Meurtres racistes mis en scène sur les réseaux sociaux : le droit des médias doit s’imposer aux plateformes

Source: – By Dominique Boullier, Professeur des universités émérite en sociologie. Chercheur au Centre d’Etudes Européennes et de Politique Comparée, Sciences Po

Plusieurs crimes racistes récents (comme les assassinat commis à La Grand-Combe, dans le Gard, et à Pujet-sur-Argens, dans le Var) ont été annoncés, filmés ou commentés sur les réseaux sociaux, sans intervention efficace des plateformes. L’annonce et la mise en scène d’un crime, valorisés par les algorithmes, permettent désormais une visibilité sur les réseaux sociaux, constituant un élément attractif du passage à l’acte. Il est indispensable d’imposer à ces plateformes le cadre légal standard des médias, qui comporte une responsabilité éditoriale pour les contenus publiés.


La dimension médiatique des meurtres racistes auxquels on a assisté récemment est très frappante. Dans les deux cas, les auteurs présumés des faits ont annoncé leurs intentions sur les réseaux sociaux (sur Discord puis Instagram pour l’assassinat de La Grand-Combe, sur Facebook pour celui Puget-sur-Argens). Ces publications en ligne avaient précédé leur passage à l’acte, affichant pour le meurtrier d’Aboubakar Cissé, dans le premier cas, une « fascination morbide » (selon la procureure) sur son serveur Discord, et pour celui d’Hichem Miraou à Puget-sur-Argens, un racisme explicite et une intention de tuer, cette fois sur Facebook.

Un signalement avait même été transmis à la plateforme et à Pharos par des femmes présentes sur le serveur Discord du premier, mais sans aucun effet apparemment. Personne n’avait signalé, détecté ou dénoncé le second, qui annonçait clairement son intention de dire « stop aux islamistes » et de faire « un petit carton déjà rien qu’en sortant de chez lui, tous les sans-papiers ». Pire encore, le premier s’est même filmé pendant l’exécution et l’a diffusée en direct, tout comme le meurtrier de la mosquée de Christchurch en Nouvelle-Zélande l’avait fait en 2019. C’est à ce moment de la publication de cette vidéo sur Instagram que les deux anciennes membres du serveur Discord de l’auteur ont fait un nouveau signalement qui a entraîné le retrait de la vidéo par la plateforme. Et enfin à la suite de son crime, le meurtrier de Puget-sur-Argens a pris le temps de commenter et de justifier ses interventions dans quatre vidéos postées sur Facebook, sans aucune entrave ni modération.

Dans ces affaires, la distribution des responsabilités se fait avant même la conclusion de l’enquête à travers les médias, chaînes d’info et réseaux sociaux. La première tendance consiste à vérifier l’origine ethnique du meurtrier et à appliquer la grille de lecture habituelle sur les conséquences du laxisme en matière d’immigration. Mais, dans les deux cas, les meurtriers se trouvent être des Français sans marque particulière, ce qui oblige à changer de registre. Le cadrage stéréotypé ne fonctionne plus. D’autres font alors appel au cadrage plus large de la brutalisation ou de l’ensauvagement, largement propagé par des propos répétés du personnel politique ces derniers mois.

Ces cadrages ne sont pas seulement des effets de manche. Ils peuvent fournir une justification à certains qui veulent se faire justice eux-mêmes, tant ils sont frustrés de leur propre impuissance.

Ces deux cadrages stéréotypés, immigration et ensauvagement, conduisent à désigner des boucs émissaires que la viralité des réseaux sociaux amplifie largement, ce qui affecte même ceux qui ne seraient pas en contact direct avec les cibles dans leur vie quotidienne. Il faudrait suivre méthodiquement la propagation de ces phrases, de ces expressions qui s’insinuent ainsi dans tous les esprits, même pour les critiquer. Cela permettrait de donner corps à ce « racisme d’atmosphère », pour, à la fois, montrer qu’il ne peut effacer la responsabilité de certains émetteurs dans cette propagation mais aussi pour admettre qu’une fois lancés, ces termes deviennent des mèmes qui se propagent à la moindre occasion, comme des évidences prétendument partagées, comme un climat qui s’insinue dans nos vies malgré nous.

Mise en ligne et mise en scène : propager sa réputation

Doit-on alors accuser les plateformes de réseaux sociaux de cette contagion de la violence, de la banalisation du racisme, des propos de haine et de harcèlement grâce à la viralité des images et des propos ?

Leur responsabilité est certain,e mais à condition d’éviter les condamnations morales incantatoires. Il est, en effet, demandé aux plateformes de cibler certains émetteurs (dans le cas du terrorisme) ou de mieux modérer les contenus, mais cette recommandation ne sera contrôlée qu’après coup, c’est-à-dire, comme ici, trop tard, et jusqu’ici sans réelle sanction, malgré les menaces de la Commission européenne vis-à-vis de X.

S’il est exact que, dans les deux assassinats, les plateformes n’ont rien modéré du tout ou trop tard (avec la suppression de la vidéo de La Grand-Combe sur Instagram après signalement), cela n’est guère étonnant quand on sait qu’elles ont réduit leurs charges de personnel de modération partout dans le monde. Et quand bien même elles auraient eu les ressources humaines en place, cette détection après coup aurait nécessité une intervention très rapide des forces de police et de la justice, sommées d’adopter un rythme accéléré de traitement pour pallier les manquements des plateformes.

Or, la réputation gagnée en ligne par ces crimes contribue désormais au passage à l’acte. La mise en scène de ses intentions puis du crime et, enfin, des commentaires sur ces crimes constitue désormais un pattern qui doit alerter : la visibilité gagnée sur les réseaux sociaux constitue un des éléments attractifs du passage à l’acte. Selon les cas, on pourra parler d’enfermement dans une « bulle de filtre », lorsqu’une communauté de suiveurs, d’amis s’est constituée et reste à l’écoute.

Toutes leurs réactions (like, partages, commentaires) seront vécues comme autant de récompenses et de reconnaissance qui alimentent l’estime de soi souvent mise à mal dans la vie ordinaire. Dans d’autres cas, cela peut constituer une façon de provoquer l’attention d’un public hors de son cercle d’amis et de gagner ainsi en visibilité ou en réactivité, et donc en viralité. Le « score de nouveauté » d’une annonce d’un meurtre à venir est valorisé par les algorithmes des plateformes puisqu’il engendre un « taux d’engagement » élevé.

Un cadre légal clair et simple : les médias sociaux sont des médias

Dans ces deux cas, cibler a priori des populations à risque (terrorisme, ultradroite) ne suffit pas. Car les contenus porteurs d’indicateurs de haine et de harcèlement prolifèrent et sont accélérés par la viralité des réseaux qui offre la gloire instantanée et éphémère à de parfaits inconnus. Or, les plateformes ne détectent pas ces contenus pourtant illégaux, non pas parce que ce n’est pas techniquement faisable, mais parce que ce serait économiquement dommageable pour elles, pour leur modèle économique fondé sur les placements publicitaires sur des contenus à haut potentiel de viralité.

Il faut donc trouver un moyen légal de leur faire endosser cette responsabilité, et ce moyen est très simple : les faire revenir dans le cadre légal standard de tous les médias, qui comporte une responsabilité éditoriale pour tous les contenus publiés sur leurs supports. Dans les crimes en question, ces contenus auraient pu ainsi être modérés et supprimés avant même leur publication, comme le font les médias qui disposent de courriers des lecteurs par exemple. Chaque observateur peut constater que cela n’empêche pas la publication de propos d’orientation politique très différente ou de ton parfois très virulent, du moment qu’ils respectent la loi.

Pourquoi, donc, accepte-t-on de laisser ces plateformes encore sous un statut d’hébergeurs, régime qui date de 1996 et du Communications Decency Act états-unien qui était destiné à réduire la responsabilité légale des firmes d’opérateurs de téléphone, à une époque où aucun réseau social n’existait ?

Il est temps de changer radicalement et très simplement de point de vue en les traitant comme des médias. Tous les messages qui ont la forme d’appels à la haine, au racisme, à l’antisémitisme, à la violence, à la calomnie et à l’insulte seront ainsi filtrés a priori avant publication, sous la responsabilité des plateformes. Certes, ce sont des tiers qui publient, mais cela n’enlève rien au fait que ce sont elles qui leur donnent les moyens techniques et la visibilité qui atteint une échelle sans commune mesure avec celle d’un graffiti raciste dans la cage d’escalier.

Ces plateformes avanceront que, techniquement, elles n’ont pas les ressources pour tout filtrer avant les publications de milliards de messages par jour. Il suffira de leur rappeler leurs revenus des quinze années précédentes fondées sur une impunité totale : oui, elles auront l’obligation d’investir dans cette tâche, quitte à rogner sur leurs marges exorbitantes qui leur ont fourni leur actuelle toute-puissance, qu’elles utilisent même pour contrer l’État de droit. Elles afficheront le soutien du public qui criera à la censure, sans aucun doute, et se vanteront d’être les championnes de la liberté d’expression, comme a su si bien le faire Elon Musk, avec son sens aigu de la modération et de la liberté d’expression qu’on observe sur X.

Mais il faudra leur rappeler précisément qu’elles ont pratiqué depuis longtemps des choix éditoriaux et qu’elles ont donc elles-mêmes censuré bon nombre d’expressions. Ce qu’il ne faut pas leur reprocher, mais au contraire utiliser pour exiger qu’elles assument leur rôle d’éditeur avec toutes les responsabilités légales sur tout contenu publié par leurs clients. Lorsque les conditions du pluralisme sont remplies dans les pays démocratiques, il devrait être tout à fait possible de quitter une plateforme dont on désapprouve la politique éditoriale pour aller sur une autre, exactement comme on le fait avec les mass médias. On peut même faciliter ces migrations en obligeant à la portabilité des données et des réseaux d’amis qu’on a ainsi constitués.

Qu’on mesure bien la faillite de ces plateformes pour la vie sociale et leur responsabilité directe dans la propagation d’appels au crime qu’on observe. Comment peut-on encore en rester au laisser-faire de toutes les années 2010 où le dogme libéral exigeait de ne jamais freiner le business ni l’innovation ? L’idéologie libertarienne, qui domine à la tête de ces plateformes, ne peut plus être associée aux idéaux des débuts d’Internet et du Web qui ont été trahis au profit d’une excitation générale des internautes, d’une emprise sur l’attention des publics pour générer toujours plus de revenus publicitaires. Le souci du bien commun, du débat public, de la santé mentale des internautes et de la sécurité des citoyens a disparu de leur agenda.

Les règlements européens se limitent à des demandes de transparence qui ne sont jamais respectées tant les algorithmes deviennent encore plus opaques avec les IA génératives, et à des principes de reporting sur les efforts faits pour modérer les contenus. Or, on le voit encore avec ces crimes récents publiés en ligne, les quelques efforts, qui avaient été faits après Cambridge Analytica, ont été réduits au service minimum et n’étaient de toute façon pas efficaces. Le rythme des propagations, la viralité, est le critère clé qui rend toute modération a posteriori impuissante. Il est temps de changer de méthode et de cesser d’inventer des exceptions légales pour traiter un problème créé de toutes pièces par les plateformes et leur modèle économique publicitaire.

Le choix est donc clair et la solution très simple si la volonté politique existe. Tous les contenus publiés sur les plateformes seront de la responsabilité légale de ces mêmes plateformes, car elles seront désormais assimilées à des médias.

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et du numérique (Arcom) doit les réguler de la même façon, en allant, s’il le faut, jusqu’à leur interdiction d’opérer sur le territoire français, si elles ne respectent pas ce cahier des charges. Puisque le cadre européen s’avère insuffisant, que le danger pour la sécurité publique est désormais avéré, l’État doit donc prendre l’initiative pour recadrer ces réseaux sociaux qui sont en fait des médias sociaux, certes des médias appuyés sur de fortes contributions des internautes mais des médias cependant.

Des faits aussi graves que les deux homicides qui viennent d’être commis, avec la publicité qui leur a été donnée avant, pendant et après leur exécution, sur les plateformes demandent une réaction à la hauteur du risque social ainsi créé. Mais cela doit se faire non pas en réagissant de façon_ ad hoc_, mais bien en révisant le statut légal de ces plateformes, pour celles qui sont devenues des médias et des éditeurs.

The Conversation

Dominique Boullier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Meurtres racistes mis en scène sur les réseaux sociaux : le droit des médias doit s’imposer aux plateformes – https://theconversation.com/meurtres-racistes-mis-en-scene-sur-les-reseaux-sociaux-le-droit-des-medias-doit-simposer-aux-plateformes-258605

Retraites : après l’échec du « conclave », quelles leçons pour la démocratie sociale ?

Source: – By Dominique Andolfatto, Professeur de science politique, Université Bourgogne Europe

Après l’échec du « conclave » sur les retraites entre patronat et syndicats, lundi 23 juin, François Bayrou cherche toujours une « voie de passage » pour obtenir un accord. Une partie de la gauche menace désormais le premier ministre de censure. Au-delà de la réforme des retraites, quel bilan tirer de ces quatre mois de négociation sous un format inédit ? Pourquoi cet exercice de « démocratie sociale » a-t-il échoué ?


Le « conclave » sur les retraites (réunissant Medef et CPME, et trois syndicats – CFDT, CFE-CGC et CFTC) a donc échoué. Aucune évolution sur l’âge de départ de la retraite (fixé à 64 ans) n’aura lieu. Également abandonnées, les évolutions a minima escomptées – réduction des inégalités hommes-femmes, assouplissement de la décote (minoration des pensions faute de trimestres cotisés suffisants), prise en compte de la pénibilité.

Faute d’abrogation de la réforme de 2023, une partie de la gauche menace déjà le premier ministre de censure. Mais quels enseignements tirer de cet exercice inédit de démocratie sociale ?

Entre tactique et démocratie sociale

En janvier dernier, François Bayrou rouvrait de façon inattendue l’épineux dossier des retraites. Cette réforme impopulaire avait soulevé beaucoup de colère, les syndicats étant vent debout contre le report de l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans.

Pour le premier ministre, cette réouverture était d’abord tactique : éviter une nouvelle censure du gouvernement en remettant autour de la table les partenaires sociaux (organisations syndicales et patronales). Les syndicats, comme une majorité des partis politiques, avaient rejeté la réforme de 2023. Décider de la rediscuter, c’était assurer au gouvernement une certaine longévité en obtenant une neutralité relative des acteurs syndicaux et politiques.

Pour le premier ministre, il s’agissait également d’innover en redonnant la parole à la démocratie sociale au moment où les institutions de la démocratie politique, particulièrement l’Assemblée nationale, semblent bloquées. François Bayrou choisit alors une forme originale, celle d’un « conclave » réunissant les partenaires sociaux pour proposer une nouvelle réforme, plus acceptable pour l’opinion et soucieuse d’équilibre financier du système.

En ce sens, le « conclave » est bien un objet nouveau. Il déroge aux cadres habituels des négociations interprofessionnelles qui débouchent – ou pas – sur des « accords » modifiant le droit du travail ou social. Des locaux ministériels accueillent, à partir de la fin du mois de février, les négociateurs et de hauts fonctionnaires mis à disposition pour produire les informations et notes techniques nécessaires aux débats. Un animateur est désigné : Jean-Jacques Marette, personnalité appréciée des syndicats, ancien directeur général de l’Agirc-Arrco, le régime de retraite complémentaire des salariés du privé aux comptes équilibrés.

Un accueil ambigu des partenaires sociaux

Si ce nouveau cadre de dialogue séduit certaines organisations, notamment la CFDT ou la CFE-CGC, d’autres se montrent plus réservées ou peu demandeuses, comme le Medef. Ce nouveau cadre pour la démocratie sociale n’est-il pas trop soudain et placé sous la tutelle étroite de l’État et de son administration ? De fait, FO, troisième organisation syndicale, quitte le « conclave » dès son premier jour, déplorant une instrumentalisation. La CGT le quitte un peu plus tard pour des raisons revendicatives.

Mais comment croire que les syndicats renonceraient aux 62 ans (voire aux 60 ans) comme la CGT et certaines formations politiques qui le défendent toujours officiellement ? La CGT part lorsque le premier ministre ferme la porte au retour aux 62 ans.

Par ailleurs, les organisations patronales se montrent hostiles à toute revendication de cotisation nouvelle qui alourdiraient le coût du travail. Le syndicat patronal U2P (artisans et professions libérales) exige même des « mesures drastiques » comme un nouveau recul de l’âge de départ à la retraite.

De nombreuses interférences perturbent également le « conclave ». Celle de la Cour des comptes qui annonce que le déficit des retraites va progressivement se creuser (en milliards d’euros) si aucune nouvelle mesure d’économie n’est prise. Mais aussi celle du COR (Conseil d’orientation des retraites) selon lequel l’équilibre financier dépendra du recul de l’âge de départ à la retraite (son président évoquant même un âge de 66,5 ans).

Expliquer et responsabiliser

Tous ces éléments ont rendu cet exercice de démocratie sociale difficile, alors que les partenaires n’y étaient pas forcément préparés.

Rappelons que François Bayrou a confié aux partenaires sociaux un dossier majeur, alors que les gouvernements précédents les avaient largement déresponsabilisés lors de la fabrique de la réforme de 2023 : cycle de négociations « très cadré », absence d’interlocuteur politique lors des discussions, « contenu ficelé » des éléments à discuter, comme a pu en témoigner le négociateur de la CFDT.

Lors du « conclave », syndicats et patronat ont, jusqu’au bout, tenté de faire preuve d’esprit de responsabilité, tentant de reconstruire ensemble de nouveaux pans de la réforme.


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Reste que, pour les syndicats, il était difficile de faire une croix sur les revendications de 2023 dont l’abaissement de l’âge légal de départ à la retraite, malgré l’impératif de réduction du déficit. Rappelons que, depuis la loi de 2008 sur la « rénovation de la démocratie sociale », les syndicats sont en perpétuelle concurrence dans les entreprises et les branches d’activités pour la représentativité et les moyens et ressources qui en découlent. Pour une organisation syndicale, « céder » sur l’âge de la retraite en entérinant la réforme de 2023, c’était prendre le risque d’être accusée de trahir les mobilisations de 2023 – avec des conséquences probables lors des prochaines élections professionnelles.

Rupture avec la Sécurité sociale des origines

La fabrique des réformes de la protection sociale et l’administration de cette dernière interrogent aussi la raison d’être du « conclave » et expliquent sans doute l’échec final.

En 1945, aux origines du système français de protection sociale (dont celui des retraites), il avait été décidé que celui-ci serait fondé sur la démocratie sociale. Autrement dit, la gestion des caisses de sécurité sociale, à l’origine uniques, était confiée aux représentants syndicaux et patronaux.

Ce mode de gestion – qui vaut toujours pour les retraites complémentaires – a été remis en cause pour le régime général à compter de 1967. Les partenaires sociaux ont été progressivement mis à l’écart pour ne plus tenir qu’un rôle symbolique, l’État et des fonctionnaires spécialisés reprenant l’administration directe du système et fixant ses orientations.

Depuis, ce système a perdu son enracinement social et l’État impose des réformes récurrentes et souvent brutales alors que, dans d’autres pays, l’État fait confiance aux organisations qui procèdent de façon consensuelle.

Le « conclave » de 2025, trop circonstanciel, n’a pas réussi à inverser la tendance, même s’il a permis de mettre clairement – et démocratiquement – sur la table les arguments des diverses parties et éclairé l’opinion sur la complexité de la gestion des retraites.

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Dominique Andolfatto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Fusionner l’audiovisuel public : pour quoi faire ?

Source: – By Alexandre Joux, Professeur en Sciences de l’information et de la communication, Aix-Marseille Université (AMU)

Les députés ont rejeté le projet de création d’une holding réunissant France Télévisions, Radio France et l’INA le 30 juin. La loi défendue par la ministre de la culture Rachida Dati sera examinée au Sénat à partir du jeudi 3 juillet. Portée par Emmanuel Macron depuis 2017, cette fusion est-elle justifiée ?


Le projet de fusion de l’audiovisuel public est examiné par le Parlement. Mais quelles réponses peut apporter ce projet « Big is Beautiful » aux défis des médias de l’audiovisuel public ? Revenir sur l’évolution de l’audiovisuel public, ses réussites et ses limites actuelles souligne combien l’impératif politique semble l’emporter sur l’urgence numérique.

En 1974, l’ORTF était scindée en trois entités afin d’introduire un peu de concurrence et de diversité entre les chaînes. La libéralisation de l’audiovisuel, c’est-à-dire le droit de créer des radios et des télévisions privées, se produira dix ans plus tard, entre 1982 et 1986, puis sera suivie par la privatisation de TF1 en 1987. Dès lors, l’audiovisuel public perd progressivement son image de télévision d’État et s’impose en tant qu’alternative aux offres privées de télévision. Cette spécificité ne l’a plus quitté depuis, ce qui permettra sa réunification progressive.

En 1992, France Télévision (alors sans s) naît de la réunion des deux principales chaînes publiques. La même année, la fréquence de La Cinq, en faillite, est attribuée au service public, une manière de compenser la privatisation de TF1. Avec le lancement de la TNT en 2005, France 4 vient compléter l’offre de chaînes de France Télévisions et France 5 récupère la cinquième fréquence qu’elle partageait avec Arte.

Puis il faudra toujours plus souligner la spécificité de l’audiovisuel public, ce qui conduira le président Sarkozy, en 2008, à s’inspirer du modèle de la BBC à l’occasion de la suppression de la publicité sur France Télévisions après 20 heures. En 2016, Les Républicains (LR) proposeront la création d’une « BBC à la française », c’est-à-dire la réunion de la radio et de la télévision publiques, proposition reprise en 2017 dans le programme d’Emmanuel Macron, ouvrant un chapitre qui devrait se clore en 2026, avec le début de l’examen, le 23 juin 2025, du projet de réforme de la loi audiovisuelle de 1986 visant à créer la holding « France Médias » (réunion de France Télévisions, de Radio France et de l’INA).

Mais il n’y aura jamais de « BBC à la française » parce que les audiovisuels publics européens sont très différents d’un pays à l’autre et sont régulés chacun de manière spécifique, la libéralisation de l’audiovisuel en Europe ayant emprunté une diversité de voies.

La BBC, puisqu’elle est donnée en exemple, dispose de ses propres studios, contrôle les droits sur les programmes qu’elle finance, et a une activité commerciale à l’international qui contribue à alimenter en contenus ses antennes britanniques. France Télévisions, à l’inverse, a l’obligation de recourir d’abord à des producteurs indépendants quand elle finance des programmes, ceci afin de soutenir la diversité de la création française, et n’a donc pas pu développer un catalogue important de contenus audiovisuels dont elle contrôle les droits et qu’elle pourrait exploiter commercialement. La nouvelle loi, si elle est votée, fera donc émerger France Médias, une holding unique, mais pas une nouvelle BBC, avec plusieurs enjeux identifiés : un enjeu économique et stratégique, un enjeu éditorial, un enjeu politique.

L’audiovisuel à l’heure des plateformes : l’enjeu économique et stratégique

Avec l’émergence de plateformes mondiales dans la musique et le podcast (Spotify), dans la vidéo (Netflix), les acteurs nationaux de l’audiovisuel (radio, télévision) sont contraints de s’adapter rapidement. En effet, la structure du marché a rapidement évolué parce que des acteurs nouveaux et mondialisés ont émergé, mais aussi parce que l’on assiste à un changement rapide des pratiques en faveur de la consommation à la demande. Si le déséquilibre entre plateformes mondiales et acteurs nationaux est souvent pointé du doigt, reste que l’émergence de France Médias ne devrait pas changer la donne. En effet, Radio France comme France Télévisions comptent déjà parmi les premiers producteurs de contenus audiovisuels français et Netflix et ses épigones n’ont pas vocation à les remplacer. Aux premiers, l’offre très française, aux seconds l’offre mondialisée. L’enjeu économique et stratégique d’un audiovisuel public réuni est donc à chercher ailleurs.

La logique d’un rapprochement entre un spécialiste des archives audiovisuelles, un groupe de radio et un groupe de télévision n’est pas en soi évidente. Elle le serait si les trois groupes réunis pouvaient mener une stratégie publicitaire agressive, mais les possibilités de l’audiovisuel public en la matière sont très limitées (la publicité est plafonnée sur Radio France, elle est interdite sur les chaînes de France Télévisions au meilleur moment, celui du prime time).

Reste donc un pari sur la « plateformisation », le terme étant employé pour désigner la manière dont les usagers, les producteurs de contenus et les technologies interfacent dans des écosystèmes créateurs de valeur. Sur une plateforme unique de l’audiovisuel public, un internaute attiré par une offre audio pourrait basculer vers des programmes vidéo, prenant ainsi ses habitudes sur le service qui deviendrait, si ce n’est l’unique, au moins l’une des principales portes d’entrée de sa consommation de contenus audiovisuels à la demande. Ce superportail pourrait même agréger l’offre d’autres partenaires, comme le fait déjà France.tv, la plateforme de vidéo à la demande de France Télévisions.

C’est finalement le modèle Salto, avec la convergence des médias en plus, les grands partenaires privés en moins. Mais la mise en œuvre d’une telle stratégie ne passe pas nécessairement par une fusion.

L’enjeu éditorial : convergence et agilité

Dans le domaine de l’information, France Télévisions et Radio France ont déjà fait la preuve de leur capacité à travailler ensemble sans être fusionnés, avec un résultat probant, le succès depuis 2016 de l’offre globale France Info sur Internet. Le site web et son application fédèrent les contenus des rédactions des deux groupes et s’imposent comme un portail de l’information pour l’audiovisuel public, avec un vrai succès d’audience. Ce n’est pas le cas de la chaîne d’information en continu France Info, lancée la même année par France Télévisions et qui réunit moins de 1 % de l’audience de la TNT dix ans plus tard. France Info, la radio, affiche en revanche de très belles performances, dans un contexte concurrentiel, certes, plus favorable puisqu’elle n’a pas, face à elle, de concurrentes privées sur l’information en continu. Leur fusion dans un même groupe ne devrait pas changer la donne si l’offre n’évolue pas.

La fusion de la radio et de la télévision publiques pourrait, en revanche, accélérer la mise en œuvre d’une seconde offre convergente, ICI, lancée en 2025, qui fédère les programmes locaux des rédactions de France 3 en région et des locales de Radio France (ex-réseau France Bleu). Il s’agirait, de nouveau, de créer un portail unique pour l’accès à l’information, cette fois-ci locale.

L’exemple de France Info prouve toutefois que la fusion n’est pas un préalable à la mise en œuvre opérationnelle de telles offres et que l’agilité reste un atout maître pour garantir le succès des offres en ligne. Ainsi, Radio France est parvenue à s’imposer sur l’écoute de podcasts en France avec des replays de ses programmes et avec des podcasts natifs, au point désormais de fédérer, depuis son application, l’offre de podcasts francophones issus de l’audiovisuel public (Radio France, Arte Radio, mais aussi la radio canadienne, la RTBF belge).


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Arte.tv a fait émerger une offre de vidéo à la demande de dimension européenne, sans les moyens d’un Netflix, mais avec un pari éditorial fort sur le documentaire et les séries nordiques. De ce point de vue, la pertinence de la réunion des groupes audiovisuels publics se jouera fondamentalement sur la capacité des nouvelles équipes à imaginer un projet éditorial fédérateur et adapté aux différents supports de diffusion, ce qu’un projet de loi ne peut bien sûr pas anticiper.

Reste que ces approches convergentes, qui reposent sur des synergies entre médias différents, sont souvent vouées à l’échec. Le dernier en date a été acté par Vincent Bolloré, qui voulait faire de Vivendi un groupe convergent, avant de le scinder pour redonner leur indépendance à chacun de ses médias.

L’enjeu politique : la question de l’information

Finalement, l’enjeu politique s’impose comme le plus évident. Il est nécessaire d’avoir un audiovisuel public fort dans l’information, et la réunion des rédactions de France Télévisions et de Radio France fait émerger un géant dans l’univers du journalisme audiovisuel : plus de 3 500 journalistes. Certes, ce potentiel est à nuancer, car Radio France comme France Télévisions ont des obligations de couverture locale et France Télévisions est également présente dans les outremers. Cette mégarédaction est donc répartie sur l’ensemble du territoire national, mais c’est aussi sa force. Aux États-Unis, la disparition rapide des titres de presse locale et de leurs journalistes n’augure rien de bon pour la démocratie. En France, l’audiovisuel public peut éviter ce scénario, même s’il faut espérer que la presse locale réussisse sa bascule dans le tout-numérique.

Dans le domaine de l’information, la réunion des rédactions fait sens parce que la concurrence, quand les lignes éditoriales ne sont pas fortement différenciées, conduit à multiplier les doublons au détriment de la diversité des sujets traités. Pour cela, il faut que les journalistes deviennent de plus en plus polyvalents s’ils doivent être capables de travailler pour Internet, la radio et la télévision. Mais une meilleure allocation des ressources permet de traiter mieux chaque sujet, ou plus de sujets.

Le risque de la polyvalence, en revanche, c’est la possibilité de faire plus avec moins. Or, les budgets de l’audiovisuel public sont contraints depuis plusieurs années. Si cet impératif devait s’imposer, la fusion n’augmentera pas la diversité et la qualité de l’offre d’information de l’audiovisuel public, bien au contraire. Enfin, il ne faut pas exclure la possibilité d’un gouvernement trop peu libéral, comme cela s’est produit dans d’autres démocraties. La pression sur le dirigeant unique de l’audiovisuel public sera alors immense.

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Alexandre Joux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fusionner l’audiovisuel public : pour quoi faire ? – https://theconversation.com/fusionner-laudiovisuel-public-pour-quoi-faire-259065

Le christianisme a longtemps vénéré des saints « transgenres »

Source: – By Sarah Barringer, Ph.D. Candidate in English, University of Iowa

La Marche des fiertés LGBTQIA+ – ou Paris Pride – aura lieu samedi 28 juin 2025. Elle célébrera l’égalité des droits et la visibilité des communautés lesbienne, gai, bi, trans, intersexe, asexuel et queer alors qu’aux États-Unis, en Russie, en Hongrie ou en Italie, les discriminations fondées sur les mœurs, l’orientation sexuelle ou l’identité de genre se multiplient. Contrairement à un discours promu par les conservateurs états-uniens, qui tend à opposer les valeurs chrétiennes et la défense des minorités de genre, l’histoire du christianisme montre que des saints que l’on appellerait aujourd’hui « transgenres » ont bien été promus par l’Église médiévale.


Aux États-Unis, plusieurs États dirigés par des républicains ont restreint les droits des personnes transgenres : l’Iowa a signé une loi supprimant la protection des droits civils des personnes transgenres ; le Wyoming a interdit aux agences publiques d’exiger l’utilisation des pronoms préférés ; et l’Alabama a récemment adopté une loi qui ne reconnaît que deux sexes. Des centaines de projets de loi ont été présentés dans d’autres assemblées législatives d’État afin de restreindre les droits des personnes transgenres.

Plus tôt dans l’année, plusieurs décrets présidentiels ont été pris pour nier l’identité transgenre. L’un d’entre eux, intitulé « Éradiquer les préjugés anti-chrétiens », affirmait que les politiques de l’administration Biden en faveur de l’affirmation du genre étaient « antichrétiennes ». Il accusait la Commission pour l’égalité des chances dans l’emploi, de Biden, de forcer « les chrétiens à affirmer une idéologie transgenre radicale contraire à leur foi ».

Pourtant, de façon claire, tous les chrétiens ne sont pas antitrans. Et dans mes recherches sur l’histoire et la littérature médiévales, j’ai trouvé des preuves d’une longue histoire dans le christianisme de ce que l’on pourrait aujourd’hui appeler des saints « transgenres ». Bien que ce terme n’existait pas à l’époque médiévale, l’idée d’hommes vivant comme des femmes ou de femmes vivant comme des hommes, était incontestablement présente à cette période. De nombreux chercheurs ont suggéré que l’utilisation du terme moderne « transgenre » permettait d’établir des liens précieux pour comprendre les parallèles historiques.

Il existe au moins 34 récits documentés sur la vie de saints transgenres datant des premiers siècles du christianisme. Initialement rédigées en latin ou en grec, plusieurs histoires de saints transgenres ont été traduites dans les langues vernaculaires.

Saints transgenres

Parmi les 34 saints originaux, au moins trois ont acquis une grande popularité dans l’Europe médiévale : sainte Eugénie, sainte Euphrosyne et saint Marinos. Tous trois sont nés femmes, mais se sont coupé les cheveux et ont revêtu des vêtements masculins pour vivre comme des hommes et entrer dans des monastères.

Eugénie, élevée dans la religion païenne, est entrée au monastère pour en savoir plus sur le christianisme et est devenue abbesse. Euphrosyne est entrée au monastère pour échapper à un prétendant indésirable et y a passé le reste de sa vie. Marinos, né Marina, a décidé de renoncer à sa condition de femme et de vivre avec son père au monastère en tant qu’homme.

Ces récits étaient très lus. L’histoire d’Eugénie est apparue dans deux des manuscrits les plus populaires de l’époque : Vies de saints, d’Ælfric, et la Légende dorée, de Jacques de Voragine. Ælfric était un abbé anglais qui a traduit les vies des saints latins en vieil anglais au Xe siècle, les rendant ainsi accessibles à un large public profane. La Légende dorée a été écrite en latin et compilée au XIIIe siècle ; elle fait partie de plus d’un millier de manuscrits.

Euphrosyne apparaît également dans les vies des saints d’Ælfric, ainsi que dans d’autres textes en latin, en moyen anglais et en ancien français. L’histoire de Marinos est disponible dans plus d’une douzaine de manuscrits dans au moins 10 langues. Pour ceux qui ne savaient pas lire, les vies des saints d’Ælfric et d’autres manuscrits étaient lus à haute voix dans les églises pendant le service religieux le jour de la fête du saint.

Une personne allongée sur un lit semble se lever tandis qu’un homme vêtu d’une longue cape rouge s’avance vers elle
Euphrosyne d’Alexandrie.
Anonyme via Wikimedia

Une petite église à Paris construite au Xe siècle était consacrée à Marinos, et les reliques de son corps auraient été conservées dans le monastère de Qannoubine au Liban.

Tout cela pour dire que de nombreuses personnes parlaient de ces saints.

La transidentité sacrée

Au Moyen Âge, la vie des saints était moins importante d’un point de vue historique que d’un point de vue moral. En tant que récit moral, le public n’était pas censé reproduire la vie d’un saint, mais apprendre à imiter les valeurs chrétiennes.

La transition entre l’homme et la femme devient une métaphore de la transition entre le paganisme et le christianisme, entre la richesse et la pauvreté, entre la mondanité et la spiritualité. L’Église catholique s’opposait au travestissement dans les lois, les réunions liturgiques et d’autres écrits. Cependant, le christianisme honorait la sainteté de ces saints transgenres.

Dans un recueil d’essais de 2021 sur les saints transgenres et queers de l’époque médiévale, les chercheurs Alicia Spencer-Hall et Blake Gutt affirment que le christianisme médiéval considérait la transidentité comme sacrée.

« La transidentité n’est pas seulement compatible avec la sainteté ; la transidentité elle-même est sacrée », écrivent-ils. Les saints transgenres ont dû rejeter les conventions afin de vivre leur vie authentique, tout comme les premiers chrétiens ont dû rejeter les conventions afin de vivre en tant que chrétiens.


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La spécialiste en littérature Rhonda McDaniel explique qu’au Xe siècle en Angleterre, l’adoption des valeurs chrétiennes consistant à rejeter la richesse, le militarisme masculin ou la sexualité a permis aux gens de dépasser plus facilement les idées strictes sur le genre masculin et féminin. Au lieu de définir le genre par des valeurs distinctes pour les hommes et les femmes, tous les individus pouvaient être définis par les mêmes valeurs chrétiennes.

Historiquement, et même à l’époque contemporaine, le genre est associé à des valeurs et des rôles spécifiques, comme le fait de supposer que les tâches ménagères sont réservées aux femmes ou que les hommes sont plus forts. Mais l’adoption de ces valeurs chrétiennes a permis aux individus de transcender ces distinctions, en particulier lorsqu’ils entraient dans des monastères et des couvents.

Selon McDaniel, même des saints cisgenres comme sainte Agnès, saint Sébastien et saint Georges incarnaient ces valeurs, montrant ainsi que n’importe quel membre du public pouvait lutter contre les stéréotypes de genre sans changer son corps.

L’amour d’Agnès pour Dieu lui a permis de renoncer à son rôle d’épouse. Lorsqu’on lui a offert l’amour et la richesse, elle les a rejetés au profit du christianisme. Sébastien et Georges étaient de puissants romains qui, en tant qu’hommes, étaient censés s’engager dans un militarisme violent. Cependant, tous deux ont rejeté leur masculinité romaine violente au profit du pacifisme chrétien.

Une vie digne d’être imitée

Bien que la plupart des vies des saints aient été écrites principalement comme des contes, l’histoire de Joseph de Schönau a été racontée comme étant à la fois très réelle et digne d’être imitée par le public. Son histoire est racontée comme un récit historique d’une vie qui serait accessible aux chrétiens ordinaires.

À la fin du XIIe siècle, Joseph, né femme, entra dans un monastère cistercien à Schönau, en Allemagne. Sur son lit de mort, Joseph raconta l’histoire de sa vie, notamment son pèlerinage à Jérusalem lorsqu’il était enfant et son difficile retour en Europe après la mort de son père. Lorsqu’il revint enfin dans sa ville natale de Cologne, il entra dans un monastère en tant qu’homme, en signe de gratitude envers Dieu pour l’avoir ramené sain et sauf chez lui.

Bien qu’il ait soutenu que la vie de Joseph méritait d’être imitée, le premier auteur de l’histoire de Joseph, Engelhard de Langheim, entretenait une relation complexe avec le genre de Joseph. Il affirmait que Joseph était une femme, mais utilisait régulièrement des pronoms masculins pour le désigner.

Un enfant et un homme âgé se tiennent à l’entrée d’un bâtiment avec des minarets tandis qu’une religieuse, entièrement vêtue de noir, leur parle
Marinos le moine.
Richard de Montbaston via Wikimedia

Même si les histoires d’Eugénie, d’Euphrosyne et de Marinos sont racontées sous la forme de contes moraux, leurs auteurs avaient également des relations complexes avec la question de leur genre. Dans le cas d’Eugénie, dans un manuscrit, l’auteur fait référence à elle en utilisant uniquement des pronoms féminins, mais dans un autre, le scribe utilise des pronoms masculins.

Marinos et Euphrosyne étaient souvent désignés comme des hommes. Le fait que les auteurs aient fait référence à ces personnages comme étant masculins suggère que leur transition vers la masculinité n’était pas seulement une métaphore, mais d’une certaine manière aussi réelle que celle de Joseph.

Sur la base de ces récits, je soutiens que le christianisme a une histoire transgenre dont il peut s’inspirer et de nombreuses occasions d’accepter la transidentité comme une partie essentielle de ses valeurs.

The Conversation

Sarah Barringer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le christianisme a longtemps vénéré des saints « transgenres » – https://theconversation.com/le-christianisme-a-longtemps-venere-des-saints-transgenres-258256

François Mitterrand, à l’origine du déclin de l’influence postcoloniale de la France en Afrique ?

Source: – By Nicolas Bancel, Professeur ordinaire à l’université de Lausanne (Unil), chercheur au Centre d’histoire internationale et d’études politiques de la mondialisation (Unil), co-directeur du Groupe de recherche Achac., Université de Lausanne

Trois pays majeurs du « pré-carré » français en Afrique subsaharienne ont connu des coups d’État militaires adossés à discours de rupture et de rejet de la France : le Mali (2021), le Burkina Faso (2022) et le Niger (2023). C’est la fin des relations néocoloniales franco-africaines conçues au moment des indépendances des années 1960 et maintenues, voire renforcées, pendant les années 1980 et 1990, particulièrement par François Mitterrand. Comment comprendre les choix de l’ancien président de la République, malgré un programme de gauche favorable au renouveau démocratique et à l’émancipation des pays africains ?


À l’occasion de la publication de l’ouvrage François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la françafrique (aux éditions Philippe Rey, 2025), la gestion des liens et des relations entre l’Afrique et la France par l’ancien président de la République interroge : et si les deux mandats de François Mitterrand avaient été une occasion manquée de rompre avec ce que l’on nomme aujourd’hui la Françafrique ? Ne peut-on pas, en outre, imaginer cette gestion « de gauche » de la relation avec le continent comme une continuité de ce que furent les « égarements » d’une partie de la gauche française aux heures les plus sombres des guerres de décolonisations ?

La situation actuelle appelle en effet une analyse de longue durée. Rappelons les faits récents : depuis 2020, trois pays majeurs du « pré-carré » français en Afrique subsaharienne ont connu des coups d’État : le Mali en 2021, le Burkina Faso en 2022), puis le Niger en 2023. L’histoire politique et sociale de ces coups d’État est complexe et bien différente d’une nation à l’autre, mais un fait doit retenir notre attention. Le plus significatif quant aux relations franco-africaines, c’est que ces coups d’État se sont adossés à un discours clair de rupture et de rejet de la France, considérée comme une puissance néocoloniale empêchant une « véritable » indépendance, au-delà des indépendances « formelles » de 1960.

Que ce discours puisse être relativisé – la France a perdu beaucoup de ses instruments et de son pouvoir d’influence depuis les indépendances – n’infirme pas le fait que celui-ci semble avoir eu une résonance certaine dans les populations de ces pays, en particulier la jeunesse, comme en témoigne les manifestations d’hostilité envers l’ancienne puissance tutélaire (même si l’évaluation de la prégnance de ce discours est difficile, en raison notamment de l’absence de moyen de mesure de l’opinion).

La récente décision du Sénégal, allié historique et l’un des plus « fidèles » à la France – avec la Côte d’Ivoire et le Gabon –, de demander le retrait des troupes françaises ajoute un signe clair. Nous sommes dans une conjoncture historique caractérisée, qui marque la fin des relations franco-africaines telles qu’elles avaient été conçues dès 1960 : un mélange de liens directs entre les chefs d’État français et les chefs d’État africains – marque du « domaine réservé » du président de la République s’autonomisant de tout contrôle parlementaire et, plus largement, démocratique –, d’interventions militaires au prétexte de protéger les ressortissants français afin de protéger les États « amis », d’affairisme trouble animé par des réseaux eux-mêmes opaques et, enfin, d’instrument d’influence tel que le contrôle de la monnaie (le franc CFA étant sous contrôle du Trésor français), des bases militaires garantes des positions géostratégiques de l’Hexagone ou encore les centres culturels, chargés de diffuser l’excellence de la culture française. Le tout institutionnalisé à travers des accords bilatéraux de coopération).

Or, au cours des deux mandats de François Mitterrand, l’Afrique subsaharienne francophone avait connu d’importantes poussées démocratiques dynamisées par l’appétence de la société civile, comme ce fut le cas entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, notamment au Mali, au Burkina Faso ou au Niger. François Mitterrand parvient au pouvoir en 1981 (il y restera jusqu’en 1995) comme patron de la gauche et porteur d’un programme commun qui consacre plusieurs de ses propositions aux relations de la France avec le « tiers-monde », comprenant une normalisation des rapports avec les anciennes colonies d’Afrique.

Le programme commun de la gauche est typique du courant tiers-mondiste des années 1970, souhaitant rompre avec le nécolonialisme, qui a déterminé des « aires d’influence » occidentales structurant, en articulation avec la guerre froide, les relations internationales. François Mitterrand a pourtant un lourd passé colonial : il a été ministre de la France d’outre-mer en 1950 et surtout ministre de l’intérieur et enfin ministre de la justice durant la guerre d’Algérie, au cours de laquelle il a adopté des positions ultrarépressives. Des marqueurs traumatiques au sein de la gauche française et qui sont restés invisibles et inaudibles depuis soixante-dix ans. Jamais il n’a été anticolonialiste, au contraire, toute son action politique durant la IVe République a visé à conserver l’empire. Or, pour devenir le personnage central de la gauche, ce passé est inassumable. François Mitterrand va donc réécrire sa biographie au cours des années 1960 et 1970 à travers ses ouvrages, pour se présenter comme un contempteur de la colonisation, qui aurait même anticipé les indépendances. Pure fiction, mais le récit prend et le légitime comme leader de la gauche.

En 1981, dans cette dynamique, il nomme Jean-Pierre Cot au ministère de la coopération et celui-ci croit naïvement que sa feuille de route est d’appliquer les changements inscrits dans le programme commun, avec, pour horizon, la suppression du ministère de la coopération et la réintégration de l’Afrique dans les prérogatives du ministère des affaires étrangères. Car, si formellement ces prérogatives existent puisque la direction des affaires africaines et malgaches (DAM) du ministère des affaires étrangères gouverne normalement la diplomatie, le domaine réservé présidentiel concernant l’Afrique s’incarne dans une « cellule africaine » dont les membres sont nommés par le fait du prince ; ce dont témoignera, d’ailleurs, avec éclat, la nomination de Jean-Christophe Mitterrand, le propre fils de François Mitterrand, au sein de cette cellule. Dans ce tableau, Jean-Pierre Cot dérange : en tenant ouvertement un discours de recentrage des dépenses du ministère et en refusant l’octroi de subsides pour des dépenses somptuaires de potentats locaux, tout en encourageant la démocratisation des régimes africains, il indispose plusieurs de ceux-ci, qui en font état à François Mitterrand.


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En 1982, François Mitterrand est à la croisée des chemins : doit-il poursuivre l’expérience de rupture initiée par Jean-Pierre Cot ou revenir aux pratiques bien implantées de la Françafrique ? Il choisit alors la seconde option. Bien évidemment, les contraintes de la realpolitik expliquent en partie ce revirement : en répondant aux sollicitations de quelques dignitaires africains, le président français maintient en place la Françafrique et donc, dans son esprit, l’influence géopolitique de la France). Car pour François Mitterrand, farouche défenseur de l’empire durant la période coloniale, l’influence française dans les anciennes colonies répond en définitive à une forme de continuité. Certes, la France a perdu la possession de ces territoires, mais, finalement, elle peut continuer à exercer son influence sur ceux-ci, influence qui est pour François Mitterrand, comme l’était l’empire au temps des colonies, la condition de la puissance de l’Hexagone. Ce faisant, il affermit les relations quasi incestueuses entre les chefs d’États africains et le président de la République française, relations émancipées de tout contrôle démocratique comme nous l’avons vu, en France comme en Afrique. Et François Mitterrand ne se contente pas de reprendre de lourd héritage du « pré-carré », il le renforce.

Entre 1981 et 1995, la France procédera à pas moins d’une trentaine d’interventions militaires en Afrique et, surtout, François Mitterrand n’encouragera jamais concrètement les poussées démocratiques, malgré les ambiguïtés de son discours de La Baule, en 1990, laissant entendre une « prime à la démocratisation », qui ne sera jamais mise en œuvre. De plus, les scandales autour de la cellule africaine se multiplieront, mettant directement en cause son fils Jean-Christophe et, à travers lui, la figure de François Mitterrand et l’image de la France dans les pays africains.

Une occasion historique de renouveler les relations franco-africaines a donc été perdue sous les deux mandats de François Mitterrand. Ses successeurs suivirent les pas du « sphinx », fossilisant le système de la Françafrique. Seul Emmanuel Macron osa poser crûment la question du maintien de ce système, mais le « en même temps » macroniste – entre initiatives mémorielles visant la mise au jour des responsabilités historiques de la France durant le génocide des Tutsis, dans la guerre du Cameroun ou dans les massacres de Madagascar (1947) avec un rapport à venir, et un soutien effectif à des régimes corrompus – a rendu cette politique illisible.

Le résultat de ce blocage, permanent après 1982, sont sous nos yeux : une stigmatisation de la France comme puissance néocoloniale, le revirement anti-français de plusieurs pays de l’ancien « pré-carré » et son remplacement par d’autres acteurs mondiaux, à l’image de la Chine ou de la Russie.

François Mitterrand avait pourtant un programme, une majorité politique et un soutien global de l’opinion. Les fantômes de la colonisation ont eu raison d’une rupture qui aurait probablement changé l’histoire. C’est bien son parcours durant la période coloniale qui explique sa politique, celle d’un homme qui avait grandi avec l’empire, qui l’avait promu et défendu jusqu’aux ultimes moments de sa chute… et avait regardé celui-ci s’effondrer avec regret.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. François Mitterrand, à l’origine du déclin de l’influence postcoloniale de la France en Afrique ? – https://theconversation.com/francois-mitterrand-a-lorigine-du-declin-de-linfluence-postcoloniale-de-la-france-en-afrique-258868

Congrès socialiste : « Une primaire à gauche est la seule perspective pour éviter la domination de Mélenchon »

Source: – By Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Réélu premier secrétaire avec 50,9 % des voix par les adhérents du PS, Olivier Faure veut désormais rassembler la gauche et les écologistes, notamment à travers une primaire sans Jean-Luc Mélenchon. Il devra d’abord convaincre son concurrent Nicolas Mayer-Rossignol ou encore Raphaël Glucksmann qui s’y opposent. Reste aussi à trancher une stratégie d’alliance claire en vue des municipales en 2026. Analyse des enjeux et perspectives avec le politiste Frédéric Sawicki.


Olivier Faure a été réélu premier secrétaire du PS sur un fil. Nicolas Mayer-Rossignol et Boris Vallaud, ses concurrents, réclament plus de pouvoir au sein du parti. Quelles seront les conséquences de ce vote sur la gouvernance et l’orientation stratégique du PS, notamment vis-à-vis de La France insoumise (LFI), mais aussi sur le fond du projet socialiste ?

Frédéric Sawicki : C’est une courte victoire pour Olivier Faure, mais une victoire quand même, alors que le front de ses opposants s’est élargi par rapport au congrès précédent. Les 42 % obtenus par sa motion l’obligent à intégrer des représentants des autres courants au sein de la direction, à se plier à l’exercice de la synthèse si caractéristique du Parti socialiste. Historiquement, tous les premiers secrétaires du PS, à commencer par François Mitterrand, ont dû passer des accords avec d’autres courants que le leur.

Derrière les débats sur la stratégie électorale, notamment vis-à-vis de LFI, il y a bien deux lignes politiques qui s’opposent et qui rendent la synthèse délicate : d’un côté, une ligne qui considère que le PS ne doit pas renier tout ce qui a été réalisé durant le quinquennat de François Hollande et qui assume le « socialisme de marché », de l’autre, une ligne critique et révisionniste, qui plaide pour un réancrage à gauche et une orientation résolument social-écologiste. Les tenants de la première ligne défendent « l’esprit de responsabilité » et la « gauche de gouvernement » ; ils se montrent peu prompts à critiquer la politique de l’offre et très prudents vis-à-vis de toute hausse d’impôts et de dépenses sociales. L’autre ligne, défendue par Olivier Faure, mais aussi par Boris Vallaud, critique les cadeaux aux entreprises sans contrepartie, la position trop timorée vis-à-vis des traités européens, la nécessité de « démarchandiser » certains services (crèches, enseignement supérieur, Ehpad…), de réformer le système fiscal pour le rendre plus équitable ou encore de décarbonner plus rapidement l’économie.

On a beaucoup entendu que les questions stratégiques et les conflits de clans étaient au premier plan et que les débats d’idées étaient peu présents dans ce congrès. Qu’en pensez-vous ?

F. S. : Tout dépend de ce qu’on appelle débat d’idées. Si, par idées, on entend propositions de réforme, on ne peut pas dire qu’elles fassent défaut. En 2023, Olivier Faure a ainsi proposé le versement à chaque jeune débutant dans la vie d’un « chèque républicain » inversement proportionnel au nombre d’années d’études suivies. Dans sa motion Nicolas Mayer-Rossignol entend pour sa part renouer avec l’idée de « grande Sécu », en instaurant une complémentaire obligatoire d’assurance maladie directement adossée au régime général. En revanche, quand on lit les textes des motions, force est de constater que les discussions sur le projet de société que portent les socialistes et les moyens d’y parvenir font défaut. Il ne suffit pas de se dire « social-démocrate », « social-écologiste » ou « républicain » ou d’affirmer l’attachement à des valeurs (justice sociale, laïcité, respect de la planète…) pour définir un cap et dessiner un chemin. Mais on peut aussi constater que c’est aussi le cas dans les autres partis de gauche.

Comment le comprendre ? Dans un contexte de faiblesse historique de la gauche, tous les partis essaient de sauver les meubles, l’appareil, leur petit milieu militant. Les congrès se gagnent avec les voix des militants, pas celles du grand public : on parle essentiellement à soi ou à ses proches et on perd parfois de vue les grands enjeux pour se concentrer sur la stratégie visant à regagner des batailles. Quand vous devez survivre, avec des troupes de moins en moins nombreuses, c’est un peu le radeau de la Méduse, vous bricolez une embarcation comme vous pouvez, en espérant accoster sur une île quelque part où vous pourrez bâtir un nouveau navire.

Les municipales arrivent très vite, en 2026. Quelle est la situation du PS pour aborder ces échéances majeures avec ses partenaires de gauche ?

F. S. : Lors des précédentes municipales, en 2020, le paysage électoral est resté assez stable. Les écologistes ont certes gagné des villes importantes, mais, globalement, au-delà des métropoles, les sortants ont été reconduits : les socialistes ont limité la casse et la droite a plutôt progressé. La particularité de ces élections de 2020 fut que les deux grands partis émergents au moment de la présidentielle, La République En Marche et LFI, ont totalement échoué à s’implanter localement.

Or, LFI a changé de stratégie. En 2020, le parti de Jean-Luc Mélenchon avait suscité des listes citoyennes dans lesquels ses militants se sont dilués. Mélenchon considérait qu’investir des candidats localement, c’était créer des notables et risquer de pervertir la ligne en favorisant des compromis bancals avec le PS ou le PCF. Désormais, LFI a décidé de faire de ces municipales un enjeu très fort et vise à s’implanter dans les territoires en menaçant de présenter des candidats face aux socialistes, aux communistes et aux écologistes.


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Jusqu’où ira l’affrontement ? Est-ce que les socialistes vont refuser de s’allier à LFI au risque de perdre des villes ? Olivier Faure acte la rupture avec Mélenchon mais annonce qu’ils pourront négocier au cas par cas. Nicolas Mayer-Rossignol a dit « pas d’alliance même au second tour » avant de dire qu’il pourrait y avoir des exceptions ! Le scrutin majoritaire à deux tours, tel qu’il fonctionne, pousse aux alliances, c’est inévitable. Malgré les grandes déclarations martiales, socialistes ou celles de Jean-Luc Mélenchon, des alliances auront probablement lieu entre les deux tours au risque de faire basculer certaines villes à droite ou à l’extrême droite.

L’un des enjeux du congrès du PS était la question de la primaire. Olivier Faure défend l’idée d’une primaire qui irait « de Glucksmann à Ruffin » excluant Jean-Luc Mélenchon, qui est déjà candidat. Or, Glucksmann ne veut pas de cette primaire, pas plus que Mayer-Rossignol. Quelle est finalement la crédibilité de cette hypothèse ? Plus largement, quelle est la crédibilité de la gauche à la présidentielle en l’état actuel des choses ?

F. S. : La primaire est revenue fortement dans le débat, portée par ceux qui, à gauche, considèrent que Jean-Luc Mélenchon, qui a d’ores et déjà annoncé sa candidature, n’est pas en situation de l’emporter face au RN ou à une candidature du centre-droit. De fait, il y a plus de Français aujourd’hui qui rejettent Mélenchon que de Français qui rejettent Marine Le Pen. Sans une candidature commune des socialistes, des écologistes, de Place publique, des insoumis en rupture de ban, voire des communistes, tout porte à penser que la gauche, comme en 2017 et en 2022, fera de la figuration.

Aux yeux de ceux qui défendent la primaire, cette dernière a l’avantage de donner une légitimité démocratique forte au candidat élu. Elle peut également être l’occasion de débattre des idées, des programmes, des personnalités, et de trancher. C’est la seule voie crédible pour que la gauche non mélenchonniste puisse jouer les trouble-fête en 2027.

Certains opposants à la primaire répliquent qu’« il faut d’abord trancher les différends programmatiques », voire idéologiques. Le pourra-t-on jamais ? La primaire ne serait-elle pas précisément l’occasion de les trancher, en demandant aux électeurs de gauche ce qu’ils souhaitent comme orientation, au-delà des personnes.

Les débats portent évidemment sur le champ de la primaire : peut-on prendre le risque de voir un représentant de la gauche radicale François Ruffin l’emporter ? Les partisans de Nicolas Mayer-Rossignol ou de Raphaël Glucksmann considèrent que cela empêcherait de récupérer les voix des électeurs de centristes séduits par Emmanuel Macron. Se pose donc ici une autre question, symétrique, évacuée pour le moment, avec qui gouverner à l’avenir ? Qui sont les macronistes ou les centristes prêts à une alliance, au-delà de Bernard Cazeneuve ? Je n’en connais pas beaucoup. François Hollande rêverait de ce scénario, mais qui voudrait de François Hollande chez les macronistes ou même chez les Français ?

Comment comprendre la position de Raphaël Glucksmann qui a annoncé refuser la primaire ?

F. S. : C’était une façon d’imposer sa candidature avant le congrès du PS. Raphaël Glucksmann est fort de son score de 13 % aux européennes et d’une bonne popularité. Mais ce score est tout de même lié au soutien du Parti socialiste alors que Place publique, son parti, demeure groupusculaire. Glucksmann a peut-être parié sur une défaite d’Olivier Faure, mais avec la victoire de ce dernier, il semble peu probable qu’il s’impose comme le « candidat naturel » et incontournable du PS. Sa stratégie de passage en force n’a pas fonctionné avec les militants PS et il se retrouve maintenant dans une situation délicate. Ni les socialistes, ni les écologistes, ni les communistes ne se rallieront naturellement à lui. En partant seul, il pourrait favoriser les répliques des écologistes, des communistes, de Ruffin. Cet émiettement des candidatures conduirait à une myriade de scores sous les 5 % et à une domination probable de Jean-Luc Mélenchon. Retour à la case départ.


Entretien réalisé par David Bornstein.

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Congrès socialiste : « Une primaire à gauche est la seule perspective pour éviter la domination de Mélenchon » – https://theconversation.com/congres-socialiste-une-primaire-a-gauche-est-la-seule-perspective-pour-eviter-la-domination-de-melenchon-258498

Quand les mouvements paysans européens radicaux formaient des partis populistes et des républiques séparatistes

Source: – By Jakub Beneš, Associate Professor in Central European History, UCL

Au début du XXᵉ siècle, des mouvements paysans européens ont nourri une haine des villes et développé des projets imaginatifs de réforme sociale et économique. Récit d’une histoire politique méconnue.


De la Pologne et de la France aux États-Unis, les partis populistes de droite dominent les zones rurales et postindustrielles, tandis que les votes libéraux centristes se concentrent dans les villes. Cette fracture entre les zones urbaines et rurales est sans doute la principale ligne de fracture politique en Europe et en Amérique du Nord aujourd’hui.

Il semble que la réaction contre le capitalisme mondialisé soit la plus forte lorsqu’elle est associée au conservatisme rural et à la xénophobie envers les migrants. Mais le populisme anti-urbain n’a pas toujours été – et n’est peut-être plus aujourd’hui – une simple réaction contre les forces de la modernité.


Tous les quinze jours, nos auteurs plongent dans le passé pour y trouver de quoi décrypter le présent. Et préparer l’avenir. Abonnez-vous gratuitement dès aujourd’hui !


Dans mon nouveau livre, The Last Peasant War : Violence and Revolution in Twentieth-Century Eastern Europe, j’explore comment les mouvements paysans en Europe de l’Est pendant la première moitié du XXe siècle ont souvent combiné un profond ressentiment envers les villes avec des aspirations à un changement social et économique radical. Ces mouvements visaient à créer une campagne plus égalitaire tout en renforçant son influence et sa prospérité.

La Première Guerre mondiale a été le principal catalyseur. Les pays belligérants d’Europe centrale et orientale ont mis en place des contrôles stricts de l’économie rurale afin d’assurer l’approvisionnement en nourriture des armées et de la main-d’œuvre urbaine. Les villageois qui travaillaient de petites parcelles de terre ont ressenti du ressentiment à l’égard de ces mesures et des villes qui en dictaient les conditions.

Confrontés à la pénurie chez eux et à la mort au front, des centaines de milliers de paysans désertèrent les armées mal dirigées de l’Autriche-Hongrie et de la Russie. En Autriche-Hongrie, puis pendant la guerre civile russe, des dizaines de milliers de paysans déserteurs armés se regroupèrent pour former des forces « vertes » hétéroclites basées dans les forêts et les régions vallonnées.

Ces hommes, accompagnés de soldats récemment démobilisés, ont été à l’origine d’une vague de violence sanglante dans de nombreuses régions rurales d’Europe de l’Est alors que les anciens empires se désintégraient. Les grands domaines ont été pillés, les fonctionnaires chassés et les marchands juifs volés et humiliés. Les foules paysannes ont souvent pris pour cible les villes, considérées comme les lieux qui semblaient orchestrer et tirer profit de leur exploitation.

Dans la plupart des endroits, les troubles ne durèrent pas longtemps. Pourtant, les mouvements de déserteurs et d’autres formes de résistance rurale en temps de guerre galvanisèrent la politique agraire de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire la politique relative à la culture et à la distribution des terres, à une échelle jamais vue auparavant ni depuis.

Les paysans réclamaient le démantèlement et la redistribution des grandes propriétés foncières, la fin des guerres menées par les villes parasites, une représentation des paysans au sein des gouvernements nationaux proportionnelle à leur nombre, ainsi que l’autonomie locale.

Il s’agissait là d’objectifs indéniablement révolutionnaires. Le leader bolchevique russe Vladimir Lénine et ses partisans ont été contraints de réviser la vision marxiste dominante d’une paysannerie arriérée. Son gouvernement a légalisé les saisies de terres par les paysans en vertu d’un décret de 1917, avant de réintroduire l’économie de guerre tant décriée et de conclure plus tard une trêve difficile avec les campagnes dans les années 1920. La guerre contre la paysannerie soviétique a finalement été gagnée lors de la brutale campagne de collectivisation menée par Staline au début des années 1930.

De nombreuses initiatives paysannes ambitieuses sont restées isolées les unes des autres : des républiques villageoises ont vu le jour dans certaines parties des anciens empires Habsbourg et Romanov, avec pour objectif principal la redistribution des grandes propriétés foncières.

Alors que les nouveaux pays d’Europe centrale et orientale consolidaient leur pouvoir, ils ont dû faire face à la concurrence de micro-États dans certaines parties de la Croatie, de la Slovénie et de la Pologne. De nombreuses républiques éphémères ont été signalées en Ukraine et en Russie européenne.

Les partis populistes ruraux, qui sont devenus une caractéristique déterminante de la politique est-européenne, ont été plus durables. De 1919 à 1923, la Bulgarie a été dirigée par l’Union nationale agraire bulgare sous la direction d’Aleksandar Stamboliyski, qui a introduit des réformes de grande envergure pour valoriser et récompenser le travail agricole avant d’être assassiné lors d’un coup d’État.

Dans les anciens territoires des Habsbourg, la politique agraire s’est développée rapidement après la Première Guerre mondiale, influençant la politique nationale jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les masses paysannes se sont tournées vers le Parti populaire polonais, le Parti paysan croate et d’autres pour les guider vers une « troisième voie » vers la modernité, évitant les écueils du libéralisme impitoyable et du communisme tyrannique.


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Les gouvernements d’Europe de l’Est ont mis en œuvre une réforme agraire au profit des villageois avides de terres, mais celle-ci n’a pas répondu aux attentes. Plus tard, la montée des régimes autoritaires dans une grande partie de la région au début des années 1930 a contraint de nombreux mouvements paysans à se retirer de la politique parlementaire. Marginalisés politiquement, sous le choc de la Grande Dépression, des millions de villageois ont embrassé des politiques extrémistes, y compris le fascisme.

Mais l’occupation d’une grande partie de l’Europe de l’Est par Hitler n’a trouvé que peu de soutien parmi eux. Un grand nombre de paysans ont rejoint ou soutenu les mouvements de résistance, faisant pencher la balance contre les forces de l’Axe en Yougoslavie. En Pologne, les populistes ruraux disposaient de leur propre résistance armée, forte de plusieurs centaines de milliers de membres : les bataillons paysans.

Vers 1950, la révolution paysanne s’éteignit en Europe. La collectivisation à l’Est et la mécanisation à travers le continent modifièrent le tissu de la vie rurale. Des dizaines de millions de personnes quittèrent la campagne pour les villes, pour ne plus jamais revenir.

La politique qu’ils soutenaient à l’époque des guerres mondiales n’est plus qu’un lointain souvenir. À l’époque, les citadins les regardaient avec un mélange de crainte et d’incompréhension. Comment, se demandaient-ils, des hommes comme Stamboliyski et Stjepan Radić, du Parti paysan croate, pouvaient-ils dénoncer la vie urbaine tout en affirmant vouloir rendre leurs sociétés plus égalitaires et plus prospères ?

À l’époque comme aujourd’hui, le monde en dehors des métropoles nourrissait des sentiments bien plus radicaux que nous ne le supposons souvent.

The Conversation

Jakub Beneš ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand les mouvements paysans européens radicaux formaient des partis populistes et des républiques séparatistes – https://theconversation.com/quand-les-mouvements-paysans-europeens-radicaux-formaient-des-partis-populistes-et-des-republiques-separatistes-258027

Le Liban face au conflit israélo-iranien

Source: – By Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine

Parallèlement aux opérations en Iran et à Gaza, Israël poursuit une guerre de basse intensité au Liban, dans l’objectif d’obtenir un désarmement complet du Hezbollah. Mais l’attaque sur l’Iran, surtout maintenant que Washington s’y est ouvertement associé, pourrait avoir des effets majeurs sur toute la région, où des alignements anciens pourraient rapidement évoluer…


Depuis plusieurs mois, parallèlement à la poursuite à Gaza d’une guerre sans limite qui transgresse toutes les normes juridiques et morales, Israël intensifie sa projection de puissance sur plusieurs théâtres.

Justifiant son expansionnisme territorial par l’argument sécuritaire, Israël a étendu dès décembre 2024 son occupation du plateau du Golan, renforcé son emprise sur cinq sites stratégiques au Sud-Liban en menant des frappes de drones et d’artillerie, et conduit depuis le 13 juin une attaque préventive contre l’Iran qui a entraîné un conflit ouvert dans lequel les États-Unis viennent de s’impliquer militairement.

Ce contexte chaotique a un impact majeur sur tous les pays de la région, à commencer par le Liban, dont la stabilisation est désormais directement tributaire de l’issue de la confrontation Israël-Iran.

Le désarmement du Hezbollah au cœur des débats

En dépit de la signature d’un cessez-le feu avec le Hezbollah le 27 novembre 2024, Israël a continué, dans les mois suivants, à recourir à la force contre les positions – supposées – du mouvement chiite libanais soutenu par l’Iran, dans une stratégie déclarée de destruction de son potentiel militaire qui a causé la mort de 160 civils libanais.

Bien que sa guerre contre le Hezbollah de 2024 ait permis à Tel-Aviv de modifier l’équilibre militaire en sa faveur, il n’est pas parvenu à détruire totalement les capacités de ce groupe armé – qui sont très difficiles à évaluer –, ni même à le paralyser de façon durable. Le Hezbollah demeure un acteur politique important avec lequel les plus hautes autorités de l’État libanais cherchent à négocier.

La guerre de basse intensité conduite par Israël au Liban tout au long de 2025 s’est accompagnée d’une stratégie de pression émanant de l’administration Trump afin d’enjoindre au gouvernement libanais de démanteler rapidement les infrastructures du Hezbollah.

L’ex-envoyée spéciale adjointe des États-Unis pour le Moyen-Orient, Morgan Ortagus, a demandé à plusieurs reprises aux responsables politiques libanais d’accélérer le désarmement du Hezbollah, et cela non seulement au sud du fleuve Litani, mais partout au Liban – demande réitérée le 20 mai 2025 lors du Forum économique de Doha : >

« Les États-Unis appellent au désarmement complet du Hezbollah. Pas seulement au sud du Litani, mais dans l’ensemble du pays. »

Les termes du cessez-le feu du 27 novembre dernier ne comprennent aucune clause explicite de désarmement, mais exigent un retrait des armes lourdes du Hezbollah à environ 25 km au nord de la frontière, donc au-delà du Litani, et le déploiement des « forces militaires et de sécurité officielles » du Liban, seules autorisées à porter des armes. Mais la question du désarmement prévue par la résolution 1559 de l’ONU adoptée en 2004 a repris de la vigueur vingt ans plus tard dans le contexte de l’après-guerre.

L’intensification des pressions sur cette question du désarmement n’a toutefois pas d’incidence sur la détermination du Hezbollah. Celui-ci, tout en ayant accepté le démantèlement de la majorité de ses infrastructures dans le sud du Liban (une partie des armes a été retirée par le Hezbollah au moment du cessez-le-feu et d’autres caches d’armes ont été remises à l’armée libanaise, qui a également découvert quelques tunnels), reste intransigeant sur la question d’un désarmement complet en l’absence d’un retrait israélien total et de garanties face aux violations répétées de la souveraineté du Liban qui, actuellement, ne dispose d’aucun outil de dissuasion conventionnelle crédible à même de répondre à la menace.

Or force est de constater qu’il n’existe pas de consensus solide au sein de l’élite politique libanaise sur la question du désarmement du Hezbollah et les tensions qu’elle suscite sont loin d’être résorbées.

Les principaux partis opposés au Hezbollah, à l’exemple des Forces libanaises de Samir Geagea, lequel défend une politique de sécurité résolument pro-américaine, ont appelé au désarmement total du groupe et exhorté le gouvernement de Nawaf Salam formé en février 2025 à adopter une position « claire et franche » sur cette question ; ce discours contraste avec celui d’autres personnalités telles que le ministre de la culture, Ghassan Salamé ou le président libanais Joseph Aoun.

Salamé a publiquement dénoncé les pressions extérieures sur ce dossier, rappelant au passage qu’« aucun pays ne peut imposer un choix au Liban ». De son côté, Aoun, tout en se disant déterminé à garantir le monopole de l’État sur les armes, a cependant clairement exprimé son attachement à un « dialogue non conflictuel », indiquant qu’il ne se précipiterait pas « pour désarmer le Hezbollah dans des circonstances défavorables, alors que l’armée israélienne continue de lancer des frappes aériennes meurtrières sur le pays, en violation du cessez-le-feu conclu en novembre ».

Si le désarmement du Hezbollah est présenté par les États-Unis et les acteurs politiques libanais les plus fermement pro-américains comme la condition sine qua non d’un retour à la stabilité et d’un soutien économique des puissances occidentales, la poursuite des frappes au Liban et le déclenchement des attaques israéliennes puis états-uniennes contre l’Iran affaiblissent aujourd’hui les positions de ceux, au Liban, qui militent pour le retrait de toutes les armes du groupe.

L’impact des velléités de « regime change » d’Israël

Bien que les États-Unis et Israël présentent la finalité de leur action militaire en Iran comme la destruction de tous les sites nucléaires de la République islamique – tout en sachant qu’ils ne seront pas en mesure de détruire le savoir-faire et l’expertise de l’Iran en la matière – en réalité, l’objectif est plus large : il s’agit de mettre en place des conditions favorables à un renversement du régime en place à Téhéran.

Les succès tactiques ont accru les ambitions d’Israël qui poursuit désormais des objectifs démesurés : un regime change qui serait le prélude au renversement de l’équilibre des forces régional et à la consolidation de l’hégémonie israélienne au Moyen-Orient. Ces objectifs sont activement soutenus par les États-Unis, pour lesquels le qualitative military edge – la « supériorité militaire qualitative » – d’Israël constitue la clé de voûte de toute leur stratégie au Moyen-Orient et qui s’impliquent désormais directement dans les actions contre l’Iran.

Benyamin Nétanyahou et plusieurs anciens et actuels responsables israéliens de la sécurité n’ont cessé d’affirmer qu’après la guerre du Liban de l’automne dernier et l’effondrement du régime Assad en Syrie, Israël était en mesure de remodeler la région conformément à ses intérêts. Dans son dernier article, « Why Israel Had to Act », paru le 21 juin dans le New York Times, le général à la retraite Amos Yadlin, qui a dirigé le renseignement israélien de 2006 à 2010, se montre optimiste :

« Israël et les États-Unis ont la perspective d’une rare ouverture stratégique. Ce qui a été pendant des années une approche réactive au Moyen-Orient peut maintenant se transformer en une vision proactive : une vision qui freine les ambitions et les efforts malveillants de l’Iran, stabilise Gaza et jette les bases d’un nouvel ordre au Moyen-Orient fondé sur la sécurité, l’intégration et les relations pacifiques. »

La sécurité serait assurée par la concrétisation du projet hégémonique poursuivi depuis la guerre à Gaza : destruction de la bande et expulsion de la population, renforcement de l’emprise sur la Syrie par le recours à la force, frappes contre l’Iran et intensification des pressions sur le Liban afin d’obtenir un désarmement total du Hezbollah

Les tenants du projet de remodelage du Moyen-Orient pour garantir l’hégémonie régionale d’Israël comme Amos Yadlin estiment, de manière générale, qu’il faut maintenir une pression militaire sur le Liban pour en finir définitivement avec le Hezbollah, qui restera perçu comme une menace tant qu’il ne sera pas totalement désarmé et neutralisé.

Un réalignement des puissances régionales ?

Mais cette analyse néglige un point fondamental : l’évolution de la posture des alliés régionaux des États-Unis, y compris des rivaux de longue date de l’Iran, qui refusent de souscrire à la vision de Washington, lequel soutient le projet de remodelage du Moyen-Orient et voient d’un mauvais œil les velléités hégémoniques israéliennes. Les positions officielles de pays comme le Pakistan, la Turquie, les États du Golfe et l’Égypte, qui ont clairement condamné l’agression israélienne et états-unienne contre l’Iran, ne sont pas anecdotiques.

Ainsi, en 2019, l’Arabie saoudite réclamait que la communauté internationale prenne des « mesures de dissuasion » à l’encontre de l’Iran afin de punir ce dernier pour ses infractions à l’Accord de Vienne sur son programme nucléaire ; ces derniers jours, elle a dénoncé l’attaque israélienne puis les frappes de Washington, et a déclaré qu’elle apporterait aux pèlerins iraniens bloqués sur son sol le soutien nécessaire jusqu’à ce qu’ils puissent regagner leur pays en toute sécurité. Si l’Iran est vaincu, Israël pourrait chercher à asseoir encore davantage son hégémonie régionale en exigeant de la part de Riyad toujours plus d’avantages économiques substantiels et de concessions politiques.

Vali Nasr, professeur d’affaires internationales à l’université Johns Hopkins, a souligné dans un article paru le 10 juin dernier dans Foreign Affairs intitulé « The New Balance of Power in the Middle East », l’importance des implications du changement d’attitude des pays pivots de la région au regard des velléités hégémoniques israéliennes qui esquisse donc une nouvelle cartographie politique régionale.

La nouvelle posture des alliés régionaux de Washington peut annoncer d’autres évolutions, comme le rejet de l’intensification des pressions de l’administration Trump sur le Liban afin qu’il procède au plus vite au désarmement du Hezbollah. Plus la confrontation avec Israël se durcit, plus ces pays sont exaspérés par l’attitude belliqueuse de Tel-Aviv, et plus ils pourraient évoluer vers une position moins hostile à l’encontre du Hezbollah.

Toutefois un tel scénario reste dépendant du dénouement du conflit entre Israël et l’Iran. Si l’Iran tient bon, cela va renforcer sa positon et celle de son allié libanais, et potentiellement, inciter les États de la région à converger ponctuellement avec Téhéran pour contenir des ambitions hégémoniques israéliennes.

L’Iran a averti que les frappes américaines sur trois sites nucléaires iraniens le 21 juin entraîneront « des conséquences durables » et rappelé qu’il « se réserve toutes les options » pour y répondre. La posture maximaliste de Washington et l’augmentation des coûts qu’impliquerait la soumission de l’Iran aux exigences de Donald Trump semblent pour l’instant renforcer la détermination de Téhéran à ne pas céder…

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le Liban face au conflit israélo-iranien – https://theconversation.com/le-liban-face-au-conflit-israelo-iranien-259518

Reconstruire l’État post-conflit : pourquoi la paix passe par une gouvernance sur mesure

Source: – By Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

La reconstruction d’un État après un conflit armé est un sujet central des recherches en relations internationales. L’équilibre entre justice, stabilité et développement est difficile à atteindre, surtout lorsque les divisions communautaires sont profondes : derrière les institutions, c’est la légitimité de l’État et la prévention du retour à la violence qui sont en jeu.


Reconstruire un pays après une guerre, ce n’est pas seulement rebâtir des routes ou des écoles. C’est aussi, et surtout, reconstruire l’État lui-même. Car sans institutions perçues comme légitimes et sans services publics accessibles, la paix peut demeurer fragile.

Comment redonner confiance aux citoyens dans un État souvent perçu comme corrompu ou inefficace ? Faut-il tout reconstruire d’en haut, ou partir des réalités locales ? Derrière ces questions se cache un enjeu fondamental : éviter que, faute de gouvernance adaptée, la violence revienne.

Rétablir la légitimité : un enjeu politique central

Dans les pays sortant d’un conflit, les institutions publiques souffrent d’un déficit de légitimité : elles sont perçues comme corrompues ou inefficaces. Restaurer cette confiance est essentiel.

Au Liban, l’accord de Taëf (1989) a instauré un partage confessionnel du pouvoir, stabilisant le pays mais enracinant un clientélisme communautaire. En Bosnie, l’accord de Dayton (1995) a figé la division ethnique, freinant l’unité nationale.

Dans ces contextes, les citoyens restent attachés à leur groupe plutôt qu’à l’État. Certaines approches hybrides, comme au Rwanda, qui combinent institutions traditionnelles et normes internationales, ont été perçues comme plus efficaces pour renforcer la légitimité dans certaines circonstances. L’enjeu est d’équilibrer inclusion politique et renouveau des élites pour crédibiliser les institutions.

Des fonctionnaires pour la paix

Dans les situations post-conflit, la fonction publique est souvent affaiblie : archives perdues, agents démotivés ou disparus. Reconstituer une administration compétente est essentiel mais politiquement sensible. Pour garantir la paix, les dirigeants tendent à distribuer des postes aux anciens adversaires – comme au Liberia ou en Afghanistan, où des chefs de guerre ont été intégrés à l’État. Cela peut stabiliser à court terme, mais risque de générer une inflation des effectifs et du clientélisme, et de freiner la professionnalisation.

Des décisions politiques, comme la « débaasification » mise en œuvre en Irak après 2003, ont exclu des milliers de fonctionnaires, affaiblissant l’appareil d’État. À l’inverse, certains pays comme le Rwanda ont réintroduit la méritocratie à travers des programmes de formation.

La Banque mondiale insiste sur l’importance d’un équilibre : accepter des compromis initiaux, mais aussi poser les bases d’un service public fondé sur la compétence. Une stratégie trop rigide s’avère souvent inefficace ; en revanche, un pragmatisme adapté au contexte peut favoriser une amélioration progressive.

Reprendre les services publics essentiels

L’accès à des services essentiels – santé, éducation, justice – est l’un des marqueurs les plus visibles d’un retour à la paix. Dans l’urgence post-conflit, ces fonctions sont souvent assurées par des ONG. Mais si cette substitution dure trop longtemps, elle peut affaiblir le rôle de l’État, comme cela a été observé au Liberia, où 77 % des soins étaient encore assurés par des ONG plusieurs années après la guerre.

Le défi consiste à articuler aide humanitaire immédiate et renforcement des capacités publiques. La justice joue ici un rôle clé : un système judiciaire perçu comme crédible, comme au Rwanda, peut favoriser la paix.

À l’inverse, les blocages judiciaires, comme en Irak, minent l’autorité publique. La reconstruction de l’État passe donc par la reprise en main progressive de ces services par des institutions locales légitimes et capables, condition indispensable à la confiance citoyenne.

Pouvoir local : une paix de proximité ?

La décentralisation vise à rapprocher l’administration des citoyens et à apaiser les tensions héritées de la guerre. Elle peut favoriser le dialogue, comme au Rwanda, où participation locale et inclusion des femmes sont encouragées malgré un pouvoir central fort. En Somalie, le fédéralisme cherche à contenir les rivalités claniques. Mais, mal conçue, la décentralisation peut fragiliser l’État, comme en Bosnie (blocages institutionnels) ou en Irak (tensions entre Bagdad et Erbil, capitale du Kurdistan irakien).

À Chypre, l’absence de compromis durable illustre les limites possibles de certains arrangements territoriaux, qui risquent de figer les divisions. L’enjeu est donc d’adapter le degré d’autonomie au contexte, pour éviter de reproduire localement les abus du pouvoir central.

Efficacité technocratique vs réconciliation sociale : un dilemme permanent

Dans les contextes post-conflit, la consolidation de l’État repose souvent sur une paix négociée, où les anciens adversaires se partagent le pouvoir pour éviter un retour à la violence. Ce type de paix stabilise à court terme, mais peut figer des compromis inefficaces à long terme. Faut-il d’abord rétablir une administration performante, quitte à exclure certains groupes ? Ou privilégier la réconciliation politique, au risque d’une gouvernance faible ?

Ce dilemme est présent dans de nombreuses politiques publiques post-conflit. La Bosnie et le Liban ont choisi l’inclusion, mais restent bloqués par des équilibres figés.

Le Rwanda a misé sur la performance administrative, bien que cette stratégie ait été critiquée pour son caractère autoritaire. Une transition réussie commence souvent par des compromis politiques, tout en posant les bases d’une professionnalisation progressive. Le management public post-conflit doit être pragmatique, évolutif et contextuel pour transformer une paix négociée en paix durable.

Des bailleurs internationaux à la paix libérale : vers des institutions hybrides et une gouvernance adaptée

Après un conflit, la reconstruction de l’État dépend fortement des bailleurs internationaux, qui financent infrastructures, réformes et gouvernance. Depuis les années 1990, ils promeuvent une « paix libérale », fondée sur la démocratie électorale, l’économie de marché et l’État de droit, conformément au Consensus de Washington.

Appliqué au Kosovo, en Irak ou en Bosnie, ce modèle n’a pas toujours permis une stabilisation durable et a été critiqué, dans certains cas, pour avoir accentué les divisions existantes. Face à ces limites, une approche plus contextuelle émerge.

Des exemples comme ceux du Somaliland ou le Rwanda montrent l’efficacité de solutions hybrides, mêlant institutions locales et normes internationales.




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Les bailleurs reconnaissent aujourd’hui l’importance de l’appropriation du processus de paix par les acteurs locaux. Le soutien des partenaires extérieurs reste essentiel, mais la paix ne peut être imposée : elle doit se construire de l’intérieur, avec humilité, en s’ancrant dans les réalités sociales, politiques et culturelles du pays concerné.

La reconstruction invisible : un État légitime au service d’une paix durable

Reconstruire un État après un conflit, ce n’est pas cocher des cases ni suivre un modèle prêt-à-emploi. C’est réparer un lien fragile entre l’État et ses citoyens, et cela passe par des gestes concrets : une école qui ouvre, un hôpital qui soigne, une mairie qui écoute.

La paix ne se signe pas seulement sur un papier ; elle se construit, jour après jour, dans la manière dont un État répond (ou non) aux besoins de sa population. Pour qu’une paix soit durable, elle doit être ressentie au quotidien par la population, au-delà des seules déclarations politiques.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Reconstruire l’État post-conflit : pourquoi la paix passe par une gouvernance sur mesure – https://theconversation.com/reconstruire-letat-post-conflit-pourquoi-la-paix-passe-par-une-gouvernance-sur-mesure-259180

Iran/Israël : de l’alliance secrète à la guerre ouverte

Source: – By Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Retour sur plus de 2000 ans de relations, de l’Antiquité à nos jours. On l’oublie souvent mais, il n’y a pas si longtemps, Israël et l’Iran ont – discrètement – entretenu d’excellents rapports, et Tel-Aviv a même soutenu Téhéran pendant la guerre contre l’Irak (1980-1988)…


Le 13 juin 2025, Israël lance une attaque contre la République islamique d’Iran, qui réagit rapidement. Depuis, les interrogations se multiplient : légalité des actions israéliennes, avenir du programme nucléaire iranien, ampleur de l’implication des États-Unis après leurs frappes du 21 juin, effets du cessez-le-feu annoncé par Donald Trump le surlendemain, conséquences à court et à moyens terme sur le devenir du régime islamique lui-même…




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Ce nouvel épisode guerrier rappelle, une fois de plus, que les logiques géopolitiques peuvent se renverser en fonction des régimes, des idéologies et des perceptions de la menace. L’histoire des relations entre l’Iran et Israël, marquée par une alternance de périodes de proximité et d’hostilité, en témoigne tout particulièrement.

Une mémoire commune : références historiques et symboliques

« Cyrus rendant les vases du temple de Jérusalem », gravure de Gustave Doré, 1866.
The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, Prints and Photographs : Picture Collection, The New York Public Library

Les relations entre Iraniens et Juifs remontent à l’Antiquité. L’un des épisodes les plus glorifiés par l’identité iranienne est la libération des Juifs de Babylone en 538 av. J.-C. par Cyrus II le Grand. Ce geste, consigné dans la Bible et gravé sur le célèbre « Cylindre de Cyrus », est aujourd’hui encore cité comme une preuve d’ouverture et de tolérance.

Cette mémoire est mobilisée par Benyamin Nétanyahou lui-même : dans une interview le 17 juin 2025, il déclare que « Cyrus a libéré les Juifs, et aujourd’hui l’État juif pourrait libérer les Perses », avant de réaffirmer cette idée symbolique deux jours plus tard à l’hôpital Soroka de Beersheba, qui venait d’être frappé par un missile iranien.

Au fil de l’histoire, d’autres épisodes renforcent ce lien, comme l’alliance ponctuelle entre Juifs et Sassanides lors de la conquête perse de la Palestine en 614.

La conquête arabo-musulmane (VIIe siècle) modifie la situation des Juifs vivant en Iran, puisqu’ils vont être soumis au statut de dhimmi et feront l’objet, à des degrés divers, de multiples restrictions et discriminations jusqu’à la révolution constitutionnelle (1906) qui reconnaît enfin leur égalité devant la loi.

Avant 1979 : convergences stratégiques

C’est surtout sous la dynastie Pahlavi, avec Mohammad Reza Shah, à la tête de l’Iran de 1941 à 1979, que les relations entre l’Iran et Israël prennent une tournure stratégique.

Si l’Iran ne reconnaît pas officiellement Israël, probablement pour ne pas heurter le clergé chiite, des liens diplomatiques et militaires se nouent discrètement. L’État hébreu est autorisé à ouvrir une représentation à Téhéran, les échanges économiques se multiplient et la coopération militaire se développe.

Le diplomate iranien Reza Saffinia arrive à la maison du président d’Israël Chaim Weizmann à Rehovot le jour de Yom Ha’atzmaut (jour de la déclaration d’indépendance d’Israël), 1950.
National Photo Collection of Israel

La convergence repose sur une communauté d’intérêts. Tous deux alliés des États-Unis, les deux pays redoutent la montée du panarabisme. Côté israélien, David Ben Gourion, premier ministre de 1948 à 1954, puis de 1955 à 1963, défend la doctrine de « l’alliance des périphéries » : il s’agit de renforcer les relations avec des puissances musulmanes non arabes comme l’Iran ou la Turquie. Côté iranien, l’objectif est de prendre à revers les voisins arabes hostiles.

Après la crise de Suez de 1956 et dans un contexte marqué par la montée du nationalisme arabe, les régimes pro-occidentaux non arabes de la région – Israël, l’Iran monarchique et la Turquie – se sentent isolés dans un monde arabe de plus en plus hostile. Ces trois États mettent alors en place un partenariat stratégique discret nommé Trident, qui instaure notamment une coopération dans le domaine du renseignement. Tous trois sont soutenus par les États-Unis et hostiles à l’URSS, ce qui facilite leur rapprochement. Cette alliance montre que les rivalités régionales sont profondément liées aux régimes en place, et non aux identités religieuses ou culturelles en soi.

L’Iran devient dès 1958 le principal fournisseur de pétrole d’Israël, notamment via le projet « Fleur » (pétrole contre armement), qui inclut des transferts technologiques dans le domaine balistique. Un projet de vente à l’Iran de missiles sol-sol israéliens Jéricho est même envisagé… avant d’être stoppé net par la révolution iranienne.

Un paradoxe subsiste toutefois : en 1975, l’Iran vote en faveur de la résolution 3379 de l’ONU qui assimile le sionisme à une forme de racisme. Ce vote résulte probablement d’un calcul géopolitique visant à ménager les pays arabes et à renforcer la position de l’Iran au sein du Mouvement des non-alignés.

1979 : rupture idéologique et continuités clandestines

Avec l’instauration de la République islamique, la posture iranienne bascule. L’ayatollah Khomeyni voit en Israël « le petit Satan », allié du « grand Satan » américain. Il érige la libération de Jérusalem en objectif stratégique et instrumentalise la cause palestinienne afin d’asseoir son leadership dans le monde musulman.

Ce changement n’est pas qu’un virage rhétorique : il inscrit l’hostilité envers Israël dans une vision du monde clivée entre « opprimés et oppresseurs », où les Palestiniens deviennent les symboles d’une résistance islamique. Israël incarne désormais l’Occident colonial et dominateur, que l’Iran postrévolutionnaire entend combattre. Cette rhétorique s’accompagne d’une politique concrète : Yasser Arafat est reçu à Téhéran peu après la révolution, et l’hostilité envers Israël devient un pilier de la légitimité du régime.

Mais la rupture n’est réelle qu’en partie. Entre autres, durant la guerre Iran-Irak (1980–1988), Israël soutient discrètement l’Iran contre Saddam Hussein, avec l’envoi d’armes dès 1980 (opération « Coquillage »), en continuité de la doctrine de la périphérie, parce que l’Irak est un ennemi commun, parce qu’il faut contrer l’axe soviético-arabe, et aussi pour les profits tirés de la vente de ces armes.


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Le scandale Iran-Contra, révélé en 1987, met en lumière des ventes d’armes américaines (missiles notamment) à Téhéran, avec la médiation d’Israël, en échange de la libération d’otages occidentaux détenus au Liban par le Hezbollah (organisation que l’Iran parraine, finance et contrôle). Le Hezbollah est le principal auteur de ces enlèvements, avec d’autres groupes chiites proches ou affiliés au Hezbollah, dont le Djihad islamique libanais.

Des tensions croissantes : de la guerre de l’ombre à la guerre ouverte

Dans les années 1990-2000, les tensions s’intensifient du fait de l’important soutien que la République islamique accorde au Hezbollah, au Hamas et au Djihad islamique palestinien, et des attentats comme, entre autres, celui de 1992 contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires (29 morts), attribué au Hezbollah avec le soutien présumé de l’Iran.

L’hostilité monte encore d’un cran en 2005 avec l’élection à la présidence de l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad. Ce dernier multiplie les déclarations virulentes à l’encontre d’Israël. Dès lors, l’animosité cesse d’être rhétorique : les relations commerciales et militaires, qui subsistaient via des pays tiers et des sociétés-écrans, sont rompues et les confrontations indirectes se multiplient.

Pour Israël, l’Iran n’est plus ni un acteur périphérique ni un allié potentiel. Tel-Aviv durcit sa stratégie à mesure que le régime islamique étend son influence via des groupes alliés au Liban, en Syrie, en Irak, à Gaza ou au Yémen, se présente comme la figure de proue de « l’axe de la résistance » et, avec son programme nucléaire, est perçu comme « une menace existentielle » pour Israël.

L’État hébreu renforce son alliance avec Washington et lance une guerre clandestine contre le programme nucléaire iranien : cyberattaques (Stuxnet en 2010), assassinats ciblés de scientifiques (comme Mohsen Fakhrizadeh en 2020), opérations de sabotage (Stuxnet, mais aussi Duqu, Flame et Gauss), infiltrations et soupçons de soutien à des groupes d’opposition armés (Moudhahidines du Peuple ou le Jondollah baloutche).

Depuis le déclenchement de la guerre de Gaza à la suite du massacre commis le 7 octobre 2023 par le Hamas, Israël adopte une « stratégie de la pieuvre » : frapper les tentacules (Hezbollah, Hamas, milices chiites) mais aussi la tête, en visant directement de hauts dirigeants comme Ismaïl Haniyeh (chef du Hamas, assassiné le 31 juillet 2024 à Téhéran) ou Hassan Nasrallah (chef du Hezbollah, tué le 28 septembre 2024 à Beyrouth).

En réalité, Israël et la République islamique sont devenus des « ennemis nécessaires » l’un pour l’autre. L’Iran instrumentalise la cause palestinienne pour étendre son influence régionale. Israël agite la menace iranienne pour renforcer le soutien militaire et diplomatique américain. Cette confrontation, longtemps qualifiée de « guerre de l’ombre », a désormais franchi un seuil inédit avec les attaques directes de juin 2025 sur fond de tensions exacerbées depuis le 7 octobre 2023.

Une guerre qui dépasse les deux États

L’affrontement entre l’Iran et Israël ne se résume plus à une hostilité bilatérale : il cristallise des tensions régionales et mondiales, entre puissances en quête d’influence, blocs idéologiques opposés et équilibres nucléaires précaires. L’ancienne alliance stratégique a laissé place à une polarisation radicale, où chaque camp instrumentalise l’autre pour justifier sa politique intérieure comme ses ambitions extérieures.

L’opération Rising Lion marque peut-être plus qu’un tournant militaire : elle révèle un point de bascule historique où les anciennes logiques d’endiguement, de dissuasion ou de guerre secrète semblent désormais insuffisantes. La guerre ouverte, en Iran comme ailleurs, n’est jamais un simple épisode ; elle est souvent le révélateur brutal d’un ordre en train de s’effondrer – ou d’un nouveau qui cherche à s’imposer, dans la douleur.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran/Israël : de l’alliance secrète à la guerre ouverte – https://theconversation.com/iran-israel-de-lalliance-secrete-a-la-guerre-ouverte-259527