Recruter son remplaçant : réflexe naturel ou erreur stratégique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Elodie Gentina, Professeur à IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille, IÉSEG School of Management

Qui mieux que le sortant pour recruter son successeur ? Qui, mieux que lui, connaît le poste et ses attendus ? Gare pourtant aux fausses bonnes idées car de nombreux biais peuvent conduire à des recrutements imparfaits.


Le départ d’un collaborateur entraîne une perte de savoirs explicites et tacites, une rupture dans les routines de travail et un affaiblissement des réseaux relationnels, tant internes qu’externes. Bien souvent, il s’agit également de la disparition d’un repère collectif : un collègue reconnu pour son expertise, porteur d’une mémoire organisationnelle construite au fil du temps. Cette discontinuité impose nécessairement une réorganisation du travail, qu’il s’agisse d’un remplacement poste pour poste ou d’une redistribution des missions au sein des équipes existantes.

Dès lors, l’idée d’associer le collaborateur sortant au choix de son successeur peut sembler pertinente. En tant que détenteur d’une connaissance fine du poste et de ses contraintes, il apparaît, à première vue, comme un acteur légitime du processus de succession. Cette légitimité ne saurait toutefois se traduire par un pouvoir décisionnel autonome : elle suppose un cadrage méthodologique, généralement porté par les ressources humaines, afin d’objectiver les critères de sélection et de limiter les effets de reproduction.

Transmettre son rôle sans façonner son double

Lorsqu’un collaborateur quitte son poste, il peut manifester le souhait de contribuer au choix de son successeur, ce qui apparaît légitime. En tant qu’acteur directement impliqué, il détient une connaissance fine des exigences du métier, des interactions construites au fil du temps et des dimensions informelles du poste, souvent invisibles pour un nouvel arrivant.




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Cette implication suppose toutefois un équilibre subtil. Il s’agit de transmettre sans chercher à modeler, d’accompagner sans contraindre. Une transmission authentique repose sur la capacité de partager son expérience avec sincérité, sans tenter de reproduire son propre profil. Elle implique de rendre compte aussi bien des réussites que des difficultés rencontrées, d’identifier les fragilités du rôle, les contraintes opérationnelles et les zones d’incertitude. Dans cette perspective, le rôle des RH consiste à aider à distinguer ce qui relève du poste de ce qui relève de la personne, afin que l’expérience individuelle ne devienne pas une norme implicite. En offrant une vision lucide et exhaustive du poste, le collaborateur sortant permet à son successeur de s’approprier la fonction de manière autonome, sur des bases réalistes plutôt que sur une représentation idéalisée.

Prévenir l’ « Alzheimer organisationnel »

Ce phénomène, parfois qualifié d’« Alzheimer organisationnel » correspond à une disparition silencieuse de l’expertise accumulée, faute de transmission structurée. Sans démarche volontaire et sans plan de succession clair, la mémoire collective s’effrite, et, avec elle, la capacité de l’organisation à apprendre et à se renouveler. Le principe fondamental en matière de transmission des savoirs consiste à anticiper.

Celle-ci ne devrait pas relever d’une logique d’urgence déclenchée par un départ imminent, mais s’inscrire durablement dans les politiques de gestion des compétences et des talents de l’entreprise. Dans les organisations disposant de fonctions RH structurées, cette anticipation permet de formaliser les compétences clés, d’identifier les zones de vulnérabilité et d’encadrer la participation du collaborateur sortant. Lorsqu’un départ est identifié suffisamment en amont, l’organisation peut mettre en place des dispositifs progressifs de formation et d’accompagnement, favoriser une passation fluide des responsabilités et limiter les tensions opérationnelles liées à la transition.

Attention au piège du « clone »

De nombreuses recherches récentes montrent que les biais – qu’ils soient humains ou issus d’outils automatisés – poussent souvent les recruteurs, mais aussi les collaborateurs directement impliqués dans le processus de sélection, notamment le salarié sortant, à privilégier des profils qui leur ressemblent ou qui correspondent à des modèles déjà présents dans l’organisation, renforçant ainsi l’homogénéité plutôt que la diversité.

En matière de recrutement, les biais et les stéréotypes n’épargnent personne. Si les stéréotypes sont naturels, c’est parce qu’ils reposent sur des heuristiques, des raccourcis que nous utilisons pour prendre des décisions rapides sans mobiliser des ressources cognitives. Lors d’un entretien, 87 % des décisions sont prises en moins de quinze minutes, le reste ne servant qu’à confirmer la décision déjà prise. Les sociologues nomment ce phénomène « homophilie » : inconsciemment, on tend à recruter des personnes qui nous ressemblent. Dans un contexte de succession, ce mécanisme est renforcé par l’enjeu symbolique du départ : désigner un successeur « similaire » permet de préserver une continuité rassurante. Au fil du temps, ce mécanisme renforce l’homogénéité au sein d’une organisation, où les individus partagent un même habitus qui devient la norme, puis un statu quo qu’on ne remet pas en question.

Gare aux biais

Par conformisme et en raison de biais cognitifs, les organisations passent à côté de nombreux talents. Trois biais cognitifs se combinent.

Le premier mécanisme inconscient à l’œuvre, c’est celui qui nous pousse à ne retenir que ce qui conforte nos convictions : on appelle cela le biais de confirmation. Au moment de confier sa place à quelqu’un d’autre, notre regard se porte spontanément vers celles et ceux qui nous ressemblent. Même manière d’être, mêmes codes, même façon d’occuper la fonction, cette continuité nous rassure et finit par passer pour la norme.

À l’inverse, toute proposition différente est facilement rangée du côté de l’exception, de l’essai provisoire, voire de la prise de risque inutile. Plutôt que d’interroger notre attachement à la reproduction du modèle existant, nous trouvons de bonnes raisons de le maintenir. Dès lors, l’enjeu ne tient plus tant à imaginer d’autres façons de faire le travail qu’à identifier qui détient le pouvoir de fixer ce qui, justement, ne doit pas changer.

Répéter ne prouve rien

Le second piège mental s’appelle l’erreur d’attribution : on attribue des comportements à la personnalité, en oubliant le contexte. Ainsi, une prise de parole discrète peut être interprétée comme un manque d’assurance, sans que l’on s’interroge sur les conditions de l’entretien (le cadre, la dynamique de l’échange, le temps laissé pour répondre ou encore la posture de l’intervieweur). Ce n’est alors pas le filtre d’analyse qui est questionné, mais le candidat qui se voit assigner une caractéristique durable.

Le troisième biais est le biais de vérité illusoire, encore appelé l’effet de simple répétition. Comme pour les fake news, une affirmation douteuse – voire complètement fausse – peut finir par paraître crédible à force d’être répétée. Plus une affirmation circule, plus elle s’installe dans les esprits, même lorsqu’elle repose sur peu de faits. Avec le temps, ces discours deviennent des évidences. Ils influencent alors nos jugements et nos choix, notamment quand il s’agit de confier sa place à quelqu’un d’autre. Sans y prêter attention, on privilégie ce qui correspond à ces idées largement partagées, au détriment d’options différentes mais tout aussi pertinentes. En particulier lorsqu’il faut choisir son propre remplaçant, une personne en poste aura souvent le réflexe de désigner quelqu’un qui lui ressemble, persuadée que le rôle exige « un certain profil » ou « une manière d’être » bien précise. Ce n’est pas que les autres candidats manquent de compétences, mais plutôt que ces croyances, répétées depuis longtemps, finissent par passer pour des évidences.

Comment recruter sans biais ?

Les mises en situation et les tests de compétence – où l’on demande simplement au candidat de faire la preuve de ce qu’il sait faire – sont des méthodes plus efficaces pour limiter l’impact des biais cognitifs en recentrant l’évaluation sur des preuves concrètes de savoir-faire. Quant aux entretiens structurés, ils conservent le format de l’échange, mais en limitent drastiquement la subjectivité : mêmes questions pour tous, critères d’évaluation préétablis, notation rigoureuse. Un entretien structuré ressemble alors moins à une discussion qu’à un oral noté… et c’est justement ce qui en fait sa force.

B Smart, 2025.

Remplacer ce n’est pas fabriquer un clone

Alors, est-ce une bonne idée de laisser un collaborateur choisir celui ou celle qui prendra sa place ? Remplacer quelqu’un ne consiste pas à fabriquer un double. L’essentiel n’est pas de reproduire un style ou une manière de faire, mais de transmettre assez pour que le successeur puisse s’approprier le rôle, l’exercer différemment… et peut-être même l’améliorer.

Tout se joue dans l’intention du recrutement. Si l’objectif est simplement de combler un vide, on cherchera le même profil. Mais si l’on considère ce départ comme une transition, alors il devient une opportunité : celle d’introduire d’autres compétences, un regard neuf, une dynamique différente, à condition que cette ouverture soit accompagnée par une méthode claire et un cadre RH explicite.

The Conversation

Elodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Recruter son remplaçant : réflexe naturel ou erreur stratégique ? – https://theconversation.com/recruter-son-remplacant-reflexe-naturel-ou-erreur-strategique-275052

Les fonds vautours à l’origine des faillites de Camaïeu et de Vivarte (André, Minelli, Naf Naf)

Source: The Conversation – France (in French) – By Fidèle Balume, Professeur en Finance, ESSCA School of Management

Les fonds vautours se spécialisent dans l’achat à bas prix de dettes émises par des entreprises en difficulté financière. Kike Garcia 85/Shutterstock

En 2021, le groupe Vivarte aux marques célèbres, comme André, Minelli, Naf Naf ou Pataugas, est liquidé. En 2022, c’est au tour de Camaïeu. Une étude souligne une corrélation entre la faillite de ces entreprises et les « fonds vautours », ces fonds d’investissement spéculatifs qui rachètent les dettes des entreprises en difficulté afin de générer une plus-value. Alors, comment cela fonctionne-t-il concrètement ?


L’effondrement de Camaïeu et de Vivarte marque un tournant pour le secteur français du prêt-à-porter. Ces deux fleurons, autrefois leaders de l’habillement, ont succombé à une spirale de détresse financière exacerbée par des montages de type leveraged buy-out (LBO) successifs et un ralentissement structurel de la demande sectorielle.

Le LBO est un mécanisme de rachat d’entreprise qui repose sur l’effet de levier financier. Ce dernier utilise l’endettement pour accroître la rentabilité des fonds propres (grâce aux déductions fiscales) et l’effet de levier juridique, lié à l’intégration entre une société mère et sa fille.

Si ce dispositif vise théoriquement à rendre l’entreprise plus efficiente en réduisant certains coûts de gestion, il rend paradoxalement ses cibles beaucoup plus vulnérables aux chocs économiques et plus risquées que leurs concurrentes. Entre la crise des subprimes de 2008 et la pandémie de Covid-19 accroissant leur vulnérabilité, Camaïeu et Vivarte sont devenus des cibles privilégiées des fonds vautours.

Ma recherche publiée au sein de la revue Finance-Contrôle-Stratégie (FCS) contribue à comprendre les modes opératoires des fonds vautours, et les conséquences de leurs interventions sur la trajectoire de faillite des entreprises.

Racheter à « vil prix »

Les fonds vautours sont des fonds d’investissement spéculatifs qui interviennent aussi bien auprès des États que dans des entreprises en difficulté financière en rachetant leurs dettes afin de générer une plus-value. En général, leurs cibles présentent des risques de défaut élevés, c’est-à-dire des taux anticipés de faillite élevés.

Cette situation leur permet de racheter la dette d’une entreprise à une valeur de marché bien inférieure à sa valeur faciale. On parle alors de « dette décotée ». Selon les travaux du chercheur Miles Gietzmann, en ciblant les entreprises, la stratégie des fonds vautours ne se limite pas à l’utilisation d’un pouvoir de contrôle discrétionnaire. Elle s’étend à l’introduction des biais de valorisation pendant le processus de redressement de l’entreprise… à leur avantage.

Leur mode opératoire repose sur deux piliers :

  1. Le loan-to-own (prêt pour acquérir) : les fonds rachètent la dette pour devenir créancier, puis utilisent ce levier lors des restructurations pour convertir leurs créances en capital et prendre les commandes en tant qu’actionnaires.

  2. Le yield-chasing (recherche de rendement) : une fois au pouvoir, les fonds imposent des conditions de financement drastiques pour maximiser leurs gains immédiats.

Pour parvenir à leurs fins, les fonds vautours utilisent parfois des méthodes à la limite du légal, comme des campagnes médiatiques négatives visant à « dégouter les autres fonds » et à faire chuter la valeur des titres pour les racheter à « vil prix ».

Illustrations avec Camaïeu et Vivarte

Les groupes Camaïeu et Vivarte partagent une genèse de crise similaire, ancrée dans l’accumulation des dettes d’acquisition dans le cadre d’opérations de leveraged buy-out (LBO). Les trajectoires de faillite de ces figures du retail français prouvent que les fonds vautours ciblent des entreprises dont le modèle opérationnel reste souvent attractif, malgré l’asphyxie financière.

Devanture d’un magasin Camaïeu
Le 28 septembre 2022, le tribunal de commerce de Lille prononce la liquidation de l’entreprise Camaïeu, pourtant florissante dans les années 1990.
GrandWarszawski/Shutterstock

Camaïeu, créé en 1984 à Roubaix, a subi deux LBO successifs en 2005 et en 2007. De son côté, le groupe centenaire Vivarte, fondé en 1896 sous le nom d’André, a suivi une trajectoire parallèle avec des montages LBO en 2004 et en 2007. Dans les deux cas, ces opérations ont créé un déséquilibre structurel profond accroissant leur probabilité de faillite.

En appariant les informations disponibles au jeu de données de Distressed-Debt-Investing.com, mes résultats confirment la présence d’au moins un fonds vautour lors de chaque restructuration majeure de ces deux groupes. À titre d’exemple, lors de la restructuration de Vivarte en 2014, la dette a été convertie en capital, au cours du plus important debt-to-equity swap (conversion de la dette en actions) de l’histoire française ayant permis de convertir 2 milliards d’euros de dette en capital.

Ces fonds ont injecté 500 millions d’euros de liquidités supplémentaires à un taux d’intérêt de 11 %, contre un taux du marché proche de 1,6 % pour les emprunts d’État à dix ans, étouffant encore davantage le groupe. Finalement, Vivarte est liquidé en 2021, Camaïeu en 2022.

Soit se compromettre… soit s’opposer au prix de sa carrière

L’intervention des fonds vautours ne se limite pas à une ingénierie financière, elle génère des coûts cognitifs significatifs. Ces derniers résultent des désaccords profonds entre les dirigeants et les fonds sur la vision stratégique.

Ces fonds spéculatifs imposent souvent des stratégies dites low road : licenciement massif, ventes à la découpe et délocalisations pour mobiliser rapidement du cash, etc. Le dirigeant se retrouve face à un dilemme : « soit plier et se compromettre… soit s’opposer au prix de sa carrière », comme en témoignait Marc Lelandais, l’ancien président-directeur général de Vivarte.

On observe que les dirigeants qui coopèrent avec les fonds vautours, notamment ceux maintenus en place malgré un turnover élevé, ont tendance à négliger les activités de responsabilité sociale des entreprises. Cette pression a pu mener à des dérives, telles que l’implication de Camaïeu dans le scandale du Rana Plaza.

Encadrer les fonds vautours

Le cadre législatif actuel, incluant la loi Sapin II, vise à améliorer l’éthique des affaires. Elle s’avère souvent insuffisante pour protéger les entreprises en difficulté contre les tactiques prédatrices de « prêt-rachat ». Les résultats de cette recherche suggèrent plusieurs pistes de réforme :

Limiter les profits spéculatifs

À l’instar du modèle belge, la législation pourrait limiter la spéculation des fonds vautours. Suivant ce modèle, une fois qu’un fonds vautour est engagé dans une entreprise en détresse financière, si celle-ci vient à faire faillite, le remboursement de la mise de départ du fonds vautour devrait se limiter au prix payé lors du rachat.

Fonds souverain de dette

Créer un fonds public de dette pour les entreprises en difficulté, qui pourrait par exemple être géré par BpiFrance, pour offrir une alternative éthique aux fonds spéculatifs, dans le but de préserver la survie de l’entreprise et les emplois.

Le législateur contre les fonds vautours

L’Autorité des marchés financiers (AMF) ou la Banque de France pourraient être chargées d’évaluer et de fixer des seuils d’évaluation maximaux lors des opérations de LBO afin d’empêcher la formation de bulles de dette insoutenables qui attirent les fonds vautours.

L’action des fonds vautours peut être comparée à celle d’un remorqueur qui, voyant un navire en difficulté dans une tempête, n’accepterait de l’aider qu’à la condition d’en devenir le propriétaire légal pour le prix d’une épave. Une fois l’opération réalisée (le créancier devient actionnaire), au lieu de ramener le navire à bon port, il démonte les moteurs et vend la cargaison séparément pour maximiser son gain immédiat, laissant la coque vide couler définitivement.

C’est cela, en résumé, la trajectoire de défaillance accélérée par les coûts cognitifs et par les biais de valorisation occasionnés par les fonds vautours. Le législateur peut empêcher au navire en difficulté de disparaître.

The Conversation

Fidèle Balume ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les fonds vautours à l’origine des faillites de Camaïeu et de Vivarte (André, Minelli, Naf Naf) – https://theconversation.com/les-fonds-vautours-a-lorigine-des-faillites-de-cama-eu-et-de-vivarte-andre-minelli-naf-naf-268593

L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Simon, Assistant Professor, Montpellier Business School

Qu’advient-il quand l’« emploi de rêve », obtenu par telle ou tel jeune diplômé·e, se révèle vide de sens ? Comment comprendre ce décalage entre les promesses séduisantes de la « marque employeur » et un quotidien désenchanté, qui apparaît comme un sanctuaire contemporain des illusions perdues ?


Partons d’une expédition scientifique datée des années 1930. À l’invitation de l’ethnologue Marcel Griaule, l’écrivain français Michel Leiris embarque pour l’Afrique en tant que secrétaire-archiviste de la Mission Dakar-Djibouti. De retour de son périple africain d’ouest en est, il publie l’Afrique fantôme en 1934. Sous la forme d’un journal de bord tenu pendant deux ans, Leiris y consigne ses découvertes ethnographiques, la vie quotidienne des tribus qu’il rencontre, ses doutes existentiels et ses nombreuses déceptions… Le texte oscille en permanence entre littérature et anthropologie, entre confession intime et analyse scientifique, entre écriture de soi et récit des autres.

Quels liens cette expédition pourrait-elle avoir avec le phénomène contemporain de « révolte des premiers de la classe » décrit par le chroniqueur et journaliste Jean-Laurent Cassely ? Celui-ci dépeint dans son ouvrage un mouvement d’exode de jeunes diplômés qui quittent les grandes entreprises (conseil, audit, finance…) pour devenir entrepreneurs, artisans, bénévoles dans des ONG… Face à l’absurde et à l’abstraction qu’ils côtoient chaque jour au bureau, certains membres de cette jeune génération partent alors en quête de vérité en se tournant vers d’autres horizons professionnels.




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Dans le cadre d’un article de recherche récemment publié dans European Management Journal qui s’intéresse à la désillusion des jeunes diplômés en entreprise, nous nous appuyons sur l’expérience vécue par Leiris en Afrique et introduisons la notion d’« entreprise fantôme », qui permet de mieux comprendre le désengagement des jeunes vis-à-vis du monde du travail.

De l’Afrique de Leiris à l’entreprise des jeunes diplômés

Pourquoi reprendre le syntagme d’« Afrique fantôme » ? D’abord peut-être pour « faire sa part à la magie du titre ». À n’en pas douter, Leiris cherche à marquer les esprits avec ce titre énigmatique, qui fait entrer son travail dans le cénacle des œuvres littéraires. Au cœur de ce rapprochement, il y a avant tout l’idée d’une déception. Comme le souligne le professeur Guy Poitry, « l’Afrique “fantôme” est le continent rêvé dont on sait désormais qu’il ne correspond pas à la réalité ». En effet, tout le texte de Leiris est habité par le désenchantement. Il y a un véritable décalage entre le fantasme d’une Afrique mythique et la réalité du terrain.

En cela, les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur peuvent eux aussi être en proie à une sorte de désillusion fondamentale lorsqu’ils intègrent les entreprises. Ce n’est fort heureusement pas toujours le cas, mais nombreux sont ceux qui témoignent tantôt d’un fantasme, tantôt d’une image idéale, qu’ils se sont constitués de l’entreprise, avant d’être finalement confrontés à une réalité qui n’est que l’ombre de leurs rêves. C’est comme si l’Afrique de Leiris reproduisait, à sa manière, l’expérience de ces jeunes diplômés en entreprise : l’histoire d’un rendez-vous manqué. Mais comment en est-on arrivé là ?

Aux origines de la désillusion

Comme toutes les sociétés humaines, les entreprises ont toujours mobilisé des mythes pour se mettre en scène. Les offres d’emploi, les histoires d’entreprises et les plaquettes de recrutement fonctionnent comme des épopées modernes, promettant aventure, épanouissement et sens. C’est dans cette perspective que le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff a théorisé ce qu’il appelle le Mythe de l’entreprise.

En usant massivement du storytelling, les organisations développent des récits semblables aux contes de fées, avec ses passages obligés : le fondateur héroïque, l’innovation disruptive, la mission mondiale… Loin d’être de simples histoires innocentes, les mythes peuvent aussi devenir de puissants outils de désinformation. Ils transforment le banal en héroïque, convertissant un peu vite des tâches triviales en missions fascinantes. Mais lorsque la narration s’éloigne trop de la réalité et que les promesses ne se traduisent pas dans l’expérience vécue, on court alors le risque de voir émerger une profonde désillusion.

Poétique du désenchantement : correspondances entre deux situations existentielles

Pour mieux comprendre ce phénomène, nous avons mené 35 entretiens avec des jeunes diplômés de Grandes Écoles françaises afin d’établir un dialogue sous un angle métaphorique avec les propos de Michel Leiris dans son journal de bord, l’Afrique fantôme. Leiris est alors trentenaire lorsqu’il rejoint la Mission Dakar-Djibouti, à l’instar de nos interviewés qui ont intégré leurs entreprises, tous âgés de 25 à 30 ans : l’épreuve initiatique, la recherche d’une place dans la société et la confrontation à l’inconnu sont autant de points de convergence entre deux situations existentielles qui se font écho sur le plan symbolique.

Dès lors, les jeunes diplômés découvrent souvent que les « emplois de rêve » qu’ils avaient imaginés peuvent en réalité être monotones, procéduraux et intellectuellement peu stimulants. Rêvant d’aventures et d’exotisme, ils se retrouvent comme enlisés dans des tâches bureaucratiques banales, ce dont témoigne à sa manière Leiris dans sa traversée du continent africain.

« Quant à moi, je continue mon travail de pion, de juge d’instruction ou de bureaucrate. Jamais en France, je ne fus aussi sédentaire. »

Au lieu de développer leurs compétences et de parcourir le monde, les jeunes diplômés sont eux aussi confrontés à des tâches répétitives de saisie de données, à des présentations PowerPoint insipides et à des feuilles de calcul Excel interminables. Voici ce qu’Estelle* nous confie lors de son entretien :

« Grosse déception par rapport à l’annonce qui m’avait été faite en me disant : “Tu vas aller fréquenter des gens, tu seras en interaction avec les clients…” Non en fait, j’étais juste en interaction avec des tableaux Excel […]. Pour moi, ce n’était pas ce que j’attendais. »

L’« entreprise fantôme » entre mythe et réalité

En s’appuyant sur le texte de Leiris, notre recherche introduit la notion d’« entreprise fantôme » pour qualifier cette entité spectrale qui existe dans l’écart entre l’image mythifiée de l’entreprise et sa réalité plus prosaïque. La dimension fantomatique surgit quand :

  • le travail inspirant promis se transforme en tâches fragmentées, ennuyeuses et répétitives.

  • l’impact escompté se résume à n’être qu’une simple contribution dans un mécanisme général.

Ghislain Deslandes – La révolte des premiers de la classe contre les métiers à la con (Xerfi Canal, 2018).
  • le cosmopolitisme imaginé se réduit à des heures interminables passées devant un écran d’ordinateur.

  • l’épanouissement intellectuel s’étiole sous le poids des tâches monotones.

  • l’authenticité glorifiée est trahie par le mensonge institutionnalisé.

Dans ces conditions, les jeunes diplômés se décrivent parfois comme vidés, fantomatiques, détachés d’eux-mêmes et de leur intellect. Clémentine* a même l’impression d’avoir perdu son « aspect vivant » tandis qu’Iris* se retrouve « désolidarisée de son être ». Toutes ces confessions nous ramènent à l’amertume leirisienne perdant pied face à l’abîme de sa déception :

« Gueule de bois. […] Adieu à l’Afrique. Froid. Tristesse. Dégoût d’être en Méditerranée. »

Quelques recommandations pratiques

Au vu du phénomène décrit, nous esquissons plusieurs recommandations à destination de trois parties prenantes distinctes (jeunes diplômés, entreprises et lieux de formation). Nous encourageons en premier lieu les entreprises à être plus prévenantes dans leurs messages dédiés aux futurs recrutés en adoptant une communication davantage axée sur l’humilité et sur la transparence. En d’autres termes, renoncer à l’usage abusif de la « novlangue managériale » pour se tourner vers un management plus éthique et plus incarné, capable d’écouter les signaux faibles.

Ghislain Deslandes – « Une morale dans les affaires et une éthique dans le management » (Xerfi Canal, 2016).

Du côté des grandes écoles et des universités, nous suggérons d’une part de multiplier les points de contact avec les entreprises pour réduire le fossé entre le monde académique et le monde professionnel (stages, tables rondes, parcours en alternance…). D’autre part, la présence d’un enseignement en sciences humaines et sociales (SHS) dans les cursus nous paraît être un élément fondamental, parfois négligé hélas, pour mettre en lumière les apories des discours promotionnels.

Cette prise de recul salutaire offre aux étudiant(e) s une mise en perspective des enseignements de gestion avec des dimensions plus existentielles, ô combien importantes pour leur épanouissement dans l’environnement de travail.

Du mythe à la trace : écrire l’entreprise vécue

Nous invitons enfin les jeunes diplômés à remettre en question leurs propres illusions, à aborder les promesses des entreprises avec discernement, voire à tenir un journal de bord – passant par un travail de démythification et d’écriture ritualisée – sur le modèle de Leiris pour convertir leur déception en enseignement susceptible de les réconcilier avec leurs motivations les plus profondes. Comme le rappelle Vincent Debaene, c’est « le rite de l’écriture quotidienne [qui] a donné au voyage de [Leiris] une valeur initiatique ».

En somme, nous n’appelons pas de nos vœux une disparition soudaine (et sans doute chimérique) d’une « mythologie de l’entreprise », mais à son ancrage dans une réalité plus tangible ; au sens où si l’entreprise est un conte collectif, il doit être raconté par ceux qui y vivent, au plus près de l’expérience effectivement vécue.

Se réconcilier avec ses propres fantômes ?

Rendre attractifs et passionnants des lieux qui le sont déjà – ici l’Afrique et les entreprises – supposerait donc de renoncer aux récits grandiloquents qui fabriquent méprises et amertume. Notre parti pris est de miser sur un dialogue réel entre les parties prenantes (jeunes diplômés, entreprises et lieux de formation) et d’activer une capacité réflexive nourrie par les humanités.

L’avenir de nos économies se joue peut-être aussi dans cette forme de lucidité : la vie en entreprise est loin d’être un long fleuve tranquille. Reconnaître ses tensions, ses possibles et ses limites ouvre la voie à des trajectoires plus responsables, plus habitées, où chacun peut alors contribuer sans renoncer à sa part de vérité.


*Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise – https://theconversation.com/l-entreprise-fantome-les-jeunes-diplomes-face-aux-mythologies-de-lentreprise-273632

La NFL débarque à Paris : signe avant-coureur d’une américanisation de la « fan experience » en France ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Boris Helleu, Maitre de conférences, spécialiste de marketing du sport, laboratoire NIMEC, Université de Caen Normandie

Les fans français de football américain auront l’occasion d’assister à un match officiel de NFL en octobre prochain en se rendant au Stade de France. Ce sera une première en France, mais la NFL comme les deux autres grandes ligues sportives états-uniennes que sont la NBA (basket) et la MLB (baseball), mais aussi des organisations comme l’UFC (sports de combat) et la WWE (catch), organisent déjà depuis des années des événements majeurs dans de nombreux pays étrangers. Au menu : une « fan experience » pensée dans les moindres détails ; ce modèle américain, désormais accessible régulièrement en Europe et notamment en France, va-t-il se diffuser massivement dans « nos » sports ?


Dans la nuit de dimanche à lundi, les Seattle Seahawks ont remporté la 60e édition du Super Bowl. En octobre 2026, la France accueillera pour la première fois une rencontre de saison régulière de la National Football League (NFL). Si cet événement s’inscrit dans la volonté des ligues nord-américaines de globaliser leur marque, assiste-t-on pour autant à une américanisation de l’expérience du fan ?

Le 2 février, la NFL a annoncé que les Saints de la Nouvelle-Orléans disputeront un match au Stade de France. Cette ligue a déjà organisé plus de 60 matchs de saison régulière en dehors des États-Unis (Londres, Berlin, Munich, Francfort, Madrid, Dublin, São Paulo, Mexico City, Toronto). Ces rencontres officielles s’inscrivent dans le calendrier des International Series, qui visent à générer de nouveaux revenus commerciaux et à développer de nouvelles fanbases locales dans de grandes villes de par le monde.

La NFL estime que la France est son troisième marché européen avec 14 millions de fans potentiels, derrière l’Allemagne (20) et le Royaume-Uni (19), mais devant l’Espagne (9). La franchise de Louisiane, ancienne colonie française, dispose des droits marketing internationaux en France depuis 2023 dans le cadre du programme Global Market ; autrement dit, elle exerce une forme d’exclusivité en France pour y développer son image de marque. Ainsi, à l’été 2025, une partie de l’équipe s’est déplacée en France pour y renforcer sa présence. Un partenariat stratégique a notamment été conclu avec les Musketeers de Paris qui évoluent dans l’European League of Football.

Le match de l’automne prochain est organisé avec le concours de l’entreprise française d’événementiel GL Events (qui a décroché la concession de l’exploitation du Stade de France en juin 2025), avec le soutien du ministère des sports, de la Fédération française de football américain (FFFA) et de collectivités locales. Selon Brett Gosper, directeur Europe et Asie-Pacifique de la NFL :

« C’est un mini Super Bowl ! On l’appelle comme ça, sans trop en promettre. On essaie de faire le maximum pendant la semaine. Parfois, les équipes arrivent cinq jours avant, ça aide aussi. Les activités dans le centre-ville sont importantes, surtout pour le premier match. Et puis, pour le show de la mi-temps, espérons que ce sera un ou une grand·e artiste. »

En somme, ce n’est pas simplement une rencontre sportive qui sera exportée à Paris, mais une autre façon de voir et vivre un match.

La Fan Experience : un concept académique

La fan experience est l’adaptation au domaine du sport de la notion d’expérience client applicable à divers domaines comme l’hôtellerie ou encore la SNCF. Elle est capitale dans l’industrie du spectacle sportif. Ainsi, Roger Goodel, le grand patron de la NFL, avait-il dès 2017 écrit aux fans pour expliquer comment il songeait améliorer la Fan Experience. Mais la prise en compte de cette Fan Experience dépasse le cadre des États-Unis.

En France, en ce début d’année, l’association Sporsora, qui regroupe les grands acteurs français du sport business, a publié une étude dédiée à l’expérience spectateur. En 2023, le Pôle ressources national sport-innovations du ministère chargé des sports publie une notice intitulée « La “Fan Experience”, outil incontournable des stratégies de développement numérique des acteurs du sport ». Bref, la Fan Experience est partout ; mais elle est aussi un objet d’étude prisé des universitaires spécialistes de marketing du sport.

Ces derniers considèrent que le spectacle sportif n’est pas un bien de consommation comme les autres. Il tire sa singularité de son caractère intangible et imprévisible. En effet, le match est co-produit par des équipes, spectateurs et médias et se consomme et fur et à mesure de sa production. De fait, il génère un bénéfice client de tout autre nature qu’un produit classique. On y recherche excitation, socialisation et évasion sans vraiment savoir si on va assister à un beau match ou si l’équipe qu’on encourage va gagner.

Aussi attractif que soit ce caractère imprévisible, il constitue un défi pour l’organisateur, qui ne peut se contenter de faire reposer la satisfaction de sa clientèle sur un match à l’issue incertaine. Si le match demeure au cœur de l’expérience de consommation, il est nécessaire d’optimiser la qualité de services périphériques (accueil, animation, restauration…) et ainsi, même en cas de défaite, inciter les spectateurs à revenir. Autrement dit, la satisfaction des fans ne repose pas seulement sur la qualité du match ou son issue, mais plus certainement sur la qualité du service.

Dans une étude de 1994 consacrée à la stratégie marketing employée par les franchises NBA pour favoriser les affluences, les auteurs ont identifié 21 techniques. Selon eux, avoir une équipe victorieuse n’est pas forcément ce qui conditionne la venue au stade (même si ça aide !). D’autres chercheurs ont entrepris de différencier la part de la satisfaction des fans qui provient de la qualité du service et celle qui résulte du match. Leur étude, menée au Japon et aux États-Unis, établit un lien puissant entre l’ambiance du match et la satisfaction des fans, laquelle dépend également du personnel du stade et de la facilité d’accès aux services. Dans un article intitulé « Marketing expérientiel et analyse des logiques de consommation du spectacle sportif », les auteurs montrent comment la consommation de spectacles sportifs est façonnée par la recherche d’expériences vécues qui relèvent, les uns comme les autres, de variables individuelles (recherche de sensations, recherche d’esthétisme, besoin de stimulation, implication…) et des variables sociales (recherche d’interactions spectateur/joueur, spectateur/personnes proches…).

La littérature académique a donc conçu de nombreux modèles de l’expérience de consommation des fans. On considère que le produit « match », détaillé en services de qualité, va procurer une bonne expérience émotionnelle, générer de la satisfaction, de la loyauté et de la recommandation. Une étude identifie 11 items classés en trois principales catégories : qualité des interactions (agents de sécurité, buvette, joueurs) ; qualité de l’environnement (interactions sociales, sons et lumières, accessibilité, propreté, places, configuration du stade) ; et la qualité de l’issue du match (ambiance, qualité de la rencontre, divertissements). La fan experience, concept central du marketing du sport, désigne donc l’ensemble des interactions vécues par un spectateur avant, pendant et après un match. Bref, la satisfaction du fan ne repose pas seulement sur la victoire de son club préféré, mais aussi sur la qualité des services périphériques : accueil, restauration, animation, confort, expérience numérique (détaillée ici en 2023) etc.

La restauration, un élément fondamental de la Fan Experience.
B. Helleu, Fourni par l’auteur

Ce que Paris peut apprendre de Londres

Olivier Ginon, président du Groupe GL Events qui organisera le match au Stade de France, explique :

« Accueillir le premier match NFL à Paris au Stade de France reflète une ambition partagée et illustre notre capacité à rassembler différentes cultures sportives, à garantir une excellence opérationnelle et à positionner Paris et la France comme une destination de choix pour les plus grands événements sportifs mondiaux. »

Mais, à ce jour, la capitale européenne du sport US est Londres. Si Paris accueille depuis peu des rencontres de NBA (en 2020 puis chaque année depuis 2023), Londres dispose d’une solide expérience dans l’organisation de rencontres de NBA, NFL et MLB. S’appuyant sur la longue histoire de sa relation avec le Royaume-Uni, la NFL y a organisé une quarantaine de matchs depuis 2007 aux stades de Wembley, Twickenham et Tottenham, mobilisant de 60 000 à 86 600 spectateurs selon la capacité des enceintes.

Le stade de Tottenham a d’ailleurs été conçu par le cabinet d’architectes américain Popoulous, qui s’est inspiré de stades états-uniens en prévoyant une pelouse synthétique rétractable, ce qui a permis au club de signer un partenariat de dix avec la NFL pour accueillir deux matchs par an. Après avoir délocalisé des rencontres au Mexique, au Japon et en Australie, la ligue de baseball (MLB) a organisé des matchs de saison régulière en 2019 puis en 2023 et en 2024 au London Stadium, pour des affluences allant de 55 000 à 59 600 spectateurs par match. Dans le même temps, la MLB a renoncé à organiser des rencontres à Paris en 2025.

Match de baseball au Stade olympique dans le cadre des MLB London Series 2024.
B. Helleu, Fourni par l’auteur

Au-delà des rencontres, les ligues états-uniennes investissent la capitale britannique en mettant en place des animations à Trafalgar Square, Piccadilly ou encore Regent Street. L’objectif est double : séduire les fans européens et offrir aux Américains expatriés ou en voyage une expérience fidèle à celle des États-Unis.L’idée est de faire vivre aux fans une expérience authentique en concevant une rencontre telle qu’on pourrait la vivre aux États-Unis. Ce faisant, les organisateurs contentent tout à la fois des fans européens venus éprouver l’expérience d’un match comme aux États-Unis et les fans nord-américains qui ont fait le déplacement. Les premiers sont là pour voir un match NFL, les seconds pour encourager leur équipe dans des conditions similaires qu’à la maison.

Les organisateurs s’assurent d’ailleurs, lors d’enquêtes de satisfaction, que le public présent a apprécié les activités proposées (course des mascottes, hymnes nationaux, musique, effets pyrotechniques, spectacle de mi-temps…). La NFL connait un tel succès à Londres que Roger Goodel a évoqué la possibilité d’y organiser un jour un Super Bowl.

Une américanisation du spectacle ?

En octobre 2020 paraît dans le journal suisse Le Temps un article intitulé « La revanche du sport américain : comment “aller au stade” est devenu “partager la fan experience” ». On y lit_ :

« Si les Américains ne parviennent pas à mondialiser leurs sports, ils sont en train d’exporter leur vision du sport-spectacle, que l’on pourrait définir comme un acte de consommation, massive mais passive, du produit d’un secteur de l’industrie du divertissement. […] Depuis une dizaine d’années, la transformation du langage a mis des mots sur ce phénomène d’américanisation de la culture sportive “à l’européenne”. Aller au match est devenu “vivre la fan experience”. »

Trois ans plus tard, dans le média en ligne Konbini, une journaliste relate son expérience d’un match de NFL délocalisé à Londres. L’article est intitulé « J’ai passé le week-end aux États-Unis à essayer de comprendre quelque chose au foot US (mais j’étais à Londres) ». Il faut alors se demander si les modalités de consommation du spectacle sportif s’uniformisent sous l’effet d’une américanisation définie comme une forme particulière de globalisation culturelle dans laquelle les normes et valeurs issues des États-Unis s’imposeraient au niveau international, ou relèvent plutôt d’une forme de glocalisation, c’est-à-dire de l’adaptation de stratégies d’internationalisation aux contextes locaux.

La boutique du club de foot de Brentford propose des maillots aux couleurs du club selon une coupe NBA, MLB ou NHL.
B. Helleu, Fourni par l’auteur

Parler d’américanisation de la consommation de spectacle sportif en Europe paraît abusif. Toutes les bonnes pratiques identifiées dans des rencontres de sport US ne se diffusent pas dans les sports européens. Au-delà de raisons culturelles, logistiques (configuration des stades), il faut considérer que si les événements sportifs européens et américains relèvent du domaine du divertissement, ils sont des produits totalement différents.

Un match de Premier League (deux mi-temps) va durer en moyenne 114 minutes pour 51 % de temps de jeu effectif. Un match NFL (quatre quarts-temps) dure en moyenne 208 minutes pour 8 % de temps de jeu effectif. Un match de baseball (neuf manches) dure en moyenne 225 minutes pour 10 % de temps de jeu effectif. Aussi, les diverses animations habillant une rencontre de sport américain n’apparaissent pas transposables au football européen. Aussi, ce qui est perçu comme une américanisation du sport européen n’est pas tant l’adoption d’animations, musiques ou nourritures existant outre-Atlantique, mais plutôt la prise en compte systématique des variables de l’expérience fan avant, pendant et après le match.

The Conversation

Boris Helleu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La NFL débarque à Paris : signe avant-coureur d’une américanisation de la « fan experience » en France ? – https://theconversation.com/la-nfl-debarque-a-paris-signe-avant-coureur-dune-americanisation-de-la-fan-experience-en-france-275396

Blanchiment d’argent : l’illusion de la transparence des cryptomonnaies

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

Une adresse publique sur la blockchain se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, avec une clé privée connue uniquement du propriétaire des cryptoactifs. Max Acronym/Shutterstock

Une affirmation revient souvent : les criminels du monde entier utilisent les cryptomonnaies pour blanchir l’argent, en toute impunité. En effet, s’il est facile de tracer les échanges financiers via les blockchains, impossible d’identifier les personnes sans la coopération des acteurs comme Binance, Tether ou les prestataires de paiements. Car sur la blockchain, on peut tout voir sans savoir qui agit.


La promesse des blockchains publiques, comme Bitcoin ou Ethereum, est aussi simple qu’audacieuse : chaque transaction y est enregistrée, horodatée et visible par tous. À première vue, c’est un avantage décisif pour les enquêteurs financiers. À première vue seulement, car cette transparence se révèle souvent trompeuse. Si le registre décentralisé est public, les identités derrière les adresses restent inaccessibles sans intermédiaire.

Publiée en novembre 2025, l’enquête internationale The Coin Laundry (ICIJ) montre comment ce « paradoxe crypto » alimente une économie criminelle mondialisée, et comment l’identification des personnes dépend, en pratique, du bon vouloir d’intermédiaires privés, comme les plateformes (Binance) ou les guichets de conversion crypto-to-cash desks. Ces guichets sont des opérateurs, tels que Huione Guarantee ou Tether Operations Limited, souvent localisés dans des paradis fiscaux. Ces derniers convertissent des cryptoactifs en monnaie fiduciaire – euros, dollars – ou en actifs tangibles – or, immobilier – sans vérification systématique d’identité.

On peut tout voir sans savoir qui agit. Car la blockchain affiche seulement des transferts de crypto, pas des identités. Cet écart entre la traçabilité technique et la responsabilité juridique permet aux réseaux criminels de prospérer ; la transparence des flux ne garantit ni l’identification des acteurs, ni l’effectivité des contrôles.

Alors, comment concrètement ces transactions fonctionnent-elles ?

Piège de la pseudonymie

Sur une blockchain publique, l’unité de base n’est pas l’individu, mais l’adresse publique, c’est-à-dire une suite de caractères. Par exemple, 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv**** sur la blockchain Bitcoin. Cette adresse publique se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, en quantité illimitée. Elle est associée à une clé privée, par exemple L5oLkpXH3Z55rVgQv8gQJQ5v9X8fLpW7tQeNqW3TbKbYsZ1P**** qui elle, n’est connue que du propriétaire des cryptoactifs.

Les réseaux criminels exploitent cette pseudonymie en multipliant les adresses, en fragmentant les montants et en automatisant les transferts via des « services » variés – mixing, swaps décentralisés ou bridges. Le plus connu est le mixing, utilisé pour brouiller les traces des transactions en crypto.

Le mixing, une technique utilisée pour brouiller les traces des transactions sur une blockchain, suit un process complexe :
  • 1. Le dépôt des fonds : un utilisateur envoie ses crypto à une adresse pool gérée par un service de mixing, comme Tornado Cash.
  • 2. Le mélange des fonds : le service mélange ces crypto avec celles d’autres utilisateurs.
  • 3. La redistribution des fonds : après un délai aléatoire, le service renvoie les fonds, mais provenant d’autres adresses, vers une nouvelle adresse désignée par l’utilisateur, ce qui rend impossible le suivi des fonds originaux.

Le mixeur Tornado Cash a permis le blanchiment de plusieurs milliards de dollars en 2022 et 2023, dont certains directement liés à des cyberattaques et des ransomwares. En 2022, le groupe Lazarus, lié à la Corée du Nord, a utilisé un mixeur pour blanchir 615 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) volés lors du piratage du jeu Axie Infinity. Les hackers ont subtilisé des Ethereum (ETH) et les ont envoyés à Tornado Cash qui a fragmenté puis redistribué ces ETH vers des centaines d’adresses différentes, rendant le suivi impossible. Les fonds ont ensuite été convertis en monnaie fiduciaire via des guichets asiatiques ou réinvestis dans des casinos en ligne.

Relier une adresse à une identité

Les cellules de renseignements publiques comme Tracfin en France, Europol dans l’Union européenne, ou privées telles que Chainanalysis utilisée par le FBI ou Interpol peuvent identifier des schémas de blanchiment sur la blockchain. Mais relier une adresse à une identité relève de la seule volonté de l’intermédiaire.

Un exemple rapporté par l’ICIJ illustre ce piège. Entre juillet 2024 et juillet 2025, des adresses associées au groupe cambodgien Huione ont transféré au moins 408 millions de dollars (345,8 millions d’euros) en stablecoins USDT vers des comptes clients sur Binance. Ces transactions se sont poursuivies malgré le classement d’Huione en tant qu’entité majeure de blanchiment d’argent, ou primary money laundering concern, dès le 1er mai 2025, par le Financial Crimes Enforcement Network, un département du Trésor américain.

La visibilité des transactions n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la difficulté à convertir cette visibilité en attribution fiable et en action rapide, comme le gel, la saisie ou les poursuites.

Les intermédiaires, le talon d’Achille de la traçabilité

Tant que les fonds en cryptomonnaie restent dans la blockchain (« on-chain »), leur traçabilité est totale. En revanche, dès que les fonds sortent de la blockchain (« off-chain ») par une conversion en monnaie légale ou l’achat d’actifs financiers… tout dépend des intermédiaires (plateformes, prestataires de paiement…). Ces derniers jouent un rôle comparable à celui de douaniers. Eux seuls peuvent relier une adresse à une identité, condition indispensable pour déclencher une action judiciaire.




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L’enquête de l’ICIJ insiste sur une réalité moins technologique qu’institutionnelle. Même lorsque des signaux d’alerte existent, la réaction des intermédiaires peut être tardive, incomplète ou absente. Leur activité demeure structurée par un modèle économique fondé sur les volumes et les frais.

Binance, la principale plateforme, a généré plus de 17 milliards de dollars (14,4 milliards d’euros) de commissions sur les transactions en 2023. Cela crée une tension durable entre la croissance des flux, génératrice de revenus, et la traque des flux illicites. Comme le secret bancaire suisse dans les années 1990, les intermédiaires crypto aujourd’hui privilégient la rentabilité à court terme au détriment de la lutte contre la criminalité financière.

La différence ? Leur modèle est encore plus difficile à réguler, car il repose sur une technologie conçue pour contourner les contrôles.

Trois obstacles se cumulent.

Complexité technique

Les fonds peuvent changer de libellé, circuler via des services de swaps qui permettent d’échanger instantanément une cryptomonnaie contre une autre, franchir des ponts entre blockchains, ou emprunter des infrastructures décentralisées. Chaque étape n’efface pas la trace, mais multiplie les embranchements, donc les hypothèses, et accroît la difficulté probatoire.

Fragmentation juridique

Les plateformes, les prestataires et les serveurs sont dispersés géographiquement. L’entraide judiciaire internationale est lente. Et certaines juridictions sont peu coopératives, notamment dans les paradis fiscaux.

Asymétries économique et temporelle

Un criminel peut créer une nouvelle adresse en quelques clics alors qu’un enquêteur doit engager des procédures multiples dont l’issue est incertaine. L’ICIJ souligne l’émergence de crypto-to-cash desks qui permettent de convertir de grosses sommes de crypto en cash, avec des contrôles variables.

Un indicateur aide à saisir l’ampleur du phénomène. Pour 2024, l’Internet Crime Complaint Center du FBI estime à 9,3 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) les pertes déclarées par des victimes de crimes liés aux cryptomonnaies. Au-delà du chiffre, cela dit la vitesse d’adaptation des fraudeurs et la pression sur les capacités d’enquête.

La régulation européenne en progrès

L’Union européenne a créé deux instruments majeurs pour renforcent la traçabilité aux points d’entrée et de sortie du système régulé.

Le règlement européen Markets in Crypto-Assets, dit MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs via un régime d’autorisation depuis le 30 décembre 2024. Il crée de fait des exigences de gouvernance et des obligations de conformité.




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La règle du « voyage des fonds » (règlement UE 2023/1113) impose, depuis le 30 décembre 2024, que certaines informations accompagnent les transferts afin de réduire l’opacité des flux dans les circuits régulés.

Leurs limites sont intrinsèques. Ils ne couvrent ni les échanges de pair à pair qui se réalisent sans intermédiaire (via des groupes Telegram), ni les plateformes offshore, localisées dans des paradis fiscaux, ni les portefeuilles auto-hébergés (MetaMask, Ledger…) où l’utilisateur contrôle seul ses clés.

En clair, la réglementation sécurise le pont sans combler les fossés.

La transparence ne suffit pas

Affirmer que « la blockchain est transparente » est un leurre. Cette transparence ne porte que sur les mouvements de fonds, jamais sur les acteurs et sur leur identité. La lutte contre le blanchiment se joue aux marges du système, c’est-à-dire dans la rigueur des contrôles Know Your Customer, la réactivité des plateformes, et la coopération internationale.

Trois priorités semblent aujourd’hui s’imposer :

  • harmoniser les règles pour éviter l’arbitrage entre des juridictions permissives et d’autres, strictes ;

  • doter les enquêteurs de moyens techniques et juridiques adaptés ;

  • sanctionner réellement les intermédiaires défaillants, afin de transformer la transparence en responsabilité.

Au vu de l’expérience de la coopération internationale pour lutter contre les paradis fiscaux, on peut supposer que le chemin sera, sans nul doute, périlleux pour atteindre ces priorités. Sans elles, la blockchain restera un registre ouvert où les criminels savent tourner les pages sans y laisser leur nom.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Blanchiment d’argent : l’illusion de la transparence des cryptomonnaies – https://theconversation.com/blanchiment-dargent-lillusion-de-la-transparence-des-cryptomonnaies-273051

Cuando ir a trabajar produce terror: violencia e impunidad hacia los temporeros en el campo de Huelva

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Juan Castillo Rojas-Marcos, Investigador en Estudios Migratorios y Sociología, Universidad Pontificia Comillas

Diegyms/Shutterstock

Algunas de las transformaciones sociales más profundas de los últimos tiempos, incluyendo los cambios en las relaciones entre hombres y mujeres o la menor estigmatización de grupos históricamente marginados, comenzaron con una toma de conciencia colectiva sobre violencias que, hasta ese momento, la mayoría no veíamos.

A veces se trata de comportamientos cotidianos, cuyo efecto violento sobre quien los recibe no reconocíamos. En otras ocasiones, hablamos de violencias que simplemente desconocíamos o no éramos conscientes de su frecuencia y envergadura. En todos los casos, la llave que abre la primera puerta hacia una revisión profunda de las prácticas sociales es denunciar y visibilizar lo que ocurre. Lograr, al menos, que nadie pueda volver a afirmar de forma creíble que no sabía lo que pasaba.

Un ámbito atravesado por fuertes violencias invisibles al debate público son las relaciones laborales. Sobre todo en empleos de clase trabajadora (de baja remuneración y estatus simbólico, que muy a la ligera solemos llamar “no cualificados”), el día a día a veces incluye verdaderos relatos de terror, incluyendo acoso, violaciones flagrantes de los derechos laborales o persecución de la actividad sindical, todo ello a manos de las empresas.

Una muestra abundante, variada y difícilmente contestable de todo ello puede consultarse, por ejemplo, en Abusos Patronales, un repositorio de testimonios acumulados durante años por un grupo de investigadores de la UPO y otras universidades.

Se ha estudiado también desde las ciencias sociales la incidencia y gravedad del trato abusivo y violento hacia las trabajadoras domésticas, en trabajos como estos.

Un hallazgo casi casual

En una investigación reciente con temporeros migrantes del sector de la fresa de Huelva, los hallazgos han sido verdaderamente preocupantes. Lo cierto es que (a pesar de cierta notoriedad pública y mediática de los abusos en este contexto) obtuvimos un resultado emergente que no esperábamos en una investigación sobre determinantes sociales de la salud.

Aunque nuestro guión de entrevista original ni siquiera incluía preguntas al respecto, uno de los temas que más mencionaban los trabajadores era el trato abusivo recibido en muchas empresas. Los resultados completos del estudio pueden consultarse en este informe; aquí simplemente revisaré algunos hallazgos relacionados con esa violencia empresarial cotidiana.

Una parte enorme de los trabajadores contaban cómo el modus operandi de muchos manijeros (los capataces que supervisan cuadrillas de decenas de temporeros) consiste en gritar, insultar y atosigar a los trabajadores, dándoles un trato humillante, a veces dirigido señalar a quien va algo más lento en el trabajo.

Gritos e insultos a diario

Resulta ilustrativo el hecho de que varias trabajadoras marroquíes que no hablaban prácticamente una palabra de español, habían aprendido sin embargo perfectamente a pronunciar insultos a fuerza de escucharlos a diario.

Me gustaría que quien lea esto se tome un momento para intentar visualizar la experiencia que describo. Lleva una, dos, tres, seis horas… con la espalda arqueada en todo momento para recoger unas fresas que crecen a ras de suelo, dolorido por lo forzado de la postura, bajo el sol de justicia de la primavera andaluza y el bochorno pegajoso del invernadero. Y, por si no fuera ya suficientemente duro en lo físico, tiene en todo momento al lado a alguien que le atosiga, le grita y le insulta y humilla delante de los compañeros.

En muchos testimonios esto último es, en realidad, lo verdaderamente difícil de sobrellevar. Más que la dureza del trabajo, su inestabilidad, los salarios o las viviendas hacinadas, la gota que acaba colmando el vaso de la rabia o la angustia es el trato recibido.

Esto no significa que todas las empresa se comporten de esta forma. Pero para quienes lo hacen el clima de impunidad es total: aislamiento espacial en fincas remotas, miedo de los trabajadores a perder la única fuente de ingresos a la que tienen acceso, escasa supervisión institucional…

Por otra parte, esta violencia verbal es la más habitual, pero no la única ni la más grave. El mismo clima de impunidad que habilita a insultar permite también ir mucho más allá. Hemos encontrado, entre otras cosas, trabajadoras a quienes les secuestran el pasaporte como medida de control; a quienes el jefe, en plena discusión, empuja a un charco de barro o da una bofetada u otras a quienes el manijero presiona en el costado con un palo de madera cuando son las más lentas de la cuadrilla.

La mayoría de estos casos más extremos se dan contra mujeres trabajadoras, marroquíes y sin permiso de residencia permanente: a más vulnerabilidades, más agresores impunes. Respecto a las violencias sexuales, ninguna entrevistada nos relató experiencias en primera persona (punto ciego, quizá, provocado por haber sido hombres quienes hacíamos las entrevistas), pero muchas afirman saber que ocurren y que hasta son frecuentes en las fincas.

No son casos aislados

A veces, algún caso de abusos en esta línea o más graves, en Huelva o en enclaves agroindustriales similares, logra saltar del silencio y aislamiento de las fincas al debate público, aunque sea momentáneamente, y va quedando cierto poso de conciencia sobre las malas condiciones de vida y de trabajo. Pero siempre se nos presentan como casos aislados, acciones puntuales de algún individuo monstruoso.

Nunca vemos (o elegimos no ver, o se esfuerzan para que no veamos) que lo que hace posible esas agresiones es una estructura productiva, a su vez apoyada en una estratificación social racial, de la que todas las empresas del sector, también las que no agreden de esa manera, se están beneficiando.

Es la desigualdad abismal de poder en las relaciones laborales, diseñada por las empresas y la administración para maximizar la rentabilidad del sector, la que produce un clima de impunidad que abre la puerta al horror.

The Conversation

Juan Castillo Rojas-Marcos recibe fondos del proyecto europeo de investigación ‘SafeHabitus: Strengthening Farm Health and Safety Knowledge Innovation Systems (GA 101084270)’, financiado a su vez a través de la convocatoria Horizon Europe de la Comisión Europea.

ref. Cuando ir a trabajar produce terror: violencia e impunidad hacia los temporeros en el campo de Huelva – https://theconversation.com/cuando-ir-a-trabajar-produce-terror-violencia-e-impunidad-hacia-los-temporeros-en-el-campo-de-huelva-273547

Japan’s rock star leader now has the political backing to push a bold agenda. Will she deliver?

Source: The Conversation – Global Perspectives – By Adam Simpson, Senior Lecturer in International Studies in the School of Society and Culture, Adelaide University

Japanese Prime Minister Sanae Takaichi has delivered her Liberal Democratic Party (LDP) a landslide victory in the parliamentary elections she called shortly after taking office.

Now that she has consolidated her power in Japan’s legislature (called the Diet), the big question is what she will do with it.

Since her ascent to the prime ministership in a parliamentary vote in October, the ultra conservative Takaichi has upended the normally staid Japanese political system.

She has connected with younger voters like no other Japanese leader in recent history with her savvy social media presence, iconic fashion sense and diplomatic flair. (In a literal rock-star moment, she showed off her drumming skills in a jam session with South Korea’s leader.)

Japanese Prime Minister Takaichi Sanae and South Korean President Lee Jae Myung on the drums together.

Takaichi has cannily taken advantage of the honeymoon phase of her leadership by calling a snap election to gain more power in the Diet before there’s a dip in her popularity.

However, voters will now expect to see a return on their investment, and Takaichi faces the much more daunting task of delivering on her promises. Improving living standards in a country with a rapidly shrinking workforce and ageing population without mass immigration will test her political skills much more than winning an election.

An unlikely election victory

Although Takaichi’s LDP has been in government for most of Japan’s post-war history, it has recently experienced a string of poor election results.

In 2024, it lost the lower house majority it held with its then-coalition partner, Komeito, after a series of corruption scandals. Then, last year, the coalition lost its majority in the upper house, leaving the government hanging by a thread.

The party began its remarkable turnaround following then-Prime Minister Shigeru Ishiba’s resignation in September in the wake of those electoral setbacks.

Many pre-election polls predicted a sizeable victory for the LDP and its new coalition partner, Nippon Ishin (the Japan Innovation Party). Takaichi also received a boost with an endorsement from US President Donald Trump. Although the Japanese public views Trump unfavourably, they also know the US is their ultimate security guarantor against China, in addition to Japan’s largest export destination.

Nevertheless, there were some doubts about whether Takaichi’s popularity, particularly among younger voters, would translate into votes.

In the end, her electoral gold dust rubbed off on the rest of her party. Despite freezing temperatures and record snow in places, the LDP has been comfortably returned to office with a vastly increased majority in the lower house. The coalition now has a two-thirds super-majority, which means she can override the upper house to push through her legislative agenda.

A more assertive posture on China?

Since becoming prime minister, the hawkish Takaichi has taken an assertive position towards China.

In November, she angered Beijing by saying Japan could intervene militarily to help protect Taiwan in the face of a potential Chinese invasion. This resulted in vicious Chinese attacks on Takaichi that continued into the new year.

While the Japanese public is divided over whether to come to Taiwan’s aid in any conflict with China, there is now strong support for Takaichi’s pledge to increase the defence budget to 2% of GDP by this March, two years ahead of schedule.

In December, the Cabinet approved a 9.4% increase in defence spending to achieve this objective, focusing on domestic production and advanced capabilities (cyber, space, long-range strikes).

In response to rising threats from China, North Korea and Russia, Takaichi’s government also plans to revise Japan’s core security and defence strategies this year.

Economic woes front and centre

As much as defence matters, Takaichi will ultimately be judged by the public when it comes to economic policy.

The public is increasingly concerned about rising inflation and stagnant wages leading to falling living standards.

A vivid illustration of this: the price of rice has doubled since 2024, hitting a new high last month. Public anger over rising rice prices even brought down the farm minister last year.

Inflation has been above the Bank of Japan’s 2% target for 45 straight months. And though nominal wages have recently picked up, real incomes have been decreasing for the last four years.

Takaichi has made tackling the cost of living a priority. She has vowed to suspend Japan’s 8% food tax for two years. And last year, her government announced a massive US$135 billion (A$192 billion) stimulus package, including subsidies for electricity and gas bills.

However, these policies will increase the government’s budget deficit, adding to the country’s already sky-high public debt levels.

And last month, Japanese government bond prices collapsed after Takaichi called the election, with the markets predicting a LDP win would result in looser fiscal policy and higher government debt.

The Bank of Japan is unlikely to intervene to support the bond market in any future crisis, which will leave the government with higher borrowing costs, further increasing public debt.

Japan also faces enormous challenges related to its shrinking population and workforce.

It is too early to know whether Takaichi has the answers to these challenges. But she now has the power, authority and freedom to boldly pursue her policy agenda. Now she will need to deliver the kind of change the electorate expects.

The Conversation

Adam Simpson does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Japan’s rock star leader now has the political backing to push a bold agenda. Will she deliver? – https://theconversation.com/japans-rock-star-leader-now-has-the-political-backing-to-push-a-bold-agenda-will-she-deliver-274015

¿Por qué solo cabe un número determinado de canciones en un vinilo?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Paula Lamo, Profesora e investigadora, Universidad de Cantabria

Przemek Klos/Shutterstock

Los vinilos han vuelto. No es un gesto nostálgico aislado. Podemos considerarlo un objeto cultural que hoy convive sin complejos con Spotify, TikTok y algoritmos que recomiendan música mejor que cualquiera de nuestros amigos más culturetas.

El ritual para utilizarlo es sencillo: sacar el disco de la funda, colocarlo con cuidado en el tocadiscos, bajar la aguja y… aceptar algo que hemos dejado de asumir en la era digital, que la música tiene límites físicos.

La pregunta es tan sencilla que casi parece ingenua: ¿por qué en un vinilo solo caben un número determinado de canciones? ¿Por qué no podemos grabar horas y horas de música, como hacemos en una memoria USB?

La música escrita en surcos

Un disco de vinilo no “almacena” música como lo hace un archivo digital. No hay bits, ni ceros y unos, ni compresión MP3. La información sonora está grabada físicamente en forma de surco en espiral que va desde el borde exterior hasta el centro del disco.

Ese surco no es decorativo. Sus variaciones microscópicas reproducen directamente las vibraciones del sonido original de forma que, cuando la aguja del tocadiscos recorre el surco, esas irregularidades se transforman en movimiento mecánico, luego en señal eléctrica y finalmente en sonido. Es un proceso elegantemente simple y brutalmente dependiente de las leyes de la física.

Partes del surco de un disco de vinilo vistas con un microscopio.
Partes del surco de un disco de vinilo vistas con un microscopio.
Alexander Klepnev/Wikimedia Commons, CC BY

¿Sencillo de entender cómo funciona? Pues aquí aparece la primera limitación fundamental: el espacio. Un vinilo tiene un diámetro finito y, por tanto, una longitud máxima de surco. Para meter más música solo hay tres opciones posibles:

● Hacer el surco más largo (imposible sin aumentar el tamaño del disco).

● Hacer que el surco sea más estrecho y esté más cerca del anterior.

● Reducir la información que se graba en cada instante.

Las dos últimas opciones tienen consecuencias.

Más minutos, menos calidad

Si los surcos se colocan más juntos, la aguja tiene menos margen para moverse sin interferir con el surco vecino. Eso obliga a reducir la amplitud de las variaciones (o dicho de otra manera, a grabar un sonido más “plano”). Menos volumen, menos rango dinámico, menos graves. El resultado son más minutos por cara, sí, pero a costa de perder calidad sonora.

Por eso los discos de 12 pulgadas suelen girar a 33 revoluciones por minuto y ofrecen unos 18–22 minutos por cara con buena calidad, mientras que los singles de 7 pulgadas a 45 rpm apenas duran unos minutos, pero suenan más “potentes”. No es una decisión estética. Es ingeniería pura.

¿Por qué? Porque, en el fondo, cada vinilo es un compromiso entre duración y fidelidad.

Imagen de una aguja sobre un vinilo.

crispyphoto/Shutterstock

La física no negocia

Estas limitaciones no son arbitrarias ni fruto de una mala decisión de diseño. No es que alguien decidiera fastidiarnos y limitar el número de canciones por disco. Es que la materia, la energía y el espacio imponen reglas.

Son las mismas reglas que impiden que cualquier dispositivo pueda, por ejemplo, soportar la inteligencia artificial. Aunque la idea de que todo proceso industrial deba incorporar IA sea seductora, hay una realidad física y computacional que no se puede ignorar.

Un modelo de inteligencia artificial necesita recursos: potencia de cálculo, memoria, almacenamiento, energía y capacidad de disipar calor. Un sensor IoT alimentado por batería no está diseñado para ejecutar redes neuronales complejas, igual que un surco de vinilo no puede vibrar indefinidamente sin perder información.

En ingeniería, el contexto lo es todo.


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Lo que los vinilos nos siguen enseñando

El regreso del vinilo no es solo una moda hipster ni una nostalgia romántica. Es, también, un recordatorio físico de algo que a veces olvidamos en la era digital: la tecnología siempre está limitada por el soporte.

Hoy almacenamos música en la nube y damos por hecho (erróneamente) que el espacio es infinito. Pero no lo es. Solo está escondido en centros de datos que consumen enormes cantidades de energía y recursos. Igual que la IA “gratuita” no es gratuita y en realidad se apoya en infraestructuras muy costosas.

El vinilo nos obliga a ver el límite. A aceptar que no todo cabe. A elegir. Y esa es, quizá, la lección más interesante para la tecnología actual: no todo dispositivo necesita IA, no todo proceso debe ser inteligente, y no todo sistema mejora por añadir complejidad.

A veces, como en un buen disco, menos es más.

The Conversation

Este trabajo ha sido apoyado por el Gobierno Regional de Cantabria y financiado por la UE bajo el proyecto de investigación 2023-TCN-008 UETAI. También, este trabajo fue financiado por el Ministerio de Ciencia e Innovación de España MICIU/AEI/10.13039/501100011033 y por FEDER, UE bajo el proyecto de investigación PID2021-128941OB-I00, “Transformación Energética Eficiente en Entornos Industriales”.

ref. ¿Por qué solo cabe un número determinado de canciones en un vinilo? – https://theconversation.com/por-que-solo-cabe-un-numero-determinado-de-canciones-en-un-vinilo-274787

Qué es la diabetes tipo 5, la nueva variante vinculada a la desnutrición y la pobreza

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Gonzalo Martín Pérez Arana, Profesor Titular de Anatomía y Embriología Humanas, Universidad de Cádiz

PeopleImages.com /Shutterstock

La diabetes mellitus es una enfermedad que provoca unos niveles de azúcar en sangre elevados. Hoy día la variante más común es la diabetes tipo 2, muy asociada al estilo de vida de los países desarrollados. Sin embargo, es menos conocido que la desnutrición también puede causar esta patología. Recientemente se ha reconocido una nueva variante relacionada con una dieta pobre: la diabetes tipo 5.

Quizá conozca a alguien con diabetes tipo 2. Esta variante está asociada al sedentarismo, la dieta rica en carbohidratos y grasas y, en definitiva, a la obesidad. Todas estas condiciones favorecen el agotamiento del páncreas, que pierde su capacidad de producir insulina, la hormona necesaria para mantener unos adecuados niveles de glucosa en sangre.

Por su relación con la obesidad, la diabetes tipo 2 se ha convertido en un quebradero de cabeza para las instituciones sanitarias occidentales. Según las previsiones, en el año 2050 se esperan 140 millones de diabéticos tipo 2 en Europa y Estados Unidos. El costo sociosanitario de estos pacientes se estima en 8 600 millones de euros anuales solo en España. Es algo difícil de sostener incluso para el más robusto sistema nacional de salud.

La diabetes tipo 5

Paradójicamente, hace unos meses los expertos han reconocido oficialmente una nueva variante de la diabetes. Se trata de la diabetes tipo 5 –los tipos 3 y 4 se usan más en un contexto académico, por lo que no los explicaremos en este artículo–.

La diabetes tipo 5 se define como aquella forma de diabetes debida a un déficit de producción de insulina en el páncreas, pero asociado a la desnutrición prolongada en niños y adolescentes. No se trata de algo recién descubierto: los expertos no han hecho sino nombrar una enfermedad que ya se trataba en los países en vías de desarrollo de la mejor manera posible desde hace años. La cifra de afectados, aunque se estima elevada, se desconoce oficialmente.

Resulta irónico que dos situaciones antagónicas (la dieta hipercalórica frente a la dieta pobre y la desnutrición) puedan conducir, por caminos distintos, a un fenómeno común. Tanto en países ricos –tipo 2– como en los que se encuentran en vías de desarrollo –tipo 5– el problema subyacente es la pérdida de producción de insulina en los pacientes.

¿Qué podemos hacer?

Conocida desde la Antigüedad, desde entonces los tratamientos han sido muchos y variados. Ya en época romana el médico y enciclopedista Aulo Cornelio Celso prescribía dieta y ejercicio. Más adelante, desde la segunda mitad del siglo XX, se recurrió a los antidiabéticos orales y a la insulina exógena.

Hoy existe un punto en común que lleva al incremento de ambos tipos de diabetes, tanto la de tipo 2 como la de tipo 5. Nos referimos a los bajos ingresos en la población.

En los países pobres, estos limitan el acceso a cualquier tipo de alimento y condenan a la malnutrición crónica a niños y adolescentes, lo que favorece los casos de diabetes tipo 5. En los países desarrollados, un estrato cada vez mayor de la población tiene dificultades para acceder a los alimentos frescos y de calidad. Como resultado, basan su dieta en productos ultraprocesados y ricos en azúcares, mucho más baratos. Esto, unido al estilo de vida sedentario, favorece un incremento en la prevalencia de la obesidad, acompañada de una de sus mayores complicaciones: la diabetes tipo 2.

Para enfrentarnos a esto, un primer paso debe ser el tratamiento de los pacientes de ambas formas de diabetes. Este resulta, en muchos casos, parecido: implica apoyo nutricional y uso de fármacos antidiabéticos orales.

Pero lo que parece sencillo en Occidente supone una dificultad en los países subdesarrollados. Por un lado, por la imposibilidad económica para adquirir los fármacos y su disponibilidad en cantidades suficientes. Por otro, por la limitada capacidad de distribución y mantenimiento, ya que algunos requieren conservación en frío.

Aun así, se están implementando programas desde organismos internacionales como el Pacto Mundial contra la Diabetes de la OMS y las campañas de la World Diabetes Foundation – WDF para facilitar ese acceso.

Facilitar el acceso a una alimentación sana

Más allá de esto, hace también falta una estrategia común para frenar la expansión de las dos variantes de la diabetes. Esta pasa por facilitar el acceso a una alimentación sana y de calidad en ambos casos. En los países occidentales, podría concretarse con medidas encaminadas a la disminución del precio de productos frescos y sanos. Por ejemplo, mediante reducciones de impuestos o bonificaciones en su compra para las rentas más bajas. Todo ello junto a políticas de concienciación y educación dietética y nutricional para el público.

En los países más pobres resulta más complicado. Estas son algunas medidas que pueden ayudar a paliar la lacra de la diabetes tipo 5:

  • El apoyo a los pequeños productores locales.

  • La implementación de proyectos de innovación agrícola y ganadera.

  • Medidas directas de ayuda y protección social a colectivos vulnerables como niños y adolescentes.

De esta forma se podría facilitar el acceso a una dieta idónea a la población. Como resultado, se reducirían los casos de malnutrición y de diabetes tipo 5. Desde luego, todo ello implicará un arduo trabajo para años venideros.

La diabetes no hace sino recordarnos que dos realidades tan alejadas como la del primer y el tercer mundo a veces sufren problemas que, aunque pueden presentar distinto rostro, comparten raíces comunes.

The Conversation

Gonzalo Martín Pérez Arana no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Qué es la diabetes tipo 5, la nueva variante vinculada a la desnutrición y la pobreza – https://theconversation.com/que-es-la-diabetes-tipo-5-la-nueva-variante-vinculada-a-la-desnutricion-y-la-pobreza-271171

El padre de Alicia y las maravillas de la lengua griega

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Helena Rodríguez Somolinos, Investigadora Científica del Dpto. de Estudios Griegos y Latinos, Instituto de Lenguas y Culturas del Mediterráneo y Oriente Próximo (ILC – CSIC)

Visita a Christ Church de los Príncipes de Gales, futuros reyes Eduardo VII y Alexandra (1863). El decano Liddell esta sentado a la derecha. Lorina Liddell está sentada con su hija Rhoda en brazos. National Portrait Gallery x4336, licence 77103-2026, CC BY-NC-ND

El 9 de febrero se celebra el Día Mundial de la Lengua Griega. Es una fecha oportuna para recordar a una de las personas que más ha hecho por su conservación y estudio, y más ha ayudado a los estudiantes de griego desde 1843: Henry George Liddell. Infinitamente más conocida es su hija Alice Liddell, la niña que inspiró a Lewis Carroll la fantástica historia que su autor tituló Las aventuras de Alicia en el país de las maravillas.

Retrato a carboncillo de un hombre joven.
Retrato de Henry George Liddell hecho por George Richmond en 1858.
Wikimedia Commons

Pero la gran hazaña de Henry George Liddell es mucho más desconocida. Años antes de convertirse en el padre de Alice, siendo un joven y brillante licenciado de Oxford, se comprometió a llevar a cabo una gigantesca empresa: la redacción del Greek English Lexicon de Oxford, cuya primera edición en la Oxford University Press es de 1843. Lo hizo junto a su compañero Robert Scott, los dos de 23 años, y sus nombres quedaron para siempre unidos a ese volumen.

Un arduo trabajo

Cuando recibieron el encargo en 1834, era un clamor en Oxford la necesidad de disponer de un diccionario de griego equivalente al Handwörterbuch der griechischen Sprache de Passow (Leipzig 1831). Este era el primero que utilizaba como lengua de salida una lengua moderna –el alemán– en vez del latín. También era el primer diccionario de autoridades que podríamos llamar “moderno”, por la voluntad de organizar las entradas más allá del orden cronológico.

Liddell y Scott se encerraron a trabajar, y pronto vieron que era necesario superar el modelo. En sólo nueve años consiguieron que viera la luz la primera edición, lo que, contemplado desde la perspectiva actual, supone una labor hercúlea. Además, cuando una lo conoce a fondo, no puede sino admirar el profundo conocimiento del griego que poseían, su intuición y madurez para establecer y definir los significados y la voluntad de ofrecer artículos estructurados, mucho antes de los inicios de la lingüística moderna.

Sección del diccionario que incluye la palabra más larga del griego, inventada por el cómico Aristófanes.
Sección del diccionario que incluye la palabra más larga del griego, inventada por el cómico Aristófanes.
H.R.

En algunas cartas Liddell deja traslucir el enorme esfuerzo y la dedicación constante que durante años le supuso la confección del diccionario. Desde las cinco de la mañana hasta las nueve y media de la noche, cuando se acostaba, sólo paraba para desayunar, comer, dar un pequeño paseo y cenar. A mediados de 1842 escribía a Scott: “Te alegrará saber que casi he terminado con Π (pi), ese monstruo de dos piernas, (…) que se ha estado burlando de mis visiones despierto y dormido durante muchos meses”.

El escritor inglés Thomas Hardy compuso un poema, en el que Liddell y Scott dialogan al terminar el diccionario en 1843 y que refleja en tono amable ese esfuerzo. Al parecer, el peso de las decisiones y del trabajo fue del primero, aunque se cuenta que una vez publicado, cuando alguien le señalaba un error o inexactitud en alguna entrada del diccionario, él continuaba caminando impertérrito mientras decía: “ese parágrafo lo escribió Scott”.

Puntos fuertes y puntos débiles

El diccionario presenta una maravillosa concisión en definiciones, traducciones y ejemplos, y ofrece un intento de clasificación semántica. Incluso contiene algunas discretas notas de fino humor británico, al parecer no siempre conscientes.

Pero, como diccionario que se sigue usando porque no hay ningún sustituto completo, adolece de enormes defectos para los usuarios actuales. Algunos se deben a sus planteamientos y otros a que, por su antigüedad, no registra muchos avances posteriores, decisivos en el conocimiento de la lengua griega. Tampoco abarca, lógicamente, el enorme volumen de textos que han aparecido, y siguen apareciendo, desde finales del XIX.

Porque esta es una de las más sorprendentes características del vocabulario griego: su carácter abierto e infinito, ya que los textos en ese idioma no constituyen un corpus cerrado. Se publican continuamente nuevos hallazgos, que con frecuencia transmiten palabras no documentadas antes u otro tipo de información léxica relevante. Ejemplos recientes son los 100 versos recuperados en un papiro con restos de dos tragedias perdidas de Eurípides o un escrito completo del médico Galeno que se sabía perdido, hallado hace unos años en una biblioteca de Tesalónica.

Una vida en Oxford

Liddell no se casó hasta 1846, una vez terminado su opus magnum, con Lorina Reeve, con quien tuvo 10 hijos. Alice, nacida en 1852, fue la cuarta. Su vida estuvo siempre ligada a Oxford, primero en la Westminster School, y desde 1855 como decano del Christ Church College, cargo que conservó durante treinta y seis años. Él mismo se convirtió en una verdadera institución, y acometió una serie de reformas liberales para hacer el College más abierto y moderno, por las que es justamente reconocido.

Fotografía de un hombre mayor con pelo cano.
Retrato de Henry George Liddell alrededor de 1870.
Natinal Portrait Gallery/Wikimedia Commons

No sólo trabajó incansablemente para la primera edición; pasó su vida entera recogiendo documentación para las posteriores. Vivió hasta los 87 años y murió meses antes de que apareciera la octava, en 1898, once años después de Scott.

La novena y última (1941) se sigue utilizando en la enseñanza universitaria y la investigación en todo el mundo, en papel o en sus versiones electrónicas. Aunque se intentó corregir sus errores y añadir materiales en dos suplementos (1968 y 1996), el mundo académico británico es consciente de que habría que rehacerlo por completo. Pero no es fácil decidirse a emprender semejante tarea, como sabemos muy bien los redactores del Diccionario Griego-Español en curso de elaboración en el CSIC, que mejora y amplía el diccionario inglés, y es a día de hoy su único sustituto para las partes publicadas.

Para entender en qué consiste esta tarea, incluso disponiendo de financiación estable, basta con releer el prólogo a la primera edición de 1843. Allí Liddell y Scott se permitieron un pequeño desahogo para reivindicar la labor del lexicógrafo, citando unas célebres palabras de Samuel Johnson, autor del diccionario de inglés más utilizado hasta finales del siglo XIX:

“Entre estos desdichados mortales (los que se afanan en los oficios más humildes, que no reciben aplausos por sus aciertos, pero sí deshonra y castigo por sus errores), se encuentra el escritor de diccionarios; a quien la humanidad ha considerado, no como el alumno, sino como el esclavo de la ciencia, el pionero de la literatura, condenado únicamente a eliminar los desperdicios y despejar los obstáculos de los caminos por los que el saber y el genio avanzan hacia la conquista y la gloria, sin dedicar una sonrisa al humilde trabajador que facilita su progreso. (…) el lexicógrafo solo puede esperar escapar del reproche, e incluso esta negativa recompensa se ha concedido hasta ahora a muy pocos”.

El Liddell-Scott es más que un mero diccionario, es un monumento cultural. Sirvió de modelo a otros diccionarios posteriores de lenguas antiguas y modernas, y muy en particular al Oxford English Dicionary. Así se ve en la película Entre la razón y la locura, sobre la creación de este último, donde el personaje del decano Liddell interviene brevemente.

Tras su muerte, Henry George Liddell recibió merecidos homenajes por sus grandes contribuciones a la universidad de Oxford y por su incansable labor lexicográfica. Su cuerpo descansa, junto a los de Lorina y su hija Edith, en la Christ Church Cathedral, cuya restauración él mismo impulsó. Y su estatua preside una de las entradas al gran patio del Christ Church College.


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The Conversation

Helena Rodríguez Somolinos no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. El padre de Alicia y las maravillas de la lengua griega – https://theconversation.com/el-padre-de-alicia-y-las-maravillas-de-la-lengua-griega-274450