Source: The Conversation – in French – By Ngodi Etanislas, enseignant-chercheur, Université Marien Ngouabi
Le scrutin présidentiel du 15 mars 2026 en République du Congo s’est conclu par la réélection de Denis Sassou Nguesso dès le premier tour, avec un score provisoire de 94,82 % des suffrages et un taux de participation officiel autour de 84,65 %.
Ngodi Etanislas, dont les travaux portent sur les enjeux électoraux et les recompositions politiques en République du Congo, explique à The Conversation Africa les enseigneemts à tirer de ce scrutin.
Quels sont les principaux facteurs politiques qui ont façonné le résultat de l’élection ?
La victoire de Denis Sassou-Nguesso avec un « score à la soviétique » de 94,82 % des voix exprimées n’est pas le résultat d’une compétition électorale ouverte. Elle est plutôt l’aboutissement d’un système politique bâti sur plusieurs décennies de consolidation du pouvoir depuis la fin de la guerre civile de 1997.
Plusieurs facteurs politiques clés peuvent être mis en avant pour justifier cette légitimation électorale.
Il y a, d’abord, la longévité politique de Denis Sassou Nguesso au pouvoir depuis 1979 (avec une interruption de 1992 à 1997). Cette omniprésence de plus de quatre décennies lui permet d’assurer un contrôle absolu de l’appareil politique, institutionnel et sécuritaire du pays, rendant l’alternance politique non seulement difficile, mais systémiquement peu probable.
Par ailleurs, le verrouillage du processus électoral, opéré notamment à travers le contrôle de l’appareil d’État et des organes de gestion des élections, a contribué à cette victoire.
L’élection s’est déroulée dans un contexte marqué par un rapport de force structurellement déséquilibré en faveur du président sortant. La campagne, très asymétrique, a pris la forme d’une véritable « tournée nationale », s’appuyant sur une stratégie de démonstration de force destinée à donner l’image d’un leader proche des populations.
Les divisions de l’opposition ont-elles eu un impact sur le résultat final ?
La fragmentation de l’opposition politique est sans doute le facteur le plus déterminant dans l’ampleur du score final de cette élection. L’opposition a abordé le scrutin en rangs dispersés, incapable de trouver un consensus pour une candidature unique, réduisant fortement les chances d’une alternance démocratique.
Le scrutin a été marqué par l’absence des figures historiques de la vie politique congolaise dont certaines sont toujours emprisonnées (Jean-Marie Michel Mokoko ou André Okombi Salissa ) et d’autres leaders ayant décidé de boycotter. Ils estiment que les conditions d’une élection libre et transparente n’étaient pas réunies. Ce boycott a vidé la compétition de tout enjeu réel. Il a contribué à la victoire dès le premier tour de Denis Sassou Nguesso qui avait obtenu en 2016 le score de 60,4 % des suffrages face à une opposition forte.
Pour de nombreux observateurs, les six candidats en lice, peu connus ou sans réelle assise politique, cherchant à assurer une certaine visibilité, ou mieux une légitimité politique aux yeux de l’opinion publique pour de prochaines batailles électorales, ne pouvaient pas faire face à Sassou Nguesso. Ils ont disposé de peu de moyens financiers pour se déployer sur l’ensemble du territoire et structurer les dynamiques locales sur le terrain pour défendre leurs projets de société.
Enfin, le black-out numérique marqué par la coupure totale des réseaux téléphoniques et d’Internet sur l’ensemble du territoire le jour du vote a contribué à l’opacité du processus. Il a créé un isolement informationnel sans précédent.
Cette mesure a permis de réduire la capacité d’organisation collective et de déploiement des délégués de l’opposition. Elle visait également à limiter la diffusion, sur les réseaux sociaux, de rumeurs sur les bourrages d’urnes, l’achat de consciences et d’autres contenus politiquement sensibles ou embarrassants pour le candidat sortant, qui craignait un fort taux d’abstention.
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Comment évaluez-vous la participation citoyenne et le rôle des électeurs dans ce scrutin ?
La participation citoyenne a été marquée par une désaffection électorale profonde. Celle-ci a été alimentée par le boycott de l’opposition et par le sentiment d’inutilité du vote chez de nombreux jeunes. Elle s’est également inscrite dans un climat de peur entretenu par l’environnement répressif, notamment les opérations menées au début du mois de janvier 2026 par la Direction générale de la sécurité présidentielle dans le département du Pool, ainsi que par les intimidations et répressions à l’égard des activistes et opposants.
La question de la participation électorale est au cœur de la controverse entourant ce scrutin.
Deux scénarios sont envisageables à ce niveau.
Le premier scénario est celui d’une mobilisation encadrée par le pouvoir, à travers les réseaux politiques, clientélistes et les structures locales du parti présidentiel et de ses alliés. L’objectif est de stimuler la participation afin de légitimer le processus électoral et renforcer la crédibilité des résultats.
Le deuxième scénario est celui du boycott du scrutin encouragé par l’opposition, pour parvenir à une faible participation, pouvant susciter des contestations politiques et des débats sur la légitimité du scrutin.
L’évaluation du scrutin du 15 mars 2026 met en évidence un contraste marqué entre les chiffres officiels et les observations de terrain, suggérant une participation citoyenne plus complexe qu’il n’y paraît. Le taux de participation officiel aurait ainsi bondi de près de 17 points. Il est passé d’environ 67,57 % en 2016 – lors d’un scrutin marqué par la présence de figures importantes de l’opposition – à 84,65 % en 2026, malgré un contexte de boycott généralisé.
Quatre constats peuvent être faits au sujet de la participation citoyenne à cette élection :
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Un corps électoral autour de 2,64 millions d’électeurs inscrits sur les listes électorales, mais absent dans les bureaux de vote au regard de la faible affluence dans 6 620 bureaux de vote répartis dans 4 011 centres sur l’ensemble du territoire ;
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Une abstention massive anticipée, confirmée par les observateurs nationaux et internationaux, malgré la forte mobilisation citoyenne constatée lors de la campagne électorale ;
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Une démotivation totale des électeurs du fait de l’absence de candidats de taille, du manque de transparence et du verrouillage du processus électoral, ainsi que d’une participation asymétrique à travers la mobilisation forte des réseaux proches du pouvoir et la démobilisation des électeurs critiques.
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Une mobilisation limitée, notamment par la faible affluence dans les centres urbains, le désintérêt marqué des jeunes et le sentiment répandu que “le résultat est connu d’avance”.
Le rôle des électeurs a oscillé entre adhésion et contrainte. Si certains ont soutenu Denis Sassou Nguesso par conviction ou fidélité politique, d’autres ont voté de manière stratégique sous l’effet de pressions sociales, administratives ou de logiques clientélistes.
Quels défis démocratiques le Congo Brazzaville doit-il relever après une cinquième victoire consécutive de Denis Sassou Nguesso ?
Cette réélection place la République du Congo face à des défis structurels majeurs. Pour que le pays sorte de la stagnation politique et sociale, plusieurs chantiers démocratiques s’imposent. Six défis majeurs se dessinent.
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La restauration de la crédibilité électorale et l’indépendance des institutions constituent l’un des enjeux les plus sensibles. Elle met en lumière les lacunes concernant la gouvernance électorale, le manque de transparence, de caractère inclusif et d’équité constatées dans le cadre du scrutin de mars 2026.
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La fiabilité des listes électorales, l’impartialité de la Commission nationale électorale indépendante (CNEI) et l’accès inégal aux médias posent des problèmes constants, sans audit indépendant effectif. Sans une réforme profonde du système électoral, l’abstention réelle et le désintérêt, notamment des jeunes, continueront de croître et de peser sur l’engagement citoyen et la participation politique.
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La mise en place d’un espace politique pluraliste et d’une opposition viable en vue d’une recomposition du paysage politique congolais. Dans ce contexte, la libération des prisonniers politiques et la garantie d’un droit à l’opposition effectif seraient des conditions sine qua non de toute réconciliation nationale. L’élection de 2026 s’est déroulée avec une opposition largement “muselée” ou ayant choisi le boycott.
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La protection des libertés fondamentales et de l’espace civique afin de répondre aux questions liées à la recrudescence des violations des droits humains dans un contexte d’absence de dialogue politique entre le régime, l’opposition, et la société civile.
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La question cruciale de la succession et de la transition dans l’optique d’une conservation du pouvoir au sein de la majorité présidentielle et/ou de la continuité d’un nouveau mandat en 2031. À cela s’ajouteraient des scénarios de succession dynastique au sein de la famille présidentielle.
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La réconciliation de la richesse pétrolière avec le développement humain pour un pays, où, près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté. Le défi est de transformer la rente pétrolière en services publics (santé, éducation) et en opportunités pour la jeunesse.
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La nécessité de reconnecter la participation citoyenne, notamment des jeunes aspirant au changement et la société civile au processus politique. La participation citoyenne demeure cruciale pour la légitimité du processus électoral.
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Quelles implications cette élection pourrait-elle avoir pour la stabilité politique ?
Cette stabilité repose sur des équilibres précaires, notamment la faible légitimité du pouvoir perçue par une partie de la population, la méfiance envers le processus électoral et la frustration politique accumulée au fil des années. Elle s’appuie également sur la continuité des institutions et des élites au pouvoir, l’absence de rupture brutale et le maintien des équilibres internes.
La stabilité du pays repose actuellement sur un équilibre fragile maintenu par une forte centralisation du pouvoir et le renforcement de la mainmise institutionnelle.
La frustration de la jeunesse constitue un baromètre particulièrement préoccupant. Les enquêtes Afrobarometer réalisées en République du Congo en 2024 indiquent que les jeunes ont une faible confiance dans le système politique. Ce qui donne d’ailleurs l’impression d’un sentiment d’inutilité du vote, dont les résultats sont connus d’avance et que l’élection présidentielle ne changera rien dans leur quotidien.
Il y a aussi des frustrations du fait des problèmes de survie économique, le désenchantement face au chômage chronique et l’absence de perspectives économiques dans le pays.
La bataille interne au sein du parti au pouvoir pour “l’après-Sassou” pourrait devenir la principale source d’instabilité si aucun dauphin clair et consensuel n’émerge. Les dissensions internes constatées lors du Congrès ordinaire du parti en décembre 2025 montrent que les problèmes de succession demeurent au centre de la reconfiguration des équilibres internes au sein du parti au pouvoir et du repositionnement des élites dans le champ politique congolais.
L’élection présidentielle de mars 2026 a permis de consolider le pouvoir en place, sans pourtant résoudre les questions liées à la gouvernance électorale, à la participation citoyenne et à l’ouverture démocratique.
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– ref. Congo-Brazzaville : après le plébiscite électoral, les défis de Denis Sassou Nguesso – https://theconversation.com/congo-brazzaville-apres-le-plebiscite-electoral-les-defis-de-denis-sassou-nguesso-279000













