Trois conseils pour limiter le stress au travail

Source: – By Marie Chamontin, Doctorante en psychologie, Psychologue du travail et Psychothérapeute, CY Cergy Paris Université

Gardez à l’esprit que votre contrat de travail cadre les modalités d’exécution de votre activité professionnelle. Vous ne vous engagez pas à mettre de côté votre santé physique, mentale et sociale. StudioRomantic/Shutterstock

Comment éviter de stresser au travail ? Alors que la Semaine sur la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) s’est achevée le 20 juin, trois conseils permettent de réduire le stress : travailler en deçà d’un certain volume horaire hebdomadaire, avoir un sommeil optimal et limiter la sédentarité.


Proposée chaque année par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), la Semaine pour la qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) 2025 avait pour thème « Parler du travail, c’est productif ! » L’objectif : permettre aux acteurs du monde professionnel de s’informer, débattre et partager de bonnes pratiques en faveur de la QVCT définie comme « favorisant un sentiment de bien-être au travail perçu collectivement et individuellement ».

Parler de la réalité du quotidien à travers les espaces d’expression obligatoires dans toutes les entreprises permet de développer un dialogue social de qualité. Que ce soit les représentants du personnel, les travailleurs, qu’ils soient manager ou salarié, chacun doit avoir la possibilité de s’exprimer sur son travail. Dans le cadre d’une démarche de prévention collective des risques professionnels, parler du travail est indissociable de l’évaluation des risques psychosociaux.

Ce bien-être au travail passe par la réduction du stress. On parle de stress au travail quand une personne ressent un déséquilibre entre ce qu’on lui demande de faire dans le cadre professionnel, et les ressources dont elle dispose pour y répondre. Si la QVCT passe principalement par l’organisation et l’environnement du travail, dépendant ainsi de l’employeur, des leviers individuels existent au niveau du travailleur. Sur ce plan, nous pouvons formuler trois conseils à mettre en œuvre dans le cadre professionnel, sur la base des travaux en psychologie.

Moins de 48 heures par semaine

L’augmentation du temps de travail est associée à un plus grand risque d’accident du travail, de surpoids, de développement de troubles musculo-squelettiques et d’effet négatif sur la santé mentale. Le temps de concentration allongé, les temps de repas irréguliers et déséquilibrés, l’ergonomie au poste de travail ne répondent pas aux contraintes des travailleurs. L’augmentation du stress ressenti au quotidien est un exemple d’éléments favorisant au fil du temps un effet délétère sur la santé.

En 2024, les indépendants à temps complet ont travaillé habituellement 47,2 heures par semaine en moyenne contre 36,9 heures pour l’ensemble des personnes en emploi.
DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques)

Notons que les femmes enceintes peuvent bénéficier d’une réduction de temps de travail journalier prévu par un accord d’entreprise ou convention collective. En cas de besoin d’aménagement de poste qu’il soit physique (besoin d’adaptation du mobilier) ou organisationnel ( aménagement d’horaires par exemple, jour supplémentaire de télétravail), vous pouvez contacter directement votre médecin du travail.

Notez que les travailleurs bénéficiant de l’obligation d’emploi, via la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé notamment, peuvent également bénéficier d’aménagements de poste complémentaires, toujours en accord avec le médecin du travail. Et si vous êtes en arrêt maladie, pensez à la visite de pré-reprise pendant votre arrêt.

Rythme de sommeil régulier

Se coucher et se réveiller à heures fixes tous les jours est plus efficace que d’avoir de courtes nuits en semaines et rallonger son temps de sommeil le week-end. Avoir une activité physique quotidienne – prendre les escaliers, sortir une station de métro plus tôt, préférer le vélo ou la marche pour les petits trajets – est fortement recommandée. Pour l’activité sportive où l’intensité est plus élevée, évitez de vous coucher dans les deux heures suivantes. Votre corps sera encore trop chaud pour libérer les hormones nécessaires à l’endormissement. Les stimulants comme le thé, café et boissons énergisantes sont à bannir après 16 heures.


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Pour ceux qui rencontrent des difficultés de sommeil la nuit, bien que cela soit contre-intuitif, évitez les siestes en journée. Vous allez diminuer votre fatigue accumulée en journée, fatigue nécessaire pour favoriser l’endormissement la nuit. Certaines hormones, sécrétées principalement à l’obscurité, sont nécessaires à cet endormissement. Éviter une lumière trop forte le soir, préférer une lumière douce, tamisée a minima 1 heure avant de vous coucher. Idem avec les écrans. Exposez-vous sans modération le matin à la lumière du soleil.

Optimiser le sommeil des travailleurs.
Réseau Morphée

Certains métiers avec des horaires atypiques ou encore le travail de nuit – entre 21 heures et 7 heures du matin – peuvent occasionner des troubles du sommeil nécessitant une attention particulière. Il concerne 3,2 millions de Français en 2023. En cas de troubles persistants, n’hésitez pas à consulter votre médecin généraliste.

Lutter contre la sédentarité

En France, près de 42 % des adultes de 18-44 ans passent plus de huit heures par jour dans une situation de sédentarité, contre 31 % chez les 45-64 ans. Cette différence est expliquée par le temps passé devant un ordinateur. La sédentarité correspond au temps passé assis ou allongé dans la journée, hors temps de sommeil.

Au travail, la stratégie la plus efficace pour diminuer son temps de travail assis est l’utilisation de bureau assis-debout. Ce dernier se présente comme un bureau standard, tout en permettant d’ajuster la hauteur du plan de travail, de façon mécanique ou électrique – prévoyez un budget supérieur pour cette dernière option. Il est possible d’alterner différentes positions au cours de la journée. Ce type de mobilier peut faire l’objet d’un aménagement de poste physique, préconisé par votre médecin du travail.

Que l’on soit dernière son écran d’ordinateur ou celui de son smartphone, il est recommandé de lever la tête régulièrement et de regarder au loin. Ce changement de distance permet à nos yeux de réduire leur contraction liée à l’accommodation et de favoriser le clignement. Résultat : moins de sécheresse oculaire et de sensation de vision trouble. De même, se lever régulièrement et marcher quelques minutes pendant sa journée de travail – pour aller chercher un verre d’eau par exemple. Éviter l’ascenseur permet également de réduire le risque de déclarer une pathologie liée à la sédentarité.

La santé avant tout

Je n’ai pas le temps de faire tout ça, j’ai du travail, moi ! 

Gardez à l’esprit que votre contrat de travail cadre les modalités d’exécution de votre activité professionnelle : vous mettez à disposition de votre employeur votre capacité de travail, par un lien de subordination, en échange d’une rémunération. Vous ne vous engagez pas à mettre de côté votre santé physique, mentale et sociale. Il est important que ce qui fait sens pour vous puisse être investi afin de trouver un équilibre général.

Même si vos conditions de travail ne dépendent pas de vous, bien qu’elles impactent significativement votre qualité de vie au travail, ces trois leviers individuels – moins de 48 heures hebdomadaires de travail, un bon sommeil et se lever régulièrement – restent à votre portée. Ils préviennent l’apparition de troubles pouvant altérer durablement votre bien-être au quotidien.

Certes, ces trois actions ne résolvent pas tout, mais c’est déjà pas mal !

The Conversation

Marie Chamontin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trois conseils pour limiter le stress au travail – https://theconversation.com/trois-conseils-pour-limiter-le-stress-au-travail-258424

« The Last of Us » : le « Cordyceps », menace fictive, réel atout thérapeutique ?

Source: – By Efstathia Karachaliou, Pharmacienne, Doctorante en pharmacognosie, Université Bourgogne Europe

Une larve parasitée par un champignon appartenant au genre _Ophiocordyceps_, lequel dépasse du corps momifié de l’insecte. PattyPhoto/Shutterstock

Dans la série The Last of Us, l’apocalypse est arrivée par un champignon parasite, le Cordyceps. Transformant les humains en zombies ultra-agressifs, il a provoqué l’effondrement de notre civilisation. Un scénario qui prend racine dans le réel, puisque ce type de champignon existe bel et bien, mais ne s’attaque qu’aux insectes. Inoffensif pour les humains, il est même utilisé par la médecine traditionnelle chinoise, qui lui prête de nombreuses vertus.


La deuxième saison de The Last of Us, diffusée par la chaîne HBO, s’est achevée fin mai 2025. Adaptation d’un jeu vidéo à succès, cette série postapocalyptique reprend les ingrédients habituels du genre : l’humanité s’est effondrée suite à une brutale pandémie, la loi du plus fort règne, les survivants tentent de survivre en s’organisant au milieu du chaos, tout en évitant eux-mêmes d’être infectés.

L’originalité du scénario tient ici à la source de l’épidémie qui a mené à la catastrophe : point de virus pour transformer les êtres humains en zombies agressifs, mais un champignon parasite, le Cordyceps. Ce nom n’a pas été inventé par les scénaristes : le genre de champignon dont ils se sont inspirés existe bel et bien (même s’il a été récemment renommé Ophiocordyceps). Et ses membres sont eux aussi capables de transformer en zombies ses victimes.

Heureusement, ces champignons ne s’attaquent qu’aux insectes : ils ne présentent aucun danger pour notre espèce. Au contraire : ces champignons pourraient même être à la base de nouveaux médicaments. Explications.

Un champignon qui « zombifie ses victimes »

Dans The Last of Us, près de 60 % de l’humanité a été décimée ou contaminée par le champignon Cordyceps. Responsable d’une « infection cérébrale », le champignon prend le contrôle des humains qu’il parasite et les transforme en créatures agressives. Ce concept s’inspire de champignons qui existent bel et bien, et appartiennent aux genres Cordyceps et Ophiocordyceps.

Le genre Ophiocordyceps est passé à la postérité grâce à la capacité de l’un de ses membres, Ophiocordyceps unilateralis, à « pirater » le cerveau des fourmis qu’il contamine. Il parvient ainsi à modifier leur comportement, maximisant de ce fait ses chances de transmission.

Lorsqu’une fourmi est contaminée, elle quitte le nid pour se rendre dans des zones en hauteur, souvent des végétaux. Perchée en surplomb, sur une feuille ou un brin d’herbe, elle s’ancre avec ses mandibules dans une sorte « d’étreinte de la mort » : elle y restera jusqu’à son décès.

Le corps de la fourmi morte reste dès lors en place à un endroit présentant des conditions idéales pour le développement fongique. La formation des corps fructifères du champignon est facilitée, tout comme la propagation de ses spores, qui vont pouvoir infecter d’autres fourmis qui vaquent à leurs occupations, en contrebas.

Ce cycle de manipulation comportementale est crucial pour le champignon. En effet, sans cette adaptation, les fourmis infectées seraient rapidement retirées du nid par leurs congénères. Bien que des travaux de recherche aient approfondi la compréhension de ces interactions, de nombreuses questions demeurent sur la complexité de cette manipulation comportementale.

Parmi les quelque 350 espèces du genre Ophiocordyceps, toutes ne s’attaquent pas aux fourmis. Ophiocordyceps sinensis parasite plutôt les chenilles, les modifiant si radicalement que les observateurs ont longtemps cru que celles-ci passaient de l’état animal à l’état végétal. Mais le plus intéressant est que ce champignon occupe une place à part en médecine traditionnelle, depuis très longtemps.

Un pilier de la médecine traditionnelle chinoise

Plus de 350 espèces associées ont été identifiées à ce jour à travers le monde, mais une seule – Ophiocordyceps sinensis – est officiellement reconnue comme drogue médicinale dans la pharmacopée chinoise depuis 1964.

Il est récolté dans les prairies de haute altitude (3 500–5 000 mètres) des provinces chinoises comme le Qinghai, le Tibet, le Sichuan, le Yunnan et le Gansu. Son usage remonte à plus de trois cents ans en Chine.

Appelé dongchongxiacao (« ver d’hiver, herbe d’été »), ce champignon est un pilier de la médecine traditionnelle chinoise. Selon les principes de cette dernière, O. sinensis – de nature « neutre » et de saveur « douce » – est réputé tonifier les reins, apaiser les poumons, arrêter les saignements et éliminer les mucosités. Il est traditionnellement utilisé pour traiter la fatigue, la toux, l’asthénie post-maladie grave, les troubles sexuels, les dysfonctionnements et les insuffisances rénales.

Il faut souligner que, traditionnellement, les préparations d’O. sinensis contiennent non seulement le champignon, mais aussi d’autres ingrédients (alcool, solvants…). Ainsi, pour « revigorer les poumons et renforcer les reins », la médecine chinoise traditionnelle conseille d’administrer l’ensemble larve et champignon. Il est donc difficile d’attribuer une éventuelle activité au champignon lui-même. Sans compter qu’il n’est pas toujours certain que l’espèce utilisée soit bien celle déclarée.

Toutefois, l’impressionnante liste d’allégations santé associée à ces champignons parasites a attiré l’attention de la recherche pharmaceutique, et des études ont été entreprises pour évaluer le potentiel des principes actifs contenus dans ce champignon.

Des pistes à explorer

Certains travaux semblent indiquer des effets – chez la souris – sur la croissance tumorale ainsi que sur la régulation de certaines cellules immunitaires. Une activité anti-inflammatoire a aussi été mise en évidence dans des modèles animaux et des cultures de cellules. Enfin, une méta-analyse (analyse statistique de résultats d’études déjà publiées) menée sur un petit nombre de publications a suggéré que, chez des patients transplantés rénaux, un traitement d’appoint à base de préparation d’O. sinensis pourrait diminuer l’incidence de l’hyperlipidémie, l’hyperglycémie et des lésions hépatiques. Les auteurs soulignent cependant que des recherches complémentaires sont nécessaires, en raison de la faible qualité des preuves et du risque de biais lié à la mauvaise qualité méthodologique des travaux analysés.

Une revue Cochrane (Organisation non gouvernementale à but non lucratif qui évalue la qualité des données issues des essais cliniques et des méta-analyses disponibles) de la littérature scientifique concernant les effets de ce champignon sur la maladie rénale chronique aboutit aux mêmes conclusions : si certaines données semblent indiquer que des préparations à base d’O. sinensis administrées en complément de la médecine occidentale conventionnelle pourraient être bénéfiques pour améliorer la fonction rénale et traiter certaines complications, la qualité des preuves est médiocre, ce qui ne permet pas de tirer de conclusion définitive.

Une autre espèce de champignon apparentée, Ophiocordyceps militaris, a aussi retenu l’attention des scientifiques. Il parasite quant à lui les pupes du ver à soie tussah (Antherea pernyi), lesquelles sont traditionnellement cuisinées et consommées dans certaines régions de Chine. Divers composés actifs ont été isolés de ce champignon, tel que la cordycépine, isolée dans les années 1950, qui pourrait avoir un intérêt dans la lutte contre le cancer, même si cela reste à confirmer. Chez la souris, des travaux ont aussi suggéré des effets sur la réduction des taux sanguins d’acide urique.

Des aliments « médicinaux » ?

Au-delà des pratiques médicales traditionnelles ou des explorations pharmacologiques visant à mettre au point de nouveaux médicaments, les champignons Ophiocordyceps sont aussi employés comme aliment diététique. En Chine, ils sont par exemple utilisés dans les plats traditionnels, les soupes, les boissons (bières, thés…) ou les compléments alimentaires (gélules). Leurs partisans prêtent à ces produits d’innombrables vertus : renforcement de l’immunité, lutte contre le vieillissement, régulation du sommeil, stimulation de l’appétit, et protection de la santé en général.

Toutefois, à l’heure actuelle, les preuves scientifiques soutenant de telles allégations manquent encore, notamment en matière de validation clinique en ce qui concerne, par exemple, l’immunité.

Cette utilisation s’inscrit dans la même tendance que celle qui a vu ces dernières années se développer les « aliments fonctionnels ». Aussi appelés nutraceutiques ou aliments « médicinaux », ces produits, qui sont vendus à grand renfort de marketing mettant en avant diverses allégations thérapeutiques, connaissent un fort développement mondial. Selon le cabinet BCC Research, la demande mondiale en nutraceutiques devrait passer de 418,2 milliards de dollars en 2024 à 571,3 milliards en 2029, avec un taux de croissance annuel moyen de 6,4 %.

Cependant, malgré l’abondance des produits revendiquant des bienfaits pour la santé, le niveau de preuve scientifique reste souvent limité ou controversé. La démonstration rigoureuse des effets physiologiques de ces aliments est complexe, en raison notamment de la variabilité des compositions, des biais liés aux études d’observation, ou encore du manque de standardisation des protocoles cliniques. Cela pose des défis importants en matière d’évaluation scientifique, de communication des allégations et de réglementation.

En vigueur depuis le 1er janvier 2018, le règlement sur les « nouveaux aliments » s’applique à l’ensemble de l’Union européenne. Est considéré comme nouvel aliment tout aliment n’ayant pas été consommé de manière significative avant mai 1997.

Pour que la Commission européenne accepte d’autoriser la mise sur le marché d’un nouvel aliment, plusieurs conditions doivent être remplies : compte tenu des données scientifiques disponibles, il ne doit présenter aucun risque pour la santé (ce qui ne signifie pas qu’il l’améliore), et son utilisation ne doit pas entraîner de déficit nutritionnel.

Si les mycéliums de Cordyceps sinensis sont aujourd’hui autorisés, ce n’est pas le cas de ceux de Cordyceps militaris, qui n’a pas encore reçu d’autorisation préalable de mise sur le marché européen.

The Conversation

Efstathia Karachaliou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « The Last of Us » : le « Cordyceps », menace fictive, réel atout thérapeutique ? – https://theconversation.com/the-last-of-us-le-cordyceps-menace-fictive-reel-atout-therapeutique-255130

Reconnaître enfin le trouble de stress post-traumatique complexe, pour mieux le soigner

Source: – By Cyril Tarquinio, Professeur de psychologie clinique, Université de Lorraine

Depuis les années 1990, des cliniciens et des chercheurs se battent pour faire reconnaître le trouble de stress post-traumatique complexe comme une entité à part entière. Beaucoup plus courant que le trouble de stress post-traumatique simple, et différent dans ses symptômes, il survient suite à une exposition répétée à des événements violents, comme en cas de violences intrafamiliales ou d’exposition répétée à des situations de guerre. Il peut laisser d’importantes séquelles, en particulier lorsque des enfants en sont victimes.


Catastrophes naturelles, accidents de la route, agressions, attentats… L’exposition à des événements violents, qui menacent l’intégrité personnelle, déclenche un stress intense chez les personnes qui les vivent. Les conséquences des modifications physiologiques qui en résultent s’estompent généralement en quelques jours, mais chez certaines personnes, ce retour à la normale ne se fait pas correctement, et mène au développement d’un trouble de stress post-traumatique.

Au-delà de ces accidents aigus et limités dans le temps, certaines situations de stress répétés – comme les situations de maltraitances infantiles – génèrent elles aussi un trouble de stress post-traumatique, aux conséquences très sensiblement différentes : le trouble de stress post-traumatique complexe.

Une étude publiée en 2006 a révélé que dans une population d’adolescents ayant subi des traumatismes répétés dans l’enfance, 61 % présentaient un tel traumatisme complexe, alors que seulement 16 % manifestaient un trouble de stress post-traumatique simple.

Beaucoup plus répandu que le traumatisme simple, le traumatisme complexe a d’importantes conséquences sur le développement lorsqu’il se produit dans l’enfance. Il reste pourtant très mal reconnu, ce qui a des implications en matière de prise en charge.

Traumatisme simple ou traumatisme complexe

Le trouble de stress post-traumatique se traduit par diverses catégories de symptômes : des pensées de répétition (la personne revit la scène via des cauchemars, ou des « flashbacks » qui lui font revivre la scène) ; l’évitement des souvenirs du traumatisme et des situations qui pourraient le rappeler ; des pensées et émotions négatives (peur, honte, culpabilité, colère) ; des symptômes neurovégétatifs (irritabilité, troubles du sommeil, hypervigilance).

Ce trouble invalidant a été défini dans les années 1980. Cependant, dès les années 1990, certains cliniciens et chercheurs ont pointé les limites et le manque de portée du trouble de stress post-traumatique tel qu’il était alors conçu.

C’est aussi à cette époque qu’ont été publiées les premières recherches sur les « expériences négatives de l’enfance » (en anglais « Adverse Childhood Experiences »). Ces travaux ont révélé que les événements traumatisants accumulés dans l’enfance et l’adolescence ont des conséquences psychopathologiques qui s’étendent bien au-delà des symptômes du trouble de stress post-traumatique classique, affectant la santé mentale et physique.

Aux États-Unis, les psychiatres Judith Lewis Herman, Leonore Terr et Bessel Van der Kolk furent parmi les premiers à souligner les différences entre les conséquences de telles situations et celles du trouble de stress post-traumatique. Dans un article de 1992, Judith Herman a spécifiquement décrit les symptômes résultant de processus traumatiques intenses et répétés, révélant qu’ils s’étendent bien au-delà de ceux du trouble de stress post-traumatique classique.

En effet, ces symptômes incluent des changements dans la personnalité de la victime (par exemple, une victime autrefois sociable peut développer un évitement systématique des relations, ou adopter des comportements d’autosabotage répétés), des perturbations relationnelles (la personne peut idéaliser puis dévaloriser soudainement ses partenaires, ou s’isoler complètement) et une perception altérée de soi (la victime se juge sans valeur, a honte de manière permanente, a l’impression d’avoir perdu son identité d’avant le trauma : « je ne suis plus la même personne »).

Selon Judith Herman, le traumatisme complexe survient surtout lorsque la victime est en « captivité » ou dans l’incapacité de fuir, ce qui l’oblige à un contact prolongé avec l’agresseur. Elle souligne que la notion de captivité doit être envisagée de manière large : il existe des contextes de vie (famille, religion, détention, travail) qui peuvent enfermer les victimes dans un système de contrôle oppressant.

Les travaux de ces pionniers ont mis en lumière la nécessité de développer un cadre diagnostique élargi pour, capable de saisir les effets profonds sur la situation clinique globale des patients des traumatismes complexes résultant de situations adverses telles que la guerre, les crises humanitaires, et les violences répétées.

On a ainsi commencé à parler de « traumatisme complexe », une terminologie qui a évolué pour mieux refléter la réalité clinique des patients.

Les expériences menant au trouble de stress post-traumatique complexe

En 1991, la psychiatre Lenore Terr a proposé de distinguer deux types de traumatismes psychologiques : le type I, résultant d’un événement traumatique unique et soudain (par exemple, une agression isolée, un accident, une catastrophe naturelle), et le type II, qui désigne l’exposition à des traumatismes répétés ou à des situations traumatiques prolongées. Ce dernier correspond à des événements traumatiques répétés qui peuvent survenir à tout âge – comme un adulte victime de violences conjugales pendant plusieurs années ou un adolescent harcelé durant sa scolarité.

Bien que graves, ces traumas laissent généralement intacte la structure de base de la personnalité. Les choses sont différentes en ce qui concerne le trauma de type III, conceptualisé par la psychologue Eldra Solomon et la spécialiste des violences intrafamiliales Kathleen Heide.
Celui-ci désigne des violences multiples et envahissantes qui commencent dès la petite enfance et s’étendant sur des années.

Ces traumas précoces surviennent pendant la formation même de la personnalité, créant des séquelles bien plus profondes : l’enfant développe un sens de soi fragmenté, une dissociation chronique, la conviction d’être « fondamentalement défectueux » et une incapacité à imaginer un futur. La différence fondamentale : le type II traumatise une personnalité déjà formée, tandis que le type III empêche la construction même d’un soi cohérent et sécure. C’est pourquoi le traitement du type III est considérablement plus complexe et exigeant.

En 2013, Christine A. Courtois (psychologue clinicienne américaine, ancienne présidente de la Division Trauma de l’American Psychological Association) et Julian D. Ford (psychologue clinicien américain, professeur de psychiatrie à l’Université du Connecticut) ont proposé une définition consensuelle du traumatisme complexe, qui intègre diverses dimensions essentielles. Les expériences menant à un trouble de stress post-traumatique complexe :

  • sont des expériences interpersonnelles impliquant souvent une trahison ;

  • sont répétées ou prolongées, souvent infligées par des figures d’autorité ou de confiance ;

  • incluent diverses formes d’abus (physiques, sexuels, émotionnels) et de négligence, le plus souvent dans un cadre familial ou éducatif ;

  • surviennent généralement à des périodes vulnérables, telles que la petite enfance, ce qui rend leurs effets durables et profonds.

Cette définition présente l’avantage de reconnaître un large éventail de situations traumatiques, ainsi que la variété des réactions psychologiques des victimes.

Elle met en avant l’impact de l’exposition prolongée à un environnement maltraitant, en soulignant que les symptômes du traumatisme complexe sont souvent plus durables et moins typiques que ceux du trouble de stress post-traumatique.

Des effets sur le développement des enfants

Les enfants confrontés à des traumatismes dans leur petite enfance présentent souvent des freins au développement de leur identité, de leur estime de soi, et de leurs capacités relationnelles.

Cette entrave est particulièrement marquée lorsque l’auteur des traumatismes est une personne de confiance, comme un parent ou un enseignant. Or, le trouble de stress post-traumatique simple, initialement développé pour les adultes, ne prend pas en compte ces spécificités développementales.

Leonore Terr et Judith Herman ont été parmi les premières à considérer le traumatisme dans une perspective développementale. Selon elles, cette approche est cruciale pour comprendre l’impact spécifique des traumatismes répétés sur le développement psychologique des enfants.

Ford et Courtois soulignent quant à eux que, sur le plan neurologique, les enfants confrontés à des traumatismes multiples développent un cerveau orienté vers la survie et la vigilance, au détriment des fonctions d’apprentissage et d’exploration.

Ces enfants « en mode survie » peinent à s’adapter aux activités quotidiennes, car ils anticipent constamment des situations de menace. Cette orientation vers la survie a des conséquences durables, limitant leur capacité à nouer des relations saines.

Des difficultés de prise en charge

Au-delà des questions de diagnostic, la prise en charge des traumatismes complexes reste un défi pour les cliniciens. Les difficultés concrètes incluent :

  • l’établissement d’une alliance thérapeutique avec des patients ayant des troubles profonds de la confiance ;

  • la gestion de la dissociation chronique qui peut interrompre le processus thérapeutique ;

  • le risque constant de retraumatisation lors de l’exploration du passé ; les crises récurrentes liées à une régulation émotionnelle défaillante ;

  • les comportements autodestructeurs et suicidaires fréquents ;

  • la fragmentation du sens de soi qui complique tout travail identitaire ;

Par ailleurs, un autre autre difficulté est posée par l’impact émotionnel intense sur le thérapeute lui-même (on parle de « traumatisation vicariante »).

La durée du traitement, souvent de plusieurs années, et la nécessité d’adapter constamment l’approche thérapeutique constituent également des défis majeurs. Elle nécessite des approches thérapeutiques adaptées et une compréhension nuancée des impacts du traumatisme sur le développement.

Un concept qui n’a toujours pas été intégré au DSM

Judith Herman a proposé d’inclure le diagnostic de trouble de stress post-traumatique complexe dans le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (en anglais « Diagnostic and statistical manual of mental disorders ou DSM), ouvrage de référence en matière de classification des troubles psychiatriques et psychiques, élaboré et publié par l’Association américaine de psychiatrie (« American Psychiatric Association »).

Parallèlement, Bessel Van der Kolk et ses collègues ont proposé le concept de Disorder of Extreme Stress – Not Otherwise Specified (DESNOS) (« état de stress extrême non spécifié – ESENS, pour rendre compte des séquelles complexes du psychotraumatisme.

Cependant, ni l’un ni l’autre de ces concepts n’ont jusqu’à présent été inclus dans le DSM, malgré l’appui de nombreux cliniciens. Concernant le trouble de stress post-traumatique complexe, les auteurs du DSM ont argué que ses symptômes peuvent être pris en charge par une définition élargie du trouble de stress post-traumatique simple incluant des symptômes d’autoblâme et d’aliénation.

Insatisfaits, Besselvan der Kolk et ses collègues ont introduit le concept de Developmental Trauma Disorder (DTD), qui semblait plus approprié pour décrire les troubles des enfants et adolescents traumatisés.

Même si ces tentatives n’ont pas encore été aux classifications officielles, elles ont contribué à faire évoluer la perception du traumatisme complexe dans la recherche et la clinique.

Une meilleure reconnaissance pour améliorer la prise en charge

Le traumatisme complexe représente une réalité clinique bien plus répandue que le trouble de stress post-traumatique classique, avec des symptômes variés et durables qui nécessitent une prise en charge spécifique.

Sa reconnaissance officielle permettrait aux cliniciens de mieux appréhender les souffrances des victimes de traumatismes prolongés, en offrant des outils diagnostiques adaptés aux particularités de ce trouble.

Certains indices suggèrent que les choses changent lentement. En effet, l’outil de classification des maladies de l’Organisation mondiale de la santé (CIM-11) a inclus le trouble de stress post-traumatique complexe comme un diagnostic distinct en 2018, marquant une avancée significative.

Toutefois, cette reconnaissance reste incomplète, car la CIM-11 propose une version simplifiée du trouble de stress post-traumatique complexe, basée sur une conception « additive » : ce trouble est défini comme un trouble de stress post-traumatique classique, auquel s’ajoutent des symptômes de « perturbation dans l’organisation du soi » incluant la dérégulation émotionnelle, un concept de soi négatif et des perturbations relationnelles. La CIM-11 n’inclut pas certains symptômes importants, comme la somatisation et la dissociation, pourtant caractéristiques du traumatisme complexe.

The Conversation

Cyril Tarquinio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Reconnaître enfin le trouble de stress post-traumatique complexe, pour mieux le soigner – https://theconversation.com/reconnaitre-enfin-le-trouble-de-stress-post-traumatique-complexe-pour-mieux-le-soigner-258411

Qu’est-ce que la gueule de bois, et y a-t-il des remèdes ?

Source: – By Mickael Naassila, Professeur de physiologie, Directeur du Groupe de Recherche sur l’Alcool & les Pharmacodépendances GRAP – INSERM UMR 1247, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les vendeurs de remèdes miracles contre la gueule de bois nous assurent qu’ils nous permettront de boire sans payer l’addition. Mais ces promesses séduisantes ne reposent sur aucune preuve scientifique solide. Et lorsque ces produits sont vendus en pharmacie, cela entretient une illusion de légitimité qui brouille les repères en matière de santé publique.


La gueule de bois – ce malaise du « lendemain de fête » – est souvent banalisée, moquée, voire érigée en rite de passage. Mais il s’agit aussi désormais d’un phénomène médicalement reconnu, puisque codifié par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans la dernière version de la Classification internationale des maladies (CIM-11).

Que nous apprennent les recherches scientifiques sur les causes de ce désagréable état et ses conséquences ? Existe-t-il des prédispositions ? Des remèdes qui fonctionnent ? Que change le fait que la gueule de bois soit aujourd’hui reconnue comme une entité médicale à part entière ? Voici les réponses.

Qu’est-ce que la gueule de bois ?

La gueule de bois (en anglais « alcohol hangover ») désigne l’ensemble des symptômes qui apparaissent lorsque le taux d’alcool dans le sang est redescendu à zéro, généralement plusieurs heures après une consommation excessive. Cet état dure de 6 à 24 heures.

Selon le Hangover Research Group, un collectif international de chercheurs spécialisé dans l’étude scientifique de la gueule de bois et la littérature scientifique récente, les symptômes sont de trois types :

  • physiques : maux de tête, nausées, vomissements, fatigue, sécheresse buccale, tremblements, tachycardie, troubles du sommeil ;

  • psychologiques et cognitifs : anxiété (illustrée par le mot-valise anglais « hangxiety »), irritabilité, humeur dépressive, troubles de l’attention, de la mémoire, lenteur cognitive ;

  • physiologiques : inflammation systémique, stress oxydant, déséquilibre électrolytique (les électrolytes présents dans le sang, comme le sodium ou le potassium par exemple, interviennent dans plusieurs processus biologiques, notamment les fonctions nerveuses et musculaires), hypoglycémie (diminution du taux de sucre sanguin), dérèglement du rythme circadien (l’« horloge interne » qui régule notre corps), perturbation de neurotransmetteurs (les messagers chimiques qui permettent aux neurones de communiquer entre eux) comme le glutamate et la dopamine.

Peut-on prédire qui aura une gueule de bois ?

Si la gueule de bois peut survenir à partir d’une alcoolisation modérée (de l’ordre, par exemple, de quatre verres en une soirée), la dose minimale varie fortement selon les individus.

Divers facteurs modérateurs ont été bien identifiés. C’est notamment le cas de la vitesse d’ingestion : plus l’alcool est consommé rapidement, plus le pic d’alcoolémie est élevé, ce qui augmente le risque de gueule de bois.

La biologie joue également un rôle, qu’il s’agisse du sexe (on sait, par exemple, que les femmes éliminent plus lentement l’alcool que les hommes), du poids, de l’état de santé, ou encore de la génétique, qui influe sur les processus enzymatiques (notamment ceux impliquant les enzymes qui interviennent dans la détoxification de l’alcool, telle que l’alcool déshydrogénase et les aldéhydes déshydrogénases).

L’âge joue également un rôle : les jeunes adultes sont plus sujets à la gueule de bois que les personnes âgées. Les jeunes adultes ont tendance à consommer plus rapidement et en plus grande quantité lors d’occasions festives (« binge drinking »), ce qui augmente fortement le risque de gueule de bois.

Les personnes plus âgées consomment souvent de façon plus modérée et régulière. Avec l’âge, certaines personnes réduisent naturellement leur consommation et apprennent à éviter les excès et à anticiper les effets. Elles répondent moins aux effets inflammatoires de l’alcool et rapportent moins les symptômes de la gueule de bois.

Enfin, l’état physique (niveau d’hydratation, sommeil, alimentation préalable) influe aussi sur les symptômes. Boire à jeun, sans ingérer d’eau ni dormir suffisamment, majore les symptômes.

Gueule de bois et « blackouts » : un lien inquiétant

Les « blackouts » alcooliques, ou amnésies périévénementielles, traduisent une perturbation aiguë de l’hippocampe, une structure du cerveau qui joue un rôle essentiel dans la mémoire. En interagissant avec certains récepteurs présents au niveau des neurones, l’alcool bloque les mécanismes moléculaires qui permettent la mémorisation ; le cerveau n’imprime alors plus les souvenirs…

Bien que ces blackouts ne soient pas synonymes de gueule de bois, ils y souvent associés. En effet, une telle perte de mémoire indique une intoxication sévère, donc un risque plus élevé de gueule de bois… et d’atteintes cérébrales à long terme !

Un facteur de risque pour l’addiction ?

Plusieurs études suggèrent un paradoxe du lien entre gueule de bois et addiction. Ainsi, bien que la gueule de bois soit une expérience désagréable, elle ne dissuaderait pas nécessairement la consommation future d’alcool et pourrait même être associée à un risque accru d’addiction à l’alcool. Une étude a par exemple suggéré que la gueule de bois fréquente chez les jeunes constitue un marqueur prédictif spécifique et indépendant du risque de développer une addiction à l’alcool plus tard dans la vie. Ce lien semble refléter une vulnérabilité particulière aux effets aversifs de l’alcool.

Chez les buveurs « sociaux » qui se caractérisent par une consommation d’alcool festive, sans présenter une addiction à l’alcool, une gueule de bois sévère est souvent dissuasive. Cependant, chez certains profils à risque (individus jeunes, impulsifs, ou présentant des antécédents familiaux), la gueule de bois n’induit pas de réduction de consommation. Pis : elle est perçue comme un désagrément tolérable renforçant l’habitude de consommation et cette réponse aux effets subjectifs de la gueule de bois constitue ainsi un facteur de vulnérabilité à l’addiction à l’alcool, notamment si l’individu cherche à soulager la gueule de bois… en buvant de nouveau (cercle vicieux).

Pas de remède miracle

Eau pétillante, bouillon, vitamine C, aspirine, bacon grillé, sauna, jus de cornichon, « hair of the dog » (« poils du chien », ce qui signifie en réalité reprendre un verre)… La littérature populaire est riche en remèdes de grand-mère censés soulager la gueule de bois.

Selon les dires des uns et des autres, pour éviter ou limiter les désagréments liés à une consommation excessive d’alcool, il faudrait se réhydrater (eau, bouillons), soutenir le foie (chardon-Marie, cystéine), réduire l’inflammation (antioxydants, ibuprofène), relancer la dopamine (café, chocolat) ou encore restaurer les électrolytes (boissons pour sportifs)… Pourtant, à ce jour, l’efficacité de ces différents remèdes n’a été étayée par aucune preuve scientifique solide.

En 2020, une revue systématique de la littérature a conclu à l’absence d’efficacité démontrée des interventions analysées, les résultats en matière d’efficacité étant jugés « de très faible qualité ». Ce travail a inclus 21 essais contrôlés randomisés, analyse 23 traitements différents, et conclut que la qualité globale des preuves est très faible, selon le système GRADE (Grading of Recommendations Assessment, Development and Evaluation).

Précédemment, d’autres travaux étaient également arrivés à la même conclusion.

La meilleure prévention reste donc de boire modérément, lentement, et de s’hydrater.

Un enjeu éthique : faut-il traiter la gueule de bois ?

Le fait que la gueule de bois soit maintenant reconnue comme une entité médicale interroge. Ce glissement sémantique est risqué : il pourrait banaliser l’alcoolisation excessive, et même favoriser la consommation. Risque-t-on de voir un jour des médecins prescrire un « traitement » préventif pour permettre de boire plus sans souffrir ?

La médicalisation de la gueule de bois pourrait aussi avoir un effet pervers : considérer qu’il est possible de « boire sans conséquence », à condition de bien se soigner après coup…

Il ne faut pas oublier que la gueule de bois n’est pas un simple désagrément : cet état est le reflet d’un stress intense infligé au cerveau et au reste du corps. La comprendre, c’est mieux se protéger – et, peut-être aussi, réfléchir à ses habitudes de consommation.

À ce sujet, si vous le souhaitez, vous pouvez autoévaluer vos symptômes de gueules de bois en utilisant cette traduction française de la Hangover Symptom Scale (HSS) :

The Conversation

Mickael Naassila est Président de la Société Française d’Alcoologie (SFA) et de la Société Européenne de Recherche Biomédicale sur l’Alcoolisme (ESBRA); Vice-président de la Fédération Française d’Addictologie (FFA) et vice-président junior de la Société Internationale de recherche Biomédicale sur l”Alcoolisme (ISBRA). Il est membre de l’institut de Psychiatrie, co-responsable du GDR de Psychiatrie-Addictions et responsable du Réseau National de Recherche en Alcoologie REUNIRA et due projet AlcoolConsoScience. Il a reçu des financements de l’ANR, de l’IReSP/INCa Fonds de lutte contre les addictions.

ref. Qu’est-ce que la gueule de bois, et y a-t-il des remèdes ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-la-gueule-de-bois-et-y-a-t-il-des-remedes-238600

L’accord de l’OMS sur les pandémies se fait-il au détriment d’autres priorités de santé mondiale ?

Source: – By Valery Ridde, Directeur de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)

L’accord sur les pandémies signé en mai 2025 par les États membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est présenté comme un succès historique du multilatéralisme. Pourtant, il pourrait se révéler délétère pour les autres priorités de santé globale, du fait de la gouvernance technocratique qu’il propose et des coûts financiers élevés qui seraient alloués à des risques pandémiques hypothétiques.


Le 20 mai 2025, l’Assemblée mondiale de la santé a adopté ce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié « d’accord historique » concernant la prévention des pandémies.

Célébrant l’accord comme un triomphe du multilatéralisme et une étape vers la sécurité sanitaire mondiale, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS a déclaré :

« Les nations du monde ont écrit l’histoire. »

Les dirigeants mondiaux se sont fait l’écho de ce sentiment.

La revue scientifique de référence Nature a également rejoint le satisfecit, en qualifiant le traité de « triomphe dans un monde déchiré ». La France, qui a coprésidé les négociations, est fière de ce succès.

Un contexte de réduction de l’aide au développement

En France, les responsables ont parlé d’« une victoire majeure pour le multilatéralisme » alors même qu’à l’instar des États-Unis d’Amérique et de l’Union européenne, elle a considérablement réduit son aide au développement dans le secteur de la santé.

La France continue de concentrer son soutien vers des programmes verticaux orientés vers quelques maladies, au détriment d’une approche globale de la santé. Alors que le ton de célébration domine les récits officiels, un examen attentif révèle une image plus complexe.

L’accord sur les pandémies n’est qu’un début

L’idée de cet accord est née à la suite de la pandémie de Covid-19 qui a révélé de profondes fractures dans la gouvernance mondiale de la santé. En décembre 2021, les États membres de l’OMS ont convenu de lancer des négociations en vue d’un nouvel instrument international pour la prévention, la préparation et la réaction aux pandémies (PPPR).

Cela a conduit à la création de l’organe intergouvernemental de négociation. Il s’est réuni 13 fois pendant plus de trois ans. Les deux premières années ont coûté plus de 200 millions de dollars, ce qui soulève des questions quant à l’efficacité et à la transparence de la diplomatie mondiale en matière de santé.

L’accord tire sa légitimité de la déclaration de l’Assemblée générale des Nations unies sur la PPPR (PPPR, pour prévention, préparation et réaction aux pandémies, ndlr) qui a souligné la nécessité d’une réponse internationale coordonnée aux futures menaces pour la santé. Le 20 mai 2025, il a été adopté par consensus (moins 11 abstentions et 60 non-votes) lors de la 78e Assemblée mondiale de la santé. Cependant, ce n’est que le début.


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La mise en œuvre de l’accord repose sur trois prochaines étapes essentielles :

  • i) la ratification par au moins 60 États membres, ce qui déterminera sa force juridique ;

  • ii) la création d’une Conférence des parties, qui servira d’organe directeur ;

  • iii) un accord sur le contenu spécifique de l’article qui concerne l’accès et le partage des avantages pour les produits de santé ; aspect le plus controversé des négociations.

Les implications juridiques et le rôle de l’OMS

L’accord sur les pandémies a été adopté en vertu de l’article 19 de la Constitution de l’OMS, qui prévoit des conventions juridiquement contraignantes. Toutefois, sa relation avec le Règlement sanitaire international (RSI) demeure ambiguë.

Alors que ce règlement continue de régir la notification des épidémies et les réponses à apporter, le nouvel accord étend le mandat de l’OMS à la distribution équitable des produits médicaux dans le monde et aux mécanismes de financement. Mais les détails doivent encore être déterminés par la Conférence des parties.

Cette centralisation de l’autorité risque de transformer la Conférence des parties en un centre technocratique dominé par des acteurs disposant de ressources suffisantes, ce qui mettrait à l’écart des voix moins puissantes, comme cela été le cas lors de la pandémie de Covid-19.

Le texte final limite l’autorité de l’OMS (article 24, paragraphe 2) et réaffirme que la mise en œuvre de l’accord reste de la responsabilité souveraine des États membres.

Des risques de pandémie surestimés, au détriment d’autres priorités

Alors que l’accord est célébré comme une étape diplomatique, il est essentiel de modérer l’enthousiasme par une analyse sobre de ses limites et de ses préoccupations.

Tout d’abord, l’hypothèse centrale de l’accord est que les pandémies constituent une menace « existentielle ». Cependant, la probabilité de pandémies catastrophiques est souvent surestimée et davantage motivée par des incitations politiques que par des preuves scientifiques. Cette inflation du risque peut conduire à des réponses disproportionnées et à une affectation des ressources éloignée des besoins.

Cela pourrait conduire à un détournement coûteux, au détriment de priorités de santé plus pressantes. Ainsi, le coût annuel estimé de la préparation et de la réponse aux pandémies est estimé à 31,1 milliards de dollars, dont 26,4 milliards de dollars attendus des pays à revenu faible et intermédiaire.

De plus, une aide publique au développement de 10,5 milliards de dollars supplémentaires est nécessaire, chaque année.

Il faut également ajouter les 10,5 milliards à 11,5 milliards de dollars requis pour le programme « Une seule santé ». Bien que solide sur le plan conceptuel, son coût est prohibitif et ses priorités mal alignées. Cette approche détourne l’attention et les ressources des besoins de santé publique de base et d’une perspective transdisciplinaire des enjeux de santé.

Enfin, de manière globale, dans un monde où les services de santé de base restent sous-financés, le détournement des ressources vers des menaces futures hypothétiques risque de saper les efforts visant à remédier aux fardeaux des maladies actuelles.

Une insistance excessive sur une approche sécuritaire de la santé

L’accord s’appuie sur un cadre de biosécurité qui met l’accent sur la surveillance, la riposte et la réponse rapide. Le Fonds de la Banque mondiale pour les pandémies ne finance que la surveillance et le diagnostic, tandis que la « mission de 100 jours » ainsi que l’accent quasi exclusif mis par l’accord sur les « produits » représentent un réductionnisme biomédical.

Cette approche néglige les déterminants sociaux de la santé et la nécessité de systèmes de santé résilients.




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L’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) et l’OMS ont pourtant plaidé en faveur d’investissements dans la résilience des systèmes de santé.

Des préoccupations en matière d’équité

Malgré des engagements rhétoriques en faveur de l’équité, l’accord risque de répéter les échecs des réponses à la pandémie de Covid-19.

L’accent mis sur l’équité vaccinale a ainsi éclipsé des objectifs plus larges en matière d’équité en santé. L’accord adopte un modèle unique qui ne peut pas refléter la diversité des besoins et des capacités des différents pays, en particulier ceux dont le système de santé est fragile.

Des risques de corruption et de marchandisation ?

La centralisation des efforts du nouvel instrument international pour la PPPR (PPPR, pour prévention, préparation et réaction aux pandémies, ndlr) ainsi que la marchandisation de la préparation aux pandémies (au moyen de stocks, d’outils de surveillance et de technologies propriétaires) créent un terrain fertile pour la corruption, la recherche de rentes et des résultats négatifs en matière de santé.

L’afflux de fonds et le discours sur l’urgence peuvent conduire à des procédures de passation de marchés opaques et à des incitations dangereuses, comme on l’a vu dans certains pays durant la pandémie de Covid-19.

Pour une approche globale centrée sur les déterminants sociaux de la santé

Ce qui est peut-être le plus troublant, c’est la négligence de l’accord à l’égard des principes fondamentaux de santé publique. On met peu l’accent sur les solutions communautaires, le renforcement du système de santé (au-delà de la surveillance) ou les déterminants sociaux et les inégalités en matière de santé. Au lieu de cela, l’accord favorise un modèle technocratique descendant qui risque d’aliéner les populations qu’il vise à protéger.

L’adoption de l’accord de l’OMS sur les pandémies est annoncée comme une réalisation historique. Pourtant, l’histoire ne jugera pas cet accord par la fête autour de sa signature, mais par ses résultats, pour le moins incertains.

Cet accord repose sur des hypothèses contestées, impose des charges financières importantes et risque d’enraciner un modèle technocratique de gouvernance mondiale de la santé obnubilée par les enjeux sécuritaires. Il est très loin des principes fondamentaux de la santé publique : l’équité, l’engagement communautaire et le renforcement du système de santé.

Au tout début de la pandémie de Covid-19, nous avons appelé à un changement de paradigme. Nous avons plaidé en faveur d’une approche globale de la santé, qui s’attaquerait aux déterminants sociaux, afin d’aider les populations à réduire leurs facteurs de risque individuels et ainsi renforcer leur immunité naturelle. L’accord sur les pandémies vise exactement le contraire.

Sans une correction rapide – vers des approches plus inclusives, adaptées aux contextes et axées sur l’équité – cet accord pourrait devenir une nouvelle occasion manquée plutôt qu’une étape dans les progrès à réaliser, pourtant urgents.

The Conversation

Valery Ridde a reçu des financements de l’INSERM, l’ANR, Enabel, OMS, Banque Mondiale, ECHO, FRM.

Elisabeth Paul est membre de l’Independent Review Committee de l’Alliance Gavi, du collectif #Covidrationnel et ancienne membre du Technical Review Panel du Fonds mondial. Elle a en outre reçu des financements d’Enabel, l’Agence belge de développement.

J’ai une collaboration de recherche formelle et continue avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS). J’ai été consultant invité par le sous-comité de l’article 20 sur le financement des pandémies dans le cadre de l’accord sur les pandémies à Genève. J’ai collaboré au rapport de l’OMS et de la Banque mondiale visant à estimer les coûts de la préparation à la pandémie pour le sommet du G20 en Indonésie.

ref. L’accord de l’OMS sur les pandémies se fait-il au détriment d’autres priorités de santé mondiale ? – https://theconversation.com/laccord-de-loms-sur-les-pandemies-se-fait-il-au-detriment-dautres-priorites-de-sante-mondiale-258237

À l’hôpital, la découverte d’une bactérie « mangeuse de plastique »

Source: – By Ronan McCarthy, Professor in Biomedical Sciences, Brunel University of London

Les plastiques sont omniprésents à l’hôpital. Amparo Garcia/Shutterstock.com

La bactérie Pseudomonas aeruginosa est particulièrement redoutée à l’hôpital, car elle s’attaque aux patients dont le système immunitaire est dégradé. De nouveaux travaux révèlent que ce dangereux microbe dispose d’un atout de taille pour assurer son succès : elle est capable de dégrader les plastiques pour s’en nourrir et mieux persister sur les surfaces qu’elle colonise.


La pollution plastique représente l’un des défis environnementaux majeurs de notre époque. Ces dernières années, des microbiologistes ont découvert des bactéries capables de dégrader divers types de plastique. Un jour, ces microbes « mangeurs de plastique » pourraient nous aider à faire diminuer les montagnes de déchets qui encombrent nos décharges et finissent dans les océans.

Si les microorganismes dotés de telles capacités suscitent l’espoir, ils peuvent aussi, dans d’autres contextes, être à l’origine de graves problèmes. C’est par exemple le cas de l’une des souches de la bactérie Pseudomonas aeruginosa que nous avons identifiée à l’hôpital, et qui est capable de dégrader certains matériels médicaux.

Des bactéries mangeuses de plastique à l’hôpital

Les plastiques sont largement utilisés en médecine, notamment pour les sutures (en particulier les sutures de type résorbable), les pansements et les implants. Nous nous sommes demandé s’il pouvait exister, dans les hôpitaux, des bactéries capables de dégrader les plastiques.

Pour le vérifier, nous avons analysé grâce à des outils informatiques les génomes de différents microbes pathogènes connus pour être présents en milieu hospitalier, afin de déterminer si certains d’entre eux renfermaient des enzymes proches de celles dont sont équipées les bactéries de l’environnement capables de s’attaquer au plastique. Nous avons eu la surprise de constater que certains microbes hospitaliers en sont effectivement dotés, ce qui suggère qu’ils pourraient être eux aussi capables de décomposer du plastique. Ce type d’enzymes a par exemple été identifié chez Pseudomonas aeruginosa, une bactérie opportuniste, autrement dit, qui devient dangereuse lorsque le système immunitaire est affaibli, responsable chaque année d’environ 559 000 décès dans le monde.

Un grand nombre des infections par ce microbe (qui se traduisent de diverses façons selon la localisation du site d’infection : infection des follicules pileux, de l’œil, de l’oreille, des poumons, de la circulation sanguine, des valves cardiaques…) sont contractées en milieu hospitalier. Les patients sous ventilation artificielle ou souffrant de plaies chirurgicales ou de brûlures sont particulièrement exposés aux infections à P. aeruginosa. Il en va de même pour ceux qui sont équipés de cathéters.

Après cette découverte, nous avons décidé de vérifier en laboratoire si cette bactérie était effectivement capable de « manger » du plastique.

Nous nous sommes concentrés sur une souche spécifique de cette bactérie, isolée chez un patient atteint d’une infection cutanée, et possédant un gène codant pour une enzyme dégradant le plastique. Nous avons découvert qu’elle pouvait non seulement pouvait décomposer le plastique, mais qu’elle l’utilisait comme source nutritive pour croître. Cette aptitude est conférée par une enzyme que nous avons nommée Pap1.

Des biofilms renforcés grâce au plastique dégradé

Classée parmi les pathogènes de priorité élevée par l’Organisation mondiale de la santé, P. aeruginosa est capable de former des biofilms (les cellules bactériennes adoptent une organisation en couche visqueuse, qui les protège du système immunitaire et des antibiotiques), ce qui complique grandement son traitement. Notre équipe avait démontré dans de précédents travaux que lorsque des bactéries environnementales forment de tels biofilms, elles peuvent dégrader le plastique de façon accélérée.

Nous nous sommes alors demandé si le fait de posséder une enzyme dégradant le plastique pouvait renforcer le pouvoir pathogène de P aeruginosa. Et nous avons découvert qu’effectivement, les bactéries dotées d’une telle enzyme présentaient une virulence accrue et formaient des biofilms plus volumineux.

Pour comprendre pourquoi le biofilm produit par P. aeruginosa était plus imposant en présence de plastique, nous en avons analysé la composition. Il en ressort que cette bactérie est capable d’incorporer le plastique dégradé au sein de cette couche visqueuse – ou « matrice », selon le terme scientifique – l’utilisant comme un « ciment », ce qui a pour effet de renforcer la communauté bactérienne formant le biofilm.

Implants orthopédiques, cathéters, implants dentaires, pansements « hydrogels » destinés aux brûlures… Les plastiques sont omniprésents dans les hôpitaux. Le fait qu’un pathogène tel que P. aeruginosa soit capable de persister durablement en milieu hospitalier pourrait-il s’expliquer par son aptitude à se nourrir de plastique ? Il s’agit, selon nous, d’une possibilité à envisager.

Un pathogène capable de dégrader le plastique de ces dispositifs, tel que celui décrit dans notre étude, pourrait constituer un problème majeur, compromettant l’efficacité du traitement et aggravant l’état du patient. Heureusement, des chercheurs travaillent déjà sur des solutions, notamment l’incorporation d’agents antimicrobiens dans les plastiques médicaux, afin d’empêcher les germes de s’en nourrir. En outre, maintenant que nous savons que certaines bactéries peuvent dégrader le plastique, il conviendra de tenir compte de cette donnée dans le choix des matériaux destinés à de futurs usages médicaux.

The Conversation

Ronan McCarthy est financé par le BBSRC, le NC3Rs, l’Académie des sciences médicales, Horizon 2020, la British Society for Antimicrobial Chemotherapy, Innovate UK, le NERC et le Medical Research Council. Il est également directeur de l’Antimicrobial Innovations Centre à l’université Brunel de Londres.

Rubén de Dios est financé par le BBSRC et le Medical Research Council.

ref. À l’hôpital, la découverte d’une bactérie « mangeuse de plastique » – https://theconversation.com/a-lhopital-la-decouverte-dune-bacterie-mangeuse-de-plastique-258150

TikTok et la santé mentale des adolescents : les alertes de la recherche

Source: – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Sur TikTok, les utilisateurs vulnérables reçoivent jusqu’à 12 fois plus de contenus mortifières (suicide et automutilation) et 3 fois plus de contenus « nuisibles » (troubles alimentaires, anxiété, etc.). Ici, de jeunes Ukrainiennes sur TikTok en 2020. Iryna Imago

TikTok est l’un des réseaux sociaux les plus populaires chez les adolescents. Selon les études des chercheurs, la plateforme reconfigure leurs repères attentionnels, affectifs et cognitifs, avec un impact important sur leur santé mentale et leur construction personnelle.


Les témoignages de familles endeuillés ont démontré les conséquences parfois tragiques d’une exposition non encadrée. En novembre 2024, par exemple, sept familles françaises ont assigné TikTok en justice, accusant l’application de promouvoir des contenus favorisant les troubles alimentaires, l’automutilation et le suicide, ciblant particulièrement les jeunes utilisateurs. Parmi ces cas, deux adolescentes de 15 ans se sont suicidées, et quatre ont tenté de le faire. Ces affaires illustrent les risques d’une exposition prolongée à des contenus nocifs, d’autant que les utilisateurs fragiles reçoivent jusqu’à 12 fois plus de contenus mortifières (suicide et automutilation) et 3 fois plus de contenus « nuisibles » (troubles alimentaires, anxiété, etc.).

En mars 2025, une commission d’enquête parlementaire – à laquelle nous avons remis un rapport scientifique dans le cadre d’une contribution citoyenne – s’est penchée sur les effets sur les effets psychologiques de la plateforme sur les mineurs. Elle a offert une reconnaissance institutionnelle des constats jusque là cantonnés aux cercles académiques.

Au-delà de sa portée symbolique, la commission d’enquête permet de faire émerger plusieurs nouveaux éléments dans le débat public. Elle a mis en lumière le rôle central de l’algorithme dans la fabrique des vulnérabilités psychiques des mineurs.

Elle porte également la discussion sur des propositions concrètes opérationnelles : renforcement du contrôle parental, paramétrage horaire des usages, meilleure éducation à la critique des environnements numériques, tout en faisant émerger certaines réflexions déjà connues du monde académique comme les normes identitaires, genrées et antisémites véhiculés par la plateforme.

Mais au-delà des constats admis – trouble de l’attention, fatigue mentale, perte d’estime de soi – une question persiste : que savons-nous réellement de ce que TikTok fait aux adolescents ? Et que reste-t-il à comprendre ?

Comment TikTok capte l’attention et façonne l’identité des jeunes

Comme le montrent de récentes études, l’anxiété croissante chez les jeunes est nourrie par l’exposition à des contenus violents, sexualisés ou humiliants mais aussi par une dynamique de comparaison sociale continue. Cette exposition engendre un narcissisme fragile fondé sur le paraître au détriment de l’être et alimente des formes d’addictions comportementales.

Il est désormais clairement mis en évidence qu’en enfermant les jeunes dans des boucles de contenus anxiogènes ou stéréotypés, la logique de personnalisation devient elle-même un facteur de risque. L’algorithme ne se contente pas de recommander : il structure les parcours attentionnels en fonction des interactions de chacun, enfermant les jeunes dans une spirale de répétition émotionnelle.

Mais certains travaux de recherche invitent à approfondir l’analyse de TikTok au-delà des seuls contenus diffusés, en l’abordant comme un dispositif structurant. Des notions comme la désintermédiation éducative, le panoptique inversé ou la souveraineté cognitive permettent de penser les plates-formes comme des environnements qui modulent les repères attentionnels, identitaires et sociaux, souvent à l’insu des utilisateurs.

Les travaux en psychologie cognitive et sociale de Serge Tisseron et Adam Alter, montrent que les technologies reposant sur le défilement infini et la récompense immédiate perturbent l’attention et modifient le rapport à l’émotion. En l’espèce, TikTok agit comme un raccourci affectif remplaçant la réflexion par l’impulsion.

De plus, les normes implicites de visibilité, de beauté, de viralité imposent une esthétique de la reconnaissance qui façonne les représentations de soi. La recherche montre qu’elles accentuent la comparaison sociale, l’anxiété et une estime de soi conditionnée à la validation numérique, notamment chez les adolescentes surexposées à des modèles filtrés bien souvent irréalistes.

Sur TikTok, les contenus émotionnels, pseudo-scientifiques ou anxiogènes circulent sans hiérarchie ni médiation éducative. Cette désintermédiation cognitive, bien documentée dans la recherche sur les réseaux sociaux, fragilise les capacités critiques des jeunes, où l’influenceur tend à remplacer l’enseignant.

Cette logique est analysée dans la lignée évolutive des travaux de Jeremy Betham sur le panoptique, par le concept de panoptique assisté par ordinateur de Laetitia Schweitzer et de panoptique inversé de Borel, dont on comprend qu’en l’espèce, les jeunes se surveillent eux-mêmes pour exister dans l’espace numérique.

Quand TikTok remplace l’école : une crise invisible du savoir

L’attention est souvent abordée comme un simple mécanisme cognitif, mais elle est aussi – comme l’ont montré Yves Citton, Dominique Boullier ou Bernard Stiegler – une ressource stratégique captée et exploitée par les plateformes numériques. En sciences de l’information et de la communication (SIC), elle est analysée comme un rapport social structurant, façonné par des logiques de captation continue. Ce n’est donc pas seulement la concentration des jeunes qui est en jeu, mais leur rapport au temps, à la présence et à la possibilité d’une pensée critique.

La construction de soi sur TikTok se fait à travers des codes viraux, des filtres esthétiques, des modèles performatifs. Mais quelle est la nature exacte de cette exposition ? Que signifie se montrer pour exister, se conformer pour être visible ? Peu d’analyses saisissent TikTok comme un dispositif d’injonction identitaire où l’individu devient le principal agent mais aussi le principal produit de sa propre visibilité.

C’est là que l’on comprend que l’adolescent est profilé, influencé à son insu. Il devient, dans cette dynamique algorithmique, à la fois le spectateur, le producteur et la marchandise.

Cette logique relève d’un état de souveillance : une forme de surveillance douce et invisible. L’environnement numérique n’impose rien frontalement, mais oriente subtilement ce qu’il faut être, montrer, ressentir. Un point qui reste à documenter finement chez les publics mineurs.

Par ailleurs, TikTok ne hiérarchise pas les discours. Les témoignages, émotions, faits, récits, discours politique… tous coexistent dans un même flux. Cette indifférenciation des régimes de discours produit une confusion cognitive permanente persistante que les jeunes finissent par intégrer comme norme. La question de la véracité de l’information n’est plus aux premières loges. On est désormais plus dans de la fonctionnalité, dans le nombre de vues, de like.

Or, la délégitimation progressive du savoir structuré au profit de la viralité affective pose un enjeu démocratique de premier ordre : c’est la capacité des jeunes à discerner, argumenter, contester – bref, à exercer leur citoyenneté – qui s’en trouve fragilisé.

Enfin, une autre dimension rarement abordée concerne la territorialisation des algorithmes. TikTok ne propose pas les mêmes contenus ni les mêmes logiques de personnalisation selon les pays ou les contextes culturels. L’algorithme reflète, et parfois accentue, des inégalités d’accès à l’information ou des priorités idéologiques. Cela invite à s’interroger : qui décide de ce que les jeunes voient, ressentent ou pensent ? Et depuis où ces choix sont-ils pilotés ?

Ce que TikTok révèle de nos vulnérabilités numériques

TikTok concentre les logiques les plus puissantes du numérique contemporain : captation algorithmique, personnalisation affective, exposition identitaire et désintermédiation éducative. Il est désormais important de comprendre comment il agit, ce qu’il transforme et ce que ces transformations révèlent de nos propres vulnérabilités affectives.

Loin des approches moralisantes ou strictement réglementaires, une lecture interdisciplinaire invite à repenser la question autrement : comment armer les jeunes cognitivement, socialement et symboliquement face à ces environnements ?

Les premiers diagnostics sont posés. Les effets sont visibles. Mais les concepts pour penser TikTok à sa juste mesure restent encore à construire.

The Conversation

Fabrice Lollia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. TikTok et la santé mentale des adolescents : les alertes de la recherche – https://theconversation.com/tiktok-et-la-sante-mentale-des-adolescents-les-alertes-de-la-recherche-256833

Meurtres racistes mis en scène sur les réseaux sociaux : le droit des médias doit s’imposer aux plateformes

Source: – By Dominique Boullier, Professeur des universités émérite en sociologie. Chercheur au Centre d’Etudes Européennes et de Politique Comparée, Sciences Po

Plusieurs crimes racistes récents (comme les assassinat commis à La Grand-Combe, dans le Gard, et à Pujet-sur-Argens, dans le Var) ont été annoncés, filmés ou commentés sur les réseaux sociaux, sans intervention efficace des plateformes. L’annonce et la mise en scène d’un crime, valorisés par les algorithmes, permettent désormais une visibilité sur les réseaux sociaux, constituant un élément attractif du passage à l’acte. Il est indispensable d’imposer à ces plateformes le cadre légal standard des médias, qui comporte une responsabilité éditoriale pour les contenus publiés.


La dimension médiatique des meurtres racistes auxquels on a assisté récemment est très frappante. Dans les deux cas, les auteurs présumés des faits ont annoncé leurs intentions sur les réseaux sociaux (sur Discord puis Instagram pour l’assassinat de La Grand-Combe, sur Facebook pour celui Puget-sur-Argens). Ces publications en ligne avaient précédé leur passage à l’acte, affichant pour le meurtrier d’Aboubakar Cissé, dans le premier cas, une « fascination morbide » (selon la procureure) sur son serveur Discord, et pour celui d’Hichem Miraou à Puget-sur-Argens, un racisme explicite et une intention de tuer, cette fois sur Facebook.

Un signalement avait même été transmis à la plateforme et à Pharos par des femmes présentes sur le serveur Discord du premier, mais sans aucun effet apparemment. Personne n’avait signalé, détecté ou dénoncé le second, qui annonçait clairement son intention de dire « stop aux islamistes » et de faire « un petit carton déjà rien qu’en sortant de chez lui, tous les sans-papiers ». Pire encore, le premier s’est même filmé pendant l’exécution et l’a diffusée en direct, tout comme le meurtrier de la mosquée de Christchurch en Nouvelle-Zélande l’avait fait en 2019. C’est à ce moment de la publication de cette vidéo sur Instagram que les deux anciennes membres du serveur Discord de l’auteur ont fait un nouveau signalement qui a entraîné le retrait de la vidéo par la plateforme. Et enfin à la suite de son crime, le meurtrier de Puget-sur-Argens a pris le temps de commenter et de justifier ses interventions dans quatre vidéos postées sur Facebook, sans aucune entrave ni modération.

Dans ces affaires, la distribution des responsabilités se fait avant même la conclusion de l’enquête à travers les médias, chaînes d’info et réseaux sociaux. La première tendance consiste à vérifier l’origine ethnique du meurtrier et à appliquer la grille de lecture habituelle sur les conséquences du laxisme en matière d’immigration. Mais, dans les deux cas, les meurtriers se trouvent être des Français sans marque particulière, ce qui oblige à changer de registre. Le cadrage stéréotypé ne fonctionne plus. D’autres font alors appel au cadrage plus large de la brutalisation ou de l’ensauvagement, largement propagé par des propos répétés du personnel politique ces derniers mois.

Ces cadrages ne sont pas seulement des effets de manche. Ils peuvent fournir une justification à certains qui veulent se faire justice eux-mêmes, tant ils sont frustrés de leur propre impuissance.

Ces deux cadrages stéréotypés, immigration et ensauvagement, conduisent à désigner des boucs émissaires que la viralité des réseaux sociaux amplifie largement, ce qui affecte même ceux qui ne seraient pas en contact direct avec les cibles dans leur vie quotidienne. Il faudrait suivre méthodiquement la propagation de ces phrases, de ces expressions qui s’insinuent ainsi dans tous les esprits, même pour les critiquer. Cela permettrait de donner corps à ce « racisme d’atmosphère », pour, à la fois, montrer qu’il ne peut effacer la responsabilité de certains émetteurs dans cette propagation mais aussi pour admettre qu’une fois lancés, ces termes deviennent des mèmes qui se propagent à la moindre occasion, comme des évidences prétendument partagées, comme un climat qui s’insinue dans nos vies malgré nous.

Mise en ligne et mise en scène : propager sa réputation

Doit-on alors accuser les plateformes de réseaux sociaux de cette contagion de la violence, de la banalisation du racisme, des propos de haine et de harcèlement grâce à la viralité des images et des propos ?

Leur responsabilité est certain,e mais à condition d’éviter les condamnations morales incantatoires. Il est, en effet, demandé aux plateformes de cibler certains émetteurs (dans le cas du terrorisme) ou de mieux modérer les contenus, mais cette recommandation ne sera contrôlée qu’après coup, c’est-à-dire, comme ici, trop tard, et jusqu’ici sans réelle sanction, malgré les menaces de la Commission européenne vis-à-vis de X.

S’il est exact que, dans les deux assassinats, les plateformes n’ont rien modéré du tout ou trop tard (avec la suppression de la vidéo de La Grand-Combe sur Instagram après signalement), cela n’est guère étonnant quand on sait qu’elles ont réduit leurs charges de personnel de modération partout dans le monde. Et quand bien même elles auraient eu les ressources humaines en place, cette détection après coup aurait nécessité une intervention très rapide des forces de police et de la justice, sommées d’adopter un rythme accéléré de traitement pour pallier les manquements des plateformes.

Or, la réputation gagnée en ligne par ces crimes contribue désormais au passage à l’acte. La mise en scène de ses intentions puis du crime et, enfin, des commentaires sur ces crimes constitue désormais un pattern qui doit alerter : la visibilité gagnée sur les réseaux sociaux constitue un des éléments attractifs du passage à l’acte. Selon les cas, on pourra parler d’enfermement dans une « bulle de filtre », lorsqu’une communauté de suiveurs, d’amis s’est constituée et reste à l’écoute.

Toutes leurs réactions (like, partages, commentaires) seront vécues comme autant de récompenses et de reconnaissance qui alimentent l’estime de soi souvent mise à mal dans la vie ordinaire. Dans d’autres cas, cela peut constituer une façon de provoquer l’attention d’un public hors de son cercle d’amis et de gagner ainsi en visibilité ou en réactivité, et donc en viralité. Le « score de nouveauté » d’une annonce d’un meurtre à venir est valorisé par les algorithmes des plateformes puisqu’il engendre un « taux d’engagement » élevé.

Un cadre légal clair et simple : les médias sociaux sont des médias

Dans ces deux cas, cibler a priori des populations à risque (terrorisme, ultradroite) ne suffit pas. Car les contenus porteurs d’indicateurs de haine et de harcèlement prolifèrent et sont accélérés par la viralité des réseaux qui offre la gloire instantanée et éphémère à de parfaits inconnus. Or, les plateformes ne détectent pas ces contenus pourtant illégaux, non pas parce que ce n’est pas techniquement faisable, mais parce que ce serait économiquement dommageable pour elles, pour leur modèle économique fondé sur les placements publicitaires sur des contenus à haut potentiel de viralité.

Il faut donc trouver un moyen légal de leur faire endosser cette responsabilité, et ce moyen est très simple : les faire revenir dans le cadre légal standard de tous les médias, qui comporte une responsabilité éditoriale pour tous les contenus publiés sur leurs supports. Dans les crimes en question, ces contenus auraient pu ainsi être modérés et supprimés avant même leur publication, comme le font les médias qui disposent de courriers des lecteurs par exemple. Chaque observateur peut constater que cela n’empêche pas la publication de propos d’orientation politique très différente ou de ton parfois très virulent, du moment qu’ils respectent la loi.

Pourquoi, donc, accepte-t-on de laisser ces plateformes encore sous un statut d’hébergeurs, régime qui date de 1996 et du Communications Decency Act états-unien qui était destiné à réduire la responsabilité légale des firmes d’opérateurs de téléphone, à une époque où aucun réseau social n’existait ?

Il est temps de changer radicalement et très simplement de point de vue en les traitant comme des médias. Tous les messages qui ont la forme d’appels à la haine, au racisme, à l’antisémitisme, à la violence, à la calomnie et à l’insulte seront ainsi filtrés a priori avant publication, sous la responsabilité des plateformes. Certes, ce sont des tiers qui publient, mais cela n’enlève rien au fait que ce sont elles qui leur donnent les moyens techniques et la visibilité qui atteint une échelle sans commune mesure avec celle d’un graffiti raciste dans la cage d’escalier.

Ces plateformes avanceront que, techniquement, elles n’ont pas les ressources pour tout filtrer avant les publications de milliards de messages par jour. Il suffira de leur rappeler leurs revenus des quinze années précédentes fondées sur une impunité totale : oui, elles auront l’obligation d’investir dans cette tâche, quitte à rogner sur leurs marges exorbitantes qui leur ont fourni leur actuelle toute-puissance, qu’elles utilisent même pour contrer l’État de droit. Elles afficheront le soutien du public qui criera à la censure, sans aucun doute, et se vanteront d’être les championnes de la liberté d’expression, comme a su si bien le faire Elon Musk, avec son sens aigu de la modération et de la liberté d’expression qu’on observe sur X.

Mais il faudra leur rappeler précisément qu’elles ont pratiqué depuis longtemps des choix éditoriaux et qu’elles ont donc elles-mêmes censuré bon nombre d’expressions. Ce qu’il ne faut pas leur reprocher, mais au contraire utiliser pour exiger qu’elles assument leur rôle d’éditeur avec toutes les responsabilités légales sur tout contenu publié par leurs clients. Lorsque les conditions du pluralisme sont remplies dans les pays démocratiques, il devrait être tout à fait possible de quitter une plateforme dont on désapprouve la politique éditoriale pour aller sur une autre, exactement comme on le fait avec les mass médias. On peut même faciliter ces migrations en obligeant à la portabilité des données et des réseaux d’amis qu’on a ainsi constitués.

Qu’on mesure bien la faillite de ces plateformes pour la vie sociale et leur responsabilité directe dans la propagation d’appels au crime qu’on observe. Comment peut-on encore en rester au laisser-faire de toutes les années 2010 où le dogme libéral exigeait de ne jamais freiner le business ni l’innovation ? L’idéologie libertarienne, qui domine à la tête de ces plateformes, ne peut plus être associée aux idéaux des débuts d’Internet et du Web qui ont été trahis au profit d’une excitation générale des internautes, d’une emprise sur l’attention des publics pour générer toujours plus de revenus publicitaires. Le souci du bien commun, du débat public, de la santé mentale des internautes et de la sécurité des citoyens a disparu de leur agenda.

Les règlements européens se limitent à des demandes de transparence qui ne sont jamais respectées tant les algorithmes deviennent encore plus opaques avec les IA génératives, et à des principes de reporting sur les efforts faits pour modérer les contenus. Or, on le voit encore avec ces crimes récents publiés en ligne, les quelques efforts, qui avaient été faits après Cambridge Analytica, ont été réduits au service minimum et n’étaient de toute façon pas efficaces. Le rythme des propagations, la viralité, est le critère clé qui rend toute modération a posteriori impuissante. Il est temps de changer de méthode et de cesser d’inventer des exceptions légales pour traiter un problème créé de toutes pièces par les plateformes et leur modèle économique publicitaire.

Le choix est donc clair et la solution très simple si la volonté politique existe. Tous les contenus publiés sur les plateformes seront de la responsabilité légale de ces mêmes plateformes, car elles seront désormais assimilées à des médias.

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et du numérique (Arcom) doit les réguler de la même façon, en allant, s’il le faut, jusqu’à leur interdiction d’opérer sur le territoire français, si elles ne respectent pas ce cahier des charges. Puisque le cadre européen s’avère insuffisant, que le danger pour la sécurité publique est désormais avéré, l’État doit donc prendre l’initiative pour recadrer ces réseaux sociaux qui sont en fait des médias sociaux, certes des médias appuyés sur de fortes contributions des internautes mais des médias cependant.

Des faits aussi graves que les deux homicides qui viennent d’être commis, avec la publicité qui leur a été donnée avant, pendant et après leur exécution, sur les plateformes demandent une réaction à la hauteur du risque social ainsi créé. Mais cela doit se faire non pas en réagissant de façon_ ad hoc_, mais bien en révisant le statut légal de ces plateformes, pour celles qui sont devenues des médias et des éditeurs.

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Dominique Boullier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Retraites : après l’échec du « conclave », quelles leçons pour la démocratie sociale ?

Source: – By Dominique Andolfatto, Professeur de science politique, Université Bourgogne Europe

Après l’échec du « conclave » sur les retraites entre patronat et syndicats, lundi 23 juin, François Bayrou cherche toujours une « voie de passage » pour obtenir un accord. Une partie de la gauche menace désormais le premier ministre de censure. Au-delà de la réforme des retraites, quel bilan tirer de ces quatre mois de négociation sous un format inédit ? Pourquoi cet exercice de « démocratie sociale » a-t-il échoué ?


Le « conclave » sur les retraites (réunissant Medef et CPME, et trois syndicats – CFDT, CFE-CGC et CFTC) a donc échoué. Aucune évolution sur l’âge de départ de la retraite (fixé à 64 ans) n’aura lieu. Également abandonnées, les évolutions a minima escomptées – réduction des inégalités hommes-femmes, assouplissement de la décote (minoration des pensions faute de trimestres cotisés suffisants), prise en compte de la pénibilité.

Faute d’abrogation de la réforme de 2023, une partie de la gauche menace déjà le premier ministre de censure. Mais quels enseignements tirer de cet exercice inédit de démocratie sociale ?

Entre tactique et démocratie sociale

En janvier dernier, François Bayrou rouvrait de façon inattendue l’épineux dossier des retraites. Cette réforme impopulaire avait soulevé beaucoup de colère, les syndicats étant vent debout contre le report de l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans.

Pour le premier ministre, cette réouverture était d’abord tactique : éviter une nouvelle censure du gouvernement en remettant autour de la table les partenaires sociaux (organisations syndicales et patronales). Les syndicats, comme une majorité des partis politiques, avaient rejeté la réforme de 2023. Décider de la rediscuter, c’était assurer au gouvernement une certaine longévité en obtenant une neutralité relative des acteurs syndicaux et politiques.

Pour le premier ministre, il s’agissait également d’innover en redonnant la parole à la démocratie sociale au moment où les institutions de la démocratie politique, particulièrement l’Assemblée nationale, semblent bloquées. François Bayrou choisit alors une forme originale, celle d’un « conclave » réunissant les partenaires sociaux pour proposer une nouvelle réforme, plus acceptable pour l’opinion et soucieuse d’équilibre financier du système.

En ce sens, le « conclave » est bien un objet nouveau. Il déroge aux cadres habituels des négociations interprofessionnelles qui débouchent – ou pas – sur des « accords » modifiant le droit du travail ou social. Des locaux ministériels accueillent, à partir de la fin du mois de février, les négociateurs et de hauts fonctionnaires mis à disposition pour produire les informations et notes techniques nécessaires aux débats. Un animateur est désigné : Jean-Jacques Marette, personnalité appréciée des syndicats, ancien directeur général de l’Agirc-Arrco, le régime de retraite complémentaire des salariés du privé aux comptes équilibrés.

Un accueil ambigu des partenaires sociaux

Si ce nouveau cadre de dialogue séduit certaines organisations, notamment la CFDT ou la CFE-CGC, d’autres se montrent plus réservées ou peu demandeuses, comme le Medef. Ce nouveau cadre pour la démocratie sociale n’est-il pas trop soudain et placé sous la tutelle étroite de l’État et de son administration ? De fait, FO, troisième organisation syndicale, quitte le « conclave » dès son premier jour, déplorant une instrumentalisation. La CGT le quitte un peu plus tard pour des raisons revendicatives.

Mais comment croire que les syndicats renonceraient aux 62 ans (voire aux 60 ans) comme la CGT et certaines formations politiques qui le défendent toujours officiellement ? La CGT part lorsque le premier ministre ferme la porte au retour aux 62 ans.

Par ailleurs, les organisations patronales se montrent hostiles à toute revendication de cotisation nouvelle qui alourdiraient le coût du travail. Le syndicat patronal U2P (artisans et professions libérales) exige même des « mesures drastiques » comme un nouveau recul de l’âge de départ à la retraite.

De nombreuses interférences perturbent également le « conclave ». Celle de la Cour des comptes qui annonce que le déficit des retraites va progressivement se creuser (en milliards d’euros) si aucune nouvelle mesure d’économie n’est prise. Mais aussi celle du COR (Conseil d’orientation des retraites) selon lequel l’équilibre financier dépendra du recul de l’âge de départ à la retraite (son président évoquant même un âge de 66,5 ans).

Expliquer et responsabiliser

Tous ces éléments ont rendu cet exercice de démocratie sociale difficile, alors que les partenaires n’y étaient pas forcément préparés.

Rappelons que François Bayrou a confié aux partenaires sociaux un dossier majeur, alors que les gouvernements précédents les avaient largement déresponsabilisés lors de la fabrique de la réforme de 2023 : cycle de négociations « très cadré », absence d’interlocuteur politique lors des discussions, « contenu ficelé » des éléments à discuter, comme a pu en témoigner le négociateur de la CFDT.

Lors du « conclave », syndicats et patronat ont, jusqu’au bout, tenté de faire preuve d’esprit de responsabilité, tentant de reconstruire ensemble de nouveaux pans de la réforme.


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Reste que, pour les syndicats, il était difficile de faire une croix sur les revendications de 2023 dont l’abaissement de l’âge légal de départ à la retraite, malgré l’impératif de réduction du déficit. Rappelons que, depuis la loi de 2008 sur la « rénovation de la démocratie sociale », les syndicats sont en perpétuelle concurrence dans les entreprises et les branches d’activités pour la représentativité et les moyens et ressources qui en découlent. Pour une organisation syndicale, « céder » sur l’âge de la retraite en entérinant la réforme de 2023, c’était prendre le risque d’être accusée de trahir les mobilisations de 2023 – avec des conséquences probables lors des prochaines élections professionnelles.

Rupture avec la Sécurité sociale des origines

La fabrique des réformes de la protection sociale et l’administration de cette dernière interrogent aussi la raison d’être du « conclave » et expliquent sans doute l’échec final.

En 1945, aux origines du système français de protection sociale (dont celui des retraites), il avait été décidé que celui-ci serait fondé sur la démocratie sociale. Autrement dit, la gestion des caisses de sécurité sociale, à l’origine uniques, était confiée aux représentants syndicaux et patronaux.

Ce mode de gestion – qui vaut toujours pour les retraites complémentaires – a été remis en cause pour le régime général à compter de 1967. Les partenaires sociaux ont été progressivement mis à l’écart pour ne plus tenir qu’un rôle symbolique, l’État et des fonctionnaires spécialisés reprenant l’administration directe du système et fixant ses orientations.

Depuis, ce système a perdu son enracinement social et l’État impose des réformes récurrentes et souvent brutales alors que, dans d’autres pays, l’État fait confiance aux organisations qui procèdent de façon consensuelle.

Le « conclave » de 2025, trop circonstanciel, n’a pas réussi à inverser la tendance, même s’il a permis de mettre clairement – et démocratiquement – sur la table les arguments des diverses parties et éclairé l’opinion sur la complexité de la gestion des retraites.

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Dominique Andolfatto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Fusionner l’audiovisuel public : pour quoi faire ?

Source: – By Alexandre Joux, Professeur en Sciences de l’information et de la communication, Aix-Marseille Université (AMU)

Les députés ont rejeté le projet de création d’une holding réunissant France Télévisions, Radio France et l’INA le 30 juin. La loi défendue par la ministre de la culture Rachida Dati sera examinée au Sénat à partir du jeudi 3 juillet. Portée par Emmanuel Macron depuis 2017, cette fusion est-elle justifiée ?


Le projet de fusion de l’audiovisuel public est examiné par le Parlement. Mais quelles réponses peut apporter ce projet « Big is Beautiful » aux défis des médias de l’audiovisuel public ? Revenir sur l’évolution de l’audiovisuel public, ses réussites et ses limites actuelles souligne combien l’impératif politique semble l’emporter sur l’urgence numérique.

En 1974, l’ORTF était scindée en trois entités afin d’introduire un peu de concurrence et de diversité entre les chaînes. La libéralisation de l’audiovisuel, c’est-à-dire le droit de créer des radios et des télévisions privées, se produira dix ans plus tard, entre 1982 et 1986, puis sera suivie par la privatisation de TF1 en 1987. Dès lors, l’audiovisuel public perd progressivement son image de télévision d’État et s’impose en tant qu’alternative aux offres privées de télévision. Cette spécificité ne l’a plus quitté depuis, ce qui permettra sa réunification progressive.

En 1992, France Télévision (alors sans s) naît de la réunion des deux principales chaînes publiques. La même année, la fréquence de La Cinq, en faillite, est attribuée au service public, une manière de compenser la privatisation de TF1. Avec le lancement de la TNT en 2005, France 4 vient compléter l’offre de chaînes de France Télévisions et France 5 récupère la cinquième fréquence qu’elle partageait avec Arte.

Puis il faudra toujours plus souligner la spécificité de l’audiovisuel public, ce qui conduira le président Sarkozy, en 2008, à s’inspirer du modèle de la BBC à l’occasion de la suppression de la publicité sur France Télévisions après 20 heures. En 2016, Les Républicains (LR) proposeront la création d’une « BBC à la française », c’est-à-dire la réunion de la radio et de la télévision publiques, proposition reprise en 2017 dans le programme d’Emmanuel Macron, ouvrant un chapitre qui devrait se clore en 2026, avec le début de l’examen, le 23 juin 2025, du projet de réforme de la loi audiovisuelle de 1986 visant à créer la holding « France Médias » (réunion de France Télévisions, de Radio France et de l’INA).

Mais il n’y aura jamais de « BBC à la française » parce que les audiovisuels publics européens sont très différents d’un pays à l’autre et sont régulés chacun de manière spécifique, la libéralisation de l’audiovisuel en Europe ayant emprunté une diversité de voies.

La BBC, puisqu’elle est donnée en exemple, dispose de ses propres studios, contrôle les droits sur les programmes qu’elle finance, et a une activité commerciale à l’international qui contribue à alimenter en contenus ses antennes britanniques. France Télévisions, à l’inverse, a l’obligation de recourir d’abord à des producteurs indépendants quand elle finance des programmes, ceci afin de soutenir la diversité de la création française, et n’a donc pas pu développer un catalogue important de contenus audiovisuels dont elle contrôle les droits et qu’elle pourrait exploiter commercialement. La nouvelle loi, si elle est votée, fera donc émerger France Médias, une holding unique, mais pas une nouvelle BBC, avec plusieurs enjeux identifiés : un enjeu économique et stratégique, un enjeu éditorial, un enjeu politique.

L’audiovisuel à l’heure des plateformes : l’enjeu économique et stratégique

Avec l’émergence de plateformes mondiales dans la musique et le podcast (Spotify), dans la vidéo (Netflix), les acteurs nationaux de l’audiovisuel (radio, télévision) sont contraints de s’adapter rapidement. En effet, la structure du marché a rapidement évolué parce que des acteurs nouveaux et mondialisés ont émergé, mais aussi parce que l’on assiste à un changement rapide des pratiques en faveur de la consommation à la demande. Si le déséquilibre entre plateformes mondiales et acteurs nationaux est souvent pointé du doigt, reste que l’émergence de France Médias ne devrait pas changer la donne. En effet, Radio France comme France Télévisions comptent déjà parmi les premiers producteurs de contenus audiovisuels français et Netflix et ses épigones n’ont pas vocation à les remplacer. Aux premiers, l’offre très française, aux seconds l’offre mondialisée. L’enjeu économique et stratégique d’un audiovisuel public réuni est donc à chercher ailleurs.

La logique d’un rapprochement entre un spécialiste des archives audiovisuelles, un groupe de radio et un groupe de télévision n’est pas en soi évidente. Elle le serait si les trois groupes réunis pouvaient mener une stratégie publicitaire agressive, mais les possibilités de l’audiovisuel public en la matière sont très limitées (la publicité est plafonnée sur Radio France, elle est interdite sur les chaînes de France Télévisions au meilleur moment, celui du prime time).

Reste donc un pari sur la « plateformisation », le terme étant employé pour désigner la manière dont les usagers, les producteurs de contenus et les technologies interfacent dans des écosystèmes créateurs de valeur. Sur une plateforme unique de l’audiovisuel public, un internaute attiré par une offre audio pourrait basculer vers des programmes vidéo, prenant ainsi ses habitudes sur le service qui deviendrait, si ce n’est l’unique, au moins l’une des principales portes d’entrée de sa consommation de contenus audiovisuels à la demande. Ce superportail pourrait même agréger l’offre d’autres partenaires, comme le fait déjà France.tv, la plateforme de vidéo à la demande de France Télévisions.

C’est finalement le modèle Salto, avec la convergence des médias en plus, les grands partenaires privés en moins. Mais la mise en œuvre d’une telle stratégie ne passe pas nécessairement par une fusion.

L’enjeu éditorial : convergence et agilité

Dans le domaine de l’information, France Télévisions et Radio France ont déjà fait la preuve de leur capacité à travailler ensemble sans être fusionnés, avec un résultat probant, le succès depuis 2016 de l’offre globale France Info sur Internet. Le site web et son application fédèrent les contenus des rédactions des deux groupes et s’imposent comme un portail de l’information pour l’audiovisuel public, avec un vrai succès d’audience. Ce n’est pas le cas de la chaîne d’information en continu France Info, lancée la même année par France Télévisions et qui réunit moins de 1 % de l’audience de la TNT dix ans plus tard. France Info, la radio, affiche en revanche de très belles performances, dans un contexte concurrentiel, certes, plus favorable puisqu’elle n’a pas, face à elle, de concurrentes privées sur l’information en continu. Leur fusion dans un même groupe ne devrait pas changer la donne si l’offre n’évolue pas.

La fusion de la radio et de la télévision publiques pourrait, en revanche, accélérer la mise en œuvre d’une seconde offre convergente, ICI, lancée en 2025, qui fédère les programmes locaux des rédactions de France 3 en région et des locales de Radio France (ex-réseau France Bleu). Il s’agirait, de nouveau, de créer un portail unique pour l’accès à l’information, cette fois-ci locale.

L’exemple de France Info prouve toutefois que la fusion n’est pas un préalable à la mise en œuvre opérationnelle de telles offres et que l’agilité reste un atout maître pour garantir le succès des offres en ligne. Ainsi, Radio France est parvenue à s’imposer sur l’écoute de podcasts en France avec des replays de ses programmes et avec des podcasts natifs, au point désormais de fédérer, depuis son application, l’offre de podcasts francophones issus de l’audiovisuel public (Radio France, Arte Radio, mais aussi la radio canadienne, la RTBF belge).


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Arte.tv a fait émerger une offre de vidéo à la demande de dimension européenne, sans les moyens d’un Netflix, mais avec un pari éditorial fort sur le documentaire et les séries nordiques. De ce point de vue, la pertinence de la réunion des groupes audiovisuels publics se jouera fondamentalement sur la capacité des nouvelles équipes à imaginer un projet éditorial fédérateur et adapté aux différents supports de diffusion, ce qu’un projet de loi ne peut bien sûr pas anticiper.

Reste que ces approches convergentes, qui reposent sur des synergies entre médias différents, sont souvent vouées à l’échec. Le dernier en date a été acté par Vincent Bolloré, qui voulait faire de Vivendi un groupe convergent, avant de le scinder pour redonner leur indépendance à chacun de ses médias.

L’enjeu politique : la question de l’information

Finalement, l’enjeu politique s’impose comme le plus évident. Il est nécessaire d’avoir un audiovisuel public fort dans l’information, et la réunion des rédactions de France Télévisions et de Radio France fait émerger un géant dans l’univers du journalisme audiovisuel : plus de 3 500 journalistes. Certes, ce potentiel est à nuancer, car Radio France comme France Télévisions ont des obligations de couverture locale et France Télévisions est également présente dans les outremers. Cette mégarédaction est donc répartie sur l’ensemble du territoire national, mais c’est aussi sa force. Aux États-Unis, la disparition rapide des titres de presse locale et de leurs journalistes n’augure rien de bon pour la démocratie. En France, l’audiovisuel public peut éviter ce scénario, même s’il faut espérer que la presse locale réussisse sa bascule dans le tout-numérique.

Dans le domaine de l’information, la réunion des rédactions fait sens parce que la concurrence, quand les lignes éditoriales ne sont pas fortement différenciées, conduit à multiplier les doublons au détriment de la diversité des sujets traités. Pour cela, il faut que les journalistes deviennent de plus en plus polyvalents s’ils doivent être capables de travailler pour Internet, la radio et la télévision. Mais une meilleure allocation des ressources permet de traiter mieux chaque sujet, ou plus de sujets.

Le risque de la polyvalence, en revanche, c’est la possibilité de faire plus avec moins. Or, les budgets de l’audiovisuel public sont contraints depuis plusieurs années. Si cet impératif devait s’imposer, la fusion n’augmentera pas la diversité et la qualité de l’offre d’information de l’audiovisuel public, bien au contraire. Enfin, il ne faut pas exclure la possibilité d’un gouvernement trop peu libéral, comme cela s’est produit dans d’autres démocraties. La pression sur le dirigeant unique de l’audiovisuel public sera alors immense.

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Alexandre Joux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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