Vie et mort du Front de libération nationale corse

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Dominici, Maître de conférence en science politique, Université de Bordeaux

À l’occasion de l’anniversaire de la création du FLNC il y a 50 ans, retour sur la trajectoire singulière d’un mouvement clandestin qui a profondément marqué la vie politique corse. Entre revendication anticoloniale, structuration armée et recompositions internes, son histoire éclaire les transformations contemporaines du nationalisme insulaire.


En Corse, la première action violente contre l’État date de février 1973. Elle est revendiquée par le Front Paysan Corse de Libération (FPCL). Composé d’agriculteurs, de commerçants et d’étudiants, ses credo sont la reconnaissance de la Nation et de la langue Corse, l’exclusion des colons, la corsisation des emplois, et le rapatriement des Corses de l’extérieur.

Puis, dès l’année 1974, apparait une seconde organisation clandestine : la Ghjustizia Paolina (GP), constituée de jeunes militants pour la plupart étudiants. Elle revendique des attentats d’envergures contre des cibles définies comme colonialistes.

Le 24 avril 1974, le FPCL annonce sa fusion avec la GP et en mai 1974, ils diffusent un manifeste qui officialise un passage à la lutte de libération nationale et donc à la création d’un Front de libération de type mouvement de décolonisation. C’est dans ce contexte, suite à une vague de 22 attentats, durant la nuit de 05 mai 1976, qu’apparait le FLNC.

Une inscription parmi les luttes anticoloniales

Dans sa première conférence de presse en juillet 1976, le FLNC menace directement l’État au nom du peuple corse et rappelle que ses membres « n’ont pas d’attachement ni avec l’extrême droite ni avec les socialistes et autres révolutionnaires de gauche : ses membres sont, avant toute chose, nationalistes corses ». Ainsi, le FLNC expose un projet d’indépendance dont le point nodal est le choix des Corses à déterminer par la voie référendaire la souveraineté de l’île. Très critique envers les actions des autonomistes, il rappelle aussi que seule une lutte armée contre l’État dit colonial permettrait « de sauvegarder ce qui reste du peuple corse ». Le FLNC propose également l’extension du domaine de la revendication anticoloniale à la lutte de libération nationale :

« Corses, reprenons la voie de nos ancêtres, le fusil à la main, pour libérer notre patrie. Nous n’avons plus le choix ».

S’inspirant des situations des autres luttes de décolonisation, il précise que seule « cette période de désaliénation permettra [au] peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France ».

Sur le plan de la production de la violence contre l’État, à l’inverse de ses homologues européens (ETA ou IRA), le FLNC propose alors une violence ciblée et mesurée, pour ne pas dire contrôlée. Pour les insulaires ses actions sont perçues comme légitimes tant qu’elles restent au service de la défense et de la sauvegarde des intérêts des Corses.

Le manifeste de 1977 du FLNC « La liberté ou la mort » propose un programme d’actions « de légitime défense » du peuple corse contre un État jugé « comme colonial », car « d’occupation ». Il s’articule autour de cinq points :

  • La destruction de tous les instruments du colonialisme français : armée, administrations, etc.

  • L’instauration d’un pouvoir populaire démocratique, expression de tous les patriotes corses.

  • La confiscation des grandes propriétés coloniales et des trusts touristiques.

  • La réalisation d’un pouvoir agraire pour assurer les aspirations des paysans, des ouvriers, des intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d’exploitation.

  • Le droit à l’autodétermination après une période transitoire de trois ans, durant laquelle l’administration se fera à égalité entre forces nationalistes et forces d’occupation.

Phénomène classique des bras armés européens, le FLNC a en réalité un caractère plus pragmatique que révolutionnaire. Des stratégies personnelles traversent le mouvement, en faisant une organisation floue aux dérives parfois affairistes. Mais le FLNC cherche à soigner son image et à occuper l’espace public. Au-delà d’une présence dans chaque secteur de l’île, dès 1980, il crée une vitrine publique, la CCN (A Cunsulta di i Cumitati Nazionalisti : littéralement Rassemblement ou Assemblée des comités nationalistes), qui endosse le rôle symbolique de porte-parole de la lutte de libération nationale du peuple corse. Son discours tourné sur l’indépendance (mais aussi la révolution et le marxisme) parle à une jeunesse qui ne se retrouve pas dans le projet d’autonomie proposé par les autonomistes depuis les années 1960 (des compétences et pouvoirs élargis pour la Corse, tout en restant au sein de l’État français qui conserve le régalien).

L’interdiction de l’indépendantisme corse

Le FLNC est néanmoins dissout par les pouvoirs publics le 5 janvier 1983. À partir de cette date, le front et ses officines sont assimilés à des organisations illégales et terroristes.

Le 28 septembre 1983, la CCN est également dissoute par le gouvernement, qui empêche ainsi l’indépendantisme corse d’exister légalement.

Néanmoins, ces dissolutions entraînent auprès de l’opinion locale un soutien populaire qui pousse le FLNC à s’engager sur la voie de la légalité, le 3 octobre 1983, en créant un parti politique, le Mouvement Corse pour l’Autodétermination (MCA) qui entend être plus proche de la société civile. Avant le MCA, seuls les autonomistes proposaient une opposition politique (par exemple en participant aux élections locales). Avec le MCA comme vitrine politique, le FLNC peut désormais prétendre concurrencer dans l’espace public les partis politiques autonomistes. Il assoit ainsi sur le plan idéologique et doctrinal un discours reliant le combat anticolonial à l’action institutionnelle. Mais en janvier 1986, en raison d’une trop grande proximité idéologique avec l’officine clandestine, le MCA se voit interdit à son tour.

Les guerres fratricides

Paradoxalement, cette période se traduit par une rupture de l’unicité de la lutte armée et fragmentera, en 1989-91, le FLNC en trois nébuleuses distinctes mais très proches sur le plan idéologique : le Canal Historique, le Canal Habituel et Resistenza.

Ces FLNC(s) se plongent alors à corps perdu dans une guerre fratricide de légitimité, sorte d’indépendantisme anthropophage, qui se soldera par une vingtaine de morts et une perte de sens idéologique pour les militants de base. En effet, de 1989 à 1997, ces trois nébuleuses produisent des actions violentes, mais celle-ci représentent des surmarquages territoriaux plus qu’une réelle volonté politique. Subséquemment, elles poussent les activistes de l’époque à suivre des voies contradictoires avec l’idéologie de base du FLNC originel.

En 1997, le Canal Habituel s’autodissout, Reisistenza se met en sommeil et le Canal Historique, tout en étant considérablement affaibli, sort vainqueur de cette quête pour la légitimité de la lutte de libération nationale. Néanmoins, on observe également l’apparition de nouvelles nébuleuses dissidentes agissant comme un moyen de pression au Canal Historique au sein ou à l’extérieur de celui-ci. Certaines ont des origines troubles à l’image du Sans Sigle (commando à l’origine de l’assassinat du Préfet Claude Erignac en février 1998).

Par la suite, de 1997 à 2014 la lutte de libération nationale semble n’être plus du tout au service de la cause indépendantiste. La guerre fratricide pour la quête de la légitimité de la lutte armée fait que la cloison entre violence politique et organisation criminelle est devenue très mince. Les deux phénomènes semblent s’imbriquer l’un dans l’autre, au point que cette évolution de la violence conduira inexorablement le FLNC à se démilitariser en juin 2014.

Aujourd’hui, l’imaginaire collectif est toujours imprégné d’une vision de la Corse comme lieu de violence endémique. Pourtant, la démilitarisation du FLNC a permis un rapprochement des forces partisanes autonomistes et indépendantistes. En décembre 2015, cela a donné lieu pour la première fois dans l’histoire politique de l’île à la victoire à l’élection régionale d’une alliance entre autonomistes et indépendantistes, ouvrant sur une solution politique et une probable évolution du statut de l’île. Plusieurs cadres du FLNC sont désormais des membres importants de la société civile sur le plan économique, social ou politique (élus, collectifs et association d’anciens prisonniers).

Néanmoins, l’esprit du FLNC prédémilitarisation plane encore en partie sur la société insulaire : des néo-groupuscules se revendiquent héritiers de la structure et quelques jeunes activistes rêvent d’un retour de la lutte armée. Objectif ? Obtenir l’indépendance de l’île et, surtout, bénéficier d’un capital guerrier.

The Conversation

Thierry Dominici ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vie et mort du Front de libération nationale corse – https://theconversation.com/vie-et-mort-du-front-de-liberation-nationale-corse-281546

Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

En annonçant qu’ils quittaient l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, Opep, les Émirats arabes unis ont-ils porté le coup de grâce à cette structure née en septembre 1960 ? Ou n’ont-ils fait qu’entériner un changement de cadre géopolitique, rendant ce cartel moins efficient que par le passé ? Cette décision intervient dans un contexte où le marché pétrolier est ébranlé par les attaques des États-Unis et d’Israël sur l’Iran, et où la circulation par le détroit d’Ormuz reste incertaine…


Le 28 avril 2026, les Émirats arabes unis (EAU) ont annoncé leur retrait de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) avec effet dès le 1er mai. Ce départ est le plus lourd de conséquences depuis la création du cartel en 1960. Cette décision invite aussi à creuser une problématique qui monte en intensité depuis une décennie : l’Opep est-elle encore viable comme instrument de régulation collective du marché pétrolier mondial ?

Membres de l’Opep depuis 1967, les Émirats ont longtemps compté parmi les piliers de l’organisation. En annonçant leur retrait, les autorités émiriennes ont invoqué une vision de long terme et l’évolution de leur profil énergétique.

Le résultat d’années de friction

Derrière cette justification se lit cependant une frustration ancienne, nourrie par des années de frictions sur la marge de manœuvre laissée à Abou Dhabi dans sa politique pétrolière. Cette tension tient au décalage entre les capacités de production des EAU et les contraintes imposées par le cartel. Les Émirats ont massivement investi dans l’amont afin de porter leur capacité de production de 4 à 5 millions de barils par jour d’ici à 2027. Or, l’Opep a continué à privilégier les coupes, limitant la capacité du pays à valoriser pleinement ces investissements. Du point de vue émirien, la sortie de l’Opep vise donc à réaligne donc les intérêts économiques nationaux en redonnant au pays la liberté de mobiliser pleinement ses capacités.

La guerre au Moyen-Orient, déclenchée au début de 2026, a servi de détonateur à une rupture que la logique économique préparait depuis longtemps. Les EAU nourrissaient déjà un ressentiment envers leurs partenaires régionaux, jugés trop passifs au moment où Abou Dhabi supportait l’essentiel du choc provoqué par les attaques iraniennes et pro-iraniennes, dans le prolongement d’épisodes intervenus dès 2022. Cette séquence a mis en lumière l’écart entre les discours de solidarité et la faiblesse du soutien apporté par les États arabes et du Golfe.

Les fondements du cartel

Pour mesurer la portée du départ des EAU, il faut revenir aux fondements économiques du cartel. L’Opep vise à maximiser la rente collective en régulant l’offre mondiale, afin de maintenir les prix à un niveau supérieur à celui qui résulterait d’une concurrence non coordonnée. Deux conditions sont nécessaires à cet objectif :

  • des capacités de production excédentaires mobilisables, les spare capacities,

  • et l’acceptation, par les membres, de sacrifices de court terme au profit de recettes plus prévisibles à moyen terme.




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Sur le plan technique, les Émirats faisaient partie, avec l’Arabie saoudite, des très rares membres disposant de capacités excédentaires substantielles. Leur départ affaiblit donc mécaniquement la crédibilité opérationnelle de l’Opep. Libéré de la contrainte des quotas, Abou Dhabi pourra désormais se comporter comme n’importe quel producteur hors Opep, en maximisant son extraction. Cette production supplémentaire, potentiellement de 500 000 à 800 000 barils par jour à moyen terme, pourrait peser sur les prix et contraindre les membres restants à des arbitrages encore plus délicats entre discipline collective et intérêts nationaux.

Un atout nommé oléoduc de Habshan-Fujairah

Le contexte géopolitique rend cette défection plus problématique encore. Le conflit déclenché fin février 2026 entre Israël, les États-Unis et l’Iran a partiellement fermé le détroit d’Ormuz, par lequel transitaient habituellement près de 20 % des flux mondiaux de pétrole (et par ailleurs de gaz naturel liquéfié). Cela a mécaniquement accru la valeur stratégique des approvisionnements capables de contourner ce goulot d’étranglement.

Dans ce contexte, les Émirats disposent d’un atout important avec l’oléoduc Habshan-Fujairah, qui permet d’exporter une partie substantielle de leur brut hors Ormuz via le port de Fujairah, sur le golfe d’Oman. La demande en brut exportable sans astreinte à un passage via le détroit s’en trouve renforcée, ce qui rend d’autant plus attractif, pour Abou Dhabi, le choix d’une production libérée des astreintes de l’Opep. Cet avantage pourrait d’ailleurs perdurer au-delà du conflit, si une prime de risque durable continuait de peser sur le golfe Persique.

La fin d’une emprise de l’Opep

Il serait toutefois inexact de voir dans le retrait des EAU l’événement fondateur d’une crise entièrement nouvelle. La fragilisation de l’Opep est un processus ancien, perceptible depuis le contre-choc pétrolier du milieu des années 1980 et accéléré dans les années 2010 par la révolution du pétrole de schiste américain.

Au fil de la dernière décennie, les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole, devant l’Arabie saoudite et la Russie, portant leur production à plus de 13 millions de barils par jour en 2025. Cette évolution a réduit la capacité de l’Opep à contrôler les prix, car toute baisse de production du cartel peut être partiellement compensée par une hausse de l’offre américaine, non soumise à quotas. C’est précisément pourquoi l’organisation a dû former en 2016, avec la Russie et neuf autres pays, une alliance élargie, qualifiée d’Opep+, actant qu’elle ne disposait plus d’une emprise suffisante sur le marché, à elle seule.

La série des défections intervenues depuis confirme toutefois une érosion : Qatar en 2019, Équateur en 2020, puis Angola en 2024. À chaque départ, l’organisation a conservé sa structure formelle, mais sa capacité effective de coordination s’est réduite. En outre, sur les vingt-deux membres de l’Opep+, trois (l’Iran, le Venezuela et la Libye) étaient déjà exemptés de quotas en raison de leurs contraintes géopolitiques, ce qui limitait encore la portée des règles communes.

La variable Trump et la recomposition des alliances

À ces facteurs économiques et structurels s’ajoute une pression politique américaine renouvelée. Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche en janvier 2025, a activement cherché à fragiliser l’Opep par une stratégie combinant rhétorique anti-cartel et conditionnalité sécuritaire. La logique affichée par Trump dès son retour était simple : puisque les États-Unis assurent le parapluie militaire des monarchies du Golfe, celles-ci devraient en retour adopter une politique pétrolière favorable aux consommateurs américains, c’est-à-dire des prix bas.

Cette équation géopolitique résonne particulièrement aux Émirats. Le retrait de l’Opep peut ainsi être lu comme un signal adressé à Washington : Abou Dhabi choisit le camp de ses partenaires stratégiques plutôt que la solidarité du cartel sous leadership saoudien. Ce départ peut, de ce point de vue, être interprété comme une victoire diplomatique pour l’administration Trump dans sa guerre d’intimidation contre l’Opep. Donald Trump n’a d’ailleurs pas manqué de saluer cette décision sur Truth Social.

Cette recomposition reflète aussi la profondeur des frictions entre Mohammed ben Zayed, (président des Émirats arabes unis et émir d’Abou Dhabi) et Mohammed ben Salmane (prince héritier et premier ministre d’Arabie saoudite). Les désaccords se sont accumulés depuis 2019 sur la guerre au Yémen, la normalisation avec Israël, les stratégies de diversification économique et le rapport à Téhéran.

Que reste-t-il de l’Opep ?

Après le départ des EAU, l’Opep ne compte plus que onze membres. Son poids dans la production mondiale a fortement décliné, passant de 55 % dans les années 1970 à environ 30 % aujourd’hui. Même si l’Opep+ constitue un cénacle élargi et conserve une cohésion formelle, la crédibilité de ses engagements dépend désormais plus encore de la capacité et de la volonté de l’Arabie saoudite à assumer seule le rôle de swing producer. Ce qui constitue une charge considérable pour un pays dont les besoins budgétaires ont été relevés à mesure que s’affirmaient les ambitions de Vision 2030 et qui ne sortira pas indemne du choc du conflit en cours.

Si d’autres membres suivaient l’exemple des Émirats, la structure de l’Opep pourrait s’affaiblir au point de perdre une grande partie de sa pertinence opérationnelle. Le regard se tourne notamment vers le Koweït et l’Irak, qui pourraient à leur tour s’interroger sur les bénéfices de leur participation.

Il serait néanmoins prématuré d’annoncer la disparition du cartel. L’Opep a montré, à plusieurs reprises, une capacité de résilience que les observateurs ont souvent sous-estimée. Chaque grande crise a jusqu’ici débouché sur une adaptation plutôt que sur une dissolution. Pour ses membres africains (Nigeria, Libye, Gabon, Congo, Guinée équatoriale) sa valeur n’est d’ailleurs pas seulement économique. L’organisation leur offre aussi une visibilité internationale, un accès partagé aux données de marché et une plate-forme de coordination diplomatique qu’aucun autre forum ne pourrait aisément remplacer.

Vers un marché post-cartel ?

Le véritable enjeu dépasse la seule survie institutionnelle de l’Opep. Il concerne la gouvernance du marché pétrolier dans un monde plus fracturé, plus conflictuel et placé sous la pression de la transition énergétique. Dans un marché post-cartel, les prix seraient davantage déterminés par les fondamentaux de l’offre et de la demande, mais aussi par les décisions souveraines de grands producteurs non coordonnés comme les États-Unis, le Canada ou le Brésil, rejoints par les Émirats arabes unis.

Lumni, 2025.

Cela ouvrirait sur un marché plus volatil, marqué par des cycles d’investissement plus heurtés et une vulnérabilité accrue aux chocs. Cette volatilité aurait des effets asymétriques. À court terme, elle pourrait être favorable à certains producteurs hors cartel et à certains consommateurs industriels, tout en déstabilisant les économies les plus dépendantes des revenus pétroliers, c’est-à-dire le cœur résiduel de l’Opep.

Quel avenir à l’ère de la décarbonation ?

Dans un monde qui vise la neutralité carbone à l’horizon 2050, chaque producteur est incité à valoriser ses réserves avant qu’elles ne soient déclassées par la montée des renouvelables et de l’électromobilité. Les Émirats inscrivent aussi leur retrait dans cette logique : produire davantage aujourd’hui, tout en accélérant les investissements dans le solaire, le nucléaire et l’hydrogène décarboné. Cette course à la valorisation des actifs fossiles, sorte de paradoxe vert, est structurellement peu compatible avec une logique de restriction collective de la production.

Si l’Opep n’est pas morte le 28 avril 2026, le retrait des Émirats arabes unis marque une inflexion décisive dans l’histoire d’une organisation fondée à Bagdad en 1960 pour permettre aux pays du Sud de reprendre le contrôle de leurs ressources. Soumise aux pressions géopolitiques américaines, minée par les divergences d’intérêts entre ses membres et de moins en moins capable de discipliner les producteurs les plus ambitieux, elle entre dans une phase de vulnérabilité accrue.

L’institution d’un monde ancien ?

Dans un monde où chaque grand producteur est tenté de maximiser sa rente pétrolière avant que la transition énergétique n’en réduise la valeur, l’idée même d’une discipline collective paraît de plus en plus fragile. Cette fragilité est d’autant plus visible que le désordre stratégique entretenu par Donald Trump, par ses guerres commerciales, ses pressions sur ses partenaires et son imprévisibilité, accélère la recomposition du système international au lieu de le stabiliser.

Or, cette recomposition ne profite pas seulement aux producteurs désireux de s’affranchir des cadres collectifs : elle favorise aussi la Chine, vers laquelle de nombreux États se tournent davantage à mesure qu’ils recherchent des débouchés, des partenaires et des règles du jeu plus prévisibles, des sources énergétiques moins hystérisées que les hydrocarbures, face à l’instabilité américaine.

Dans ce nouvel environnement, l’Opep n’apparaît plus comme l’instrument central d’un Sud pétrolier organisé, mais comme une structure défensive, contestée de l’intérieur et débordée par une redistribution plus large des rapports de force économiques et géopolitiques. Elle n’est donc pas encore morte, mais elle risque de devenir, plus vite que prévu, l’institution d’un monde ancien.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ? – https://theconversation.com/apres-le-depart-des-emirats-arabes-unis-assiste-t-on-a-la-fin-de-lopep-et-faudra-t-il-la-regretter-282032

Attaques du 25 avril au Mali : les limites d’une stratégie sécuritaire sans solution politique

Source: The Conversation – in French – By Christian Abadioko Sambou, Dr en Sciences Politiques, spécialiste en paix & sécurité, Université Numérique Cheikh Hamidou Kane

Les attaques simultanées du 25 avril 2026 contre plusieurs villes du Mali rappellent une réalité persistante : malgré cinq années de transition, la situation sécuritaire y demeure critique. Par leur coordination, leur extension géographique et leur capacité à atteindre des centres urbains majeurs tels que Bamako, Kati, Sévaré, Gao, Kidal, ces offensives marquent une nouvelle phase du conflit.

Comment, en effet, expliquer que la situation sécuritaire continue de se dégrader malgré un renforcement militaire réel ?

En tant que chercheur, spécialiste du Sahel, j’analyse depuis plusieurs années les dynamiques sécuritaires en Afrique de l’Ouest et du Centre, notamment les conflits, les transformations politiques des régimes. L’évolution des conflictualités au Mali constitue un enjeu majeur de sécurité régionale et internationale.

Ces dernières années, les Forces armées maliennes (FAMa) ont connu une montée en puissance notable. Le Mali se positionne aujourd’hui parmi les armées les plus structurées et les plus puissantes de la sous-région, selon le rapport 2026 du Global Firepower qui le classe deuxième armée de la sous-région, après le Nigéria.

La création de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) et l’opérationnalisation progressive d’une force conjointe, adossée à la charte du Liptako-Gourma, témoignent également d’une volonté de mutualiser les capacités sécuritaires entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Cette dynamique s’est traduite par une intensification des opérations militaires, une amélioration des capacités logistiques et une diversification des partenariats.

Cependant, ces évolutions ne suffisent pas à enrayer la dynamique du conflit. Les attaques récentes traduisent moins une simple intensification de la violence qu’une transformation stratégique. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, proche d’al-Qaida) et le Front de libération de l’Azawad (qui revendique l’indépendance du nord du Mali) ont ciblé des espaces hautement symboliques du pouvoir. Kidal incarne la souveraineté militaire revendiquée par le régime militaire après sa reconquête en 2023. Kati représente le cœur du pouvoir militaire malien d’où sont partis la plupart des coups d’État militaire dont celui d’août 2020.




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En s’attaquant à ces lieux, les assaillants contestent directement la capacité de l’État à stabiliser durablement le territoire.

Le message est double. Militaire, d’abord : conquérir n’est pas gouverner. Politique, ensuite : une stratégie de reconquête sans compromis politique peut favoriser la convergence d’acteurs aux idéologies de lutte différentes tels que les mouvements indépendantistes et ceux djihadistes.

Ainsi, le Mali fait face moins à une insurrection qu’à une reconfiguration du conflit où le politique s’exprime par les armes. Cette séquence invite à dépasser une lecture strictement sécuritaire : l’insécurité apparaît avant tout comme le symptôme d’un déficit de légitimité et de cohésion nationale.

Une détérioration sécuritaire

Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, les autorités de transition maliennes ont engagé un tournant souverainiste marqué par la rupture avec plusieurs partenaires internationaux et la redéfinition des alliances sécuritaires.

Cette réorientation s’est notamment traduite par la remise en cause de l’Accord d’Alger de 2015, pourtant central dans la régulation du conflit au Nord. Malgré ses limites (lenteur de mise en œuvre, défiance entre parties), cet accord constituait un cadre politique essentiel. Sa remise en cause par le régime militaire en janvier 2024 a contribué à durcir les positions, notamment au sein de la rébellion touareg, et à réactiver des logiques de confrontation.

Parallèlement, les mécanismes locaux de gestion de la sécurité ont été profondément fragilisés. Dans les régions septentrionales, ces mécanismes relevaient de formes de « sécurité hybride », combinant acteurs étatiques, communautaires et armés. L’engagement croissant de supplétifs russes dans la lutte contre les groupes terroristes a perturbé ces arrangements, accentuant la militarisation des rapports sociaux et affaiblissant les capacités d’auto-régulation locale. Cette évolution alimente les tensions intercommunautaires et délégitime une action étatique perçue comme imposée plutôt que négociée.

À l’échelle régionale, la création de l’AES illustre une volonté de coordination entre régimes militaires. Mais cette dynamique, essentiellement sécuritaire, ne traite pas les causes structurelles des conflits.

Dans le même temps, la dégradation des relations avec l’Algérie affaiblit un acteur clé de la médiation. L’implication croissante de la Russie, à travers Africa Corps, répond à une logique d’appui militaire sans nécessairement apporter des solutions politiques durables.

Cette reconfiguration a néanmoins permis au Mali de retrouver une capacité d’initiative stratégique et de réduire certaines formes de dépendance vis-à-vis de partenaires internationaux classiques tels que la France.




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Il demeure qu’au cœur de cette crise persiste une question centrale : celle de la légitimité. L’absence de mandat électoral renouvelé (il n’y a pas eu d’élection depuis les législatives contestées de mars-avril 2020), la centralisation du pouvoir et la restriction des espaces politiques ne fragilisent-elles pas le contrat social ? Or, c’est précisément dans ces contextes d’État contesté que prospèrent les groupes armés, prolongeant une insécurité que la seule réponse militaire ne peut résoudre.

D’un point de vue sécuritaire, ACLED (Armed Conflict Location & Event Data, une organisation qui recueille des données sur les conflits violents et les manifestations) classe le Mali à la 27ème place des 50 conflits les plus sévères au monde.

Comment comprendre l’entente entre groupes armés ?

La dynamique actuelle entre le JNIM et les mouvements de l’Azawad doit être interprétée avec prudence. Elle s’apparente plus à une « alliance opportuniste » qu’à une fusion idéologique. D’un côté, le Front de libération de l’Azawad portent une revendication politico-territoriale centrée sur le Nord du Mali. De l’autre, le JNIM s’inscrit dans un projet djihadiste transnational affilié à Al-Qaïda, visant l’instauration d’une gouvernance islamique à l’échelle régionale. Ce décalage doctrinal suggère que l’entente observée relève davantage d’une coordination circonstancielle que d’une alliance stratégique durable.

Une configuration similaire est apparue en 2012 avec Ansar Dine (aujourd’hui le JNIM dirigé par Iyad Ag Ghali) et le MNLA de Bilal Ag Chérif. Cette situation a conduit à l’intervention de l’Opération Serval en 2013. Elle brouille la distinction entre rébellion et djihadisme, renforce la rhétorique étatique assimilant toute opposition armée au terrorisme et favorise l’ancrage local du JNIM.




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Cette recomposition intervient dans un contexte profondément transformé. La fin de l’accord d’Alger en janvier 2024 a supprimé un cadre de dialogue essentiel, même imparfait, avec les groupes du Nord. Le retrait de la force de l’ONU au Mali, la MINUSMA, fin 2023 et la sortie de le CEDEAO en 2024, réduisent les capacités de médiation.

Par ailleurs, la reconquête de Kidal par l’armée malienne en 2023, présentée comme une victoire militaire, n’a pas résolu les enjeux politiques sous-jacents, alimentant des logiques de revanche.

Dans ce contexte, l’éventuelle négociation du retrait des forces russes de Kidal par des groupes armés soulève la question de la souveraineté réelle et montre les limites de l’externalisation sécuritaire. Les partenaires extérieurs peuvent appuyer militairement, mais ne remplacent pas un règlement politique durable du conflit.

La reconquête de Kidal, bien que stratégique, n’a pas résolu les causes profondes et a parfois ravivé tensions et violences intercommunautaires.




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Une relation indissociable

La lutte contre le terrorisme ne peut donc être réduite à une réponse strictement militaire. Elle repose sur une capacité plus fondamentale : celle de l’État à incarner une communauté politique reconnue, légitime et inclusive. Dans les contextes sahéliens, les groupes armés terroristes ne progressent pas uniquement par leur force opérationnelle, mais surtout en exploitant les failles de gouvernance, les injustices perçues et les fractures sociales. Dès lors, la réponse la plus structurante ne réside pas uniquement dans la coercition, mais dans la construction d’un État-nation inclusif et légitime.

Les opérations militaires récentes ont permis un retour partiel de la présence de l’État dans des localités comme Gao, Kidal et Mopti. Mais sans dialogue politique crédible ni élections transparentes et inclusives, ces avancées sécuritaires risquent de rester fragiles et insuffisantes pour refonder le contrat social.

Par ailleurs, le renforcement de la cohésion sociale implique la reconstruction des mécanismes locaux de régulation des conflits, longtemps au cœur des équilibres sahéliens. Sans ces médiations, l’action de l’État risque d’être perçue comme imposée plutôt que négociée. Les opérations militaires doivent ainsi être articulées à une stratégie politique cohérente, sous peine de produire des effets contre-productifs.

Les conflits prolongés évoluent dès lors qu’une offre politique crédible est proposée. Les dynamiques récentes au Mali illustrent un conflit qui s’adapte et prospère sur les fragilités structurelles de l’État. Si le régime de transition a renforcé les capacités militaires et affirmé une souveraineté stratégique, ces acquis restent insuffisants sans cadre politique inclusif.

La région ouest-africaine se trouve ainsi à un tournant : persister dans une approche sécuritaire risque d’alimenter la violence, tandis qu’une réouverture politique, appuyée notamment par la Communauté économique des État de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), pourrait créer les conditions d’une stabilisation durable fondée sur une gouvernance légitime.

The Conversation

Christian Abadioko Sambou does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Attaques du 25 avril au Mali : les limites d’une stratégie sécuritaire sans solution politique – https://theconversation.com/attaques-du-25-avril-au-mali-les-limites-dune-strategie-securitaire-sans-solution-politique-281754

Soft power et Africa Corps : la nouvelle stratégie russe en Afrique dans un contexte multipolaire

Source: The Conversation – in French – By Saliou Dieng, chercheur, Université Numérique Cheikh Hamidou Kane

Après une longue période de latence consécutive à l’effondrement du bloc soviétique, la Fédération de Russie orchestre désormais un redéploiement stratégique d’envergure sur le continent africain.

Ce mouvement, loin d’être fortuit, a été largement accéléré par l’isolement croissant de Moscou sur la scène internationale et sa rupture consommée avec les puissances occidentales depuis le déclenchement du conflit ukrainien.

Mes recherches doctorales menées ces dernières années révèlent que Moscou ne s’appuie plus uniquement sur ses leviers militaires traditionnels, mais déploie une stratégie hybride. La Russie opère un retour stratégique majeur en Afrique pour briser son isolement international. Elle déploie une stratégie hybride associant un hard power institutionnalisé (Africa Corps) à un soft power structuré (médias, éducation) afin de s’imposer comme un partenaire indispensable face à l’Occident dans un monde multipolaire.

Le regain d’intérêt de la Russie pour l’Afrique, déjà entamé ces dernières années, s’inscrit dans une volonté de briser son isolement diplomatique depuis le conflit en Ukraine du 24 février 2022 en mobilisant une rhétorique anticoloniale pour bâtir un bloc géopolitique alternatif. L’Afrique apparaît ainsi comme un espace stratégique à plusieurs titres.

En premier lieu, le continent africain représente pour Moscou un levier diplomatique crucial au sein des instances multilatérales, servant de réservoir de voix pour contrer son isolement, notamment lors des votes à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Bien que cette percée repose initialement sur des instruments de hard power matérialisés par une coopération militaire dense et le déploiement de l’Africa Corps, cette approche sécuritaire se heurte aujourd’hui à des impasses majeures : l’instabilité du modèle de « prestataire de sécurité », l’absence de volet économique solide et la fragilité de l’ancrage institutionnel.

La Russie déploie une stratégie de soft power multidimensionnelle, inspirée par la théorie du politologue américain Joseph Nye (il a défini ce concept comme la capacité d’attraction et de persuasion d’un État sans recours à la force). La Russie déploie une offensive d’influence en Afrique, caractérisée par une forte hausse des effectifs étudiants (35 000 en 2025) et une massification des bourses d’État. Parallèlement, le Kremlin étend son réseau culturel via l’ouverture de “Maisons russes”, transformant les étudiants en relais d’influence dans leurs pays d’origine.

Cette offensive de charme s’appuie également sur un appareil médiatique et culturel performant. Des médias internationaux tels que la chaîne de télévision RT et le l’agence de presse Sputnik occupent désormais une place centrale dans la diffusion d’une narration alternative de l’actualité mondiale. En remettant systématiquement en cause les discours occidentaux, ces plateformes influencent des débats publics. Elles parviennent à toucher un public jeune et connecté via les réseaux sociaux, très réceptif à cette rhétorique de rupture.

La Russie consolide son influence en Afrique grâce à une communication officielle soignée et des valeurs de respect mutuel. Cette diplomatie de rupture transforme ses interventions sécuritaires initiales en un partenariat multidimensionnel capable de concurrencer les puissances historiques.

Le recrutement d’au moins 1 417 Africains pour le front ukrainien, dénoncé comme un trafic d’êtres humains, entache durablement l’image de la Russie en Afrique. Cette instrumentalisation de la jeunesse précaire révèle une faille majeure de son soft power. Elle met en évidence un décalage brutal entre sa rhétorique souverainiste et la réalité d’une exploitation militaire dénoncée par des pays comme le Kenya




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Des espaces d’influence différenciés

Le soft power de la Russie en Afrique est ciblé et inégalement réparti, concentré dans des pays où se combinent instabilité politique, besoins sécuritaires et ouverture à de nouveaux partenaires. Ce déploiement du soft power russe se concentre ainsi sur des zones stratégiques comme le Sahel, qui est un laboratoire d’influence. Des pays comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger constituent des terrains privilégiés en raison :

• de leur rupture avec les partenaires occidentaux,

• de leurs besoins sécuritaires,

• de la mobilisation des opinions publiques en faveur de la Russie.

La stratégie russe au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES, composée du Burkina Faso, du Mali et du Niger) fusionne aide sécuritaire et offensive idéologique autour du concept de « seconde décolonisation ». Au Burkina Faso, cet ancrage s’est concrétisé par des actes symboliques forts, tels que la réouverture de l’ambassade russe après 31 ans de fermeture et le don de 25 000 tonnes de blé, renforçant l’image d’un partenaire solidaire et respectueux de la souveraineté.

Ce modèle démontre que le soft power de Moscou est intrinsèquement hybride : il tire sa crédibilité de l’efficacité perçue du hard power (Africa Corps) pour transformer le Sahel en un laboratoire d’influence mondiale, prouvant qu’une alternative opérationnelle à l’Occident est possible

Adhésion, pragmatisme et méfiance

La perception de la Russie en Afrique est loin d’être homogène. Dans ce contexte, particulièrement au Sahel, la Russie est perçue comme une puissance anti-hégémonique capable de rompre avec les vieux schémas coloniaux. Elle y est accueillie comme un partenaire respectueux de la souveraineté nationale, proposant une approche de non-ingérence qui séduit les opinions publiques.

L’efficacité sécuritaire de la Russie au Sahel reste très contestée malgré sa réactivité apparente. Si Moscou propose des solutions militaires directes, le bilan sur le terrain est sombre : le 25 avril 2026, le Mali a ainsi subi des attaques djihadistes d’une ampleur et d’une coordination inédite contre la junte et l’Africa Corps, entraînant la mort du ministre de la Défense.

Le Sahel demeure l’épicentre du terrorisme mondial, concentrant plus de 51 % des décès liés à l’extrémisme 2024. Face à ce constat, les États africains adoptent une multipolarité pragmatique en diversifiant leurs alliés pour éviter toute dépendance exclusive.

La Russie est ainsi utilisée comme un levier tactique complémentaire à d’autres puissances. La Chine, elle assure le volet économique via des investissements massifs dans les infrastructures, là où la Russie se limite au hard power.

Malgré son attractivité, l’opacité du modèle russe inquiète. La question centrale reste la capacité du Kremlin à s’inscrire dans un partenariat de développement pérenne plutôt que de se limiter à une offre de sécurité conjoncturelle.

Potentialités et contraintes

La stratégie de la Russie en Afrique repose sur une hybridation entre sécurité et soft power visant à rompre son isolement diplomatique tout en soutenant des régimes alliés. En mobilisant une rhétorique souverainiste et anti-occidentale via les réseaux sociaux et des médias comme RT ou Sputnik, Moscou parvient à capter une partie de l’opinion publique. Cette offensive de charme, bien qu’efficace à court terme pour provoquer une rupture avec l’Occident, demeure une arme tactique plus qu’un modèle de coopération profond.

La stratégie russe en Afrique reste précaire en raison de sa dépendance aux régimes militaires et aux contextes d’instabilité. Face à la domination économique de la Chine et au poids historique de l’Europe, Moscou s’impose comme un simple « acteur de crise ». Son soft power, bien qu’efficace pour orchestrer une rupture avec l’Occident, manque de projets de développement concrets.

Cette présence demeure donc une influence de circonstance, vulnérable à tout changement de leadership local et dépourvue d’un enracinement institutionnel capable de rivaliser avec les autres grandes puissances sur le long terme.

Si le binôme hard/soft power permet à Moscou de s’imposer comme une alternative réactive aux modèles occidentaux, son ancrage reste fragile. Face à la prédominance économique chinoise, la pérennité de la présence russe dépendra de sa capacité à muer d’un simple prestataire sécuritaire en un acteur du développement structure.

The Conversation

Saliou Dieng does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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What is hantavirus, the disease that has killed 3 cruise ship passengers?

Source: The Conversation – Global Perspectives – By Thomas Jeffries, Senior Lecturer in Microbiology, Western Sydney University

CFOTO/Getty

Three people have died after a suspected outbreak of hantavirus on a cruise ship in the middle of the Atlantic ocean. At least one other passenger is in intensive care in South Africa.

The World Health Organization announced the deaths in a social media statement on Monday, along with one confirmed case of the rare disease. Authorities are investigating another five suspected cases among passengers travelling on the MV Hondius.

So, what is hantavirus? And why can it be so deadly?

As the investigation unfolds, here’s what we know.

What is hantavirus?

Hantavirus is a rare but severe respiratory illness that can cause severe bleeding, fever and even death.

The virus is spread by rodents, such as mice and rats, mainly through the urine and droppings of infected animals.

Hantavirus does not typically spread from person to person. However, in rare cases it may spread between people.

Globally, there are an estimated 150,000 to 200,000 cases of hantavirus each year.

It is less contagious than airborne viruses such as COVID and influenza, as it typically does not spread from person to person.




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What makes it so deadly?

There are two main types of hantavirus, each with different symptoms.

Hantavirus pulmonary syndrome, which affects the lungs, is mainly found in the United States. If a person becomes infected with this type of hantavirus, within days they will likely experience coughing and shortness of breath.

As the illness progresses, they can develop symptoms such as fatigue, fever and muscle aches. They may also get headaches, dizziness, nausea, vomiting and abdominal pain. This is the most deadly kind of hantavirus. Tragically, about 38% of people who develop these symptoms die from the disease.

Hemorrhagic fever with renal syndrome is mainly found in Europe and Asia, but the strain known as the Seoul virus has spread around the world. This form of hantavirus mainly affects the kidneys.




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People usually develop symptoms within two weeks of being exposed to this virus. Early symptoms include severe headaches, abdominal pain, nausea and blurred vision. More advanced symptoms include low blood pressure, internal bleeding and even acute kidney failure. This disease can be caused by different viruses and some are more deadly than others, meaning between 1% and 15% of cases can be fatal.

Unfortunately, there is no specific treatment or cure for either type of hantavirus. However, early medical treatment may increase a person’s chance of survival. This can include using respirators, oxygen therapy and dialysis.

Authorities are still investigating which type of hantavirus the passengers were exposed to.

How did it get on a cruise ship?

In a closed environment such as a cruise ship, there are two possible ways passengers could have contracted hantavirus.

One is being exposed to the virus while on a shore excursion.

The other possibility is that rodents may have entered the ship on cargo, and then spread the disease to passengers through their infected urine or droppings. Other factors such as hygiene standards and food storage practices may have caused the infection to spread more quickly.




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To contain this suspected outbreak, authorities must first ensure any rodents are safely contained and removed from the ship. They should then monitor all passengers for hantavirus symptoms. The virus is diagnosed with a PCR test, similar to those used to diagnose viruses such as COVID.

Given there is no specific treatment for the disease, authorities must help any infected passengers manage their symptoms. This involves checking that they are breathing normally and their kidneys are functioning properly.

So, how worried should we be?

Although alarming, cases of hantavirus remain are extremely rare. But it can look similar to other respiratory illness, so you should always get symptoms checked. If you’ve been in regions where the virus is found and experience shortness of breath, fever or any other flu-like symptoms, see your GP.

The Conversation

Thomas Jeffries does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Au travail, la répétition nous tue-t-elle à petit feu ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Simon, Assistant Professor, Montpellier Business School

La répétition au travail use-t-elle seulement les corps ou ronge-t-elle aussi les esprits ? Des chaînes d’usine décrites par la philosophe Simone Weil aux open spaces contemporains, la routine professionnelle peut devenir une mécanique aliénante. Mais l’écriture et la littérature offrent peut-être une voie inattendue pour rompre avec cet enfermement quotidien.


« Un manœuvre spécialisé n’a en partage que la répétition automatique des mouvements, pendant que la machine qu’il sert enferme, imprimée et cristallisée dans le métal, toute la part de combinaison et d’intelligence que comporte la fabrication en cours. Un tel renversement est contre-nature ; c’est un crime. »

C’est par ces mots que la philosophe Simone Weil décrit le quotidien de travail d’un « manœuvre sur la machine » au début du XXᵉ siècle dans les usines françaises.

De 1934 à 1935, Weil est en immersion dans le monde ouvrier chez Alstom à Paris, aux forges de Basse-Indre puis chez Renault à Boulogne-Billancourt (dans les Hauts-de-Seine actuelles, ndlr). Ces journées passées sur les chaînes de production ont donné naissance à plusieurs écrits rassemblés en 1951 sous le titre la Condition ouvrière. Weil y dépeint avec une grande acuité les tâches répétitives, abrutissantes et l’enfermement toxique de ses journées de travail.

20 Minutes, 2024.

La tyrannie des horloges

C’est à cette même période que Charlie Chaplin dénonce la répétitivité du travail à la chaîne dans son film les Temps modernes. Il y fustige notamment la réduction de l’ouvrier à un geste mécanique, mais dénonce avant tout la tyrannie des horloges qui imposent une cadence et un rythme effrénés dans l’usine.

En somme, Chaplin fait de la répétition, de l’automatisme et de la déshumanisation du geste quotidien les signes d’un travail désormais réduit à une succession de mouvements machinaux, vidés de toute conscience.

BAFS – Old School, 2017.

On retrouve cette toute-puissance de la routine sous la plume d’Albert Camus dans son essai le Mythe de Sisyphe (1942). Il évoque spécifiquement la cyclicité des journées de travail :

« Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi sur le même rythme. »

Par cette accumulation d’actions quotidiennes et l’énumération des jours de la semaine, Camus met en scène la monotonie d’une vie répétitive et mortifère. Le rythme régulier souligne l’enfermement dans une routine qui finit par faire surgir le sentiment de l’absurde.

Avec Camus, la routine se mue en questionnement existentiel. On n’est plus seulement dans l’organisation d’un travail machinal, mais dans une répétition de l’existence elle-même. Cette répétitivité des tâches dénoncée par Weil ou par Chaplin a-t-elle pour autant disparu de nos emplois du XXIᵉ siècle ?




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Quand la répétitivité meurtrit les corps

Dans le secteur secondaire, où dominent les activités industrielles et manufacturières, la répétition incessante des gestes use le corps en profondeur. Visser, soulever, assembler ou porter des charges lourdes pendant des heures expose les travailleurs à une fatigue constante. À long terme, la répétitivité provoque des troubles musculo-squelettiques (TMS), comme les tendinites, les lombalgies ou le syndrome du canal carpien, transformant des douleurs passagères en souffrances chroniques.

Dans le secteur tertiaire, la pénibilité physique demeure souvent invisible, mais ses effets sont loin d’être négligeables. Derrière l’apparente sédentarité des emplois de bureau se cache une sollicitation continue du corps, soumise à la répétition incessante des mêmes gestes et au maintien prolongé de postures statiques. À terme, cette accumulation silencieuse de contraintes favorise l’apparition de TMS et installe une fatigue musculaire profonde et durable.

ASMT, 2022.

Standardisation relationnelle

Dans les centres d’appels, le professeur Laerte Idal Sznelwar et ses collègues établissent un lien évident entre empêchement au travail et apparition de TMS. Au-delà des gestes répétitifs, les TMS trouvent leur origine dans l’effort constant pour réprimer ses propres mouvements, pensées et émotions. L’organisation rigide du travail impose une immobilité physique et une standardisation relationnelle qui bloquent le développement du sujet.

Qu’il s’agisse de l’ouvrier à la chaîne ou de l’employé de bureau, la répétitivité des gestes révèle une même réalité : le travail imprime sa marque sur les corps. Pour le formateur Corentin Chasles, il est essentiel de prévenir les TMS en proposant des solutions concrètes applicables au quotidien. Tandis que l’ergonomie permet d’aménager le poste de travail, la formation aux bons gestes et aux postures adaptées aide à prévenir les douleurs musculaires.

L’impact psychique de la répétition

Dans le cadre de ma thèse en sciences de gestion consacrée aux situations absurdes en entreprise, certains jeunes diplômés interrogés ont insisté sur les conséquences psychiques de la répétition au travail. Jules* en a fait un obstacle au désir et à l’engagement :

« Ce qui est difficile, c’est de motiver les gens à faire un travail routinier. »

La répétition produit alors une forme d’usure intérieure. Julia* était, par exemple, épuisée par les petites situations absurdes au point qu’elle était devenue complètement désabusée :

« Le problème, c’est que moi, tous mes jobs, (…) je trouvais que c’était tellement absurde que, de toute façon au fond, je m’en foutais mais grave en fait. (…) C’était vraiment pourri ma vie. »

Et si on parlait du blasement

Ce qui conduit au blasement et au désengagement, c’est une forme d’usure par accumulation, une répétition du minuscule. Dès lors, la routine n’est pas seulement formelle, elle a un effet psychique éminemment corrosif.




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Les jeunes diplômés interrogés mettent finalement en évidence que la répétitivité au travail ne se limite pas à une cyclicité des tâches, mais se déploie comme une répétition du temps vécu, des trajets, des gestes et des interactions, produisant un sentiment d’enfermement, de fatigue et de perte de sens.

Sortir de la boucle par la littérature

À première vue, le développement des robots et de l’intelligence artificielle (IA) est une solution adéquate aux problématiques de répétitivité au travail. Les cobots et autres algorithmes assurent une automatisation des tâches physiques et répétitives tout en réduisant la fatigue et les erreurs, mais ce n’est pas la voie que nous retenons ici pour sortir de l’enfermement mécanique.

C’est plutôt l’écriture et la littérature qui apparaissent comme parmi les principaux moyens de rompre avec la répétitivité du travail, non en supprimant matériellement la routine, mais en la transformant en objet de pensée, de mise à distance et parfois de réinvention de soi.

Mettre en pause les automatismes

Le premier effet de l’écriture, c’est qu’elle brise l’automatisme du quotidien. La répétitivité au travail fonctionne comme une suite de gestes enchaînés : métro, bureau, tâches, retour, fatigue et recommencement. Cette cadence donne une impression d’engloutissement, comme nous le rappelle Guillaume* dans un de ses entretiens :

« Tu es noyé dedans. »

Écrire, au contraire, oblige à arrêter le flux. C’est ce que souligne à merveille Joseph Ponthus dans son roman autobiographique À la ligne (2019) qui est une véritable cantate en vers libres dans laquelle il inventorie avec précision les gestes du travail à la chaîne,

« la fatigue, les rêves confisqués [et] la souffrance [des] corps ».

Librairie Mollat, Bordeaux (Gironde), 2019.

Si Ponthus est convaincu que la littérature lui a sauvé la vie, c’est parce qu’il vit ses journées de travail à travers les textes de Dumas, les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet.

« C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. »

L’écriture de soi comme planche de salut

Mettre en mots les actions quotidiennes, c’est finalement suspendre le mouvement répétitif pour le regarder. Dès lors, le geste scriptural convertit le vécu subi en vécu observé puis en vécu interprété et donc réapproprié. C’est déjà une première sortie de la répétition, car ce qui revenait inlassablement et machinalement devient pensable.

Dans notre article récemment paru dans European Management Journal et co-écrit avec Ghislain Deslandes, nous invitons les jeunes diplômés à tenir un journal de bord pour jeter pêle-mêle leurs impressions, leurs observations et leurs déceptions sur leur quotidien en entreprise. Écrire, c’est ici reprendre possession de son expérience. Tandis que le quotidien répétitif impose un temps extérieur (horaires, réunions, deadlines, trajets…), le journal de bord crée au contraire un temps à soi, un temps pour soi. Le salarié n’est plus enfermé dans le train-train quotidien, il devient narrateur de la routine, et c’est à cette condition seulement que la catharsis peut exprimer toutes ses potentialités.

L’écriture permet finalement une évacuation symbolique de ce qui pèse. Si le quotidien routinier accumule (fatigue, frustration et absurdité), l’écriture assure une exhumation et offre une planche de salut pour le corps et pour l’esprit. En parvenant à nommer ce qui semblait informe, le geste de l’écrivain donne une forme au chaos du quotidien tout comme le geste du potier transforme la glaise en objet de fierté.


*Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Thomas Simon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au travail, la répétition nous tue-t-elle à petit feu ? – https://theconversation.com/au-travail-la-repetition-nous-tue-t-elle-a-petit-feu-280322

Preuves illicites, déloyales, et témoignages anonymes en droit du travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Stéphane Lamaire, Professeur associé au CNAM en droit du travail, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

*Un tournant jurisprudentiel ? La Cour de cassation a récemment modifié les règles de recevabilité des preuves devant un tribunal. Si, désormais, même des preuves obtenues par des moyens illicites, déloyaux ou anonymes sont malgré tout acceptés par le juge, il convient toutefois de ne pas faire n’importe quoi. *


Enregistrements, photos, témoignages, comptes rendus d’entretiens, rapports, expertises, données comptables, courriers classiques ou électroniques, tous les moyens de preuve sont, en principe, recevables sauf ceux obtenus par des procédés illicites, déloyaux ou fondés sur des témoignages anonymes.

Toutefois, la Cour de cassation admet désormais ces derniers éléments s’ils sont indispensables à la découverte des faits, au respect de l’équité du procès et si l’atteinte aux droits est strictement proportionnée au but poursuivi.

Il s’avère que, en droit, la charge de la preuve est théoriquement répartie, car le juge apprécie le caractère réel et sérieux des motifs invoqués, en formant sa conviction au vu des « éléments fournis par les parties après avoir ordonné, au besoin, toutes les mesures d’instruction qu’il estime utiles ». Cela signifie que la partie qui forme des reproches doit s’appuyer sur des éléments objectifs, précis, vérifiables, ainsi qu’imputables à celui qui est mis en cause. Par la suite, ce dernier dispose de la possibilité de présenter en retour ses propres moyens de preuves. En pratique, la responsabilité principale en la matière revient généralement à l’employeur, notamment dans le cadre du contentieux du licenciement pour une cause inhérente à la personne du salarié. De surcroît, si un doute subsiste, il profite au salarié.




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Des dispositifs de surveillance très encadrés

Par ailleurs, l’employeur peut mettre en place des dispositifs de surveillance de l’activité des salariés sous réserve que ceux-ci soient légitimes, proportionnés et respectueux de leur vie privée. Ils doivent être déclarés, et portés à la connaissance des salariés ainsi que des représentants du personnel.

Dès lors, leurs mises en place, à l’insu des salariés et du comité social et économique, ou détournés de leur finalité, constituant des intrusions dans la vie privée, sont jugées illicites et, par voie de conséquence, irrecevables en justice. Il en ressort que les filatures ou les stratagèmes, constituant des pièges destinés à confondre un salarié que l’on suspecte de faute, sont considérés comme des moyens de preuves irrecevables. Toutefois, les fouilles, les perquisitions, les tests d’alcoolémie, les dépistages de drogues constituent des méthodes licites mais dont les modalités déterminées par le règlement intérieur, strictement encadrées par la Loi, doivent être proportionnées au but poursuivi.

De surcroît, propriétaire du matériel ou du réseau informatique, l’employeur a un libre accès aux informations qui s’y trouvent, sauf pour les documents que le salarié a clairement identifiés comme étant personnels. En outre, il ne peut pas en principe se prévaloir de propos tenus ou de photos publiées par le salarié sur des réseaux sociaux non accessibles au public. En effet, si le salarié en a limité l’accès, les informations diffusées sur son compte à des groupes publics relèvent de la sphère privée.

Le statut du témoignage anonyme

En matière prud’homale, la preuve étant libre, toute personne ayant été en rapport avec le salarié dans son activité professionnelle peut témoigner. De surcroît, tous ses collègues, sans exception, peuvent également apporter leurs attestations. Néanmoins, il existe quelques limites à la liberté de formation des témoignages. En effet, leur recueil ne doit pas avoir fait l’objet de pressions, car la subornation de témoins constitue un délit. Par conséquent, il est généralement nécessaire de recueillir des témoignages écrits et signés. Toutefois, il ressort de la jurisprudence que le témoignage « anonyme » peut être admis à la condition de ne pas constituer la seule et unique preuve à charge.

Par conséquent, pour la Cour de cassation, le témoignage « anonyme » n’est recevable que s’il consolide d’autres éléments allant dans le même sens.

Au cas par cas

Il s’avère que le juge civil a longtemps considéré que les moyens de preuve illicites, obtenus au mépris d’une disposition légale, ou constituant une atteinte à la vie privée, ainsi que déloyaux car procurés au moyen d’un stratagème, étaient irrecevables. Or, deux arrêts de la Cour de cassation en date du 22 décembre 2023, ont bouleversé les règles en la matière, en affirmant un droit à la preuve.

En effet, le juge détermine, désormais, les conditions de production des moyens de preuve illicites ou déloyaux à l’issue d’un examen de proportionnalité. À l’occasion de cet exercice, il doit apprécier si ceux-ci portent atteinte au caractère équitable de la procédure dans son ensemble. Par la suite, il met en balance le droit à la preuve et le droit ou la liberté auquel il porte atteinte. À ce titre, le droit à la preuve ne peut pas leur porter préjudice de manière disproportionnée, l’atteinte devant strictement être proportionnée au but poursuivi. Enfin, leur production doit s’avérer indispensable. En effet, il ne doit pas exister d’autres moyens de faire la démonstration de ce qui est reproché.

À titre d’illustration, une pharmacie avait installé dans ses locaux un système de vidéosurveillance afin de prévenir les vols et agressions de la clientèle. À l’occasion de deux inventaires, elle constate des écarts de stocks importants sur des produits de puériculture. Les enregistrements vidéo révèlent la culpabilité d’une des caissières. Toutefois, ni le comité social et économique ni le personnel n’ayant été informés que le dispositif de surveillance pouvait servir à contrôler ses employés, la caissière se prévaut du caractère illicite de l’enregistrement. Or, après contrôle de proportionnalité, le juge conclut que les conditions permettent la production de la preuve illicite.

En outre, la Cour de cassation tolère désormais les témoignages « anonymisés », dont l’identité est connue et pourra éventuellement être révélée au juge, correspondant à la situation selon laquelle le nom est retiré de l’attestation afin de protéger son auteur d’éventuelles représailles. Ainsi, le juge a franchi un cap, en admettant qu’un employeur puisse établir le comportement fautif d’un salarié en produisant exclusivement des témoignages anonymisés par un huissier, non étayés par d’autres éléments de preuve, dès lors que leur production était indispensable à l’exercice du droit à la preuve et que l’atteinte aux droits et libertés du salarié était strictement proportionnée au but poursuivi. Par conséquent, comme en matière de preuve illicite ou déloyale, le juge civil doit réaliser un contrôle de proportionnalité mettant en balance les intérêts en présence, et estimer le caractère indispensable de la présentation du témoignage « anonymisé ».

Des méthodes déloyales acceptées sous condition

Au bout du compte, les évolutions récentes du droit à la preuve ont donc conduit le juge à admettre comme recevables des preuves obtenues de manière déloyale ou illicite, ainsi que des témoignages « anonymisés », sous réserve d’un strict contrôle dit de « proportionnalité ». Pour autant, il ne faudrait pas tirer rapidement la conviction que l’employeur peut désormais faire ce qu’il souhaite des règles qui protègent les données personnelles du salarié, de son droit au respect de sa vie privée ou encore de la nécessité de l’informer des moyens mis en place pour surveiller son activité.

Les moyens de preuve illicites, déloyaux ou « anonymisés » restent prohibés, sauf s’ils représentent le seul moyen permettant de parvenir à la démonstration de ses reproches. Malgré tout, si ces évolutions permettent aux uns et aux autres de mieux se défendre, elles induisent de profonds bouleversements des comportements au sein de l’entreprise.

The Conversation

Stéphane Lamaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Preuves illicites, déloyales, et témoignages anonymes en droit du travail – https://theconversation.com/preuves-illicites-deloyales-et-temoignages-anonymes-en-droit-du-travail-279711

L’intelligence artificielle va-t-elle mettre fin à la recherche en sciences sociales ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Dejan Glavas, Professeur associé en finance, ESSCA School of Management, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

L’impact de l’intelligence artificielle générative sur les sciences sociales peut être compris à travers la métaphore du roman Things Fall Apart de Chinua Achebe. Ce livre retrace les bouleversements de la société nigériane face à l’intrusion coloniale. Il offre une approche pertinente pour comprendre les tensions actuelles du monde académique.


Il y a quelques mois maintenant, un collègue m’a envoyé son article pour avoir une seconde lecture. Tout y était : problématique ciselée, revue de littérature exhaustive, méthodologie rigoureuse. Trop, justement. En y regardant de plus près, certaines formulations m’ont alerté : « crucial », « dans le monde dynamique de », « il est impératif de noter que ». Le vocabulaire typique de ChatGPT. J’ai demandé des explications. Réponse gênée : « Oui, j’ai utilisé l’IA pour rédiger certaines parties, mais j’ai relu, évidemment. »

Ce malaise révèle une vérité qui dérange : nous, chercheurs en sciences sociales, sommes en train de perdre le contrôle de notre métier. Et nous faisons semblant de ne pas le voir. Cette réflexion m’a amené à proposer un article à la Revue française de gestion à l’occasion du numéro de son 50ᵉ anniversaire.

Quelques chiffres illustratifs du changement de paradigme

Environ 13,5 % des résumés d’articles biomédicaux publiés en 2024 contiennent des traces d’utilisation d’intelligence artificielle (IA) générative selon une étude parue dans Science Advances. Plus inquiétant encore : une étude de chercheurs de Stanford révèle que jusqu’à 17 % du texte des évaluations d’articles dans les grandes conférences sur l’IA pourrait avoir été substantiellement modifié par l’IA elle-même. Nous sommes entrés dans une boucle où l’IA évalue l’IA.

Par ailleurs, des équipes de recherche analysent en quelques semaines des corpus qui auraient nécessité des années de travail. En sociologie numérique, par exemple, une étude publiée dans Science a examiné la diffusion de près de 126 000 informations vraies et fausses partagées par environ trois millions d’utilisateurs sur Twitter, soit plus de 4,5 millions de partages, un volume inimaginable sans outils d’analyse automatisés.

Ruptures dans les sciences sociales

Mais au-delà de ces gains de productivité, quelque chose se fissure. L’IA ne bouleverse pas seulement nos méthodes de travail. Elle remet en question ce que signifie « faire de la recherche ».

Comment valider des résultats produits par un algorithme dont les rouages internes restent opaques ? Comment garantir la rigueur scientifique quand l’IA peut « halluciner » et inventer des références bibliographiques qui n’existent pas ? Comment protéger notre pensée critique dans ce contexte ?




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Nous sommes actuellement confrontés au même dilemme que les personnages du roman de l’écrivain nigérian Chinua Achebe, intitulé Tout s’effondre (Things Fall Apart, en anglais). Dans ce récit, une société africaine traditionnelle se retrouve confrontée aux missionnaires européens qui viennent imposer de nouvelles croyances. Certains membres de cette société traditionnelle s’adaptent à cette arrivée, d’autres résistent. Tous comprennent que rien ne sera plus comme avant.

Technophiles contre traditionalistes

La communauté scientifique connaît aujourd’hui des divisions. Certains, les « technophiles », accueillent l’IA avec enthousiasme, convaincus qu’elle va accélérer les découvertes et ouvrir la recherche au monde en développement. D’autres, les « traditionalistes », dénoncent une course à la productivité aux dépens de la profondeur de pensée.

Cette fracture ne se limite pas aux questions techniques et technologiques, elle touche aussi à notre identité, collective et individuelle, de chercheurs. Sommes-nous en train de devenir de simples opérateurs validant des productions issues d’algorithmes ? Notre expertise se réduit-elle à savoir poser les bonnes questions à un modèle d’IA ?

Les jeunes chercheurs sont les premiers exposés. Ils jonglent entre la pression de publier rapidement et l’injonction implicite à ne pas trop utiliser l’IA. Résultat : beaucoup l’utilisent en cachette, créant une culture du secret qui a des conséquences pour la transparence scientifique.

Quelles solutions ?

Nous avons trop longtemps préféré détourner le regard. L’intelligence artificielle est là, et ignorer sa présence n’est plus tenable. Il nous faut repenser notre manière de faire de la science. Imaginer un nouveau cadre.

Trois grands principes pourraient nous servir de boussole.

Le premier, c’est la transparence. Chaque recours à l’IA devrait être précisé noir sur blanc dans nos publications : quels outils ont été utilisés, pour quels usages, et dans quelles limites. Certaines revues, comme Nature, commencent déjà à l’imposer.

Ensuite, la responsabilité. L’IA peut analyser des données, suggérer des pistes, rédiger des brouillons. Mais c’est au chercheur qu’il revient d’interpréter et de valider avec un esprit critique. Cette ligne rouge ne doit jamais être franchie. Une étude récente le rappelle cruellement : 52 % des réponses générées par l’IA à des questions de programmation contiennent des erreurs, et la supervision humaine échoue à les corriger dans 39 % des cas.

Enfin, le pluralisme. Il devient nécessaire d’accepter que certains chercheurs intègrent l’IA dans leur travail tandis que d’autres la refusent. Cette diversité peut devenir une richesse, si les débats ont lieu au grand jour, dans les conférences et les séminaires qui constituent la tradition scientifique.

Un nouveau paradigme scientifique

L’intelligence artificielle va continuer de gagner en puissance et en omniprésence.

Nous sommes à l’aube d’un tournant dans le monde de la recherche où l’intelligence humaine devient une « des » formes d’intelligences. Il semble clair que cette cohabitation ne portera ses fruits que si elle s’appuie sur des règles mises en place par les chercheurs eux-mêmes.

Le vrai risque ne provient pas de l’intelligence artificielle, mais de notre inertie. Notre envie de profiter de ce qu’elle offre sans trop s’interroger. D’accepter, sans résister, une facilité qui pourrait, à terme, nous échapper. Chinua Achebe raconte comment une société s’effondre lorsqu’elle perd le contrôle de son destin. Nous, chercheurs, avons encore le choix. Nous pouvons décider comment intégrer l’intelligence artificielle, à quelles conditions, mais aussi avec quelles limites.

L’enjeu n’est pas de résister au changement. Il est de le guider vers une science plus rigoureuse, plus transparente, plus consciente d’elle-même. Une science qui utilise l’IA sans s’y soumettre. Une science qui reste, avant tout, une aventure humaine.

The Conversation

Dejan Glavas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’intelligence artificielle va-t-elle mettre fin à la recherche en sciences sociales ? – https://theconversation.com/lintelligence-artificielle-va-t-elle-mettre-fin-a-la-recherche-en-sciences-sociales-281380

La selección: contaminantes invisibles en el agua del grifo

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Lucía Caballero, Coordinadora internacional / Editora de Medio Ambiente y Energía, The Conversation

chaogeng/Shutterstock

Si existiesen unas gafas especiales que nos permitiesen ver los contaminantes que alberga el agua que sale por nuestros grifos, nos sorprenderíamos. Aunque, en general, se considera potable en los países desarrollados, cada vez es más frecuente que contenga pequeñas cantidades de compuestos químicos y microorganismos difíciles de eliminar totalmente en las depuradoras. La presencia de estos agentes indeseados, de hecho, está relacionada con la actividad humana.

El cambio climático, por ejemplo, proporciona las condiciones ideales para que proliferen bacterias (como Escherichia coli y Legionella), virus y protozoos causantes de enfermedades, así como cianobacterias productoras de toxinas. Por un lado las altas temperaturas facilitan el crecimiento, la dispersión y la resistencia de estos microorganismos y reducen la eficacia de los desinfectantes. Por otro, las inundaciones y las sequías pueden generar un empeoramiento de la calidad del agua e incluso epidemias de estos patógenos.

Así, tras la dana que afectó al levante español a finales de 2024, se detectaron microorganismos infecciosos en el agua de consumo de la Comunidad Valenciana.

También terminan en el agua productos químicos utilizados en la industria, la agricultura o nuestra vida diaria. Es el caso de los microplásticos que, aunque en bajas concentraciones, se han detectado en el agua del grifo de ciudades como Barcelona. Si bien es cierto que el líquido elemento que llega a nuestras casas ha pasado primero por las depuradoras, la capacidad de estas para eliminar microplásticos depende de la tecnología que empleen.

Aun así, la cantidad de estas pequeñas partículas que podemos ingerir a través del agua del grifo es menor que la presente en el agua embotellada.

Otro tipo de contaminante que las depuradoras no pueden eliminar por completo son los fármacos o los metabolitos de estos que excretamos a través de la orina o las heces. Si bien la presencia de los residuos de medicamentos en los recursos hídricos todavía no está regulada, la Unión Europea ha publicado “listas de observación” en las que figuran nombres como el antibiótico sulfametoxazol, el antidepresivo venlafaxina y el antidiabético oral metformina.

Un riesgo añadido de los restos de antibióticos, que llegan también a las aguas subterráneas, es que contribuyen a la diseminación de resistencias antimicrobianas, consideradas por la Organización Mundial de la Salud como una de las mayores amenazas para la salud global.

Afortunadamente, investigadores y empresas están desarrollando nuevas soluciones para mejorar la vigilancia y la eliminación de estos contaminantes, considerados “de preocupación emergente”. Por ejemplo, pueden utilizarse biofiltros formados por bacterias que consumen fármacos.

Muchos países, sin embargo, están lejos de garantizar siquiera una calidad del agua adecuada para consumo humano. Si bien la Organización de las Naciones Unidas reconoce el derecho humano al abastecimiento y saneamiento del agua, cada año mueren cinco millones de personas en el mundo por beberla contaminada.

The Conversation

ref. La selección: contaminantes invisibles en el agua del grifo – https://theconversation.com/la-seleccion-contaminantes-invisibles-en-el-agua-del-grifo-281819

¿Tecnologías médicas para quién? Cuando la innovación amplía las desigualdades

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Juan Antonio López-Rodríguez, Profesor de Medicina Familiar y Comunitaria, Universidad Rey Juan Carlos

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Mi madre tardó años en empezar a usar WhatsApp. No por falta de interés ni de inteligencia, sino porque no era nativa en la escritura digital ni en los códigos de comunicación de los chats. La inmediatez, la asincronía o los mensajes fragmentados no eran intuitivos para ella. Solo cuando la aplicación integró el audio –una forma de comunicación más cercana a su experiencia previa– incorporó la herramienta con naturalidad.

En el extremo opuesto, mi sobrino de cuatro años, que aún está aprendiendo a leer y escribir, es capaz de enviar correos electrónicos desde una tablet. Como cualquier otro niño, no redacta textos, envía imágenes. Para él, la interfaz es suficientemente intuitiva como para permitirle comunicarse antes incluso de dominar el lenguaje escrito.

Los anteriores ejemplos, aparentemente cotidianos, ilustran una cuestión clave: la adopción de la tecnología no depende solo del acceso, sino de cómo está diseñada y de si se adapta a las capacidades reales de las personas. En sanidad, sin embargo, este principio se olvida con frecuencia.




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Barreras a la innovación digital

La narrativa dominante presenta la digitalización como una solución casi universal. Las aplicaciones de salud prometen empoderar al paciente, la telemedicina mejorar el acceso y la inteligencia artificial optimizar la toma de decisiones clínicas. Y, en muchos casos, estos beneficios son reales. Pero también lo es que estas herramientas exigen unas competencias –digitales, sanitarias y comunicativas– que no están igualmente distribuidas en la población.

Cuando un paciente no comprende cómo funciona una app, no sabe interpretar sus resultados o no se siente cómodo en una videoconsulta, la tecnología deja de ser una herramienta de acceso y se convierte en una barrera. Lo mismo ocurre cuando el lenguaje utilizado –técnico, fragmentado o descontextualizado– dificulta la comprensión. En estos casos, la innovación no reduce desigualdades: las amplifica.

Este fenómeno no afecta solo a los pacientes. Los profesionales sanitarios, a menudo percibidos como usuarios “avanzados”, también enfrentan dificultades similares. La incorporación constante de nuevas herramientas digitales, muchas veces sin una integración adecuada en los flujos de trabajo ni formación suficiente, genera sobrecarga, fatiga y, en ocasiones, rechazo. La tecnología, diseñada para ayudar, puede acabar añadiendo complejidad a entornos ya de por sí exigentes.

Desde la perspectiva del factor humano, esto no supone un detalle menor. Las herramientas que no se adaptan a las capacidades cognitivas, al contexto de uso o a las limitaciones reales de quienes las utilizan tienden a fallar. No porque sean técnicamente deficientes, sino porque no están diseñadas para el mundo real.




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Comprender para poder ser útil

En un estudio reciente que realizamos sobre una herramienta tecnológica orientada al autocuidado en pacientes con una media de edad de 75 años y con multimorbilidad, observamos precisamente lo anterior: la utilidad de la tecnología no depende únicamente de su funcionalidad, sino de su usabilidad, su comprensión y su integración en la vida cotidiana de pacientes y profesionales. Cuando estos elementos no se tienen en cuenta, incluso las soluciones mejor intencionadas pueden quedar infrautilizadas o generar nuevas formas de exclusión.

De hecho, aunque la herramienta mostraba una alta efectividad técnica –el 89,3 % de las tareas se completaron–, solo el 40 % de los pacientes fue capaz de realizarlas de forma completamente autónoma, y más de la mitad (56,7 %) necesitó ayuda en algún momento. Es decir, completar una tarea no implicaba necesariamente comprenderla ni poder repetirla sin apoyo.

Incluso en un entorno controlado, prácticamente todos los pacientes cometieron errores durante el uso, lo que pone de manifiesto la existencia de fricciones relevantes en la interacción con la herramienta. Estas dificultades se hacían más evidentes en tareas de mayor complejidad: por ejemplo, añadir un recordatorio solo se completó en el 73,3 % de los casos, y hasta un tercio de los pacientes necesitó ayuda en funciones básicas como consultar recordatorios.

A ello se suma un nivel de satisfacción limitado, con una puntuación media de 55 sobre 100, apenas en el umbral de aceptabilidad. Esto sugiere que los pacientes pueden ser capaces de usar una tecnología sin que esta les resulte realmente útil o comprensible en su vida cotidiana

Por eso, la pregunta clave no es si una tecnología funciona, sino para quién funciona y en qué condiciones. Si queremos que la digitalización contribuya a mejorar la salud y no a fragmentarla, es necesario cambiar el enfoque. No basta con desarrollar herramientas innovadoras: hay que diseñarlas desde la diversidad real de usuarios, evaluar su impacto en términos de equidad y acompañar su implementación con formación y adaptación de los sistemas.

La tecnología sanitaria no debería empezar por lo que es posible hacer, sino por lo que las personas –pacientes y profesionales– pueden y necesitan realmente utilizar. Porque, si no se entiende, no se usa. Y si no se usa, no mejora nada.

The Conversation

Juan Antonio López-Rodríguez no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. ¿Tecnologías médicas para quién? Cuando la innovación amplía las desigualdades – https://theconversation.com/tecnologias-medicas-para-quien-cuando-la-innovacion-amplia-las-desigualdades-261919