La fusée de Blue Origin a explosé sur son pas de tir. Quelles conséquences pour le programme lunaire Artemis ?

Source: The Conversation – in French – By Wendy Whitman Cobb, Professor of Strategy and Security Studies, Air University

Le 28 mai, lors d’un test de mise à feu statique, la fusée New Glenn de Blue Origin, une entreprise du New Space fondée en 2000 par Jeff Bezos, le créateur d’Amazon, a explosé dans le crépuscule, enveloppant sa rampe de lancement d’une énorme boule de feu. L’incendie spectaculaire a détruit le lanceur, causé des dégâts importants à la seule rampe de lancement de Blue Origin, à Cap Canaveral, en Floride, mais n’a blessé personne.


S’il est encore trop tôt pour connaître la cause exacte de l’explosion, cet incident représente déjà un revers important pour Blue Origin, pour son programme de lanceurs New Glenn et leurs missions prévues de mises en orbite. En effet, l’entreprise dispose d’un seul type de lanceurs capables d’atteindre l’orbite terrestre.

Et, compte tenu de mon expérience d’experte en politique spatiale, je prévois des conséquences importantes des suites de cet échec, non seulement pour Blue Origin, mais aussi pour les ambitions lunaires de la Nasa.

Ce que nous savons pour l’instant

L’explosion s’est produite alors que Blue Origin effectuait un essai statique de son tout nouveau lanceur lourd New Glenn. Ce type de test consiste à maintenir la fusée reliée à l’équipement au sol tout en allumant ses sept moteurs afin de s’assurer qu’ils fonctionnent correctement avant un lancement.

Des explosions comme celle-ci sont assez rares mais elles arrivent. En septembre 2016, par exemple, un lanceur Falcon 9 de SpaceX a explosé juste avant son propre essai statique de mise à feu, détruisant le satellite de communication israélien qu’elle devait mettre en orbite. Il a fallu quatre mois pour déterminer la cause de l’accident, et plus d’un an pour reconstruire la rampe de lancement. À cette époque, SpaceX disposait déjà de deux rampes de lancement, ce qui a permis à l’entreprise de reprendre ses vols dès janvier 2017.

Si ce test de mise à feu de New Glenn avait été concluant, le quatrième lancement effectif de ce puissant lanceur aurait pu avoir lieu. Le programme New Glenn n’a pas été sans embûches jusqu’ici : sur les trois lancements réalisés à ce jour, un seul a été un franc succès. Lors de son précédent lancement le 19 avril, un dysfonctionnement du deuxième étage du lanceur a empêché New Glenn de déployer le satellite qu’il transportait sur la bonne orbite.

Le lanceur qui a explosé fin mai aurait dû transporter, lors de son véritable lancement, une charge utile de satellites Amazon Leo (concurrents de la mégaconstellation Starlink, qui appartient à SpaceX). Ces satellites n’étaient pas à bord lors de l’essai de mise à feu.

Les premiers rapports indiquent qu’outre la fusée détruite, le complexe de lancement a subi des dommages importants. Une installation voisine semble également avoir été endommagée.

Des problèmes pour Blue Origin

Une énorme explosion de flammes, de fumée et d’étincelles
Le lanceur New Glenn, de Blue Origin, explose sur sa rampe de lancement à Cap Canaveral.
@JConcilus/AP

Dans l’immédiat, cette explosion va considérablement entraver les ambitieux projets de Blue Origin. Alors que Blue Origin a suspendu son programme de fusées suborbitales New Shepard l’an dernier pour se concentrer sur New Glenn et ses différents projets lunaires, celui-ci va être cloué au sol pendant un moment.

Ce revers survient alors que l’entreprise cherchait à augmenter sa cadence de lancement, avec des projets visant à lancer non seulement des satellites commerciaux, mais aussi les atterrisseurs lunaires développés par Blue Origin.

En effet, cette semaine encore, la Nasa a annoncé qu’elle avait attribué des contrats à Blue Origin pour plusieurs lancements lunaires, dont un prévu cet automne qui devait transporter l’atterrisseur lunaire Blue Moon Mark 1 vers la Lune. La Nasa a également passé un contrat avec New Glenn pour le lancement de deux véhicules lunaires habités dans les années à venir.

Or, à l’heure actuelle, la rampe de lancement endommagée est le seul site de lancement opérationnel de Blue Origin. Une deuxième rampe de lancement est en cours de construction à Cap Canaveral, mais celle-ci ne sera pas prête à temps pour éviter de sérieux retards. Se rabattre temporairement sur d’autres rampes de lancement de la Nasa ou de la Space Force n’est pas non plus une option, car les installations de lancement doivent être adaptées spécifiquement à chaque lanceur.

Des problèmes pour Artemis, le grand programme lunaire de la Nasa et ses partenaires

Si l’explosion va sans aucun doute affecter considérablement Blue Origin, ce sont peut-être la Nasa et son programme Artemis qui en subiront les conséquences les plus importantes. En effet, la mission d’alunissage Blue Moon devait être lancée cet automne et aurait transporté plusieurs charges utiles de la Nasa afin de préparer le terrain pour de futures missions habitées et non habitées vers la surface lunaire.

Un impact encore plus direct pourrait toucher la mission Artemis-3 de la Nasa. En effet, le lancement d’Artemis-3 est dorénavant prévu au plus tôt fin 2027 : la mission doit rester dans l’orbite terrestre et y tester les systèmes d’atterrissage lunaire ainsi que le véhicule Orion, destiné à l’équipage.

La Nasa a attribué des contrats pour ces systèmes d’atterrissage à la fois à SpaceX et à Blue Origin. Alors que l’agence avait initialement prévu d’utiliser une version modifiée du Starship de SpaceX pour ces premières missions lunaires, les retards pris par ce programme offraient à Blue Origin une opportunité de rattraper son retard grâce à son atterrisseur Blue Moon. Mais l’incapacité de Blue Origin à lancer Blue Moon dans un avenir proche risque de mettre l’entreprise hors course pour Artemis-3.

Illustration d’un atterrisseur cylindrique de grande taille reposant sur quatre pieds métalliques à la surface de la Lune
Illustration de l’atterrisseur Blue Moon que Blue Origin développe pour le programme Artemis de la Nasa.
NASA

Ce revers signifie qu’Artemis-3, et l’ensemble du programme d’exploration lunaire de la Nasa, dépendront probablement de SpaceX pour le moment.

Alors que SpaceX a réalisé un test relativement réussi de sa nouvelle version de Starship, le 22 mai 2026, il lui faut encore faire de nombreux progrès en seulement un an, avant que le système d’atterrissage de Starship ne soit opérationnel. Si SpaceX ne parvient pas à mettre Starship au point à temps, la Nasa devra sans doute reporter Artemis-3 à 2028.

Les accidents arrivent – le lanceur New Glenn n’est pas le premier à exploser, et ne sera pas le dernier. À une époque où les lancements spatiaux sont presque devenus quotidiens, cet incident nous rappelle à quel point l’exploration spatiale est difficile et que le succès des missions ne va pas de soi.

The Conversation

Wendy Whitman Cobb est affiliée à la `Air University’. Les opinions et conclusions sont celles de l’autrice et ne reflètent pas les politiques officielles ni celles de United States Air Force, du Department of War (Defense), ni de tout autre agence gouvernementale états-unienne. Les mentions de noms de marques ou organisations n’impliquent pas un soutien du gouvernement états-unien.

ref. La fusée de Blue Origin a explosé sur son pas de tir. Quelles conséquences pour le programme lunaire Artemis ? – https://theconversation.com/la-fusee-de-blue-origin-a-explose-sur-son-pas-de-tir-quelles-consequences-pour-le-programme-lunaire-artemis-284573

Transformer l’école pour préparer les élèves au monde qui vient : les leçons d’une expérience pédagogique

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Alexandre-Bailly, Professeure en management, Centre d’Expertise et de Recherche pour la Transformation de l’Education (CERTE), ESCP Business School

Dans un monde marqué par les crises climatiques, les polarisations politiques et les bouleversements de l’intelligence artificielle, il ne s’agit plus tant d’accumuler des savoirs que d’apprendre à apprendre. Mais comment adapter le modèle scolaire actuel pour l’orienter vers ces enjeux complexes ? Passant en revue des expériences de terrain innovantes, une recherche nous ouvre quelques pistes. En voici un aperçu à l’occasion du colloque « Penser le monde qui vient » du 11 juin 2026, organisé par le collectif Le 106 et dont The Conversation est partenaire.


Des résultats des évaluations nationales ou internationales aux enquêtes sur le bien-être des élèves et leurs enseignants, les signaux sont là pour nous crier qu’il est urgent de transformer un système éducatif qui ne prépare pas aux défis du XXIe siècle.

Actuellement, les réformes régulièrement annoncées par les ministres qui se succèdent correspondent à de petits changements sans remise en question des caractéristiques principales du modèle actuel, elles ajoutent du désarroi à des cadres qui ne savent pas comment les annoncer aux enseignants et leur donner du sens.

Pour inventer l’école qui correspond aux besoins d’aujourd’hui,un projet de recherche du Centre d’expertise et de recherche pour la transformation de l’éducation se propose de documenter des initiatives allant dans le sens d’un autre modèle. Les résultats préliminaires en sont présentés ici.

Un modèle éducatif en silos

Revenons d’abord sur l’organisation actuelle de l’école du point de vue de ses contenus, de la pédagogie ou de l’organisation du système.

L’approche par disciplines invite à l’accumulation des heures et des nouveaux savoirs, sans laisser facilement la place à des compétences complexes devenues critiques à l’ère des polycrises qui nécessitent de mobiliser plusieurs points de vue pour inventer de nouveaux modes d’action. Héritier de la tradition occidentale classique, ce modèle ne jure que par les compétences intellectuelles, hier le latin, aujourd’hui les mathématiques, et met de côté tout ce qui relève du sensible : le corps, la main et la créativité.

La pédagogie, quant à elle, s’est encore peu adaptée aux attentes et aux pratiques de jeunes qui vont chercher les connaissances sur Internet et posent leurs questions à l’intelligence artificielle. La transmission de connaissances fragmentées et abstraites ne suffit pas à motiver leur désir d’apprendre.




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Ces deux facettes sont assez bien documentées, ce qui ne dit rien de la façon de les transformer.

Du point de vue de l’organisation du travail, le système éducatif peut être décrit comme une bureaucratie weberienne, très efficiente au moment où elle a été mise en place : tous les enfants reçoivent le même enseignement, dispensé par des enseignants formés de la même façon, payés de la même façon, évalués de la même façon et au même rythme, avec une carrière qui se fait essentiellement à l’ancienneté afin d’assurer l’égalité de traitement. Il s’agit d’une réponse taylorienne à une problématique de passage à l’échelle. Dans la vision de Taylor, il existe une seule bonne façon de faire qui ne prend jamais en compte le contexte de travail. Appliqué à l’enseignement, le taylorisme nie tout besoin de différencier les pratiques en fonction des élèves et des contextes.

L’idéal d’égalité formelle pose que chaque élève doit disposer des mêmes chances de réussite. Cela impose aux organisateurs de doter tout le territoire des mêmes possibilités en termes d’enseignement. Une fois tous les élèves dotés des mêmes enseignements, le système considère qu’ils sont à égalité pour réussir les examens. Ils sont donc mis en compétition et comparés en fonction de leurs notes érigées en juges de paix comme si elles étaient parfaitement objectives alors mêmes qu’elles font l’objet de décisions soumises à de nombreux biais.

Les élèves les plus méritants profitent des meilleures places, les plus étrangers aux codes doivent assumer leur éviction vers des voies moins honorables. Cette compétition, largement biaisée par l’appartenance sociale, contribue à détisser le lien social et n’apporte pas (plus ?) en termes de compétences utiles.

Le temps est employé de façon millimétrée, saucissonné en années et en heures, calculé au plus près pour respecter budgets et programmes.

Ce modèle industriel exige des enfants qu’ils soient tous à la même heure et qu’ils s’adaptent au système plutôt que de prévoir que les enseignants puissent adapter leur pratique à chacun.

Déconstruire les grilles d’apprentissage classiques

Les signaux évoqués plus haut révèlent que ce système a atteint ses limites. Il ne correspond plus ni aux valeurs ni aux besoins socio-économiques actuels. Il est temps de le transformer en analysant ce que sont ces besoins et ces valeurs et en adoptant d’autres façons de faire pour y répondre.

L’analyse d’écoles innovantes peut nous donner des pistes pour entamer le chemin de la transformation.

Le projet de recherche sur lequel s’appuie cet article se concentre sur des écoles publiques, qui doivent faire avec les mêmes contraintes réglementaires et budgétaires que les autres et qui ont plus de cinq ans d’existence et plus de trois promotions d’élèves ayant suivi un parcours complet au sein de l’établissement, pour lequel on dispose des résultats des élèves mesurés selon plusieurs dimensions.

Une première enquête s’est portée sur une cité scolaire publique comprenant 620 élèves répartis dans quatre classes par niveau, de la sixième à la terminale. L’établissement se situe à l’étranger.

En voici une description très schématique.

La visée de cet établissement est de former des citoyens qui sauront user de leur liberté. Tout est pensé pour atteindre cette visée.

Pour redonner le désir d’apprendre aux adolescents, le sens des enseignements est porté par des modules thématiques pluridisciplinaires au sein desquels les programmes sont distillés. Par exemple, le projet « Reggae » en seconde mobilise le programme de trigonométrie pour mesurer les ondes sonores, l’anglais pour travailler à partir du texte des chansons et la sociologie. Cela donne du sens aux apprentissages. Chaque module de trois semaines se termine par la réalisation d’un travail de synthèse qui se fait en équipe et passe par tout type d’expression, par exemple un objet fabriqué dans l’atelier, une scène de théâtre écrite et jouée, ou encore un podcast.

Les enseignements en modules sont donnés le matin. L’après-midi est consacré à des ateliers variés qui peuvent couvrir un approfondissement dans une discipline quand le besoin s’en fait sentir, un projet culturel, la fabrication d’un objet utile pour l’école, un projet artistique, une initiation à une discipline rare…

La classe par âges est conservée pour les enseignements en module, mais peut varier pour les ateliers. Les élèves sont par ailleurs répartis en groupes de 18 adolescents d’âges variés pour faire en fin de matinée leurs devoirs en s’entraidant et pour y discuter de ce qui va et ne va pas à l’école.

Ils apprennent à être libres en pratiquant la démocratie. Ils décident collégialement des sujets qu’ils veulent porter au sein du conseil des élèves puis, dans ce conseil, certains iront ensuite discuter avec le conseil des enseignants, réuni deux heures une semaine sur trois pour décider des évolutions de l’école.

La grille horaire classique est déconstruite au profit d’un système de planning qui adapte les emplois du temps à l’activité du moment. Il faut ajouter à ces éléments descriptifs le fait que l’école accueille environ 30 % d’élèves à besoins particuliers qui sont complètement inclus dans les classes.

Enfin, la relation avec l’autorité académique se caractérise par un appui en compétences et en budget et une liberté laissée dans la mesure où les grandes règles sont respectées.

Privilégier la coopération à la compétition

L’analyse d’une vingtaine d’entretiens avec des enseignants, des élèves, des membres de la direction et des parents, assortie d’une semaine d’observation en classe et dans diverses réunions, fait ressortir les premiers éléments suivants :

  • Les élèves sont heureux d’étudier dans cet établissement. Ceux qui y sont arrivés en cours de scolarité disent y avoir retrouvé le plaisir d’apprendre.

  • Les résultats de l’établissement d’un point de vue académique sont un peu en dessous de ceux de la moyenne, mais sont honorables compte tenu du taux d’enfants à besoins particuliers.

  • Les élèves qui vont jusqu’au bout de la scolarité réussissent bien dans l’enseignement supérieur.

  • Les enseignants sont heureux de travailler là.

  • Ils sont très attentifs aux élèves.

Certes, tout n’est pas rose :

  • L’ambition de faire réussir aussi bien les élèves issus de catégories sociales plus éloignées des codes scolaires que ceux qui proviennent de milieux plus aisés n’est pas encore tout à fait au rendez-vous.

  • Les adultes sont épuisés par une charge de travail très importante et une charge mentale forte.

Néanmoins, cet établissement présente des éléments utiles pour réfléchir à un nouveau modèle de système éducatif : le temps n’y est pas employé de la même façon, les élèves apprennent la coopération plus que la compétition, les enseignants travaillent ensemble et décident ensemble des évolutions de l’école. Les élèves apprennent à réfléchir sur des sujets complexes en mobilisant plusieurs disciplines. Ils savent utiliser leurs mains autant que leur tête. Et ils se disent très heureux d’être là et réussissent pour la plupart dans l’enseignement supérieur.

Quelles leçons en tirer ? Si on s’accorde à penser qu’il vaut mieux une école où les enfants sont heureux et se sentent armés pour poursuivre des études supérieures, reste à travailler sur deux nœuds clés. À quelles conditions le système peut-il laisser l’établissement s’organiser autrement ? Comment aider à construire une relation de qualité entre le chef d’établissement et son équipe pour parvenir à créer durablement l’envie de travailler autrement ?

The Conversation

Alexandre-Bailly Frédérique est membre du CERTE, centre d’expertise et de recherche pour la transformation de l’éducation-Elle a reçu un financement pour cette recherche par l’ESCP.

ref. Transformer l’école pour préparer les élèves au monde qui vient : les leçons d’une expérience pédagogique – https://theconversation.com/transformer-lecole-pour-preparer-les-eleves-au-monde-qui-vient-les-lecons-dune-experience-pedagogique-284101

Britney Spears, Marie Trintignant, Evan Rachel Wood : ces documentaires qui révèlent la mécanique du contrôle coercitif

Source: The Conversation – in French – By Valérie Petit, Full Professor in Management, ESSCA School of Management

Le contrôle coercitif vise à rendre une personne dépendante, notamment en l’isolant de tout soutien, en la privant de toute liberté et en réglementant ses comportements par des microrégulations au quotidien. Une série de documentaires récents, consacrés à des femmes qui en ont été victimes, comme les actrices Marie Trintignant, Evan Rachel Wood ou la chanteuse Britney Spears, permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, et de (re)penser certaines violences faites aux femmes à l’aune de ce concept.


Nombre de spectatrices et spectateurs français font la même expérience devant le documentaire De rockstar à tueur, le cas Cantat : redécouvrir une affaire qu’ils croyaient connaître, mais ne plus la voir de la même manière. Vingt ans après la mort de Marie Trintignant, le documentaire de Karine Dusfour documente le changement du regard et des mots que nous posons sur les violences de genre : le voile du crime passionnel se déchire, révélant le féminicide et la toile relationnelle tissée autour de Marie Trintignant pour la rendre vulnérable. Vingt ans plus tard, le mot existe désormais dans le débat public pour nommer ce système : le contrôle coercitif.

Plusieurs documentaires récents sur des artistes féminines ont produit ce même effet de dévoilement de la sophistication des violences de genre, notamment Framing Britney Spears qui narre le contrôle et les violences exercés sur Britney Spears par son père et son entourage professionnel, et Phoenix Rising, qui explore les violences alléguées par Evan Rachel Wood contre son compagnon.

Nous analysons ici ces documentaires comme des récits publics, c’est-à-dire comme des objets sociaux qu’il faut prendre au sérieux en ce qu’ils contribuent à transformer nos représentations, notamment des violences de genre. Dans ce cas précis, les documentaires permettent au contrôle coercitif, terme encore peu connu du grand public, de devenir progressivement un nouveau cadre de pensée des violences faites aux femmes.

Le contrôle coercitif : nommer le système derrière l’acte violent

Le contrôle coercitif, tel que conceptualisé par le sociologue américain Evan Stark (2007) désigne un système de domination patriarcale fondé sur la violence, combinant des comportements de contrôle et de coercition dont la finalité est de priver une personne, généralement une femme, de sa liberté et de la placer dans une situation d’enfermement.

À la différence de l’emprise, le contrôle coercitif déplace le regard des actes isolés vers les processus, et de la supposée vulnérabilité de la victime vers les stratégies de vulnérabilisation mises en œuvre par l’auteur, ne demandant plus « pourquoi n’est-elle pas partie » mais : « qu’a-t-il fait pour qu’elle ne puisse plus partir ? » Et à la différence du harcèlement, il se définit comme une atteinte aux droits humains, notamment à la liberté et la dignité de la personne, plaçant d’emblée les violences de genre dans une perspective politique.

Dans nos propres travaux, nous analysons le contrôle coercitif comme la combinaison personnalisée de 4 comportements de coercition incluant la violence physique, la menace, l’intimidation et l’entrave physique ou chimique et de cinq comportements de contrôle regroupant le contrôle psychologique (manipulation émotionnelle, gaslighting et humiliation), la microrégulation du quotidien, la surveillance, l’isolement social et l’exploitation des ressources économiques et sociales.

Ces comportements sont agencés et raffinés au fil du temps pour assurer le contrôle total et la privation de liberté. L’auteur les légitime par des normes et privilèges de genre : père « protecteur », mari « amoureux » ou autre figure patriarcale abusive. Stark dit ainsi que le contrôle coercitif est un véritable patriarcat en miniature reproduit à l’échelle du couple.

Trois récits de femmes artistes victimes de contrôle coercitif

Dans De rockstar à tueur : le cas Cantat (2025), les comportements rapportés sur le temps long relèvent d’une possessivité envahissante et d’un contrôle relationnel exercé sur Marie Trintignant : appels et messages répétés, surveillance affective, intrusion dans ses liens avec d’autres hommes, présence sur les lieux de tournage, pression autour de ses communications, scènes de crise lorsqu’elle échappe à son contrôle. Le documentaire met ainsi en récit une montée de l’intimidation et de la violence, du contrôle relationnel jusqu’au féminicide de Vilnius.

Dans Framing Britney Spears et Controlling Britney Spears (2021), les comportements décrits relèvent d’un contrôle institutionnalisé de la vie quotidienne : contrôle de l’argent, du travail, des contrats, des déplacements, du téléphone, des fréquentations, de la vie affective, du corps, des soins, de la médication et de la possibilité d’avoir un enfant. Ils rapportent aussi surveillance organisée, exploitation professionnelle massive, isolement de l’entourage choisi, menace de sanctions en cas de refus de coopérer, et rhétorique de protection transformant la dépossession en nécessité.

Dans Phoenix Rising, sorti en 2022 (Phénix : pour la justice dans la version française), les comportements rapportés par Evan Rachel Wood s’inscrivent dans une dynamique de domination graduelle : love bombing (hyperséduction manipulatoire), grooming (mise en confiance à visée prédatrice), asymétrie d’âge, d’expérience et de notoriété, isolement progressif, contrôle psychologique, gaslighting (détournement cognitif), menaces, intimidation, privation de sommeil, contrôle par la drogue, humiliation et scènes où elle devait prouver son amour ou sa loyauté. Le documentaire rapporte aussi des violences sexuelles alléguées, des contraintes physiques et psychiques, un brouillage entre sexualité, performance et domination.

Privation de liberté, normes de genre et réputation : les barreaux de la cage

Ces trois cas mobilisent des combinaisons de comportements contrôle et de coercition toujours uniques et personnalisées, mais ils ont en partage trois logiques organisatrices : d’abord, la logique de la captivité : ces documentaires rendent visible la finalité du contrôle coercitif qu’est la privation de liberté et la captivité.

Le cas Britney Spears rend cette dimension particulièrement explicite : la tutelle organise une captivité réelle, juridiquement encadrée, rentable et justifiée par le vocabulaire de la protection. Le mouvement Free Britney l’avait saisi : il ne s’agissait pas seulement de soutenir une artiste empêchée, mais de nommer une femme adulte privée de sa liberté.

Ensuite, la logique du genre : chaque fois, les normes de genres sont mobilisées pour rendre les violences tolérables, explicables voire romantiques aux yeux de la victime mais aussi de l’entourage. Dans le cas de Marie Trintignant comme dans celui d’Evan Rachel Wood, les violences sont prises dans une grammaire de l’amour excessif : l’amour fou et « trop intense » qui fait mal.

Cette romantisation est renforcée lorsqu’elle concerne des artistes masculins, auxquels les milieux culturels accordent parfois un privilège d’excès en plus de celui du genre. Dans le cas Cantat, le récit du chanteur-poète a longtemps pesé sur la compréhension publique du féminicide. Dans le cas Marilyn Manson, l’image de l’artiste transgressif a brouillé la frontière entre performance, provocation et violence alléguée.

Enfin, la logique de continuum : l’intime et le professionnel ne sont pas disjoints mais articulés pour assurer la continuité et la solidité du contrôle et des violences. Marie Trintignant, Britney Spears et Evan Rachel Wood ne sont pas seulement des filles ou des partenaires, ce sont aussi des travailleuses, des artistes dont le corps, l’image, la voix et la réputation sont des ressources professionnelles.

Or, dans les trois cas, le contrôle s’exerce aussi sur ces espaces-là : le tournage pour Marie Trintignant, les shows, les contrats et les décisions de carrière pour Britney Spears, le clip, la performance et l’image pour Evan Rachel Wood. Le travail n’est donc pas seulement le décor de la violence ; il peut en devenir l’infrastructure, donnant accès à la victime, à son image, à sa valeur et à sa dépendance. Il finit ainsi de forger les barreaux de la cage, sous nos yeux.

Pour être vu, le système sophistiqué de domination qu’est le contrôle coercitif a besoin d’une mise en récit. Cette mise en récit n’est pas toujours possible dans une salle d’audience, dans un commissariat ou sur un plateau de télévision. Voilà pourquoi ces documentaires sont précieux : dans le sillage de Stanley Cavell, Sandra Laugier montre que les films et en particulier les documentaires ne nous apprennent pas seulement de nouveaux faits, ils transforment notre perception morale de faits que nous avions vus, mais mal compris. Leur force est de faire apparaître la cage. À charge pour la société d’en scier, enfin, les barreaux.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Britney Spears, Marie Trintignant, Evan Rachel Wood : ces documentaires qui révèlent la mécanique du contrôle coercitif – https://theconversation.com/britney-spears-marie-trintignant-evan-rachel-wood-ces-documentaires-qui-revelent-la-mecanique-du-controle-coercitif-281576

Pourquoi transformer ses loisirs en sources de revenus est le prototype de la fausse bonne idée. Et peut même être dangereux

Source: The Conversation – France (in French) – By Aly Bailey, Assistant Professor in Recreation and Leisure Studies, University of Waterloo

Faire de ses loisirs une source de revenus. Sur le papier, cela peut sembler une solution intéressante grâce à laquelle cumuler des revenus. Gare à ce mirage, notamment dans le contexte états-unien. Si les loisirs existent, c’est pour qu’une partie de nos vies échappent à la sphère marchande.


Que se passe-t-il lorsque nos activités ludiques deviennent un moyen supplémentaire de gagner de l’argent ? À une époque marquée par la culture du « travailler toujours plus » et avec la hausse du coût de la vie, certaines personnes se sentent poussées à transformer leurs loisirs en activités complémentaires.

L’économie des petits boulots (aussi appelée_ gig economy_) a rendu cette monétisation plus facile que jamais. Une part croissante du travail s’effectue désormais dans le cadre de contrats à court terme, flexibles, à distance et en free-lance. Des plateformes numériques, telles qu’Uber, TaskRabbit, Rover, Skip The Dishes ou encore Etsy, offrent aux gens de monétiser facilement leurs loisirs.

Pour certains, ces occasions offrent une certaine flexibilité ou un moyen de compléter leurs revenus dans une économie où le coût de la vie est élevé. Mais elles peuvent aussi transformer des activités qui étaient autrefois source de détente en une nouvelle source de productivité.




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Quand un hobby devient un travail

Je l’ai appris à mes dépens lorsqu’un passe-temps que j’adorais est devenu mon gagne-pain. Pendant mes études supérieures, alors que je peinais à joindre les deux bouts, j’ai obtenu un diplôme de coach sportif pour gagner ma vie grâce à des activités que j’aimais : le yoga, la course à pied et la musculation.

Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que la joie que j’éprouvais autrefois allait rapidement se transformer en épuisement professionnel. Je ne faisais plus d’exercice pour le plaisir. C’était devenu un moyen d’arriver à mes fins, et mon corps s’est épuisé. J’occupais des emplois précaires chez plusieurs employeurs et je parcourais la ville en voiture à toute heure du jour.

Mon expérience reflète une pression culturelle plus large qui consiste à considérer l’hyperproductivité comme une vertu. « La culture du travail acharné » glorifie les longues heures de travail, l’équilibre précaire entre vie professionnelle et vie privée ainsi que la quête incessante d’argent, d’avancement professionnel et de prestige.

L’amplification des réseaux sociaux

Des hashtags populaires tels que #Grindset, #ThankGodItsMonday et #HustleHard promeuvent l’idée que chaque compétence ou chaque moment libre doit être monétisé – une vision approuvée par des milliardaires comme Elon Musk et Kim Kardashian.

Or, les loisirs jouent un rôle important pour atteindre un certain bien-être car ils constituent une activité agréable, régulière et durable, indépendante de toute motivation professionnelle ou financière. La pandémie de Covid-19 a ainsi mis en lumière à quel point les loisirs sont essentiels pour la santé et le bien-être. Pendant les confinements et les périodes d’isolement social, de nombreuses personnes se sont tournées vers leurs loisirs pour lutter contre le stress, l’ennui ou l’incertitude. Les preuves ne manquent pas sur la manière dont les loisirs contribuent au développement personnel ainsi qu’à la santé mentale et physique.

Les activités impliquant tout type d’exercice, comme la musculation, par exemple, peuvent améliorer la tension artérielle et réduire le risque de maladies cardiovasculaires. Les loisirs créatifs tels que le crochet, le tricot, la photographie, la musique et le scrapbooking peuvent également améliorer la santé et le bien-être.

Quand la passion devient un métier

De nombreux loisirs mènent naturellement au développement de compétences. Au fil du temps, les gens acquièrent une expertise, créent des communautés et développent des compétences transférables. Comme les loisirs génèrent souvent des compétences précieuses, il peut être tentant de les monétiser.

Le sociologue Robert A. Stebbins a inventé le terme de « loisir sérieux » pour décrire la pratique d’activités récréatives, de loisirs ou de bénévolat dans le but de trouver une satisfaction professionnelle. Les loisirs sérieux se distinguent des « loisirs occasionnels », qui consistent en des activités joyeuses et agréables, de courte durée, intrinsèquement gratifiantes.

Une forte contrainte

Transformer une passion en source de revenus peut parfois être gratifiant. Mais dans l’économie des petits boulots d’aujourd’hui, monétiser ses loisirs relève moins de la poursuite d’une passion que de la croissance financière ou d’une nécessité. De nombreuses personnes – en particulier celles appartenant aux classes à faibles et moyens revenus – sont contraintes d’enchaîner plusieurs petits boulots pour joindre les deux bouts.

Ces emplois sont souvent précaires, sans avantages sociaux, sans congés payés ni retraite, et les revenus sont imprévisibles. Des études montrent également que les travailleurs issus de minorités ethniques sont surreprésentés dans ce type d’emploi précaire, ce qui témoigne des nombreuses disparités raciales qui existent sur le marché du travail. En conséquence, pour beaucoup de personnes, monétiser ses loisirs est une question de survie économique face à des obstacles structurels sans fin.

France 24, 2021.

On ne peut pas performer H24

La prise de conscience croissante de ces pressions et de ces injustices systémiques a donné naissance à des mouvements qui remettent en cause l’obligation de produire et de « performer » sans relâche.

On peut citer, à titre d’exemple, le projet Nap Ministry (ministère de la sieste) de l’artiste de performance américaine Tricia Hersey, promeut le repos comme une forme de résistance à la culture du « grind », au capitalisme et à la suprématie blanche. Tricia Hersey soutient que le repos ne doit pas être considéré comme de la paresse, mais comme un droit humain fondamental qui a été historiquement refusé à de nombreuses personnes, en particulier aux communautés racialisées.

Depuis la pandémie de Covid-19, les personnes touchées par la culture du « travailler toujours plus » remettent de plus en plus en question les pressions qui les poussent au surmenage. Les gens aspirent à un équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ce qui implique de consacrer plus de temps à leurs loisirs. Mais pour maintenir cet équilibre, il faut résister à la tentation de transformer ses loisirs en travail et de sacrifier son bonheur.

Préserver votre joie

De nos jours, préserver ses loisirs implique souvent de fixer des limites délibérées dans une culture qui prône sans cesse l’hyperproductivité. Si possible, résistez à la tentation de transformer vos loisirs en travail, ou limitez leur monétisation au strict minimum. Les loisirs sont sacrés. Ils représentent un moment d’évasion par rapport au travail, ce qui est essentiel au bien-être.

Il convient également de porter un regard critique sur les clichés qui promettent que plus d’heures de travail mèneront à une plus grande réussite financière. La vérité est qu’une grande partie de la richesse provient de l’héritage ou d’avantages structurels plutôt que de l’effort individuel. Lorsque les gens sont exploités et surmenés, c’est la classe élitiste qui en profite plus que quiconque.

Enfin, faites du repos une forme de résistance. Le repos peut prendre différentes formes selon les personnes. Pour moi, le yoga est redevenu un répit par rapport au travail plutôt qu’un travail en soi. Pour d’autres, cela peut être le tricot, la baignade dans un lac ou simplement dormir davantage. Quelle que soit la forme qu’il prenne, il est important de protéger votre joie dans une culture qui cherche à l’exploiter.

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Aly Bailey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi transformer ses loisirs en sources de revenus est le prototype de la fausse bonne idée. Et peut même être dangereux – https://theconversation.com/pourquoi-transformer-ses-loisirs-en-sources-de-revenus-est-le-prototype-de-la-fausse-bonne-idee-et-peut-meme-etre-dangereux-281949

Face au cancer, quand le corps devient étranger, comment sauver l’intimité ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Judith Partouche-Sebban, Professeur – Titulaire de la chaire Living Health, membre du département Technology Interaction, strategic Marketing & Customer Experience, PSB Paris School of Business

Le cancer et ses traitements ne se contentent pas de modifier les corps, ils affectent aussi profondément l’image corporelle, ce qui a des répercussions sur la vie intime des malades et sur leur relation de couple. Pour y faire face, certaines stratégies sont plus efficaces que d’autres. Elles gagneraient à être mises en œuvre par le système de soins.


En France, malgré les avancées des plans nationaux cancer, la santé sexuelle des patients demeure le parent pauvre du parcours de soin. Pourtant, l’enjeu est de taille. La sexualité n’est pas un luxe ou une option ; c’est un pilier de la qualité de vie et de l’équilibre psychique.

Au-delà de la toxicité des traitements contre le cancer, une charge émotionnelle écrasante réduit l’intérêt pour l’intimité et la capacité au plaisir.

La dysfonction sexuelle devient alors une épreuve partagée au sein du couple, où la détresse de l’un résonne avec l’anxiété de l’autre. Pourtant, un fossé persiste : malgré l’importance d’un soin holistique, le silence reste la norme.

Peu de patients osent aborder ces sujets avec les soignants, révélant une défaillance majeure de notre système de santé qui peine encore à intégrer ces dimensions intimes pour offrir un soin réellement centré sur l’humain et ses émotions.

Pour comprendre cette fracture entre besoins des patients et offre de soins dans le domaine de la sexualité, nous avons mené une recherche approfondie ancrée dans la Transformative Service Research afin d’analyser comment l’image de son propre corps et les mécanismes de défense mobilisés influencent la satisfaction sexuelle des patients.

Le poids de l’image de son corps

« Depuis la chimio, je ne me reconnais plus dans le miroir. Mon corps me dégoûte. Comment voulez-vous que j’aie envie d’intimité ? »

Cette confidence, recueillie auprès d’une patiente lors de nos travaux, n’est pas un cri isolé. Elle illustre une réalité brutale : si la médecine moderne excelle à sauver les corps, elle reste souvent impuissante face à la détresse émotionnelle de ceux dont l’identité intime est affectée par les traitements.

La chimiothérapie, la radiothérapie et la chirurgie modifient profondément le corps : chute des cheveux, cicatrices, ablation, prise ou perte de poids. Mais au-delà de l’esthétique, c’est le schéma corporel qui est atteint.

Les patients vivent une altération profonde de leur image corporelle (negative body image). Ce n’est pas seulement « ne plus se plaire », c’est ressentir une forme de trahison organique où le corps, autrefois complice, devient une source de honte, de dégoût ou de vulnérabilité extrême.

Pour mieux comprendre les mécanismes en jeu dans l’expérience de la sexualité pendant la maladie, nous avons adopté deux approches complémentaires : une première phase qualitative, menée auprès de 16 patients en oncologie, puis une enquête quantitative, menée auprès de 204 patients.

Nos analyses montrent que ce sentiment de corps défaillant et imprévisible est le point de départ d’une insécurité émotionnelle majeure. Plus l’image corporelle est dégradée, plus le patient se sent illégitime dans son rôle de partenaire désirable et ressent un mal-être sexuel.

Face à ce séisme, comment les patients réagissent-ils ? Nous avons identifié deux grandes familles de stratégies de coping (les stratégies d’ajustement mises en place pour faire face à une situation difficile) aux conséquences radicalement différentes sur la satisfaction liée à sa sexualité.




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La première recouvre des stratégies d’engagement : certains patients parviennent à transformer leur vulnérabilité en un dialogue ouvert avec leur partenaire. En mobilisant des ressources, en cherchant des solutions et en communiquant sur leurs nouvelles limites, ils réussissent à maintenir une intimité de qualité. Cela ne signifie pas que tout va bien, mais plutôt qu’ils choisissent d’affronter la situation. Sur le plan émotionnel, cela demande un courage immense : celui de se montrer vulnérable. En conséquence, ces patients maintiennent un niveau de satisfaction sexuelle plus élevé, car l’intimité se déplace de la performance physique vers une connexion émotionnelle plus profonde.

La seconde famille regroupe quant à elle des stratégies de désengagement : pour se protéger de la peur d’échouer ou de la gêne, le patient s’isole, fuit les contacts physiques et érige un mur de silence. Il préfère alors supprimer toute trace d’intimité plutôt que de risquer une confrontation avec son corps défaillant. L’évitement crée alors une barrière invisible dans le couple.

Si cette stratégie calme l’anxiété immédiate, elle agit comme un poison lent sur la relation, entraînant une chute drastique de la satisfaction sexuelle. En somme, la satisfaction sexuelle ne dépend pas tant de la gravité des symptômes physiques que de la capacité du patient à ne pas laisser une image corporelle négative le pousser vers l’isolement.

En outre, l’autre enseignement majeur de notre étude concerne l’importance cruciale de la qualité de la relation de couple. Le soutien émotionnel du partenaire agit comme un tampon contre les effets dévastateurs de la maladie sur l’image de soi. En ignorant le partenaire, le système de soins se prive alors d’un levier de guérison essentiel. Le couple est une entité qui souffre de concert ; l’anxiété du partenaire fait écho à celle du patient.

Quelles implications pour le système de soins ?

Les résultats de notre étude plaident pour une transformation profonde du management de la santé, où la question de l’intimité ne serait plus une option, mais un indicateur central de la qualité du soin.

Pour les gestionnaires d’établissements, cela implique d’abord de repenser le parcours patient en intégrant, dès le diagnostic, un accompagnement psychosocial axé sur l’acceptation corporelle et l’autocompassion. L’objectif est de court-circuiter les réflexes d’isolement avant qu’ils ne s’installent.

Puisque la qualité de la relation de couple est le moteur de la résilience, le système de soins doit sortir du face-à-face exclusif avec le patient pour proposer des interventions centrées sur le « duo » : thérapies de couple, groupes de parole mixtes ou ateliers de communication.

En fournissant des outils concrets (webinaires, brochures, ateliers) pour apprendre à se reconnecter émotionnellement malgré la maladie, les établissements de santé peuvent aider les partenaires à devenir de véritables cocréateurs de bien-être, transformant une épreuve subie en un processus actif de reconstruction.

Au-delà de l’organisation interne, ces découvertes appellent à une évolution des politiques de santé publique. Une prise en charge réellement holistique devrait reposer sur trois piliers : un accès garanti à des soignants formés aux problématiques sexuelles, des ressources spécifiques à la reconstruction de l’image de son corps et des protocoles de soutien à l’intimité du couple.

Il est crucial de rendre obligatoires des modules de formation sur la santé sexuelle et les dynamiques relationnelles pour l’ensemble du personnel en oncologie. En normalisant ces discussions au sein de l’institution, on réduit le stigmate qui pousse tant de patients vers l’évitement.

En somme, le management de la santé doit opérer un virage vers la cocréation de valeur. Dans ce modèle, le patient et son partenaire se sentent autorisés et outillés pour exprimer leurs besoins les plus intimes, faisant de la satisfaction sexuelle un pilier reconnu de la guérison et de la dignité humaine.

En faisant de la santé sexuelle et du bien-être émotionnel un pilier du parcours de soin, l’objectif est que le patient n’envisage plus son corps comme une défaite, mais le réapprivoise pour en faire le refuge de son intimité et de son identité retrouvée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Face au cancer, quand le corps devient étranger, comment sauver l’intimité ? – https://theconversation.com/face-au-cancer-quand-le-corps-devient-etranger-comment-sauver-lintimite-282095

Israël : la campagne électorale a déjà commencé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

À l’approche des élections législatives israéliennes, dont la date définitive n’a pas encore été fixée, le paysage politique est en pleine recomposition. L’opposition tente de se structurer tandis que la coalition de Benyamin Nétanyahou est travaillée par divers désaccords. Plus qu’un simple choix de gouvernement, le scrutin à venir pourrait déterminer la manière dont le pays entend se reconstruire après la guerre.


À Haïfa, raconte le journaliste Lucas Menget dans un récent reportage de terrain, les terrasses se sont remplies après le cessez-le-feu avec l’Iran. Mais le soulagement a été de courte durée. Très vite, les conversations sont revenues vers d’autres sujets : Gaza, la conscription et l’avenir politique du pays.

À l’approche des prochaines élections législatives, les recompositions de l’opposition, les tensions au sein de la coalition et les débats autour du partage de l’effort de guerre révèlent des transformations profondes de la société israélienne.

Plus encore que l’identité du futur premier ministre, c’est la manière dont Israël entend se reconstruire après le 7-Octobre qui semble aujourd’hui en jeu.

La recomposition du jeu politique israélien

Si Benyamin Nétanyahou, premier ministre depuis décembre 2022 après avoir déjà occupé cette fonction de 1996 à 1999 puis de 2009 à 2021, demeure la figure centrale de la vie politique israélienne, son avenir alimente toujours le débat public. L’opposition lui reproche sa gestion des événements ayant conduit aux attaques du 7-Octobre, son refus d’assumer une responsabilité politique directe dans l’impréparation des forces de sécurité ainsi que sa réticence à mettre en place une commission d’enquête indépendante.

Malgré ces controverses, sa formation, le Likoud, reste l’un des principaux partis du pays (32 sièges actuellement sur les 120 que compte la Knesset, le Parlement israélien) et Nétanyahou conserve un socle électoral solide. Dans un système fondé sur les coalitions, sa principale force réside peut-être moins dans sa popularité que dans les difficultés de ses adversaires à construire une majorité alternative.

Les prochaines élections devraient se dérouler en octobre à moins qu’elles soient anticipées. Le 13 mai, Nétanyahou a demandé un vote de la Knesset sur sa propre dissolution, afin d’organiser les législatives au plus tôt pour éviter une implosion de sa majorité. En effet, les partis ultra-orthodoxes menaçaient de faire tomber le gouvernement en raison du dossier de la conscription. Le 2 juin, les députés en faveur de ce projet de loi de dissolution de la Knesset : ce texte doit de nouveau être débattu et voté à deux reprises au Parlement avant d’être définitivement adopté, ce qui mènera à l’organisation d’élections législatives dans un délai de 90 jours.

Quelle que soit la date des élections, elles prendront sans doute la forme d’un référendum pour ou contre Nétanyahou.

À l’approche du scrutin, le système partisan est en pleine recomposition : retour de figures politiques, nouvelles alliances et débats sur les futures coalitions témoignent d’équilibres encore incertains.

À la recherche d’une alternative à Nétanyahou

L’opposition israélienne partage un objectif : mettre fin à l’ère Nétanyahou. La véritable question est de savoir qui sera capable de réunir les 61 députés nécessaires à une majorité.

Le retour de Naftali Bennett constitue l’un des faits marquants de cette pré-campagne. Ancien premier ministre (2021-2022), historiquement classé très à droite sur l’échiquier politique avant de se recentrer, il apparaît aujourd’hui dans plusieurs sondages comme le principal concurrent de Nétanyahou.

Après avoir créé en 2025 un parti nommé simplement Bennett2026 en vue des prochaines législatives, il a annoncé, en avril dernier, la formation d’une liste commune rassemblant cette formation et le parti centriste Yesh Atid (24 sièges), dirigé par Yaïr Lapid, qui avait été premier ministre quelques mois durant en 2022, juste après Bennett. Cette liste commune, nommée Yachad (« Ensemble »), apparaît dans les récents sondages pratiquement au même niveau que le Likoud.

On retrouve également, au sein de l’opposition, des figures comme l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, aujourd’hui à la tête du parti Yashar ! formé en septembre 2025. Eisenkot défend une ligne centriste sécuritaire, alliant fermeté en matière de défense et pragmatisme politique. Il est aujourd’hui l’un des héritiers les plus visibles de Bleu et Blanc, la grande alliance centriste créée en 2019 autour de Benny Gantz pour concurrencer Nétanyahou, mais qui s’est ensuite fragmentée et recomposée. Les sondages accordent actuellement entre 10 et 15 sièges au parti d’Eisenkot, ce qui fait de lui l’une des figures montantes de l’opposition à Nétanyahou. Sa capacité à gouverner dépendra toutefois de sa faculté à s’inscrire dans une coalition plus large avec les autres partis du centre et du centre droit.

Par ailleurs, l’ancien numéro 2 de l’armée Yaïr Golan tente de relancer la gauche israélienne, affaiblie depuis plusieurs années. L’évolution démographique du pays, la seconde Intifada et plus récemment le 7-Octobre ont en effet progressivement déplacé le centre de gravité politique vers la droite. La fusion en 2024 du Parti travailliste et du Meretz pour créer Les Démocrates (4 sièges aujourd’hui) illustre cette volonté de réorganisation.

Aucun de ces acteurs ne semble toutefois en mesure de gouverner seul.

Les faiseurs de rois

Au sein de la coalition actuelle, plusieurs partenaires sont indispensables à Nétanyahou. Les partis ultra-orthodoxes Shas (11 sièges) et Judaïsme unifié de la Torah (UTJ, 7 sièges) continuent de peser sur les équilibres gouvernementaux, comme l’illustrent les tensions autour de la conscription.

À leurs côtés, Otzma Yehudit, d’Itamar Ben Gvir, (6 sièges) et le parti du Sionisme religieux, de Bezalel Smotrich, (7 sièges) restent influents au sein de la majorité. Mais les tensions entre les deux hommes, qui portent notamment sur la stratégie à adopter à Gaza, sur les équilibres au sein de la coalition et sur le positionnement de chacun en vue des prochaines élections, témoignent d’une concurrence croissante entre Ben Gvir et Smotrich pour le leadership du camp national-religieux et de l’extrême droite israélienne.

La participation de Ra’am (5 sièges) à la coalition Bennett-Lapid a démontré qu’une coopération avec un parti arabe était possible, même si elle demeure controversée. Certains responsables du centre et de la gauche estiment qu’il sera difficile de construire une majorité alternative sans un soutien direct ou indirect des partis arabes (outre Ra’am, est également représentée à la Knesset Hadash-Ta’al, alliance de deux partis arabes qui dispose de 5 sièges).

La création récente d’un parti politique druze illustre les débats qui traversent une communauté historiquement intégrée aux institutions de l’État, notamment sur les questions de représentation, de service militaire et de loyauté à l’État.

Au-delà des recompositions partisanes, les élections à venir portent aussi sur des transformations plus profondes de la société israélienne.

La crise de la conscription

La conscription illustre à elle seule les transformations en cours. La guerre a profondément modifié les termes du débat. Alors qu’une partie des étudiants des yeshivot (centres d’étude de la Torah) bénéficient historiquement d’exemptions au service militaire, les besoins de l’armée se sont accrus avec la prolongation du conflit et les décisions récentes de la Cour suprême ont fragilisé le cadre juridique qui permettait leur maintien.

Le chef d’état-major Eyal Zamir a ainsi insisté à plusieurs reprises sur les besoins croissants de l’armée en effectifs. Malgré les succès revendiqués par Israël, notamment au Liban, son message est resté constant : l’armée doit se préparer à une confrontation de longue durée et disposer de ressources humaines supplémentaires. La controverse concerne principalement les hommes haredim (ultra-orthodoxes) : environ 80 000 restent exemptés ou non incorporés, alors que Tsahal compte environ 170 000 soldats d’active et peut mobiliser jusqu’à 450 000 réservistes.

Le débat dépasse désormais le cadre religieux. Le thème de « l’égalité des charges » s’est imposé dans l’espace public, tandis qu’une partie du monde ultra-orthodoxe continue de défendre les exemptions, comme en témoignent les manifestations contre l’arrestation de réfractaires.

Cette crise possède également une dimension politique immédiate. Les partis représentant les haredim (principalement les deux formations ultra-orthodoxes de la coalition, Shas et UTJ, qui font de la préservation des exemptions militaires une priorité politique) ont à plusieurs reprises menacé de quitter la coalition gouvernementale si une législation satisfaisante sur la conscription n’était pas adoptée. Nétanyahou se retrouve ainsi confronté à un dilemme majeur entre cohésion de sa coalition et demandes croissantes de l’armée.

L’après 7-Octobre

La question de la conscription n’est toutefois qu’une partie des transformations en cours. Le 7-Octobre et la guerre qui a suivi ont déplacé le débat public vers des questions de gouvernance, de sécurité et de cohésion nationale.

Les débats portent désormais sur les défaillances ayant rendu possibles les attaques, sur l’opportunité d’une commission d’enquête nationale et sur la responsabilité des différents acteurs.

Les débats sur Gaza, le Liban et les relations avec les États-Unis s’inscrivent dans cette réflexion. Une majorité de la population continue de considérer le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran comme des menaces majeures et soutient l’idée d’une politique sécuritaire ferme. Pour une partie de l’opinion, ce soutien relève davantage d’une volonté de restaurer un sentiment de sécurité après les attaques de 2023 que d’un soutien personnel à Nétanyahou.

Ces évolutions traduisent un déplacement des clivages traditionnels. Les élections à venir pourraient ainsi moins opposer droite et gauche qu’incarner différentes visions de la reconstruction du pays depuis le début de la guerre.

La question du calendrier

Les prochaines élections israéliennes ne détermineront pas seulement l’avenir politique de Nétanyahou. Elles porteront aussi sur la manière dont Israël entend préserver sa sécurité, renforcer sa cohésion nationale et préparer l’après-guerre.

Une inconnue demeure : le calendrier. Si des élections anticipées apparaissent plausibles, la politique israélienne a souvent démontré sa capacité à déjouer les pronostics. Entre crises de coalition, évolutions du contexte sécuritaire et recompositions partisanes encore inachevées, une chose paraît néanmoins acquise : la campagne a déjà commencé.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Israël : la campagne électorale a déjà commencé – https://theconversation.com/israel-la-campagne-electorale-a-deja-commence-284517

La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture

Source: The Conversation – France (in French) – By Louise Bernard, Doctorante en sciences de gestion, La Rochelle Université

En France, les contestations contre les mégabassines ont révélé un lien longtemps invisibilisé : celui qui unit l’agriculture intensive de l’arrière-pays aux complexes portuaires, comme le port céréalier de La Rochelle-Pallice en Charente-Maritime. Derrière la crise de l’eau qui structure désormais le débat public, on retrouve l’héritage d’un modèle agro-industriel façonné par des choix politiques, économiques et logistiques anciens.


À l’été 2024, des milliers de manifestants anti-bassines se sont retrouvés à La Rochelle, marchant vers le port de La Rochelle-Pallice (aujourd’hui appelé « Port Atlantique La Rochelle »). Encadrés par les forces de l’ordre, ces derniers ont scandé, en s’approchant du port :

« Tout le monde déteste La Pallice. »

Une façon de révéler le lien entre les mégabassines, tant décriées dans l’arrière-pays agricole, et les activités du deuxième port français d’exportation de céréales. Et pour cause : le rapport entre l’émergence historique des activités agro-industrielles, le débouché portuaire et l’accaparement des ressources hydriques gagne à être explicité.

Dans un article de recherche récent, fondé sur l’analyse d’archives, nous avons retracé l’histoire de la spécialisation du territoire, l’émergence d’un récit modernisateur et enfin l’émergence des conflits et des contestations de ce récit dominant.

Consommation d’eau et cargos, l’envers des « mégabassines »

Le port de La Rochelle-Pallice s’inscrit dans une trajectoire héritée de la « révolution verte » en France. Dès les années 1960, la modernisation agricole est impulsée par l’État, sous l’égide du Commissariat général au plan, et renforcée par des lois visant à intensifier la production agricole et les échanges internationaux.

Mais ce modèle productiviste montre aujourd’hui ses limites. Dans le marais poitevin, les forages agricoles intensifs, engagés depuis les années 2000, ont entraîné une chute critique des nappes phréatiques, provoquant inversions de cours d’eau et intrusions salines.

Pour y répondre, des réserves de substitution, les « mégabassines », largement financées par des fonds publics, sont mises en place à partir de 2007 dans le bassin des Autizes (Vendée). Ces infrastructures stockent l’eau pompée en hiver afin de sécuriser l’irrigation estivale et sont présentées par leurs promoteurs comme un outil d’adaptation au changement climatique.

Leur déploiement s’accélère à partir de 2017 en Poitou-Charentes, notamment dans le bassin de la Sèvre niortaise. Cette stratégie suscite cependant une contestation croissante. Les recours juridiques se multiplient devant le tribunal administratif de Poitiers, opposant associations environnementales, coopératives agricoles et autorités préfectorales.

À partir de 2018, les critiques visant l’agro-industrie se renforcent, tandis que le développement des mégabassines sur le territoire fait face à de nombreuses contestations. En 2023, des militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ciblent alors directement les flux céréaliers du port. Dans l’arrière-pays, le point culminant de la lutte anti-bassines et de ses répressions a lieu lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).

L’année suivante, le 20 juillet 2024, la mobilisation de La Rochelle marque un tournant. Pour la première fois, les opposants désignent publiquement les infrastructures du port de La Rochelle-Pallice comme un maillon central du système des mégabassines, alimentant un contre-récit qui remet en cause le modèle historique de développement du port et de son territoire.

Comment le lobbying a fait de La Pallice un moteur de modernisation agro-industrielle

Pour comprendre ce contre-récit, il faut d’abord revenir sur la construction du récit dominant, qui est celui de la modernisation en puissance. Il résulte d’un lobbying pro-industriel. Après 1945, la France mise sur la modernisation agricole et industrielle pour relancer son économie. En Poitou-Charentes et ailleurs, le remembrement, la mécanisation et le développement des coopératives transforment les paysages ruraux.

Dans ce contexte, le comité d’action du grand port de La Pallice est créé en 1948 pour promouvoir l’agrandissement du port de La Rochelle-Pallice et inscrire sa modernisation dans la stratégie nationale. Son objectif dépasse le simple aménagement portuaire : il souhaite faire de La Pallice un moteur de modernisation agricole et industrielle, capable de stocker et d’exporter les céréales françaises.

Pour convaincre l’État, le Comité d’action déploie une intense activité de lobbying, multipliant rapports, rencontres et plaidoyers auprès des décideurs. Très vite, ses recommandations se traduisent sur le terrain et le port se modernise : allongement des quais, automatisation du transport des grains, extension du môle d’escale et construction d’un appontement pétrolier pour soutenir la mécanisation agricole.

Parallèlement, la création de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA), regroupant coopératives et négociants, illustre ce lien entre port et agriculture. La SICA finance et gère les silos, doublant rapidement leur capacité et dynamisant le trafic céréalier dès les années 1960.

Ces infrastructures transforment en retour le paysage de l’arrière-pays, réorganisant les champs, les routes et les infrastructures du territoire, inscrivant l’agriculture régionale dans une logique exportatrice. Le port et son arrière-pays s’influencent alors mutuellement : l’infrastructure portuaire adapte sa capacité aux besoins agricoles, voire les devance, tandis que l’agriculture régionale bénéficie de débouchés vers l’export et a facilement accès à de nouvelles ressources, notamment en termes d’engrais minéraux.

Cette figure montre l’augmentation conjointe des importations de phosphates du port de La Rochelle-Pallice, utilisés pour la fertilisation des terres, et des exportations de céréales entre 1950 et 1974.
Louise Bernard, Nina Colin, Marc Gustave reproduction tirée de l’ouvrage « Établissement portuaire de La Rochelle, Chambre de Commerce et d’Industrie », 1975., Fourni par l’auteur

Entre 1949 et 1975, cette stratégie conjointe transforme La Pallice en plateforme logistique spécialisée pour l’export, et son arrière-pays en territoire céréalier prospère.

Le discours de modernisation porté par le Comité d’action a ainsi permis la mise en place de politiques publiques favorisant le développement économique d’un système portuaire et agricole intégré. Celui-ci préfigure le modèle de la France exportatrice de céréales que nous connaissons aujourd’hui. Cet ensemble incarne ainsi un exemple précis de co-évolution entre infrastructures portuaires et territoires agricoles.




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De la modernisation agricole aux premières contestations sur l’eau

Entre 1945 et les années 1960, des tensions existent déjà, mais elles restent localisées et peu structurées. Les risques industriels, les atteintes à la santé ou à la propriété suscitent des inquiétudes, sans pour autant nourrir une critique globale de la dégradation environnementale. Ces constats rejoignent les travaux historiques sur les « Trente Glorieuses », qui rappellent que les luttes sociales et environnementales traversent la société française dès les années 1950-1960.

Les conflits prennent toutefois une autre ampleur à partir des années 1970 avec la montée en puissance de l’irrigation. La spécialisation céréalière de l’arrière-pays, notamment en Poitou-Charentes, rend alors la gestion de l’eau de plus en plus complexe et contestée. Les céréales occupent aujourd’hui plus de la moitié des surfaces agricoles, dominées par le blé et le maïs, culture particulièrement gourmande en eau et en intrants.

Longtemps marginale, l’irrigation se développe fortement après 1970, puis s’accélère dans les années 1980-1990, principalement au profit du maïs. En Charente-Maritime, des associations sont créées pour piloter forages et retenues d’eau, avec un fort soutien public et bancaire, notamment du Crédit agricole.

À la fin des années 1980, la baisse des nappes phréatiques, l’assèchement des rivières et la mortalité piscicole déclenchent une mobilisation citoyenne inédite. Des actions de protestation émergent, par exemple celles du collectif SOS Rivière, qui rassemble 700 personnes à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) en 1988. Des sabotages d’équipements d’irrigation sont également rapportés.

Malgré l’interpellation du gouvernement en 1988 par le député de Charente-Maritime Roland Beix, la réponse de l’État demeure permissive, révélant les limites de la régulation face à un modèle agricole désormais contesté.




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Du verdissement du discours industriel à l’émergence de contre-récits militants

À partir des années 2000, des démarches de responsabilité sociétale (RSE) sont déployées en France par les milieux politiques et industriels. Ce discours est sous-tendu par l’idée que développement économique et protection de l’environnement sont compatibles. De la même manière, la transition agroécologique s’institutionnalise progressivement.

Le port de La Rochelle-Pallice s’empare du récit de la responsabilité sociale/sociétale et environnementale (RSE), tandis que l’arrière-pays intègre à petits pas les orientations agroécologiques. Toutefois, ces transformations ne visent pas à remettre en cause le récit historique de la modernisation et, par là même, à revoir fondamentalement le modèle économique qui a contribué aux crises environnementales et sanitaires du territoire.

De fait, depuis une quinzaine d’années, des recherches questionnent l’efficacité des approches de RSE, jugées trop instrumentales et centrées sur la réputation des entreprises, au détriment d’autres démarches plus collectives. Ces courants de recherche proposent de réfléchir à la façon dont les entreprises s’intègrent dans l’écosystème territorial, à leurs liens avec les autres acteurs et aux retombées des activités sur le territoire, comme le soulignait dès 2018 un avis de la Plateforme RSE. La focalisation de la RSE sur la performance financière limite l’impact territorial et la durabilité. Certains spécialistes tracent un parallèle avec les sciences économiques, incapables de remettre en cause leurs propres fondements.

Les instances de gouvernance du port de La Rochelle-Pallice ne se posent pas en instigatrices d’un changement de paradigme, mais elles souhaitent anticiper les évolutions sociétales et prendre leurs responsabilités dans leur champ de compétence. Les évolutions récentes du port (intégration à des consortiums territoriaux, anticipation des mutations des filières agricoles et énergétiques…) vont dans le sens de nouveaux récits, qui émergent sous la pression de la société civile organisée.

Mais cela sera-t-il suffisant ? Comment engager une recomposition territoriale efficace quand les acteurs et leurs intérêts sont à ce point interdépendants ?

La reconversion écologique d’une grande infrastructure portuaire ne saurait survenir sans le soutien de tous les acteurs des filières concernées, tout comme des actions isolées ne suffiront pas à infléchir la trajectoire d’un territoire.

D’autres narratifs seraient pertinents dans ce contexte, par exemple l’approche par les communs, davantage tournée vers la coopération territoriale. Celle-ci remet les communs au centre du territoire – dans notre cas, l’eau, la santé publique, la terre, l’autonomie alimentaire. Dans ce cadre, les entreprises sont amenées à réinvestir le territoire en interrogeant leur responsabilité territoriale. Les communs permettent enfin d’interroger la posture des pouvoirs publics, ainsi que les stratégies d’action de la société civile.




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture – https://theconversation.com/la-rochelle-derriere-la-crise-des-megabassines-lheritage-des-relations-entre-industrie-portuaire-et-agriculture-281895

Coupe du monde 2026 : une nouvelle ère pour le football africain

Source: The Conversation – in French – By Wycliffe W. Njororai Simiyu, Professor and Chair of Allied Health Studies, Stephen F. Austin State University

La Coupe du monde de football masculin de 2026 marque un tournant majeur dans le paysage footballistique mondial. La décision d’élargir la phase finale du tournoi de 32 à 48 équipes a considérablement profité à la Confédération africaine de football (CAF).

En 2018 et 2022, l’Afrique était représentée par cinq nations ; cette année, un nombre record de 10 équipes prendront part à la compétition. Il s’agit, par ordre de leur classement mondial de la FIFA : le Maroc (8e), le Sénégal (14e), l’Algérie (28e), l’Égypte (29e), la Côte d’Ivoire (34e), la Tunisie (44e), la République démocratique du Congo (46e), l’Afrique du Sud (60e), le Cap-Vert (69e) et le Ghana (74e).

En tant que spécialiste des sciences du sport, j’ai consacré des décennies à étudier le football africain, notamment les performances du continent lors de la Coupe du monde. Je considère cette expansion à la fois comme un avancée durable et une récompense méritée. Elle reflète le plaidoyer soutenu du continent, son activisme dans les instances dirigeantes et ses solides performances sur le terrain. Il ne s’agit pas seulement d’avoir plus d’équipes. C’est un changement structurel majeur.

Le discours autour du football africain a évolué depuis les prédictions formulées par la star brésilienne Pelé au XXe siècle.

Après avoir parcouru le continent en 1977 et constaté l’incroyable talent des joueurs ainsi que le vivier bien établi vers le football européen, il avait prédit qu’une nation africaine remporterait la Coupe du monde avant l’an 2000. Il a par la suite repoussé son échéance à 2010. En 2026, c’est une possibilité concrète grâce à la maturité tactique du football africain.

Je m’intéresse ici à cinq tendances et défis auxquels sont confrontées les 10 équipes africaines alors qu’elles se rendent aux États-Unis, au Canada et au Mexique pour participer à la compétition, et à la manière dont cet événement pourrait se dérouler pour elles.

1. L’importance des 10 équipes

Jusqu’à présent, le processus de qualification de l’Afrique pour le tournoi était sans doute le plus impitoyable du football mondial. Des équipes solides se voyaient souvent privées de cette vitrine mondiale en raison d’un système qui ne laissait aucune marge d’erreur. Le passage à neuf places garanties – plus une dixième obtenue par le Cap-Vert grâce aux barrages intercontinentaux – reflète enfin le véritable niveau de compétitivité du continent.




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Cette expansion résout un « goulot d’étranglement géopolitique » de longue date. En doublant sa présence, la CAF permet à la Coupe du monde de mieux refléter toute la richesse du football africain.

Les supporters assisteront au retour de géants historiques comme l’Afrique du Sud et la RDC, aux côtés de prétendants de longue date comme l’Égypte et l’Algérie, et de favoris contemporains comme le Maroc et le Sénégal, créant ainsi une mosaïque tactique diversifiée.

2. L’« effet Maroc »

La Coupe du monde 2022 au Qatar a marqué un tournant. Le parcours du Maroc jusqu’en demi-finale a brisé le « plafond des quarts de finale » qui freinait les ambitions africaines depuis la campagne du Cameroun en 1990. Cette réussite a fondamentalement modifié les attentes en matière de performance des 10 équipes qui se rendront en Amérique du Nord.




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Les équipes africaines ne viennent plus à la Coupe du monde avec pour objectif principal d’éviter l’humiliation. Il règne un sentiment palpable de légitimité quant à leur présence dans les dernières phases du tournoi.

Le Maroc aborde le tournoi non pas comme un « petit poucet », mais comme l’une des têtes de série. Ce passage du statut de « participant » à celui de « prétendant » est l’évolution la plus importante du football africain au cours des quatre dernières années.

3. La vieille garde rencontre la nouvelle

La liste des participants pour 2026 est un mélange fascinant d’héritage et de nouveauté. Le retour de l’Afrique du Sud (Bafana Bafana) – après une absence de 16 ans – et de la RDC (les Léopards) – qui font leur première apparition depuis 1974 – confère un immense poids historique à cette cuvée. Ce sont des nations dotées d’une culture footballistique profondément ancrée qui ont passé des années dans le désert de la compétition.

À l’inverse, la toute première qualification du Cap-Vert (les Blue Sharks) incarne la « nouvelle garde ». Une nation comptant un peu plus de 500 000 habitants a surpassé les grandes puissances du continent. Son succès témoigne de l’efficacité du recrutement au sein de la diaspora lusophone et d’une identité tactique sophistiquée. Leur présence nous rappelle que, dans le football moderne, la stabilité organisationnelle et la clarté technique peuvent compenser le manque de moyens.

4. L’essor des tacticiens locaux

Une révolution silencieuse s’est également produite sur le banc de touche. Au cours des décennies précédentes, les fédérations africaines étaient critiquées pour leur approche consistant à « recruter un entraîneur européen à la dernière minute » – en recrutant des managers européens peu avant les grands tournois. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée.

Le succès de Walid Regragui (Maroc) et d’Emerse Faé (Côte d’Ivoire) a validé le modèle local. Huit des dix équipes africaines sont dirigées par des entraîneurs locaux ou des membres de la diaspora qui partagent un lien culturel et émotionnel avec leurs équipes.

Cette « décolonisation » technique a conduit à une meilleure gestion des joueurs et à une expression tactique plus authentique. Ces entraîneurs comprennent la dynamique transnationale des joueurs qui évoluent dans les ligues européennes d’élite mais qui reviennent avec des attentes différentes lorsqu’ils revêtent les couleurs de leur nation.

5. Naviguer dans l’immensité nord-américaine

Bien sûr, les défis sont nombreux. L’un des obstacles majeurs est d’ordre logistique. La Coupe du monde 2026 s’étend sur quatre fuseaux horaires et des climats très différents. Les distances considérables entre Vancouver, Mexico et Miami constitueront un test d’endurance. Les équipes africaines, dont l’administration et l’organisation ont toujours suscité des critiques pour leurs difficultés organisationnelles, devront se montrer à la hauteur.




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Il existe toutefois un avantage caché : la diaspora. L’Amérique du Nord abrite d’importantes communautés d’immigrants africains.

Dans des villes comme New York, Toronto, Houston et Atlanta, les équipes peuvent compter sur un soutien local important. Malgré les obstacles potentiels liés aux visas et aux déplacements pour les supporters venant directement du continent, la diaspora locale a le potentiel de transformer les stades en véritables centres animés de la culture du football africain.

Ce qu’il faut attendre des équipes

Le succès de la délégation africaine se mesurera dès le premier tour. Le tirage au sort offre à la fois des chocs à fort enjeu et de réelles opportunités.

L’Afrique du Sud devra faire face à un test difficile sur le plan psychologique dans le Groupe A, avec un match d’ouverture contre le co-organisateur, le Mexique, à Mexico – une rencontre qui exigera une immense force mentale. De même, le Sénégal et l’Algérie devront se mesurer très tôt à des poids lourds, respectivement la France et l’Argentine, des matchs qui serviront de premiers tests.

Mais le format à 48 équipes ouvre davantage de chemins vers les phases à élimination directe. L’Égypte, tirée au sort avec la Belgique, et le Maroc, qui affrontera le Brésil, disposent de la profondeur technique nécessaire pour se frayer un chemin dans leur groupe, même s’ils concèdent des points face aux favoris. Pour des débutants comme le Cap-Vert, un groupe comprenant l’Espagne et l’Uruguay représente une montagne à gravir, mais la possibilité de se qualifier parmi les meilleures troisièmes équipes permet de garder le rêve vivant.

Si ces 10 équipes parviennent à maintenir la discipline tactique dont elles ont fait preuve lors des qualifications, le tournoi de 2026 fera de l’Afrique un acteur majeur, prêt à bousculer l’ordre établi.

The Conversation

Wycliffe W. Njororai Simiyu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Corrupción, responsabilidad política y democracia: lo que cuestan los escándalos

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Fernando Jiménez Sánchez, Catedrático de Ciencia política, Universidad de Murcia

Roman Samborskyi/Shutterstock

En las últimas semanas, dos autos judiciales de la Audiencia Nacional han sacudido la actualidad política española. El juez José Luis Calama ordenó registrar el despacho del expresidente José Luis Rodríguez Zapatero y varios locales vinculados a empresas de su entorno, en el marco de una investigación por indicios de tráfico de influencias y otros presuntos delitos.

Una semana más tarde, el juez Santiago Pedraz ordenó el registro de la sede nacional del PSOE en el contexto de una investigación sobre la posible financiación por el partido de una operación de acoso y destrucción de pruebas para desvirtuar investigaciones en marcha contra líderes de este partido.

Ninguno de estos hechos implica en estos momentos una culpabilidad establecida. Son indicios, no certezas. Pero su impacto sobre la opinión pública es inmediato, y sus consecuencias para la salud democrática merecen un análisis sereno, más aún cuando estas investigaciones se suman a otros casos en marcha como los que afectan a dos exsecretarios de organización del mismo partido, José Luis Ábalos y Santos Cerdán.

¿Confiamos en los políticos?

Esta acumulación de escándalos –reales, presuntos, confirmados o archivados– tiene consecuencias institucionales que los datos miden con precisión. Según el Standard Eurobarometer 104 de otoño de 2025, el último disponible, solo el 17 % de los españoles confía en los partidos políticos, frente al 81 % que declara no confiar en ellos. La confianza en el gobierno nacional se sitúa en torno al 28-30 %.

Estas cifras no son solo un termómetro del estado de ánimo: tienen efectos concretos. Cuando los ciudadanos perciben que las reglas del juego no se aplican a todos por igual, el incentivo para cumplirlas se debilita. Cuando los votantes creen que todos los partidos son igualmente corruptos, el voto pierde eficacia como mecanismo de rendición de cuentas. Y cuando las empresas perciben que el acceso a contratos públicos depende más de las conexiones que de la calidad de la oferta, la competencia real se deteriora: el Eurobarómetro flash sobre empresas de 2025 recoge que el 75 % de las empresas españolas detectó conflictos de interés en licitaciones públicas.

En democracias como la alemana, las escandinavas o la neerlandesa, los políticos afectados por un escándalo, incluso cuando son meros investigados, sin condena alguna, o los superiores de quienes lo están siendo, suelen dimitir de sus cargos públicos. No porque asuman ninguna culpabilidad penal, sino por una razón que los propios afectados suelen explicar con claridad: no quieren que las sospechas sobre su conducta personal contaminen la autoridad de la institución que representan ni erosionen la confianza ciudadana en ella.

La dimisión, en este contexto, no es una derrota sino un acto de servicio público. Es la expresión de que el cargo se ejerce en nombre de los ciudadanos y que, cuando ese ejercicio se ve comprometido por las circunstancias, lo correcto es apartarse para que la institución no sufra.

Esta cultura de la responsabilidad política no es un lujo moral: tiene efectos medibles sobre la confianza institucional. Los países donde funciona con regularidad son precisamente los que presentan niveles más altos de confianza en los partidos, en los gobiernos y en los parlamentos.

La relación causal no es sorprendente: cuando los ciudadanos ven que los políticos anteponen el interés institucional al propio, la confianza se mantiene incluso en momentos de escándalo. Y si lo que ven es resistencia, negación y supervivencia a cualquier precio, la desconfianza se generaliza y se vuelve difícil de revertir.

España ha tenido casos excepcionales de responsabilidad política voluntaria, pero no ha desarrollado una cultura sistemática en este sentido. El patrón dominante ante los escándalos ha sido la resistencia: aferrarse al cargo mientras el proceso judicial no lo impida formalmente, exigir sentencia firme como única condición de salida y tratar cualquier llamada a la dimisión como un ataque político.

El resultado está en los datos: niveles de confianza institucional entre los más bajos de la Unión Europea y una percepción de impunidad que se retroalimenta.

El caso de Estonia

La evidencia comparada ofrece, sin embargo, una perspectiva menos fatalista. Países que han superado situaciones similares –Estonia es el ejemplo más reciente en el contexto europeo– lo han hecho combinando dos tipos de cambio: por un lado, reformas institucionales concretas en materia de profesionalización de la administración pública, transparencia, financiación de partidos y contratación pública; y por el otro, el desarrollo progresivo de una cultura política donde la responsabilidad ante los ciudadanos no se reduce a sobrevivir entre elecciones.

Los dos elementos son necesarios: las reformas sin cultura de rendición de cuentas se vacían de contenido; la cultura sin reformas institucionales carece de los instrumentos para materializarse.

Los datos de encuestas muestran que los españoles no han aceptado la corrupción como un mal inevitable. De hecho, la rechazan con más intensidad que la media europea. Ese rechazo, sostenido y mayoritario, es el principal activo con el que cuenta la democracia española para salir de este círculo.

Lo que falta no es sensibilidad cívica. Lo que falta es que ese rechazo se traduzca en dos cosas a la vez: reformas institucionales que cambien los incentivos estructurales y una nueva cultura política en la que dimitir cuando las circunstancias lo aconsejan sea visto como un signo de fortaleza democrática, no de debilidad personal.

The Conversation

Fernando Jiménez Sánchez ha disfrutado de proyectos de investigación financiados por entidades públicas (Unión Europea, Agencia Estatal de Investigación) mediante proyectos de investigación obtenidos en concurrencias competitivas. Es miembro del capítulo español de Transparency International y pertenece a su consejo asesor y al de la Fundación Hay Derecho. Ambas organizaciones son asociaciones cívicas sin ánimo de lucro.

ref. Corrupción, responsabilidad política y democracia: lo que cuestan los escándalos – https://theconversation.com/corrupcion-responsabilidad-politica-y-democracia-lo-que-cuestan-los-escandalos-284249

Cuando la tecnología convierte el cuerpo del deportista en datos

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Paula Lamo, Profesora e investigadora, Universidad de Cantabria

Anton Vierietin/Shutterstock

Durante años, millones de espectadores han visto a futbolistas profesionales quitarse la camiseta para celebrar un gol. Ahora, si lo hacen, reciben como sanción una tarjeta amarilla. Por eso, es difícil ver lo que hay debajo… salvo ocasiones especiales, como la que ocurrió el pasado 26 de abril en un partido entre el Racing de Santander y el Ceuta, donde un jugador rompió la camiseta a otro y la cámara siguió a este último para hacernos partícipes del cambio de prenda. Es entonces cuando los espectadores del encuentro se preguntan, entre la curiosidad y el meme: ¿por qué lleva debajo una especie de “sujetador deportivo”?

La respuesta corta es que no es un sujetador. La larga (y mucho más interesante, hasta el punto de dedicarle este artículo) es que se trata de un arnés o chaleco de compresión. A simple vista parece una prenda íntima deportiva. Sin embargo, es una de las mejores metáforas del deporte contemporáneo: el cuerpo de un atleta ya no se entrena solo; hoy también se mide, se traduce y se convierte en datos.

Arnés de compresión, analítica móvil

En la práctica, ese arnés que usan los futbolistas no es un mero detalle estético, sino una oficina portátil de analítica deportiva. Aloja, en la parte alta de la espalda, un pequeño dispositivo GPS y otros sensores. Su función es registrar la distancia recorrida, la velocidad máxima, el número de esprints, aceleraciones, desaceleraciones y carga de trabajo, entre otras variables. También, en algunos casos, se combina con bandas de frecuencia cardiaca u otros sistemas biométricos.

¿Y es legal? El fútbol ha integrado de forma reglada la monitorización corporal. La International Football Association Board (IFAB) permite los sistemas electrónicos de seguimiento (EPTS) en competición oficial, siempre que sean seguros, estén homologados y cuenten con la aprobación del organizador. También la UEFA los admite en el campo con autorización arbitral.

Estamos normalizando el cuerpo monitorizado. Pero en este caso, se da una paradoja: mientras en el fútbol los sensores forman parte del paisaje cotidiano, en otros deportes la tecnología sigue siendo un territorio ambiguo, sospechoso o directamente prohibido.

El ejemplo más reciente lo protagonizó Carlos Alcaraz en el Open de Australia 2026, cuando la jueza de silla le obligó a quitarse una pulsera Whoop que llevaba bajo la muñequera antes de su partido contra Tommy Paul. Alcaraz explicó después, con naturalidad, que se trataba de una herramienta para controlar descanso, carga y recuperación, pero que “son reglas del torneo” y que no pasaba nada: “se quita y a funcionar”.

El cuerpo como laboratorio

En el deporte de élite, la frontera entre competir y monitorizarse hace tiempo que se desdibujó. Así, los clubes de fútbol, especialmente en las grandes ligas europeas, llevan años usando sistemas GPS de seguimiento para saber cuánto corre un jugador, cómo corre, cuándo acelera, cuándo cae su rendimiento y cuánto tarda en recuperarse.

En este ámbito, la promesa de estos dispositivos es tan sencilla como poderosa: si el cuerpo deja huellas medibles, esos datos pueden ayudar a prevenir lesiones, dosificar esfuerzos y optimizar rendimiento. Y, en una industria en la que un desgarro muscular puede costar semanas, millones y una temporada, cualquier información es una ventaja. Sobre todo, en el fútbol.

Este deporte es, por naturaleza, un deporte de cargas repetidas y de gestión colectiva. El preparador físico necesita saber si el extremo ha hecho demasiados esprints, si el mediocentro ha acumulado demasiadas desaceleraciones o si el lateral está entrando en una zona de riesgo muscular. El dato no reemplaza al ojo experto. Pero lo complementa. O, mejor dicho, lo disciplina.

Lo que antes era intuición (apreciaciones como “hoy está cargado” u “hoy llega justo”) ahora pueden expresarse en dashboards, semáforos de fatiga y curvas de recuperación.

La tecnología aceptada y sospechosa a la vez

Pero ¿por qué nadie se escandaliza cuando un futbolista lleva un sensor en el pecho, pero sí se genera polémica cuando un tenista luce una pulsera en la muñeca? La respuesta, desde luego, no es tecnológica. Es cultural y reglamentaria.

El fútbol ha integrado estos sistemas principalmente en los entrenamientos y, cuando se usan en competición, se hace dentro de un ecosistema donde el control externo ya es parte del juego: presupuestos elevados, banquillos amplios, cuerpo técnico numeroso, análisis en tiempo real, sustituciones tácticas y una larga tradición de lectura colectiva del rendimiento.

El tenis, en cambio, conserva una narrativa mucho más individualista. El jugador aparece como una figura casi autosuficiente, encerrada en la pista, limitada en la comunicación con su equipo y sometida a normas estrictas contra el coaching encubierto. En ese contexto, cualquier dispositivo corporal plantea una sospecha inmediata: ¿solo mide? ¿Transmite? ¿Puede convertirse en una vía de información externa? ¿Y recibir información?

Eso es precisamente lo que ocurrió con la pulsera de Alcaraz. La Whoop no tiene pantalla y su función principal es registrar variables fisiológicas como frecuencia cardiaca, esfuerzo, recuperación o sueño, sin mostrar datos tácticos en directo al jugador. Aun así, la jueza de silla ordenó retirarla. La polémica fue mayor porque Alcaraz ya la había usado en rondas previas, y el propio CEO de la compañía calificó la medida de “ridícula”, defendiendo que el dispositivo no ofrecía ayuda competitiva inmediata. ¿Qué significa esto? El problema no era lo que el dispositivo hacía, sino lo que podría llegar a representar.

No son esteroides, pero tampoco son neutrales

El fundador de Whoop resumió la polémica con una frase que ha llenado titulares en los periódicos de medio mundo: “los datos no son esteroides”. La frase funciona bien como titular o como estrategia comercial. Pero, también, simplifica demasiado.

Es verdad: un sensor no dopará a nadie. Ni aumenta la masa muscular, ni acelera la recuperación química, ni altera directamente el rendimiento fisiológico, pero eso no significa que sea neutral.

Los datos son poder; es el oro del siglo XXI. Y, en el deporte de élite, el poder casi siempre se traduce en “ventaja”.

Un equipo que conoce mejor la carga interna de un jugador puede ajustar mejor sus descansos. Un tenista que monitoriza con precisión cómo responde su cuerpo al calor, al estrés o a la acumulación de partidos puede planificar mejor su recuperación. Un cuerpo técnico que detecta señales tempranas de fatiga tiene más margen para intervenir antes de la lesión.

Por eso, desde el punto de vista de la regulación, la pregunta es qué tipo de ayuda constituyen y cuándo dejan de ser aceptables estos dispositivos. ¿Es legítimo recoger datos que se analizarán después del partido? Probablemente sí. ¿Es legítimo recibir información en tiempo real desde el banquillo o desde la grada? Ahí el debate cambia. ¿Y si el dispositivo no muestra nada al jugador, pero transmite a su equipo? ¿Y si esa información modifica decisiones tácticas durante el encuentro?

Del músculo al algoritmo

Lo más interesante del arnés de los futbolistas y de la pulsera de Alcaraz no es el gadget en sí. Es lo que ambos cuentan sobre una transformación más profunda. El deportista contemporáneo no solo entrena: se cuantifica. Su sueño se puntúa; su recuperación se indexa; su estrés se convierte en un número; su capacidad de sprint se traduce en una curva… En definitiva, su cuerpo es un sistema de datos interoperables.

Esto tiene ventajas evidentes: mejor prevención, mejor individualización y menos intuición ciega. Pero, también, introduce una nueva forma de dependencia. Cuando el cuerpo se convierte en panel de control, el riesgo es olvidar que no todo lo importante se deja medir. Hay días en que un jugador está “bien” según el dispositivo y mal según sus sensaciones. Y otros en los que compite por encima de lo que la métrica aconsejaría.

La prenda más política del deporte

Sin embargo, el episodio de Alcaraz recuerda que esa lógica no está distribuida de forma homogénea. Mientras que hay deportes que han naturalizado la monitorización, algunos todavía la miran con recelo y otros la abrazan en el entrenamiento y la prohíben en competición. Pero todos, tarde o temprano, tendrán que decidir dónde trazan la línea entre el cuidado legítimo del cuerpo y la ventaja tecnológica.

El futuro del deporte quizá no se juegue solo en el gimnasio o en la pista. También se juega, literalmente, por debajo de la camiseta.

The Conversation

Paula Lamo no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Cuando la tecnología convierte el cuerpo del deportista en datos – https://theconversation.com/cuando-la-tecnologia-convierte-el-cuerpo-del-deportista-en-datos-281542