Peut-on encore éviter la disparition du saumon sauvage en France ?

Source: The Conversation – in French – By Étienne Prévost, Directeur de recherche, Inrae

Alors que la pêche à la truite va rouvrir le 14 mars 2026, celle du saumon atlantique sauvage restera, cette année encore, interdite. Pas de miracle à attendre toutefois de cette mesure : le déclin alarmant que connaît cette espèce emblématique semble d’abord lié à la dégradation de ses conditions de vie. Peut-on encore préserver ce poisson grand migrateur dans les rivières françaises ? Dans un souci d’efficacité à court terme, la priorité est de rétablir la continuité écologique des milieux, c’est-à-dire de réduire le nombre d’obstacles (barrages en particulier) qui se dressent sur sa route.


La pêche du saumon atlantique sauvage (Salmo salar) a été interdite partout en France en 2025. Cette mesure sans précédent a été reconduite en 2026. Cette décision est la conséquence de très faibles retours de saumons adultes dans les rivières françaises.

Comment en est-on arrivé là ? Poisson grand migrateur vivant alternativement en rivière et en mer, le saumon atlantique est une espèce emblématique qui a fortement régressé au fil des siècles, particulièrement en France. En cause, le développement des activités humaines sur les cours d’eau et, en premier lieu, la construction de barrages, qui font obstacle à ses migrations, depuis et vers ses zones de reproduction.

Aujourd’hui, il est aussi menacé par le changement climatique. La France est en effet située sur la marge sud de l’aire de répartition de cette espèce d’eau froide. Le saumon pourrait-il bientôt déserter les cours d’eau français ? Peut-on encore l’en empêcher ? État des lieux.

Une détérioration brutale ces dernières années

À l’état sauvage, le saumon ne subsiste plus naturellement en France que dans certains cours d’eau du fond du golfe de Gascogne – principalement le bassin de l’Adour – ainsi que dans des fleuves côtiers de l’extrémité ouest de la péninsule bretonne et de la côte normande.

Il a disparu de tous les grands fleuves français, à l’exception de l’Allier, affluent amont de la Loire, qui héberge encore une population, désormais en danger d’extinction. La conservation des populations est la priorité reconnue au plan international et national.

Après une forte diminution observée depuis au moins les années 1970, les effectifs d’adultes remontant les rivières s’étaient plutôt stabilisés en France à partir des années 1990.
Les toutes dernières années, en particulier depuis 2024, ont toutefois été marquées par un nouveau fléchissement, vraisemblablement sous l’effet d’une dégradation soudaine des taux de survie de l’espèce dans l’océan Atlantique Nord. Celle-ci semble avoir affecté plus particulièrement les populations de saumon les plus au sud de la façade ouest-européenne.




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Au-delà de l’interdiction de pêche, quelles solutions pour enrayer le déclin ?

S’agit-il d’une turbulence passagère, ou bien d’une transition vers des conditions adverses plus pérennes du fait du changement climatique ? Cette question reste ouverte.

Dans l’urgence, la fermeture de la pêche décidée en 2025 en France permet d’alléger le fardeau que l’humain impose au saumon, mais il ne faut pas trop en attendre. En effet, son exploitation légale est actuellement à des niveaux historiquement bas. Les captures accidentelles, lorsqu’elles ne sont pas illégales, devraient bien sûr être minimisées, mais il est très improbable qu’elles puissent expliquer, à elles seules, les baisses drastiques récemment observées sur l’ensemble des cours d’eau français.

Tacon (jeune saumon).
Katie Marony/USFWS

Il pourrait être tentant de supplémenter artificiellement les populations par des déversements de juvéniles produits en élevage. Mais il est aujourd’hui établi que ces pratiques, largement mises en œuvre depuis plus d’un siècle, sont le plus souvent inefficaces, voire nocives, et en aucun cas durables.

Pour ce qui est du milieu marin, on ne dispose pas vraiment de levier d’action, faute de connaissances scientifiques suffisamment précises sur la vie en mer du saumon et en raison de l’ampleur du domaine océanique dans lequel l’espèce évolue.

L’option la plus pertinente reste la restauration de conditions environnementales plus favorables au saumon en rivière, où se déroule la reproduction, étape clé du renouvellement des populations. La priorité doit être donnée à la restauration d’une liberté de migration vers l’amont et vers l’aval, aujourd’hui restreinte par nombres d’obstacles le long des cours d’eau.




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La meilleure solution : détruire les barrages

Depuis quelques décennies, une politique proactive d’aménagement des obstacles pour faciliter leur franchissement par les poissons a été mise en place, en France et en Europe, sur à peu près tous les bassins encore colonisés par le saumon. Elle a montré son efficacité en contribuant à stabiliser la situation de l’espèce jusqu’à très récemment.

Évolution du taux de retour du saumon sauvage en France jusqu’en 2020.
Clément Lebot, Étienne Rivot, Laurent Beaulaton, Mathieu Buoro, Marie Nevoux, et al.., Fourni par l’auteur

Cette politique est aussi une voie d’adaptation à privilégier et à amplifier sans attendre face aux nouvelles menaces à venir, en particulier le changement climatique. Lorsqu’elle est ciblée sur des bassins où le saumon est encore présent à l’état sauvage, les effets positifs peuvent être rapides, significatifs et durables.

Parce qu’elle permet le maintien des usages, la construction de dispositifs de franchissement (type « passes à poissons ») est la « solution » la plus fréquemment mise en œuvre, bien que leur efficacité ne soit pas toujours garantie. Elle peut aussi être drastiquement réduite dans les cas où l’on rencontre plusieurs aménagements successifs le long d’un même cours d’eau, même lorsque chacun est individuellement performant. Le recours aux dispositifs de franchissement est également plus risqué, car leur efficacité pourrait être altérée par des changements à venir dans les régimes hydrauliques des rivières.

Le barrage hydroélectrique de la Roche-qui-boit (Ducey, Manche), sur la Sélune, a été détruit en 2022.
Epncantonducey/Wikimanche, CC BY-SA

Pour restaurer la libre circulation des poissons dans les cours d’eau, la destruction des ouvrages, en particulier quand ils n’ont plus d’usage, est la solution de choix. Après d’autres plus anciens, les arasements récents de barrages sur la Sélune en Normandie et la Nivelle au Pays basque constituent des exemples de réussite à suivre et à multiplier.

À la clé, des déplacements plus rapides depuis et vers des zones de reproduction et d’élevage des jeunes plus vastes, plus diversifiées et situées plus en amont des cours d’eau. Les bénéfices sont multiples pour faire face à aux conditions environnementales nouvelles, réchauffement des eaux et régimes hydrauliques plus contrastés (étiages et crues extrêmes), qui pourraient découler du changement climatique.

  • Tout d’abord, cela permet d’étendre les milieux colonisables, et donc d’augmenter les effectifs des populations. De quoi favoriser aussi la diversité génétique et accroître les opportunités d’adaptation.

  • Ensuite, cela réduit la mortalité due aux obstacles et aux infrastructures associées – canaux de dérivation, turbines hydroélectriques, installations piscicoles… On peut ainsi compenser d’éventuelles baisses de la survie en mer.

  • Enfin, les zones à l’amont des cours d’eau, souvent plus fraîches, peuvent jouer un rôle de refuge thermique pour cette espèce d’eau froide.

Suppression du barrage Urrutienea sur la Nivelle (Pyrénées-Atlantique).

Le saumon sauvage, victime collatérale de la décarbonation ?

Alors que l’expertise scientifique est aujourd’hui trop souvent traitée comme une opinion parmi d’autres, nous avons conscience que l’amplification de la politique de restauration de la libre circulation, défendue ici, n’est pas et ne sera pas une évidence pour tous.

L’issue du combat pour tenter de préserver le saumon en France étant incertaine, la tentation première de ne rien faire est grande. D’autant plus que les travaux scientifiques spéculant sur le devenir des populations, toujours par essence discutables, peuvent être mal interprétés ou instrumentalisés par des acteurs qui ont intérêt à réduire les entraves aux usages de l’eau. Certains argueront ainsi que, pour le saumon, le combat face au changement climatique est perdu d’avance.

Paradoxalement, l’espèce pourrait aussi être la victime collatérale de la lutte contre le changement climatique. En effet, la production d’électricité décarbonée (d’origine hydraulique, mais aussi nucléaire) est aujourd’hui promue, alors qu’elle nuit directement (de par les obstacles, mais également les changements de températures) à la libre circulation des poissons en rivière.

Restaurer la libre circulation du saumon sur les quelques bassins où il est encore présent naturellement aurait un coût marginal faible à l’échelle nationale, mais sa mise en œuvre est complexe dans la mesure où elle implique d’intervenir sur chaque obstacle aux migrations. À cette échelle, le coût économique et sociétal peut devenir un élément bloquant pour certains acteurs et parties prenantes.

Enfin, les pêcheurs, bien que leur activité dépende très directement de la conservation des populations de saumon, se montrent souvent plus préoccupés par des questions à court terme de partage de la ressource. Les conflits entre pêche professionnelle et pêche de loisir mobilisent beaucoup d’efforts, y compris des services de l’État, qui pourraient être mieux utilisés pour faire face collectivement au défi de la restauration de la libre circulation.

Le saumon est une espèce emblématique, avec qui nous entretenons des rapports particuliers depuis plusieurs siècles. Il est aujourd’hui au cœur de conflits qui le dépassent : enjeux à court vs long terme, locaux vs globaux, transition énergétique vs préservation de la biodiversité… Son statut en France, d’ici la fin du siècle, sera révélateur des priorités et des compromis que nous aurons collectivement mis en œuvre.

The Conversation

Etienne Prevost a reçu des financements publics.

Amaia Lamarins et Mathieu Buoro ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Peut-on encore éviter la disparition du saumon sauvage en France ? – https://theconversation.com/peut-on-encore-eviter-la-disparition-du-saumon-sauvage-en-france-277406

Protéger les filles, canaliser les garçons ? L’éducation à l’information face aux stéréotypes de genre

Source: The Conversation – in French – By Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

Plus enclines à douter de leurs pratiques d’information, les filles sont aussi plus souvent questionnées sur leurs émotions face à l’actualité. Prendre conscience des biais de genre qui pèsent sur les usages numériques est un préalable pour faire de l’éducation à l’information un levier d’émancipation et aider adolescentes et adolescents à construire leur autonomie critique. Explications.


Travail, santé, espace public… Chaque année, en mars, dans le sillage de la Journée internationale des droits des femmes, on s’arrête sur les inégalités de genre dans différents domaines de la vie sociale. Et si nous faisions ce pas de côté dans un champ moins visible, celui des pratiques d’information des adolescents et de leur accompagnement ?

Lire l’actualité, chercher des sources pour un exposé, suivre des créateurs et créatrices de contenus, débattre en ligne : ces activités font partie intégrante de leur quotidien. En tant que pratiques culturelles, elles sont traversées par les mêmes rapports sociaux de genre que le reste de la vie sociale.

En outre, le numérique n’est pas un espace « hors-sol », neutre ou désincarné, mais un espace socialement situé où se rejouent des normes et des tensions sociétales. Les inégalités de genre y prennent des formes parfois spécifiques, mais toujours en lien avec les contextes sociaux, médiatiques et politiques. Et leur traitement éducatif n’échappe pas à ces cadrages.

Dès l’enfance, un numérique sous conditions

Les rapports genrés au numérique, à l’information et aux médias se construisent tôt, dans la socialisation familiale.

Des enquêtes de terrain menées auprès de collégiennes avaient en 2015 montré combien l’utilisation d’Internet au sein de la famille se faisait en fonction de la réalisation des tâches ménagères à destination de la collectivité. Autrement dit les filles déclaraient devoir s’acquitter d’impératifs liés à la vie, notamment matérielle, de la famille en général. Les garçons, eux, n’évoquaient quasiment jamais cette conditionnalité.

Dix ans plus tard, lors d’une enquête ethnographique menée au sein d’un collège d’éducation prioritaire, les adolescentes glissent les mêmes impératifs de tâches de gestion familiale lors de l’évocation de leurs pratiques numériques à domicile.

Ces observations font écho aux travaux sur la division sexuée du travail domestique dès l’enfance, prolongeant également les recherches sur l’informatique et les cultures numériques historiquement construites comme des territoires masculins. Cette assignation symbolique continue d’agir, y compris dans les usages informationnels, ceux-ci étant fortement dépendants de l’accès aux objets techniques.

Autorités masculines, expertes invisibles

Les contenus consultés et les légitimités associées sont aussi marqués par une distinction fortement genrée. Quand on demande aux adolescentes et adolescents de citer des figures d’autorité à leurs yeux dans le champ de l’information, les noms masculins dominent largement. De Hugo Décrypte à Mister Géopolitix en passant par Gaspard G, les modèles invoqués sont très majoritairement masculins. Ce sont également eux qui sont les plus reconnus par les adultes, à l’école comme dans les médias,

Les créatrices de contenu diffusant des savoirs scientifiques, dans le domaine de la santé ou de l’histoire, médiatiques et politiques, existent pourtant (citons pour exemples Camille Aumont-Carnel ou encore Charlie Danger. Mais elles sont moins citées, moins reconnues comme autorités. Lorsque des figures féminines sont évoquées, elles sont souvent renvoyées à l’influence, au marketing, à l’esthétique ou au lifestyle.

Cette dissymétrie rappelle le phénomène des « oubliées du numérique » décrit par Isabelle Collet : les femmes ont contribué à l’histoire de l’informatique, mais leur rôle a été invisibilisé. Aujourd’hui, ces femmes participent aux médiations des savoirs en ligne et à l’enrichissement des cultures juvéniles, mais leur reconnaissance est inégale.




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Or ces modèles comptent dans la construction des adolescentes : renvoyant à des hiérarchies symboliques, ils peuvent orienter la façon dont elles se projettent, ainsi que leurs sentiments de légitimité, en structurant la représentation de qui « sait », qui « explique », qui « fait autorité ».

Chez les filles, plus d’autocensure, moins de confiance en soi

Dans les nombreuses enquêtes menées auprès d’adolescents âgés de 13 à 17 ans, tous milieux sociaux confondus, il ressort que le sentiment de compétence informationnelle est fortement genré.

Lorsqu’on demande aux adolescentes et aux adolescents si elles ou ils ont « peur de prendre une information fausse pour une vraie », le constat est sans appel : les filles répondent à l’affirmative, là où les garçons apparaissent plus nuancés. Plus encore, lorsqu’on leur demande si cela leur est déjà arrivé de prendre une information fausse pour une vraie, les filles sont très majoritairement convaincues que oui, alors que les garçons envisagent de façon très minoritaire la possibilité d’avoir cru une fausse information.

Rien n’indique pourtant une supériorité cognitive masculine dans l’évaluation de l’information. Les études sur les compétences informationnelles montrent que la difficulté à distinguer l’information fiable de l’information trompeuse est largement partagée.

Le doute des filles n’est pas le signe d’une incompétence ; il est le reflet de mécanismes bien connus d’autocensure et de moindre confiance en soi des filles dans des domaines perçus comme techniques ou stratégiques. Il peut aussi être interprété comme une prudence épistémique. À l’inverse, la sur-confiance peut exposer à des biais. Mais cette dissymétrie alimente des prises de parole inégales et des dynamiques de légitimité différenciées.

Travailler le sentiment de compétence pour dépasser les assignations

Ces représentations sociales se prolongent dans les dispositifs éducatifs. Les émotions face à l’information – choc, peur, dégoût – sont plus aisément verbalisées par les filles. Les garçons sont moins sollicités sur leur ressenti face à des contenus violents, comme si la robustesse émotionnelle était attendue d’eux.

Dans les discours politiques et médiatiques, les filles apparaissent fréquemment comme un public à protéger des dangers du numérique, notamment des violences sexistes et sexuelles. Cette vulnérabilité est bien réelle, dans l’espace public hors ligne comme en ligne, comme le rappelle le rapport 2026 de l’Anses sur l’usage des réseaux sociaux numériques et la santé des adolescents.

Mais, protéger sans outiller, c’est maintenir dans une position de fragilité. Symétriquement, les garçons sont souvent perçus comme porteurs de comportements problématiques qu’il faudrait « canaliser », selon une logique d’essentialisation qui rappelle d’autres espaces sociaux.

Cette essentialisation pose question. Elle ne doit pas conduire à nier les vulnérabilités bien réelles des filles confrontées à des problématiques singulières, mais elle ne peut constituer l’horizon exclusif de l’action éducative.

« Tour de France de l’éducation aux médias et à l’information : les scolaires sensibilisés à Poitiers » (France 3 Nouvelle-Aquitaine).

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) gagnerait à dépasser cette double assignation, d’abord en intégrant systématiquement des créatrices de contenus scientifiques et journalistiques dans les corpus scolaires comme dans les discussions en famille.

Pour travailler explicitement le sentiment de compétence, il s’agit d’inciter les jeunes à verbaliser les stratégies d’évaluation, en montrant qu’elles s’apprennent, qu’elles ne relèvent ni d’un « don » ni d’un tempérament. Et l’on peut interroger les émotions de toutes et tous face à l’information perçue comme violente ou anxiogène, en proposant des espaces de discussion sur le ressenti face à l’information.

L’enjeu est d’accompagner filles et garçons vers une autonomie critique joyeuse, faisant la part belle à l’expérimentation, au débat, à la production de l’information, et la compréhension des logiques économiques et politiques. Il s’agit que toutes et tous se perçoivent comme acteurs informationnels légitimes dans l’espace public.

Les pratiques informationnelles juvéniles ne sont ni futiles ni homogènes. Elles sont des lieux d’expérimentation, de sociabilité et de construction de soi. Les penser au prisme du genre ne vise pas à opposer mais à comprendre pour mieux accompagner.

The Conversation

Anne Cordier a reçu des financements de la Direction du Numérique pour l’Education, dans le cadre du projet GTnum EMILIE.

ref. Protéger les filles, canaliser les garçons ? L’éducation à l’information face aux stéréotypes de genre – https://theconversation.com/proteger-les-filles-canaliser-les-garcons-leducation-a-linformation-face-aux-stereotypes-de-genre-277866

« Valeur sentimentale », ou la reconnaissance de l’autre

Source: The Conversation – in French – By Christian Bank Pedersen, MCF HDR en études nordiques, Université de Caen Normandie

Gustav (Stellan Skarsgård) et sa fille Nora (Renate Reinsve) dans _Valeur sentimentale_ (2025), de Joachim Trier.

Grâce au Grand Prix obtenu à Cannes l’année dernière et fort de neuf nominations, dont celles du meilleur film et de la meilleure réalisation, aux Oscars qui seront remis ce dimanche 15 mars, Valeur sentimentale du réalisateur norvégien Joachim Trier fait l’objet d’une attention rarement accordée à une œuvre issue de l’univers cinématographique nordique. Et nous permet d’accéder à une réflexion philosophique sur la nature des relations entre les êtres.


Une « valeur sentimentale » est toujours une projection, c’est-à-dire la valeur qu’on attribue de manière personnelle à un objet, un événement, une période dans le passé. En ce sens, une valeur sentimentale est un investissement dans ce qui n’a pas de prix. Et cet investissement peut faire grandir, ou bien condamner à rester figé dans le passé. Souvent, la valeur sentimentale est associée à un bon souvenir personnel, même s’il est teinté de nostalgie ou de regrets. En revanche, la « valeur sentimentale » d’un traumatisme ou d’une lacune douloureuse dans sa propre histoire est bien plus difficile à gérer.

Comment lâcher prise par rapport à une blessure ancienne qui continue à nous hanter, et ce, non pour l’oublier, mais pour pouvoir respirer plus librement, et ainsi laisser être les choses et vivre les autres ? Voilà une question fondamentale du film de Joachim Trier.

Le film raconte l’histoire d’une famille à travers plusieurs générations, histoire marquée par un traumatisme survenu lors de la Seconde Guerre mondiale : son point de départ est la blessure infligée à la grand-mère, Karin, résistante emprisonnée et torturée longuement au cours de l’occupation de la Norvège par l’armée nazie.

Après la guerre, elle a un fils, Gustav, et semble vivre une vie sans heurts, jusqu’à l’instant où elle se suicide. À ce moment, son fils a neuf ans. L’acte est inexpliqué, et sûrement inexplicable, en fin de compte : aucun mot ne l’accompagne, et Karin n’a jamais su comment sublimer son vécu. Son fils, lui, en fera des histoires, en devenant un réalisateur internationalement reconnu. Mais face à ses propres filles – Nora, actrice, et Agnes, historienne –, il se tait également, se consacrant à son art et multipliant les absences jusqu’à son départ final du foyer.

Une réplique simple mais lourde de sens

Au début du film, Gustav revient, à l’occasion de l’enterrement de la mère de Nora et Agnes. Dans ses bagages, il rapporte un scénario – selon lui, le meilleur de sa carrière. C’est l’histoire d’une femme qui se suicide sans explications. Mais, insiste Gustav, ce n’est pas l’irracontable histoire de sa mère. Il propose le rôle principal à sa propre fille, Nora. Elle refuse, parce qu’elle ne peut ni ne veut travailler avec ce père qui ne l’a jamais vraiment laissé entrer dans sa vie. Alors, le rôle revient à une jeune actrice américaine, la star montante Rachel Kemp, ce qui déclenche chez chacun et chacune – de Gustav à Rachel, en passant par Nora et Agnes – des réflexions douloureuses sur les liens entre l’art et la vie, et sur ce qu’on voit des autres en étant soi-même vu par eux.

« Je te vois ». Voilà la réplique d’un autre personnage encore, personnage qui représente à lui seul la dernière génération de la famille : « Je te vois » est ce que dit Erik, fils d’Agnes, à son père Even. Visiblement, la phrase sort de nulle part, et on ne l’entend jamais de la bouche d’Erik lui-même. C’est Even qui raconte, étonné, ce que lui a dit son fils. Et cette phrase, surprenante et simple, va toucher tous les personnages, de près ou de loin. Fondamentalement, c’est cette réplique, « Je te vois », qui porte la « valeur sentimentale » du film.

« Who’s the ‘you’? », « Qui est le “tu” ? », demande de son côté Rachel dans une scène décisive : dans celle-ci, elle doit répéter une scène du film à venir de Gustav. Il s’agit d’une scène de prière. Mais une prière à qui ? Pas à un quelconque dieu. Rachel doit jouer le rôle d’une femme désespérée, d’une femme qui n’arrive plus à se frayer un chemin, surtout seule. Par conséquent, elle prie. Et l’actrice qui doit jouer son rôle pose la question : « Qui est le “tu” ? » Qui est-elle censée prier ? La portée symbolique de la question dépasse cette scène particulière : à qui raconte-t-on son histoire, et par qui cherche-t-on à se faire reconnaître ?

À sa manière, en s’interrogeant ainsi sur le « tu », Rachel prend à contrepied une longue et vaste tradition de la culture et de la pensée occidentales, tout comme le fait plus généralement « Valeur sentimentale » en tant qu’œuvre. La question première du film n’est pas « Qui suis-je ? », mais bien « Qui est le “tu” ? »

Le « je » et le « tu »

« Connais-toi toi-même » est l’exhortation à l’introspection qui se trouve tout près de l’origine de la philosophie, et qui représente par conséquent un regard dominant sur le lien entre le soi, les autres et le monde : de cette inscription sur le temple de Delphes de l’Antiquité – magistralement interprétée par Socrate dans les dialogues de Platon – aux notions de self-awareness actuelles, en passant par le cogito souverain du « je pense, donc je suis » cartésien et le « c’est moi que je peins » de Michel de Montaigne, entre autres. Dans Valeur sentimentale, cependant, c’est le « tu » qui est en vue, le « tu » qui est littéralement la question.

« Toute véritable vie est rencontre », écrit pour sa part le philosophe Martin Buber dans son Ich und Du, Je et Tu, de 1923 : le « je » en soi n’a pas de sens, parce que le « je » se crée dans la réciprocité. « Je te vois ». Quand Nora entend ces trois mots de son neveu, relatés par le père de celui-ci, elle est frappée par une grande tristesse : qui la voit vraiment, elle, l’actrice, semble-t-elle se demander ? Au fur et à mesure que l’histoire avance, la peur du vide grandit en elle, comme l’espace symbolique qui la sépare de son père. Elle se retire, s’enferme dans son appartement.

Dans le même temps, sa sœur Agnes, l’historienne, se tourne vers le passé et le trou noir du récit familial : aux Archives nationales, elle regarde les documents et les images qui certifient ce qu’a subi la grand-mère. Elle y lit et elle y voit la souffrance, et elle découvre qu’elle ne saura jamais réellement ce qu’a subi sa grand-mère, ni ce que le suicide de cette dernière a créé et détruit pour son père. Elle comprend qu’il y a des choses qu’elle ne pourra pas saisir. Elle l’accepte. Puis, elle revient vers Gustav, toujours en colère à cause de ses manquements, mais à l’écoute. Et elle lit son scénario, qu’elle fait ensuite lire à sa sœur : en allant chez Nora – prostrée dans son appartement –, Agnes ouvre littéralement et symboliquement son monde. Elle lui fait surtout lire à voix haute, mais sans jouer, la scène de la prière du scénario, cette scène qui avait provoqué la question « Qui est le “tu” ? » chez Rachel. Et là, Nora semble lâcher prise par rapport aux colères et aux déceptions. Après, elle demande à sa sœur comment elle a fait pour rester debout, elle : comment a-t-elle pu se créer une vie, sa vie, avec mari et enfant, après tout ce qui leur est arrivé ? Et Agnes de répondre : « Parce que tu étais là pour moi ».

« Je te vois ». Comment montrer cela dans un film ? À la toute fin de Valeur sentimentale, Nora et Gustav se regardent, en sortant de leurs rôles. Le spectateur ne les voit pas se regarder. Mais à travers leurs visages, fragiles et ouverts, séparés dans des courtes séquences individuelles, on découvre qu’ils se regardent. Surtout, on découvre qu’ils se voient, mutuellement, sans nécessairement tout saisir l’un de l’autre. Car vouloir tout comprendre chez l’autre pourrait aussi être une façon de nier la singularité de chacun. À la fin, Nora et Gustav se reconnaissent, dans tous les sens du terme : ils se voient, en accueillant et en acceptant ce que chacun porte en lui de bien, de faillible, et de mystérieux.

The Conversation

Christian Bank Pedersen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Valeur sentimentale », ou la reconnaissance de l’autre – https://theconversation.com/valeur-sentimentale-ou-la-reconnaissance-de-lautre-277110

Quel avenir pour le municipalisme ? Retour sur les expériences de Barcelone et de Madrid

Source: The Conversation – in French – By Héloïse Nez, Professeure en sociologie, LIED/LCSP, Université Paris Cité

En Espagne, des coalitions « municipalistes » issues des mouvements sociaux ont gouverné de nombreuses villes entre 2015 et 2023. Alors que les « listes participatives et citoyennes » se multiplient en France à la veille des élections municipales de mars 2026, que retenir de ces expériences ? Les cas de Madrid et Barcelone peuvent-ils constituer une source d’apprentissage pour ce mouvement en expansion ?


Les listes citoyennes revendiquent de s’affranchir des partis, en élisant des non-professionnels de la politique, afin de favoriser la participation et renouveler la démocratie à l’échelle locale. La coopérative Fréquence Commune, qui les accompagne, dénombre près de 700 « listes citoyennes et participatives » aux élections municipales de 2026, un chiffre en nette augmentation par rapport à 2020.

Si ce mouvement citoyen s’étend en France, des précédents existent ailleurs. C’est le cas de l’Espagne, où des coalitions dites « municipalistes » ont remporté de nombreuses grandes villes en 2015, et une poignée ont continué à gouverner entre 2019 et 2023. Quels sont les apprentissages de ces expériences qui continuent d’être une source d’inspiration, en France et ailleurs ? Plusieurs publications récentes dressent un bilan du municipalisme espagnol, en analysant à la fois le contenu des politiques adoptées et le renouvellement des manières de faire de la politique.

Les cas de Madrid et Barcelone sont particulièrement riches d’enseignements. Les deux plus grandes villes d’Espagne ont vu des coalitions municipalistes arriver au pouvoir en 2015 et y rester jusqu’en 2019 pour Madrid et 2023 pour Barcelone. Leur ambition affichée était de déborder les partis traditionnels, d’approfondir la démocratie locale, de renouveler les politiques publiques et de transformer les mairies de l’intérieur. Des différences ont également traversé ces deux expériences, autour de la conception de la participation, des liens avec les mouvements sociaux et de la dimension sociale des politiques menées.

Une démocratie participative et/ou mouvementiste ?

Des dispositifs participatifs ont été mis en place dans les deux villes, pour associer les habitants à l’élaboration des politiques municipales. Si la participation présentielle et associative a davantage été promue à Barcelone, la participation numérique et individuelle a été privilégiée à Madrid. Les différents modèles participatifs adoptés par ces deux villes s’expliquent tant par des facteurs contextuels (de nombreux dispositifs participatifs étant déjà en place à Barcelone contrairement à Madrid) que par l’implantation des mouvements sociaux (avec une influence plus forte des Indignés à Madrid et des associations de quartier à Barcelone) et les trajectoires individuelles des élus à la participation.

Dans la capitale, plusieurs processus de démocratie directe ont été lancés sur la plateforme numérique Decide Madrid, comme les référendums d’initiative citoyenne inspirés des votations citoyennes suisses. Tous les résidents ayant plus de 16 ans pouvaient faire une proposition et voter, le soutien de 1 % des électeurs étant requis pour organiser un référendum décisionnel. Malgré les 26 000 propositions formulées au cours de la mandature, seulement deux ont obtenu le nombre de soutiens requis et fait l’objet d’un référendum, ce qui montre les limites de ces innovations démocratiques en partie déconnectées de la question sociale.

À Barcelone, si la démocratie participative n’a pas été absente, elle n’a pas constitué le cœur du projet de Barcelone en commun. Le municipalisme barcelonais, en complément de ces formes procédurales de participation, a mis en place une « démocratie mouvementiste ». Il s’agissait de créer de nouvelles alliances avec les mouvements sociaux, afin de permettre à ces derniers d’intervenir directement dans la politique locale. Loin d’être perçue comme une entrave à la politique institutionnelle, la pression constante de ces mobilisations populaires a été le principal moteur du changement à Barcelone. Des mesures emblématiques des mouvements sociaux ont ainsi été adoptées par le conseil municipal, comme l’obligation de consacrer 30 % des nouvelles constructions immobilières aux logements sociaux ; l’attribution d’une chapelle à un centre de santé de quartier au détriment d’une collection privée d’art ; ou la création d’une charte permettant de céder la gestion d’espaces et de terrains municipaux aux citoyens pour en faire des communs urbains.

Interview de Marcelo Expósito, militant de Barcelone en commun, député au Parlement espagnol entre 2016 et 2019. (Sous-titres français accessibles en cliquant sur « sous-titres ».)

La relation avec les mouvements sociaux a été moins centrale à Madrid, en raison notamment des origines des équipes municipalistes, qui provenaient directement de mouvements protestataires à Barcelone. Ada Colau, l’ex-activiste contre les expulsions immobilières, est devenue maire de Barcelone en étant elle-même issue des classes populaires, à la différence de la juge Manuela Carmena, devenue première édile de Madrid. De plus, Barcelone, qui a connu une longue tradition de mouvements sociaux et d’expériences d’autogestion, avait déjà eu de nombreux gouvernements de gauche modérée, là où la droite régnait à Madrid depuis plusieurs décennies.

Des politiques au service de quelles catégories ?

Ce lien accru avec les mouvements sociaux a eu un impact important sur les politiques mises en place. Barcelone en commun a pris des mesures plus ambitieuses face à la crise du logement et a davantage investi dans les quartiers populaires en cherchant à lutter contre la ségrégation urbaine et la gentrification, alors que l’équipe d’Ahora Madrid a concentré son action sur les quartiers centraux de la capitale. En 2019, les quartiers populaires se sont moins mobilisés pour soutenir la candidature de Manuela Carmena, ce qui peut être lié aux priorités de son action municipale et expliquer sa non-réélection.

Cette différence est également perceptible dans l’attitude des deux équipes municipales vis-à-vis de grands projets urbanistiques. La gestion d’Ahora Madrid a été marquée par une certaine continuité avec les précédents gouvernements municipaux, symbolisée par l’approbation de l’opération « Chamartín ». Ce pharaonique projet d’aménagement immobilier a constitué une véritable pomme de discorde avec des mouvements sociaux qui y étaient fortement opposés.

Si Barcelone n’a pas mis fin aux grands Congrès attirant des flux d’investisseurs étrangers comme le World Mobile Congress, pourtant décrié avant les élections, Ada Colau s’est opposée à plusieurs grands projets urbains. La mairie a ainsi été une des voix les plus critiques contre l’extension de l’aéroport de Barcelone ou l’installation d’une filiale du musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie) dans le quartier de Barceloneta, déjà exposé au surtourisme. Le bilan du municipalisme est également un bilan en négatif, qui doit prendre en compte les politiques spéculatives ou les projets urbains empêchés par les élus municipalistes.

Que reste-il des expériences municipalistes ?

Le retour de la droite à la tête de la capitale en 2019 a entraîné l’arrêt de la plupart des politiques mises en place par Ahora Madrid, comme les processus de démocratie directe, les politiques féministes ou les mesures anti-pollution. À Barcelone, le legs de Barcelona en commun, qui a eu deux mandats pour imprégner l’action publique municipale, est encore présent même si des remises en cause ont été amorcées par la nouvelle équipe socialiste. Pour l’instant, les mesures ayant le mieux résisté sont précisément celles qui avaient été promues directement par les mouvements sociaux, qui continuent d’exercer une pression pour les maintenir.

Alors que les projets municipalistes ou de listes participatives se développent, notamment en France, cette comparaison montre la diversité des expériences de municipalisme au-delà d’une unité affichée. Elle souligne l’importance d’un municipalisme non seulement politique mais aussi social, c’est-à-dire son ancrage dans le tissu associatif local, les mobilisations sociales et les quartiers populaires. En dépendent la radicalité des expériences, mais aussi la permanence des changements impulsés dans le temps.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quel avenir pour le municipalisme ? Retour sur les expériences de Barcelone et de Madrid – https://theconversation.com/quel-avenir-pour-le-municipalisme-retour-sur-les-experiences-de-barcelone-et-de-madrid-278109

Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras

Source: The Conversation – in French – By Marco Cremaschi, Professeur d’urbanisme, Centre d’études européennes et École urbaine, Sciences Po

La tour Duna, dans l’enclave libertarienne de Próspera.
https://www.prospera.co/en

Sur l’île de Roatán, au large du Honduras, Próspera est une « ville-entreprise » créée en 2017 pour attirer des investisseurs étrangers et stimuler l’économie dans certaines zones du pays. Elle promet un territoire ultralibéral où les impôts sont faibles et les règles assouplies. Mais le projet, contesté par la gauche hondurienne, soulève des questions sur la souveraineté nationale.


À première vue, l’actualité latino-américaine semble dominée par des épisodes spectaculaires quoique contradictoires : alors que, début janvier, les États-Unis ont justifié l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par des accusations de narcotrafic à son égard, Donald Trump venait, un mois plus tôt, de gracier l’ancien président conservateur du Honduras Juan Orlando Hernández (Parti national), qui avait été condamné pour trafic de drogue en 2024 à une peine de quarante-cinq ans de prison qu’il purgeait en Virginie-Occidentale.

Ces événements, presque concomitants, révèlent toutefois une trame plus discrète mais politiquement significative, où se croisent intérêts géopolitiques, stratégies impériales et expérimentations institutionnelles radicales.

2022-2025 : un court intermède de gauche

Le Honduras occupe, dans cette configuration, une position stratégique en Amérique centrale. Dans les années 1980, il fut la base arrière de l’offensive de l’administration Reagan contre le Nicaragua sandiniste ; plus récemment, il est devenu un point d’appui pour les politiques migratoires coercitives de l’administration Trump, notamment les déportations menées par l’ICE. Il constitue également un arrière-plan logistique et politique des ambitions états-uniennes à Caracas et, potentiellement, à Cuba.

Dans ce contexte, certains observateurs ont suggéré que de puissants soutiens financiers de Donald Trump ont exercé des pressions afin qu’il gracie Hernández et soutienne à la présidentielle du 30 novembre 2025 Nasry Asfura, ancien maire de Tegucigalpa et figure du Parti national. Celui-ci a bel et bien été élu président, devançant les candidats du Parti libéral et du Parti de gauche Libre.

Lors de la présidentielle précédente, tenue en 2022 à la suite de la destitution d’Hernández, Asfura avait été vaincu par la candidate de Libre, Xiomara Castro. Castro avait fait de l’abolition des zones économiques spéciales privées l’un des axes majeurs de son programme. Elle estimait que ces territoires, dotés de règles propres, ne respectaient pas la Constitution et affaiblissaient l’autorité de l’État hondurien sur son propre sol.

Après son élection, le Congrès hondurien abroge d’abord la loi autorisant ces zones, puis la Cour suprême les déclare contraires à la Constitution.

La réaction des investisseurs est immédiate : une procédure d’arbitrage international est engagée contre l’État hondurien pour un montant de dix milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) – soit environ 40 % du produit intérieur brut (PIB) national – au motif d’une violation d’engagements envers les investisseurs.

Entre 2023 et 2025, le projet demeure suspendu dans une profonde incertitude juridique, tandis que le contentieux se poursuit et que la presse internationale, ainsi que plusieurs chercheurs, commencent à analyser le cas.

La victoire de Nasry Asfura à la fin de l’année 2025, avec le soutien de Trump, est perçue comme un signal susceptible de rassurer les milieux financiers.

Prospéra, une charter city soutenue par des investisseurs de la Silicon Valley

Au cœur des débats politiques au Honduras on retrouve le projet Próspera, fondé en 2017 par une société enregistrée au Delaware.

Doté d’un capital initial d’environ 120 millions de dollars (103,9 millions d’euros), provenant notamment d’investisseurs de la Silicon Valley tels que Peter Thiel, Marc Andreessen et Sam Altman, il constitue l’une des expérimentations contemporaines les plus avancées de la charter city. La proposition des charter cities a été formulée en 2009 par l’économiste Paul Romer, futur Prix Nobel (2018), qui envisageait la possibilité pour des pays en développement de déléguer l’administration de territoires peu peuplés à des régimes institutionnels alternatifs afin de stimuler la croissance. Implanté sur l’île de Roatán au Honduras, dans le cadre juridique d’une ZEDE (Zone pour l’Emploi et le Développement économique), Próspera ambitionne de transformer un territoire d’environ le double de la superficie de Monaco en une « start-up city » fortement déréglementée.

L’origine institutionnelle de ce dispositif remonte au coup d’État hondurien de 2009, quand l’armée et les milieux d’affaires contraignent le président de gauche Manuel Zelaya à quitter le pouvoir et le remplacent par Roberto Micheletti (Parti libéral). Les gouvernements issus de cette rupture politique engagent une réflexion sur de nouveaux modèles de développement dans un pays marqué par la faiblesse des institutions et de fortes inégalités.

En 2013, une loi institue les ZEDE, territoires dotés d’une large autonomie normative, fiscale, administrative et judiciaire. À partir de 2016, le modèle attire l’intérêt de cercles technologiques et financiers américains d’orientation libertarienne. Honduras Próspera Inc. est créée dans ce contexte, avec Erick A. Brimen, financier vénézuélien, comme principal promoteur. En 2017, un accord est signé avec le gouvernement hondurien pour développer une ZEDE à proximité de la communauté afro-caribéenne de Crawfish Rock, héritage de la présence coloniale britannique.

Des précédents de charter cities comme Shenzhen, en Chine, illustrent le potentiel transformateur des zones spéciales, leur réussite dépendant de conditions étatiques et géopolitiques difficilement reproductibles. Romer s’est ultérieurement retiré de plusieurs collaborations, y compris au Honduras, invoquant un manque de transparence et des garanties démocratiques insuffisantes.




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Une ville-entreprise fantôme

Formalisée en 2020, Próspera fonctionne comme une ville-entreprise. Le taux d’imposition peut descendre à 1 % sur le revenu brut des sociétés contre environ 25 % au niveau national. En cas de désaccords, les différends sont tranchés par un arbitrage privé en lieu et place des tribunaux étatiques. Elle peut également adopter des cadres réglementaires inspirés de trente-six ordres juridiques différents ou en élaborer de nouveaux. Elle dispose ainsi d’un système judiciaire séparé, sans juges honduriens.

L’obtention d’un statut de résident permanent coûte environ 1 000 dollars (plus de 826 euros). Les taxes perçues dans la zone sont réinvesties exclusivement dans son périmètre. La majorité des plus de deux cents entreprises enregistrées opèrent virtuellement, souvent dans le secteur des cryptomonnaies. Malgré cette autonomie, des incidents surviennent. En 2024, un décès survient sur un chantier, l’extraction de la pierre de corail aurait endommagé la côte.

Sur le plan urbain, la matérialisation demeure embryonnaire. Un seul immeuble résidentiel a été achevé. Pourtant, le plan initial prévoyait 38 000 habitants d’ici à 2030 et plus de 500 millions de dollars (433 millions d’euros) d’investissements à court terme. Sont annoncés une usine de maisons modulaires conçues par Zaha Hadid Architects, un café Bitcoin doté d’un centre éducatif, une clinique génétique, un centre de plongée sous-marine, ainsi qu’un service de livraison par drones.

Les tensions se cristallisent autour des projets d’expansion territoriale : des représentations promotionnelles montrant la côte transformée en un district de gratte-ciels et de marinas ont alimenté les craintes d’expropriation et de marginalisation des communautés locales, malgré l’insistance des promoteurs sur le caractère volontaire de l’adhésion.

Politiquement, ces projets s’inscrivent dans une transformation plus large des rapports entre capital et souveraineté. Soutenus par des réseaux financiers et idéologiques liés à la Silicon Valley, ils ne constituent pas seulement des expériences urbanistiques, mais des dispositifs remettant en cause le lien moderne entre le territoire, la citoyenneté et l’État.

La ville y est redéfinie comme plate-forme entrepreneuriale, la souveraineté comme variable négociable. Balaji Srinivasan, entrepreneur américain et figure du libertarianisme technologique, propose ainsi que des communautés numériques se structurent jusqu’à rivaliser avec les États nationaux, en substituant progressivement à la souveraineté territoriale des entités transnationales gouvernées selon des logiques d’optimisation réglementaire.

Une utopie libertarienne emblématique

Toutefois, cette prétendue négation de l’État demeure paradoxale. Próspera et ses projets analogues dépendent du soutien d’États fragiles, d’élites politiques disposées à concéder des fragments de souveraineté et de contextes de crise institutionnelle, ainsi que de l’appui implicite ou explicite d’une puissance hégémonique. Les « techno-barons » aspirent à se libérer de l’État tout en s’appuyant sur la protection géopolitique qu’il garantit. Cette alliance, inédite et instable, constitue une contradiction structurelle.

D’autres limites concernent la rhétorique des finalités vertueuses : le développement, la lutte contre la pauvreté, la protection de l’environnement. L’argumentaire philanthropique masque souvent une dissociation croissante entre le capital global et les droits sociaux, entre la gouvernance algorithmique et la souveraineté démocratique. Si le droit formel reconnaît le salaire minimum et la liberté syndicale, des habitants dénoncent depuis 2020 des risques d’expropriation et d’exclusion des processus décisionnels. Les inégalités d’accès aux services à l’eau, aux infrastructures et à l’espace littoral nourrissent les tensions, tandis que les bénéfices demeurent concentrés.

Enfin, Próspera se présente comme « crypto, bio et robo » : un laboratoire déréglementé pour la finance numérique, la biotechnologie, la génétique et les technologies d’extension de la vie, avec un contrôle public minimal. L’expérimentation urbaine apparaît ainsi comme le vecteur spatial d’une accélération technologique au service d’une élite transnationale.

Plus qu’un simple litige juridique, Próspera constitue un cas exemplaire d’une géographie contemporaine faite de zones spéciales, d’enclaves et de corridors d’exception qui structurent le capitalisme global. Loin d’être marginal, ce modèle participe d’une reconfiguration normative de la ville et de la souveraineté au XXIe siècle – un processus dont les implications démocratiques et anthropologiques demeurent ouvertes et profondément controversées.

The Conversation

Marco Cremaschi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Próspera, une enclave libertarienne au cœur des polémiques au Honduras – https://theconversation.com/prospera-une-enclave-libertarienne-au-coeur-des-polemiques-au-honduras-276247

Why global methane levels spiked during COVID lockdowns

Source: The Conversation – UK – By Gemma Ware, Host, The Conversation Weekly Podcast, The Conversation

Six years ago, as countries around the world went into COVID lockdowns, the air got cleaner. Factories slowed down, roads emptied and aeroplanes were grounded. As people stayed home, the world burned fewer fossil fuels and so carbon dioxide emissions dropped – by around 7% in 2020.

But something else was also happening in the atmosphere. Levels of methane – an extremely potent greenhouse gas that warms the planet even faster than CO₂ – rose faster in 2020 than at any point since records began in the 1980s. And methane levels kept on rising during 2021 and 2022.

Ever since, scientists have been trying to piece together what caused this sudden mysterious increase in methane. Now, they think they have the answer, and it was partly due to COVID lockdowns.

In this episode of The Conversation Weekly podcast, we speak to Philippe Ciais, a researcher at the Laboratory for Climate and Environmental Sciences at Université Paris-Saclay in France, and one of the authors of a new study in the journal Science about the spike in methane levels, who explains how they solved the mystery.

The atmosphere contains a special type of cleaning agent called hydroxyl radical (OH) which is capable of breaking down methane. Ciais calls it the “pacman of the atmosphere”. The production of these OH particles is facilitated by pollution, including nitric oxide and nitrogen dioxide (known collectively as NOx) from combustion processes.

“ In the chain of complex chemical reactions in the atmosphere that leads to the formation of NOx, OH is generated,” says Ciais. “When you have a reduced emission of NOx, as it was the case during the COVID, you have a weakening of OH … less concentration of this cleaning agent, and as a result, methane increasing faster in the atmosphere”.

The study found that around 80% of the spike in methane was caused by a reduction in OH, but increases in methane from wetlands and from agriculture also played a role.

Ciais says understanding where the growth in methane came from doesn’t mean the world should go on polluting. Rather, it’s a wake-up call. “ It’s not by continuing to drive more that we will reduce methane. It’s by reducing [methane] emissions,” he said. “That’s the ultimate way we have to prevent methane from increasing and amplify the warming of the climate.”

Listen to the interview with Philippe Ciais on The Conversation Weekly podcast. This episode was written and produced by Mend Mariwany, Katie Flood and Gemma Ware. Mixing by Eleanor Brezzi and theme music by Neeta Sarl.

Listen to The Conversation Weekly via any of the apps listed above, download it directly via our RSS feed or find out how else to listen here. A transcript of this episode is available via the Apple Podcasts or Spotify apps.

The Conversation

Philippe Ciais a reçu des financements de la Fondation BNP Paribas (don philanthropique pour le Global Carbon Altas), du projet financé par 4C EU Horizon2020 et du projet Climate Change Initiative de l’Agence spatiale européenne.

ref. Why global methane levels spiked during COVID lockdowns – https://theconversation.com/why-global-methane-levels-spiked-during-covid-lockdowns-278128

Deep underground, a telescope may soon detect ghosts of stars that died before Earth existed

Source: The Conversation – UK – By Pablo Martinez Mirave, Postdoctoral Researcher in Theoretical High-Energy, Astroparticle and Gravitational Physics, University of Copenhagen

Imagine looking up at the night sky and seeing a star suddenly burst into a blaze of light brighter than anything nearby. A flash so bright that it briefly outshines an entire galaxy before fading forever.

This violent fate is rare: fewer than about 1% of stars are big enough to end their lives this way. Indeed, these dramatic explosions only occur in so-called “massive stars”. These are stars with a mass roughly eight times or more that of the Sun.

But these cosmic explosions, known as supernovae, have naturally fascinated astronomers for centuries. In 1572, for instance, Danish astronomer Tycho Brahe observed a supernova explosion so bright that it could be seen with the naked eye for two years.

Yet what we can see with our eyes, or even with powerful telescopes, when these stars die, is only a tiny fraction of the story. Because most of the energy from a supernova is carried away by neutrinos, these are nearly invisible particles often called “ghost particles” because they pass through almost everything in their path.

Scientists are now finally on the verge of seeing these ghostly messengers. With the help of an extremely powerful telescope buried deep underground in Japan, astronomers may be able to catch a glimpse of these stellar “ghosts” – and with it the remnants of explosions from stars that died as long as 10 billion years ago.

Particles from before time

And there’s a really good chance that scientists might be able to finally see these ghost particles this year. This is largely due to Japan’s Super-Kamiokande telescope receiving an upgrade, which significantly enhances its ability to detect supernova neutrinos.

For me, as a particle astrophysicist, this would probably be one of the most exciting scientific achievements in my lifetime. Indeed, it would mean we could see particles that were produced even before the Earth itself existed, as the telescope is now sensitive enough to catch the faint “glow” of all the exploding stars in the universe.

This is all possible because neutrinos almost never interact with anything. They have no electric charge. So they can travel through space – and even through entire planets – without being absorbed or scattered, so almost nothing can stop them.

In fact, billions of these ghostly particles are passing through your body every second – and you don’t even notice – and some of them have been travelling for more than 10 billion years to get here.

When a star dies

Big ideas lead to big questions, and one such question astrophysicists are trying to figure out is what remains after the explosion of such a star.

Does the collapsing core become a black hole? Or does it form a different type of star known as a neutron star, which then slowly cools over time? A neutron star is an incredibly dense object, only about 20 kilometres (12 miles) across, roughly the size of a large city or about the length of Manhattan.

If scientists are able to detect the combined signal from all the supernovae that have ever occurred, it would bring us closer to being able to answer these questions. It would also allow us to study the deaths of stars across the entire history of the universe, using particles that have been travelling toward us for billions of years without ever stopping.

Supernova remnant N 63A lies within a clumpy region of gas and dust in the Large Magellanic Cloud.
NASA, ESA, HEIC, and The Hubble Heritage Team (STScI/AURA), CC BY

Supernovae are rare in our galaxy, happening only once every few decades. But across the universe, a massive star explodes in a supernova roughly once every second. When they explode, they release enormous energy: only about 1% is visible light, while 99% escapes as neutrinos.

Even though these neutrinos are almost invisible, they carry the story of every star that has ever exploded – and now, for the first time, we may be able to catch them.

So if 2026 does bring the first clear detection, it will mark a new era in astronomy. For the first time, we won’t just observe the brilliant explosions of nearby stars, but the collective story of all the massive stars that have ever lived and died.

And it all starts with a telescope buried deep underground in Japan, patiently watching for the faint, ghostly glow of the universe’s oldest explosions.


This article was commissioned as part of a partnership betweenVidenskab.dk and The Conversation. You can read the article in Danish.

The Conversation

Pablo Martinez Mirave does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Deep underground, a telescope may soon detect ghosts of stars that died before Earth existed – https://theconversation.com/deep-underground-a-telescope-may-soon-detect-ghosts-of-stars-that-died-before-earth-existed-275577

Iran and Ukraine are changing the EU and testing its unity

Source: The Conversation – UK – By Richard Whitman, Member of the Conflict Analysis Research Centre, University of Kent; Royal United Services Institute

As the US-Israel war against Iran is well into its second week, with no sign of ending, it is having ever wider global ripple effects. Beyond severe consequences for the world economy, the political and diplomatic fallout has also had a significant impact on Europe.

Europe is being forced to address the consequences of two wars of choice that are not of its making: the Trump-Netanyahu war against Iran and Vladimir Putin’s war on Ukraine. The European Union is increasingly straining to maintain unity as its institutions and member states struggle to align their interests confronted by such an unprecedented situation.

Divisions at the top of the EU institutions are increasingly playing out in the open. The EU is drawn between trying to maintain at least a minimum of transatlantic cohesion to keep the US on side in its confrontation with Russia, and its defence of an equally minimal pretence that international law still matters.

The result is mixed messaging on the US-Israeli war against Iran. Commission president Ursula von der Leyen was first clearly at odds with the EU’s foreign policy chief Kaja Kallas, before being contradicted by the commission’s executive vice-president Teresa Ribera and EU council president António Costa.

Such public spats between top EU officials are highly unusual. In fact, one of the least expected and most remarkable developments over the past four years since the beginning of Russia’s full-scale invasion of Ukraine in February 2022 has been the extent to which the European Union has changed and yet remained broadly united.

The EU’s response to Russia’s aggression was – uncharacteristically – one of breaking several taboos and at high speed. First, Brussels provided EU funds to non-member Ukraine for military equipment and training its armed forces. Over the past four years, the EU has risen to become Ukraine’s most important supporter. Second, and as significantly, the EU embarked on the process of making the development of Europe’s military capabilities a core future priority for Brussels. For a bloc whose core philosophy is focused peace through economic integration, this, too, was unheard of before Russia’s invasion of Ukraine.

These changes would not have been possible without the support of key member states, many of whom have abandoned longstanding and often highly cherished traditions as well.

Critically, this has been led by Germany and France, the EU’s two largest powers. In Germany, the then-chancellor Olaf Scholz’s Zeitenwende (turning point) speech just days after the war started triggered a fundamental rethink about the country’s relationship with Russia which had undeniably turned from a potential partner to an openly hostile adversary. This paved the way, among other things, for the sanctions imposed on Russia by the EU.

Scholz’s succcessor, Friedrich Merz, completed Germany’s geopolitical repositioning with his commitment to a European defence identity that will ultimately be independent from the US. This reflects an acknowledgement that the transatlantic pillar of US security for Europe has become too fragile under Donald Trump to continue to provide a dependable safety net for the continent.

The French embrace of European strategic autonomy may have been less surprising than in the German case. However, Paris recently announced concrete steps to expand its nuclear weapons arsenal and extend the French nuclear umbrella to eight European allies. This is a significant shift in doctrine. It will see nuclear-capable planes of the French air force stationed abroad for the first time.

Berlin’s participation in this scheme breaks another major taboo in Germany, while British participation is a clear indication that EU defence thinking has become more flexible. The idea of a “coalition of the willing” that includes members of both the EU and of Nato breaks with the traditional division of labour between them. It has the potential of providing a new anchor of European security that could overcome the rigidity of EU and Nato structures, including their dependence on consensus decisions.

All of these, and other, shifts in the EU’s geopolitical awakening have come at a cost, however.

European disunion

A longstanding row between Hungary and Slovakia, on the one hand, and Ukraine, on the other, over Russian oil deliveries via the Soviet-era Druzhba pipeline has significantly escalated. Budapest has vetoed the delivery of an agreed €90 billion (£77 billion) loan to Kyiv and threatened to block new sanctions against Russia.

There is now also an open debate in Brussels – principally between some member states and the European Commission – on at least the timing, if not the broader prospects, of Ukrainian accession to the EU.

None of these challenges will quickly disappear, nor are there easy answers to them. The idea of the heart of the European project – that economic integration and investment in a rules-based liberal international order would make the continent safe – turned out to be naive.

First, Moscow’s willingness to disrupt the international relations of Europe by force dealt a serious blow to the idea that the EU’s combined power could sufficiently constrain a revisionist and expansionist Russia. Second, and perhaps even more sobering, Washington’s willingness to stake a claim for the acquisition of Greenland, initially not ruling out the use of force, threatened the territory of Denmark, a European Nato ally and EU member. This at once cast the dependability of the transatlantic alliance into a whole new, and unwelcome, light.

The EU’s age of innocence is now over. Trump and Putin have delivered major shocks to the political psyche of European leaders. While this continues to be a painful process, Europe as a whole cannot afford a breakdown in the hard-won consensus over the need to support Ukraine and invest in its own defences. This would have serious negative consequences for the continent’s ability to survive in a world in which once-established rules of state conduct are rapidly dismantled.

After four years of war and more than a year of Trump 2.0, the EU has shaken off the conception of being a “civilian power”. But reshaping the current chaos into a new order that is once again conducive to the European project will require hard work for Europeans to be seen as being geopolitically relevant.

The Conversation

Richard Whitman receives funding from the Economic and Research Council of the UK as a Senior Fellow of the UK in a Changing Europe initiative. He is a past recipient of grant funding from the British Academy of the UK, EU Erasmus+ and Jean Monnet Programme. He is a Senior Associate Fellow at the Royal United Services Institute (RUSI), and an Academic Fellow of the European Policy Centre in Brussels. He is a past Associate Fellow and Head of the Europe Programme of the Royal Institute of International Affairs (Chatham House).

Stefan Wolff is a past recipient of grant funding from the Natural Environment Research Council of the UK, the United States Institute of Peace, the Economic and Social Research Council of the UK, the British Academy, the NATO Science for Peace Programme, the EU Framework Programmes 6 and 7 and Horizon 2020, as well as the EU’s Jean Monnet Programme. He is a Trustee and Honorary Treasurer of the Political Studies Association of the UK and a Senior Research Fellow at the Foreign Policy Centre in London.

ref. Iran and Ukraine are changing the EU and testing its unity – https://theconversation.com/iran-and-ukraine-are-changing-the-eu-and-testing-its-unity-277796

Iran’s cultural heritage in the crossfire – expert explains what has been damaged and what could be lost

Source: The Conversation – UK – By Katayoun Shahandeh, Lecturer in Museum Studies, SOAS, University of London

Following joint attacks by the United States and Israel on Iran on February 28, the country has come under repeated strikes. These attacks, which were ostensibly supposed to target Iran’s nuclear and missile capabilities, have also caused civilian casualties and damage to cultural sites.

Airstrikes near historic districts in Tehran and Isfahan have damaged monuments that have survived for centuries. The losses highlight how war can endanger not only lives but also the historical memory embedded in cities and landscapes. As an Iranian art historian, watching these events unfold in my country is deeply and doubly painful.

Iran contains one of the world’s richest concentrations of historic architecture and urban heritage. The country has 29 Unesco world heritage sites, spanning more than two millennia, from ancient imperial capitals to Islamic urban ensembles and desert cities. Yet monuments that have survived centuries of invasions, political upheaval and regime change remain vulnerable in modern conflict. Even when heritage sites are not deliberately targeted, nearby explosions, fires and shockwaves can damage fragile masonry, glazed tiles and decorative interiors.

Cultural sites affected

In the capital, Tehran, airstrikes have damaged two important historic sites: Golestan Palace and the Grand Bazaar.

Golestan Palace, a Unesco world heritage site, served as the ceremonial residence of the Qajar dynasty in the 19th century. Its halls feature elaborate mirror mosaics, painted tiles and an architectural style blending Persian traditions with European influences, reflecting a moment when Iran was engaging more directly with global artistic currents.

The Tehran bazaar, meanwhile, is far more than a commercial district. Like many historic bazaars across the Middle East, it functions as a living urban organism linking trade, religious institutions and social life. Historically it has also played an important role in Iran’s political movements (being influential in the Iranian Revolution of 1978/79 with the support of the bazaar merchants for the eventual leader of the Islamic Republic, Ayatollah Ruhollah Khomeini) and economic networks.




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Damage to such spaces therefore affects not only historic architecture but also the social and urban structures that shape everyday life.

Strikes have also affected Isfahan, one of Iran’s most important historic cities and the Safavid capital during a golden age of art, architecture and trade. Under Shah Abbas I, the city was transformed into an imperial centre of culture and urban planning, anchored by Naqsh-e Jahan Square, the monumental complex of mosques, palaces and bazaars that earned the nickname Nesf-e Jahan – “half the world”.

According to cultural heritage officials, blast waves affected several historic buildings including Timuri Hall, the Jebe-Khaneh building, the Rakib-Khaneh (Isfahan Museum of Decorative Arts), Ashraf Hall and the Chehel Sotoun palace complex. Damage reportedly included collapsed ceilings, broken doors and windows, and shattered glass at nearby monuments such as Ali Qapu Palace.

The damage in Isfahan is especially concerning because the city occupies a central place in Iran’s architectural and cultural history. The city flourished as the Safavid capital in the 17th century and remains one of the most important historic cities in the Islamic world. Even limited damage in this historic city raises serious concerns. Decorative elements such as tile work, murals and mirror mosaics are among the most fragile components of Safavid architecture and are extremely difficult to restore once lost.

International heritage organisations have also expressed alarm. The US committee of Blue Shield, an international NGO that works to protect cultural heritage during war and disasters, warned that disregarding international conventions protecting cultural property in wartime could lead to violations of international law. Blue Shield also referred to recent damage at sites including Chehel Sotoun Palace in Isfahan and Golestan Palace in Tehran.

The vulnerability of Isfahan also highlights broader risks facing Iran’s cultural heritage. Sites such as Persepolis, the Achaemenid ceremonial capital; Pasargadae, home to the tomb of Cyrus the Great and the historic desert city of Yazd represent different layers of Iranian civilisation, from ancient imperial history to Islamic urban culture.

Why cultural heritage matters to Iranians

Iran’s historic monuments are not simply archaeological sites or tourist attractions. They form part of a cultural identity shaped by thousands of years of artistic, literary and architectural traditions. Cities such as Shiraz, Isfahan and Yazd are closely intertwined with the poetry of figures such as Hafez and Ferdowsi. Their works continue to shape Iranian cultural life today.

For many Iranians, historic monuments symbolise a sense of continuity linking the ancient Persian past, the Islamic period and the modern nation.

At the same time, concern for damaged monuments has provoked strong reactions online. On social media, posts lamenting the destruction of historic sites often draw angry responses arguing that human lives are more important than buildings. For many Iranians, already angered by war and years of internal repression – including the killing of protesters during waves of unrest – this contrast raises difficult questions about whose losses receive attention.

Some have also asked why the international community showed little concern when Iran’s ecosystems were being damaged over many years through environmental mismanagement. Lake Urmia, for example, which was once one of the world’s largest salt lakes, has lost most of its surface area due to dam construction and agricultural water diversion.

For many Iranians, these overlapping crises – environmental degradation, political repression and war – form part of a broader landscape of loss affecting both people and cultural memory.

When war damages historic monuments, more than architecture is lost. Fragments of cultural memory that have endured for centuries disappear with them.

Many of Iran’s historic sites have survived invasions, revolutions and political upheaval, yet today’s conflicts pose new risks when historic cities lie close to strategic targets. Once destroyed, these monuments cannot truly be replaced.

Protecting cultural heritage in times of conflict is therefore not only about preserving buildings, but about safeguarding the memories and histories that connect societies across generations.

The Conversation

Katayoun Shahandeh does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Iran’s cultural heritage in the crossfire – expert explains what has been damaged and what could be lost – https://theconversation.com/irans-cultural-heritage-in-the-crossfire-expert-explains-what-has-been-damaged-and-what-could-be-lost-278216

Middle East conflict shows the real meaning of Trump’s ‘America first’ foreign policy

Source: The Conversation – UK – By Bamo Nouri, Honorary Research Fellow, Department of International Politics, City St George’s, University of London

Now well into its second week, the US-Israeli war against Iran has gone beyond the “combat operation” the US president, Donald Trump, announced when it began on February 28. Civilians and infrastructure have been struck across the region from Lebanon, to the UAE, Saudi Arabia and Iraq. The conflict has spread rapidly across the Middle East. Now, with the strait of Hormuz effectively closed, oil prices have risen sharply threatening global economic chaos.

This is not an abstract strategic contest. It is unfolding in a region shaped by decades of conflict driven both by external intervention and by regional actors themselves. Israel’s overwhelming use of military force in recent years in Gaza, Lebanon and now against Iran has been a central factor in the current escalation, while Iran and allied armed movements such as Hezbollah, Hamas and the Houthis have pursued their own strategies of deterrence and retaliation.

The latest US-Israeli strikes and Tehran’s response therefore add another layer to an already volatile landscape in which multiple actors pursue security, influence or survival through force. The human cost is mounting. Meanwhile, the legal principles meant to constrain the use of force under the UN Charter have increasingly been overshadowed by power politics.

In this context, the meaning of the “America first” slogan on which Donald Trump campaigned in 2024 demands urgent reassessment. So does the manner in which American power operates.

US involvement in and response to the conflicts in Ukraine and the Middle East show a pattern of Washington enlisting regional partners to help realise its foreign policy aims. It is letting Europe bear the main burden in economic terms in the Ukraine conflict while in the Middle East, it has partnered with Israel. Meanwhile, it is happy to directly manage affairs in the Americas – in the Venezuela raid in January, for example, or the Cuba blockade.

When Barack Obama called it “leading from behind”, there was a furore on the American right. But now, this approach is central to maintaining America’s dominant global position.

One of this article’s authors, Inderjeet Parmar, has highlighted elsewhere how US policy seeks to combine realist power projection with liberal ideological framing, using the language of universal values such as human rights. This enables it to legitimise interventions, alliances and proxy arrangements that distribute burdens to partners and sustain America’s global position while helping avoid overextension. Washington’s approach masks self-interested expansionism as consensual leadership rather than the naked unilateralism it actually represents.

This approach reduces the risk of domestic backlash from costly direct engagements. It avoids the pitfalls of imperial overstretch that were seen in cases such as Iraq, while retaining ultimate control and benefits.

In his analysis of US actions, this article’s other author, Bamo Nouri, suggests that US foreign policy often serves corporate and elite interests under such guises as the promotion of democracy. Nouri portrays how Washington’s use of partners in foreign policy arenas in recent years has been a calculated tactic that sustains empire efficiently. But it risks partner fatigue, escalation, or blow-back when partners falter, fail to achieve their goals or where it leads to wider regional escalation.

But ultimately it underscores a consistent US strategy: using its networked power to get its way. In other words, leading from behind.

‘America first’ interrogated

The “America first” slogan that Trump has adopted (a 19th-century phrase used by nativists. It gained prominence in the US after the first world war when it became associated with the Ku Klux Klan and other far-right organisations) was framed by the president as a decisive break from the post-cold war bipartisan foreign policy consensus. Trump denounced regime change, criticised the Iraq war’s architects, and promised to end “forever wars”. That resonated with a weary American public lamenting costly interventions that destabilised the Middle East while achieving little.

America first was presented as a strategic correction: abandoning liberal interventionism, rejecting ideological crusades and restoring prudence to US statecraft. Intellectually, it appeared to prioritise realist recognition of limits, restraint and national interests over moral grandstanding.

Yet Trump 2.0 actions – with the raid on Venezuela, threats against Greenland and Canada and now the full-scale war against Iran – have cast serious doubts on that claim. Evidence suggests continuity in the pursuit of American primacy, but expressed now in more nationalist and unapologetic language. The rhetoric has shifted, but the structure of power and the willingness to employ force remain strikingly familiar.

US president, Donald Trump, with his chief of staff Susie Wiles, secretary of state Marco Rubio and other senior advisers in the White House situation room, March 2 2026.
US president, Donald Trump, with his chief of staff Susie Wiles, secretary of state Marco Rubio and other senior advisers in the White House situation room, March 2 2026.
White House

To Trump’s base, the appeal of America first was partly due to its critique of liberal internationalism. For decades, both Republican and Democratic administrations justified US primacy through the language of promoting democracy, humanitarian intervention and multilateral order-building. Trump argued that these ventures drained American resources while delivering little tangible benefit. Indeed, both parties’ presidential candidates in 2020 stood on a platform of ending “forever wars”. But ultimately, America first was largely a branding exercise led by influential thinktanks.

The Washington-based conservative thinktank, the Heritage Foundation, played an important role in developing policy frameworks and identifying personnel for Trump’s second administration.

Heritage had historically championed a robust national defence and assertive US leadership. Under Trump, newer networks explicitly branded under the banner of America First Policy Institute emerged to provide intellectual support for the movement. These institutions promoted the idea that Trumpism represented a decisive shift toward state-centred realism, as opposed to liberal nation-building.

But realism, properly understood, is not simply a rhetoric of strength, but a doctrine of prudence. Classical realists, from the German-born scholar Hans Morgenthau onwards, have always stressed the dangers of ideological crusading, the unpredictability of military escalation and the limits of power. War was to be a last resort, not a way to demonstrate power and resolve.

But America first has not dismantled the core architecture of US global primacy. The US continues to rely on military superiority, sanctions regimes and alliance systems to maintain its position of global primacy. The difference lies in presentation. Liberal internationalists justified primacy through universalist ideals. America first recasts it in nationalist terms: sovereignty, strength, deterrence. But the underlying strategic objective remains constant – preventing the emergence of challengers and preserving US dominance.

The escalation with Iran underscores this continuity. It signals that when confronted with perceived threats to its authority or credibility, Washington will often consider the use of coercion, whether economic or other means, including force. In this sense, America first may represent not a rejection of primacy but its simplification, stripped of multilateral vocabulary and reframed as unapologetic power politics.

The costs of abandoning restraint

The consequences are profound. Domestically, America first promised a renewed focus on national reconstruction. But the gap between promise and practice risks deepening public cynicism about foreign policy and political leadership alike.

If Trump’s foreign policy “art of the deal” culminates in airstrikes, region-wide escalation and blowback, the claim that it represents a realist recalibration of US foreign policy becomes difficult to sustain. Rather than ending liberal interventionism, America first appears to have refashioned American primacy in starker, less apologetic terms, without the veneer of restraint.

The recent strikes are therefore more than tactical decisions for the Trump administration. They reveal how deeply embedded primacy politics remains in Washington, regardless of who is doing it. The rhetoric has shifted. The structural impulse to defend US dominance through force has not.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Middle East conflict shows the real meaning of Trump’s ‘America first’ foreign policy – https://theconversation.com/middle-east-conflict-shows-the-real-meaning-of-trumps-america-first-foreign-policy-277275