Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Doctorante en science politique à l’Université Laval, mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres. Ils sont marqués par des hiérarchies raciales – https://theconversation.com/les-passeports-et-les-visas-ne-sont-pas-des-outils-neutres-ils-sont-marques-par-des-hierarchies-raciales-262782

Notre régime de visa est-il un héritage de l’ordre racial-colonial ?

Source: The Conversation – in French – By Thao Hoang, PhD student, Université Laval

Voyager librement est loin d’être un droit universel. Selon la nationalité inscrite sur leur passeport, certaines personnes circulent sans contrainte tandis que d’autres doivent passer par des démarches longues, coûteuses et incertaines. Cette inégalité entre nationalités contredit leur égalité formelle proclamée par la Charte des Nations unies.


Je suis doctorante en science politique à l’Université Laval. Mes recherches portent sur les relations internationales et les théories de la justice mondiale, avec un intérêt particulier pour les inégalités entre le Nord et le Sud.

La hiérarchie cachée des passeports

Imaginez quatre amis – un Canadien, un Français, un Chinois et un Vietnamien – étudiants dans la même université au Canada. Pour les vacances d’hiver, ils trouvent un billet d’avion abordable vers une plage en Argentine. Le Canadien et le Français peuvent partir immédiatement. Le Chinois et le Vietnamien, eux, doivent demander un visa trois mois à l’avance, avec le risque d’un refus. La même situation se reproduit lorsqu’ils veulent assister ensemble à une conférence en Europe.

Cette différence entre quatre étudiants au profil pourtant comparable vient-elle de leur capacité financière ? Rien ne prouve que l’étudiant chinois ou le vietnamien ait moins de moyens que ses camarades. S’agirait-il d’un risque sécuritaire plus élevé ? Là encore, l’hypothèse reste difficile à soutenir. Alors, qu’est-ce qui explique vraiment cet écart de mobilité ?

Le Henley Passport Index classe chaque année les passeports selon le nombre de pays accessibles sans visa. En 2026, les 40 nationalités les plus « fortes » sont presque toutes européennes et nord-américaines. Quelques exceptions asiatiques font aussi partie de la liste, comme Singapour, le Japon, la Corée du Sud. À l’autre extrême, les passeports les plus « faibles » sont majoritairement africains, moyen-orientaux, ou asiatiques.

Une récente étude montre que l’obtention d’un visa peut représenter plusieurs semaines de revenu moyen pour des personnes d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud, alors qu’elle coûte généralement beaucoup moins cher pour les Européens. Paradoxe : plus un pays est riche, moins ses citoyens paient pour un visa afin de voyager, tant en valeur absolue que par rapport à leurs revenus.

Ces obstacles touchent aussi la recherche : de nombreux chercheurs du Sud global ne peuvent participer à des conférences dans le Nord en raison des délais et des refus concernant leurs visas. L’Association d’études internationales (ISA) y est régulièrement confrontée. Cette inégalité de mobilité limite la diversité des voix dans les débats scientifiques mondiaux.

Un système né du colonialisme

Récemment, les chercheurs britanniques Lucy Mayblin et Joe Turner, spécialisés dans les études migratoires, ont appelé à sortir du présentisme des « problèmes urgents » de migration pour en retracer les racines coloniales. Contrairement à une idée répandue, les passeports et les visas ne sont pas des outils neutres, mais s’inscrivent dans une histoire marquée par des hiérarchies raciales.

Si l’écrivain autrichien Stefan Zweig rappelait qu’« avant 1914, le monde appartenait à tout le monde », des colonies britanniques introduisent dès 1905 des contrôles pour limiter l’entrée de « voyageurs racialisés indésirables venant de l’Asie ». Jusqu’au début du XXe siècle, les sujets britanniques, y compris les Indiens, circulaient pourtant librement dans l’Empire. Mais après l’arrivée de 2000 travailleurs indiens au Canada vers 1907, celui-ci instaure des restrictions qui rompent avec ce principe. Des restrictions documentaires et administratives s’y renforcent alors, dans un mouvement qui contribue à l’essor du passeport comme outil de tri des mobilités. L’Australie a adopté des mesures similaires avec leur White Australia Policy en 1901.

Ces restrictions ont servi de base aux instruments modernes de contrôle des frontières (passeports, visas, exclusions sélectives), comme le montre l’historien des migrations transnationales Adam McKeown dans son ouvrage Melancholy Order.

Après la Première Guerre mondiale, ces pratiques sont généralisées par la Société des Nations. Officiellement destinées à sécuriser les frontières, elles institutionnalisent en réalité un tri des mobilités, en facilitant celles des métropoles blanches et en restreignant celles des populations colonisées. Que le colonialisme ait pris la forme d’une domination externe comme c’est le cas des empires coloniaux, ou d’un colonialisme interne comme c’est le cas du Canada envers les peuples autochtones à travers la loi sur les Indiens (1876) par exemple, ces expériences ont convergé vers le même résultat : institutionnaliser un système global de hiérarchisation raciale des mobilités.

Une structure injuste

L’histoire coloniale a laissé un héritage durable : un classement racialisé des peuples et des nations.

Certes, les politiques contemporaines de visas s’appuient sur des arguments de sécurité ou de diplomatie bilatérale. Mais ces justifications modernes prolongent un système qui, dès l’origine, a hiérarchisé les individus et les nations. Les détenteurs de passeports du Sud global y sont encore trop souvent perçus par les pays du Nord global comme des migrants à risque, alors que rien ne garantit que les titulaires de passeports « forts » soient plus vertueux.


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La persistance du régime de visa actuel s’explique ainsi par la combinaison d’un héritage colonial et d’une rationalisation contemporaine. Pris séparément, chaque État exerce légitimement sa souveraineté. Mais additionnés, les régimes de visa produisent un résultat collectif difficile à ignorer : la reproduction d’une hiérarchie mondiale qui en avantage certains et en désavantage durablement d’autres. Ce n’est pas seulement une question d’inégalités factuelles, mais d’injustice structurelle : un système qui place systématiquement certains groupes en position d’infériorité.

Des contre-exemples existent – Singapour, le Japon, la Corée du Sud. Mais ces exceptions tiennent à une insertion stratégique dans les réseaux économiques et diplomatiques mondiaux, non à un renversement de la hiérarchie héritée. Ces États sont devenus les « bons élèves » d’un ordre dont les règles demeurent marquées par l’histoire coloniale, tandis que la majorité des pays du Sud restent soumis à des régimes de mobilité coûteux, incertains et discriminatoires.

Certains peuvent justifier la différenciation des visas par le fait que certaines nationalités respectent les termes de leurs visas alors que d’autres prolongent leurs séjours illégalement. Or, cet argument suppose que la restriction soit fondée sur l’observation, alors qu’en pratique elle est fréquemment posée par défaut. En effet, si les politiques reposaient réellement sur des statistiques objectives, l’exemption serait la norme initiale, et les visas ne seraient imposés qu’a posteriori, sur la base des comportements observés.

Le problème n’est donc pas la légitimité des États à contrôler leurs frontières, mais l’effet collectif du régime de visa : il consolide un cercle fermé de mobilité privilégiée entre pays riches et perpétue une injustice structurelle de mobilité à l’échelle mondiale. Reconnaître cette injustice comme héritage colonial oblige à penser des réformes capables d’alléger cette hiérarchie.

Vers une mobilité plus égalitaire ?

Faut-il abolir toutes les frontières pour instaurer une migration libre ? La question reste encore débattue. Je ne propose pas ici leur disparition, mais une réforme minimale pour atténuer l’injustice structurelle existante, comme la suppression des visas de court séjour pour les voyages d’affaires, les échanges universitaires, le tourisme ou les visites familiales.

La majorité des mobilités transnationales contemporaines est en réalité temporaire et n’implique pas d’installation durable, mais un retour dans le pays d’origine. Dans ce contexte, la majorité de ces voyageurs ne constitue ni un risque sécuritaire significatif ni un fardeau économique pour les États d’accueil.

Faciliter la circulation de courts séjours permettrait à des chercheuses et chercheurs de participer plus librement aux échanges internationaux, à des familles de se retrouver plus facilement et à des jeunes de voyager sans entraves arbitraires.

Ouvrir davantage ces mobilités réduirait les écarts de traitement entre les citoyens du Nord et ceux du Sud. Ces derniers pourraient enfin profiter des mêmes droits d’exemption de visa que les premiers. Cela contribuerait à atténuer une injustice héritée de l’ordre racial-colonial.

Enfin, la liberté de voyager ne devrait pas dépendre du hasard de la naissance ni du passeport que l’on détient, mais être reconnue comme un droit partagé.

La Conversation Canada

Thao Hoang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Notre régime de visa est-il un héritage de l’ordre racial-colonial ? – https://theconversation.com/notre-regime-de-visa-est-il-un-heritage-de-lordre-racial-colonial-262782

Comment transformer des déchets plastiques en vinaigre grâce à l’énergie solaire

Source: The Conversation – in French – By Yimin Wu, Associate Professor, Tang Family Chair in New Energy Materials and Sustainability, University of Waterloo

Chaque année, des centaines de millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde. Des recherches montrent comment on peut transformer ces déchets en quelque chose d’utile. (Unsplash/Nick Fewings)

Le plastique est un des matériaux les plus durables jamais créés. Sa durabilité l’a rendu indispensable dans les domaines de la médecine, de l’emballage alimentaire et des transports. Cependant, elle est également à l’origine d’un des problèmes environnementaux les plus graves auxquels nous sommes confrontés.

Chaque année, des centaines de millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde. Une grande partie de ces déchets finit dans des sites d’enfouissement, des incinérateurs ou dans la nature, où ils peuvent mettre des siècles à se décomposer.

Les méthodes dont nous disposons pour lutter contre la pollution plastique présentent des inconvénients. Leur dépôt dans des sites d’enfouissements entraîne une fuite de produits chimiques et de microplastiques dans l’environnement.

L’incinération libère des fumées nocives et des toxines. Le recyclage mécanique dégrade souvent les plastiques en produits de moindre valeur, tandis que le recyclage chimique requiert des températures et des pressions élevées, ainsi que d’importantes quantités d’énergie.

Mes collègues et moi-même avons récemment publié une étude qui explore une nouvelle possibilité. Nous avons utilisé la lumière du soleil et un catalyseur à base de fer pour transformer des déchets plastiques en acide acétique, qui est le composant principal du vinaigre, mais aussi un produit chimique industriel important.

Nous avons pu démontrer que, plutôt que de considérer le plastique comme un simple déchet, nous pouvons le convertir en un produit utile dans des conditions modérées.

Tirer des enseignements d’un champignon

C’est la nature qui a inspiré nos recherches. Le champignon de la pourriture blanche du bois, Phanerochaete chrysosporium, est réputé pour sa capacité à décomposer la lignine, l’un des polymères les plus résistants que l’on trouve dans le bois. Il y parvient grâce à des enzymes qui produisent des espèces chimiques hautement réactives pouvant décomposer des structures carbonées complexes.

Nous nous sommes demandé si un matériau synthétique pouvait reproduire cette stratégie.

Le catalyseur que nous avons conçu est du nitrure de carbone dopé au fer, un semi-conducteur qui absorbe la lumière visible. Nous avons ensuite ancré des atomes de fer individuels, de manière à créer ce qu’on appelle un catalyseur à atome unique.

Au lieu de former des nanoparticules, chaque atome de fer est isolé et intégré à la structure du nitrure de carbone. Cette précision atomique est cruciale. Chaque atome de fer se comporte comme un site actif dans une enzyme naturelle, ce qui optimise l’efficacité tout en garantissant la stabilité.

Une réaction en deux étapes activée par la lumière

Le système fonctionne grâce à une cascade de réactions activées par la lumière.

Sous l’effet de la lumière du soleil et en présence de peroxyde d’hydrogène, les sites ferriques activent le peroxyde afin de générer des radicaux hydroxyles hautement réactifs. Un radical est un atome, une molécule ou un ion possédant au moins un électron non apparié, ce qui le rend très réactif sur le plan chimique.

Ces radicaux attaquent les longues chaînes de carbone qui composent les plastiques, comme le polyéthylène (qu’on trouve dans les sacs en plastique), le polypropylène (récipients alimentaires), le PET (bouteilles de boissons) et même le PVC (tuyaux et emballages).

Les polymères s’oxydent progressivement et se décomposent en molécules plus petites, jusqu’à devenir du dioxyde de carbone (CO2).


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Au lieu de laisser s’échapper le CO2, ce catalyseur remplit alors une deuxième fonction : il utilise la lumière du soleil pour réduire le CO2 en acide acétique. Autrement dit, le carbone contenu dans les déchets plastiques est d’abord oxydé, puis réassemblé pour former une nouvelle molécule utile.

Concrètement, cette approche permet de décomposer le plastique et de convertir le carbone ainsi obtenu en un produit chimique de base au sein d’un même système. C’est ce qui la distingue de la plupart des technologies de recyclage existantes.

Pourquoi de l’acide acétique ?

L’acide acétique est connu comme étant l’ingrédient acide du vinaigre, mais c’est aussi une matière première industrielle importante. On s’en sert pour fabriquer des adhésifs, des revêtements, des solvants, des fibres synthétiques et des produits pharmaceutiques.

La demande mondiale en acide acétique s’élève à plusieurs millions de tonnes chaque année, ce qui représente un marché de plusieurs milliards de dollars.

Actuellement, la majeure partie de l’acide acétique est produite par un procédé très énergivore appelé « carbonylation du méthanol », dans lequel le méthanol réagit avec du monoxyde de carbone à haute température.

La transformation des rebuts plastiques en acide acétique permet d’adopter une approche circulaire : au lieu d’extraire du carbone neuf, nous réutilisons celui qui est déjà présent dans les déchets.

Dans le cadre de nos expériences, le système a produit de l’acide acétique à des taux comparables à ceux d’autres méthodes de conversion des plastiques par la lumière. Lorsque nous avons optimisé l’utilisation de la lumière à l’intérieur du réacteur, le taux de production a considérablement augmenté.

Il est important de noter que la réaction s’est déroulée à température ambiante et à pression atmosphérique normale. Cela contraste avec de nombreuses méthodes de recyclage chimique qui nécessitent de chauffer les plastiques à plusieurs centaines de degrés Celsius.

Des plastiques courants

Les études en laboratoire portent souvent sur des plastiques purs et isolés. Or, les déchets réels sont mélangés et contaminés. Nous avons donc testé différents plastiques courants séparément, ainsi que sous forme de mélanges.

Notre catalyseur a permis de transformer plusieurs matières plastiques du commerce. Nous avons remarqué que le PVC affichait des performances particulièrement élevées. Nous pensons que le chlore libéré lors de sa dégradation pourrait générer des radicaux supplémentaires, accélérant ainsi le processus de dégradation.

Les atomes de fer restaient dispersés à l’échelle atomique après plusieurs utilisations, ce qui témoigne d’une bonne stabilité. Cet aspect est important, car la dégradation du catalyseur ou la lixiviation des métaux peuvent nuire aux performances et à la sécurité environnementale.

Le système repose sur l’ajout de peroxyde d’hydrogène, qui est consommé au cours de la réaction. Bien que le peroxyde d’hydrogène se décompose en eau et en oxygène, ce qui le rend relativement inoffensif, il faudra se pencher sur une manière durable de le fournir à grande échelle dans le cadre de travaux futurs.

De la conception à la mise en pratique

Reproduire à grande échelle un nouveau procédé chimique est toujours un défi. La pénétration de la lumière, la conception des réacteurs et la variabilité des matières premières issues des déchets plastiques ont une incidence sur l’efficacité de la réaction. Les additifs présents dans les plastiques commerciaux, tels que les stabilisants, les pigments et les plastifiants, peuvent également influencer les résultats.

Afin d’étudier la faisabilité de notre méthode, nous avons effectué une évaluation technico-économique préliminaire. Cette démarche sert à analyser les avantages économiques d’un procédé industriel ou d’un produit.

Bien qu’une optimisation supplémentaire soit nécessaire, l’évaluation suggère que le fait de combiner le traitement des déchets avec la fabrication d’un produit chimique de valeur pourrait permettre de compenser les coûts, notamment grâce aux avantages environnementaux.

Ces travaux mettent également en évidence le potentiel des catalyseurs à atome unique et de la conception bio-inspirée. En reproduisant la manière dont les enzymes contrôlent la réactivité à des sites métalliques précis, nous parvenons à effectuer des transformations chimiques complexes dans des conditions modérées, en utilisant la lumière du soleil comme source d’énergie.

Revoir le cycle de vie du plastique

Le problème de la pollution plastique ne pourra pas être résolu par une seule technologie. Il est essentiel de réduire l’utilisation de ce matériau, d’améliorer la conception des produits et de perfectionner les systèmes de recyclage.

La transformation des déchets plastiques en produits utiles constitue une stratégie complémentaire. Elle permet de considérer le plastique comme une source de carbone et non seulement comme un fardeau pour l’environnement.

Si nous réussissons à exploiter l’énergie solaire pour effectuer ces transformations de manière efficace et à grande échelle, les emballages d’hier pourraient devenir la matière première industrielle de demain.

Le défi consiste désormais à transposer nos avancées au laboratoire en systèmes robustes et adaptables. Si nous y parvenons, nous franchirons une étape importante vers une économie plus circulaire, dans laquelle les déchets ne marquent pas la fin d’une histoire, mais le début d’une nouvelle.

La Conversation Canada

Yimin Wu bénéficie d’un financement de la Chaire Tang en matériaux énergétiques nouveaux et en développement durable, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ainsi que d’un financement de démarrage de l’Institut de l’eau (WI) et de l’Institut de nanotechnologie de Waterloo (WIN) de l’Université de Waterloo.

ref. Comment transformer des déchets plastiques en vinaigre grâce à l’énergie solaire – https://theconversation.com/comment-transformer-des-dechets-plastiques-en-vinaigre-grace-a-lenergie-solaire-278928

Des centaines d’insectes affamés, un étudiant et une combinaison en mesh… Comment une série d’expériences aide à comprendre le vol des moustiques

Source: The Conversation – in French – By David Hu, Professor of Mechanical Engineering and Biology, Adjunct Professor of Physics, Georgia Institute of Technology

En modélisant les trajectoires de moustiques volant autour d’une cible humaine, les scientifiques ont appris à prédire et caractériser leurs déplacements. David L. Hu, Georgia Tech

Derrière chaque piqûre se cache une mécanique précise : en suivant des moustiques à la trace, une équipe de chercheurs a mis au jour les lois qui gouvernent leur comportement.


« Quatre minutes, c’est trop long ».

Piqûres de moustiques
Le bras de Chris Zuo après une session avec les moustiques.
David L. Hu

Voici le message que m’a envoyé Chris Zuo, étudiant de premier cycle, accompagné de photos montrant d’innombrables piqûres de moustiques sur sa peau nue. Ce massacre sur l’ensemble du corps n’était pas le résultat d’un camping qui aurait mal tourné. Il avait passé ce laps de temps limité dans une pièce contenant 100 moustiques affamés, vêtu uniquement d’une combinaison en mesh que nous pensions capable de le protéger.

C’est ainsi qu’a débuté notre enquête de trois ans pour comprendre le comportement d’un insecte d’une simplicité trompeuse : le moustique. Cela peut ressembler au plan sadique d’un professeur, mais en réalité, nous avons respecté toutes les procédures. Le comité d’éthique de notre université a approuvé le protocole, en s’assurant que Chris était en sécurité et qu’il n’était soumis à aucune pression. Les moustiques étaient exempts de maladies et provenaient de notre État, la Géorgie. Et cette séance a donné lieu aux premières — et dernières — piqûres reçues par qui que ce soit dans le cadre de l’étude.

En plus de mon rôle de tortionnaire pour étudiants, je suis auteur et professeur à Georgia Tech, avec plus de 20 ans d’expérience dans l’étude des déplacements des animaux.

Les moustiques sont l’animal le plus dangereux au monde. Les maladies qu’ils transmettent, du paludisme à la dengue, provoquent plus de 700 000 décès par an. Les moustiques ont causé plus de morts que les guerres.

Le monde dépense 19 milliards d’euros par an en milliards de litres d’insecticides, en millions de kilos de larvicides et en millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide – le tout pour lutter contre un insecte minuscule qui pèse dix fois moins qu’un grain de riz et ne possède que 200 000 neurones.

Et pourtant, les humains sont en train de perdre la guerre contre les moustiques. Ces insectes évoluent pour prospérer en milieu urbain et propagent les maladies plus rapidement avec le changement climatique. Comment des animaux aussi simples peuvent-ils nous repérer avec une telle facilité ?

Les scientifiques savent que les moustiques ont une très mauvaise vue et qu’ils dépendent de signaux chimiques pour compenser. Mais savoir ce qui attire un moustique ne suffit pas à prédire son comportement. On peut savoir qu’un missile à guidage thermique est attiré par la chaleur sans pour autant comprendre comment il fonctionne.

C’est là qu’intervient Chris et son sacrifice dans la pièce infestée de moustiques. En suivant les trajectoires de nombreux moustiques autour de lui, nous espérions déterminer comment ils adaptent leurs décisions à sa présence. Comprendre la manière dont les moustiques réagissent aux humains constitue une première étape pour mieux les contrôler.

Comment les moustiques repèrent leur repas

Sur les 3 500 espèces de moustiques, plus de 100 sont dites anthropophiles, c’est-à-dire qu’elles préfèrent les humains comme source de nourriture. Certaines espèces sont capables de repérer une seule personne au milieu d’un troupeau entier de bovins pour aller lui sucer le sang.

C’est une prouesse, étant donné que les moustiques ne volent pas bien. Ils cessent de voler dès qu’il y a une légère brise de 3 à 5 km/h, soit une vitesse d’air comparable à celle générée par le balancement de la queue d’un cheval. Dans des conditions plus calmes, les moustiques utilisent leur cerveau minuscule pour suivre la chaleur, l’humidité et les odeurs humaines transportées par le vent.

Le dioxyde de carbone, sous-produit de la respiration de tous les êtres vivants, est particulièrement attractif. Les moustiques le détectent aussi facilement que vous percevez l’odeur d’une benne à ordures pleine, jusqu’à environ 9 mètres de leur hôte, là où les concentrations chutent à quelques parties par million, soit l’équivalent de quelques tasses de colorant dans une piscine olympique.

Contour noir des lettres G et T dans le panneau de gauche ; dans le panneau de droite, des lignes sinueuses noires représentant les trajectoires de vol des moustiques autour des lettres.
Le contour sombre du logo de Georgia Tech plaît beaucoup aux moustiques.
David L. Hu, Georgia Tech

La vision des moustiques ne leur est pas très utile pour partir à la recherche de leur prochain repas. Leurs deux yeux comptent plusieurs centaines de petites lentilles individuelles appelées ommatidies, chacune large comme un cheveu humain. Elles produisent une image en mosaïque, légèrement floue, comme pixelisée. En raison des lois de l’optique, les moustiques ne peuvent distinguer un humain adulte qu’à quelques mètres de distance. Avec la seule vue, ils sont incapables de différencier un humain d’un petit arbre. Ils examinent donc chaque objet sombre.

Collecter des données sur les trajectoires de vol

La difficulté lorsqu’on étudie le vol des moustiques, c’est que, comme des enfants surexcités, la plupart de leurs mouvements n’ont pas vraiment de sens. Dans une pièce vide, les moustiques modifient très souvent leur vitesse et leur direction de façon complètement aléatoire. Il nous fallait donc de nombreuses trajectoires de vol pour faire émerger un signal au milieu de ce bruit.

Un homme allongé au sol, visible sur deux images affichées sur l’écran d’un ordinateur portable au premier plan.
Vêtu d’une combinaison en maille, Chris Zuo attend les moustiques, un peu perplexe.
David L. Hu, Georgia Tech

L’un de nos collaborateurs, le biologiste de l’université de Californie à Riverside Ring Cardé, nous a expliqué que dans les années 1980, les scientifiques menaient des « études de piqûres » en se mettant en sous-vêtements et en écrasant les moustiques qui se posaient sur leur peau nue. Selon lui, la nudité permettait d’éviter des variables parasites, comme la couleur du tissu d’une chemise.

Chris et moi nous sommes regardés. S’asseoir nu et attendre de servir de proie aux moustiques ? Non… Nous avons plutôt conçu la combinaison en mesh que Chris portait initialement dans la pièce infestée. Mais après avoir vu ses piqûres, il nous fallait une meilleure solution.

À la place, Chris a choisi des vêtements à manches longues, qu’il a lavés avec une lessive sans parfum, et a enfilé gants et masque. Entièrement protégé, il n’avait plus qu’à rester debout et attendre, tandis qu’un nuage de moustiques tourbillonnait autour de lui.

Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis nous ont fait découvrir le Photonic Sentry, une caméra capable de suivre simultanément des centaines d’insectes en vol dans une pièce. Elle enregistre 100 images par seconde avec une résolution de 5 mm, dans un espace de la taille d’un grand studio. En seulement quelques heures, Chris et un autre doctorant, Soohwan Kim, ont produit plus de données sur le vol des moustiques que tout ce qui avait été mesuré auparavant dans l’histoire humaine.

100 moustiques volant autour de Chris Zuo pendant 10 minutes. Seule une partie des trajectoires observées est restituée.

Pour les mathématiciens, comme nos collaborateurs Jörn Dunkel, Chenyi Fei et Alex Cohen du MIT, la géométrie du corps de Chris reste trop complexe pour étudier les réactions des moustiques. Les mathématiciens excellent dans l’art de ramener les problèmes complexes à leur essence. Chenyi a donc suggéré d’épargner Chris : pourquoi ne pas le remplacer par un simple mannequin, une boule noire en polystyrène fixée sur un support, associée à une source de dioxyde de carbone ?

Au cours des deux années suivantes, Chris a filmé sans relâche les moustiques tournoyant autour de ces mannequins en polystyrène. Puis il les aspirait à l’aide d’un aspirateur, en essayant de ne pas se faire piquer.

Décrypter les trajectoires

Un moustique vole comme on pilote un avion : il tourne à gauche ou à droite, accélère ou freine. Nous avons d’abord caractérisé son comportement de vol en fonction de sa vitesse, de sa position et de sa direction par rapport à la cible, première étape pour construire notre modèle.

Notre confiance dans ces règles de comportement s’est renforcée à mesure que nous analysions davantage de trajectoires, jusqu’à exploiter 20 millions de données concernant les positions et les vitesses des moustiques. Cette idée consistant à intégrer des observations pour étayer une hypothèse mathématique remonte à 200 ans et porte le nom d’inférence bayésienne. Nous avons ensuite illustré le comportement des moustiques observé à l’aide d’une application web.

Quatre panneaux montrant la trajectoire d’un moustique en l’absence de cible, en présence d’une cible visuelle, d’une source de CO₂, ou des deux combinées.
Le moustique adapte son vol à la cible qu’on lui présente.
David L. Hu

Grâce à notre modèle, nous avons montré que différents types de cibles modifient le vol des moustiques. Les cibles visuelles provoquent des survols, où les moustiques passent à proximité avant de continuer leur route. Le dioxyde de carbone entraîne des hésitations, les moustiques ralentissant à proximité de la cible. La combinaison d’un signal visuel et de dioxyde de carbone génère des trajectoires orbitales à grande vitesse.

Jusqu’à présent, nous avions uniquement utilisé des expériences avec des sphères en polystyrène pour entraîner notre modèle. Le véritable test consistait à voir s’il pouvait prédire le vol des moustiques autour d’un humain. Chris est retourné dans la chambre, cette fois vêtu de blanc et coiffé d’un chapeau noir, se transformant en véritable cible. Notre modèle a correctement prédit la répartition des moustiques autour de lui. Nous avons ainsi identifié des zones à risque, où la probabilité de voir des moustiques tournoyer autour de lui était élevée.

Prédire le comportement des moustiques constitue une première étape pour les déjouer. Dans les zones infestées, on conçoit par exemple des maisons dotées de dispositifs empêchant les moustiques de suivre les signaux humains et d’entrer. De même, les pièges à moustiques aspirent les insectes lorsqu’ils s’approchent trop près, mais laissent encore s’échapper entre 50 % et 90 % d’entre eux. Beaucoup de ces dispositifs reposent encore sur des essais empiriques. Nous espérons que notre étude fournira un outil plus précis pour concevoir des méthodes de capture ou de dissuasion.

Lorsque la mère de Chris a assisté à sa soutenance de master, je lui ai demandé ce qu’elle pensait du fait que son fils se soit proposé comme appât pour les moustiques. Elle m’a répondu qu’elle en était très fière. Moi aussi — et pas seulement parce que je suis soulagé que Chris ne m’ait jamais demandé de prendre sa place dans la chambre infestée de moustiques.

The Conversation

David Hu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des centaines d’insectes affamés, un étudiant et une combinaison en mesh… Comment une série d’expériences aide à comprendre le vol des moustiques – https://theconversation.com/des-centaines-dinsectes-affames-un-etudiant-et-une-combinaison-en-mesh-comment-une-serie-dexperiences-aide-a-comprendre-le-vol-des-moustiques-278902

À la base du bonheur finlandais, le sisu une philosophie du froid

Source: The Conversation – France in French (3) – By Xavier Pavie, Philosophe, Professeur à l’ESSEC, Directeur de programme au Collège International de Philosophie, ESSEC

Connaissez-vous le sisu ? Ce drôle de mot désigne une philosophie développée en Finlande qui se confond avec le caractère national. Cette forme de sagesse, en résonance avec les exercices spirituels venus d’autres traditions, pourrait expliquer pourquoi une fois encore la Finlande est classée comme un des pays les plus heureux au monde. Cette forme de sagesse proposant de se concentrer sur l’essentiel pour mieux en jouir, pourrait-elle inspirer nos manières de concevoir l’avenir ? En particulier, le rapport particulier que le sisu entretient avec la Nature pourrait-il nourrir nos attentes en matière de changement climatique ? Découvrez cette philosophie qui invite à « faire avec » plutôt que de s’épuiser à « s’indigner contre »…


Mes travaux ont consisté à repérer la présence d’exercices spirituels dans la société contemporaine. Cette expression désigne toute pratique destinée à transformer, en soi-même ou chez les autres, la manière de vivre et de voir les choses. Elle renvoie à la fois à un discours et à une mise en œuvre : une discipline visant à mieux vivre, à mieux être, sans être soumis à des désirs jamais assouvis. Cette notion s’élabore dans les écoles de l’Antiquité (stoïcisme, épicurisme, cynisme) qui développent des techniques (ascèse, méditation, écriture, examen de conscience, attention au corps) pour atteindre un mieux-être. Toutes placent au centre la recherche de sérénité, dans la conscience de la brièveté de la vie et des épreuves qui la traversent.

Si les exercices spirituels émergent dans la philosophie antique, ils se transforment avec le christianisme avant de réapparaître à la Renaissance, chez Érasme et Montaigne, puis chez Descartes, Rousseau, Kant ou Shaftesbury. À l’époque contemporaine, ils se prolongent chez Emerson, Thoreau, Wittgenstein, Cavell ou Foucault, sans toutefois s’inscrire dans des écoles structurées, laissant place à des formes plus diffuses.

J’ai ainsi étudié des mouvements contemporains et historiques reprenant certains traits de ces traditions : communautés comme Auroville ou Christiania, expériences comme Monte Verità, ou encore pratiques artistiques (dadaïsme, Fluxus) et corporelles (Alexander, Feldenkrais, naturisme). Si les exercices spirituels persistent aujourd’hui, ils demeurent discrets et ne constituent plus véritablement une philosophie comme mode de vie. C’est précisément l’inverse qui se produit dans le Nord européen, plus précisément en Finlande, où s’est établie depuis des temps anciens une philosophie comme art de vivre sous le nom de « sisu ».




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Sisu, une philosophie comme art de vivre

Si le « sisu » n’a pas de traduction littérale dans une langue autre que la sienne, il peut s’entendre comme une articulation entre le stoïcisme, l’épicurisme et le cynisme. C’est en effet, à la fois une philosophie de l’assentiment, de la recherche de plaisirs simples et de l’autosuffisance. Le sisu ne se définit pas comme un héroïsme spectaculaire, mais comme une disposition à continuer lorsque nos ressources perçues semblent épuisées. Selon la formule de la chercheuse Emilia Lahti, le sisu « commence là où notre force perçue s’arrête » : il n’est pas l’endurance ordinaire, mais l’énergie qui se manifeste dans les moments où l’abandon paraît rationnel.

Stoïcien, le sisu l’est d’abord par son rapport à l’adversité. Il ne prend ombrage ni de la dureté du climat, ni de l’histoire marquée par la guerre et la pénurie ; il assume que certaines circonstances excèdent notre contrôle et exige une discipline intérieure capable de tenir face à elles. Mais cette fermeté n’est pas une insensibilité.

Absence ou abstention d’émotions ?

L’un des malentendus les plus répandus en Finlande consiste précisément à confondre le sisu avec une absence d’émotion. Or, si la crise impose parfois de suspendre l’expression des affects, ceux-ci doivent être reconnus et élaborés. Le sisu n’est pas un état permanent : « ce n’est pas un lieu où l’on vit, mais un lieu que l’on visite ». En cela, il relève moins d’une dureté continue que d’une capacité à entrer, ponctuellement, dans une zone d’intensité morale.

Épicurien ensuite, le sisu s’enracine dans une forme de sobriété heureuse. Les enquêtes sur le bonheur placent régulièrement la Finlande parmi les premiers pays du monde, mais ce bonheur ne se comprend ni comme accumulation ni comme ostentation. Il se définit par la paix, le silence, l’ordre, l’indépendance, la fonctionnalité et, surtout, le temps passé dans la nature.

La nature comme ressource existentielle

Celle-ci n’est pas un décor, mais une ressource existentielle : elle centre, apaise, restaure. La nature agit comme une sorte d’« antidépresseur naturel » et comme un lieu de reconnexion à une source plus profonde de force. Le sisu se nourrit aussi d’une économie du désir et du langage : parler lorsque l’on a quelque chose à dire, se contenter de peu, privilégier l’authenticité à la performance.

Enfin, cynique au sens ancien du terme, le sisu valorise l’autosuffisance et la cohérence entre les paroles et les actes. Il rejette l’exhibition de la bravoure, l’autopromotion. « Let your actions do the talking » – que les actes parlent. La franchise finlandaise, souvent perçue comme brusquerie, s’inscrit dans cette éthique de la droiture. Être ferme, mais bienveillant ; défendre ses convictions sans écraser autrui ; préférer l’intégrité à la flatterie. Le sisu ne se mesure pas à l’intensité des déclarations, mais à la constance des gestes.

Autonomie et solidarité

Il serait pourtant réducteur d’en faire une vertu strictement individuelle. Si le sisu s’active dans l’épreuve personnelle, il est aussi une énergie collective. L’histoire finlandaise, notamment la guerre d’Hiver de 1939-40, a élevé le sisu au rang de principe national, mais ce mythe fondateur ne célèbre pas seulement le courage solitaire : il souligne la capacité d’un peuple à tenir ensemble. « Nous sommes plus forts ensemble que seuls » pourrait en être la maxime. L’importance accordée à l’égalité, à la négociation collective et à la coopération sociale, montre que le sisu circule, s’encourage et se renforce mutuellement.

Ainsi compris, le sisu n’est ni une simple résilience ni une austérité morale. Il est une éthique située : une manière d’habiter l’adversité sans se laisser définir par elle, de chercher des plaisirs simples sans renoncer à l’effort, et d’assumer une autonomie qui n’exclut pas la solidarité. Entre retenue et détermination, silence et action, il dessine une forme de force discrète, profondément moderne dans des sociétés saturées de bruit, d’excès et de mise en scène.

Le sisu peut-il exister loin de la Finlande ?

Cette philosophie finlandaise pourrait-elle être appropriée dans un contexte français ? La France traverse une période marquée par une tension : d’un côté, une intensité expressive forte (débats permanents, conflictualité médiatique, mise en scène politique continue) et, de l’autre, un sentiment diffus d’impuissance face aux crises écologiques, sociales et institutionnelles.

Là où le sisu valorise l’économie du langage et la primauté de l’acte sur la déclaration, notre culture accorde souvent une place centrale à la parole, à la posture et à la dramatisation. Il ne s’agit pas de dévaluer cette tradition rhétorique, constitutive de notre histoire intellectuelle, mais de se demander si elle ne gagnerait pas à être équilibrée par une éthique de la retenue et de la constance.

Arte 2025.

Dans le contexte des transitions écologiques notamment, le sisu offre une piste précieuse, puisqu’il propose une manière d’habiter la contrainte sans la vivre uniquement comme frustration. L’histoire finlandaise, marquée par le climat rude et la pénurie, a forgé une disposition à faire avec, plutôt qu’à s’indigner contre. Appliquée à nos propres défis – sobriété énergétique, transformation des modes de vie, réorganisation des systèmes productifs – une telle attitude pourrait nourrir une culture de l’ajustement lucide plutôt que de la résistance nostalgique. Le sisu ne consiste pas à nier la difficulté, mais à accepter qu’elle fasse partie du réel et à mobiliser une énergie orientée vers l’action.

La puissance des engagements ordinaires

La France pourrait également trouver dans le sisu un correctif à une conception parfois héroïque et individualisée de la réussite. La tradition française valorise la figure du grand homme, du leader charismatique, du moment spectaculaire. Or le sisu, tel qu’il se manifeste dans la culture finlandaise, privilégie une force moins visible : celle qui se déploie sans ego excessif, sans recherche de reconnaissance immédiate. Il rappelle que la solidité d’une société ne repose pas uniquement sur des figures exceptionnelles, mais sur une multitude d’engagements ordinaires, tenus dans la durée.

Ce que la France peut attendre d’une telle philosophie n’est donc pas une conversion culturelle, mais l’adoption d’un nouveau point de vue. Le sisu invite à penser la force autrement, comme une endurance silencieuse, comme une capacité à entrer, lorsque les circonstances l’exigent, dans un état d’effort lucide. C’est une manière de « tenir » sans se durcir, de persévérer sans se glorifier.

Dans un moment historique où les crises semblent s’enchaîner et où la tentation du découragement ou de la radicalisation est forte, cette philosophie comme mode de vie pourrait constituer une ressource. Elle suggère que la transformation ne passe pas uniquement par des ruptures spectaculaires, mais aussi par une multitude de gestes constants, sobres et cohérents. À ce titre, le sisu n’est pas tant un exotisme nordique qu’un miroir critique pour nos propres habitudes morales et politiques.

The Conversation

Xavier Pavie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la base du bonheur finlandais, le sisu une philosophie du froid – https://theconversation.com/a-la-base-du-bonheur-finlandais-le-sisu-une-philosophie-du-froid-277312

De l’Algérie à l’Europe : ce que l’héritage nucléaire français révèle sur la “dissuasion avancée”

Source: The Conversation – in French – By Leila HENNAOUI, Maîtresse de conférences en droit international, Universite Hassiba Benbouali de Chlef

Le président Emmanuel Macron a annoncé, le 2 mars 2026, une évolution significative de la doctrine nucléaire française. La France augmentera ses ogives nucléaires pour la première fois depuis 1992 et déploiera des avions à capacité nucléaire chez des alliés européens dans le cadre d’un nouveau concept baptisé « dissuasion avancée ». Huit partenaires européens participeront à des exercices et fourniront un soutien conventionnel.

Le discours a révélé une continuité avec les pratiques institutionnelles passées. Emmanuel Macron a détaillé ce que la France proposerait à l’Europe, mais donné peu de précisions sur les mécanismes institutionnels qui encadreront la transparence et la responsabilité de ce nouvel arrangement.

Cette asymétrie soulève une question centrale : comment la crédibilité d’une dissuasion nucléaire élargie peut-elle être évaluée, lorsque ses structures de gouvernance restent largement indéfinies ?

Pour avoir étudié les questions de gouvernance et d’héritage nucléaire, je soutiens que pour comprendre cet enjeu, il faut replacer ce moment stratégique dans une trajectoire plus longue de gestion institutionnelle du nucléaire français.

L’héritage algérien : une question toujours ouverte

Entre 1960 et 1966, la France a mené 17 essais nucléaires dans le Sahara algérien. Le programme a débuté avec l’explosion atmosphérique « Gerboise Bleue » en février 1960, suivie de 16 essais supplémentaires à Reggane et In Ekker, deux localités du sud de l’Algérie. À l’époque, la France exerçait son autorité sur le territoire et portait responsabilité envers les populations sous son administration.

Six décennies plus tard, de nombreuses obligations découlant de cette responsabilité restent largement non honorées. La loi Morin de 2010 a établi un mécanisme d’indemnisation, mais ses critères restrictifs ont exclu la majorité des demandeurs algériens, tandis que les vétérans militaires français exposés à des niveaux de radiation comparables reçoivent des prestations. Les protocoles d’essais, les données dosimétriques et les informations sur les sites d’enfouissement de déchets radioactifs demeurent classifiés.




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Renversement saisissant : l’Algérie elle-même a entrepris récemment des initiatives de décontamination sur d’anciens sites d’essais – l’État affecté assumant une responsabilité que l’État testeur n’a pas pleinement endossée. Parallèlement, des parlementaires français réclament depuis des années l’ouverture des archives complètes sur les essais nucléaires, mais celles-ci demeurent toujours classées “secret-défense”.

Au terme de cet examen, un constat s’impose : l’opacité française sur les conséquences nucléaires en Algérie ne s’est pas dissipée avec la fin de la période coloniale. Depuis 1962, l’Algérie souveraine demande la déclassification des archives d’essais, le partage des cartes topographiques des sites de déchets radioactifs, et la transparence sur les données dosimétriques.

La France refuse toujours, invoquant le secret-défense.Le cas algérien révèle que cette opacité persiste, indépendamment du statut reconnu à l’interlocuteur, à travers deux moments politiques pourtant radicalement asymétriques. Il s’agit là d’un indice d’une culture institutionnelle que des analystes comme Vipin Narang, Austin Long et Bruno Tertrais qualifient d’« ADN nucléaire français » : un attachement absolu à l’autonomie décisionnelle, jugée « fondamentale juridiquement, culturellement, philosophiquement », associé à des mécanismes limités de transparence et de supervision institutionnelle.

C’est cet héritage institutionnel qui aide à comprendre la logique d’opacité qui continue de structurer la doctrine nucléaire française.

Une doctrine fondée sur l’opacité

Ce même «ADN nucléaire français» se manifeste en effet dans l’approche actuelle de la dissuasion avancée. Emmanuel Macron a ainsi annoncé que la France cesserait de divulguer publiquement la taille de son arsenal nucléaire, rompant avec des décennies de transparence. Depuis 2008, les présidents français ont confirmé publiquement le nombre d’ogives. Emmanuel Macron lui-même a réaffirmé le plafond de 300 ogives en 2020.

Le chef de l’Etat français a été explicite :

Il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre (…). Il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux.

La France conserve ainsi l’autorité exclusive. Il n’y aura « pas de garantie au sens strict » pour les alliés. Des mécanismes de consultation ont été évoqués vaguement, mais aucune structure institutionnelle précisée.




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Cela contraste avec les arrangements nucléaires de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), qui s’appuient sur le Groupe de planification nucléaire permettant une consultation structurée. L’approche française, comme le note la chercheure française Héloïse Fayet, demeure « délibérément opaque et souveraine ».

L’opacité s’étend au Parlement français lui-même. Les dépenses de réarmement nucléaire, comme l’observe le juriste Benoît Grémare, « du fait de leur caractère secret et stratégique, sont rarement détaillées auprès du Parlement ».

Ce tableau illustre, dans le contexte même de la dissuasion avancée, une caractéristique durable de la gouvernance nucléaire française : une forte autonomie décisionnelle de l’exécutif, combinée à une faible formalisation des mécanismes de transparence et de responsabilité. Ce que les analystes qualifient d’« ADN nucléaire français ».

Cette exigence de transparence institutionnelle est d’ailleurs reconnue dans la littérature stratégique elle-même : le chercheur français Bruno Tertrais note que l’absence française du Groupe de planification nucléaire de l’OTAN relève de l’« ADN stratégique » du pays. Un choix qui, selon Camille Grand, ancien haut responsable de l’OTAN, risque de produire des arrangements peu rassurants pour les alliés si la seule réponse à leurs questions demeure «faites-nous confiance».

C’est précisément cette culture institutionnelle que l’héritage algérien, examiné plus haut, permet d’éclairer dans sa profondeur historique. Peu exploré dans ce contexte, il en révèle la persistance sur la longue durée, y compris dans des situations où les obligations juridiques et morales de transparence étaient pourtant les plus manifestes.

La question n’est donc pas de savoir si la France reproduira les dynamiques du passé — les contextes sont radicalement différents et les alliés européens sont des partenaires souverains qui auront librement choisi ce cadre. C’est plutôt de savoir si un mode de gouvernance historiquement marqué par une transparence limitée saura évoluer face aux exigences d’une collaboration nucléaire nouvelle avec des alliés démocratiques.

Ces éléments invitent ainsi à s’interroger sur le caractère potentiellement structurel — plutôt que strictement circonstanciel — de cette opacité dans la gouvernance nucléaire française, et sur ses implications pour la crédibilité d’une dissuasion élargie.

Au-delà de la capacité, la crédibilité

Du point de vue d’une analyse en droit international attentive aux zones de flou institutionnel qui ont entouré ce dossier depuis plus de soixante ans, l’enjeu n’est pas de savoir si la France peut contribuer à la sécurité européenne, mais si le cadre de gouvernance offre un niveau de transparence et de responsabilité suffisant pour fonder une confiance durable.

La crédibilité se construit dans la durée. Les États qui cherchent à étendre leur protection nucléaire sont jugés non seulement sur leurs capacités, mais aussi sur leurs pratiques démontrées de transparence. Les questions non résolues sur les essais passés ne sont pas qu’historiques : elles façonnent les évaluations contemporaines de fiabilité institutionnelle.

La dissuasion exige la confiance que la puissance protectrice agira selon des cadres prévisibles, transparents et responsables.




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Le concept de «dissuasion avancée» n’est pas nouveau. Comme l’observe Vipin Narang, expert en stratégie nucléaire, les présidents français invoquent la « dimension européenne » des intérêts vitaux français depuis des décennies. Ce qui demeure également constant, c’est l’absence de mécanismes de gouvernance multilatéraux venant institutionnaliser la rhétorique élargie — une absence que le discours du 2 mars 2026 n’a pas encore comblée.

Le discours d’Emmanuel Macron a exposé la vision stratégique, mais pas l’architecture de transparence et de responsabilité qui ferait de la « dissuasion avancée » plus qu’une assertion de prérogative souveraine.

La question algérienne ne relève donc pas uniquement d’un grief historique. Elle renvoie à des schémas institutionnels qui continuent de façonner les débats contemporains sur la confiance, la transparence et la responsabilité.

The Conversation

Leila HENNAOUI does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. De l’Algérie à l’Europe : ce que l’héritage nucléaire français révèle sur la “dissuasion avancée” – https://theconversation.com/de-lalgerie-a-leurope-ce-que-lheritage-nucleaire-francais-revele-sur-la-dissuasion-avancee-278210

Du cowboy au croisé : comment Trump dévoie les vieux mythes américains dans la guerre contre l’Iran

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Le récit national des États-Unis repose sur de nombreux mythes que le président actuel recycle sans cesse dans ses discours en les centrant sur sa propre personne. C’était notable durant son premier mandat ; c’est devenu frappant depuis le début du second et, particulièrement flagrant, depuis le 28 février dernier. Face à l’Iran, Trump se présente comme un cowboy intrépide qui combat des « sauvages » le long d’une « nouvelle frontière », certain que sa violence est justifiée car la Providence l’a choisi.


La guerre contre l’Iran ne révèle pas seulement une escalade militaire. Elle éclaire la manière dont Donald Trump réactive de vieux mythes américains comme la « frontière » (The Frontier, en anglais, le récit mythique de la conquête de l’Ouest), le cowboy, la violence régénératrice et la Providence, en les vidant de leur part civique pour les convertir en récits de domination.

C’est là ce qui le distingue de ses prédécesseurs : il ne mobilise pas ces mythes pour exalter l’effort collectif ou l’idéal démocratique, mais pour mettre en scène la domination, l’épuration et la toute-puissance personnelle.

Une guerre nourrie par les mythes

Depuis le début de la guerre contre l’Iran, Trump parle moins comme un président que comme un conquérant. Il exige la « reddition sans condition » de Téhéran, promet que « des bombes tomberont partout » et évoque le choix de dirigeants « grands et acceptables » pour l’après-guerre. Ce langage ne décrit pas seulement une opération militaire : il réactive une vieille grammaire de la puissance américaine, sous une forme brutalement durcie.

Dans Republics of Myth (2022), Hussein Banai, Malcolm Byrne et John Tirman montrent que le conflit avec l’Iran n’est pas seulement alimenté par des intérêts stratégiques, mais par deux récits nationaux incompatibles qui transforment chaque crise en confirmation des humiliations, peurs et hostilités déjà présentes.

Du côté américain, le récit national reste structuré par le mythe de la « frontière » : un espace à dompter, des « sauvages » à vaincre, une mission à accomplir. Appliqué au Moyen-Orient, ce schème transforme l’Iran en frontière extérieure à discipliner. Trump ne crée pas ce récit ; il le radicalise.

La « frontière », de l’expansion à la prédation

Dans son discours d’investiture du 20 janvier 2025, Trump présente la « frontière » comme l’un des grands mythes fondateurs de la nation. Les États-Unis doivent redevenir « une nation qui accroît sa richesse, étend son territoire » et poursuit sa « destinée manifeste ». Il ajoute que « l’esprit de la “frontière” est gravé dans nos cœurs ». La « frontière » n’est plus ici une métaphore du progrès collectif : elle redevient un langage de puissance et d’appropriation.

Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas restée théorique : dès les premières semaines du second mandat, Trump répète que le Canada devrait devenir le 51ᵉ État et affirme à propos du Groenland :

« Je pense que nous allons l’avoir, d’une manière ou d’une autre. »

Ce récit est enraciné dans un imaginaire puritain de mission dans les contrées sauvages (wilderness), de « Nouvelle Jérusalem » et de conquête violente d’un territoire peuplé de figures traitées comme des « barbares ». Republics of Myth montre aussi comment cette grammaire a été projetée vers l’extérieur, de l’Amérique latine au Moyen-Orient. Trump ne reprend donc pas une vieille image américaine ; il en réactive la version la plus expansionniste.

Le même mécanisme vaut à l’intérieur – à la frontière sud, Trump parle d’« invasion », d’« occupation migrante » et de « sauvages », là encore – comme à l’extérieur, puisque l’Iran est décrit en termes apocalyptiques comme une « force du mal » à abattre qui représentait un danger existentiel imminent.

Dans les deux cas, il s’agit moins de protéger une frontière que de théâtraliser une reconquête à travers un récit moral de lutte du Bien contre le Mal.

Le cowboy devenu culte du chef

Le deuxième mythe est celui du cowboy, tel que l’analyse l’historienne Heather Cox Richardson qui incarne l’idéal d’un « vrai » Américain, toujours blanc, qui agit seul, n’attend rien du gouvernement, protège les siens et impose sa volonté en dominant les autres. Richardson montre que ce mythe, recyclé depuis Barry Goldwater et surtout Ronald Reagan, est devenu central dans la culture politique du Parti républicain. Sous Trump, il passe à l’extrême.

Cette phrase prononcée lors de l’annonce du début des frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, résume cette logique :

« Aucun président n’a été prêt à faire ce que moi, je suis prêt à faire ce soir. »

Le cowboy n’est plus une figure d’autonomie populaire ; il devient l’homme d’exception, celui qui ose seul, au-dessus des prudences institutionnelles. Trump absorbe le mythe dans sa propre personne. Ayant en tête le possible complot iranien visant à l’assassiner pendant la campagne de 2024, il présente même la mort de l’ayatollah Ali Khamenei comme un duel à OK Corral (dont l’un des protagonistes historiques, Wyatt Earp, est souvent érigé en héros par Donald Trump) :

« Je l’ai eu avant qu’il ne m’ait. »

Là où d’autres présidents pouvaient mobiliser des images pionnières pour raconter un effort national, Trump transforme le cowboy en matrice du chef charismatique et transgressif. Le héros ne représente plus un ordre collectif ; il externalise le conflit, polarise le monde en Bien et Mal, et ne se justifie plus que par sa capacité à vaincre.

Ce schéma n’est pas sans précédent : de l’« empire du Mal » dénoncé par Ronald Reagan à l’« axe du Mal » que George W. Bush disait combattre, la tradition présidentielle états-unienne a souvent opposé un « nous » vertueux à un « eux » menaçant, mais chez le président Trump, le récit moral ne sert plus seulement à défendre des valeurs ou le « monde libre », mais à magnifier un chef qui se légitime par sa seule capacité à vaincre.

La violence comme promesse de régénération

Le troisième mythe est celui de la violence régénératrice, identifié depuis longtemps par l’historien Richard Slotkin. Il montre combien l’idée selon laquelle la violence peut purger le désordre et restaurer l’ordre perdu se trouve au cœur du récit national dans l’histoire politique moderne des États-Unis. Cette violence n’est pas un accident de la « frontière » ; elle en est le moteur symbolique. Elle détruit l’obstacle, répare l’humiliation – par exemple, celle laissée par la crise des otages de 1979 que Trump rappelle dans son allocution du 28 février 2026 –, purifie l’espace et régénère la communauté.

Dès 2017, lors de son discours d’investiture, Trump parle de « carnage américain » et peint le portrait d’un pays ravagé qu’il faudrait restaurer par la rupture – un récit emprunté à la tradition rhétorique de la Jérémiade. En 2025-2026, cette logique s’étend à la politique étrangère. À West Point, s’adressant aux jeunes diplômés de l’Académie militaire des États-Unis, il exprime sa détermination à « tuer les ennemis de l’Amérique », à « écraser tout adversaire » et à « anéantir toute menace ».

Depuis le commencement de son second mandat, ce mythe est encore plus théâtralisé par une fusion assumée entre divertissement et réalité, comme en témoigne une vidéo publiée par la Maison-Blanche mêlant des images des frappes contre l’Iran à des scènes de films hollywoodiens et de jeux vidéo sous le slogan « Justice à l’américaine ». À ses ennemis, Trump promet la « mort certaine » et relie la destruction à une prétendue libération politique.

La violence n’est donc plus seulement un moyen ; elle devient la condition du renouveau. C’est ici que Trump s’écarte le plus visiblement d’un usage présidentiel plus classique de la puissance.

Là où ses prédécesseurs associaient la force à un projet explicite de transformation politique – démocratisation, state-building, refonte régionale –, Trump exprime une croyance bien plus radicale : la puissance y devient une vertu en tant que telle, et l’écrasement de l’ennemi sa preuve la plus éclatante. La violence ne prépare pas un ordre nouveau ; elle devient un objectif, comme si la seule démonstration de puissance suffisait à produire une solution politique.

Chez Trump, le vieux mythe américain de la violence est donc débarrassé de ses habillages universalistes : il ne reste que la destruction comme preuve de puissance.

La Providence réduite à la mission du leader

Le quatrième mythe est religieux, puisque la « frontière » américaine est, dès l’origine, liée à un imaginaire providentialiste : mission dans les contrées sauvages, peuple élu, rapport protestant direct à Dieu. Trump reprend cette tradition, mais en la déplaçant vers sa propre personne. Dans son discours d’investiture de 2025, il affirme que Dieu l’a sauvé pour une raison : rendre sa grandeur à l’Amérique.

Au National Prayer Breakfast, il déclare encore que Dieu a « un plan spécial et une mission glorieuse pour l’Amérique ».

Là encore, le mythe d’origine est perverti. La Providence n’est plus mobilisée pour rappeler une vocation collective de la nation, mais pour sacraliser la personne du président dans un rôle quasi messianique. Les soutiens de Trump aggravent cette dérive : une partie du trumpisme évangélique lit son rôle à travers l’onction, la prophétie ou la guerre du Bien contre le Mal. Le religieux sacralise la force.

Pete Hegseth, le ministre de la guerre, en est l’incarnation parfaite. Figure du croisé moderne, il associe christianisme nationaliste, virilité martiale et légitimation sacrale de la force.

Ce que révèle vraiment la guerre en Iran

Le récit que sous-tend la guerre contre l’Iran agit comme un révélateur. Il se fonde sur de vieux mythes américains qui ne sont pas seulement réutilisés par Trump, mais durcis et dévoyés. La « frontière » se mue en prédation, le cowboy en culte du chef, la violence en écrasement rédempteur et la religion en sacralisation du leader.

Trump ne s’inscrit pas simplement dans la tradition présidentielle états-unienne : il en radicalise les ressorts les plus sombres, en vidant ces récits de leur part civique, morale ou universaliste pour n’en garder que le noyau le plus brutal – conquête, force, droit divin, annihilation de l’ennemi –, ce qui semble séduire une majorité de sympathisants républicains.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Du cowboy au croisé : comment Trump dévoie les vieux mythes américains dans la guerre contre l’Iran – https://theconversation.com/du-cowboy-au-croise-comment-trump-devoie-les-vieux-mythes-americains-dans-la-guerre-contre-liran-278516

Pourquoi les collectivités locales s’endettent-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Serge Rouot, Maître de conférences en sciences de gestion, Université de Lorraine

Pour financer des piscines municipales, comme celle de Keller à Paris, cela nécessite de recourir à des emprunts et donc de la dette. Wikimediacommons

Même si la dette des administrations publiques locales ne représente que 7,5 % de la dette publique totale, elle s’invite au cœur des débats des élections municipales 2026. Pourquoi les collectivités recourent-elles à la dette ? Pourquoi communiquer à destination des habitants ?


Les bilans des candidats à la réélection ou les programmes des candidats d’opposition valorisent volontiers des impératifs de réduction de l’endettement. Parmi les candidats à la mairie de Paris : Emmanuel Grégoire souhaite « autofinancer les investissements de façon beaucoup plus importante », Rachida Dati explique que « la progression de la dette sera de 0 » et Pierre-Yves Bournazel estime « pouvoir diviser par deux la dette ».

L’injonction est-elle pour autant être une finalité en soi ?

D’abord, les administrations publiques locales (APUL), ce sont 262,9 milliards d’euros de dette, donc seulement 7,5 % des 3 482,2 milliards d’euros de dette des administrations publiques. Ensuite, ce sont surtout 54 % de l’investissement public en France.

Financement de l’investissement

La question n’est-elle pas tant l’endettement, que l’usage qui en est fait ?

Dans une collectivité locale, l’emprunt finance exclusivement l’investissement (équipement, travaux, biens durables), sans qu’il n’ait à être affecté à un projet précis. Globaliser le besoin de financement de la section d’investissement prévue au budget (article L 2331-8 du Code général des collectivités territoriales) ne rend pas toujours explicite l’utilisation de cet endettement.

Les montants en jeu sont conséquents : les investissements publics locaux s’élèvent à 67,9 milliards d’euros pour 2024. Imaginer les financer sur une épargne préalable (c’est-à-dire les autofinancer) est illusoire, d’autant que les placements ne sont pas possibles pour une collectivité (sauf rares exceptions). Toute trésorerie excédentaire doit être déposée au Trésor public et aucune rémunération n’est prévue (article L 1618-2 du Code général des collectivités territoriales).

Contraintes de l’endettement

La dette conduit à une charge de la dette, à savoir à des intérêts payés aux prêteurs, notamment aux établissements de crédit, sur les fonds consentis. Le niveau d’endettement est contraint à une capacité de remboursement, qui, dans le cas d’une commune, correspond largement à sa richesse fiscale. L’appartenance au secteur public n’éloigne pas le risque d’une cessation de paiement : rappelons le cas d’Angoulême en 1990.

Dette des administrations publiques locales de 1995 à 2024, en pourcentage du PIB.
Fipeco

En outre, un endettement trop élevé alourdit les conditions de taux d’intérêt. En effet, une situation dégradée éveille l’inquiétude des marchés : les investisseurs acceptent de prêter en échange d’une prime de risque, qui renchérit le taux d’intérêt payé sur la dette. À l’inverse, un endettement modéré conduira à des conditions plus attractives, réduisant la charge de la dette et libérant des marges de manœuvre budgétaires pour l’action publique : moins d’intérêts, c’est plus de services publics.

Il existe un seuil de consentement à l’impôt. Il ne permet pas de financer un bâtiment municipal par des seules recettes fiscales, au cours d’une année donnée. Comme un ménage s’endette pour devenir propriétaire de sa résidence principale, une collectivité empruntera pour construire une école ou une médiathèque, servant le bien commun sur plusieurs générations. Le crédit sera remboursé sur 30 ans pour un bâtiment public qui profitera à plusieurs générations, équilibrant ainsi l’effort sur plusieurs générations également.

Communication politique et communication financière

L’emprunt est forcément une notion abstraite pour l’électeur ; il ne fait pas partie de son quotidien comme la sécurité, le logement ou les mobilités. L’expliquer n’est pas aisé, étant donné la technicité de l’analyse financière du budget des villes, plutôt réservée aux initiés.

La communication politique intègre une communication sur les finances locales, et ce, même hors échéances électorales. On devine qu’on ne communique pas de la même façon avec un bilan flatteur qu’avec une situation dégradée. En France, nous montrons que les régions aux performances les plus solides promeuvent et quantifient leurs actions dans le domaine économique, alors que les régions aux performances plus moyennes adoptent une communication plus institutionnelle, centrée sur le débat démocratique.

Les deux stratégies sont valorisantes pour l’élu en place et s’avèrent gagnantes dans un objectif de réélection.

Impératif de transparence

Au-delà, il semble indispensable de communiquer sur les finances locales, notamment pour informer sur le coût réel des services publics.

Dans une organisation privée, un taux de rendement de l’investissement supérieur au coût du financement serait exigé. Dans le secteur public, l’entrée de la piscine n’est pas tarifée à son juste coût pour des raisons de service public rendu à la population. C’est ainsi qu’une communication de crise s’est développée au moment de l’explosion des prix de l’énergie, à l’automne 2022, débutant dans la presse, se poursuivant par la communication financière de la ville.

En 2025, la mairie de Château-Thierry a communiqué sur le prix de plusieurs services publics comparé à leur véritable coût pour la collectivité locale.
Communauté d’agglomération de Chateau-Thierry

Communiquer précise les programmes politiques, mais doit aussi savoir légitimer un financement par l’impôt ou par l’emprunt. Selon la théorie de l’évitement du blâme de Kent Weaver, les citoyens sont plus sensibles aux efforts qu’ils consentent qu’à ce qui leur est offert. Ils identifient bien les prélèvements obligatoires, mais ils évaluent très mal dans quelle mesure les tarifs des services publics sont subventionnés. Le constat justifie le déploiement d’une pédagogie en ce sens.

Ne pas accéder à cet impératif de transparence rompt également le principe même de la démocratie représentative : « La société a droit de demander compte à tout agent public de son administration » dans l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La campagne électorale en est l’expression première.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les collectivités locales s’endettent-elles ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-collectivites-locales-sendettent-elles-275760

Comment s’explique le succès des théories complotistes ?

Source: The Conversation – in French – By Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe

Le complotisme fait un étonnant retour dans l’actualité depuis plusieurs années, tout à la fois objet de débat public et catégorie d’accusation. Pas une polémique, pas une affaire dans l’actualité sans que l’assignation ne surgisse, comme explication du problème et ostracisme disqualifiant. Car le terme « complotiste » fonctionne comme une disqualification, qui exclut du champ de la parole légitime. Comment expliquer sa récurrence ?

Nous vous proposons aujourd’hui de lire un extrait de l’essai de Pascal Lardellier, le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (éditions de l’Aube, 2026).


Pendant une large partie du XXe siècle, l’hypothèse selon laquelle des groupes influents orientaient les destinées collectives ne relevait pas de la pensée marginale. Elle constituait au contraire une grille de lecture nourrie par l’observation de certaines structures de pouvoir. L’existence de cercles d’influence comme le Groupe Bilderberg, fondé en 1954, ou le Forum économique mondial de Davos, créé en 1971, a longtemps alimenté l’idée selon laquelle des élites transnationales se concertaient à l’abri des regards. Ces institutions fonctionnent entourées d’une certaine opacité, ce qui pouvait légitimer l’inquiétude citoyenne quant à leur rôle effectif dans l’orientation des politiques publiques.

De même, certaines organisations comme la franc-maçonnerie, par leur caractère initiatique et leur culture du secret ont historiquement suscité des interrogations sur leur influence politique et sociale. L’histoire politique française, notamment sous la IIIᵉ République, témoigne de l’imbrication entre appartenance maçonnique et exercice du pouvoir. Dans ce contexte, suspecter l’existence d’influences discrètes constituait une forme de vigilance politique. Mais vigilance ne signifie pas paranoïa. Entre s’interroger sur des réseaux d’influence et imaginer un complot mondial, il y a un fossé à ne pas franchir.

À cela s’ajoute une dimension antisémite récurrente qui transforme l’observation de réalités économiques en fantasme complotiste. La figure des Rothschild a ainsi été instrumentalisée pour alimenter le mythe d’une « finance juive mondiale » contrôlant les États. Ce glissement vers le fantasmatique illustre comment des schémas idéologiques antisémites préexistaient aux faits qu’ils prétendaient expliquer. L’antisémitisme n’est jamais une lecture de la réalité, c’est toujours une grille projective plaquée sur elle – ce qui est mis en scène dans le film Borat (2006) de Sacha Baron Cohen, un film « déjanté » édifiant pour comprendre les ressorts profonds des imaginaires antisémites.

Le fait est que l’évolution du capitalisme contemporain a validé certaines interrogations relatives à la concentration du pouvoir. Les travaux économiques ont documenté l’accroissement des inégalités et la constitution d’une « hyperclasse mondiale » disposant d’une influence considérable sur les orientations politiques. Le Monde diplomatique consacre de fréquents dossiers à ces institutions transnationales au pouvoir décisionnaire élargi, dont le FMI.

En France, la possession de la quasi-totalité des grands médias par une poignée de milliardaires ou de multimillionnaires – Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, Bernard Arnault, la famille Dassault et Mathieu Pigasse – interroge légitimement sur la pluralité de l’information. Et cette réalité tangible de la concentration médiatique nourrit un soupçon : si l’information est détenue par quelques-uns ayant des intérêts économiques et politiques convergents, comment garantir son objectivité ? Cette question n’est pas déraisonnable en soi.

Fantasme du complot orchestré

Le problème surgit lorsque ce constat factuel se transforme en la certitude d’une manipulation intentionnelle, glissant de la critique raisonnée vers le fantasme du complot orchestré. Entre dire « les médias appartiennent à des milliardaires » et affirmer « les médias mentent systématiquement sur ordre », il y a un pas que les complotistes franchissent allègrement.

L’avènement des réseaux sociaux a profondément reconfiguré la circulation de l’information et, avec elle, la diffusion des théories du complot. Les plateformes numériques, par leur modèle économique fondé sur la captation de l’attention, privilégient les contenus suscitant l’engagement émotionnel, parmi lesquels les récits complotistes occupent une place de choix.

Les algorithmes, en proposant des contenus similaires à ceux déjà consultés, créent des « bulles de filtres » qui enferment les utilisateurs dans des univers informationnels homogènes. Ces mécanismes algorithmiques amplifient des biais cognitifs bien documentés par la psychologie sociale : le biais de confirmation, qui nous conduit à privilégier les informations confortant nos croyances préexistantes, et le biais de conformité, qui nous pousse à aligner nos opinions sur celles de notre groupe d’appartenance. Les réseaux sociaux ne les créent pas, mais ils en démultiplient les effets en accélérant la circulation des rumeurs et en créant l’illusion d’un consensus autour d’interprétations marginales.

Les rumeurs et légendes urbaines, phénomènes anthropologiques anciens, trouvent dans cet environnement numérique un terrain propice à leur recyclage et à leur hybridation. Des narrations autrefois cantonnées à des cercles restreints accèdent désormais à une diffusion massive et peuvent se cristalliser en fake news, terme devenu omniprésent dans le débat public depuis une dizaine d’années. La pandémie de Covid-19 a constitué un moment paroxystique dans cette dynamique. L’incertitude scientifique initiale, inhérente à toute crise sanitaire émergente, a été interprétée par certains comme la preuve d’une dissimulation délibérée.

L’hypothèse controversée de l’origine du virus, notamment la théorie de l’accident de laboratoire à Wuhan initialement écartée puis partiellement réhabilitée dans le débat scientifique, a alimenté le soupçon d’un mensonge d’État. Précisons : que l’hypothèse ait été écartée prématurément par certains ne signifie pas qu’il y a eu complot, mais cela illustre comment l’absence de transparence et la gestion maladroite de l’incertitude scientifique nourrissent la défiance.

De même, l’affaire de l’étude frauduleuse sur l’hydroxychloroquine publiée dans The Lancet puis rétractée a semblé valider l’idée que les autorités scientifiques et sanitaires pouvaient manipuler les données. Ces épisodes, en dépit de leur résolution par les mécanismes habituels de la science (rétractation, débat contradictoire), ont durablement entamé la confiance d’une partie de la population. Ils ont également fourni un argumentaire à ceux qui dénonçaient une « vérité officielle » imposée contre l’évidence. Le sentiment diffus « qu’on nous cache des choses » s’est ainsi cristallisé, trouvant dans ces controverses scientifiques une apparente légitimation.

Le « fact-checking » comme nouvelle ligne de front

Face à cette prolifération des fausses informations, les médias traditionnels ont développé des cellules de fact-checking destinées à vérifier la véracité des énoncés circulant dans l’espace public. Ces dispositifs, inspirés notamment du modèle anglo-saxon, se sont multipliés en France avec des initiatives comme celles des Décodeurs du Monde, de Libération CheckNews, ou encore de l’Agence France Presse. Leur objectif affiché est de restaurer un rapport factuel à l’information en distinguant le vrai du faux par un travail méthodique de vérification. Cependant, cette entreprise de vérification s’est rapidement heurtée à une difficulté majeure : elle a été perçue par une partie du public comme une nouvelle forme de censure exercée par les élites médiatiques. Les nombreuses critiques exprimées à leur encontre sur les réseaux sociaux vont largement en ce sens. La figure du journaliste « vérificateur » s’est vue contestée dans son autorité même, accusée de servir les intérêts des puissants plutôt que la vérité. Cette contestation a trouvé une expression particulièrement virulente dans les milieux se revendiquant de la « réinformation », où le fact-checking est systématiquement interprété comme une tentative de contrôle de la pensée.

La création d’instances d’analyse du complotisme (cf. l’Observatoire Conspiracy Watch) a accentué cette polarisation. En établissant des listes de personnalités ou de contenus « complotistes », ces initiatives ont contribué, malgré leur intention louable, à créer une frontière binaire entre pensée légitime et pensée illégitime. Cette classification manichéenne a paradoxalement renforcé le sentiment d’être persécuté chez ceux qu’elle désignait, validant à leurs yeux la thèse d’un pouvoir occulte cherchant à faire taire les dissidents. Il faut le reconnaître : le fact-checking, pour nécessaire qu’il soit, ne suffit pas à restaurer la confiance. Pire, perçu comme partial, il peut l’éroder davantage.

Cette dynamique d’opposition entre « vérité officielle » et « vérité alternative » a produit un effet pervers : l’aplatissement des controverses. Dans l’espace numérique, des affirmations de nature radicalement différente se retrouvent placées sur un même plan, agrégées sous l’étiquette unificatrice de « complotisme ». Ainsi peut-on voir juxtaposées des théories aussi hétérogènes que le platisme (la Terre serait plate), des rumeurs sur l’identité de genre de Brigitte Macron, le mythe antisémite d’une domination juive mondiale, la contestation de la sécurité des vaccins ou l’exagération des dangers de l’hydroxychloroquine.

Disparition des nuances

Cette mise en équivalence pose un problème majeur. Ces différentes affirmations ne relèvent ni des mêmes régimes de vérité, ni des mêmes enjeux, ni des mêmes degrés de dangerosité sociale. Le platisme, pour absurde qu’il soit, ne menace directement personne ; l’antisémitisme structurel a produit des génocides ; la défiance vaccinale peut avoir des conséquences sanitaires mesurables. En les agrégeant sous une même catégorie accusatoire, on brouille les lignes et on prive le débat public des nuances nécessaires à une réponse appropriée.

Voilà précisément ce que l’on reproche ordinairement aux « anti-conspi » : leur tendance à mêler des choses disparates, par facilité ou par stratégie. Cette horizontalisation du complotisme est contre-productive. Elle empêche de distinguer les questions légitimes des délires pathologiques, les inquiétudes fondées des paranoïas collectives. Cette situation configure un cercle vicieux où chaque tentative de restaurer une autorité légitime produit, chez ceux qui s’en méfient, un renforcement de leur conviction d’être les victimes d’une manipulation.

Plus les institutions s’efforcent de « lutter contre les fake news, plus elles apparaissent suspectes aux yeux de ceux qui doutent déjà d’elles. Plus les scientifiques expliquent, plus ils semblent « faire de la propagande ». Plus les médias vérifient, plus ils paraissent « au service du Système ».

Cette dynamique s’autoentretient d’autant plus que certaines des inquiétudes exprimées par les complotistes ne sont pas entièrement dénuées de fondement factuel. Car il existe effectivement une concentration oligarchique du pouvoir économique et médiatique. Et puis les institutions ont effectivement menti par le passé (on pense à l’affaire du sang contaminé en France, aux armes de destruction massive irakiennes inventées, aux révélations Snowden sur la surveillance de masse). Et les scandales sanitaires sont une réalité récurrente (Mediator, Dépakine, glyphosate).

Dès lors, comment distinguer la vigilance légitime de la paranoïa ? C’est toute la difficulté. Et c’est précisément pour cela qu’il ne faut pas disqualifier d’emblée toute question, tout doute, toute remise en cause. Le complotisme prospère sur les zones d’ombre que nous refusons collectivement d’éclairer.

Une irrationalité hyperrationalisée

Le complotisme contemporain ne peut donc se comprendre comme une simple irrationalité cognitive ni comme un phénomène uniquement imputable aux « réseaux sociaux » ou à la « post-vérité ». Il s’enracine dans une crise plus profonde de l’autorité scientifique et politique, crise elle-même liée à des transformations structurelles du capitalisme, des médias et des modes de circulation de l’information.

Il se nourrit de faits réels – la concentration du pouvoir, les mensonges avérés, les scandales documentés – qu’il surdétermine et réinterprète selon une grille paranoïaque. Le complotisme est toujours un mixte de vrai et de faux, de légitime et de délirant. C’est ce qui le rend si difficile à combattre.

Paradoxalement, la lutte contre le complotisme, telle qu’elle s’est organisée ces dernières années, participe de cette même dynamique qu’elle prétend combattre. En traçant une frontière nette entre vérité et mensonge, entre raison et déraison, entre légitimité et illégitimité, elle produit les conditions de sa propre contestation. Elle oublie que la confiance ne se décrète pas, qu’elle se construit dans la transparence et la reconnaissance des erreurs passées, et qu’elle suppose de prendre au sérieux – sans les valider – les inquiétudes de ceux que l’on prétend « éclairer ».

C’est à partir de ce constat qu’il devient possible de penser autrement la question complotiste, non plus comme un problème de « désinformation » à éradiquer par des campagnes de fact-checking, mais comme un symptôme de transformations plus profondes, qui appellent une réponse citoyenne autant qu’intellectuelle.

Le complotisme est aussi le prix que nous payons collectivement pour nos mensonges passés, silences coupables et cécités volontaires (cf. l’affaire Epstein), et notre incapacité à créer un espace de débat où la critique légitime ne soit pas immédiatement assimilée à la déraison. Tant que nous n’aurons pas compris cela, nous continuerons à alimenter le monstre que nous prétendons combattre.


Pascal Lardellier vient de publier Le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (L’Aube, 2026).

The Conversation

Pascal Lardellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment s’explique le succès des théories complotistes ? – https://theconversation.com/comment-sexplique-le-succes-des-theories-complotistes-277876

Quand le sourire devient un enjeu électoral pour les femmes candidates

Source: The Conversation – in French – By Iona Astier, PhD Candidate in Economics, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Durant les municipales, les panneaux électoraux fleurissent dans nos communes. Regards francs, promesses locales, slogans calibrés. Et presque toujours, un sourire. Anodin ? Pas vraiment. Derrière cette expression du visage se joue une partition bien plus complexe qu’une simple question d’esthétique. Pour les femmes candidates, sourire est même une exigence politique silencieuse.


En 2016, lors de la convention démocrate, Hillary Clinton est davantage commentée pour son absence supposée de sourire et de chaleur que pour son programme. Quelques années plus tard, Élisabeth Borne, alors Première ministre, est à plusieurs reprises décrite comme « froide » ou « raide ». Dans son livre Vingt Mois à Matignon (2024), elle relate avoir été jugée plus sévèrement qu’un homme sur son attitude. Elle arbore d’ailleurs un franc sourire sur la couverture de son livre. Dans les deux cas, le reproche ne porte pas sur les idées, mais sur l’apparence, l’allure.

L’absence de sourire est donc plus souvent reprochée aux femmes. Mais est-ce que cette attente a un effet électoral ? Autrement dit, est-ce que l’absence de sourire est plus coûteuse électoralement pour une femme que pour un homme ?

Mesurer le sourire des candidats et candidates

Une récente étude menée à partir de plus de 9 000 professions de foi des législatives françaises de 2022 et 2024, met ce phénomène à l’épreuve de la réalité statistique (Lippmann, 2026). Ces professions de foi sont un support d’analyse précieux. En France, chaque électeur et électrice le reçoit avant le scrutin. Il présente à la fois le programme et la photographie du candidat ou de la candidate aux côtés des principaux cadors du parti politiques auxquels ils sont affiliés.

À l’aide d’outils d’intelligence artificielle, les émotions affichées sur les photographies ainsi que la présence ou non d’un sourire ont été mesurées. Près de 80 % des femmes sont classées comme « souriantes » sur leur photo contre moins de 60 % des hommes, soit un écart de 19 points de pourcentage. Les femmes apparaissent donc nettement plus souriantes que leurs homologues masculins.

Ce que coûte un sourire

L’analyse statistique montre également que cette différence n’est pas neutre électoralement. En exploitant les mêmes données issues des législatives de 2022 et 2024, nous avons mesuré l’impact du sourire sur les résultats électoraux en tenant compte de l’âge du candidat, de son parti politique, de sa profession, du département et du type de circonscription, ainsi que du contenu de la profession de foi.

À caractéristiques comparables, les hommes souriants et les femmes souriantes obtiennent environ deux points supplémentaires dans les urnes par rapport aux hommes ne souriant pas. Mais l’asymétrie apparaît chez les candidats qui ne sourient pas : une femme qui ne sourit pas obtient environ deux points de moins qu’un homme ne souriant pas. Pour un homme, sourire est donc un atout. Pour une femme, c’est davantage une condition pour éviter une pénalité.

graphique représentant l’effet estimé du sourire et du genre sur la part des voix au 1ᵉʳ tour
Effet estimé du sourire et du genre sur la part des voix au 1ᵉʳ tour DR.
Fourni par l’auteur

Pour confirmer ces résultats, nous avons mené une expérience en ligne auprès de 1 000 personnes représentatives de la population française. Nous avons soumis aux participants des paires de photographies de candidats et candidates fictifs générées par intelligence artificielle. Pour chaque candidat fictif, deux versions de la même photographie ont été créées, l’une souriante et l’autre neutre, puis présentées aux participants afin de mesurer l’effet du sourire sur leurs intentions de vote.

À chaque participant, nous avons posé la question : « Si vous deviez choisir entre ces deux candidats, quelle est la probabilité que vous votiez pour le candidat A plutôt que pour le candidat B ? »

Les résultats préliminaires indiquent qu’une expression neutre réduit les intentions de vote pour tous les candidats, mais que cet effet est plus marqué pour les femmes. Ne pas sourire réduit leurs chances d’être choisies d’environ trois points de pourcentage supplémentaires par rapport aux hommes. Ces résultats, cohérents avec l’analyse des professions de foi, font actuellement l’objet d’un article scientifique en cours de rédaction.

Exemples de deepfakes utilisés dans l’expérience afin d’étudier l’effet du sourire sur les intentions de vote. DR.
Fourni par l’auteur

La « double contrainte » des femmes en politique

Pourquoi cette injonction au sourire vise-t-elle plus fortement les femmes ? La psychologie a établi que les stéréotypes de genre font des femmes des personnes naturellement chaleureuses, attentives aux autres et peu enclines à l’agressivité, tandis que les hommes seraient associés à la compétitivité, à l’assurance et à la maîtrise émotionnelle. Mais lorsque les femmes accèdent à des positions de pouvoir, ces attentes entrent en tension.

Les femmes font face à une « double contrainte » : en tant que femmes, elles sont attendues sur le registre de la chaleur et de l’empathie alors qu’en tant que responsables politiques, elles doivent incarner l’autorité, la fermeté, qui sont des qualités associées au masculin. Si elles affichent trop de chaleur, elles risquent d’être jugées insuffisamment crédibles ou moins compétentes.

À l’inverse, si elles adoptent les codes de sérieux et de distance, valorisés en politique, elles s’exposent aux critiques de froideur, de « raideur » ou de manque d’empathie, comme l’ont vécu Hillary Clinton ou Élisabeth Borne. Cette double contrainte soulève une question stratégique : faut-il sourire pour être élue, quitte à devoir ensuite recomposer son image une fois en fonction ? Nos données ne permettent pas de répondre à cette question. Elle pointent néanmoins vers un paradoxe : les ressorts de la victoire électorale ne sont pas nécessairement ceux de l’exercice du pouvoir.

Pour les hommes, ce conflit est bien moins marqué. Les stéréotypes qui leur sont associés correspondent d’emblée à ceux liés à l’exercice du pouvoir. Cette concordance leur offre une plus grande liberté émotionnelle. Se montrer chaleureux n’est pas considéré comme une transgression, c’est une simple marque d’accessibilité, qui ne retire rien à leur crédibilité.

À l’inverse, si une femme répond aux attentes de chaleur et d’empathie traditionnellement associées au féminin, elle risque d’être perçue comme moins compétente. Le sourire devient alors un outil d’ajustement qui réduit la tension entre ces exigences contradictoires, une manière de « compenser » l’accès à une fonction de pouvoir encore perçue comme une transgression du rôle féminin. Cette contrainte oblige les femmes à investir davantage dans le contrôle de leur image.

À la charge politique s’ajoute alors une charge émotionnelle, une forme de « taxe invisible » qui représenterait une dépense d’énergie et de ressources que leurs homologues masculins n’ont pas à supporter. Si ce coût émotionnel est bien documenté théoriquement, les enquêtes menées directement auprès de femmes politiques sur ce vécu restent encore rares.

Composer avec les attentes

Face à ces contraintes, les femmes politiques peuvent adopter différentes stratégies. La première est la conformité : afficher chaleur et sourire pour répondre aux attentes genrées, au prix d’un effort supplémentaire. La seconde est la contestation en refusant ces normes et en assumant neutralité ou distance. Mais cette voie est électoralement risquée. Comme le montrent nos données, une candidate qui ne sourit pas s’expose à une pénalité dans les urnes que ses homologues masculins ne subissent pas.

Une troisième stratégie consiste à instrumentaliser ces contraintes. La politiste Frédérique Matonti a montré que le traitement médiatique stéréotypé des femmes politiques peut, dans certains contextes, se retourner en avantage. Dans le cas de Marine Le Pen, ce traitement a contribué à l’humaniser par contraste avec son père, servant ainsi sa stratégie de dédiabolisation du parti.

Un sourire peut sembler anodin. Mais lorsqu’on observe chez qui il est demandé, et à quel moment il est valorisé, alors il devient un révélateur des normes qui encadrent encore l’accès des femmes aux positions de pouvoir. Comprendre ces mécanismes, c’est ouvrir la voie à la réflexion et interroger ce que nous attendons, souvent inconsciemment, de celles et ceux qui nous gouvernent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand le sourire devient un enjeu électoral pour les femmes candidates – https://theconversation.com/quand-le-sourire-devient-un-enjeu-electoral-pour-les-femmes-candidates-277759