Université : comment les premières étudiantes ont été accueillies dans les amphis, entre sarcasme et camaraderie

Source: The Conversation – in French – By Amélie Puche, Docteure en histoire contemporaine, associée au CREHS, Université d’Artois; Université de Lausanne

Cours de l’académicien Gustave Reynier à la Sorbonne dans l’amphithéâtre Descartes, en 1909. Bibliothèque de la Sorbonne, via Wikimedia Commons, CC BY-SA

C’est en 1867 que les femmes ont pu s’inscrire pour la première fois à l’université. Pour obtenir ce droit, il leur a fallu surmonter nombre de préjugés. Mais le combat ne s’est pas arrêté une fois franchi le seuil des amphithéâtres. À quelles réactions ont-elles dû faire face ? Et comment un terrain d’entente s’est-il dessiné avec les autres étudiants ?


En 1866, au moment où les femmes réclament d’accéder à l’enseignement supérieur, les rôles sociaux sont très tranchés. Ces dernières sont vouées à la sphère privée (le foyer) tandis que les hommes évoluent dans la sphère publique. L’idée est que la division biologique des sexes induirait une différence de capacités. Ainsi, ce que les hommes peuvent faire, les femmes ne le pourraient pas.

L’aptitude féminine à enfanter les placerait du côté de la nature, leur conférant un caractère instable et fragile. Elle les enfermerait également dans les tâches répétitives des soins à l’enfant, aux autres, et de la maison, seules conciliables avec les grossesses. Leur esprit serait alors tourné vers les aspects pratiques du quotidien, les détails, le rendant incapable d’abstraction ou à fortiori de création.

Si les femmes procréent, les hommes créent. Ces derniers auraient maîtrisé la nature et les sentiments qui les rendent vulnérables pour se tourner vers la culture. Ils produiraient, tant au niveau agricole, qu’industriel, commercial, financier ou intellectuel. Seul l’esprit masculin pourrait concevoir la société : les lois, les arts, la religion… et l’étudier.

Cette conception des rôles est validée par la médecine au XIXᵉ siècle, caution médicale qui renforce les assignations de genre. Pour étudier, les femmes sortent du foyer. Cela est perçu comme une transgression, d’autant que, si les auditrices libres fréquentaient déjà les amphithéâtres, s’inscrire comme étudiante signifie passer les diplômes et briguer les emplois sur lesquels ils ouvrent. Revenons sur l’histoire de cette conquête de l’université par les femmes.

Forcer les portes des amphithéâtres

Mars 1866, Madeleine Brès (1842-1921) rencontre le doyen de la faculté de médecine Adolphe Wurtz (1817-1884). Son souhait : s’inscrire, faire des études et devenir médecin. Elle passe alors le baccalauréat, obligatoire pour s’inscrire en faculté et ouvert aux femmes depuis peu. En effet, la première à réclamer le droit de se présenter aux épreuves est Julie-Victoire Daubié (1824-1874), bachelière en 1861.

Pendant ce temps, Adolphe Wurtz constitue son dossier.

S’il est favorable à l’ouverture des facultés aux femmes à titre personnel, il sait qu’il doit s’élever contre une montagne de préjugés. Ses collègues craignent surtout les troubles que les étudiantes pourraient provoquer dans les amphithéâtres, et une baisse de niveau. Car il est généralement admis que les femmes seraient moins intelligentes que les hommes.

Le doyen fait vérifier le droit : il n’y a aucun interdit légal à ce que les femmes poursuivent des études, seuls les préjugés et la tradition sont cause de leur exclusion. Il s’intéresse à la faculté de médecine de Zurich qui, en 1864, a accueilli une première étudiante : Nadedja Souslova (1843-1918). Il veut savoir si sa présence a entraîné des perturbations et si elle a réussi à suivre les cours. Tout s’étant déroulé au mieux en Suisse, il argumente et défend la demande de Madeleine Brès auprès de ses collègues, en vain.

Il conseille donc à la jeune femme de s’adresser au ministre Victor Duruy (1811-1894), ce qu’elle fait. Le jour où sa requête est examinée en conseil des ministres, c’est l’impératrice Eugénie qui préside. Elle enlève le vote en faveur de l’ouverture des facultés aux femmes. Dès 1867, de premières inscriptions féminines sont prises dans les facultés françaises.

Prendre place sur les bancs des amphithéâtres

Les étudiants se montrent plutôt accueillants. Ils se veulent des hommes nouveaux, souhaitant épouser une égale, instruite et capable d’élever leurs enfants dans des valeurs communes. Certains prennent conscience que les femmes ne sont pas inférieures intellectuellement mais ont été maintenues dans l’ignorance.

Il est vrai que, en 1867, lorsque les premières femmes franchissent le seuil des amphithéâtres, il n’existe pas d’enseignement secondaire pour elles. Il faut attendre 1880 pour que celui-ci soit créé, et encore, il est très différent de celui des garçons, sans sciences et sans latin, afin que les filles n’aient pas accès au baccalauréat. Dans ces conditions, la majorité des étudiants, en plus de se montrer courtois, partagent des conseils de lecture ou les intègrent à leurs groupes de travail en bibliothèque.

Carte postale du début du XXᵉ siècle intitulée Doctoresse, L’Étudiante
Carte postale du début du XXᵉ siècle : Doctoresse. L’étudiante.
Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, via Wikimedia, CC BY-SA

Bien sûr, certains hommes se montrent plus réticents à accepter les femmes : bruits d’animaux voire injures, propos obscènes pour les choquer et leur faire quitter le cours, jets de boulettes de papier et même de pommes cuites. La pratique est d’ailleurs renforcée par la place attribuée aux femmes dans les amphithéâtres : les bancs du bas juste devant le bureau du professeur.

Mais c’est surtout lorsque ces dernières briguent les diplômes pour exercer un emploi que les étudiants se révèlent ennemis. Ils estiment qu’elles leur volent leurs postes. Souvent, ils refusent tout simplement de les inclure dans leurs groupes d’étude car, manquant de pratique, elles sont désavantagées lors des examens.

Parfois, des protestations plus vives peuvent avoir lieu. Par exemple, lors de la soutenance de thèse de Jeanne Chauvin (1862-1926) dans laquelle elle défend l’égalité juridique des hommes et des femmes, donc une égalité d’éducation et d’accession aux professions, les étudiants envahissent la salle et mènent un tel vacarme que la soutenance est ajournée.

L’administration ne semble pas réagir face à ces pratiques. Pour cause, en 1867, une majorité des professeurs doute du bien-fondé d’admettre les filles dans les universités. Néanmoins, ces angoisses se dissipent rapidement. Elles se révèlent particulièrement douées, réussissant un peu mieux que les étudiants aux examens. Une réalité qui se situe à rebours des conceptions du temps.

Les caricatures produites au sein des amphis

En 1867, la nouveauté qu’est l’étudiante nourrit les discours et les images, souvent pour souligner que la place des femmes n’est pas dans les amphithéâtres.

D’abord, leur santé serait en danger. Leur silhouette délicate ne leur permettrait pas de supporter les fatigues du travail universitaire, les rendant malades. L’étude ébranlerait leurs nerfs déjà fragiles, les poussant à la folie, voire au suicide.

Autre argument, le cerveau féminin ne serait pas fait pour l’étude. Certains travaux scientifiques tentent, en vain, de prouver leur infériorité intellectuelle. D’autres se contentent d’expliquer que leur intelligence est sociale et non pas logique, en raison d’une nature changeante et instable, donc incompatible avec l’enseignement supérieur.


CNRS Éditions

De plus, elles seraient des perturbatrices, menaçant la réussite des étudiants. Selon les professeurs, leurs silhouettes, leurs voix, leurs chevelures éveilleraient les instincts d’hommes encore jeunes. Selon certains de leurs camarades, elles sauraient séduire les professeurs pour réussir. Selon les journaux, elles n’hésiteraient pas à déployer tous leurs artifices pour épouser un étudiant. Mais dans ce cas, seraient-elles de meilleures épouses et mères car partageant les idées de leur conjoint ou, au contraire, d’abominables ménagères délaissant les tâches quotidiennes pour les travaux de l’esprit ?

Se dessine par-là la crainte d’assister à la destruction de la société. Car les femmes qui étudient se viriliseraient et, en vivant comme des hommes, elles gagneraient leur vie, refuseraient donc de se marier et de fonder une famille.

Toutefois, face à la réalité, des modifications dans la manière dont les étudiantes sont dépeintes apparaissent. Les « premières » prouvent qu’elles peuvent réussir sans altérer leur santé. De plus, loin de perturber les étudiants, elles les pousseraient à travailler davantage. Et, tout cela, sans forcément refuser leurs demandes en mariage…

The Conversation

Amélie Puche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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La Chine, leader de la décarbonation des économies du Sud

Source: The Conversation – in French – By Mary-Françoise Renard, Professeur d’économie, Université Clermont Auvergne (UCA)

La Chine émet à présent des obligations « pandas » vertes, finançant des projets de fermes solaires ou de stations d’épuration des eaux usées dans les pays du Sud. MdvEdwards/Shutterstock

Très engagée dans la décarbonation de son économie, la Chine est devenue la première, et la plus innovante, productrice mondiale d’énergies vertes. Cette position lui permet de conforter ses relations avec les pays du Sud, en répondant à leurs besoins tout en servant ses propres objectifs d’étendre son influence, d’écouler sa production et d’approfondir l’internationalisation de sa monnaie. L’objectif : être la première puissance mondiale en 2049.


L’image d’une alliance entre grands pays du Sud global lors de la rencontre Xi Jinping, Vladimir Poutine et Narendra Modi pendant la réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin en septembre 2025, est un message aux pays du monde occidental : il existe une alternative au multilatéralisme.

L’importante délégation chinoise à la COP 30 en novembre 2025, au Brésil, et l’organisation dans ce cadre, d’un évènement sur la coopération Sud-Sud relatif au climat, illustre l’un des principaux vecteurs de cette coopération. La Chine est devenue le premier investisseur mondial dans les énergies renouvelables.

Cette stratégie vise à servir l’ambition chinoise de devenir la première puissance économique mondiale en 2049. Elle doit notamment lui permettre de jouer un rôle majeur dans la définition des normes et des standards internationaux.

Une stratégie offensive pour concurrencer l’Occident

L’affaiblissement des économies occidentales lors de la crise financière de 2007 a été concomitante de la volonté des pays du Sud de monter en puissance dans la gouvernance mondiale.

La création des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) en 2009 et le discours de Wen Jiabao, alors premier ministre de Hu Jintao, à Davos la même année, illustrent cette volonté d’être leader de ce mouvement. La Chine est progressivement passée d’une stratégie « profil bas » avec Deng Xiaoping à la stratégie offensive d’une économie innovante pouvant concurrencer les économies développées dans de nombreux secteurs.




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À l’heure où les États-Unis se marginalisent dans la lutte contre le réchauffement climatique et où l’Europe souffre de ses désaccords, la Chine se positionne comme le fournisseur de technologies vertes aux pays du Sud et le défenseur de leurs intérêts. Elle peut leur permettre d’accélérer la décarbonation de leur économie à un coût assez faible, de bénéficier d’investissements qui créent des emplois et peuvent générer des transferts de technologie. Elle sert un double objectif :

  • offrir des débouchés pour écouler ses surproductions, poursuivre la montée en gamme de son industrie et renforcer sa position de leader dans les technologies vertes ;

  • accroître l’internationalisation de sa monnaie, pour limiter les dépendances à l’extraterritorialité du dollar.

Une demande croissante de technologie chinoise par les pays du Sud

Éoliennes, panneaux solaires, batteries, la Chine est le premier producteur d’énergies vertes dans le monde. C’est principalement par la technologie que la Chine envisage la décarbonation de l’économie. Par exemple, en matière de panneaux solaires, la Chine dispose de 80 % de la capacité de production mondiale à chaque stade de la chaîne de valeur. La domination est encore plus forte dans les batteries avec 85 % de maîtrise de la chaîne de valeur.

Elle dispose d’un quasi-monopole dans la technologie de traitement des terres rares qu’elle possède en grande quantité. Sa compétitivité en matière de transports décarbonés illustre les efforts faits dans ce domaine grâce aux différents plans, notamment Made in China 2025.

S’agissant des véhicules électriques, on retrouve la traditionnelle intégration des pays d’Asie et des entreprises chinoises – BYD, China’s Sunwoda Electric Company, China’s Zhejiang Geely Holding Group, etc. Ces dernières ont créé des usines de voitures électriques et de batteries en Thaïlande, au Vietnam, en Malaisie et en Indonésie. Les investissements de l’entreprise China’s Sunwoda Electronic Company et de Chery doivent permettre respectivement à la Thaïlande et au Vietnam de devenir des acteurs majeurs dans la chaîne de valeur des véhicules électriques.




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Dans ce domaine, c’est tout un écosystème qui est proposé par Contemporary Amperex Technology Co. Limited (CATL), la plus grande usine chinoise de batteries, s’appuyant sur une joint-venture (coentreprise) sur le nickel avec l’Indonésie pour construire des capacités locales grâce à l’expertise chinoise.

Internationalisation de sa monnaie, le renminbi

Entre 2000 et 2023, la Chine a prêté 36,67 milliards d’euros aux pays africains pour développer l’accès à l’électricité sur le continent.

La construction de centrales hydroélectriques concentre 63 % des financements chinois de production d’électricité en Afrique entre 2020 et 2023, notamment en Zambie et en Angola. Les entreprises chinoises ont là aussi une position très dominante sur les chaînes de valeur de la transition énergétique, qu’il s’agisse des panneaux photovoltaïques ou des systèmes de stockage par batteries.

Sa compétitivité dans ce domaine lui permet de servir un autre objectif : l’internationalisation de sa monnaie. L’Arabie saoudite a accepté que le pétrole qu’elle vend à la Chine lui soit payé en renminbi (RMB) et attend en échange des investissements chinois dans les énergies renouvelables.

Obligations « pandas »

Grâce à des obligations libellées en renminbi, la Chine peut soutenir des projets dans les pays du Sud sur trois marchés : le marché obligataire panda onshore, le marché obligataire dim sum offshore et le marché obligataire offshore des zones de libre-échange (free-trade zones, FTZ), qui connaissent une forte croissance. Rappelons qu’une obligation est une dette émise par un État, une entreprise ou une collectivité locale sur un marché financier. Lorsqu’un étranger émet une dette sur un marché financier chinois, en renminbi, elle est qualifiée d’« obligation panda ». Lorsque ce titre de dette en renminbi est émis sur un marché étranger (off-shore), c’est une « obligation dim sum ».

En 2023, l’Égypte émet une obligation panda durable d’un montant de 3,5 milliards de renminbi (362 millions d’euros), avec le soutien de la Banque africaine de développement (BAD) et de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII).

En 2024, c’est l’entreprise brésilienne de pâte à papier Suzano qui émet 1,2 milliard de renminbi (140 millions d’euros) en obligations vertes pandas, avec l’aide de la Banque de Chine. Ces fonds ont été affectés à des plantations d’eucalyptus qui séquestrent le carbone tout en protégeant les forêts indigènes.

La Chine soutient le financement de forêts d’eucalyptus au Brésil pour séquestrer le carbone.
JoaSouza/Shutterstock

Ces obligations panda sont particulièrement adaptées aux projets à grande échelle comme les fermes solaires et les stations d’épuration des eaux usées. La Chine accroît sa présence dans des financements en partie délaissés par les États-Unis, et qui sont de plus en plus souvent le fait de banques commerciales.

Elle fournit aussi des services de conseil. La Tunisie a fait appel à la Chine pour l’aider à lutter contre la pollution industrielle. Le gouvernement tunisien compte ainsi sur les capacités d’expertise chinoises pour éradiquer la pollution d’une usine de produits chimiques de Gabès (près de Sfax, au sud-est du pays) émettant des gaz toxiques entraînant des problèmes de santé pour les riverains, .

Objectif de leadership

Si la Chine participe activement à la décarbonation de l’économie, en servant un intérêt global, la lutte contre le réchauffement climatique, elle sert aussi son objectif de leadership. La domination des entreprises chinoises se renforce au fur et à mesure que les pays investissent dans les projets hydroélectriques, solaires, nucléaires notamment, comme en Afrique australe.

La Chine conforte son influence sur les pays du Sud en répondant à leur demande et en offrant une alternative à leurs relations avec les pays occidentaux, même si cela s’accompagne d’une certaine méfiance et de nombreuses tensions.

The Conversation

Mary-Françoise Renard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Soixante ans après Astérix, Idefix® se lance à son tour dans la conquête spatiale

Source: The Conversation – in French – By Julien Baroukh, Chef de projet du rover Idefix pour la mission MMX, Centre national d’études spatiales (CNES)

Le rover Idefix<sup>®</sup> se posera à la surface de Phobos et sera à la fois un éclaireur pour la sonde MMX et un enquêteur scientifique de terrain. ©DLR, CC BY-NC-ND

Cette année, une mission internationale menée par le Japon va décoller en direction des lunes de Mars. Pourquoi se pencher sur ces corps célestes ? Quels sont les défis à relever pour faire de la mission un succès ? Le chef de projet côté français nous emmène en coulisse.


Les lunes de Mars, Phobos et Deimos, intriguent : très petites et proches de Mars, les modèles scientifiques n’arrivent pas à déterminer d’où elles viennent. Sont-elles le résultat d’un impact géant sur la planète rouge ? Ou bien sont-elles des astéroïdes capturés par la gravité de cette dernière ? Ont-elles évolué depuis leur formation ? Répondre à ces questions permettra d’améliorer la compréhension de la formation et de l’évolution du système solaire, avec, à la clé, la question de l’origine de l’eau sur Mars… et sur la Terre.

En octobre 2026, la mission japonaise MMX (pour Martian Moons eXploration) décollera de Tanegashima, au Japon, vers la lune martienne Phobos. À son bord, le premier rover (ou « astromobile ») de conception et fabrication franco-allemande, appelé Idefix®, un petit robot sur roues conçu pour explorer la surface de Phobos. Ainsi, soixante ans après le décollage du premier satellite français A1, surnommé Astérix, à bord de la fusée française Diamant depuis la base spatiale d’Hammaguir en Algérie – et qui faisait de la France la troisième puissance spatiale, c’est son fidèle compagnon Idefix® qui s’élancera à son tour vers l’espace, célébrant la coopération internationale dans l’exploration spatiale.

Une mission pour étudier Phobos, une des lunes de Mars

Déterminer l’origine des deux lunes martiennes est l’objectif que s’est fixé l’agence spatiale japonaise, la JAXA. Pour cela, elle a imaginé et mis sur pied la mission MMX en coopération avec plusieurs agences internationales. Elle ira étudier Phobos et Deimos sur place : depuis l’orbite d’abord, au moyen de plusieurs instruments scientifiques, puis en se posant à la surface de Phobos pour y collecter des échantillons, qui seront renvoyés vers la Terre, avec un retour prévu en 2031.

Le Cnes, l’agence spatiale française, contribue à plusieurs titres à cette extraordinaire aventure. Tout d’abord avec son expertise sur les trajectoires planétaires : ses équipes participeront à la validation des calculs de leurs homologues japonais. Ensuite avec la fourniture d’un instrument scientifique, le spectromètre imageur MIRS, qui permettra d’observer Phobos et Deimos (et aussi l’atmosphère de Mars) dans l’infrarouge. Et enfin avec la mise à disposition du petit rover Idefix®, conçu en collaboration avec l’agence spatiale allemande, le DLR (Deutsches Zentrum für Luft- und Raumfahrt), pour explorer la surface de Phobos pendant au minimum cent jours.

Un casse-tête d’ingénierie

Les challenges à relever pour Idefix® sont nombreux, car explorer la surface de Phobos est un véritable défi : il n’y a pas d’atmosphère, les températures sont extrêmes, de – 200 °C la nuit à + 60 °C le jour, et la gravité y est très faible (environ 2 000 fois moins que sur Terre) et varie du simple au double selon le lieu où l’on se trouve.

photo du rover en salle blanche
Le rover Idefix® en configuration de croisière, c’est-à-dire sa configuration quand il est accroché à la sonde MMX : il a les jambes et les panneaux solaires repliés, ainsi que les protections des différentes appendices fermées.
Cnes, Fourni par l’auteur

Un vrai casse-tête que les équipes d’ingénieurs ont dû résoudre en plus des contraintes techniques très fortes inhérentes aux projets spatiaux, telles que la masse allouée, la puissance électrique disponible ou encore l’encombrement très réduits. Le résultat est un rover de moins de 25 kilogrammes, de 45 centimètres par 40 centimètres par 35 centimètres – environ la taille d’un micro-onde – avec quatre roues et alimenté par quatre petits panneaux solaires d’une puissance max d’environ 15 watts chacun.

Les objectifs de mission assignés à Idefix® sont triples.

Tout d’abord, Idefix® est un éclaireur. Il se posera le premier sur le sol jusqu’ici inconnu de Phobos et permettra de mieux caractériser son état et son comportement, avant que la sonde MMX atterrisse à son tour pour y recueillir des échantillons et les rapporter sur Terre. En effet, la très faible gravité de Phobos rend le régolithe, cette couche de sable et de gravier à la surface, très imprévisible : sable mouvant ? ou bien croûte parfaitement rigide ? La sonde MMX ne veut pas le découvrir lors de son propre atterrissage, et c’est donc Idefix® qui prendra les risques à sa place.

Ensuite, Idefix® est un démonstrateur technologique, et ce, à plusieurs titres. Il sera le premier objet à rouler sur un corps céleste avec une gravité aussi faible (milligravité), ouvrant ainsi la voie à une nouvelle méthode d’exploration spatiale. Il démontrera les capacités de navigation autonome fondée sur la vision, permettant d’étendre les rayons d’action de telles explorations. Enfin, il testera de nouvelles technologies avioniques (ordinateur de bord, système de communication, etc.) issues des nanosatellites d’observation de la Terre, mais dans un cadre interplanétaire.

Enfin, Idefix® est un explorateur scientifique in situ équipé de plusieurs instruments : quatre caméras dans le domaine visible, un radiomètre et un spectromètre à effet Raman, qui pourront bénéficier de la capacité du rover à se mouvoir pour étudier plusieurs zones.

Explorer la surface de Phobos grâce à quatre instruments, en se déplaçant

En explorant des zones non perturbées de la surface de Phobos, Idefix® déterminera les propriétés physiques du matériau de surface et caractérisera l’homogénéité de la surface dans une plage allant de 0,1 millimètre à plusieurs dizaines de mètres. Ainsi, Idefix® apportera un éclairage unique, une passerelle entre les études menées à distances depuis l’orbite par la sonde et l’analyse des échantillons qu’elle rapportera sur Terre.

illustration
Illustration d’Idefix® pointant ses panneaux photovoltaïques vers le Soleil.
Jean Bertrand, Cnes, Fourni par l’auteur

Deux des caméras sont situées à l’avant du rover, les navcams. Elles sont en premier lieu conçues pour le pilotage du rover en permettant de reconstituer le terrain devant Idefix® en trois dimensions. Elles offriront des informations de contexte scientifique aux autres instruments du rover, et leur résolution (4 mégapixels) permettra aussi de conduire des études géomorphologiques de la surface de Phobos.

À côté des navcams, le radiomètre miniRAD étudiera les propriétés thermiques du régolithe et des roches à la surface de Phobos, en mesurant leur rayonnement infrarouge. À l’aide de modèles mathématiques, ces mesures permettront de déterminer des éléments clés de minéralogie, comme l’inertie thermique de la surface, la porosité et l’émissivité du régolithe ou des roches étudiées, apportant ainsi un éclairage sur les processus géologiques à l’œuvre à la surface de Phobos.

Les wheelcams observeront chacune le mouvement des roues du rover et leur interaction avec le régolithe. On pourra en tirer des informations sur les propriétés mécaniques et dynamiques de la surface et aussi, grâce à des LED, sur la composition des grains.

Enfin un spectromètre Raman, orienté vers le sol, permettra de conduire des analyses minéralogiques de la surface de Phobos. Sa plage spectrale permettra de détecter une grande variété de minéraux.

Mais avant même d’explorer la surface de Phobos, le rover Idefix® va vivre des aventures mouvementées. Tout d’abord, le lancement en lui-même est toujours un moment critique. Puis Idefix® devra passer un peu plus de deux ans accroché à la sonde, soumis aux radiations, au vide spatial et aux variations extrêmes de températures. Enfin, il lui faudra survivre à la phase très critique d’atterrissage en terre inconnue.

The Conversation

Julien Baroukh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Artemis II : la NASA lance bientôt la première mission habitée vers la Lune depuis 54 ans, avec un Canadien à bord

Source: The Conversation – in French – By Gordon Osinski, Professor in Earth and Planetary Science, Western University

L’équipage de la nouvelle fusée lunaire Artemis II de la NASA au Centre spatial Kennedy, avec Jeremy Hansen de l’Agence spatiale canadienne complètement à droite. De gauche à droite : Reid Wiseman, Victor Glover et Christina Koch. (NASA)

La dernière mission Apollo s’est déroulée il y a 54 ans, et les humains ne se sont pas aventurés au-delà de l’orbite terrestre basse depuis ce temps. Cette situation est toutefois sur le point de changer avec le lancement de la mission Artemis II qui doit avoir lieu le mois prochain au Centre spatial Kennedy, en Floride.

L’agence spatiale américaine a annoncé que le lancement d’Artemis II, initialement prévu le 8 février, était reporté au 6 mars en raison d’une fuite d’hydrogène liquide découverte lors de la répétition générale du 3 février.

Il s’agira du premier vol habité du programme Artemis de la NASA, ainsi que de la première fois que des êtres humains s’aventureront vers la Lune depuis 1972. L’astronaute canadien Jeremy Hansen sera à bord. Il sera le premier non-Américain à voler jusqu’à la Lune, faisant du Canada le deuxième pays à envoyer un astronaute dans l’espace lointain.




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La NASA a annoncé qu’elle reportait le lancement d’Artemis II à la fenêtre de lancement de mars, qui commence le 6 mars, en raison d’une fuite d’hydrogène liquide découverte lors de la répétition générale.

Je suis professeur, explorateur et astrogéologue. Depuis 15 ans, je contribue à la formation de Hansen et d’autres astronautes en géologie et en sciences planétaires. Je suis également membre de l’équipe scientifique d’Artemis III et chercheur principal de la toute première mission canadienne d’exploration lunaire avec une astromobile.

une fusée dans un lanceur, la nuit
Le lanceur SLS de la mission Artemis II de la NASA avec le vaisseau spatial Orion fixés à la rampe de lancement mobile du Centre spatial Kennedy, en Floride.
(NASA)

Quelle est la mission d’Artemis ?

Le programme Artemis de la NASA, commencé en 2017, a un objectif ambitieux : celui de retourner sur la Lune et d’y établir une base afin de préparer l’envoi d’êtres humains sur Mars. Le lancement de la première mission, Artemis I, a eu lieu fin 2022. Après quelques retards, celui d’Artemis II est prévu en mars.

Hansen et ses trois coéquipiers américains en feront partie.

Il s’agit d’une mission particulièrement exaltante. Artemis II marquera le premier lancement d’êtres humains à l’aide du gigantesque lanceur SLS (Système de lancement spatial) de la NASA, ainsi que le premier vol d’humains à bord du vaisseau spatial Orion.

La fusée SLS est la plus puissante jamais construite par la NASA, avec la capacité de lancer plus de 27 tonnes métriques de charges utiles (équipements, instruments, matériel scientifique et cargaison) sur la Lune. Le vaisseau spatial Orion se trouve au sommet et transportera l’équipage vers la Lune. Le nom choisi par les membres de l’équipage pour sa capsule, Integrity, reflète, selon eux, les valeurs de confiance, de respect, de franchise et d’humilité.

une infographie illustre un vaisseau spatial
Infographie réalisée par la NASA montrant les différentes parties du vaisseau spatial Orion.
(NASA)

Que fera l’équipage d’Artemis II dans l’espace ?

Après le lancement, l’équipage procédera à des tests des systèmes de survie d’Integrity : le distributeur d’eau, l’équipement de lutte contre les incendies et, bien sûr, les toilettes. Saviez-vous qu’il n’y avait pas de toilettes lors des missions Apollo ? À la place, les équipages utilisaient des « tuyaux sanitaires ».

Si tout va bien, Artemis II allumera ce qu’on appelle l’étage de propulsion cryogénique provisoire (Interim Cryogenic Propulsion Stage), une partie de la fusée SLS toujours reliée à Integrity, afin d’élever l’orbite du vaisseau spatial. Si tout continue à bien fonctionner, Orion et ses quatre astronautes demeureront 24 heures en orbite haute, à une distance pouvant atteindre 70 000 kilomètres de la planète.

À titre de comparaison, la Station spatiale internationale orbite à seulement 400 kilomètres de la Terre.

Après une série de tests et de vérifications, l’équipage procédera à une des étapes les plus critiques de la mission : l’insertion translunaire (ITL). Il s’agit du moment où le vaisseau spatial passe d’une orbite terrestre, d’où il pourrait facilement revenir sur Terre, à une trajectoire vers la Lune et l’espace lointain.

La trajectoire en forme de « huit » de dix jours de la mission Artemis II
La trajectoire en « huit » de 10 jours de la mission Artemis II.
(NASA)

Une fois qu’Integrity est en route vers la Lune après l’ITL, il n’y a plus de retour en arrière possible, du moins pas sans se rendre d’abord jusqu’à la Lune. À l’instar des premières missions Apollo, Artemis II entrera alors dans ce qu’on appelle une « trajectoire de retour libre ». Même si les moteurs d’Integrity tombaient complètement en panne, la gravité de la Lune ferait naturellement tourner le vaisseau spatial autour d’elle et le redirigerait vers la Terre.




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Après trois jours de voyage vers la Lune, l’équipage entamera la phase la plus passionnante de la mission : le survol de la Lune. Integrity contournera la face cachée de la Lune, passant à une distance comprise entre 6 000 et 10 000 kilomètres au-dessus de sa surface, soit bien plus loin de la Terre que toutes les missions Apollo.


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S’inspirant d’un titre de Star Trek, on peut dire que, à ce stade, l’équipage d’Artemis II aura voyagé là où aucun humain n’est allé auparavant. Ce sera, littéralement, le point le plus éloigné de la Terre jamais atteint par un être humain.

L’exploration lunaire, un effort international

La présence d’un astronaute canadien dans l’équipage d’Artemis II témoigne de la nature collaborative et internationale du programme.

Une infographie montre tous les signataires des accords Artemis
Le 26 janvier 2026, Oman est devenu le 61ᵉ pays à signer les accords Artemis.
(NASA)

Si la NASA a créé le programme et en est le moteur, 61 pays ont signé les accords Artemis à ce jour.

Ces accords reposent sur la reconnaissance du fait que la coopération internationale dans le domaine spatial vise non seulement à renforcer l’exploration spatiale, mais aussi à améliorer les relations pacifiques entre les nations. Cette coopération est particulièrement nécessaire aujourd’hui, peut-être plus que jamais depuis la fin de la guerre froide.

J’espère sincèrement que lorsqu’Integrity reviendra de la face cachée de la Lune, les gens du monde entier prendront le temps, ne serait-ce que quelques instants, de réfléchir ensemble à un avenir meilleur. Bill Anders, qui a participé à la première mission Apollo habitée vers la Lune, a déclaré un jour :

Nous sommes venus explorer la Lune, et la chose la plus importante que nous ayons découverte est la Terre.

La Conversation Canada

Gordon Osinski a fondé la société Interplanetary Exploration Odyssey Inc. Il reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et de l’Agence spatiale canadienne.

ref. Artemis II : la NASA lance bientôt la première mission habitée vers la Lune depuis 54 ans, avec un Canadien à bord – https://theconversation.com/artemis-ii-la-nasa-lance-bientot-la-premiere-mission-habitee-vers-la-lune-depuis-54-ans-avec-un-canadien-a-bord-275299

Pourquoi participer à la « Fresque du climat » ne change pas durablement les comportements

Source: The Conversation – in French – By Service Environnement, The Conversation France

C’est un atelier pédagogique de sensibilisation au changement climatique qui jouit d’un succès grandissant. La « Fresque du climat » revendique avoir touché deux millions de personnes. Une étude inédite montre cependant que trois mois après y avoir pris part, la grande majorité des personnes n’ont pas tellement changé leur mode de vie.


C’est un dispositif qui gagne en popularité. Le principe est simple : d’abord, construire une fresque pour mieux comprendre le dérèglement climatique, son origine humaine et ses conséquences dramatiques (guerres, famines, maladies)… Puis présenter des clés pour réduire son empreinte carbone individuelle. Mais quel est l’impact réel de ces ateliers de la « Fresque du climat » ?

Pour le savoir, une étude a suivi 460 participants pendant trois mois et comparé l’évolution de leurs comportements à ceux d’un groupe qui n’y avait pas participé.

Ces résultats montrent qu’une minorité de 30 % seulement des participants a significativement modifié ses habitudes un mois plus tard. De plus, les efforts étaient concentrés dans le mois qui suivait l’atelier et disparaissaient ensuite.

Des émotions à l’action

Comment expliquer ces résultats ? Sans doute en partie par les émotions qui émergent lors de ces ateliers.

Les résultats de l’étude sont formels : les personnes les plus écoanxieuses étaient, avant même l’atelier, les plus engagées en faveur de l’environnement. Les participants qui ont ressenti un pic d’écoanxiété après l’atelier sont aussi ceux qui ont fait le plus d’efforts pour faire évoluer leurs habitudes.

Mais tout n’est pas si simple. Trois modalités d’animation de fin d’atelier ont été testées : la première insistant sur les risques ; la seconde sur les réussites et les progrès déjà accomplis ; et une troisième, qualifiée de « mixte », insistant sur les risques, puis sur les progrès.

Cette dernière était la plus efficace. Les efforts consentis par les participants des ateliers évoquant seulement les risques n’étaient pas, quant à eux, significativement différents de ceux du groupe n’ayant pas participé à l’atelier.

Des recherches montrent, de fait, que lorsque les gens ont le sentiment de perdre le contrôle d’une situation, ils ont tendance à fuir le problème, voire à nier son existence.

Inscrire le changement dans une dynamique collective

Après l’atelier, les participants sont retournés à leurs routines habituelles, souvent sans cadre pour soutenir leurs efforts. Or, la psychologie sociale montre que les changements durables sont plus probables lorsqu’ils s’inscrivent dans une dynamique collective.

Sans cet appui, les nouvelles résolutions perdent rapidement de leur attrait.

Des actions régulières, comme des ateliers de rappel, des objectifs collectifs ou des récompenses pour les progrès réalisés, pourraient donc consolider l’engagement en faveur de la transition écologique sur le long terme.

Le fait de sentir que nos actions s’intègrent à un objectif commun, que les efforts sont concédés à tous les niveaux et par tous, au sein d’un projet de société partagé qui fasse sens, est également primordial. Le poids de la norme sociale reste très puissant et si l’on sent que les autres agissent, il semblera logique d’agir également.


Cet article est la version courte de celui écrit par Hélène Jalin (Nantes Université) en mars 2025.

The Conversation

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ref. Pourquoi participer à la « Fresque du climat » ne change pas durablement les comportements – https://theconversation.com/pourquoi-participer-a-la-fresque-du-climat-ne-change-pas-durablement-les-comportements-275276

Défendre la démocratie à Prague : comment un président et 100 000 manifestants ont mis le camp illibéral en échec

Source: The Conversation – in French – By Jan Rovny, Professor of Political Science, Centre d’études européennes et de politique, Sciences Po

La République tchèque vit depuis octobre 2025 une cohabitation tendue entre le président (aux pouvoirs constitutionnellement réduits) Petr Pavel et le gouvernement illibéral conduit par le milliardaire Andrej Babiš. Cette tension vient de connaître un épisode dont les leçons vont au-delà du seul cas tchèque : appuyé par l’opinion publique, le président a réussi à tenir bon et à empêcher la nomination au gouvernement d’un politicien particulièrement extrémiste.


La semaine dernière, la République tchèque a été le théâtre d’une confrontation politique intense entre le président et le gouvernement, qui a finalement conduit quelque 100 000 personnes dans les rues de Prague.

Ces événements, déclenchés par la tentative de nomination d’un politicien controversé à un poste ministériel, ont incarné un clivage politique typique entre des illibéraux cherchant sans scrupules à dominer la scène politique et des défenseurs de l’ordre démocratique libéral – un clivage qui se décline aujourd’hui sous des dizaines de formes dans les démocraties développées. Les événements de Prague sont remarquables en ce qu’ils montrent comment les démocrates libéraux peuvent l’emporter.

Que s’est-il passé ?

Le cœur du différend réside dans le refus du président tchèque Petr Pavel de nommer Filip Turek, président d’honneur du parti des Motoristes – membre junior de la coalition gouvernementale – au poste de ministre de l’environnement. Turek, homme d’affaires et pilote automobile, est connu pour avoir vendu des médicaments alternatifs contre le Covid, pour collectionner des objets du Troisième Reich et banaliser le nazisme, ainsi que pour une longue série de propos racistes, sexistes et homophobes. Dans sa déclaration de rejet de la candidature de Turek, le président a invoqué l’incompatibilité des opinions et des actes de Turek avec les principes fondamentaux de la Constitution et de l’ordre juridique de la République tchèque.

Le différend s’est intensifié lorsque le chef des Motoristes, le ministre des affaires étrangères Petr Macinka, a critiqué le président Pavel et laissé entendre que lui-même et son parti cesseraient toute communication avec la présidence, limitant ainsi la capacité du chef de l’État à participer aux activités de politique étrangère.

Après une levée de boucliers de l’opposition, l’organisation civique « Un million de moments pour la démocratie » a réagi en appelant à une manifestation de soutien au président Pavel et contre le chantage politique de Macinka. Celle-ci a rassemblé environ 100 000 personnes dans la vieille ville de Prague, le 1er février 2026.

Des sondages d’opinion antérieurs indiquent que plus de 60 % des Tchèques considèrent Turek comme un candidat inapproprié à un poste ministériel, tandis que le président Pavel demeure le responsable politique le plus digne de confiance, avec 58 % de soutien dans l’opinion publique.

Peu après, Petr Pavel a rencontré le premier ministre milliardaire Andrej Babiš qui, sensible à l’opinion publique, a accepté la position du président et appelé à une nouvelle proposition de nomination ministérielle, mettant de facto les Motoristes et le ministre des affaires étrangères Macinka sur la touche.

Quel est le contexte ?

Comme tant de démocraties aujourd’hui, la République tchèque est traversée par un fossé entre, d’un côté, des forces politiques illibérales qui remettent en question les bénéfices de la démocratie libérale, de la coopération internationale et de l’intégration européenne, et, de l’autre, un camp libéral convaincu du caractère irremplaçable de l’ordre démocratique libéral fondé sur l’État de droit et la protection des droits humains et des libertés civiles.

Après les élections législatives d’octobre 2025, un nouveau gouvernement composé de trois partis illibéraux disparates est arrivé au pouvoir — en République tchèque, c’est le gouvernement qui dispose de l’essentiel des leviers de l’exécutif. Toutefois, le président Petr Pavel, général à la retraite qui a battu Andrej Babiš lors de l’élection présidentielle de 2023, constitue un important correctif constitutionnel.

Mais ce gouvernement est un mariage de convenance qui représente déjà un casse-tête pour Babiš. Comme je l’ai soutenu précédemment, son succès électoral pourrait encore s’avérer une victoire à la Pyrrhus. Les trois partis au pouvoir partagent certes une critique illibérale du statu quo ; mais ils divergent sur des points importants.

Le principal parti gouvernemental, ANO (Action des citoyens mécontents), formation technocratique de Babiš, est organisé pour servir de manière opportuniste les intérêts économiques de son dirigeant. Compte tenu des diverses procédures judiciaires visant Babiš, le rôle actuel d’ANO est de garantir le maintien de son immunité parlementaire. Son illibéralisme est donc avant tout stratégique. Sa critique sélective de l’Europe, ses allusions à la migration illégale ou son opposition à la régulation climatique se combinent à un soutien social ciblé à certains segments de la population. Cet illibéralisme modéré mobilise l’électorat d’ANO parmi les votants moins diplômés et ruraux, sans heurter directement les intérêts économiques ouest-européens de Babiš, ses contacts au sein de l’Union européenne (qui incluent le président Macron) ni son modèle économique fondé sur les subventions de l’État et de l’UE.

Le second parti gouvernemental, le SPD (Liberté et démocratie directe), classé à l’extrême droite, est plus dogmatiquement centré sur l’opposition à la migration, à l’internationalisme — en particulier à l’UE, qu’il souhaite quitter — et de plus en plus, aussi, au soutien tchèque à l’Ukraine. Son chef, Tomio Okamura, récemment désigné président de la Chambre basse du Parlement, appelle à donner la priorité aux citoyens tchèques avant tout. Son discours du Nouvel An, dénonçant les initiatives tchèques de soutien à l’Ukraine, qualifiant le gouvernement ukrainien de « junte autour de Zelensky » et affirmant que l’UE se dirige vers une « troisième guerre mondiale », a constitué une gêne pour le gouvernement. Le SPD combine ses appels nativistes avec un soutien social ciblé aux groupes défavorisés dans des domaines tels que les retraites, l’accès au logement abordable et le contrôle du coût de la vie.

Les Motoristes constituent la troisième composante du gouvernement. Fondés par un groupe de conservateurs de droite désabusés, ils combinent des positions économiques libertariennes avec un traditionalisme masculiniste. Ils aiment les gros moteurs thermiques et les faibles impôts. Cette dernière position, toutefois, peut les mettre en porte-à-faux avec leurs partenaires de coalition, dont les politiques sociales nativistes exigent des niveaux de dépenses plus élevés.

Répartition des partis tchèques sur le spectre politique.
Chapel Hill Expert Survey

La figure ci-dessus, fondée sur les travaux de l’équipe du Chapel Hill Expert Survey présente les positions des partis gouvernementaux (triangles) et d’opposition (cercles) tchèques en matière de soutien à la démocratie libérale (axe vertical) et de positionnement économique gauche-droite (axe horizontal). Elle montre que l’espace politique tchèque est relativement resserré sur les questions économiques, mais plus dispersé sur la question démocratique. Alors que les formations d’opposition soutiennent clairement les principes constitutionnels libéraux — particulièrement un exécutif contraint et une justice indépendante — du pays (nombre de leurs dirigeants se sont exprimés en faveur du président Pavel), les trois partis gouvernementaux se situent du côté illibéral du spectre — les Motoristes étant en tête sur ce plan (notons que ces données ont été collectées début 2025, avant les dernières élections).

La figure met également en évidence les divisions du gouvernement sur les questions économiques. Alors qu’ANO et le SPD se situent à l’extrémité gauche de l’espace politique tchèque, les Motoristes — qui oscillent entre libertarianisme économique et autoritarisme culturel — comptent parmi les plus à droite.

La fragilité de cette coalition gouvernementale, divisée entre hommes d’affaires en quête de profits, radicaux nativistes et marginaux fascinés par le nazisme, ainsi que sur des priorités économiques fondamentales, a conduit Andrej Babiš à minimiser le conflit politique avec la présidence et à rechercher une remise à zéro politique.

Pourquoi cela importe-t-il ?

Les récents événements à Prague constituent une scène mineure dans le drame des luttes démocratiques qui se jouent aujourd’hui dans la plupart des démocraties développées. La semaine écoulée met toutefois en lumière la manière dont la démocratie peut se protéger contre des tentatives sans scrupules de contournement des normes libérales. La position inébranlable, guidée par la Constitution, des forces politiques de contre-pouvoir, combinée à une mobilisation civique organisée, a laissé les challengers illibéraux sur la touche.

Le président Pavel est resté fidèle à sa ligne tout au long du conflit de nomination, tout en précisant qu’il ne céderait que sur injonction de la Cour constitutionnelle. Son argumentation claire, se référant explicitement à la Constitution et à la jurisprudence constitutionnelle, a rendu toute riposte difficile pour les partisans des Motoristes. Parallèlement, l’organisation civique « Un million de moments pour la démocratie », désormais un groupe aguerri qui avait mené les grandes manifestations contre Babiš en 2019, a développé un maillage efficace et maintenu une large audience à travers le pays. Cela lui a permis de mobiliser 100 000 manifestants à un moment clé, offrant un important soutien populaire au président et forçant la main au premier ministre.

Ce n’est certainement pas le dernier acte de ce drame démocratique, mais un acte qui devrait être étudié par tous les responsables politiques et les citoyens qui continuent de penser que la démocratie libérale — la séparation des pouvoirs politiques et la protection des droits et libertés individuels — est préférable aux alternatives disponibles.

The Conversation

Jan Rovny a reçu des financements de recherche de l’Union Européenne.

ref. Défendre la démocratie à Prague : comment un président et 100 000 manifestants ont mis le camp illibéral en échec – https://theconversation.com/defendre-la-democratie-a-prague-comment-un-president-et-100-000-manifestants-ont-mis-le-camp-illiberal-en-echec-275413

La statue de la Liberté (1886-2026) : un anniversaire sous tension

Source: The Conversation – in French – By Laurence Nardon, responsable du programme Amériques, IFRI (Institut français des relations internationales)

La statue de la Liberté a été offerte en signe d’amitié par le peuple français aux Américains.

Cet article est publié en partenariat avec France Inter. Retrouvez Laurence Nardon, spécialiste de la politique américaine, dans le podcast « L’épopée de Lady Liberty », qui relate l’histoire épique de la statue de la Liberté, une idée française devenue le symbole de l’Amérique. Au fil des dix épisodes de ce poscast, Philippe Collin propose un long voyage dans le temps, un récit mouvementé à travers une amitié transatlantique autour de valeurs à défendre.


L’année 2026 marque les 140 ans de l’inauguration de la statue de la Liberté à New York, le 28 octobre 1886. Cette figure majestueuse, installée sur une île à l’embouchure de l’Hudson, est l’un des monuments préférés des New-Yorkais et des touristes, accueillant quatre millions de visiteurs par an. Au cours du temps, elle a su symboliser tour à tour la libération des esclaves et le triomphe de la république à l’issue de la guerre de Sécession (1861-1865), l’accueil des immigrants et le progrès social dans les années 1930, la lutte du « monde libre » et des démocraties libérales contre le totalitarisme pendant la guerre froide, ou encore la résilience de la ville après les attentats du 11-Septembre…

Cadeau de la France aux États-Unis, Lady Liberty incarne aussi le lien entre ces deux pays. Sa construction est imaginée en 1865 par un groupe d’amis français sous la houlette du professeur de droit Édouard de Laboulaye et du sculpteur Auguste Bartholdi, qui souhaitent célébrer la démocratie libérale américaine au lendemain de la guerre de Sécession. Leur projet exprime plus largement leur adhésion aux valeurs des Lumières et, implicitement, une critique du régime impérial de Napoléon III. Il mettra plus de vingt ans à se réaliser. Grâce à la vente de produits dérivés et aux dons du grand public des deux côtés de l’Atlantique, la statue elle-même est financée par la France, son socle par les Américains.

Une amitié franco-américaine compromise par le populisme trumpiste

La commémoration de son inauguration aurait pu donner lieu cette année à une célébration conjointe de l’amitié franco-américaine, d’autant plus qu’une autre date anniversaire se profile en 2026, celle de la Déclaration d’indépendance. Proclamée le 4 juillet 1776, cette dernière aura cette année 250 ans. On sait que la France a été le premier allié déclaré des rebelles nord-américains, dépêchant Lafayette, Rochambeau et l’amiral de Grasse à la tête de 10 000 hommes pour aider les révolutionnaires dans leur combat pour l’indépendance. On aurait donc pu imaginer dans les mois qui viennent des discours, des fleurs et des embrassades sincères devant la tombe de Lafayette au cimetière de Picpus et devant celle de Bartholdi au cimetière du Montparnasse.

Hélas, les relations entre Paris et Washington se sont dégradées depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025. À vrai dire, l’hostilité de la Maison-Blanche ne concerne pas seulement la France, mais toute l’Europe. Les hausses de droits de douane, les désaccords sur le soutien à l’Ukraine et le projet d’achat du Groenland refusé par le Danemark ne sont que les manifestations concrètes d’une remise en cause beaucoup plus fondamentale : la contestation idéologique du modèle libéral hérité des Lumières par le camp populiste MAGA (Make America Great Again) autour du président Trump. À Munich en février 2025, le vice-président J. D. Vance a ainsi dénoncé le « déclin civilisationnel » du Vieux Continent via le « wokisme » et l’immigration, laissant stupéfait le parterre d’Européens auquel il s’adressait.

Affirmer l’espoir de jours meilleurs

Dans ce contexte, les Européens n’ont désormais plus d’autre choix que de se penser seuls. C’est un choc pour certains de nos voisins : ceux qui sont très proches culturellement des États-Unis, comme la Grande-Bretagne, ou ceux qui se perçoivent comme particulièrement vulnérables vis-à-vis de la Russie, tels que la Pologne ou les pays baltes. Ces derniers avaient compris les avancées russes, de l’annexion de la Crimée en 2014 à l’invasion de l’Ukraine en 2022, comme la preuve qu’il fallait absolument maintenir la protection américaine, impliquant un alignement politique et stratégique, l’achat d’armements américains, etc. Le fait que les États-Unis de Trump soient devenus une puissance menaçante pour le Vieux Continent conduit ces mêmes pays européens à modifier en profondeur leur approche sécuritaire.

Cette rupture est sans doute plus facile à penser pour la France, qui a été historiquement habituée aux frictions avec Washington – c’est pour garantir son indépendance qu’elle a, avant même le retour de de Gaulle au pouvoir en 1958, lancé son propre programme de bombe nucléaire. La situation actuelle entraîne en tout cas des propositions inédites. Ainsi, le premier ministre canadien a proposé, lors du sommet de Davos de janvier 2026, que les puissances moyennes s’unissent pour tenir tête aux grandes puissances inamicales ou devenues inamicales. Si l’on considère qu’une telle alliance existe déjà avec l’Union européenne, cette dernière doit désormais avancer résolument dans la voie de la puissance géopolitique.

Mais sans doute faut-il aussi garder à l’esprit que le populisme trumpiste ne sera qu’un moment, peut-être un cycle, de l’histoire des États-Unis. La société civile américaine a connu deux cent cinquante ans de pratique démocratique ininterrompue et compte dans ses rangs une majorité de personnes « décentes ». Ces dernières auront du mal à accepter un glissement durable vers l’illibéralisme et l’agressivité internationale. Tocqueville ajoute encore que les Américains sont finalement peu intéressés par les passions politiques, tendant à se retirer tôt ou tard dans leur sphère privée.

Dès lors, les symboles conservent toute leur importance. Célébrer cette année la statue de la Liberté et les valeurs qu’elle incarne, c’est aussi affirmer l’espoir de jours meilleurs pour les États-Unis comme pour leurs alliés.

The Conversation

Laurence Nardon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La statue de la Liberté (1886-2026) : un anniversaire sous tension – https://theconversation.com/la-statue-de-la-liberte-1886-2026-un-anniversaire-sous-tension-275365

L’abattage religieux suscite la controverse. Mais la souffrance animale est aussi présente dans les abattoirs conventionnels

Source: The Conversation – in French – By Sarah Berger Richardson, Associate professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Partout dans le monde, la pratique de l’abattage rituel est scrutée à la loupe. Au cours des dernières années, plusieurs pays européens — dont la Belgique, les Pays-Bas, la Suède, la Finlande, la Slovénie et le Danemark — ont adopté des lois exigeant l’étourdissement des animaux avant leur mise à mort, y compris dans le cadre de l’abattage casher et halal. Plus récemment, la France a connu une vive controverse autour de l’expansion des options halal dans les chaînes de restauration rapide.

Au Canada, un programme fédéral de 25 millions de dollars visant à soutenir la résilience et la productivité des secteurs casher et halal a provoqué le dépôt d’une pétition à la Chambre des communes réclamant son annulation. Par ailleurs, au Québec, le projet de loi sur la laïcité (projet de loi 9) prévoit de nouvelles règles interdisant aux institutions publiques d’offrir des menus exclusivement conformes à des prescriptions religieuses.

Ces controverses montrent que l’abattage rituel est à l’épicentre de tensions sociales et culturelles. Pourtant, une grande partie du débat fait abstraction des données empiriques sur les pratiques quotidiennes dans les abattoirs canadiens et sur la manière dont l’abattage rituel se compare à la production de viande conventionnelle.




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Bien-être animal : ce que l’opacité des abattoirs canadiens nous empêche de voir


Comment le Canada réglemente l’abattage religieux

Le Règlement sur la salubrité des aliments au Canada établit les exigences relatives à la manipulation sans cruauté des animaux destinés à l’alimentation dans les abattoirs sous inspection fédérale. Il prévoit que tous les animaux doivent être rendus inconscients avant d’être saignés.

Une exception existe toutefois pour l’abattage rituel. Dans les pratiques casher et halal, les animaux doivent être conscients au moment de l’incision, laquelle consiste en une coupure continue et fluide au niveau du cou visant à provoquer une saignée rapide et complète pour le rendre inconscient en quelques secondes. Le règlement autorise ainsi l’abattage sans étourdissement préalable lorsqu’il est effectué conformément aux exigences du judaïsme ou de l’islam.

Dans des conditions idéales, l’étourdissement réduit la souffrance animale. Mais ces conditions sont souvent absentes dans les abattoirs conventionnels. En tant que chercheuse spécialisée dans la réglementation de l’agriculture animale, j’ai examiné des centaines de cas de manquements aux obligations de bien‑être animal à travers des demandes d’accès à l’information auprès de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA). Ces rapports documentent des violations des règlements fédéraux, notamment des étourdissements inadéquats, des signes de souffrance physiologique et des défaillances dans les procédures de saignée.

L’étourdissement inadéquat : un problème généralisé dans l’industrie

Parmi les 796 incidents analysés entre 2017 et 2022 les types de non-conformité les plus fréquents, par ordre décroissant, concernaient :

  • L’état et le traitement des animaux à leur arrivée et lors du déchargement

  • L’étourdissement inadéquat

  • Les manipulations brusques ou violentes

  • Les incisions incorrectes

  • Les signes persistants de sensibilité après l’étourdissement

Ces rapports montrent que le principal problème de bien être animal dans les abattoirs n’est pas tant la manière dont les animaux sont mis à mort, mais plutôt les conditions dans lesquelles ils sont transportés. Nombre d’entre eux arrivent dans un état de détresse, blessés, en hypothermie ou déjà morts.

De plus, sur les 485 incidents impliquant, soit un étourdissement inadéquat, soit une saignée incorrecte, seulement 25 faisaient explicitement référence à l’abattage rituel. Ces derniers concernaient le plus souvent des problèmes tels que l’aiguisage du couteau, une technique d’incision déficiente ou des animaux présentant des signes de sensibilité pendant une durée supérieure à celle jugée acceptable. Dans un cas, un employé a fait plusieurs incisions au lieu du mouvement continu unique exigé. Ces situations sont préoccupantes — et elles méritent une attention sérieuse —, mais elles ne représentent qu’une fraction des cas de non-conformité observés.

Il importe de les situer dans le contexte plus large des pratiques d’étourdissement conventionnelles. Prenons l’exemple de l’étourdissement au CO2 dans le secteur porcin, la méthode dominante dans les abattoirs industriels. Une fois dans les chambres à gaz, les porcs manifestent fréquemment des signes prolongés de détresse — cris, convulsions, tentatives de fuite — avant de perdre connaissance. Il y a des enjeux similaires avec l’étourdissement électrique par bain d’eau chez la volaille, où un mauvais contact avec les électrodes peut entraîner un étourdissement incomplet et exposer les oiseaux à un choc douloureux avant même qu’ils n’entrent dans le bain électrifié.

L’étourdissement mécanique, méthode principalement utilisée pour les bovins, repose sur un pistolet destiné à rendre l’animal inconscient. Or, de nombreux rapports font état de tentatives multiples, attribuables à des défaillances de l’équipement, à un mauvais positionnement du tir ou à une formation inadéquate du personnel.

Ces pratiques touchent des millions d’animaux chaque année au Canada. Pourtant, elles suscitent rarement l’attention politique accordée au secteur relativement restreint de l’abattage casher et halal. L’abattage rituel représente environ 5,15 % des incidents signalés en lien avec l’étourdissement et la saignée, et environ 6 % de la production totale de viande au Canada.

Pris dans leur ensemble, ces chiffres ne révèlent pas un risque disproportionné pour le bien être animal associé à l’abattage rituel. Ils témoignent plutôt d’un secteur de petite taille confronté à des difficultés comparables, tant par leur nature que par leur fréquence, à celles qui caractérisent l’ensemble de l’industrie de la viande.

Pourquoi l’abattage rituel devient-il une cible politique ?

Si les données ne montrent pas des taux plus élevés de violations des normes de bien être animal, comment expliquer l’attention portée à cette méthode d’abattage ?

Une partie de la réponse réside dans la charge symbolique associée aux pratiques alimentaires qui marquent une identité religieuse minoritaire. Historiquement, l’abattage rituel a souvent servi de vecteur à la xénophobie — depuis les accusations médiévales de « meurtre rituel » jusqu’à l’interdiction de la viande casher imposée par le régime nazi en 1933. Aujourd’hui, les mouvements d’extrême droite en Europe présentent fréquemment l’abattage halal comme des preuves d’incompatibilité culturelle. Au Québec, les controverses entourant la viande halal alimentent des inquiétudes plus larges concernant l’immigration, le pluralisme et la visibilité des expressions religieuses.

Ce contexte politique complexe favorise des alliances inconfortables, dans lesquelles certaines formes de militantisme pour les droits des animaux s’associent — intentionnellement ou non — avec des dynamiques de politique identitaire.

Vers un débat plus honnête

Si l’objectif est véritablement d’améliorer le bien être animal à l’abattage, l’emphase sur l’abattage rituel risque de détourner l’attention de problèmes beaucoup plus importants et structurels au sein de la transformation de la viande conventionnelle.


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Par exemple, un nombre croissant d’experts s’inquiètent de l’impact de l’utilisation du CO2 pour l’étourdissement sur le bien-être des porcs et recommandent l’adoption de méthodes alternatives. Ces préoccupations ont notamment été exprimées par l’Autorité européenne de sécurité des aliments ainsi que par le Comité sur le bien être animal du Department for Environment, Food and Rural Affairs en Écosse et au pays de Galles.

Au Canada, la réglementation entourant le transport des animaux est moins exigeante que celle en vigueur dans l’Union européenne. Par ailleurs, malgré une promesse électorale formulée lors des élections fédérales de 2021 visant à interdire l’exportation de chevaux vivants pour l’abattage, cette pratique se poursuit.

Au delà des enjeux liés à l’étourdissement et au transport, plusieurs situations de souffrance animale se trouvent en amont de la chaîne de production, dans les exploitations agricoles. À la ferme, les animaux d’élevage ne sont pas soumis aux mêmes normes de bien être ni à une surveillance continue comparable aux abattoirs. Cela laisse d’importantes sources de souffrance en dehors du champ de l’application réglementaire.

À mesure que la société prend davantage conscience de la capacité des animaux à ressentir la douleur et la peur, il devient clair que de nombreux leviers doivent être mobilisés pour réduire la souffrance dans l’agriculture animale. Cela implique de poser des questions difficiles sur l’éthique du secteur de la viande dans son ensemble. Les pratiques d’abattage rituel soulèvent des enjeux particuliers, mais elles sont loin d’être les seules.

La Conversation Canada

Sarah Berger Richardson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’abattage religieux suscite la controverse. Mais la souffrance animale est aussi présente dans les abattoirs conventionnels – https://theconversation.com/labattage-religieux-suscite-la-controverse-mais-la-souffrance-animale-est-aussi-presente-dans-les-abattoirs-conventionnels-270610

The workplace wasn’t designed for humans – and it shows

Source: The Conversation – UK – By Christine Ipsen, Professor in Technology Implementation, Technical University of Denmark

Work designed for maximum output often treats people like expendable resources—and burnout is the predictable result. pexels/shvetsa, CC BY-SA

Input. Output. Targets met. Value created. Performance delivered. Strip work down to its essentials and for many people, this is what remains: a machine-like focus on producing, performing and optimising.

The system keeps moving – often with little concern for the human energy, attention and resilience required to keep it running. Over time, this can lead to stress, ill-health, disengagement and burnout. Almost half of employees worldwide say they’re currently burned out and nearly three-quarters of US workers report that workplace stress affects their mental health.

But exhaustion isn’t a personal failing – it’s built into the system. Indeed, this way of organising work is not accidental. It has deep roots in how modern workplaces were designed.

Much of this thinking dates back to the late 19th century and the work of Frederick Taylor, a US engineer whose ideas helped shape modern management. Taylor was widely known for his methods to improve industrial efficiency, by treating workers as parts of a machine – measured, paced and optimised.

Obviously, a lot has changed since Frederick Taylor’s time – we understand far more about mental health and people’s capacity for work. Yet, many workplaces still operate in this way – with a strict focus on performance and goals.

A new way of viewing work

These high levels of stress, ill-health and burnout made us reflect. As concern grows about exhausting natural resources in the name of profit, we began to question whether workplaces are doing the same to people – using them up for productivity, with little thought for the long-term cost.

While organisational psychology highlights motivation, engagement and well-being as drivers of performance, it often overlooks a crucial issue: what happens to people’s time, energy, skills and relationships once they are spent at work?

Many models of work assume these human resources are limitless, focusing on outputs rather than what is left behind. But without opportunities to recover and regenerate, this way of working leads to depletion, disengagement and ultimately burnout.

A man sits at a computer looking stressed, holding his head in his hands.
High performance, low battery.
pexels/diimejii, CC BY

But what if work didn’t have to use people up to get results? What if productivity and well-being weren’t in competition, but part of the same system?

Drawing on ideas from the circular economy, along with management theory and organisational psychology, we propose a different way of thinking about work. We call it circular work.

Circular work flips the usual logic. Instead of treating people’s time, energy and skills as resources to be consumed, it sees work as a cycle – where effort is matched with recovery, learning and renewal. The goal isn’t just short-term output, but work that people can sustain without burning out.

At its core, circular work connects employee well-being and organisational performance and is built around four simple ideas:

  • all human work resources are connected – energy, skills, knowledge and relationships affect each other

  • it’s possible to recover and regenerate spent work resources – rest, support, and learning help employees bounce back

  • work can build or drain resources – how work is designed determines whether people thrive or are thwarted

  • sustainable work grows from protected and renewed resources – investing in well-being and development helps to sustain people and organisations.

Humans not machines

The idea of renewing people’s energy and skills can sound radical in today’s target-driven work culture.

But renewal isn’t a luxury. It starts with a simple truth: people are not infinite or endlessly replaceable. Work can drain our energy, attention and health –sometimes in ways that take years to undo. Designing work as though this doesn’t matter comes at a real cost.

In practice, regeneration shows up in everyday management. Decisions about workload, autonomy, recovery time, recognition and support determines whether work depletes people or helps them recover and grow. Put simply, human needs and well-being have to sit at the centre of how work is organised.

Psychological safety is part of this. Regenerative workplaces are those where people can speak up, raise concerns and take reasonable risks without fear of blame.

This is where leadership really matters. Organisations need to ask hard questions about the true impact of management practices: do they drive absence, presenteeism and turnover – or do they enable learning, growth and renewal? Rewarding managers and teams who protect well-being reduces stress, retains talent and makes organisations places people want to work.

The bottom line is, as long as work is designed like a machine to maximise output, burnout will remain its most predictable outcome. But sustainable performance is possible. It just means actually designing workplaces that protect — and renew — the people working in them.


This article was commissioned as part of a partnership between
Videnskab.dk and The Conversation.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. The workplace wasn’t designed for humans – and it shows – https://theconversation.com/the-workplace-wasnt-designed-for-humans-and-it-shows-269127

No animal alive today is ‘primitive’ – why are so many still labeled that way?

Source: The Conversation – USA – By Kevin Omland, Professor of Biological Sciences, University of Maryland, Baltimore County

A platypus has evolved to fit its particular ecological niche. Joao Inacio/Moment via Getty Images

We humans have long viewed ourselves as the pinnacle of evolution. People label other species as “primitive” or “ancient” and use terms like “higher” and “lower” animals.

A drawing of a tree shape with monera and amoebae at the base of the trunk, many branches labeled with other organisms, and man at the very top
‘Man’ is at the very top looking down at all other forms of life in Ernst Haeckel’s drawing.
Ernst Haeckel/Photos.com via Getty Images Plus

This anthropocentric perspective was entrenched in 1866, when German scientist Ernst Haeckel drew one of the first trees of life. He placed “Man,” clearly labeled, at the top. This illustration helped establish the popular view that we are the ultimate goal of evolution.

Modern evolutionary biology and genomics debunk that flawed perspective, showing there is no hierarchy in evolution. All species alive today, from chimpanzees to bacteria, are cousins that each have equally long lineages, rather than ancestors or descendants.

Unfortunately, these outdated notions remain prevalent in scientific journals and science journalism. In my new book, “Understanding the Tree of Life,” I explore why it is fundamentally misleading to view any current species as primitive, ancient or simple. As an evolutionary biologist, I offer an alternative view that emphasizes evolution’s complex, nonhierarchical, interconnected history.

Not primitive, just different

Egg-laying mammals, the monotremes, are frequently labeled the most “primitive” living mammals. This category includes the platypus and four species of echidnas. Indeed, their egg-laying is an ancient characteristic shared with reptiles.

But platypuses also have many unique recent adaptations that make them well suited to their lifestyle: They have webbed feet for swimming and a bill with specialized electroreceptors that detect prey in the mud. Males have spurs with venom that they can use to defend themselves against rivals. If you take a platypus’s view, they’re the pinnacle of evolution for their specific ecological niche.

prickly looking echidna digging for food under a log
Echidnas have just what it takes to flourish in their unique niche.
Chris Beavon/Moment via Getty Images

Echidnas may seem primitive, especially because they lack a capability that humans have – giving birth to live young. Yet they possess many extraordinary traits that humans lack. Echidnas are known for their outer covering of protective spines. They also have powerful claws for digging, a sensitive beak and a long sticky tongue, all of which they use foraging for ants and termites. In a head-to-head competition foraging for prey in a termite mound, an echidna would easily outperform any human.

Other mammals native to Australia also turn up on lists of primitive mammals, such as many species of marsupials – pouched mammals, including kangaroos, koalas and wombats. These species generally give birth to small, minimally developed young that move to the mother’s pouch where they complete development. Pouch development may seem inferior to the human way, but it does have advantages. For example, kangaroos can simultaneously nurture young at three stages of development.

Evolutionary tree appearance depends on focus

Marsupials such as opossums, or monotremes such as the platypus, are often shown at the bottom or left side of an evolutionary tree. However, that does not mean that they are older, more primitive or less evolved.

Evolutionary trees – what scientists call phylogeniesshow cousin relationships. Just as your second or third cousin is no more primitive than you are, it is misleading to think of a koala or echidna as primitive because of where they are depicted on these trees.

When scientists and journalists choose which species to include in the evolutionary trees in their publications, it can influence how the public perceives these species. But species shown lower on the page are not “lower” on some evolutionary scale.

Rather, they are placed there because the focus of many of those trees is on placental mammals, such as humans, other primates, carnivores, rodents and so on. When the focus is on placental mammals, it makes sense to include one or two species of marsupials as comparisons for reference.

diagram showing family relationship of different marsupial species with animals in silhouette at the top, a human is included for comparison.
A phylogenetic tree focused on marsupials shows humans as one of the species included for comparison.
Spiekman, S., Werneburg, I. Sci Rep 7, 43197 (2017), CC BY

In contrast, in a tree focused on marsupials, one or two placental mammals could be included at the bottom of the page for comparison.

Why understanding the tree of life matters

Viewing humans as the goal of evolution leads to a misunderstanding of the entire evolutionary process. Since evolution is the conceptual foundation for all biology, this flawed perspective can hinder all biological and biomedical science.

Mastering a modern understanding of evolutionary trees is crucial to advances in fields ranging from animal behavior and physiology to conservation and biomedicine. For example, because rhesus monkeys are much more closely related to us than are capuchins, rhesus monkeys are generally better subjects for preliminary tests of human vaccines. Opossums, incorrectly considered to be primitive, are a great species for providing a broader framework for studies of neurobiology and aging because they are distantly related to us, not because they are lower or more ancestral.

Grasping the profound reality that humans are not the pinnacle of evolution, but one branch among many, is foundational for all modern biology. Understanding the tree of life is central to fully embracing the shared modern status of all animals, from platypuses to people.

The Conversation

Kevin Omland does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. No animal alive today is ‘primitive’ – why are so many still labeled that way? – https://theconversation.com/no-animal-alive-today-is-primitive-why-are-so-many-still-labeled-that-way-266208