge existent dans de nombreux pays, y compris en France, où le Code du travail prohibe toutes les formes de discrimination, notamment celle fondée sur l’âge.

Si les générations ne structurent pas nos attitudes au travail, d’autres facteurs le font. Les recherches en sciences de gestion et en psychologie montrent que les différences observées tiennent davantage à l’âge et au stade de carrière, à la personnalité et aux trajectoires de vie, ou encore aux expériences de travail et au contexte organisationnel, bien plus qu’à une appartenance générationnelle.

Repenser le mythe générationnel

Un jeune collaborateur n’est pas « différent » parce qu’il est de la génération Z : il l’est parce qu’il débute, qu’il a moins d’expérience, qu’il se situe à un autre moment de sa trajectoire de vie, dans un contexte socio-économique donné. Par ailleurs, les évolutions du travail (précarité, intensification, numérisation) touchent tout le monde, mais chacun y réagit selon ses ressources personnelles et son environnement professionnel, et non selon son année de naissance.

Fnege media 2024.

Repenser le mythe générationnel ne signifie pas nier la diversité des rapports au travail. Il s’agit de changer de grille de lecture. Plutôt que d’opposer des « jeunes » et des « anciens », on peut s’interroger sur la manière dont les organisations favorisent la coopération interâges, valorisent les apprentissages croisés (mentorat, tutorat, parrainage), et adaptent leurs pratiques non pas à des étiquettes générationnelles, mais à des besoins, des motivations et des parcours individuels.

Comme le soulignent Ravid et ses collègues, il s’agit avant tout de dépasser les lectures parfois trop simplistes pour comprendre la complexité des comportements au travail. Le désengagement ou la quête de sens ne sont pas des symptômes générationnels, mais des réactions humaines à un environnement professionnel en mutation, qui touche toutes les catégories de travailleurs, indépendamment des étiquettes générationnelles qui leur sont attribuées.

The Conversation

Nicolas Raineri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Non fondée, l’approche par générations renforce surtout les préjugés – https://theconversation.com/non-fondee-lapproche-par-generations-renforce-surtout-les-prejuges-269300

Start-ups : Dépasser les stéréotypes de genre

Source: The Conversation – in French – By Pauline Gibard, Maîtresse de conférences en entrepreneuriat, Université Jean Moulin Lyon 3

L’investisseuse est souvent perçue comme bienveillante, plus accessible et plus à l’écoute. Un stéréotype ancré chez certaines entrepreneures. Lightspring/Shutterstock

Le financement d’une entreprise n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une relation, une danse à deux où chaque partenaire projette des stéréotypes. Une étude donne la parole à des entrepreneures qui portent elles-mêmes ces représentations.


En France, les start-ups fondées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes. Ce constat illustre à quel point le financement reste l’un des principaux enjeux liés de l’entrepreneuriat féminin, parfois décrit comme un second plafond de verre. Il faut déjà s’imposer comme entrepreneuse, puis encore franchir la barrière de l’accès aux capitaux.

Jusqu’ici, c’est l’offre de financement qui a été principalement étudié : combien d’argent est disponible, comment fonctionnent les banques et les fonds ? Mais pour obtenir un financement, il faut d’abord… en faire la demande. Sur ce point, la recherche est encore rare.

C’est précisément ce que nous avons exploré dans notre étude publiée dans la Revue internationale PME, à travers 29 entretiens narratifs avec des entrepreneures. Leurs récits montrent que la demande de financement est avant tout une relation : une danse à deux entre entrepreneuse et financeurs, imprégnée d’attentes, de craintes et de stéréotypes.

La finance pensée comme un univers masculin

Dans cette danse, l’investisseur est spontanément imaginé comme un homme : « Quand je pense à un investisseur, je pense automatiquement à un homme » raconte une entrepreneure. Cela leur confère une légitimité « naturelle », rationnels, ambitieux, cartésiens.

Certaines entrepreneures y voient même un atout : « Je pense que les hommes investisseurs seraient plus à même de nous pousser dans nos retranchements pour faire avancer notre projet », estime l’une. Mais cette admiration s’accompagne souvent d’un malaise.

Plusieurs redoutent un regard condescendant ou un manque de crédibilité : « Si je demande un financement à un homme, j’aurais tendance à penser qu’il estime que j’ai moins de revenus », observe une autre. D’autres évoquent un sentiment de domination, voire le risque d’abus : « Je ne suis pas une friandise. Avec une femme au moins, on ne risque pas d’attouchement », insiste une fondatrice.

Les investisseuses, trop bienveillantes ?

Quand la partenaire de danse est une investisseuse, le pas change. Elle est souvent perçue comme plus accessible et plus à l’écoute « Je pense que les femmes seraient plus bienveillantes avec moi » estime une entrepreneure. Pour certaines, elles incarnent même un modèle inspirant.

On pourrait croire que les entrepreneures se tournent plus facilement vers des investisseuses. Mais la réalité est plus ambivalente. Certaines redoutent un excès de bienveillance, perçu comme un manque d’exigence :

« C’est très cliché, mais j’aurais peur qu’avec un trop-plein de bienveillance, on ne me “pousse” pas assez. J’ai l’impression qu’entre hommes, on fait plus d’argent, on pousse plus ».

D’autres craignent au contraire une rivalité ou un jugement plus sévère : « On a un peu plus de pression face à une femme, car c’est soit de la compassion, soit du mépris… » explique une autre.

« Pas prévu de faire des enfants ensemble »

Face à ces représentations contrastées, les entrepreneures apprennent à choisir leurs partenaires de danse.

Certaines privilégient les investisseuses pour des projets destinés à un public féminin, ou dans des situations particulières comme une grossesse perçue comme mieux acceptée par une femme. D’autres préfèrent des investisseurs masculins, jugés plus crédibles ou plus susceptibles de « pousser » leur projet.




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Notons que toutes ne se laissent pas enfermer dans ce jeu de projections :

« Pour mon financement, je cherche des investisseurs qui font écho à mes valeurs profondes. Fille ou garçon, nous n’avons pas prévu de faire des enfants ensemble donc ce n’est pas un problème » raconte une fondatrice.

Une danse à deux traversée de stéréotypes

Ces témoignages rappellent que le financement entrepreneurial n’est pas qu’une affaire de capitaux ou de business plans. C’est une relation, une danse à deux, où chaque partenaire projette des stéréotypes.

Nos résultats montrent que les entrepreneures elles-mêmes portent et mobilisent des représentations. Voir les hommes comme plus rationnels, ou les femmes comme plus bienveillantes, influe sur la façon dont elles valorisent une relation de financement, et parfois sur leur capacité à s’y engager.

Améliorer l’accès au financement ne peut pas se limiter à féminiser les instances d’investissement. Il faut aussi comprendre comment ces imaginaires se construisent et orientent les relations. Car finalement, lever des fonds, ce n’est pas seulement obtenir un chèque. C’est accepter de danser, et la danse n’a de sens que si les deux partenaires trouvent l’accord.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Start-ups : Dépasser les stéréotypes de genre – https://theconversation.com/start-ups-depasser-les-stereotypes-de-genre-267562

Et si le BDSM enseignait aux managers à mieux respecter leurs équipes ?

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Lugand, Docteure en psychologie sociale, Université d’Angers

À l’heure où burn out et harcèlement moral explosent, le terme « sadomasochisme » sert souvent à décrire les relations de travail toxiques. Pourtant, les pratiquants du BDSM – bondage, discipline, domination/soumission et sadomasochisme – ont élaboré une éthique sophistiquée du consentement. Et s’il fallait puiser à cette source pour imaginer un management plus respectueux ?


L’idée m’est venue d’une rencontre inattendue, lors d’une immersion parmi des dominatrices professionnelles pour ma thèse. Un jour, l’une d’elles m’a confié, avec une lucidité qui m’a saisie, qu’elle fixait des limites strictes à ses pratiques pour une raison simple : « Il faut que je puisse encore me regarder dans le miroir le matin. » Cette phrase m’a marquée par sa justesse morale. Aujourd’hui, elle me revient avec force quand j’observe des managers énoncer des valeurs qu’ils ont cessé d’incarner. Comment font-ils, eux, pour se regarder dans le miroir ?

Le tournant néolibéral des années 1980 rime avec privatisation, délocalisation, flexibilisation et baisse des subventions publiques. Ces transformations s’accompagnent d’un tournant gestionnaire – ce que le juriste Alain Supiot a théorisé sous le nom de « gouvernance par les nombres ».

L’introduction de nouvelles méthodes de management a profondément transformé le travail. Parmi les dispositifs les plus délétères pour la santé mentale, l’évaluation individuelle des performances occupe une place centrale. On se souvient de la privatisation de France Télécom et des objectifs inatteignables fixés aux salariés pour mieux justifier leur pseudo « inadaptation ».

Privés de toute négociation et de soutien collectif, ces travailleurs ont cédé sous la pression, beaucoup ont plié, parfois jusqu’à l’anéantissement, sous le regard indifférent de collègues eux-mêmes pétrifiés par la peur. « Les suicides qui se sont produits dans le monde de l’entreprise, c’est la partie émergée de l’iceberg », rappelle Christophe Dejours. Dans ce contexte, la question du consentement devient centrale.

L’acceptation d’un système maltraitant

Pourquoi des individus hautement qualifiés, censés jouir d’une grande autonomie, acceptent-ils un système qui les malmène ? Pourquoi des personnes sensibles à la justice peuvent-elles en venir à exercer leur sadisme – jouir de faire du mal à autrui ? Comment peut-on voir un collègue se faire humilier et détourner le regard ?




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La déstructuration des collectifs, la perte de confiance et d’entraide ont miné les bases de la coopération. La peur et la solitude ont favorisé des stratégies défensives ordinaires, comme le « chacun pour soi », des conduites déloyales, ou du clivage moral – comme lorsqu’un cadre humilie un ou une salariée avant de lui retirer son poste, puis part animer un atelier sur le harcèlement.

La servitude au travail n’est donc pas seulement imposée d’en haut : elle s’enracine aussi dans un processus par lequel nous apprenons à consentir à la souffrance, la nôtre, celle des autres, et parfois même à la reproduire pour nous protéger. Poser la question « À quoi, à qui, pourquoi consentons-nous ? » dépasse la sphère intime : c’est la première étape pour désamorcer l’engrenage de la servitude volontaire.

L’éthique de consentement dans les milieux BDSM

Loin des clichés qui réduisent le BDSM (bondage, discipline, domination/soumission et sadomasochisme) à une simple transgression les communautés kink – c’est-à-dire engagées dans des sexualités non normatives – ont, bien avant #MeToo, inventé une véritable éthique du consentement. Dès les années 1980, elles ont fait du contrat – accord clair, informé et renégociable – un outil central de la sexualité. Le cadre Safe, Sane, Consensual (SSC) visait à distinguer les pratiques consenties des abus.

Mais ces critères ont vite été jugés trop normatifs : que signifie être « sain » ? Et qui en décide ? En 1999, Gary Switch propose alors le modèle Risk-Aware Consensual Kink (RACK), que l’on peut traduire par « kink conscient des risques »). L’idée : aucune pratique humaine n’est totalement « safe », pas davantage le bondage que le ski. Il ne s’agit plus d’éliminer le risque, mais de le reconnaître et de le gérer de manière responsable. Au début des années 2010, le modèle PRICK (Personal Responsibility, Informed, Consensual Kink) pousse plus loin cette logique, en insistant sur la responsabilité individuelle de chaque participant et participante.

Vision libérale du consentement

Ces approches traduisent une vision libérale du consentement : elles font confiance à la capacité de chacun et chacune à décider et à assumer ses choix. Mais, comme le souligne Margot Weiss elles ignorent les inégalités : tout le monde n’a pas le même accès à l’information ni aux ressources. L’autonomie devient alors une exigence abstraite, qui masque les vulnérabilités et les rapports de pouvoir.

Face à ces limites, le modèle des 4C propose une alternative fondée sur quatre piliers :

  • Caring (sollicitude) : la sécurité devient une attention mutuelle et continue

  • Communication : un processus dynamique avant, pendant et après les scènes

  • Consent : un processus évolutif plutôt qu’un contrat figé

  • Caution (prudence) : une vigilance située, attentive aux contextes sociaux

Partager la charge de la vulnérabilité

Le caring, cœur du modèle, rompt avec le mythe libéral d’autonomie rationnelle. Il ne s’agit plus de responsabiliser individuellement face au risque, mais de partager la charge de la vulnérabilité. Ce cadre questionne le concept de responsabilité défini dans des situations de rapports de pouvoir asymétriques.

Les réponses des communautés BDSM ne sont pas définitives, mais elles témoignent d’une réflexion éthique vivante, qui mérite d’être prise au sérieux bien au-delà de ces milieux. Dans un monde où la charge du risque au travail est de plus en plus transférée à l’individu, ces expériences peuvent inspirer de nouvelles façons de travailler et de vivre ensemble.

Quand les règles deviennent des cages

Les créateurs de ces protocoles, tels que Gary Switch, appellent aujourd’hui à les dépasser, car « ils tendent à se substituer à la pensée ». Cette remise en question met en lumière un paradoxe : certains praticiens du BDSM, autrefois engagés pour la liberté sexuelle, défendent désormais une morale rigide, reproduisant sous couvert de « bonnes pratiques » les mêmes mécanismes de contrôle qu’ils cherchaient à contourner.

Cette dérive vers un fétichisme de la règle résonne bien au-delà de la sphère sexuelle ; elle s’incarne aussi, et peut-être surtout, dans les conditions sociales du travail. Les habitudes acquises sous le régime de la prescription professionnelle – ne pas penser, ne pas décider, exécuter mécaniquement ce qui est attendu – ne demeurent pas confinées au lieu de travail. Elle colonise nos vies intimes, formatant nos désirs selon le modèle de la performance et de l’autopromotion. Le profil LinkedIn et le profil Fetlife deviennent alors les deux faces d’une même pièce : celle de l’optimisation de soi à outrance qui, en voulant tout maximiser, finit par évacuer la singularité du sujet désirant.

Conseil économique, social et environnemental (Cese), 2025.

Les protocoles de consentement ne devraient pas servir à imposer des règles aveugles, mais à créer un cadre qui protège et valorise la subjectivité tout en laissant place à la spontanéité de la relation.

Au-delà des procédures et des protocoles

Résister à la pression sociale, dire non, refuser de participer à la violence ou à l’injustice. On y parvient parfois, puis on retombe dans de nouveaux conditionnements. Croire qu’il suffit d’appliquer des principes ou des protocoles pour éviter toute complicité avec l’injustice est illusoire : on peut suivre les procédures et contribuer malgré tout au pire.

L’éthique du BDSM ne se réduit pas à des procédures, aussi « transparentes » soient-elles. Ces cadres restent insuffisants pour saisir le cheminement vers l’émancipation des minorités sexuelles. Une véritable éthique naît de la parole – nourrie à la fois par des idéaux de justice et par des blessures singulières. C’est d’ailleurs une expérience personnelle d’isolement et de stigmatisation qui a conduit David Stein à imaginer le cadre du Safe, Sane, Consensual.

Fragilité des certitudes

C’est cette attention aux vulnérabilités partagées qui fonde un véritable travail éthique. Celui-ci ne repose pas sur des dispositifs sécuritaires nous garantissant contre la faute, mais sur notre capacité à naviguer dans l’incertitude, à switcher – c’est-à-dire à accepter la réversibilité des rôles et la fragilité de nos certitudes.

Cette approche ne nie pas le besoin de sécurité : elle le redéfinit. Il ne s’agit plus d’imposer un cadre rigide, mais de prendre le risque de se laisser transformer par la réponse de l’autre. Le véritable enjeu est là : faire de la règle un tremplin pour explorer l’inconnu, et accepter que la confrontation au réel bouscule sans cesse nos cadres. Le travail éthique commence quand nous osons nous aventurer au-delà du simple respect des procédures. Osons valoriser le courage et la pensée critique plutôt que l’obéissance aveugle.

The Conversation

Nathalie Lugand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Et si le BDSM enseignait aux managers à mieux respecter leurs équipes ? – https://theconversation.com/et-si-le-bdsm-enseignait-aux-managers-a-mieux-respecter-leurs-equipes-268441

OnlyFans, MYM, Fansly : quand l’intime et la solitude sont marchandisables

Source: The Conversation – in French – By Faouzi Bensebaa, Professeur de sciences de gestion, Université Paris Nanterre

L’intimité devient un espace transactionnel où la relation humaine se convertit en service numérique tarifé. MelnikovDmitriy/shutterstock

Les plateformes numériques du sexe sont en pleine croissance. Que dit leur succès de notre société ? Leur modèle reposant sur la promesse d’intimité, la liberté des créateurs et des abonnés est questionnée, tant du côté de la répression que de celui de l’émancipation. Au milieu, les pouvoirs publics tentent de réguler ce marché singulier.


L’économie du sexe accompagne les grandes innovations technologiques : la presse au XIXe et une bonne partie du XXe siècle, le Video Home System (VHS) dans les années 1980 et 1990, les webcams au début des années 2000. Aujourd’hui, une nouvelle génération de plates-formes numériques, comme OnlyFans, MYM ou Fansly, occupe une place centrale dans le paysage numérique.

Leur succès ne repose pas seulement sur la diffusion d’images intimes, mais sur la monétisation de l’interaction personnalisée entre créateurs et abonnés – une forme d’économie de la proximité simulée. Ce positionnement, que d’aucuns qualifient de girlfriend experience transformerait le lien simulé en produit marchandisable. L’attention, le désir et les émotions sont transformés, dans cette perspective, en produits de consommation. Un système qui monétise la solitude, exploite les vulnérabilités et banalise la marchandisation du lien humain.

Ces plateformes posent une question fondamentale sur l’économie de l’intimité : que dit leur succès de notre société ? Loin d’être neutre, leur modèle, qui se veut idiosyncrasique, soit propre à chaque individu, repose essentiellement sur la monétisation de l’intime et de la solitude.

Un marché concentré et florissant

Acteur majeur, OnlyFans, propriété de la société britannique Fenix International ltd, domine largement le marché avec plus de 220 millions d’utilisateurs et plus de 5,7 milliards d’euros de revenus. MYM, en forte croissance, a atteint 150 millions d’euros la même année, essentiellement en Europe. Les autres platesformes – Fansly, Fanvue, Loyalfans – restent pour l’instant marginales.

Modèle d’intermédiaire

S’appuyant sur un modèle économique asset light, où l’entreprise ne possède pas des actifs, les plateformes mettent en relation des créateurs et des abonnés. Elles agissent en intermédiaire technique et financier, se rémunérant via une commission sur les flux générés. Elles prélèvent une commission de 20 à 30 % sur les revenus générés par des créateurs individuels de contenu… sexuel.

Les créateurs sont responsables du contenu qu’ils publient, tandis que la plateforme assure uniquement l’hébergement et le paiement. En Europe, cette logique est encadrée par le Digital Services Act (DSA), entré en vigueur en 2023. Il renforce les obligations de diligence, de modération et de transparence des plateformes, tout en maintenant le principe d’exonération conditionnelle.

Une plateforme n’est pas responsable d’un contenu illicite tant qu’elle n’en a pas connaissance, mais doit agir rapidement après signalement.

Contenu sexuellement explicite

Quelques fragilités sont associées à cette configuration :

  • une dépendance envers une minorité de créateurs stars ;

  • de faibles barrières à l’entrée amenant constamment de nouveaux concurrents ;

  • une volatilité des abonnés, qui peuvent rompre leur contrat à tout moment.

Cette logique rappelle sans doute les analyses classiques sur la structure concurrentielle. En dépit de marges élevées, l’absence de barrières à l’entrée solides rend le secteur vulnérable à la régulation et aux changements d’usages. De surcroît, bien que les plateformes soulignent à l’envi la nécessité de la diversification – coaching, fitness, lifestyle –, la quasi-totalité des revenus provient d’un unique contenu, sexuellement explicite.

Le président-directeur général de OnlyFans, Keily Blair, déclare :

« Notre site héberge du contenu pour adultes, mais également toute une variété d’autres contenus : humour, sports, musique ou encore yoga. »

« Empowerment » ou exploitation ?

Le travail du sexe en ligne des femmes sur OnlyFans peut être interprété ? Peut-il être expliqué à travers les perspectives de l’oppression et de l’émancipation ? C’est que questionne une étude de la sociologue Dilara Cılızoğlu.




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Sur le plan sociétal, ces plateformes cristallisent le débat. Pour certains créateurs, elles représentent une forme d’« empowerment » : possibilité de choisir son corps, de le mettre en scène et de le monétiser, pratiquement en toute autonomie.

Ce choix serait contingent à une pression économique et sociale liée à la sexualisation, qui conduit à la monétisation, appréhendée comme une nouvelle forme d’exploitation du corps humain.

Ces interrogations se reflètent dans les risques identifiés tant pour les créateurs que les consommateurs. Pour les premiers, l’exposition permanente les rend vulnérables au harcèlement, aux fuites de contenus ou à une dépendance économique à la plateforme. Pour les seconds, consommateurs, le danger réside dans les dépenses impulsives, l’isolement renforcé et la distorsion de la perception des relations intimes.

Réponse marchande à la solitude

Ces plateformes ont le vent en poupe parce qu’elles répondraient à des besoins bien réels : difficulté à établir des relations authentiques, isolement affectif, solitude. Mais en instrumentalisant ces fragilités, elles les aggravent. Les plateformes d’intimité offrent une réponse marchande à la solitude, transformant le manque de lien en source de profit.

S’agissant des consommateurs, la relation est conditionnée au paiement. Cette logique favorise des comportements compulsifs : confusion entre intimité simulée et relation réelle, dépenses répétées, isolement renforcé.

Concernant les créateurs, les risques sont tout autant dommageables. Derrière l’image d’un choix libre et d’un empowerment revendiqué, la réalité est souvent celle d’une dépendance économique substantielle et loin d’être exaltante. L’intimité, autrefois domaine privé, devient un espace transactionnel où la relation humaine se convertit en service numérique tarifé.

Le revenu dépend du maintien d’une exposition sexuelle constante, avec des pressions croissantes pour produire plus et aller plus loin. Le harcèlement en ligne, les fuites de contenus et la stigmatisation sociale sont, de surcroît, des menaces réelles et permanentes. L’argument de l’autonomie serait fallacieux et masquerait alors une réalité d’exploitation, peut-être plus subtile que ce qui est connu. C’est le marché qui imposerait ses règles, faisant fi de la liberté de l’individu et de son bien-être.

La régulation, une épée de Damoclès

Conscientes de ces risques, les autorités publiques ont cherché à asseoir une régulation avisée de ce marché. Dans cette veine, la vérification de l’âge, la lutte contre les contenus non consentis et la protection des mineurs sont devenues des priorités.

En France, MYM a choisi d’anticiper ces changements en adoptant des standards plus stricts, voulant à cet égard se distinguer et faire de la conformité un avantage concurrentiel.

La mise en conformité avec les exigences réglementaires comme le Digital Economy and Society Index (DESI) – notamment en matière de vérification d’âge, de modération des contenus ou de traitement des signalements – reste complexe et coûteuse. Si ces plateformes affichent aujourd’hui des marges élevées, leur développement s’inscrit dans un secteur soumis à une vigilance réglementaire continue, dont l’évolution peut rendre le modèle plus fragile à long terme.

Au final, entre misère affective, faux pouvoir et vraies victimes, le succès de ces plateformes dit moins l’essor de l’innovation numérique, que celui d’une société capable de transformer la solitude et l’intimité en marchandise, avec les risques sociétaux que cela implique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. OnlyFans, MYM, Fansly : quand l’intime et la solitude sont marchandisables – https://theconversation.com/onlyfans-mym-fansly-quand-lintime-et-la-solitude-sont-marchandisables-267119

Douleurs chroniques : en France, elles concerneraient plus de 23 millions de personnes et coûteraient plusieurs milliards d’euros par an

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Authier, Professeur des universités, médecin hospitalier, Inserm 1107, CHU Clermont-Ferrand, Président de la Fondation Institut Analgesia, Université Clermont Auvergne (UCA)

En France, selon une enquête de la fondation Analgesia, 23,1 millions de personnes vivent avec des douleurs chroniques. Seul un tiers d’entre elles voit sa situation s’améliorer grâce à une prise en charge, faute de traitement adapté notamment. Un lourd fardeau qui pèse non seulement sur les individus, mais aussi sur l’ensemble de la société. Pour l’alléger, il faut faire de la lutte contre les douleurs chroniques une grande cause nationale.


Imaginez vivre avec une douleur constante, jour après jour, sans espoir de soulagement. Pour des millions de personnes en France, c’est la réalité de la douleur chronique, une expression désignant une douleur récurrente, qui persiste au-delà de trois mois consécutifs, et qui a des conséquences physiques, morales et sociales importantes.

Cette maladie invisible a un impact très important sur la qualité de vie, et représente un défi non seulement pour notre système de santé, mais aussi pour l’ensemble de la société, car ce fardeau majeur n’est pas sans conséquence sur le plan économique.

Agréée par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, la fondation Analgesia, à travers son Observatoire français de la douleur et des antalgiques, a réalisé en début d’année 2025, avec la société OpinionWay, une enquête nationale auprès de 11 940 personnes représentatives de la population générale française adulte.

L’objectif était d’évaluer la prévalence des douleurs chroniques en France, leur caractérisation et leurs répercussions sur leur qualité de vie. Voici ce qu’il faut en retenir.

Quatre personnes sur dix en France concernées par la douleur chronique

Contrairement à la douleur aiguë, qui a une fonction de signal d’alarme permettant de prendre les mesures nécessaires face à un événement qui représente un danger pour le corps humain (fracture, brûlure, coupure, piqûre, etc.), la douleur chronique n’a pas d’utilité. Elle présente uniquement des répercussions délétères chez le patient.

Très schématiquement, les douleurs chroniques sont fréquemment dues à un foyer douloureux dit « périphérique », car affectant le système nerveux périphérique – c’est-à-dire les parties du système nerveux situées à l’extérieur du système nerveux central, constitué par le cerveau et la moelle épinière.

Les nombreux signaux douloureux qui inondent le cerveau modifient son comportement : il y devient plus sensible (on parle de sensibilisation centrale), et leur traitement ne se fait plus correctement. Dans cette situation, la modulation de la douleur, qui passe en temps normal par des voies neurologiques dites « descendantes » (du cerveau vers la périphérie), dysfonctionne également. L’activité de l’ensemble du système nerveux se modifie, de manière persistante : tout se passe comme si au lieu d’atténuer la réponse aux signaux douloureux, cette dernière devenait plus intense.

Une douleur aiguë intense non contrôlée, une lésion nerveuse résultant d’une opération chirurgicale ou d’un traumatisme, une anxiété de fond ou une altération du sommeil consolident aussi cette sensibilisation centrale. Plusieurs mécanismes physiopathologiques peuvent expliquer l’installation de ces douleurs « maladie ».

Une lésion postopératoire peut induire une douleur neuropathique (due à un dysfonctionnement du système nerveux plutôt qu’à une stimulation des récepteurs de la douleur), une hyperexcitabilité centrale sans inflammation ou lésion évidente peut induire une fibromyalgie ou un syndrome de l’intestin irritable. Une inflammation persistante, comme dans les lésions articulaires (arthropathies) d’origine inflammatoires ou les tendinopathies (maladies douloureuses des tendons), abaisse également les seuils d’activation des récepteurs du message douloureux.

Les douleurs chroniques ont de lourdes répercussions sur les patients, puisqu’elles affectent non seulement leurs capacités physiques et mentales, mais aussi leurs vies professionnelles et familiales. Au point que certains d’entre eux, dont les douleurs sont réfractaires, c’est-à-dire rebelles à tous les traitements, en arrivent parfois à demander une assistance à mourir.

L’analyse des données recueillies par l’Observatoire français de la douleur et des antalgiques indique qu’en France, plus de 23 millions de Français, majoritairement des femmes (57 %), vivraient avec des douleurs, la plupart du temps depuis au moins trois mois.

Sur le podium des douleurs les plus fréquentes figurent les douleurs musculo-squelettiques, dont l’arthrose ou les lombalgies ; les différentes céphalées, dont les migraines ; et les douleurs abdominales, dont l’intestin irritable ou l’endométriose.

Avec un âge moyen de 46 ans, la tranche d’âge des 35-64 ans représente 51 % de la population souffrant de douleurs chroniques. Près de 36 % sont inactifs sur le plan professionnel.

Cette maladie chronique est un fardeau d’autant plus lourd qu’il est très mal pris en charge : seul un tiers des patients se dit satisfait de ses traitements.

Un défaut de prise en charge

Près d’un patient sur deux évalue l’intensité de sa douleur à 7 ou plus sur une échelle de 1 à 10, c’est-à-dire une douleur chronique sévère, et 44 % en souffrent depuis plus de trois années.

Au cours des six mois précédant la réalisation de l’enquête, moins d’un patient sur trois avait vu ses symptômes s’améliorer. Par ailleurs, plus d’un tiers des patients interrogés présentent un handicap fonctionnel modéré à sévère et la moitié déclare des qualités physiques et mentales altérées.

Lorsqu’on les interroge sur leur prise en charge, seuls 37 % des patients s’en disent satisfaits. L’un des problèmes est que les traitements disponibles sont rarement spécifiques de la douleur concernée. Ils réduisent le plus souvent partiellement l’intensité des symptômes, mais n’ont pas toujours un impact significatif sur le fardeau que représente cette maladie dans la vie des malades.

Le paracétamol, les anti-inflammatoires et les opioïdes (morphine et dérivés) sont les trois sortes de médicaments prescrits pour traiter les douleurs chroniques. Signe d’un soulagement insuffisant, 87 % des patients rapportent pratiquer l’automédication pour tenter d’atténuer leurs souffrances.

Un coût sociétal important

En raison de leur prévalence élevée dans la société, les douleurs chroniques ont un coût estimé à plusieurs milliards d’euros par an, si l’on ajoute aux dépenses de santé nécessaires à leur prise en charge les conséquences économiques de la perte de productivité qu’elles entraînent.

Une étude datant de 2004 évaluait le coût total moyen annuel par patient à plus de 30 000 d’euros. Ce chiffre souligne l’impact économique considérable de cette condition, qui dépasse son coût direct pour le système de santé.

Ainsi, les arrêts de travail des personnes souffrant de douleurs chroniques sont cinq fois plus fréquents que ceux de la population générale. En outre, la durée moyenne cumulée des arrêts de travail de 45 % des patients douloureux chroniques dépasse quatre mois par an.

Une autre étude épidémiologique, menée en 2010, auprès de plus de 15 000 personnes adultes en France, a permis d’évaluer l’impact de la douleur sur les situations professionnelles et sur l’utilisation des systèmes de soins. Elle montre que les patients souffrant de douleurs chroniques consultent deux fois plus souvent que les autres.

En extrapolant cette année-là à la population générale, ce sont 72 millions de consultations supplémentaires par an qui sont dues aux douleurs chroniques, ce qui représente un surcoût annuel évalué à 1,16 milliard d’euros. Ces travaux révélaient aussi que l’absentéisme dû à ces douleurs représentait alors 48 millions de journées de travail perdues par an, à l’échelon national.

À la recherche du « mieux vivre avec » plutôt que du « zéro douleur »

L’évaluation et le traitement d’un patient souffrant de douleur chronique nécessitent de considérer simultanément les facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, sans faire montre d’aucun a priori quant à l’importance relative de chacun, selon le modèle médical dit « biopsychosocial ».

« Il est temps que chaque patient ait accès à un parcours de soins digne, sans errance ni abandon », souligne Audrey Aronica, présidente de l’Association francophone pour vaincre la douleur (AFVD).

Seuls quatre patients sur dix bénéficient d’une prise en charge pluriprofessionnelle pour leur douleur chronique. Si, on l’a vu, seuls 37 % des patients se disent satisfaits de leur prise en charge, ce chiffre s’élève significativement lorsque les personnes sont suivies par une structure spécialisée dans la douleur chronique : on atteint alors 47 % de satisfaits.

La satisfaction est plus faible pour certaines douleurs comme la fibromyalgie, l’endométriose, les douleurs liées au cancer ainsi que les douleurs inflammatoires ou neuropathiques.

L’objectif thérapeutique pour une personne souffrant de douleur chronique est rarement la rémission totale ou la guérison de cette maladie. En douleur chronique, se donner comme objectif la résolution totale de la douleur est souvent irréaliste et parfois même contre-productif, menant souvent à des escalades thérapeutiques potentiellement délétères. Cela aboutit fréquemment à la prescription, sur une longue durée, de médicaments opioïdes (morphine ou équivalents), alors que ceux-ci ne sont pas recommandés pour toutes les douleurs. Avec le risque de développer une dépendance à ces traitements.

Face aux douleurs chroniques, le but de la prise en charge est essentiellement réadaptatif (mieux vivre avec sa douleur). L’objectif est de faire diminuer la douleur à un niveau acceptable pour le patient, et d’améliorer des capacités fonctionnelles et de la qualité de vie du patient. La réadaptation est éminemment centrée sur la personne, ce qui signifie que les interventions et l’approche choisies pour chaque individu dépendent de ses objectifs et préférences.

Il peut également être intéressant de favoriser la promotion de thérapeutiques non médicamenteuses scientifiquement validées comme la neuromodulation – technique qui consiste à envoyer, au moyen d’électrodes implantées par exemple sur la moelle épinière du patient, des signaux électriques visant à moduler les signaux de douleur envoyés au cerveau.

Les « thérapies digitales » qui accompagnent le développement de la « santé numérique » peuvent aussi s’avérer intéressantes. Elles rendent en effet accessibles, à l’aide d’applications consultables sur smartphone, un contenu scientifiquement validé ainsi que des approches complémentaires, psychocorporelles, qui permettent de mieux gérer la douleur et de réduire ses répercussions négatives au quotidien sur la qualité de vie des patients : fatigue, émotions négatives, insomnie, baisse de moral, inactivité physique.

Une grande cause nationale pour combattre le fardeau des douleurs chroniques

Pour améliorer la situation, il est essentiel que les autorités s’emparent du sujet de la lutte contre les douleurs chroniques en le déclarant « grande cause nationale ». L’attribution de ce label permettrait de mieux communiquer sur ce grave problème, et de soutenir et coordonner les efforts de recherche.

« Les résultats du baromètre Douleur 2025 obligent notre collectivité nationale à une réponse sanitaire de grande ampleur », selon le Dr Éric Serra, président de la Société française d’étude et de traitement de la douleur (SFETD).

Parmi les autres objectifs à atteindre, citons la sanctuarisation d’un enseignement de médecine de la douleur plus conséquent dans les études médicales, le financement ciblé de programmes de recherche nationaux, la mise en application concrète d’initiatives permettant de réduire les délais d’accès aux soins spécialisés et de lutter contre les inégalités territoriales ou économiques d’accès à certaines thérapeutiques.

The Conversation

Président de la Fondation Analgesia (fondation de recherche sur la douleur chronique). Président du comité de suivi de l’expérimentation d’accès au cannabis médical de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé. (ANSM). Membre du conseil d’administration de la Fondation IUD.

ref. Douleurs chroniques : en France, elles concerneraient plus de 23 millions de personnes et coûteraient plusieurs milliards d’euros par an – https://theconversation.com/douleurs-chroniques-en-france-elles-concerneraient-plus-de-23-millions-de-personnes-et-couteraient-plusieurs-milliards-deuros-par-an-264599

Sénégal : l’autorité de régulation de l’audiovisuel est indépendante mais sous influence

Source: The Conversation – in French – By Layiré Diop, Professseur de communication, Francis Marion University

L’année 1990 marque le début d’une nouvelle ère de démocratisation en Afrique. Lors du Sommet de La Baule, la France conditionne son aide publique au développement à la tenue d’élections libres et à la promotion des libertés publiques, notamment celle de la presse. Dans ce contexte, les États africains sont encouragés à créer des organes de régulation indépendants pour encadrer les médias et garantir le pluralisme. Le Sénégal s’inscrit dans cette dynamique : le Haut conseil de la radiotélévision (HCRT) est institué en 1991, devient Haut conseil de l’audiovisuel (HCA) en 1998, puis Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) en 2006, afin d’accompagner la libéralisation du paysage médiatique national.

Depuis sa création, le CNRA se trouve au cœur de débats récurrents sur son indépendance réelle. Il est souvent accusé d’être un instrument du pouvoir politique plutôt qu’un arbitre neutre. Notre étude, fondée sur 18 entretiens avec des acteurs du secteur, dont des journalistes, des anciens régulateurs et des responsables de médias, met en lumière une volonté persistante de “contrôle” de la part de l’État, révélant un phénomène d’instrumentalisation institutionnelle.

Une tare congénitale

Dès l’origine, le CNRA a été conçu avec des pouvoirs limités. Plusieurs anciens responsables estiment que les autorités politiques ont toujours refusé de lui transférer de réelles prérogatives, craignant de perdre le contrôle d’un secteur jugé stratégique pour la stabilité du régime.

Les premiers projets de loi des années 1990 prévoyaient un organe fort, capable d’attribuer les licences et de définir les cahiers des charges. Ces dispositions ont été supprimées au profit d’un modèle plus répressif, placé sous la tutelle du ministère de la Communication. Cette logique de contrôle s’est traduite par la nomination de magistrats à la tête de l’institution, censés incarner la rigueur mais aussi la loyauté envers le pouvoir.

Certains membres qui avaient publiquement dénoncé l’ingérence religieuse dans la vie politique ont été écartés, confirmant la difficulté du CNRA à exercer un contre-pouvoir effectif. En somme, l’institution porte dans son ADN cette tare congénitale : être juridiquement indépendante mais politiquement dépendante.

Des nominations contestées

Bien que la loi reconnaisse au CNRA le statut d’autorité administrative indépendante, la procédure de désignation de ses membres soulève de nombreuses interrogations. En effet, tous les membres sont nommés par le chef de l’État, sans consultation obligatoire des associations professionnelles ou de la société civile. Ce mode de nomination, très centralisé, nourrit soupçons et critiques quant à la véritable autonomie du Conseil.

Durant le mandat 2012-2018, un journaliste nommé président du CNRA a choisi lui-même les membres du Conseil, suscitant la réprobation du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (SYNPICS). Pour de nombreux observateurs, une telle configuration crée une relation de dépendance : la personne nommée se trouve implicitement redevable envers le pouvoir exécutif. D’autres reconnaissent toutefois que certains présidents ont fait preuve d’intégrité personnelle et ont tenté de maintenir une distance avec les pressions politiques.

La loi de 2006 a pourtant prévu plusieurs garanties pour protéger cette indépendance : un mandat unique de six ans, l’immunité pour les actes accomplis dans l’exercice des fonctions, ainsi que l’interdiction de cumuler un mandat électif ou d’exercer dans une entreprise médiatique. Mais ces garde-fous juridiques restent insuffisants pour compenser le déséquilibre initial créé par la mainmise présidentielle sur les nominations.

Pouvoirs et moyens limités

Les limites du CNRA ne tiennent pas seulement à son mode de nomination, mais aussi à la faiblesse de ses compétences et de ses ressources. L’institution ne participe pas à l’attribution des fréquences, prérogative confiée à l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARTP). Ce processus demeure opaque et fortement influencé par la présidence de la République, ce qui alimente la méfiance du secteur.

De plus, le CNRA n’intervient pas dans la nomination des dirigeants du service public de l’audiovisuel, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays africains comme le Bénin ou dans des démocraties établies comme la France. Son pouvoir de sanction reste également symbolique : il peut formuler des mises en demeure ou des avertissements, mais il ne peut ni suspendre un programme, ni retirer une fréquence, ni interrompre un signal.

Les contraintes budgétaires aggravent ces faiblesses structurelles. Avec un budget annuel d’environ 280 millions de francs CFA et un effectif limité à 29 agents, le CNRA dispose de moyens humains et matériels très restreints. Son action est concentrée à Dakar, sans présence effective dans les régions. Par ailleurs, il ne dispose d’aucune compétence explicite sur la régulation des contenus diffusés sur Internet, alors que les médias numériques occupent une place croissante dans l’espace public.

Une indépendance à consolider

Dans ces conditions, l’indépendance du CNRA apparaît largement théorique. Le mode de nomination des membres, l’absence d’ancrage constitutionnel, la faiblesse de ses moyens et l’exclusion de la société civile du processus de décision renforcent la perception d’un organe sous tutelle politique. La création du Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie (Cored), organe d’autorégulation mis en place par les journalistes, illustre cette défiance croissante du milieu professionnel envers le régulateur officiel.

Les conséquences de cette situation sont notables pour la qualité démocratique du pays. Lors de l’élection présidentielle de 2019, la mission d’observation de l’Union européenne a reproché au CNRA son manque de réactivité face aux déséquilibres de traitement entre les candidats dans les médias publics et privés. Plus récemment, la publication de la liste des nouveaux membres du Conseil, en décembre 2024, a suscité de vives critiques en raison de l’affiliation politique supposée de plusieurs d’entre eux.

Face à cette crise de légitimité, de nombreux acteurs plaident pour l’opérationnalisation de la Haute autorité de régulation de la communication audiovisuelle (HARCA), prévue par le Code de la presse de 2017 mais jamais mise en œuvre. Une telle institution pourrait permettre de refonder la régulation sur des bases plus transparentes, en prévoyant une désignation pluraliste, un mandat véritablement inamovible et une autonomie financière garantie.

Autant de conditions nécessaires pour donner corps à une indépendance encore fragile et restaurer la crédibilité d’un régulateur souvent perçu comme un géant aux pieds d’argile.

The Conversation

Layiré Diop does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : l’autorité de régulation de l’audiovisuel est indépendante mais sous influence – https://theconversation.com/senegal-lautorite-de-regulation-de-laudiovisuel-est-independante-mais-sous-influence-255919

Silence en Tanzanie, bruit à Madagascar : comment deux crises opposées racontent la même histoire

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

En 2025 deux pays d’Afrique et de l’océan Indien ont été secoués par des crises politiques d’ampleur. La Tanzanie, à la suite d’élections controversées, et Madagascar, confrontée à une crise socio-économique qui s’est rapidement muée en contestation politique diffuse.

Ces deux crises n’ont ni la même origine ni le même déroulement. Pour autant, en les observant à travers la perspective des sciences de l’information et de la communication (SIC), le même schéma apparaît avec une rupture dans la médiation institutionnelle, une circulation désordonnée de l’information, une montée rapide des récits concurrents et en défintive un affaiblissement profond de la confiance publique.

Cette comparaison n’a pas pour objectif d’uniformiser des réalités différentes mais plutôt d’éclairer ce que ces crises révèlent d’un moment commun en Afrique de l’Est où la communication publique, les technologies numériques et la gouvernance sécuritaire deviennent indissociables.

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, je suis spécialiste des dynamiques de crise, de sécurité et des technologies numériques. J’en propose une analyse info-communicationnelle.

Tanzanie : de la coupure d’internet au vide informationnel

Le 29 octobre 2025, la réélection de la présidente Samia Suluhu Hassan avec près de 98 % des voix a immédiatement suscité des interrogations. Le principal parti d’opposition, Chadema, affaibli par les arrestations de plusieurs de ses responsables, n’a pas pu jouer pleinement son rôle.

Les manifestations qui ont éclaté à Dar es-Salaam, Mwanza ou Arusha ont été suivies d’un triptyque sécuritaire entre couvre-feu national, déploiement militaire et coupure d’internet.

Si cette dernière mesure est présentée comme un outil de prévention de la violence, ses effets sont souvent contre-productifs. La coupure d’internet ne fait pas disparaître les tensions. Bien au contraire, elle les nourrit voire les déplace. En privant la population d’informations fiables, elle ouvre la voie à une circulation hors ligne de rumeurs et d’interprétations façonnant un récit hors ligne bien souvent guidé par l’émotion.

De nombreux mécanismes sont bien documentés :

La perte de visibilité institutionnelle : l’État ne peut plus diffuser ses messages ni ajuster son discours;

Le sentiment d’opacité : une coupure est rarement perçue comme une protection mais plutôt comme une tentative de contrôle du récit;

L’amplification de la rumeur : l’information circule malgré tout souvent de manière plus incontrôlée;

La déstabilisation économique : banques, entreprises, services essentiels subissent des perturbations.

Ainsi la coupure d’internet ne gèle pas la crise mais la rend plutôt invisible, plus volatile et parfois plus dangereuse. C’est ce silence imposé qui transforme l’espace public en une zone d’ombre où la défiance s’installe.

Madagacar : la crise dans le bruit

À Madagascar le scénario est presque inversé. Ce qui a déclenché la crise de septembre 2025 n’est pas qu’un évènement politique direct mais une crise d’accès direct à l’eau et l’électricité dans un contexte de fatigue socio-économique déjà prononcée.
Ce quotidien fragilisé a servi de catalyseur à une mobilisation rapide, d’abord centrée sur l’accès aux services essentiels, puis progressivement politisée.
Les premiers rassemblements ont émergé à Antananarivo avant d’être relayés dans plusieurs villes.

Contrairement à la Tanzanie, aucune coupure d’internet ni dispositif sécuritaire massif n’est déployé. Mais cette absence de fermeture crée un vide communicationnel. Les autorités tardent à s’exprimer, et ne proposent pas de récit cohérent susceptible d’apaiser l’inquiétude collective.

Dans cet espace laissé libre, les réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, TikTok) deviennent la principale scène de médiation, de communication et d’information. Entre vidéos amateurs, alertes locales, messages d’indignation, mais aussi fausses informations, erreurs factuelles et interprétations émotionnelles, l’information circule en continu. Ce flux non régulé crée une dynamique de mobilisation très différente de celle observée en Tanzanie.

Plusieurs mécanismes se combinent :

  • Saturation émotionnelle, liée au déferlement d’images et de témoignages ;

  • Politisation progressive, l’accès à l’eau devenant un révélateur des dysfonctionnements de gouvernance ;

  • Fragmentation des récits, chaque communauté produisant sa propre interprétation de la crise ;

  • Accélération collective, favorisée par une communication institutionnelle insuffisante.

Madagascar produit ainsi une crise dans le bruit, où l’excès d’information remplace le silence imposé par la coupure numérique tanzanienne.

L’effondrement de la médiation institutionnelle

À première vue, tout oppose les deux situations. La Tanzanie montre un silence total alors que Madagascar agit dans un débordement informationnel.

Et pourtant, les deux trajectoires convergent vers un point commun. Celui de la rupture de confiance avec les institutions.

Cette convergence repose sur quatre dynamiques communes :

  • Tout d’abord, la fragilité de la communication publique en période de tension.
    Dans les deux cas, les institutions n’ont pas réussi à occuper l’espace discursif de manière cohérente. En Tanzanie, le silence institutionnel a laissé place à la rumeur. À Madagascar, l’incapacité à structurer un récit clair a permis aux récits alternatifs de prospérer.

Ensuite, le rôle central du numérique comme amplificateur émotionnel. Le numérique ne cause pas la crise, il en modifie la vitesse et la géographie. En Tanzanie, sa suppression a déplacé l’expression contestataire hors ligne la rendant plus difficile à anticiper. À Madagascar, la présence non encadrée du numérique, en l’absence d’un discours public structurant, a permis aux contenus émotionnels ( vidéos, témoignages, messages d’alerte ) de dominer le traitement de l’évènement. Cela a amplifié la perception de la crise, créant un effet de loupe où l’émotion collective devançait largement l’information vérifiée.

Aussi, la montée des récits parallèles est également présente. Dans les deux pays, un déficit de médiation institutionnelle produit le même effet. La place laissée vacante est immédiatement occupée par des acteurs non institutionnels (influenceurs, militants, groupe WhatsApp, chaînes Telegram, micromédias, etc.).

Enfin, le recours à des réponses sécuritaires. À des degrés différents, les deux pays ont utilisé une logique de maintien de l’ordre à savoir militarisation et arrestations en Tanzanie, crispation politique et réactions institutionnelles tardives à Madagascar.

Dans les deux cas, ces mesures peuvent temporairement encadrer la contestation mais rarement restaurer la confiance.

Vers une nouvelle vulnérabilité africaine

Des crises locales (pénuries, élections contestées, tensions sociales) basculent désormais rapidement dans une dimension informationnelle.

L’espace public africain est devenu hybride, à la fois numérique et physique, où les émotions circulent plus vite que les faits, où les récits s’imposent avant les explications, et où les institutions peinent à s’adapter à cette vitesse. La vulnérabilité est moins politique que liée à l’information.

Comment renforcer la résilience des sociétés africaines ? Quelques pistes :

  • Développer une vraie communication de crise institutionnelle. Une communication transparente, régulière, pédagogique, capable d’expliquer les décisions et de dissiper les flous.

  • Mettre en place une cellule de veille sécuritaire info communicationnelle afin d’analyser les signaux faibles, détecter les rumeurs, comprendre les dynamiques émotionnelles et anticiper l’escalade.

  • Nouer des partenariats de coordination avec les plateformes numériques et les médias, afin de garantir la circulation rapide de l’information fiable. Ces partenariats peuvent prévoir des lignes directes de signalement, des protocoles de lutte contre la désinformation et une mise en avant des messages publics essentiels lors des crises.

  • Former les décideurs aux dynamiques numériques et à la médiation afin de comprendre comment un récit circule et devient une compétence stratégique;

  • Articuler sécurité et communication : la réponse sécuritaire seule ne suffit jamais, elle doit être accompagnée d’un récit clair et de repères;

  • Renforcer les espaces de dialogue institutionnel : l’absence de canal ouvre la voie aux récits alternatifs.

Madagascar et la Tanzanie ne traversent pas les mêmes réalités politiques. Mais leurs crises respectives montrent une dynamique commune : lorsque la médiation institutionnelle se fragilise, lorsque l’information circule sans repères, lorsque les décisions ne sont pas expliquées, la confiance publique se dissout et la crise s’approfondit.

Comprendre cette vulnérabilité n’est pas juste un exercice d’analyse. C’est une condition nécessaire pour renforcer la stabilité des sociétés africaines dans un monde où la communication est devenue l’infrastructure invisible de la sécurité.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Silence en Tanzanie, bruit à Madagascar : comment deux crises opposées racontent la même histoire – https://theconversation.com/silence-en-tanzanie-bruit-a-madagascar-comment-deux-crises-opposees-racontent-la-meme-histoire-269972

Primera muerte en el mundo de una persona infectada con el virus de la gripe aviar H5N5

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Raúl Rivas González, Catedrático de Microbiología. Miembro de la Sociedad Española de Microbiología., Universidad de Salamanca

ShineTerra/Shutterstock

Las autoridades sanitarias de los Estados Unidos han confirmado la primera muerte humana registrada a causa del virus H5N5, un subtipo de la gripe aviar. El paciente fallecido era una persona adulta, con problemas de salud subyacentes, residente del condado de Grays Harbor, en el estado de Washington. El fallecido había estado hospitalizado desde principios de noviembre, después de desarrollar fiebre alta, confusión y problemas respiratorios.

La vía de transmisión más probable ha sido a través del contacto con una bandada mixta de aves de corral domésticas que poseía y atendía en el patio trasero de su vivienda. Estas aves de corral domésticas habían estado expuestas a aves silvestres.

La gripe aviar es una enfermedad viral causada por virus de la influenza tipo A que circulan de manera natural en las aves acuáticas silvestres a nivel global. Estos virus tienen la capacidad de infectar a otras especies de aves y, con menos frecuencia, a mamíferos. Muchas veces resultan mortales para aves de corral, como pollos y pavos.

La gripe aviar altamente patógena

En los últimos años, los virus de la gripe o influenza aviar altamente patógena (IAAP) se han propagado a una escala sin precedentes, provocando una mortalidad masiva en aves y mamíferos.

En 2023, se detectó una incursión transatlántica de virus de la gripe aviar altamente patógena H5N5 desde Eurasia a Norteamérica, con una modificación genética (sustitución PB2-E627K) que les ayuda a adaptarse a los mamíferos. De hecho, la variante que infectaba a mapaches y zorrillos de Norteamérica era la misma que hacía enfermar a los gatos domésticos en Islandia, provocando letargo, pérdida de apetito, calambres y rigidez. Tres gatos (una hembra adulta y dos gatitos de 10 semanas) murieron en Islandia tras haber estado enfermos sólo unos días.

La cepa H5N5 responsable de su enfermedad fue exactamente la misma que se encontró en aves silvestres y aves de corral en Islandia.

Una paradita en Islandia, Groenlandia o Svalbard

No es casualidad: Islandia es un conocido lugar de escala para gaviotas y otras aves marinas infectadas con gripe aviar. De hecho, está implicada en la posible propagación de virus desde Europa a América del Norte, conectando las rutas migratorias americanas del Atlántico este y del Atlántico norte.

Groenlandia también podría desempeñar un papel similar en la propagación del virus de la gripe aviar, junto con Svalbard, un archipiélago noruego del alto Ártico. Es más, el primer caso documentado de muerte por el virus de la influenza aviar altamente patógena (HPAIV) subtipo H5N5 en una morsa del Atlántico (Odobenus rosmarus rosmarus) fue encontrado muerto en Svalbard en el año 2023.

Ese mismo año, en Noruega, se encontraron numerosas águilas de cola blanca (Haliaeetus albicilla) infectadas con el H5N5. Y al parecer, la región atlántica de Canadá es un importante punto de entrada a Norteamérica para los virus de la influenza aviar euroasiáticos.

Por el aire y por el agua

Los virus de influenza tipo A pueden dividirse en diferentes subtipos dependiendo de los genes que constituyen las proteínas de superficie, la hemaglutinina (H) y la neuraminidasa (N), que son las que el sistema inmune del individuo infectado reconoce como antígenos “extraños”.

Existen 18 subtipos de hemaglutinina y 11 subtipos de neuraminidasa diferentes, de H1 a H18 y de N1 a N11 respectivamente, por lo que potencialmente existen decenas de combinaciones del subtipo de influenza A, siendo H5N5 una de ellas.

Dentro de cada subtipo existe una considerable variabilidad, lo que repercute en la patogenicidad de la cepa. La mayoría de los subtipos de virus influenza patógenos para los seres humanos se originan en aves, pero también en cerdos, que ofrecen un espacio ideal para que variantes de diversos orígenes se mezclen (recombinación).

En las aves acuáticas, los virus de influenza A se replican y son eliminados del tracto digestivo, lo que permite la transmisión por el agua. En humanos, porcinos y otros modelos de mamíferos, los virus de la influenza se replican en el tracto respiratorio superior o inferior, lo que favorece la transmisión aérea.

La infección a humanos es excepcional

En circunstancias excepcionales, los virus de la gripe aviar pueden infectar a seres humanos y hacerles enfermar. La mayoría de los casos documentados en personas han ocurrido tras la exposición directa a animales infectados.

Hasta ahora los casos mortales en humanos habían sido causados por el linaje euroasiático H5N1. El caso estadounidense es el primero conocido en que el H5N5 causa la muerte de un humano.

A pesar de que existen informes que sugieren la capacidad de los subtipos H5 para infectar a los humanos, la propagación eficiente de estos virus es limitada entre las personas. Pero aunque el riesgo para la población general es bajo, es recomendable tomar medidas preventivas, como evitar el contacto directo con aves silvestres, aves de corral y otros animales enfermos o muertos, observándolos solo a distancia y no tocando superficies o materiales contaminados con su saliva, mucosidad o heces.

En caso de que sea inevitable el contacto cercano o directo con animales enfermos o muertos, es crucial utilizar el equipo de protección personal recomendado. Además, es prudente lavarse las manos frecuentemente con agua y jabón, y abstenerse de tocar y consumir leche cruda y productos lácteos crudos, especialmente aquellos provenientes de animales con una infección confirmada o sospechada, o que se encuentren en áreas con animales infectados.

La vacuna contra la gripe estacional no protege contra la gripe aviar, pero se recomienda su administración para reducir el riesgo de que una persona de infecte de ambas a la vez, porque podría aumentar la posibilidad de que surja un virus de la gripe aviar con mayor capacidad de transmisión entre humanos.

The Conversation

Raúl Rivas González no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Primera muerte en el mundo de una persona infectada con el virus de la gripe aviar H5N5 – https://theconversation.com/primera-muerte-en-el-mundo-de-una-persona-infectada-con-el-virus-de-la-gripe-aviar-h5n5-270439

Borrachera bajo el agua: el misterio de la narcosis por nitrógeno

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Óscar Elía Zudaire, Profesor de Psicología, Universidad Europea

La narcosis por nitrógeno puede afectar a los buceadores a partir de los 30 metros de profundidad. Allexxandar/Shutterstock

Dicen que sabemos más sobre la superficie de Marte que sobre las profundidades de nuestro propio planeta. Y probablemente sea cierto: mientras telescopios y sondas cartografían galaxias lejanas, apenas hemos explorado una mínima fracción del fondo marino.

El océano sigue siendo, en muchos sentidos, nuestro “espacio interior”: oscuro, misterioso y, a veces incluso hostil, donde cada metro de profundidad cambia las reglas de la biología, la física… y también de la mente.

Libertad submarina

El buceo recreativo nació de un sueño romántico: el de poder respirar bajo el agua y moverse entre peces como uno más del océano. Hasta mediados del siglo XX, sumergirse más allá de unos pocos metros era cosa de marinos, científicos o aventureros con escafandras pesadas y mangueras conectadas a la superficie. Todo cambió en 1943, cuando Jacques Cousteau y Émile Gagnan desarrollaron el regulador de aire comprimido, un ingenioso sistema que permitía respirar del tanque sólo cuando se inhalaba. Así nació el Aqua-Lung, predecesor de los actuales reguladores, y con él, la libertad submarina.

En pocas décadas, lo que empezó como una rareza se convirtió en un pasatiempo global, ya sea por trabajo, aventura o simple diversión. Pero a medida que uno desciende, el océano empieza a cobrar su peaje. La luz se desvanece, la presión aumenta, los gases se comportan de forma distinta… y a cierta profundidad, el nitrógeno empieza a “emborrachar” el cerebro.

Paz, euforia y confusión

En ese ambiente hiperbárico (es decir, con más presión de la que tenemos en la superficie) de las profundidades, no solo acechan los tiburones, sino un peligro más sutil e inesperado: la narcosis del nitrógeno. A partir de unos 30 metros de profundidad, el aumento de la presión hace que ese gas, presente en el aire que respiramos durante toda nuestra vida sin ningún tipo de problema, se disuelva en mayor cantidad en la sangre y en los tejidos, afectando al sistema nervioso.

El resultado es una especie de “borrachera del buceador”, una sensación de euforia, lentitud o descoordinación que puede hacer que incluso los más experimentados tomen decisiones absurdas o peligrosas sin darse cuenta.
Los síntomas varían: algunos sienten una paz absoluta, otros no pueden dejar de reír y hay quienes experimentan ansiedad o confusión.

Es un fenómeno curioso, porque el buceador puede sentirse genial justo antes de cometer un error fatal, como quitarse el regulador o perder la orientación. No es casual que Cousteau lo llamara “la embriaguez de las profundidades”: una metáfora perfecta para ese instante en que el cerebro, saturado de nitrógeno, olvida que está a decenas de metros bajo el agua, en un entorno que no perdona los fallos.

La narcosis del nitrógeno no es un hallazgo reciente. Ya en 1930, los fisiólogos británicos Leonard Erskine Hill y John James Rickard Macleod (que recibiría el Nobel en 1923 por el descubrimiento de la insulina) describieron por primera vez este extraño efecto del gas a altas presiones. Desde entonces, sabemos que nadie está realmente a salvo: puede afectar tanto a buceadores novatos como a los más experimentados, porque la susceptibilidad varía entre personas e incluso entre inmersiones.

El cerebro funciona a cámara lenta

¿Y por qué ocurre exactamente? Lo cierto es que aún no lo sabemos del todo. La hipótesis más aceptada es que, al aumentar la presión, el nitrógeno se disuelve en mayor cantidad en las membranas de las neuronas, alterando su funcionamiento y ralentizando la comunicación entre ellas. Es como si el cerebro funcionara en cámara lenta.

Algunos estudios apuntan también a un efecto similar al de ciertos anestésicos, que interfieren con los receptores cerebrales del neurotransmisor GABA y provocan esa mezcla de euforia y torpeza. Además, varios experimentos sugieren que el nitrógeno reduce la liberación de ciertos aminoácidos importantes para la actividad cerebral, como el glutamato, la glutamina y la asparagina, sin afectar a los receptores NMDA. En eso difiere del óxido nitroso (el “gas de la risa”), que sí actúa directamente sobre ellos.

Es decir, ambos gases pueden alterar nuestra conciencia, pero lo hacen por caminos distintos: el óxido nitroso “bloquea” la señal, mientras que el nitrógeno parece simplemente atenuarla, como si bajara el volumen del cerebro. Y cuando bajas el volumen del cerebro…

Por otra parte, un estudio realizado en C. elegans, un pequeño gusano muy utilizado en investigación, sugiere que la dopamina es la responsable de algunos de los cambios de comportamiento bajo presión, pero parece actuar junto a otras vías aún desconocidas. Por ejemplo, los niveles de serotonina, otro neurotransmisor clave, aumentan bajo alta presión de nitrógeno.

La manera en que interactúan exactamente estos neurotransmisores y aminoácidos durante la narcosis del nitrógeno sigue siendo un misterio, pero demuestra que el efecto del gas en el cerebro es mucho más complejo de lo que parece.

Como suele pasar en ciencia, la respuesta completa sigue bajo la superficie: sabemos qué se siente y qué lo desencadena, pero no del todo cómo actúa ese gas aparentemente inocente cuando se convierte en embriagador.

¿Cómo se puede evitar?

La mejor forma de protegerse de la narcosis del nitrógeno es simple: no bajar a más profundidad de la recomendada para cada nivel de experiencia, ascender despacio y mantener siempre la calma. Los buceadores aprenden a reconocer los primeros síntomas y a reaccionar antes de que afecten a la seguridad. Con planificación, entrenamiento y sentido común, la narcosis puede ser solo una curiosidad científica más que una amenaza real.

El buceo recreativo sigue siendo seguro y asombrosamente enriquecedor, siempre que se haga bajo supervisión, con equipos fiables y con profesionales formados que cuiden cada inmersión.

The Conversation

Óscar Elía Zudaire no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Borrachera bajo el agua: el misterio de la narcosis por nitrógeno – https://theconversation.com/borrachera-bajo-el-agua-el-misterio-de-la-narcosis-por-nitrogeno-268547