Et si l’accent « neutre » n’existait pas ?

Source: The Conversation – in French – By Marc Chalier, Maître de conférences en linguistique française, Sorbonne Université

Croire que l’on n’a pas d’accent ou que l’on a un accent « neutre » revient bien souvent à ne pas s’apercevoir que l’on en effectivement a un. Pixabay, CC BY

À en croire un sondage récent, les accents régionaux seraient en train de s’effacer. Derrière cette inquiétude largement relayée se cachent deux réalités que nous connaissons tous mais que nous préférons souvent oublier : la prononciation, par nature éphémère, change constamment et le nivellement actuel des accents n’a rien d’exceptionnel. Quant à l’« accent neutre » auquel nous comparons ces accents régionaux, il n’a jamais existé ailleurs que dans nos imaginaires linguistiques.


Chaque année ou presque, un sondage annonce que les accents seraient « en voie de disparition ». La dernière étude en date, publiée en septembre 2025 par la plateforme Preply et largement propagée par le biais des réseaux sociaux, va dans ce sens : plus d’un Français sur deux (55 %) estimerait que les accents régionaux disparaissent. De manière assez remarquable, cette inquiétude serait surtout portée par les jeunes : près de 60 % des participants de 16 à 28 ans disent constater cette disparition. Cette crainte occulte pourtant deux réalités essentielles : un accent n’est jamais figé, et l’idée d’un accent « neutre » relève davantage du mythe que de la réalité.

L’accent « neutre » est une illusion

Dans les représentations de bon nombre de francophones, il existe une prononciation « neutre » sans marque régionale ou sociale que beaucoup considèrent aussi comme la « bonne prononciation ». Mais cette vision ne résiste pas à l’analyse. Tous les modèles de prononciation avancés jusqu’à aujourd’hui (par exemple, le roi et sa cour au XVIIe siècle, plus tard la bourgeoisie parisienne, et récemment les professionnels de la parole publique, notamment dans les médias audiovisuels) ont en commun un ancrage géographique bien précis : Paris et ses environs, et parfois aussi la Touraine où les rois de France avaient leurs résidences d’été.

L’accent dit « neutre » est donc avant tout un accent parisien. Et la plupart des locuteurs non parisiens le reconnaîtront comme tel. Il n’est pas dépourvu de traits caractéristiques qui nous permettent de le reconnaître, mais il est simplement l’accent du groupe social dominant. D’ailleurs, une enquête menée auprès de différentes communautés parisiennes dans les années 2000 le montrait déjà : les représentations de l’accent parisien varient fortement selon la perspective du locuteur, interne ou externe à la communauté parisienne.

Ainsi, hors de la capitale, de nombreux locuteurs associent Paris à un accent non pas « neutre », mais « dominant » et qu’ils associent implicitement au parler des couches sociales favorisées de la capitale. À Paris même, les perceptions du parler parisien sont beaucoup plus hétérogènes. Certains locuteurs affirment ne pas avoir d’accent, d’autres en reconnaissent plusieurs, comme l’« accent du 16e » (arrondissement) associé aux classes favorisées, « l’accent parigot » des anciens quartiers populaires, ou encore l’« accent des banlieues » socialement défavorisées. Cette pluralité confirme donc une chose : même à Paris, il n’existe pas de prononciation uniforme, encore moins neutre.

Les différentes formes de prestige d’un accent

Dans une large enquête sur la perception des accents du français menée avec mes collègues Elissa Pustka (Université de Vienne), Jean-David Bellonie (Université des Antilles) et Luise Jansen (Université de Vienne), nous avons étudié différents types de prestige des accents régionaux en France méridionale, au Québec et dans les Antilles. Nos résultats montrent tout d’abord à quel point cette domination de la région parisienne reste vivace dans nos représentations du « bon usage ». Dans les trois régions francophones, les scores liés à ce que l’on appelle le « prestige manifeste » de la prononciation parisienne sont particulièrement élevés. Il s’agit de ce prestige que l’on attribue implicitement aux positions d’autorité et que les locuteurs interrogés associent souvent à un usage « correct » ou « sérieux ». Mais les résultats montrent également l’existence d’un « prestige latent » tout aussi marqué. Il s’agit là d’un prestige que les accents locaux tirent de leur ancrage identitaire. Ce sont souvent les variétés régionales qui sont ainsi caractérisées comme étant « chaleureuses » ou « agréables à entendre », et elles semblent inspirer la sympathie, la confiance, voire une certaine fierté.

Ces deux axes expliquent aussi qu’on puisse, dans la même conversation, dire d’un accent qu’il « n’est pas très correct » tout en le trouvant « agréable à entendre ». Ce jeu de perceptions montre bien que la prétendue neutralité du français « standard » n’existe pas : elle est simplement le reflet d’un équilibre de pouvoirs symboliques continuellement renégocié au sein de la francophonie.

L’émancipation des accents « périphériques »

Notre étude montre également que cette association de l’accent parisien au prestige manifeste et des accents dits « périphériques » au prestige latent n’est pas fixée à tout jamais. Dans les trois espaces francophones étudiés, les accents autrefois perçus comme des écarts à la norme deviennent peu à peu porteurs d’un prestige plus manifeste. Ils commencent donc à s’imposer comme des modèles légitimes de prononciation dans de plus en plus de contextes institutionnels ou médiatiques autrefois réservés à la prononciation parisienne.

Ce mouvement s’observe notamment dans les médias audiovisuels. Au Québec, par exemple, les journalistes de Radio-Canada assument et revendiquent aujourd’hui une prononciation québécoise, alors qu’elle aurait été perçue comme trop locale il y a encore quelques décennies. Cette prononciation n’imite plus le français utilisé dans les médias audiovisuels parisiens comme elle l’aurait fait dans les années 1960-1970, mais elle intègre désormais ces traits de prononciation propres au français québécois qui étaient autrefois considérés comme des signes de relâchement ou de mauvaise diction.

Ces changements montrent que la hiérarchie traditionnelle des accents du français se redéfinit. L’accent parisien conserve une position largement dominante, mais son monopole symbolique s’effrite. D’autres formes de français acquièrent à leur tour des fonctions de prestige manifeste : elles deviennent acceptables, voire valorisées, dans des usages publics de plus en plus variés. Ce processus relève d’une lente réévaluation collective des modèles de légitimité linguistique.

Une dynamique normale du changement

Revenons à la question des changements perçus dans les accents régionaux évoquée en introduction. La langue est, par nature, en perpétuel mouvement, et la prononciation n’y échappe pas : certains traits s’atténuent, d’autres se diffusent sous l’effet de facteurs notamment sociaux. La mobilité des locuteurs, par exemple, favorise le contact entre des variétés de français autrefois plus isolées les unes des autres. Ce phénomène est particulièrement visible dans des métropoles comme Paris, Marseille ou Montréal, où se côtoient quotidiennement des profils linguistiques hétérogènes. À cela s’ajoute l’influence des médias, amorcée avec la radio et la télévision au début du XXe siècle et aujourd’hui démultipliée par les réseaux sociaux. Ces dynamiques expliquent en partie le nivellement actuel de certains accents, avec la raréfaction de certains traits locaux. Mais cela ne signifie pas pour autant la disparition de toute variation. Des mouvements parallèles de différenciation continuent d’exister et font émerger de nouveaux accents, qu’ils soient liés à l’origine géographique des locuteurs ou à leur appartenance à un groupe social.

À côté de ces changements « internes à la langue », les valeurs sociales que l’on associe à ces variétés évoluent elles aussi. Les frontières de ce qui paraît « correct », « populaire », « légitime » se déplacent avec les représentations collectives. Ainsi, aussi bien les accents que les hiérarchies qui les encadrent se reconfigurent régulièrement. Une observation qui distingue notre époque, cependant, c’est le fait que les normes langagières ne se redéfinissent plus seulement « par le haut » sous l’influence « normative » d’institutions comme l’Académie française, mais aussi « par le bas » sous l’effet des usages de la langue quotidienne qui s’imposent simplement par la pratique.

En somme, même si l’on redoute la disparition des accents, la variation continuera toujours de suivre son cours. Nul ne peut la figer. Et l’accent prétendument « neutre » n’a jamais existé autrement que dans nos représentations fantasmées. Ainsi, la prochaine fois que vous entendez quelqu’un vous dire qu’il ou elle ne pense pas avoir d’accent, souvenez-vous que ce n’est pas qu’il n’en a pas, mais que c’est simplement le sien qui (jusqu’ici) a dominé – pour reprendre les propos de Louis-Jean Calvet – dans la Guerre des langues et les politiques linguistiques (1987).

The Conversation

Marc Chalier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Et si l’accent « neutre » n’existait pas ? – https://theconversation.com/et-si-laccent-neutre-nexistait-pas-269987

Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?

Source: The Conversation – in French – By Rihi Yanis, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

Alors qu’à Belém, la COP30 a échoué à accélérer la lutte contre le changement climatique, une question demeure, abyssale : peut-on lutter contre le changement climatique sans accroître les inégalités entre populations ? En d’autres termes, peut-on œuvrer à une transition juste ? Pour répondre à cette question, il faut tout à la fois revenir en arrière et ausculter les différentes dimensions de la justice climatique.


Peut-on légitimement demander au Mozambique ou au Sénégal de renoncer à leurs ressources fossiles alors qu’ils remboursent chaque année davantage en dette extérieure qu’ils ne reçoivent d’aide climatique ? Comment construire une transition mondiale juste tandis qu’une partie des pays les plus vulnérables doivent s’endetter pour financer leur propre adaptation ? Et comment imaginer une trajectoire commune alors que les responsabilités historiques liées à l’exploitation des ressources des Suds continuent d’être ignorées ?

Voici quelques-unes des interrogations qui émergent lorsqu’on pense à une réponse globale au changement climatique dans un monde profondément inégal. Elles ont pour toile de fond une tension de plus en plus visible au cœur des politiques climatiques : la transition vers des économies décarbonées peine encore à se déployer sans reproduire les déséquilibres historiques, tant à l’intérieur des pays qu’à l’échelle internationale.

Dans ce contexte, l’idée de « transitions justes » prend de l’ampleur. Elle propose d’articuler l’action climatique autour de principes de justice, d’équité et de responsabilité historique. Pour de nombreux pays, notamment dans les Suds, les récits qui s’y rattachent deviennent un horizon éthique et politique essentiel pour penser les transformations écologiques à partir des réalités locales, des vulnérabilités propres et des capacités d’action inégales.

Des luttes ouvrières à l’agenda climatique mondial

Cette idée d’une transition juste n’est pourtant pas nouvelle. Elle puise ses origines dans les mouvements syndicaux états-uniens des années 1970, au moment où l’écologie politique émerge. À cette époque, Tony Mazzocchi, alors vice-président du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l’atome (Oil, Chemical and Atomic Workers Union, OCAW) défend un principe simple : les protections environnementales sont nécessaires, certes, mais leurs coûts ne doivent pas être supportés exclusivement par les travailleurs dans les secteurs les plus exposés.

Il propose donc la création du Superfund for Workers, destiné à indemniser les travailleurs affectés par les nouvelles régulations environnementales. Le fonds voit le jour en 1993, puis est rebaptisé Just Transition Fund en 1995, faisant entrer l’expression dans le vocabulaire politique.

Par la suite, dans les années 1990, la Confédération syndicale internationale (CSI) internationalise le concept. En amont de la COP15 de Copenhague (2009), elle mobilise syndicats et ONG pour rappeler que la transition écologique ne peut se faire au détriment des plus vulnérables. La transition juste s’inscrit dès lors au croisement du développement durable et de la lutte contre le changement climatique. Elle vise une reconnaissance claire de la nécessité de garantir la justice sociale dans les processus de transition et les stratégies de résilience climatique.

Mais à mesure qu’il circule entre institutions, gouvernements et organisations internationales, le concept se transforme. Avec son inscription subséquente dans le préambule de l’accord de Paris (2015), il glisse vers des cadres plus technocratiques, au risque de s’éloigner de sa dimension contestataire initiale.

Une même transition pour tous ?

Dans les Nords, les transitions justes sont généralement envisagées comme des mécanismes d’accompagnement social : reconversion professionnelle, soutien aux territoires dépendants des énergies fossiles, garanties sociales. L’enjeu est essentiellement domestique, le concept servant à limiter les effets sociaux de la décarbonation, sans remettre en question les fondements extractivistes et énergivores du modèle économique actuel.

Dans les Suds, la signification tend à être radicalement différente. En Amérique latine, en Afrique ou en Asie du Sud-Est, universitaires, mouvements sociaux et représentants gouvernementaux s’en saississent comme d’un objet de discours critique, parfois explicitement décolonial, pour questionner les règles du jeu global. Ici, les transitions justes incluent les dimensions internationales : les injonctions extérieures, la cohérence des politiques climatiques globales, les impacts socio-économiques transnationaux, les conditionnalités financières et la répartition mondiale des coûts et des opportunités.

Selon cette dynamique, les transitions justes apparaissent alors comme une rupture possible avec le paradigme dominant actuel. Là où depuis les années 1990 le développement durable s’est construit dans des cadres descendants, les propositions issues des Suds s’appuient plutôt sur des démarches ascendantes, portées par des syndicats, des mouvements sociaux ou des collectifs comme la Pan African Climate Justice Alliance ou Climate Strategies. Certaines coalitions comme Just Transition Africa, revendiquent, à titre d’exemple, une réappropriation souveraine des trajectoires de développement, fondée sur les besoins locaux et affranchie des conditionnalités financières internationales.

Ces voix posent, en creux, une interrogation essentielle : à qui profite réellement la transition, et qui en définit les règles ?

Les pays des Suds doivent-ils choisir entre développement et climat ?

Ce débat met également au jour un dilemme d’éthique climatique majeur : comment concilier le droit au développement des pays des Suds avec les contraintes globales de la décarbonation ? Les pays industrialisés ont bâti leur croissance sur l’exploitation massive des ressources naturelles, notamment dans les Suds, au prix d’une importante dette carbone. Les Suds, eux, sont aujourd’hui invités à limiter leur industrialisation, alors même que beaucoup n’ont pas encore atteint des niveaux de développement humain fondamentaux. Une situation inégale qui, encore aujourd’hui, demeure un facteur majeur de sous-développement et d’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale.

Cela nous renvoie d’ailleurs au principe des « responsabilités communes mais différenciées », inscrit dans la déclaration de Rio (1992). Mais aussi, plus clairement, au bagage normatif de la notion même de développement. Réduire celui-ci à la seule croissance économique revient en effet à occulter sa dimension sociale, politique et environnementale, et crée des tensions avec d’autres droits essentiels.

Comme le rappelle le philosophe camerounais Thierry Ngosso, un « droit au développement » compris dans une perspective strictement productiviste peut devenir paradoxal dans la mesure où il risque de nuire précisément aux populations qu’il prétend protéger, en sacrifiant leurs conditions de vie ou leur environnement au nom de la croissance.

Or ce sont les groupes les plus pauvres, aux Suds comme aux Nords, qui subissent déjà le plus fortement les impacts du dérèglement climatique. L’enjeu consiste donc à articuler justice sociale et soutenabilité écologique en concevant des trajectoires de développement adaptées à la pluralité de société des Suds, plutôt que de reproduire des modèles hérités et inadaptés.




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La finance climatique perpétue-t-elle l’injustice ?

Penser des transitions justes, c’est aussi se pencher sur le financement climatique, qui cristallise une grande partie des tensions internationales. À la COP29, les négociations ont abouti, dans le cadre du New Collective Quantified Goal on Climate Finance à un compromis non contraignant prévoyant de tripler les financements climatiques publics destinés aux pays en développement, pour atteindre 300 milliards de dollars (un peu moins de 260 milliards d’euros) d’ici 2035, par rapport à ceux fixés en 2009.

L’accord prévoit également de mobiliser jusqu’à 1 300 milliards de dollars (soit plus de 1 125 milliards d’euros) par an à la même échéance, en combinant ressources publiques et privées. En outre, l’absence d’engagements fermes, ainsi que l’élusion de la question des modalités d’application et de fonctionnement du Fonds de réponse aux pertes et préjudices (Fund for responding to Loss and Damage), élément pourtant central de la justice climatique, ont suscité de vives critiques, notamment de la part de négociateurs africains et d’organisations de la société civile.

Frise montrant l'évolution du concept de transition juste.
Frise montrant l’évolution du concept de « transition juste ».
Fourni par l’auteur

Mais au-delà des montants, c’est la nature même du financement qui pose problème. La majorité des fonds destinés aux pays en développement prennent la forme de prêts, souvent conditionnés à des projets d’atténuation jugés sur des critères de rentabilité. À l’inverse, l’adaptation, la résilience ou les réparations reçoivent des financements limités.

Cette logique entretient un cercle vicieux : en 2023, les pays en développement ont consacré plus de 1 400 milliards de dollars (soit plus de 1 210 milliards d’euros) au service de leur dette, bien davantage que les fonds reçus pour faire face à la crise climatique. Ainsi, loin de réduire les vulnérabilités, la finance climatique contribue souvent à les renforcer, limitant au passage leur marge de manœuvre pour investir dans des politiques écologiques transformatrices.

Dans la continuité, le Fund for responding to Loss and Damage créé à l’issue de la COP27, et temporairement géré par la Banque mondiale depuis 2024, est lui aussi illustratif de certaines tensions. Peut-on parler de justice climatique lorsque les créanciers, pour la plupart rattachés aux Nords, déterminent les modalités de financement des victimes du changement climatique ? Pour de nombreux acteurs des Suds, ces mécanismes perpétuent ainsi les logiques de dépendance et de domination, donnant lieu à des inégalités reproductives, tout en éludant les questions fondamentales d’équité et de responsabilité.

Penser les transitions à la lumière de quelques principes de justice

Au fil des dernières années, l’idée de transitions justes s’est progressivement élargie. Désormais pensée au pluriel, elle désigne moins un modèle clé en main qu’un ensemble de principes visant à garantir que les politiques climatiques engagent et protègent les personnes et les communautés les plus vulnérables.

Ainsi, mobiliser la notion de justice ne consiste pas à établir une norme singulière de ce que devrait être une « bonne » transition, mais plutôt à ouvrir une grille de lecture critique pour interroger les modalités concrètes du changement : les effets sociaux, économiques, territoriaux et politiques de la transition.

À ce titre, quatre dimensions de la justice permettent d’éclairer la profondeur, ou les limites, des transformations en cours :

  • La justice distributive : elle interroge la répartition équitable des coûts, opportunités et risques liés aux politiques climatiques et à leurs effets. Qui paie, qui bénéfice ? Dans de nombreux cas, les mesures climatiques produisent des impacts très inégaux, renforçant les déséquilibres existants.

  • La justice procédurale : elle concerne la capacité réelle des personnes affectées à participer aux décisions qui les touchent. Qui a voix au chapitre ? Qui décide, et selon quelles règles ? Dans la pratique, les politiques climatiques sont souvent élaborées par des experts ou des institutions éloignées du terrain, laissant de côté les communautés les plus concernées.

  • La justice corrective, restaurative ou réparatrice : elle met l’accent sur la reconnaissance et la réparation des dommages historiques liés au changement climatique et aux modèles de développement à l’origine de la crise écologique. Comment reconnaître et réparer les inégalités issues de l’exploitation, de la pollution, de la dette écologique ou de la dépossession foncière ?

  • La justice de reconnaissance : elle porte sur les formes de domination symbolique et sur la manière dont elles influencent les trajectoires de transition. Quels savoirs, quelles visions du monde sont prises en compte ? Lesquelles sont ignorées, minorées ou rendues invisibles ? Elle vise ainsi à ouvrir la voie à des transformations sociétales réellement inclusives.

Ces dimensions invitent à se pencher sur les conflits de valeurs, les asymétries de pouvoir, et les rapports de domination enracinés dans l’histoire coloniale et postcoloniale du capitalisme. Comme le montre une partie croissante de la recherche issue des Suds, ignorer ces registres de justice revient à passer sous silence les rapports de force qui structurent les transitions, au risque, parfois même, de reproduire des dynamiques extractivistes sous couvert d’écologie.

Plus clairement, appréhender les transitions à l’aune de ces quatre modalités relève moins d’une prescription normative que d’une invitation à questionner les conditions mêmes du changement.

Une transition est-elle possible sans justice ?

Dans les pays des Suds, les [transitions justes demeurent largement expérimentales]. Si le concept s’est installé dans les discours, il peine encore à se traduire en politiques publiques du fait de certaines réalités structurelles, comme l’informalité des marchés du travail, l’insécurité foncière, la précarité énergétique ou la dépendance aux financements extérieurs.

Des initiatives existent, mais elles rappellent surtout combien la justice reste une condition centrale de toute transformation durable dans l’espace et le temps. Qu’il s’agisse de partenariats Nords-Suds ou de coopérations Sud-Sud, leur réussite dépend moins des montants mobilisés que de leur capacité à renforcer la souveraineté des pays concernés et à inscrire les décisions dans les besoins sociaux et écologiques réels.

En définitive, les transitions justes ouvrent un espace où se confrontent tensions, contradictions et aspiration autour de la justice climatique. D’un côté, elles ont le mérite de mettre au jour les conflits entre impératifs climatiques, justice sociale et rapports de pouvoir internationaux. De l’autre, elles interrogent en profondeur notre conception même du développement, des responsabilités et des éthiques censées orienter les transformations à venir.

Reste alors une question ouverte, celle de savoir si la transition sera un projet réellement collectif, pensé aussi depuis les Suds, ou bien une nouvelle déclinaison des logiques qui ont façonné les inégalités passées ?

The Conversation

Rihi Yanis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ? – https://theconversation.com/comment-lutter-contre-le-changement-climatique-sans-creuser-les-inegalites-entre-nords-et-suds-269725

School violence doesn’t happen in isolation: what research from southern Africa is telling us

Source: The Conversation – Africa – By Gift Khumalo, Lecturer, Durban University of Technology

School violence is a global public health phenomenon. This is when learners and teachers are the victims of physical and psychological abuse, cyber threats and bullying, fights, gangsterism, and the use of weapons at school.

The consequences of school violence are dire. There are implications for learners, teachers, the school and the community. Violence undermines the learners’ and teachers’ safety. It causes stress, academic decline and behavioural problems. It can contribute to a broader cycle of violence in communities.

School violence is a problem across southern Africa. This includes South Africa, Zimbabwe, Mozambique and Namibia.

In 2008 the regional body, the Southern African Development Community adopted Care and Support for Teaching and Learning framework. It was to prevent violence, create safer schools and foster a positive school ethos.

But there has been limited research unpacking factors that contribute to school violence. We recently undertook a review project to identify and understand those contextual factors.

Our research stems from our shared scholarly interest in issues of violence in educational settings. Our professional backgrounds include school social work, health promotion, social services with children and adolescents, and teaching general education modules at a South African university.

The review of studies of violence suggests that a range of factors contribute to school violence. These include: exposure to domestic violence, socio-economic status, poor family communication, lack of appropriate disciplinary processes at school, intolerance of individual and social differences, and exposure to alcohol and substance use in the community.

What’s needed are clear school policies, teacher training and deployment of school social workers.

The scope

Our project reviewed 24 studies of violence in Southern African Development Community schools. Most of the studies were done in South Africa but some were in Eswatini, Zambia, Malawi and Angola.

We focused on this region for the following reasons.

  • The region comprises low- and low-middle-income countries. Learners experience various socio-economic challenges and structural disparities within their communities and schools.

  • Previous research suggests that communities in the region face crime and violence, gangsterism, high unemployment rates and poverty.




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  • The Care and Support for Teaching and Learning framework, which is intended to support learners’ enrolment, retention, performance and progression, has not prevented school violence. The limited evidence suggests a need to better understand the specific contextual factors that contribute to this violence.

Our findings from the papers we reviewed indicate that factors contributing to school violence are present in learners’ home environments, communities and schools.

Family environment

Disrespect towards teachers and physical fights are linked to witnessing domestic violence. The family unit’s socio-economic standing is significant. Compared to better-off learners, those from less privileged environments are more likely to violate school rules, steal other learners’ belongings, and bully others for their lunch meals. Learners from food-insecure families enter into transactional relationships with teachers for financial support and “free” groceries.




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Research shows that the inability of parents to support and talk to their children results in children succumbing to peer pressure and becoming involved in gangs and fights. Parents sometimes incite school violence by defending their children’s misconduct and blaming teachers for their children’s behaviour.

We also observed that in schools with children who have disabilities, some parents arrange intimate relationships for their children with other learners, to shield them from exploitation by community members. However, this exposes them to unintended sexual violence in those relationships, as sexual boundaries and consent are not adequately explained to the young couples.




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Community environment

The studies we reviewed indicate that the surrounding community has a role in school violence. Learners’ exposure to alcohol and substance use can lead to violence. Specifically, community members sell substances to learners, who then return to school intoxicated, disrupting teaching and learning. In some instances, fights among the boys that start outside school continue in the school premises.




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School environment

Different types of bullying occur among learners. Research shows that most of the perpetrators are boys, ridiculing girls for their achievements and using violence to “prove masculinity” and gain popularity. Boys are ridiculed for not having romantic partners, which often leads to aggression. Peer pressure also causes boys to verbally abuse girls who refuse their advances, and resort to behaviours such as taking pictures of their underwear in class or through toilet windows. Gangs are common and contribute to violence, serving as venues for violent interactions among boys.

Another factor fuelling school violence is lack of understanding and intolerance of demographic and individual diverse identities – like nationality, gender and sexual orientation, physical appearance, culture and religion. Migrant learners are subjected to xenophobic attitudes where they are body shamed and insulted. Learners are the target of homophobic statements because of their gender and sexual identities. Dark-skinned and slender learners are often targeted, with teasing guised as humour.




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Way forward

The purpose of this review project was to map the literature on factors contributing to school violence in the Southern African Development Community region. It could be useful in other similar regions too.

We suggest education ministries and schools countries could consider:

  • implementing clear school policies on how to report and respond to incidents of school violence

  • training teachers and school administrators on national and school policies for addressing school violence and promoting professionalism

  • documenting incidents of school violence and developing strategies to create safe environments

  • collaboration among schools, parents and psychosocial support personnel, such as school social workers, to reduce violence in schools.

We argue that different intervention programmes and services need to be adopted to address the root causes of violence. Deploying more school social workers would be part of this effort.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. School violence doesn’t happen in isolation: what research from southern Africa is telling us – https://theconversation.com/school-violence-doesnt-happen-in-isolation-what-research-from-southern-africa-is-telling-us-269288

Côte d’Ivoire’s democratic backslide: elections leave even less space for freedom

Source: The Conversation – Africa (2) – By Jesper Bjarnesen, Senior researcher, The Nordic Africa Institute

Ivorians went to the polls on 25 October 2025 to choose between incumbent president Alassane Ouattara – seeking a fourth five-year term – and one of four candidates who didn’t have the backing of the largest opposition parties.

There was not much of a choice, as the three main opposition candidates were banned from standing. Ouattara claimed another first-round landslide victory with 89.77% of votes cast.

As a researcher, I have followed political developments in Côte d’Ivoire over the past 15 years, and I’m currently involved in a project on boycott movements which uses Côte d’Ivoire as a country case.

This informs my view of the 2025 presidential elections and the democratic outlook for Côte d’Ivoire.

While the country tends to be seen as a regional front runner in terms of its economic performance, the 2025 elections continue a worrying trend of democratic backsliding and political polarisation.

The 27 December legislative elections will be a test of the country’s democratic resilience.

The build-up

In the months leading up to the presidential elections, major opposition candidates were excluded and political apathy took hold in a shrinking space for democratic expression.

Ouattara announced his candidacy in August, despite the widespread objections to his third-term candidacy in 2020 at home and abroad.

As in 2020, critics insisted that Ouattara was overstepping his constitutional mandate of one presidential term, renewable once. He has argued that a 2016 revision gave him the right to run twice.

As election day approached, Côte d’Ivoire’s political landscape was marked by polarisation, repression and uncertainty.

Tensions deepened in early September when the Constitutional Council disqualified five prominent opposition candidates from the race. Former president Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé and Guillaume Soro were excluded due to prior criminal convictions. The two main challengers, Tidjane Thiam and Pascal Affi N’Guessan, were barred on procedural grounds.

Their exclusion more or less handed victory to Ouattara, and his campaign comfortably turned towards ensuring an absolute majority.

In early October, the National Security Council banned public gatherings, except those organised by official candidates, on the grounds of “maintaining public order”. It also imposed additional restrictions on civic mobilisation. It used the letter of the law to serve Ouattara’s interests in limiting protests against his candidacy.

Going against the ban, opposition parties called for daily protests, but the gatherings were generally small and promptly broken up by security forces.

Three days before the elections, Gbagbo denounced what he called a “civil coup” and expressed his support for those “protesting against this electoral robbery”.

On 11 October, protesters in Abidjan took to the streets. These acts of defiance led to some 700 arrests and 80 prison sentences for disturbing public order. Eleven people were killed in clashes between security forces and protesters.

Along with other domestic and international observers, Amnesty International denounced the repression of demonstrations. At the same time, the government deployed 40,000 security personnel across the country.

France, the regional grouping Ecowas and the EU have remained largely silent. They have generally prioritised stability and strategic relations with the Ivorian government over democratic accountability. This passivity risks further eroding the credibility of these international actors while reinforcing narratives of western double standards in the region.

While the excluded opposition parties tried, and largely failed, to mobilise their supporters in the streets, the remaining candidates (all representing small and newly formed political parties and coalitions) chose a different strategy.

Capable Generations Movement leader Simone Ehivet Gbagbo (the former first lady, who was divorced from ex-president Gbagbo in 2023) deplored the elimination of her ex-husband. But in the final weeks of campaigning she insisted that it was too late to call people to the streets. She called for people to vote instead.

Election day

Election day was mostly peaceful across the country, but violent clashes did break out in several towns. The president of the Independent Electoral Commission, Ibrahim Kuibiert Coulibaly, described these incidents as “marginal” and “quickly contained”.

While the election result was never in doubt, the participation rate was less predictable. The confirmed participation rate of 50.1% shows that many voters stayed at home; many out of apathy but also out of concerns over the risk of violent clashes around polling stations.

Provisional results announced on 27 October gave Outtara 89.77% of the votes. Along with other opposition members, Thiam lamented a rigged and divisive electoral process with inadequate participation, and urged nonviolent resistance. He called for the government to engage in dialogue towards reconciliation.

The ruling party and media supportive of Ouattara described the result as a “landslide victory”, particularly celebrating Ouattara’s victories in historical opposition strongholds.

Three days after election day, several leaders of the main opposition parties were summoned by police on the grounds that military-grade weapons had been found in the homes of individuals linked to the 11 October march.

So, while the elections may be said to have unfolded without major incidents, the lack of a genuine contest and the measures taken to restrict opposition cast a shadow over the poll, and over Outtara’s legacy.

What’s next, and what are the prospects for democracy?

In the short to medium term, the major opposition parties could salvage some of their influence in the parliamentary elections on 27 December. Or they may reignite protests.

In the long term, Ouattara would have to step towards outright authoritarianism to justify a fifth candidacy in 2030. It seems more likely that he will finally hand over to a successor from his inner circle.

Even if that happens, serious questions remain regarding the electoral framework. The opposition has long claimed that the independent electoral commission is biased in favour of the incumbent.

The Ouattara presidency is tainted by its record of one-sided electoral competitions, political violence and insecurity, and a shrinking space for public expression.

Given Côte d’Ivoire’s strategic importance to the global north, as a rare ally in the subregion, international actors won’t have much to say about its democratic performance.

Any prospects for reconciliation, political reform and a peaceful transition in 2030 will mainly be in the hands of the ruling party. It will have to encourage dialogue and political inclusion at municipal, provincial and regional levels.

The 27 December legislative elections will offer a better chance to understand the actual distribution of political leverage than the flawed presidential elections.

Amelie Stelter of the department of Peace and Conflict Research, Uppsala University, Sweden contributed to this article

The Conversation

Jesper Bjarnesen receives funding from the Swedish Research Council (VR) through grant number VR2024-00989.

ref. Côte d’Ivoire’s democratic backslide: elections leave even less space for freedom – https://theconversation.com/cote-divoires-democratic-backslide-elections-leave-even-less-space-for-freedom-269469

Reconciliation without accountability is just talk — especially when it comes to Indigenous health

Source: The Conversation – Canada – By Jamaica Cass, Director, Queen’s-Weeneebayko Health Education Partnership, Queen’s University, Ontario

Canada’s latest auditor general’s report reveals an uncomfortable truth: billions of dollars and countless commitments later, the federal government still cannot demonstrate meaningful improvement in health services for First Nations.

As a family physician working in my First Nation, Tyendinaga Mohawk Territory in southern Ontario, I see the evidence of this failure not in spreadsheets but in people — patients navigating a health system that remains structurally unequal.

Nearly 10 years after the Truth and Reconciliation Commission’s (TRC) Calls to Action, it is clear that reconciliation without accountability delivers only rhetoric, not care.

The report states:

“Increasing First Nations’ capacity to deliver programs and services within their communities is critical to improving outcomes for First Nations people and supporting reconciliation.”

Yet the same report concludes that the department has taken a “passive and siloed approach” to supporting First Nations. It found unsatisfactory progress on five of 11 recommendations first issued in 2015 regarding access to health services for remote communities.

Encountering racism

A decade later, systemic barriers remain — geography may vary, but inequity is consistent.

Even in communities like mine, which sit within driving distance of tertiary care, accessing culturally safe services is far from guaranteed.

Patients still encounter racism in hospitals and clinics. Providers still rotate through Indigenous communities rather than build lasting relationships. And families still find themselves falling through the cracks between federal and provincial systems that debate who pays instead of who helps.

The auditor general’s report acknowledges some progress — more nurse practitioners and paramedics working in First Nations communities — but the average monthly vacancy rate remains 21 per cent. Constant turnover and short-term contracts erode trust, continuity and quality of care.

The auditor general also found no satisfactory progress on any previous recommendations to ensure that First Nations communities have ongoing access to safe drinking water. Clean water is the most basic determinant of health, yet its absence continues to expose the limits of Canada’s political will.

A decade later, inequity remains

The TRC Calls to Action related to health — numbers 18 through 24 — called for eliminating inequities, recognizing Indigenous healing practices, increasing Indigenous professionals in health care and ensuring Indigenous leadership in governance.

But the Yellowhead Institute’s September 2025 report, Braiding Accountability, shows that Canada remains mired in performative progress. Institutions have reached the “strengthen” phase — hiring Indigenous staff or creating advisory councils — but rarely the “change” phase, where Indigenous Nations co-develop priorities, indicators and accountability measures.

Under Call 19, the report notes, the goal of measurable progress toward health equity is undermined by the “absence of Indigenous data sovereignty.” Instead, “institutions report on activities, not results, using settler-defined metrics that obscure ongoing inequities.”

As a medical educator, I see this mirrored in our training systems. Under Call 23, governments were urged to increase Indigenous representation in health professions.

Yet, Braiding Accountability points to ongoing gaps in representation and a lack of meaningful data on whether Indigenous professionals are actually being retained or advancing into leadership. It notes that recruitment efforts often amount to a revolving door: institutions bring Indigenous staff into environments that remain unwelcoming, and then attribute their departures to supposed cultural issues rather than addressing the systemic problems that drove them away.

And perhaps the sharpest critique of all: Failing to shift authority and decision-making to Indigenous communities simply continues the very colonial dynamics that made the push for Indigenous health professionals necessary in the first place.

At Queen’s, through the Queen’s-Weeneebayko Health Education Program — which I lead — we are trying to do things differently by building pathways for Indigenous learners to study in their own regions, guided by Indigenous leadership and values.

The goal of this program is to transform who holds power in the health system.

A moment of possibility

There is, however, a reason for cautious optimism. With recent cabinet appointments, Canada now has its first Indigenous minister of Indigenous Services Canada (ISC). Mandy Gull-Masty’s appointment represents the first time an Indigenous woman leads the very department responsible for addressing these systemic failures.

Her lived experience as an Indigenous woman positions her to see what others have not: that reconciliation cannot be achieved through bureaucratic procedure, but through the transfer of decision-making power to Indigenous governments and communities.

Real progress will mean dismantling silos, resourcing First Nations to design and deliver their own health systems and holding all levels of government accountable to measurable outcomes.

It will mean embedding Indigenous data sovereignty and governance into every facet of health planning so Indigenous Peoples can finally define what success looks like on their own terms.

The human cost — and the hope

Every audit finding has a face. For me, it’s the patient who avoids seeking hospital care after a racist encounter, the Elder who still boils her water each morning and the young Indigenous medical student who tells me she wonders if she truly belongs.

These stories are a reminder that inequity does not end where the roads begin. Reconciliation will never be achieved through rhetoric or reports alone. It demands courage — the courage to transfer power, to embrace accountability and to care enough to change.

The appointment of an Indigenous minister offers a moment of possibility. If Gull-Masty can insist that reconciliation be measured in lives improved, systems restructured and trust rebuilt, then perhaps Canada will see real transformation.

The Conversation

Jamaica Cass works for Queen’s University. She receives funding from the National Circle on Indigenous Medical Education, the CPFC and the CMA. She is a board member of the Indigenous Physicians’ Association of Canada and the Medical Council of Canada.

ref. Reconciliation without accountability is just talk — especially when it comes to Indigenous health – https://theconversation.com/reconciliation-without-accountability-is-just-talk-especially-when-it-comes-to-indigenous-health-268140

Growing pains: An Ontario city’s urban agriculture efforts show good policy requires real capacity

Source: The Conversation – Canada – By Richard Bloomfield, Assistant Professor in Management and Organizational Studies at Huron University College, Western University

Staff members sharing their harvest at Urban Roots, an urban farm in London, Ontario. Urban agriculture can improve access to fresh food, especially for low-income communities, immigrants and seniors. (Urban Roots London)

Canadians are paying more for food than ever. Canada’s Food Price Report 2025 estimates that a family of four will spend up to $801 more on food this year, with overall prices expected to rise three to five per cent.

In response, more people are growing their own food. A 2022 national survey found that just over half of respondents were growing fruits or vegetables at home, and nearly one in five started during the first year of the COVID-19 pandemic.

Municipal governments have taken note, developing food and urban agriculture strategies that promise more green space, better access to fresh food, stronger communities and sometimes climate benefits. But do they actually change conditions on the ground?

That question sits at the centre of our new study published in the Journal of Agriculture, Food Systems, and Community Development.

London, Ont., adopted Canada’s first stand-alone Urban Agriculture Strategy in 2017. It was a hopeful signal that food and urban agriculture finally had a place on the municipal agenda. Yet, almost eight years later, many of the strategy’s goals remain unrealized.

Based on interviews and a workshop with 56 urban growers, community organizations and city staff in London, we found how a promising strategy can stall without clear leadership, resources and follow-through.




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Why urban agriculture matters

Urban agriculture encompasses everything from backyard and balcony gardens to community gardens, small commercial operations, rooftop farms and community projects that process and distribute food.

Research links these activities to better mental health, stronger social connections and improved access to fresh food, especially for low-income communities, immigrants and seniors.

In London, demand for local food and garden space surged during the pandemic. The London Food Bank reported a 92 per cent increase in demand for food donations from 2021 to 2023. Community gardens across the city have long waiting lists. There is no shortage of interest or need for local food; the question is whether city policies support it.

What the strategy changed — and what it didn’t

We found that the city’s urban agriculture strategy helped advance urban agriculture in meaningful ways. Research participants told us it helped “put food on the agenda” at city hall, supporting updates to zoning and bylaws that make it easier to grow food in the city.

But when we asked urban growers and community organizations how much the strategy shaped their day-to-day work, the picture became more complicated. Roughly one-third of the people we spoke with had never heard of the strategy at all, despite actively participating in urban agriculture.

Others knew it existed but were unsure which actions had actually been implemented. Several described it as a “good starting point” that had not been backed by the staffing or funding needed for full implementation.

The strategy came with no dedicated position or budget. Responsibility was scattered across city departments, with no one tracking progress. Supportive staff helped where they could, but limited capacity meant they relied on the community to drive change.

Common challenges mentioned by urban growers and community organizations were unclear zoning and permitting processes, a lack of available land for long-term gardening and minimal financial support, leading to over-reliance on volunteers. The strategy helped normalize urban agriculture in London and opened some doors, but didn’t transform the system.

One of the strongest themes in our research was the strain on community capacity. Like many cities, London’s urban agriculture is powered by volunteers, small non-profit organizations and social enterprises. These groups are deeply committed but face rising demand, complex social needs and unstable funding. Asking them to carry a municipal strategy without matching support is unrealistic.

This echoes findings from other cities. Reviews of urban agriculture policies in Canada and the United States show that local enthusiasm often runs ahead of institutional support.

Strategies tend to celebrate urban agriculture’s potential but pay less attention to equitable land access, labour conditions and the economic realities of growing food in cities.

How cities can help urban agriculture

If other cities want to avoid London’s growing pains, our research points to several concrete steps they can take:

Assign clear responsibility. Task a specific department, name a lead staff person and allocate ongoing funding. Without this, actions are likely to be delayed, forgotten or handled piecemeal.

Simplify the rules and centralize information. Create accessible one-stop web pages and guidance documents that spell out what’s allowed, what permits are needed, how to access land and who to contact.

Secure space for growing. Map under-utilized land, integrate food production into parks and use long-term leases or land trusts to provide more security for community-led projects.

Treat community partners as co-planners. Develop strategies alongside practitioners, including those from under-represented and marginalized communities. Bring them into the process early and support their full participation, rather than seeking their feedback after decisions are set.

Urban agriculture won’t fix food insecurity — the biggest determinants remain income, housing, social supports and broader food-system policy. But our findings from London indicate that it can still deliver public value.

By committing to implementation and treating food growing as a key piece of urban infrastructure, municipalities can build healthier, better connected and more sustainable cities.

The Conversation

The research in this article was funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

Richard Bloomfield served as a board member before 2023 of Urban Roots, a participating organization in this study that did not benefit in any way from this research.

Kassie Miedema and Rebecca Ellis do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Growing pains: An Ontario city’s urban agriculture efforts show good policy requires real capacity – https://theconversation.com/growing-pains-an-ontario-citys-urban-agriculture-efforts-show-good-policy-requires-real-capacity-269804

An art historian looks at the origins of the Indigenous arts collection at the Vatican Museums

Source: The Conversation – Canada – By Gloria Bell, Associate Professor of Art History, McGill University

Image showing ‘Hall of North America’ at the 1925 Vatican Missionary Exhibition in Rome.

Pope Leo XIV met with the Canadian Conference of Catholic Bishops on Nov. 15 to, in the words of the Vatican, “gift” the return of 62 Indigenous “artifacts” held in the Anima Mundi collection of the Vatican Museums.

The papal narrative that these belongings are “gifts” needs correction. The Vatican says the artifacts are “part of the patrimony received on the occasion of the Vatican Missionary Exhibition (VME) of 1925.” However, as I document in my book Eternal Sovereigns: Indigenous Artists, Activists, and Travelers Reframing Rome the majority of the Indigenous belongings in the Vatican Museums were stolen from Indigenous communities during the 1920s and displayed at this exhibition.

The study divulges an important story, examining the history of the 1925 Vatican exhibit alongside destruction of Indigenous cultures, communities and lives through the Indian Act and residential schools in Canada, and genocidal activities by missionaries in partnership with the government carried out in residential schools. The book includes details of my encounters with artists, curators and archives.

As a scholar of art history and communication studies concerned with a broader anti-colonial approach to understanding Indigenous heritage, I use the terms “belongings,” “ancestral art” and “ancestors” instead of speaking of Indigenous artifacts at the Vatican.

My research aims to unpack the sovereignty of Indigenous art and ancestors held at the Vatican Museums. Currently I am tracing the life of Anthony Martin Fernando, an Aboriginal protester with Dharug ancestry. As I document in the book, Fernando handed leaflets to visitors outside the VME in 1925 about the ongoing genocide of First Peoples and the need to recognize Indigenous sovereignty.




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Indigenous communities, government officials, scholars and artists have advocated for the return of Indigenous ancestors from the Vatican Museums as part of wider calls for truth, reconciliation and justice.

A joint statement from the Vatican and CCCB said Pope Leo “desires that this gift represent a concrete sign of dialogue, respect and fraternity,” and the CCCB says it will “transfer these artifacts” to Indigenous organizations that will “ensure that the artifacts are reunited with their communities of origin.”

Culture of conquest

Indigenous belongings from nations including Cree, Lakota, Anishinaabe, Nipissing, Kanien’kehá:ka, Wolastoqiyik and Kwakwaka’wakw have remained in the Anima Mundi collection without Indigenous care for 100 years.

Now some of them will be returned home.

As I discuss in my book, thousands of Indigenous ancestors were stolen from Indigenous communities by the Catholic Church. Beyond what the Vatican has now committed to repatriating, many more belongings also need to be returned home and brought back into Indigenous care and hands.

I uncovered documents about the 1925 Vatican Missionary Exhibition through a lengthy process of research in archives across Rome and Turtle Island (North America).

The 1925 exhibit was a kind of ground zero for residential schools in Canada, as it celebrated missionary labour following amendments to the Indian Act in 1920 that made attending residential schools compulsory for children between the ages of seven and 15.

This scholarship involved tracing the provenance of many Indigenous belongings and linking them with different missionary orders. It also probes religious imperialism that continues to this day in the form of the current museum display of Indigenous belongings.

The Vatican Museums now has an online database, not available even five years ago. This can be used to do research on Indigenous belongings held in its collections, in a step towards more transparency.




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Origins of ‘Anima Mundi’

In December 1924, pope Pius XI opened the holy doors to the Vatican Missionary Exposition. Standing in the Hall of North America, one of the main exhibition spaces, he welcomed tourists and pilgrims to view First Nations, Métis and Inuit material, cultural and sacred belongings sent in especially for the exhibition.

The exhibition celebrated missionaries as noble and heroic labourers, but positioned Indigenous Peoples as needing redemption. The global exhibition, was unique in that it was the largest Catholic missionary exhibition of its time, competing with Protestant exhibitions in a race to convert souls.

Pope Pius XI decreed that everything that could be sent in from missions — including sacred and secular cultural belongings, Indigenous language materials and living human beings — should be included.

Before the exhibit, in 1923, The New York Times ran an Associated Press report that “one of the most attractive features would be ‘Natives brought specially to Rome, showing the customs and modes of living.’”

One million visitors attended the exhibition, and more than 100,000 Indigenous belongings were sent in for the expo. About 40,000 belongings remain in the Vatican Museums and became part of the permanent collection that’s now called Anima Mundi.

Not inadvertently, the 1925 exhibition was created like an adventure game where visitors could encounter wax models of Indigenous people, missionary children’s games, cultural belongings and touch materials. Missionary orders including the Jesuits, Verbites, Grey Nuns, Oblates and Cappucins all sent displays.

Indigenous ancestors put on display included beaded octopus bags, sacred masks, Cree moccasins, ledger art, photographs, potlatch regalia and an Inuvialuit sealskin kayak.

Parallel removal of children from communities

At the same time, missionaries acting under the Indian Act were forcibly removing Indigenous children from their communities across Canada and the United States.

Some missionaries sent materials made by these Indigenous children to the exhibit. Evidence of this includes photographs in the Indian Sentinel of Očhéthi Šakówiŋ (Sioux) children at residential schools, alongside missionaries’ own commentary about material.

For example, Rev. Florentin Digman of St. Francis Mission, Rosebud Reservation of South Dakota, wrote in May 1925 in the summary of the photograph of young Očhéthi Šakówiŋ girls:

“Dear Father, many thanks for informing us that Indian articles have been sent to the Vatican Mission Exposition. I hope that the articles will be as welcome as dessert at the feast.”

One of the most chilling finds in my archival research was uncovering drawings made by Indigenous children held in residential schools in British Columbia displayed at the 1925 VME. The language many missionaries used to describe these and other Indigenous belongings were “trophies of the pope.”

The 1925 exhibition created a visual reminder of the Vatican’s celebration of Catholic conquest.




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‘Anima Mundi’ exhibit today

Although the 1925 exhibition was a century ago, the same values of Indigenous erasure are present in current display techniques and the overall curatorial message.

In the Anima Mundi exhibit today, the curators don’t address the genocide of Indigenous children during the colonial era by missionaries in partnership with the state. Indigenous artists’ names, communities and languages are often not mentioned and Indigenous belongings are still described as gifts of the pope.

Pope Leo needs to acknowledge the harm caused by the patronizing and colonial narrative represented in Anima Mundi. The return of 62 Indigenous ancestors to Indigenous communities on Turtle Island is a first step, but much more needs to be done.

The Conversation

Gloria Bell receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

ref. An art historian looks at the origins of the Indigenous arts collection at the Vatican Museums – https://theconversation.com/an-art-historian-looks-at-the-origins-of-the-indigenous-arts-collection-at-the-vatican-museums-270239

Jean Baudrillard, le philosophe qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bran Nicol, Professor of English, University of Surrey

Visionnaire de la culture numérique, Jean Baudrillard pensait l’intelligence artificielle comme une prothèse mentale capable d’exorciser notre humanité, et un renoncement à notre liberté.


Certains penseurs semblent si précis dans leur compréhension du lieu vers lequel la société et la technique nous emportent qu’ils sont affublés du titre de « prophète ». C’est le cas de J. G. Ballard, Octavia E. Butler, ou encore Donna Haraway.

L’un des membres les plus importants de ce club est le penseur Jean Baudrillard (1929-2007) – bien que sa réputation se soit amoindrie depuis une vingtaine d’années, il est désormais vaguement associé à l’époque révolue où les théoriciens français tels que Roland Barthes et Jacques Derrida régnaient en maîtres.

Lorsque nous l’avons relu pour écrire la nouvelle biographie qui lui est consacrée, nous nous sommes toutefois souvenus à quel point ses prédictions sur la technologie contemporaine et ses effets se révélaient prémonitoires. Sa compréhension de la culture numérique et de l’intelligence artificielle (IA) s’avère particulièrement clairvoyante – d’autant que ses écrits l’ont présentée plus de trente ans avant le lancement de ChatGPT.

Un contexte de préhistoire numérique

Il faut bien se figurer que les technologies de communication de pointe des années 1980 nous paraissent désormais totalement obsolètes : Baudrillard écrit alors que l’entourent des répondeurs téléphoniques, des fax, et bien sûr, le Minitel, prélude médiatique franco-français au réseau Internet. Son génie résidait dans une aptitude à entrevoir au sein de ces dispositifs relativement rudimentaires une projection des usages probables de la technologie dans le futur.

À la fin des années 1970, il avait déjà commencé à développer une théorie originale de l’information et de la communication. Celle-ci s’est encore déployée à partir de la publication de Simulacres et Simulation en 1981 (l’ouvrage qui a influencé les sœurs Wachowski dans l’écriture du film Matrix, sorti en 1999).

Dès 1986, le philosophe observait :

« Aujourd’hui, plus de scène ni de miroir, mais un écran et un réseau. »

Il prédit alors l’usage généralisé du smartphone, en imaginant que chacun d’entre nous serait aux commandes d’une machine qui nous tiendrait isolés « en position de parfaite souveraineté », comme un « cosmonaute dans sa bulle ». Ces réflexions lui ont permis d’élaborer son concept le plus célèbre : la théorie d’après laquelle nous serions entrés dans l’ère de « l’hyperréalité ».

Matrix (1999), partiellement inspiré des travaux de Jean Baudrillard.

Dans les années 1990, Baudrillard a porté son attention sur les effets de l’IA, d’une manière qui nous aide à la fois à mieux comprendre son essor tentaculaire dans le monde contemporain et à mieux concevoir la disparition progressive de la réalité, disparition à laquelle nous faisons face chaque jour avec un peu plus d’acuité.

Les lecteurs avertis de Baudrillard n’ont probablement pas été surpris par l’émergence de l’actrice virtuelle Tilly Norwood, générée par IA. Il s’agit d’une étape tout à fait logique dans le développement des simulations et autres deepfake, qui semble conforme à sa vision du monde hyperréel.

« Le spectacle de la pensée »

Baudrillard envisageait l’IA comme une prothèse, un équivalent mental des membres artificiels, des valves cardiaques, des lentilles de contact ou encore des opérations de chirurgie esthétique. Son rôle serait de nous aider à mieux réfléchir, voire à réfléchir à notre place, ainsi que le conceptualisent ses ouvrages la Transparence du mal (1990) ou le Crime parfait (1995).

Mais il était convaincu qu’au fond, tout cela ne nous permettrait en réalité uniquement de vivre « le spectacle de la pensée », plutôt que nous engager vers la pensée elle-même. Autrement dit, cela signifie que nous pourrions alors repousser indéfiniment l’action de réfléchir. Et d’après Baudrillard, la conséquence était limpide : s’immerger dans l’IA équivaudrait à renoncer à notre liberté.

Voilà pourquoi Baudrillard pensait que la culture numérique précipiterait la « disparition » des êtres humains. Bien entendu, il ne parlait pas de disparition au sens littéral, ni ne supposait que nous serions un jour réduits à la servitude comme dans Matrix. Il envisageait plutôt cette externalisation de notre intelligence au sein de machines comme une manière « d’exorciser » notre humanité.

En définitive, il comprenait toutefois que le danger qui consiste à sacrifier notre humanité au profit d’une machine ne proviendrait pas de la technologie elle-même, mais bien que la manière dont nous nous lions à elle. Et de fait, nous nous reposons désormais prodigieusement sur de vastes modèles linguistiques comme ChatGPT. Nous les sollicitons pour prendre des décisions à notre place, comme si l’interface était un oracle ou bien notre conseiller personnel.

Ce type de dépendance peut mener aux pires conséquences, comme celles de tomber amoureux d’une IA, de développer des psychoses induites par l’IA, ou encore, d’être guidé dans son suicide par un chatbot.

Bien entendu, les représentations anthropomorphiques des chatbots, le choix de prénoms comme Claude ou encore le fait de les désigner comme des « compagnons » n’aide pas. Mais Baudrillard avait pressenti que le problème ne provenait pas de la technologie elle-même, mais plutôt de notre désir de lui céder la réalité.

Le fait de tomber amoureux d’une IA ou de s’en remettre à sa décision est un problème humain, non pas un problème propre à la machine. Encore que, le résultat demeure plus ou moins le même. Le comportement de plus en plus étrange de Grok – porté par Elon Musk – s’explique simplement par son accès en temps réels aux informations (opinions, assertions arbitraires, complots) qui circulent sur X, plateforme dans laquelle il est intégré.

« Suis-je un être humain ou une machine ? »

De la même manière que les êtres humains sont façonnés par leur interaction avec l’IA, l’IA est dressée par ses utilisateurs. D’après Baudrillard, les progrès technologiques des années 1990 rendaient déjà impossible la réponse à la question « Suis-je un être humain ou une machine ? »

Il semblait confiant malgré tout, puisqu’il pensait que la distinction entre l’homme et la machine demeurerait indéfectible. L’IA ne pourrait jamais prendre plaisir à ses propres opérations à la manière dont les humains apprécient leur propre humanité, par exemple en expérimentant l’amour, la musique ou le sport. Mais cette prédiction pourrait bien être contredite par Tilly Norwood qui a déclaré dans le post Facebook qui la révélait au public :

« Je suis peut-être générée par une IA, mais je ressens des émotions bien réelles. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Jean Baudrillard, le philosophe qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT – https://theconversation.com/jean-baudrillard-le-philosophe-qui-a-predit-lintelligence-artificielle-trente-ans-avant-chatgpt-269417

La justice restaurative aide-t-elle les femmes victimes de violences sexuelles ?

Source: The Conversation – in French – By Delphine Griveaud, Chargée de recherche au Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Le film _Je verrai toujours vos visages_ (2023), de Jeanne Herry, restitue avec acuité la pratique de la justice restaurative en France. Christophe Brachet/Chifoumi Prod/Trésor Films/StudioCanal/France 3 Cinéma

La justice restaurative consiste à accompagner des victimes et des auteurs d’infractions qui souhaitent dialoguer. Ce type de rencontre ne prétend pas remplacer la justice pénale, mais offrir une option supplémentaire à celles et ceux qui y aspirent. Que sait-on aujourd’hui de ces mesures, de leurs effets, de leurs limites et des expériences de celles qui les vivent ?


Le film Je verrai toujours vos visages (2023), de Jeanne Herry, a permis au grand public de découvrir l’existence des mesures de justice restaurative prévues par le système judiciaire français. Fidèle à la réalité, cette fiction montre notamment le processus par lequel une jeune femme en vient à rencontrer son frère, qui l’a plusieurs fois violée enfant. Elle souhaite convenir avec lui d’une séparation des espaces de la ville dans laquelle elle et lui vont devoir cohabiter alors qu’il vient de sortir de prison. Ce cas a suscité des réactions critiques, soulignant les débats houleux qui entourent la justice restaurative dans le cas de violences de genre.

Peut-on traiter à égalité, dans le processus d’une médiation, les propos et attentes d’une victime d’inceste et de celui qui l’a violée ? Cela revient-il à minimiser les faits ? Ne serait-il pas dangereux, au moins psychiquement, pour une victime de violence sexuelle de rencontrer son agresseur ? Y a-t-il là un trop fort risque d’instrumentalisation du processus de la part de l’auteur des faits ?

Ces questions agitent les discussions sur la justice restaurative en cas de violences de genre, mais à l’aune de nos recherches en sciences sociales auprès des premières personnes concernées, elles tendent à réduire la complexité de la pratique.

Justice restaurative : de quoi parle-t-on ?

Depuis 2014, l’article 10-1 du Code de procédure pénale indique qu’une mesure de justice restaurative peut être proposée

« à l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure, y compris lors de l’exécution de la peine, [à] la victime et l’auteur d’une infraction, sous réserve que les faits aient été reconnus ».

Ces mesures sont mises en place si victimes et auteurs le souhaitent. Elles développent une approche différente de la justice pénale : il s’agit moins de punir l’auteur des faits que de créer un dialogue entre victimes et auteurs pour réparer les victimes et responsabiliser les auteurs.

Différentes pratiques restauratives coexistent en France aujourd’hui. Les plus répandues sont les médiations restauratives : des processus, longs, menés par des animateurs et animatrices formées à cet effet, qui offrent un cadre sécurisant à une victime ou un auteur de délit/crime pour revenir sur ce qu’il s’est passé, et se préparer à une rencontre avec l’autre (son auteur, sa victime) s’ils le souhaitent.

Ces mesures reposent sur la libre participation de celles et ceux qui le souhaitent, elles ne peuvent en aucun cas être imposées. Étant donné le peu de moyens alloués et le manque d’information des justiciables, elles sont peu nombreuses. En 2023, l’Institut français pour la justice restaurative, l’association prenant en charge la majorité des mesures de justice restaurative sur le territoire dénombrait 89 mesures terminées et 158 en cours, dont plus de 90 % de médiations restauratives. En agrégeant à cela les mesures restauratives de toutes les autres organisations, à l’activité quantitativement plus restreinte, on ne dépasse pas les 200 mesures terminées sur l’année 2023. Selon les estimations les plus récentes, les deux tiers de ces mesures concernent des violences de genre, cette proportion ayant progressivement augmenté depuis 2014.

La justice restaurative : un danger pour les victimes de violences de genre ?

Parce qu’elle s’appuie sur une approche relationnelle qui tend à (ré)instaurer une communication entre eux par un processus qui propose autant d’écoute et de considération à l’un qu’à l’autre, on peut considérer que la justice restaurative tend à symétriser les positions de victime et d’auteur.

Cette démarche égalitariste peut entrer en conflit avec la perspective des associations de lutte contre les violences sexuelles (et/ou conjugales, incestueuses, etc.) qui mettent l’accent sur le rapport de pouvoir existant entre auteur et victime et sur les risques que cette asymétrie engendre en cas de face-à-face. Elles craignent que cela réinstaure l’« emprise » de l’auteur sur la victime et accroisse le risque de « revictimiser » la victime.

Reposant sur une compréhension individuelle des violences, qui emprunte à des savoirs psychologiques très diffusés actuellement, une telle approche amène à considérer le pouvoir que prennent les auteurs sur les victimes en matière de violences de genre moins comme le produit d’un contexte social inégalitaire que comme une faculté individuelle des auteurs, qui leur permet de prendre l’ascendant psychique sur leur victime pour les déposséder de leur libre arbitre. Dans cette perspective, la source du pouvoir n’est pas un ensemble de mécanismes sociaux mais la personnalité de l’auteur lui-même.

Par ailleurs, certaines associations féministes voient dans les « médiations restauratives » une manière déguisée de contourner l’interdiction pour une autorité publique d’imposer une médiation dans les situations de violences dans le couple ; celle-ci a justement été posée pour couper court aux risques d’emprise des hommes violents sur leurs victimes par la Convention d’Istanbul sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes, ratifiée par la France en 2014.

Pourtant, la médiation restaurative n’est pas une médiation obligatoire telle qu’interdite dans la Convention, elle ne peut pas être imposée, elle n’est pas un acte de procédure pénale et n’a pas les mêmes objectifs que celle-ci. Mais ces distinctions semblent floues pour beaucoup, et les pouvoirs publics prennent donc de grandes précautions au sujet de la justice restaurative en cas de violence conjugale.

Ce sont alors d’autres types de pratiques restauratives qui sont privilégiées, des pratiques indirectes, qui accompagnent auteurs et victimes à des rencontres avec d’autres auteurs et victimes qui ont commis ou subi le même type de délit/crime, mais qui ne se connaissent pas au préalable. Ces dispositifs sont appelés « rencontres détenus-victimes ».

Les réticences sont moins grandes du côté des pouvoirs publics dans les cas de violences sexuelles extérieures au couple, mais elles ont pu émerger du côté des associations : en 2022, la Fédération des CIDFF (centres d’information sur les droits des femmes et des familles) s’est ainsi opposée à la justice restaurative au niveau national, tandis que le rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise) de 2023 la rejetait catégoriquement dans les cas de violences incestueuses.

Ce que les victimes de violences de genre font de la justice restaurative

Les débats sur la pertinence de la justice restaurative dans les cas de violences de genre sont souvent théoriques, et détachés de l’analyse de ce qu’il se passe réellement quand des mesures de justice restaurative sont mises en place. Surtout, ces débats sont menés au nom du bien-être et de la protection des victimes, sans connaissance réelle de la méthode de travail des associations spécialisées et sans qu’on entende les voix de celles qui ont bénéficié ou sont engagées dans une mesure de justice restaurative.

Entre 2022 et 2023, notre terrain d’enquête nous a amenées à rencontrer 14 d’entre elles : neuf victimes de violences sexuelles et cinq victimes de violences conjugales (dont les violences étaient à la fois psychologiques, physiques et sexuelles). Certaines se sont lancées dans la justice restaurative après une mauvaise expérience avec la justice pénale, au cours de laquelle elles ne s’étaient pas senties écoutées. D’autres sont dans des situations beaucoup plus rares en France, mais qui tendent à se développer : elles ont été prises en charge par des associations qui, contrairement à celles travaillant sous financement du ministère de la justice, acceptent d’accompagner des médiations restauratives hors de toute reconnaissance judiciaire. Elles n’ont donc jamais déposé plainte. Cinq ont fait l’expérience d’une rencontre entre détenus et victimes ; neuf d’une médiation restaurative. Ce nombre de victimes est trop peu élevé pour que nos observations puissent avoir un caractère représentatif, mais il nous donne un aperçu de ce que peut être la justice restaurative en cas de violences de genre.

Tout d’abord, les raisons qui ont amené ces personnes à s’engager dans la justice restaurative sont multiples : souvent, elles saisissent une main tendue et l’opportunité, rare, d’une écoute gratuite et inconditionnelle, elles espèrent que cela leur permettra d’aller mieux, mais elles peuvent aussi vouloir poser des questions à un ou à leur auteur ou espérer que la démarche pourra transformer l’auteur et ainsi protéger d’autres femmes ou enfants. Ensuite, elles s’approprient de manières disparates les dispositifs. À rebours de l’image de passivité prêtée aux victimes, l’une d’entre elles nous a raconté avoir parlé sans discontinuer pendant une heure lors de la rencontre avec son frère qui l’avait violée enfant. Elle lui a dit tout ce qu’elle n’avait jamais pu lui dire dans le cadre familial qui, contrairement au cadre créé par la justice restaurative, ne légitimait pas sa parole.

Enfin, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont souligné l’importance d’avoir été reconnues et écoutées par les praticiennes de la justice restaurative, sans remise en cause de leur récit ni injonction à s’expliquer, se justifier.

Témoignages de praticiennes de la justice restaurative.

Cette considération est racontée comme étant en elle-même réparatrice, et ce, aussi parce qu’elle contraste avec le peu d’attention apportée aux victimes par leur entourage. Les personnes rencontrées qui sont, ou ont été, engagées dans une procédure judiciaire opposent par ailleurs une justice pénale froide, technique et pragmatique à une justice restaurative chaleureuse, empathique, et laissant place aux émotions.

En pratique donc, les victimes de violences de genre avec qui nous avons échangé ne se sentent pas vulnérabilisées par les mesures de justice restaurative. Au contraire, elles se disent renforcées par elles. Ces expériences sont produites, selon les cas, à la fois par la considération et la reconnaissance accompagnant l’entrée dans les mesures, par le travail émotionnel des praticiennes, par la resocialisation permise par la mesure (sortie de l’isolement que connaissent de nombreuses victimes à la suite des violences, formation d’amitiés avec d’autres victimes rencontrées pendant le parcours, et même avec des auteurs participant aux cercles de parole) et par la revalorisation de soi qu’elle permet bien souvent également.

Ces résultats indiquent sans doute l’importance du contexte que la justice restaurative produit pour la rencontre entre victime et auteur : considérant auteurs et victimes à parts égales, il peut donner de fait plus de pouvoir aux victimes qu’elles n’en avaient dans les relations violentes qui les liaient à leurs agresseurs, d’autant plus que ce cadre s’éloigne de la figure de passivité attribuée aux victimes pour ouvrir la possibilité d’une prise en main de leur histoire. En revanche, si le cadre créé par la justice restaurative établit une égalité entre auteur et victime au moment de leur rencontre, il ne change pas les inégalités sociales qui ont permis la violence. En cela, selon nous, la justice restaurative ne constitue pas tant un moyen de lutte contre les violences de genre que la rustine d’une société qui tolère, et favorise, ces violences.

The Conversation

Delphine Griveaud a reçu pour cette recherche des financements du Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice), de la Direction et l’Ecole nationale de la protection judiciaire de la jeunesse, et du Service d’aide aux victimes et à l’aide juridictionnelle.

Emeline Fourment a reçu pour cette recherche des financements de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice) et du Centre Rouennais d’Etudes Juridiques (CUREJ).

ref. La justice restaurative aide-t-elle les femmes victimes de violences sexuelles ? – https://theconversation.com/la-justice-restaurative-aide-t-elle-les-femmes-victimes-de-violences-sexuelles-260935

Bamako est sous pression, mais pas assiégée : la différence a toute son importance

Source: The Conversation – in French – By Lamine Doumbia, Research Associate – Dep. African History /Institute for Asian and African Studies, Humboldt University of Berlin

Depuis plus d’une décennie, le Mali peine à venir à bout des « djihadistes » autour de Gao, Kidal et Ségou. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, est considéré comme le plus violent des groupes terroristes opérant dans la région, compte tenu de l’ampleur de ses attaques.

Le groupe veut imposer sa propre interprétation stricte de l’islam et de la charia. Il a récemment intensifié ses opérations dans certaines zones du Mali. Cela a mis à rude épreuve les routes commerciales et l’approvisionnement en produits de première nécessité, notamment en carburant.

Face à cela, plusieurs médias s’inquiètent d’une crise sécuritaire qui s’aggrave. Cependant, en tant que chercheurs maliens, nous pensons que certaines de leurs affirmations sont exagérées. Nous travaillons dans les domaines des études africaines, de l’anthropologie sociale, de l’histoire, de l’économie et des études en développement, et menons des travaux de terrain à Bamako depuis six mois. Notre analyse s’appuie aussi sur nos recherches sur les marchés urbains et la résilience sociale en Afrique de l’Ouest.

Nous estimons que ce qui est rapporté relève davantage de conjectures fondées sur certains signaux que sur des conclusions solides étayées par des preuves empiriques.

Par exemple, la crise du carburant à Bamako a été interprétée comme uniquement la conséquence directe d’activités terroristes. Mais les limites institutionnelles, structurelles et gouvernementales à bien organiser l’approvisionnement et le stockage du carburant ont dû jouer aussi un rôle important dans cette situation.

Les efforts du gouvernement n’ont pas encore permis de stabiliser durablement la situation. Mais cela ne signifie pas pour autant que la capitale est assiégée.

Nos observations de terrain montrent une réalité différente. Bamako est sous forte pression et certaines activités sont perturbées. Mais les marchés continuent de fonctionner et les habitants font preuve d’une solidarité et d’une capacité d’adaptation remarquables dans leur vie quotidienne.

La nuance est importante. Il ne s’agit pas de minimiser la crise, mais de la décrire avec précision, en tenant compte de sa complexité et des réalités locales.

Au-delà du récit de l’effondrement

Décrire Bamako comme « assiégée » risque d’occulter une réalité sociale complexe. Les routes sont certes moins sûres, mais la ville continue de fonctionner.

Les marchés continuent de fonctionner, même si les conditions sont difficiles. Les écoles, bien que fermées par intermittence, ont rouvert après deux semaines de fermeture. Beaucoup de communautés urbaines mobilisent des formes locales de résilience. Les analyses externes négligent trop souvent ces aspects.

Qualifier cette situation de « blocus » revient à confondre perturbation logistique et encerclement militaire. Un blocus impliquerait qu’aucun mouvement de personnes ou de marchandises n’est possible, ce qui n’est pas le cas. Ce à quoi nous assistons, c’est un étouffement progressif des artères économiques de la ville, et non un siège total.

Réalités quotidiennes : marchés et difficultés

Pour comprendre la crise actuelle autour de Bamako, il faut retracer son histoire. Comme l’explique l’anthropologue social émérite Georg Klute, les conflits dans la région du Sahara-Sahel ont longtemps pris la forme de « petites guerres » asymétriques et nomades.

Il ne s’agissait pas de guerres totales, mais de confrontations mobiles et négociées, fondées sur des stratégies d’autonomie et de survie dans des environnements marginaux. Ce que nous observons aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de cette tradition de contestation localisée.

Ces « petites guerres» asymétriques ont évolué pour devenir des insurrections hybrides mêlant modes de résistance historiques, revendications politiques depuis les années 1990 et idéologie terroriste transnationale.

Cette trajectoire était déjà visible il y a plus de dix ans, lorsque le coup d’État de 2012 a été suivi par l’occupation du nord du Mali par des séparatistes touaregs et des groupes terroristes islamistes.

Autrefois célébré comme un modèle de démocratie, le Mali est entré dans un cycle prolongé de fragilité, marqué par des coups d’État militaires, une autorité fragmentée et l’effritement de la confiance publique.

Si Bamako est confrontée à des pénuries et à une hausse des prix, l’épicentre des difficultés économiques se situe plus au nord et à l’est, dans les régions de Mopti, Kayes et Ségou. Des études récentes montrent comment les groupes armés se sont immiscés dans la vie économique quotidienne. Ils contrôlent les marchés, taxent les routes commerciales et réglementent la mobilité.

À Mopti, des factions « djihadistes » ont mis en place des systèmes de gouvernance parallèles, collectant des impôts « zakat », appliquant leurs propres codes de justice et offrant une sécurité minimale en échange de la conformité.

À Ségou, les réseaux de transport sont étroitement surveillés. Les agriculteurs et les commerçants sont souvent contraints de payer des taxes informelles pour transporter des marchandises entre les villages. Ces mesures ont perturbé les économies locales, réorienté les chaînes de valeur et imposé de nouvelles hiérarchies de contrôle.

Ce qui avait commencé comme une insurrection localisée dans les périphéries nomades touche désormais le cœur urbain de la vie politique et économique du Mali.

Pourtant, comme nous l’avons observé lors de notre récente étude de terrain au Grand Marché de Bamako, il ne s’agit pas d’une guerre menée uniquement avec des armes, mais aussi d’une lutte pour la survie, la dignité et la souveraineté.

Résilience et solidarité

Au cours de nos récentes recherches sur le terrain consacrées à la dynamique des marchés urbains et aux contestations en Afrique de l’Ouest, nous avons pu constater à quel point la crise actuelle a bouleversé la vie quotidienne à Bamako.

Au Grand Marché, le cœur commercial de la ville, les commerçants et les consommateurs sont confrontés à des difficultés. La pénurie de carburant a perturbé la circulation des marchandises et des personnes, rendant les transports rares et coûteux.

Cette pénurie a déclenché une réaction en chaîne. Les prix des produits de base ont explosé et les coupures d’électricité se sont multipliées. Cela affecte le stockage frigorifique, les petites industries et les moyens de subsistance des ménages. Bien que nous ne disposions pas de données officielles, nous avons observé que les travailleurs « non déclarés » – qui constituent la majorité de la main-d’œuvre de Bamako – ont vu leurs sources de revenus s’effondrer.

Pourtant, la résilience et la solidarité restent frappantes. De nombreux commerçants continuent de parcourir de longues distances à pied pour se rendre au marché, souvent sans savoir si des clients viendront. Le samedi, lorsque le carburant est devenu un peu plus disponible, les marchés ont retrouvé leur ambiance et attiré de nombreux vendeurs et acheteurs.

Partout dans la ville, de longues files d’attente se forment devant les stations-service. Les habitants attendent patiemment et s’entraident en partageant de l’eau, des informations et en multipliant les petits gestes de solidarité.

De ces scènes se dégage une forte impression de solidarité, une volonté collective de tenir et de s’adapter. Face au manque de carburant, les habitants de Bamako réinventent leur vie quotidienne grâce à l’entraide, à la persévérance et à un sentiment d’appartenance à la communauté.

Dans ce contexte, la leçon est claire : une escalade militaire seule ne saurait pas résoudre une crise qui a pris racine dans le tissu social. Comme le montrent nos observations sur le terrain, constats et recherches à long terme, seule une négociation (ancrée dans les réalités locales et le sens de l’histoire) peut offrir une solution durable.

La négociation, pas la militarisation

A partir du cœur du Grand Marché, on aperçoit la véritable nature de la crise actuelle à Bamako. Il ne s’agit pas d’un effondrement imminent mais d’une lassitude accumulée. La résilience du peuple ne peut pas compenser indéfiniment la paralysie de la gouvernance.

La crise malienne a démontré à maintes reprises les limites d’une réponse strictement militaire. Le désespoir social et économique auquel nous assistons aujourd’hui renforce l’urgence d’un dialogue sociopolitique. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un signe de faiblesse, mais d’une reconnaissance pragmatique de la réalité.

La négociation doit dépasser la simple opposition entre « État et groupes armés ». Elle doit inclure des leaders religieux, des acteurs du marché, des organisations de la société civile, des chercheurs universitaires et des communautés locales.

Un tel processus s’annonce ardu, notamment compte tenu de l’engagement en faveur de la laïcité dans le cadre constitutionnel du Mali. Mais persister dans le refus du dialogue ne ferait qu’accroître l’isolement du pays, sur les plans politique, social et humanitaire.

Plutôt que de dépeindre la capitale malienne comme une cité assiégée, il faut y voir une métropole qui, sous une pression extrême, continue de lutter, de respirer et de s’adapter.

Plutôt que de présenter la capitale malienne comme une ville assiégée, nous devrions la reconnaître comme une ville qui lutte sous une pression immense, mais qui continue de respirer, de résister et de s’adapter. La négociation, et non la militarisation, reste la voie la plus crédible vers une paix durable à Bamako.

The Conversation

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