La fermentation, entre conservation des aliments et conservatisme en ligne

Source: The Conversation – in French – By Clémentine Hugol-Gential, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Bourgogne Europe

La fermentation est en vogue sur les réseaux sociaux. Maria Verkhoturtseva/Pexels, CC BY

Prendre le temps, cuisiner maison, fermenter ses aliments : ces pratiques séduisent aujourd’hui largement. Mais, sur les réseaux sociaux, la valorisation de la fermentation s’accompagne parfois d’une vision très normative du temps, qui peut servir de support discret à des formes contemporaines de conservatisme culturel, notamment autour de la famille et des rôles de genre.


Fermenter, c’est d’abord accepter le temps long. Laisser agir des micro-organismes invisibles, renoncer à l’immédiateté, attendre sans pouvoir totalement maîtriser le résultat. Cette temporalité singulière, au cœur des pratiques fermentaires, est loin d’être anodine. Dès le XIXe siècle, Jean Anthelme Brillat-Savarin soulignait que la gastronomie s’inscrit dans une articulation complexe entre nature, techniques culinaires et temps de la transformation. La fermentation, pratique ancestrale par excellence, matérialise cette alliance entre patience, savoir-faire, mais également transformation du vivant.

Esthétique de la lenteur

Aujourd’hui, le retour en grâce du levain, du kéfir, de la lactofermentation ou du kombucha s’inscrit dans un contexte marqué par une critique diffuse de l’accélération contemporaine. Comme l’analyse le sociologue Hartmut Rosa, la modernité se caractérise par une compression du temps, une injonction permanente à faire plus vite, plus souvent, plus efficacement, au détriment du sens.

Sur les réseaux sociaux, la fermentation est fréquemment associée à une esthétique de la lenteur : gestes répétitifs, routines domestiques, attention portée aux cycles naturels. Ces images mettent en scène un temps maîtrisé, ordonné et aussi souvent ritualisé. Le temps n’est plus seulement une contrainte biologique du processus fermentaire, il devient un marqueur moral et fait référence à un passé idéalisé. Dans ce cadre, l’appel à la tradition fonctionne dans les discours alimentaires comme un argument d’autorité. En valorisant le temps long, on naturalise certaines pratiques tout en disqualifiant implicitement d’autres rythmes de vie jugés trop rapides. Le temps devient alors un critère de distinction et la fermentation apparaît comme une réponse presque morale à l’urgence généralisée.

Temporalité domestique et assignation des rôles

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss avait déjà mis en évidence le rôle fondamental du temps dans les classifications alimentaires, en situant la fermentation du côté du « pourri », c’est-à-dire d’un état intermédiaire et culturellement ambivalent. Aujourd’hui, cette ambivalence est largement esthétisée : le temps qui transforme devient un temps qui élève. Cette morale de la lenteur prend une dimension particulière dans les contenus liés aux esthétiques « tradwife ».

Sur Instagram ou TikTok, la fermentation est souvent intégrée à une mise en scène du quotidien domestique. Le foyer y apparaît comme un espace hors de l’urgence, protégé de la frénésie extérieure. Or, ce temps long est très fortement genré. La patience, l’attention aux détails, la disponibilité temporelle sont présentées comme des qualités féminines. La fermentation devient ainsi un support symbolique pour réaffirmer une division traditionnelle des rôles. Il revient alors aux femmes le temps du soin, de l’attente et de la transmission.

Les analyses de Marie-Claire Frédéric sur la fermentation comme réaction à une société perçue comme excessivement hygiéniste et industrialisée éclairent directement ces mises en scène contemporaines. La réhabilitation du microbien s’y accompagne d’une revalorisation du temps long. Mais sur les réseaux sociaux, cette réhabilitation ne se limite pas au vivant : elle s’étend à des formes d’organisation sociale idéalisées, associant lenteur, stabilité et ordre domestique. Les esthétiques tradwife trouvent alors une forte résonance. La fermentation devient un support symbolique pour réaffirmer un foyer préservé. Dans ce dernier, le temps est d’abord genré et la nostalgie, d’un passé supposé plus stable, se rejoue à travers des gestes culinaires présentés comme naturels et surtout féminins.

Le temps comme outil de politisation discrète

L’un des traits les plus saillants de ces discours réside dans leur caractère non conflictuel. Le temps long y est présenté comme une valeur universelle associée à des registres partagés tels que le soin, la santé, l’écologie ou bien encore le respect du vivant. Cette neutralité apparente leur confère une force particulière. Comme le montrent les travaux sur la circulation des croyances en ligne, ce sont souvent les récits les plus consensuels qui véhiculent les normes sociales les plus puissantes, précisément parce qu’ils échappent à la controverse. Dans le cas de la fermentation, le temps devient ainsi un cadre normatif qui hiérarchise les manières de vivre, de produire et de consommer. À travers des gestes domestiques ordinaires et des images de routines maîtrisées, se dessine une conception implicite et naturalisée de l’ordre social avec le temps pour vertu.

Cette politisation du temps est d’autant plus efficace qu’elle s’opère à bas bruit. La fermentation agit comme un support de politisation douce, au sens où elle permet de diffuser une vision du monde sans jamais la formuler explicitement comme telle. À travers des gestes domestiques, des images de bocaux alignés ou de pains longuement façonnés à la main, apparaît une conception implicite de l’ordre social. Le temps domestique, présenté comme maîtrisé et harmonieux, est ainsi valorisé au détriment d’autres formes de temporalités plus contraintes et fragmentées.

Lorsque le temps long est associé à une morale de l’autonomie et de la responsabilité individuelle, fermenter chez soi et « prendre le temps » deviennent des marqueurs de vertu personnelle voire de bonne citoyenneté alimentaire. Cette injonction repose pourtant sur une inégalité structurelle face au temps et aux ressources, que les discours tendent à invisibiliser. Présenté comme un idéal apolitique, le temps long fonctionne alors comme un outil de régulation sociale.

Fermenter : conservateur ou conservatisme ?

Il serait évidemment erroné d’assimiler la fermentation à une idéologie conservatrice. Les travaux de Sandor Ellix Katz rappellent au contraire la diversité historique, culturelle et politique des pratiques fermentaires, souvent liées à des formes d’émancipation et de transmission collective. La fermentation n’est ni univoque, ni intrinsèquement synonyme de repli genré sur le domestique.

L’analyse des discours numériques montre pourtant la puissance idéologique de certains récits qui accompagnent les pratiques fermentaires. Le temps, érigé en ressource symbolique centrale de la fermentation, devient alors un opérateur discursif puissant. Selon la manière dont il est mis en récit, il contribue à hiérarchiser les modes de vie et à naturaliser certaines conceptions de l’ordre social. Présentés comme apolitiques, ces récits diffusent des normes d’autant plus efficaces qu’elles restent rarement nommées et semblent naturalisées.

C’est dans ce cadre que se joue, en creux, la question de la place des femmes. Ainsi, sans jamais être formulés explicitement, certains discours sur la fermentation contribuent à réactiver des représentations traditionnelles du foyer et des rôles féminins, en les enveloppant d’un vocabulaire du soin et du bon sens. Comprendre ces dispositifs discursifs permet de saisir comment des pratiques alimentaires en apparence anodines deviennent des supports de recomposition contemporaine du conservatisme, non pas en conservant des aliments, mais en contribuant à conserver, à bas bruit, certaines représentations du monde social.

The Conversation

Clémentine Hugol-Gential ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Pourquoi il ne faut pas abandonner l’écriture manuscrite à l’école

Source: The Conversation – in French – By Atheena Johnson, Docteure en linguistique appliquée, Université Paris Nanterre

Aujourd’hui, stylos et cahiers cèdent de plus en plus la place aux écrans et claviers dans les salles de classe. Mais ces outils permettent-ils d’écrire avec la même efficacité ? En quoi supposent-ils des compétences différentes ?


Au fil des décennies, des dispositifs technologiques ont été progressivement intégrés à l’apprentissage des langues, c’est le cas récemment de l’intelligence artificielle (IA) générative.

La sophistication de ces outils condamne-t-elle à terme le recours aux crayons et aux stylos ? Ou les usages numériques peuvent-ils se combiner à l’écriture manuelle ? En quoi celle-ci garde-t-elle sa valeur pour l’être humain ?

Stylo ou clavier : un impact sur la mémorisation des connaissances

L’écriture à la main a longtemps été associée à la mémoire et aux apprentissages. C’est en 1829 que la frappe au clavier est apparue, elle est devenue courante en 1867 grâce à la première machine à écrire manuelle. Si les élèves d’autrefois apprenaient à écrire exclusivement à la main, les élèves d’aujourd’hui alternent entre écrans et papier.

Or, les recherches montrent que ces modalités n’ont pas les mêmes effets sur l’acquisition des connaissances. Dans une étude de 2014, on a observé que les élèves réussissent mieux à répondre aux questions analytiques s’ils prennent leurs notes à la main. Une étude de 2017 a établi que les étudiants de 20-25 ans retiennent plus longtemps les informations qu’ils écrivent à la main par rapport à celles qu’ils tapent sur un clavier.

« L’impact de l’utilisation des technologies sur l’expression écrite (Ma thèse en 180 secondes, 2023) »

Par ailleurs, on a découvert que les étudiants qui utilisaient l’intelligence artificielle depuis leurs premières rédactions se souvenaient très peu de ce qui était réellement écrit lorsqu’ils étaient testés sur leur capacité à citer un texte, contrairement à ceux qui avaient composé eux-mêmes leurs textes. Trouver un équilibre entre production écrite et numérique est dès lors très important.

Une richesse lexicale moindre dans les productions numériques

Dans une expérimentation menée en 2019, avant le boom des IA génératives que nous connaissons, nous avons comparé les productions manuscrites et dactylographiées d’étudiants en anglais. Nous avons constaté une moindre richesse lexicale dans les productions dactylographiées, ce qui confirme les tendances évoquées plus haut.

L’objectif de l’étude était de déterminer s’il existait des différences linguistiques en fonction du mode de production. Nous nous sommes intéressés aux aspects stylistiques, tels que la valeur informationnelle des textes, à l’organisation des textes ainsi qu’aux aspects lexicaux.

Il y avait 58 participants à l’étude, chacun produisant un texte dactylographié et un texte manuscrit à un intervalle d’une semaine. L’expérience a eu lieu dans le cadre de la préparation d’une évaluation finale. Les participants ne pouvaient pas avoir recours à des ressources pendant la production, pas de dictionnaire, pas d’outils d’autocorrection.




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La majorité des textes ont témoigné d’une valeur informationnelle et d’une organisation textuelle statistiquement similaires dans les deux cas. Cela induit que le mode de production n’a pas eu d’influence sur les approches stylistiques utilisées.

Concernant la diversité lexicale, il n’en est pas de même. La richesse lexicale était bien plus importante dans la majorité des productions manuscrites. Les productions dactylographiées présentaient des faiblesses qui n’étaient pas présentes dans les productions manuscrites des mêmes participants.

Ces résultats peuvent avoir des implications pour l’enseignement de l’anglais et la manière dont les étudiants sont encouragés à produire des textes écrits.

Écrire sur écran, ça s’apprend

Depuis que la transition numérique a remisé les stylos au placard, plusieurs pays se sont penchés sur les incidences des usages numériques sur les compétences écrites : l’Espagne, les États-Unis ou encore la France.

Or, des études récentes soulignent l’importance de stratégies spécifiques d’écriture pour la progression des élèves, telles que la planification ou la relecture. Si la production manuscrite développe des capacités que le clavier ne développe pas, la maîtrise du clavier reste une compétence incontournable mais exigeante.




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Les difficultés à écrire relevées aujourd’hui tiennent d’abord à leur place de moins en moins prioritaire dans les programmes scolaires en Europe, aux États-Unis ou encore en Chine.

Par ailleurs, les modes de production sont fondamentalement différents à trois niveaux. D’abord, la saisie et l’écriture se déroulent dans des cadres spatiaux distincts. L’écriture se produit dans un espace unifié tandis que la saisie se déroule dans deux espaces séparés. Ensuite, la manière dont l’individu compose avec les différences spatiales lors de la planification, de la transcription et de la révision d’un texte est également nettement différente. Enfin, la perception et les usages des étudiants varient selon les modes de production.

C’est pourquoi il est important de continuer à insister sur les bénéfices cognitifs de l’écriture manuscrite à l’école et ailleurs, tout en prenant conscience de l’apprentissage que suppose l’écriture numérique pour que les élèves arrivent au même niveau de fluidité sur écran que sur papier. En classe, il s’agit de réfléchir aux options proposées en termes d’outils de rédaction. Reste à suivre les prochaines évolutions : quels seront les impacts du recours croissant aux IA sur la production écrite ?

The Conversation

Atheena Johnson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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De l’art du deal à l’art de la diplomatie : comment gérer Donald Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Maxime Lefebvre, Permanent Affiliate Professor, ESCP Business School

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump multiplie les actions d’éclat et les déclarations explosives sur la scène internationale. Les partenaires traditionnels de Washington ont globalement su, au cours de cette année extrêmement tendue, trouver un modus operandi dans leur relation avec le très combatif – mais aussi, en maintes occasions, pragmatique – président des États-Unis.


Les adjectifs ne manquent pas pour caractériser Donald Trump dans son action internationale : narcissique et transgressif, imprévisible et erratique, fanfaron, maladroit, voire grossier, malhonnête, brutal… Sa communication à base de tweets et de « petites phrases », à usage autant interne qu’externe, place les dirigeants et les diplomaties du monde devant un défi redoutable, par exemple lorsqu’il publie sans vergogne des échanges censés rester privés et confidentiels (récemment un SMS d’Emmanuel Macron). Ce comportement déroutant multiplierait les incidents diplomatiques s’il n’émanait du leader de la première puissance mondiale, obligeant les partenaires des États-Unis à s’adapter et à faire bonne figure.

La diplomatie, dans les rapports des leaders étrangers avec Trump, reste nécessaire, de la même façon que le droit international conserve une valeur intrinsèque dans les rapports entre les nations. Malgré ses multiples violations, y compris par l’actuel président des États-Unis, la diplomatie reste l’art indispensable de communiquer, et parfois de compromettre, entre des acteurs qui ne partagent pas la même vision du monde, surtout lorsqu’ils se trouvent en désaccord sur tel ou tel dossier.

« L’art du deal » : une forme disruptive de politique étrangère

Le livre The Art Of the Deal (co-écrit par Donald Trump et le journaliste Tony Schwartz) remonte à 1987, bien avant que l’homme d’affaires ne se lance en politique. Le magnat de l’immobilier y décrit sa méthode disruptive de négociation, consistant à voir grand, à demander beaucoup, et à utiliser les médias à son avantage. C’est à la même époque qu’il commence à réclamer publiquement que les États-Unis instaurent des tariffs (c’est-à-dire des droits de douane), dans un contexte marqué par les succès économiques du Japon et le creusement du déficit commercial américain.

« Donald Trump est-il un bon négociateur ? », Le Monde*, 23 février 2025.
France 24, 28 octobre 2025.

Donald Trump n’avait pas pu pleinement mettre en œuvre sa politique durant son premier mandat, car il était mal préparé et avait été freiné par son administration, par exemple, dans ses velléités de rapprochement avec la Corée du Nord. Son second mandat a démarré avec une politique plus réfléchie et plus résolue : par des mesures commerciales agressives (la salve de tariffs annoncée lors du « Liberation Day » du 2 avril) ; par les menaces sur la souveraineté du Canada et du Groenland ; par l’exigence que les États latino-américains se plient à ses ordres en matière de contrôle de l’immigration, de lutte contre le narcotrafic ou de rapports avec la Chine ; par le retrait des États-Unis de certaines organisations multilatérales (déjà entamé en 2017-2020) ; et par la négociation à la hussarde de plusieurs accords de paix (notamment à Gaza).




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Cette attitude, si elle détonne par rapport aux administrations précédentes, n’est pas totalement exempte d’une certaine tradition américaine dans le rapport au monde. Les pressions sur les alliés, les sanctions unilatérales, l’extraterritorialité du droit américain, l’emploi unilatéral de la force, le rejet de certaines normes multilatérales (les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer ni le statut de Rome créant la Cour pénale internationale, et ils se sont retirés de l’Unesco entre 1984 et 2003) ne sont pas des pratiques nouvelles. Mais Donald Trump y ajoute une brutalité, un égoïsme et un systématisme qui lui sont propres, au nom de l’idéologie « America First ».

Des limites pratiques

Le président américain a dit qu’il ne se fixait comme limites que celles de sa « propre morale ». Il y a cependant deux limites pratiques qui transparaissent de son action, et qui peuvent un peu rassurer ses partenaires.

En premier lieu, il n’aime pas les aventures militaires. D’une part, du fait de son tempérament (il n’a pas fait son service militaire et croit plus au business qu’à la guerre). D’autre part, à cause du rejet des engagements militaires par sa base électorale. Il entend garantir « la paix par la force », mais l’objectif est bien la paix. Il a démontré sa nette préférence pour des frappes et des opérations ciblées (en Syrie en 2017 et 2018, en Iran et au Nigeria en 2025, au Venezuela en 2026) au lieu d’engagements prolongés au sol.

Il confirme ainsi que la page de la « guerre contre le terrorisme », qui aurait coûté 8 000 milliards de dollars (soit 6 750 milliards d’euros) aux États-Unis entre 2001 et 2021, est tournée, sans renoncer à la poursuite de frappes militaires qui sont devenues, depuis les deux mandats de Barack Obama, le moyen d’action privilégié contre les groupes terroristes. L’opération au Venezuela est une bonne illustration d’une politique économe dans ses objectifs (en l’occurrence, l’enlèvement de Maduro et la lutte contre le narcotrafic et l’emprise chinoise, plutôt que le changement de régime) comme dans ses moyens.

En second lieu, Donald Trump a montré plus d’une fois son grand pragmatisme, n’hésitant pas à reculer quand il s’est engagé trop loin. C’est le corollaire de sa méthode disruptive. Les réactions de l’opinion américaine, celles de la Bourse, mais aussi les limites posées par ses partenaires, finissent par influencer une administration où le président, entouré de fidèles, ne néglige pas les avis de prudence. Les tariffs promulgués lors du « Liberation Day » ont aussitôt été suivis d’une mise en pause, sous l’effet notamment de la réaction des marchés, au point que le Wall Street Journal a évoqué un « moment Mitterrand », traçant un parallèle entre la marche arrière enclenchée par Trump à cette occasion et le fameux tournant de la rigueur enclenché par le président socialiste français en 1983.

Dans le dossier Russie/Ukraine, le président américain a entendu les Européens et fait évoluer sa position dans un sens moins favorable à Moscou, jusqu’à accepter une forme d’engagement américain dans les futures garanties de sécurité à l’Ukraine. Sur le Groenland, il a reculé à Davos en renonçant à l’option militaire. Sur l’Iran, il a pris ses distances avec certaines velléités de renverser le régime pour se concentrer sur l’objectif de la négociation nucléaire.

France 24, 23 janvier 2026.

Ces volte-faces lui ont été reprochées (la formule TACO, « Trump Always Chickens Out », soit « Trump se dégonfle toujours » a un grand succès sur les réseaux sociaux) et il n’est pas sûr qu’ils soient payants auprès de l’électorat américain au moment des midterms. Mais ils montrent qu’il y a une place pour la diplomatie dans l’art de gérer Trump.

L’art de gérer Trump

Les dirigeants mondiaux sont désarçonnés et leurs nerfs soumis à rude épreuve. Beaucoup ont fait les frais de ses moqueries et de ses foucades, en particulier les dirigeants occidentaux ou ceux considérés comme hostiles, mais pas directement les dirigeants « forts » comme Xi Jinping et Vladimir Poutine. Certains n’ont pas craint de se ridiculiser, comme le secrétaire général de l’Otan Mark Rutte qui l’aurait appelé « Daddy ».

Néanmoins, les partenaires de l’administration américaine ont réussi avec le temps à établir une relation de travail avec elle et à obtenir des résultats. Emmanuel Macron a été le premier à organiser une rencontre entre Trump et le président ukrainien Zelensky, lors de la cérémonie de réouverture de Notre Dame en décembre 2024. La Commission européenne a conclu un « deal » commercial avec les États-Unis en juillet 2025, critiqué notamment en France, mais souhaité par de nombreux États qui voulaient préserver avant tout les liens économiques et commerciaux avec Washington. Le cap du sommet de l’Otan à La Haye en juin 2025 a été passé sans accroc, évitant le désengagement américain.

Alors que les relations avec le Canada se tendaient avec l’accumulation des contentieux (tarifs, revendications territoriales, relation à la Chine), la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum montrait au contraire son habileté dans ses relations avec le président américain. Emmanuel Macron, jusqu’à la confrontation récente sur le Groenland, a su aussi amadouer l’hôte de la Maison-Blanche, ce que ce dernier a reconnu à Davos (« J’aime beaucoup Emmanuel Macron ») tout en lui envoyant plusieurs piques.

Il en ressort une certaine méthode dans l’art de traiter le chef d’État américain. D’abord, la nécessité de garder la tête froide. Cela ne doit pas devenir une froideur, au moins de la part des partenaires et alliés. Il s’agit de garder son calme, de ne pas entrer dans la surenchère verbale, d’opposer aux foucades l’autorité du sérieux. Ensuite le dialogue et la coopération : parler, prendre les demandes américaines au sérieux, essayer de les comprendre, tenter d’y répondre, accepter et même rechercher le dialogue, rechercher et accepter des compromis. Enfin, la fermeté : marquer et énoncer les limites, rappeler les positions de principe, agir ou réagir avec mesure, renforcer sa position en cherchant des alliés.

La manière dont les Européens ont géré Donald Trump jusqu’ici est assez exemplaire : l’acceptation d’un compromis tarifaire évitant une guerre commerciale (l’accord de Turnberry) ; les lignes rouges marquées sur la régulation numérique ; la diplomatie appuyée sur des outils de puissance sur l’Ukraine (le renforcement de l’aide et la mise en place d’une « coalition des volontaires » pour apporter des garanties de sécurité à Kiev) ; la fermeté dans l’affaire du Groenland (la déclaration du 6 janvier et l’envoi d’une mission militaire) ; le report de la ratification de l’accord commercial. Mais les Européens ont toujours évité d’entrer dans une vaine confrontation, cherchant surtout à ménager l’avenir et à préserver le lien transatlantique, malgré les nombreux appels (surtout en France) à une attitude intransigeante.

Le rapport avec la Russie et la Chine apparaît plus formel, plus froid et plus égalitaire, car Trump les ménage davantage. Xi Jinping a pu apparaître comme dominant son partenaire par sa maîtrise de lui-même, lors de leur rencontre en Corée, même si certains ont voulu voir une tentative de Donald Trump de prendre l’ascendant. Sans doute la culture chinoise, qui accorde une grande importance aux apparences et au fait de ne pas perdre la face, est-elle difficilement compatible avec les excentricités du président yankee. Une situation similaire s’est produite lors de la rencontre avec Vladimir Poutine à Anchorage.

Derrière les tractations et les péripéties diplomatiques, ce qui se joue est évidemment plus profond, entre rapports de force mondiaux et avenir du camp occidental et de ses valeurs. Mais quelles que soient les évolutions à venir, la diplomatie restera plus que jamais nécessaire à la stabilité du monde. Elle doit s’articuler avec les rapports de puissance, et il est heureux qu’elle produise encore des résultats.

The Conversation

Maxime Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît

Source: The Conversation – in French – By Anthony Edo, Economiste, CEPII

Objet de polarisation politique, l’immigration peut aussi être étudiée scientifiquement. Notamment son impact sur la croissance économique ou le marché de l’emploi. Les recherches les plus récentes montrent que la contribution de l’immigration à l’économie est plus subtile que ne le laissent penser les débats où la caricature s’impose souvent.


L’immigration est souvent perçue comme une menace pour les salaires et l’emploi. Les études consacrées aux conséquences de l’immigration sur le marché du travail offrent un regard plus nuancé. L’entrée de travailleurs immigrés dans une économie n’a globalement pas d’incidence sur le salaire et le taux d’emploi des natifs. L’immigration peut toutefois engendrer des effets redistributifs, créant ainsi des gagnants et des perdants au sein des pays d’accueil. Ce sont notamment les travailleurs natifs les moins qualifiés, ainsi que les immigrés déjà présents, qui sont les plus vulnérables face à l’immigration, notamment lorsque celle-ci est faiblement qualifiée.

La taille de l’économie s’ajuste à l’immigration

Quand il s’agit de penser l’impact de l’immigration sur le marché du travail, l’un des présupposés est de considérer que la quantité d’emplois disponibles dans l’économie est fixe et que les travailleurs sont interchangeables. Selon cette représentation simpliste du marché du travail, la hausse de la force de travail (induite par l’immigration) ne peut se traduire que par une intensification de la concurrence et une détérioration de la situation économique des travailleurs locaux.

Dans les faits, le niveau d’emploi varie proportionnellement à la population en âge de travailler, de sorte qu’une augmentation de cette population se traduit généralement par une hausse de même ampleur du nombre de personnes en emploi. La hausse de l’offre de travail liée à l’arrivée d’immigrés pourrait donc se traduire par un simple changement de taille de l’économie, avec davantage de travailleurs et de richesse produite, sans incidence sur le salaire ou le taux d’emploi moyen.

Si l’immigration de travailleurs exerçait des pressions concurrentielles sur le marché du travail, elle devrait également élargir la taille du marché et favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’emploi.

Hausse de la demande de biens et de la production

Par leur travail, les immigrés soutiennent la croissance économique et aident les entreprises à résorber leurs besoins en main-d’œuvre. Les immigrés, par leur consommation, augmentent également la demande de biens et services au sein des pays d’installation et favorisent la création d’emplois. Ils peuvent aussi contribuer à l’activité économique via leur activité entrepreneuriale.

Dans de nombreux pays de l’OCDE, comme en France, la part des travailleurs indépendants nés à l’étranger est supérieure à celle des natifs. Que ce soit par le biais de leur activité entrepreneuriale ou de leur très haut niveau de qualification, les immigrés favorisent les dépôts de brevets et l’innovation, source de progrès technique et de croissance à long terme qui, en retour devrait avoir, des effets bénéfiques sur les salaires et l’emploi.




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Enfin, la hausse de la rémunération relative du capital par rapport au travail, induite par l’immigration, devrait favoriser l’investissement et la création d’entreprises. Cette accumulation de capital devrait restaurer le ratio capital-travail à son niveau initial (c’est-à-dire celui qui prévalait avant l’épisode migratoire) et compenser intégralement l’éventuel impact négatif de l’immigration sur le salaire moyen. En somme, l’augmentation de l’offre de travail liée à l’immigration devrait générer sa propre demande et n’avoir que des conséquences limitées pour les travailleurs locaux.

Un impact globalement neutre pour les natifs, mais négatif pour les immigrés déjà installés

La plupart des études empiriques concluent que la hausse de la population active induite par l’immigration n’a globalement pas d’effet sur le salaire moyen ni sur le taux d’emploi des natifs. C’est vrai des études qui comparent l’évolution des salaires et de l’emploi entre des localités affectées différemment par l’immigration, ou des études théoriquement fondées qui combinent modélisation du fonctionnement du marché du travail et simulations numériques.

Certaines études montrent même que l’immigration peut avoir des effets positifs sur la productivité et le salaire moyen des natifs. C’est notamment le cas lorsque la concurrence entre les nouveaux immigrés et les natifs est limitée, en raison de différences de niveaux de diplôme, de qualification, d’expérience professionnelle ou de compétences linguistiques.

Toutefois, si l’augmentation de l’offre de travail peut améliorer les opportunités économiques des natifs dont les compétences sont complémentaires de celles des immigrés, elle tend aussi à détériorer celles des travailleurs en concurrence directe avec les nouveaux arrivants, au premier rang desquels les immigrés déjà présents issus des vagues d’immigration passées.

Plusieurs études menées aux États-Unis, en France ou en Norvège, estiment que les effets concurrentiels de l’immigration induits par la hausse de l’offre de travail s’exercent davantage au sein de la population immigrée, pouvant ainsi conduire à une détérioration des salaires des immigrés issus des vagues précédentes.

Ce sont aussi l’une des conclusions du rapport détaillé de l’Académie nationale des sciences états-unienne de 2017, réalisé par une vingtaine d’experts (p. 5) :

« Lorsque des effets négatifs sur les salaires causés par l’immigration sont observés, ce sont généralement les immigrés déjà présents, souvent les plus proches substituts des nouveaux arrivants, qui sont le plus pénalisés. »

En creux, ce résultat suggère que l’immigration pourrait donc compromettre le processus d’intégration économique des immigrés déjà installés sur le territoire.

Les travailleurs natifs peu qualifiés sont vulnérables face à l’immigration

Si la réaction en moyenne du salaire et de l’emploi des natifs à l’immigration est faible, des effets différenciés, selon la structure de qualification des immigrés et de la position des natifs dans l’échelle des qualifications, peuvent toutefois être plus marqués. Un effet moyen proche de zéro ne signifie pas qu’il est nul ou négligeable pour tout le monde. Dans de nombreux cas, les natifs les moins qualifiés sont les plus vulnérables face à l’immigration du point de vue de leur situation sur le marché du travail.

C’est ce que constatent les auteurs d’un article paru en 2022 sur le lien entre les inégalités salariales et l’immigration au Royaume-Uni. Entre 1994 et 2016, l’immigration a eu un effet positif sur les salaires des travailleurs britanniques les mieux rémunérés, situés dans les déciles supérieurs de la distribution des salaires (au-delà du 75e percentile), et a exercé des pressions à la baisse sur les rémunérations des travailleurs les plus défavorisés, situés dans les déciles inférieurs de la distribution des salaires (en deçà du 25e percentile). Comme le concluent les auteurs, « l’immigration a donc contribué à l’augmentation des inégalités salariales observées au Royaume-Uni en renforçant les écarts de salaire parmi les travailleurs natifs ». Ce résultat s’explique par la forte présence des immigrés dans les segments les moins qualifiés du marché du travail, liée notamment à leur déclassement professionnel (le fait qu’ils occupent des postes en deçà de leur niveau de qualification).

Cette conclusion est comparable à celle de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, qui souligne que les effets négatifs de l’immigration faiblement diplômée aux États-Unis dans les années 1990-2000 ont été préjudiciables aux salaires des natifs les moins diplômés, en raison d’une concurrence accrue au sein de ce segment peu qualifié du marché du travail.

France 24, 2025.

En France, les niveaux de diplôme des immigrés sont fortement polarisés. D’après le recensement de la population de 2022, 28 % des travailleurs immigrés avaient un niveau de diplôme inférieur ou équivalent au brevet des collèges (contre 10 % chez les natifs), tandis que près de 21 % étaient titulaires d’un diplôme de niveau bac + 5 ou supérieur (17 % chez les natifs). Aucune étude n’a évalué les effets de ces immigrés hautement qualifiés sur le marché du travail français. En revanche, l’augmentation globale de la part des immigrés entre 1976 et 2007 a eu des effets plutôt négatifs sur les salaires des ouvriers, en particulier les moins qualifiés, sans impact sur ceux des cadres et des professions intellectuelles supérieures.

Ces effets différenciés s’expliquent notamment par la forte proportion d’immigrés dans les métiers d’ouvriers, qui, en 2022, regroupaient 28 % des travailleurs immigrés (contre 18 % des natifs). Des résultats confirmés par une autre étude française, qui montre que, entre 1982 et 2016, l’immigration a pesé négativement sur les salaires des travailleurs natifs les moins diplômés, sans effet significatif sur ceux des plus diplômés.

L’une des contreparties de l’accroissement de la concurrence dans certains segments du marché du travail est qu’elle peut également exercer une pression à la baisse sur les prix des services qui y sont produits, en raison de la réduction des coûts de production liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs. Des études ont ainsi montré que l’immigration, notamment peu qualifiée, représentait une source de gains de pouvoir d’achat pour les consommateurs des secteurs de la construction (charpentiers, peintres) et des services à domicile (garde d’enfants, ménage, jardinage).

En définitive, l’immigration est un vecteur de croissance économique qui génère des gains pour de nombreux acteurs au sein des pays d’accueil. Mais elle peut aussi représenter une source de concurrence préjudiciable aux travailleurs présents sur les mêmes segments du marché du travail que les nouveaux arrivants, comme les immigrés déjà installés sur le territoire ou les natifs faiblement diplômés. Tenir compte de l’ensemble de ces effets est essentiel pour appréhender l’impact économique de l’immigration dans toute sa complexité.

The Conversation

Anthony Edo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît – https://theconversation.com/entre-immigration-et-marche-du-travail-des-liens-plus-complexes-quil-ny-parait-275844

Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique

Source: The Conversation – in French – By Claire Zanuso, PhD, économiste du développement, chargée de recherche et d’évaluation / Development economist, research and evaluation officer, Agence Française de Développement (AFD)

Un an après le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle de Paris, la communauté internationale se réunira cette semaine, à New Delhi, dans le cadre du Sommet mondial sur l’intelligence artificielle, dont l’objectif sera notamment de favoriser la diffusion des utilisations de l’IA dans les pays en développement. En Afrique, les investissements Tech et IA restent concentrés dans les « Big Four » – Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria –, au détriment des autres pays du continent. Cette analyse explore les causes de ce déséquilibre et les leviers qu’il est possible d’employer pour mieux orienter les capitaux.


Cet article a été co-écrit avec Anastesia Taieb, chargée de projets innovation à l’AFD, et Emma Pericard, représentante de Digital Africa auprès de l’UE.

Entre 2015 et 2022, les investissements dans les start-up africaines ont connu une croissance sans précédent : le nombre de start-up recevant des financements a été multiplié par plus de sept, portés par l’essor du mobile, de la fintech et par un afflux massif de capitaux internationaux. Cependant, à partir de 2022, le resserrement des conditions économiques a entraîné un funding squeeze (diminution des investissements en capital-risque) qui a été plus important pour les start-up africaines que dans les autres régions du monde. Ce phénomène a renforcé la concentration des capitaux dans les pays où l’écosystème des start-up était le plus développé, à savoir l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya et le Nigeria.

Il y aurait cependant tout intérêt à ce que ces investissements soient mieux répartis sur le continent. Au-delà de la stimulation des économies, les innovations technologiques de ces start-up représentent un important levier de développement car elles proposent des solutions adaptées au contexte local : solutions financières spécifiques, amélioration de la productivité agricole, renforcement des systèmes de santé et d’éducation, réponse aux enjeux climatiques prioritaires, etc.

Évolution des financements en capital et en dette accordés aux start-up technologiques en Afrique entre 2019 et 2024.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Concentration des investissements dans les Big Four

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

En 2024, les Big Four ont capté 67 % des financements en equity tech (investissements contre des parts d’entreprises technologiques). Dans le détail, les pourcentages captés par chaque pays se répartissaient ainsi : environ 24 % pour le Kenya, 20 % pour l’Afrique du Sud et 13,5 % respectivement pour l’Égypte et le Nigeria.

Cette concentration des financements n’est pas seulement géographique : elle présente également une forte dimension sectorielle. On observe que les capitaux sont majoritairement dirigés vers des secteurs perçus comme moins risqués tels que la finance numérique « fintech », au détriment, par exemple des edtech ou cleantech, c’est-à-dire, respectivement, les technologies consacrées à l’éducation et à l’environnement.

Environ 60 à 70 % des montants levés en Afrique proviendraient d’investisseurs internationaux, notamment pour les tours de financement supérieurs à 10-20 millions de dollars. Ces investissements, souvent concentrés dans les marchés structurés, constituent les transactions les plus visibles mais aussi les moins risquées.

Des écosystèmes périphériques naissants et un potentiel insuffisamment converti en investissements

Si les « Big Four » concentrent la majorité des investissements, plusieurs pays africains disposent aujourd’hui d’un potentiel avéré en matière d’IA et d’un vivier de start-up prometteuses, sans pour autant capter des volumes d’investissement à la hauteur de ce potentiel.

Des pays comme le Ghana, le Maroc, le Sénégal, la Tunisie ou le Rwanda forment un groupe émergent dont les membres disposent de fondamentaux favorables à l’IA mais restent sous-financés. Ce décalage est d’autant plus frappant que le Ghana, le Maroc et la Tunisie, qui possèdent tous un vivier de start-up dynamique, regroupent à eux seuls environ 17 % des entreprises technologiques africaines hors « Big Four ». Par ailleurs, les structures financières locales ne parviennent pas à couvrir ces besoins dans ces géographies perçues comme périphériques.

Cette difficulté à attirer les investissements s’explique notamment par des écosystèmes institutionnels et d’affaires qui doivent être renforcés, la performance des entreprises technologiques reposant sur l’existence d’écosystèmes entrepreneuriaux structurés qui permettent l’accès à la connaissance, à une main-d’œuvre qualifiée, ainsi qu’à des dispositifs d’accompagnement (accélérateurs, incubateurs et investisseurs).

Enfin, il est nécessaire de rappeler que ces faiblesses s’inscrivent dans un contexte plus large : en 2020, l’ensemble du continent africain ne représentait que 0,4 % des flux mondiaux de capital-risque et ne pesait que 2,5 % du marché mondial de l’IA ; les pays émergents hors « Big Four » se trouvent donc mécaniquement pénalisés dans cette compétition déjà très concentrée.

Répartition des investissements en capital-risque (equity) dans les start-up technologiques africaines par pays.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Orienter les investissements pour préparer les pays à l’IA

Afin d’attirer des capitaux vers ces start-up IA, un pays doit lui-même être prêt pour l’IA. L’adoption de l’IA au niveau d’un pays ne dépend pas seulement de facteurs technologiques : L’AI Investment Potential (AIIPI) est un travail de recherche qui souligne que cette adoption repose également sur des facteurs économiques, politiques et sociaux. Ainsi, pour augmenter son potentiel en IA, un pays devra non seulement renforcer ses infrastructures énergétiques et de connectivité mais également son niveau de gouvernance, l’efficacité de ses pouvoirs publics et son capital humain.

Les actions à privilégier varient selon le stade d’avancement en IA des pays. Dans les pays plus avancés, comme l’Afrique du Sud ou le Maroc, l’enjeu est davantage de soutenir la recherche, d’optimiser les applications de l’IA et d’attirer des investissements stratégiques. Dans des pays avec un score plus modéré, les priorités portent sur la consolidation des infrastructures de connectivité, du capital humain et des cadres réglementaires.

La plate-forme aipotentialindex.org permet, entre autres, de visualiser les résultats de l’index au niveau mondial et les domaines dans lesquels les pays peuvent investir pour augmenter leur potentiel d’investissement en IA (recherche, efficacité de l’action publique, connectivité, capital humain, stratégies IA, etc.). L’AIIPI permet aux investisseurs non seulement de repérer les pays avancés en IA mais également ceux où le potentiel est sous-exploité. Pour les décideurs publics et les acteurs du développement, il offre un cadre de priorisation des réformes et des investissements.

Visualisation du potentiel d’investissement en IA en Afrique : plus la couleur est sombre, plus le potentiel est élevé.
aipotentialindex.org
Outil « Profil des Pays » appliqué au Ghana. Le Ghana présente un fort potentiel d’investissement en IA. Des start-up comme Ghana Liquify, soutenue par Digital Africa, qui facilite le paiement des factures pour les PME, témoignent de son émulation entrepreneuriale.
aipotentialindex.org

Fonds souverains et dispositifs dédiés aux nouvelles technologies

Une fois la stratégie d’investissement en IA d’un pays définie, se pose la question des instruments de financement de l’IA. À l’échelle continentale, plusieurs instruments dédiés aux technologies et à l’IA émergent. Des établissements financiers de développement, tels que la Banque africaine de Développement ou encore de la Banque ouest-africaine de Développement lancent des initiatives visant à soutenir la croissance de l’économie numérique du continent.

À l’échelle nationale, les fonds souverains africains (Sovereign Wealth Funds, SWFs) constituent une voie supplémentaire permettant de soutenir le financement de l’IA et des start-up sur le continent. Ces fonds, comme le Fonds Mohammed VI au Maroc ou le Pula Fund au Botswana mobilisent l’épargne publique pour le développement économique à long terme et travaillent en partenariat avec des banques de développement.

Les partenariats, des leviers puissants pour le financement de start-up

Financer les infrastructures numériques et IA ne suffit pas pour avoir un écosystème de start-up capables de stimuler l’économie. Les partenariats public-privé internationaux jouent aussi un rôle notable : l’initiative Choose Africa 2, portée par l’AFD et Bpifrance, vise à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs de soutien, comme ceux de Digital Africa, associant acteurs publics et partenaires locaux, permettent des investissements de faibles montants de jeunes start-up « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental stratégique.

Des partenariats entre institutions africaines et européennes, tels que l’initiative Choose Africa 2 portée par l’AFD et Bpifrance, visent à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs d’amorçage associant acteurs publics et partenaires locaux, dont Digital Africa, permettent des investissements de petits montants afin de financer des start-up contribuant à la diffusion d’infrastructures numériques et s’inscrivant dans une approche « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental positif essentiel pour le continent.

Ces mécanismes, sans suffire à corriger les déséquilibres d’investissement, peuvent néanmoins contribuer à élargir l’accès au financement au-delà des écosystèmes traditionnellement les mieux dotés.

Un portage politique, stratégique et juridique central

Les investissements financiers ne suffisent pas et doivent être portés par une ambition politique. Les dispositifs législatifs et stratégiques mis en place au niveau national et continental constituent des leviers structurants pour l’essor des start-up digitales en Afrique.

D’une part, les stratégies portées par l’Union africaine – la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique, la Stratégie continentale d’intelligence artificielle ou encore le Pacte numérique africain – fournissent des feuilles de route pour que les États puissent accélérer la transformation numérique des pays. Il existe également des dispositifs nationaux, comme en Tunisie avec la loi Startup, ou les stratégies nationales sur l’IA, comme celle publiée par le Ghana qui affiche son ambition de devenir le « Hub IA de l’Afrique ».

Enfin, un engagement politique majeur a été pris en avril dernier, lors du Global AI Summit de Kigali où 52 pays africains ont annoncé la création d’un Fonds africain pour l’IA de 60 milliards combinant des capitaux publics, privés et philanthropiques. Cette initiative illustre une volonté stratégique de l’Afrique : se positionner sur ces nouveaux enjeux technologiques. Néanmoins, ces fonds IA pourraient rencontrer des défis de gouvernance et de structuration financière. En effet, le risque demeure qu’ils puissent reproduire des asymétries déjà existantes dans les fonds souverains si des mécanismes de transparence ne sont pas mis en place. Leur impact dépendra donc de l’instauration de normes et d’outils de pilotage adaptés aux défis technologiques émergents.

Ces dispositifs créent les premières conditions nécessaires à l’émergence de solutions d’IA locales ainsi qu’un cadre stratégique structurant. Leur impact sur la confiance des investisseurs dépendra toutefois de leur articulation avec des financements adaptés et les capacités locales.

The Conversation

Claire Zanuso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique – https://theconversation.com/trop-peu-trop-concentre-pourquoi-linvestissement-dans-les-start-up-ia-doit-etre-repense-en-afrique-275424

Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La France devrait cette année, pour la première fois, diminuer sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une décision qui souligne le fossé grandissant entre ses déclarations officielles en faveur du multilatéralisme sanitaire et la réalité de ses engagements financiers.


Malgré une forte mobilisation des ONG et des acteurs de la santé mondiale, le gouvernement français devrait diminuer de 58 % sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, provoquant l’effroi général du monde du VIH. Le financement trisannuel français passerait de 1‚6 milliard d’euros à 660 millions d’euros jusqu’en 2028.

Cette décision s’inscrit dans un double contexte de diminution continue de l’aide publique au développement de la France depuis 2023 et de baisse drastique des financements de la santé mondiale depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump (quasi-suppression de l’Agence des États-Unis pour le développement international USAID, fin du financement à Gavi, l’Alliance du vaccin, retrait de 66 organisations internationales dont l’Organisation mondiale de la santé, OMS, et des accords de Paris). Jusqu’alors, les États-Unis représentaient le tiers de l’aide publique internationale en matière de santé.




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Certes, quelques pays comme l’Espagne ou le Luxembourg ont augmenté leur contribution au Fonds mondial, mais ces efforts restent très insuffisants pour compenser le retrait partiel des financeurs historiques : États-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne.

Les ressources du Fonds mondial sont en effet très concentrées : près de 33 % provenaient jusqu’alors des États-Unis, une part comparable de l’Union européenne, et environ 40 % si l’on inclut le Royaume-Uni. Dans ce contexte, la décision française constitue un signal politique fort, aux conséquences multiples : pour les populations des pays bénéficiaires avant tout, pour le Fonds mondial lui-même, mais aussi pour la place de la France dans la gouvernance mondiale de la santé.

Un désengagement en rupture avec une histoire politique

La décision est d’autant plus marquante que la France a été, depuis la création du Fonds mondial en 2002, l’un de ses soutiens les plus constants. Elle n’avait jusqu’ici jamais diminué sa contribution. Premier contributeur public européen et deuxième mondial, la France a cumulé près de 9,5 milliards d’euros de promesses de dons en vingt-cinq ans. Depuis 2011, une partie de cet engagement finance également L’Initiative, facilité complémentaire qui fournit des assistances techniques et des financements additionnels destinés à renforcer l’impact des programmes du Fonds mondial sur le terrain.

Au-delà des montants, cet engagement relevait d’un choix politique. La France s’est longtemps positionnée comme un acteur important de la santé mondiale, défendant l’idée d’une nécessaire solidarité mondiale en matière de santé, et déclarant notamment que certains produits de santé devaient être considérés comme des biens communs mondiaux, depuis le discours de Jacques Chirac sur l’accès aux antirétroviraux en 1997 jusqu’aux discours d’Emmanuel Macron à propos des vaccins contre le Covid-19.

La lutte contre le sida constitue l’un des principaux « marqueurs » de son action internationale. La baisse de la contribution française rompt donc avec une continuité historique et affaiblit une symbolique politique forte, notamment vis-à-vis des pays à revenu limité et des partenaires européens.

Le Fonds mondial, une organisation pas comme les autres

Ce désengagement interroge d’autant plus que le Fonds mondial n’est pas une organisation internationale ordinaire. Dans les pays où il a investi, les décès liés au sida ont été réduits d’environ 74 % entre 2002 et 2024 et on sait aujourd’hui à quel point les progrès liés aux maladies infectieuses ont contribué à l’augmentation de l’espérance de vie mondiale, grâce. Ces acquis restent toutefois fragiles : l’histoire des épidémies montre à quel point les reculs sont rapides lorsque les financements se tarissent.

Sur le plan institutionnel, le Fonds mondial incarne une forme originale de gouvernance. Il ne dispose pas de représentations nationales, fonctionne sur une gouvernance hybride associant États, ONG et secteur privé, et redistribue une partie du pouvoir décisionnel au niveau des pays, à travers les Country Coordinating Mechanisms. Si ses marges d’améliorations sont encore grandes, il constitue ainsi un modèle singulier entre souveraineté des États et gouvernance globale, dans un moment historique d’appel à la décolonialisation de la santé mondiale. Son approche communautaire, intégrant les organisations de la société civile et les personnes concernées, met également au cœur de l’action les droits humains – une dimension aujourd’hui directement menacée par la contraction des ressources et l’offensive idéologique états-unienne.

Dans ce contexte, la baisse généralisée des contributions révèle un affaiblissement silencieux de la solidarité internationale en santé et une fragilisation du multilatéralisme au profit de logiques plus transactionnelles (on pense évidemment à la nouvelle « America First Global Health Strategy » et à toutes les conventions bilatérales que les États-Unis sont en train de signer avec des États africains. Le débat dépasse largement la question budgétaire : il met en lumière des arbitrages politiques et une redéfinition du rôle de l’État donateur. Le gouvernement français utilise quasi textuellement les mêmes mots que Donald Trump : la politique de la France doit dorénavant « répondre davantage à ses valeurs et à ses intérêts ». Mais l’intérêt même de la France n’est-il pas justement de financer le Fonds mondial ?

Une erreur sanitaire aux effets globaux

Sur le plan sanitaire, les risques sont bien documentés. Cette diminution s’ajoute aux réductions massives des programmes bilatéraux américains (tels que les programmes présidentiels de lutte contre le sida, PEPFAR ou le paludisme, PMI), et menacent d’inverser des progrès durement acquis. Selon une étude du Lancet, les progrès réalisés contre le VIH, la tuberculose et le paludisme sont conditionnés à un financement conséquent et durable, et risquent de s’effriter rapidement si les investissements sont insuffisants dans les prochaines années.

Les pays à revenu faible ou intermédiaire, en particulier en Afrique qui concentre près des deux tiers de l’épidémie mondiale de VIH, sont les premiers concernés. Le modèle communautaire, pilier de l’efficacité des réponses aux trois maladies, est directement fragilisé. En l’absence de sursaut des autres acteurs, les chercheurs du Barcelona Institute for Global Health estiment que plus de 22,6 millions de décès supplémentaires pourraient survenir d’ici à 2030 dans les pays à faible et moyen revenu du fait de la baisse concomitante des aides américaines, britanniques, allemandes et françaises en matière de santé.

Mais les pays riches ne sont pas à l’abri. La reprise des épidémies ailleurs a des effets globaux : le VIH progresse désormais davantage hors d’Afrique, notamment en Europe de l’Est, en Asie centrale et au Moyen-Orient ; la tuberculose, y compris multirésistante, réapparaît en France.

Par ailleurs, ce désengagement intervient paradoxalement à un moment d’innovations majeures, comme la PrEP injectable de longue durée ou les nouveaux vaccins contre le paludisme, qui pourraient transformer durablement la santé mondiale à un coût relativement maîtrisé.

Un signal politique préoccupant

Au-delà de la santé, la baisse de la contribution française révèle un désalignement croissant entre le discours en faveur des biens publics mondiaux et les pratiques budgétaires. Elle affaiblit l’influence diplomatique et normative de la France, ainsi que son soft power en santé mondiale.

Le financement du Fonds mondial n’est effectivement pas un simple transfert financier : c’est un acte de politique étrangère. Il conditionne la capacité à peser sur les orientations stratégiques, à construire des coalitions et à défendre un multilatéralisme normatif face à des logiques plus bilatérales. Pour une puissance moyenne comme la France, l’investissement dans le multilatéralisme – et plus spécifiquement dans la santé, domaine dans lequel elle dispose d’une expertise reconnue – constitue un levier central d’influence internationale.

C’est ce qu’on appelle en science politique la « diplomatie de niche » : les puissances moyennes ont tout intérêt à concentrer leur attention sur les domaines dans lesquels elles disposent d’un niveau élevé de ressources et de réputation, en mettant l’accent sur leur leadership technique et leur rôle de facilitateur dans les négociations internationales ou la formation de coalitions.

Un révélateur des transformations en cours

La baisse de la contribution française au Fonds mondial apparaît ainsi comme un arbitrage révélateur : contraintes budgétaires, priorisation accrue, passage d’une solidarité politique à une solidarité conditionnelle et instrumentalisée. Elle pose une question fondamentale : que reste-t-il du multilatéralisme lorsque même les instruments sur lesquels un État a le plus investi deviennent des variables d’ajustement ?

Au-delà de la santé mondiale, cette décision engage la crédibilité de la France dans la gouvernance globale. Elle marque une occasion manquée de montrer que, dans un contexte de crises multiples, certains pays restent des partenaires fiables. Le débat sur le Fonds mondial devient ainsi un test politique majeur du rapport de la France au multilatéralisme – et de la solidité de ses engagements dans la tempête.

The Conversation

Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030

ref. Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme – https://theconversation.com/financer-la-sante-mondiale-ce-que-la-baisse-de-la-contribution-francaise-au-fonds-mondial-dit-de-sa-politique-etrangere-et-de-son-rapport-au-multilateralisme-274376

Faut-il encore faire des pesticides l’alpha et l’oméga de la protection des cultures ? Les exemples du Brésil et de la France

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian Huyghe, Directeur scientifique pour l’agriculture, Inrae

Si les pesticides ont longtemps assuré la protection des cultures, leurs effets délétères sont aujourd’hui largement documentés. Réduire cette dépendance est devenu une urgence sanitaire, environnementale et économique. Les stratégies de lutte contre les ravageurs intègrent aujourd’hui de nouvelles techniques innovantes. L’analyse de la situation en France et au Brésil livre un éclairage croisé sur cette question.


La protection des cultures est un enjeu majeur pour l’agriculture et pour la société au sens large. Elle permet de garantir une production suffisante en qualité et en quantité, tout en assurant des revenus à tous les acteurs des chaînes d’approvisionnement, des agriculteurs aux distributeurs.

Au cours des dernières décennies, la protection des cultures a reposé sur l’efficacité des pesticides de façon accrue. Dans le même temps, leurs effets négatifs sur la santé humaine, sur la qualité de l’eau, de l’air et sur la biodiversité sont de mieux en mieux documentés. Au plan économique, ces effets peuvent être considérés comme des coûts cachés pour la société. De plus, ces effets négatifs privent les agriculteurs de services écosystémiques précieux rendus par des sols en bonne santé.

À l’échelle mondiale, le recours aux pesticides peut également virer au casse-tête géopolitique, en fonction des pays où ils sont autorisés ou interdits. L’accord UE-Mercosur a récemment illustré les tensions que peuvent susciter des importations de produits traités avec des pesticides interdits dans les pays membres de l’Union européenne (UE), créant, de fait, des distorsions de concurrence entre les États.

Il apparaît donc urgent de façonner la protection des cultures de façon à alléger la dépendance des systèmes agricoles envers ces produits. Et si on adoptait un nouveau paradigme pour la protection des cultures, notamment inspiré par l’agroécologie et tenant davantage compte des nouveaux risques climatiques ? Des regards croisés sur la situation en France et au Brésil peuvent éclairer la question.

Mieux vaut prévenir que guérir

La lutte intégrée (ou protection intégrée) des cultures est un concept riche, établi depuis les années 1970. L’idée est de combiner des exigences écologiques, économiques et sanitaires.

Dans l’UE, la règle est de n’utiliser de produits chimiques phytopharmaceutiques qu’à la dose la plus faible possible (principes 5 et 6 du schéma ci-dessous) pour maintenir la présence des organismes nuisibles en dessous d’un seuil où les dommages ou pertes économiques deviennent inacceptables à court terme pour l’agriculteur. Pour limiter l’usage et l’impact de ces pesticides, il est donc essentiel d’enrichir la liste des alternatives aux pesticides (principe 4).

Cette approche implique qu’il est préférable d’agir en amont (principe 1) en mettant l’accent sur la prévention pour réduire au minimum la pression des maladies et des insectes. C’est une stratégie comparable à celle mobilisée en santé humaine, où il est recommandé d’avoir une hygiène de vie appropriée (sport, régime équilibré…) ou de se vacciner pour réduire le risque de maladies.

Les différentes étapes de la protection intégrée des cultures, avec une stratégie active de prophylaxie.
Fourni par l’auteur

Cette stratégie de prophylaxie peut devenir active si, au cours de ses actions sur les cultures, l’agriculteur cherche à réduire le nombre de ravageurs. En diversifiant les moyens de lutte, cette stratégie permet également de limiter l’émergence de résistances chez les ravageurs. En effet, ces résistances apparaissent d’autant plus vite que les stratégies sont peu diversifiées.

L’utilisation de cultures de couverture, par exemple, est intéressante pour occuper l’espace au sol et éviter l’installation de mauvaises herbes. C’est d’autant plus pertinent dans les systèmes agricoles tropicaux, où la pression de sélection naturelle est plus élevée du fait des conditions de chaleur et d’humidité, et où ces résistances ont donc tendance à apparaître plus rapidement.

Associées à d’autres stratégies de gestion, les cultures de couverture sont donc un élément clé pour améliorer à la fois la qualité des sols, la productivité et la durabilité des systèmes agricoles.




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Microbiote végétal, paysages olfactifs… de nouveaux  leviers

De nouvelles techniques innovantes ont vu le jour depuis la mise en place de ce paradigme.

L’une des plus connues s’appuie sur l’agroécologie et la diversification des cultures, et mobilise des services écosystémiques largement documentés par la recherche. Cela peut par exemple passer, au Brésil, par des rotations plus longues, des cultures en mélanges, ou encore par des cultures intermédiaires de maïs, sorgho, mil ou sésame pour optimiser la culture du soja.

La sélection variétale est un autre levier crucial pour améliorer la valeur agronomique des cultures. La recherche de résistances génétiques aux champignons, aux virus et, dans une moindre mesure, aux bactéries et aux insectes, a été – et est toujours au cœur – des programmes de sélection.

Demain, cette approche pourra bénéficier des progrès réalisés dans le domaine de l’édition génétique : il est ainsi envisageable de stimuler, chez l’espèce cultivée, des gènes de résistance actifs chez des espèces étroitement apparentées, ou d’en réactiver d’autres qui auraient été contournés pendant l’évolution. Cela pose évidemment de nouvelles questions (propriété intellectuelle, cadre éthique, etc.) à ne pas sous-estimer.

Au cours des dernières années, l’existence d’un microbiote végétal a aussi été mise en évidence sur les graines, les feuilles, les racines et même à l’intérieur des tissus végétaux. Ces microbiotes jouent un rôle clé dans la nutrition des plantes, en facilitant l’échange de nutriments avec le sol, et dans leur protection contre les bioagresseurs. Il s’agit d’une perspective intéressante pour développer des solutions de biocontrôle alternatives aux pesticides.




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Poursuivons avec les composés organiques volatils (COV) émis dans l’environnement, qui conditionnent le comportement des insectes (recherche alimentaire ou de partenaires sexuels, par exemple). Ces signaux olfactifs sont un nouvel axe de recherche pour lutter contre les ravageurs.

Cette stratégie a l’avantage de présenter peu d’effets indésirables, car les COV sont très spécifiques. Ils peuvent par exemple être utilisés pour induire une confusion sexuelle qui limite la reproduction d’une espèce particulière d’insectes, les attirer dans un piège voire les éliminer grâce à un gel contenant les COV et un insecticide qui sera dès lors utilisé en très faible quantité par rapport à une application classique.




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Ces stratégies de prévention en amont doivent, bien sûr, être pensées à l’échelle du paysage et être coordonnées entre les acteurs d’une zone géographique. Elles peuvent enfin être combinées à un dépistage plus précis des potentielles proliférations. Grâce aux outils de surveillance et d’aide à la décision (principes 2 et 3), on peut ainsi adapter la solution curative à mobiliser le cas échéant.

Une telle transition requiert un niveau élevé de coordination entre tous les acteurs du système agricole. Et ceci à tous les niveaux, des agriculteurs aux chaînes d’approvisionnement. Actuellement, près de 80 % des mesures mises en œuvre dans les plans d’action nationaux ciblent directement les agriculteurs. Les politiques publiques pourraient, à cet égard, mieux répartir l’effort de transition. La protection des cultures n’est pas seulement une question pour les agriculteurs : c’est un bien commun pour la société au sens large.




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Ce que disent les chiffres au Brésil et en France

La comparaison entre le Brésil et la France, situés dans des climats différents et avec des contextes sociopolitiques différents, est, à cet égard, instructive.

En France, au cours des quinze dernières années, les produits utilisés en protection des cultures ont fortement évolué, sous le triple effet de la réglementation encadrant le retrait de substances actives, en particulier les cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR), des politiques publiques (plans Écophyto notamment) et de l’innovation. On utilise désormais moins de CMR et davantage de produits utilisables en agriculture biologique et/ou basés sur le biocontrôle.

Ventes de substances phytosanitaires en France.
SDES

Au Brésil, les ventes de pesticides (hors produits autorisés en agriculture bio et pour le biocontrôle) s’élevaient encore à 755 400 tonnes en 2023 – dont près de 50 % de glyphosate, un chiffre en timide baisse de 5,6 % par rapport à 2022.

Or, la France utilise actuellement 2,9 kg de substances actives par hectare de surface ensemencée, contre 7,78 pour le Brésil. Ces différences s’expliquent en partie par les surfaces agricoles cultivées (hors prairies) : 14 millions d’hectares pour la France, contre 97 pour le Brésil. Il faut aussi tenir compte du fait que la plupart des terres cultivées au Brésil donnent lieu à deux cultures par an, ce qui est plus rare en France.

Toutefois, le secteur des « biointrants » (produits d’origine naturelle ou organismes vivants) progresse rapidement au Brésil, qui les utilise depuis les années 1960. Ce marché s’est établi plus tardivement en France mais progresse également rapidement. Les biointrants peuvent être utilisés en agriculture biologique ou, dans certains cas, combinés à des pesticides dans le cadre des programmes de lutte intégrée contre les ravageurs, que l’on a présentés plus haut.

À l’échelle mondiale, le marché des agents de biocontrôle et des biostimulants (intrants biosourcés permettant d’améliorer les productions végétales) était, en 2025, estimé à 11 milliards de dollars (9,2 milliards d’euros), dont 7 milliards (5,9 milliards d’euros) pour le biocontrôle, avec des taux de croissance annuels estimés de 10,5 à 15,6 % (selon les secteurs) jusqu’en 2035. En 2035, ce marché pourrait atteindre environ 41 milliards de dollars (34,5 milliards d’euros), dont 30 milliards (25,2 milliards d’euros) pour le biocontrôle.

La mobilisation de la prophylaxie et les nouvelles options de biocontrôle seront-elles de nature à remettre en cause l’omniprésence des pesticides ?


Cet article est publié dans le cadre de la Conférence FARM 2026 – Repenser la protection des cultures : agir collectivement pour le vivant, qui se tient le 17 février 2026 à la Cité internationale universitaire de Paris et dont The Conversation France est partenaire.

The Conversation

Christian Huyghe a reçu des financements de l’ANR et de l’Union européenne (H2020, Life-PLP, COST action).

Decio Karam est membre de Association Brésilienne du Maïs et du Sorgho, ; Conseil Scientifique de l’Agriculture Durable (CCAS)

ref. Faut-il encore faire des pesticides l’alpha et l’oméga de la protection des cultures ? Les exemples du Brésil et de la France – https://theconversation.com/faut-il-encore-faire-des-pesticides-lalpha-et-lomega-de-la-protection-des-cultures-les-exemples-du-bresil-et-de-la-france-275237

AlphaGenome, une nouvelle avancée en intelligence artificielle pour comprendre les effets des mutations génétiques

Source: The Conversation – France in French (2) – By Élodie Laine, Professeure en biologie computationnelle, Sorbonne Université

Même une mutation génétique très simple – une lettre qui change dans l’immense chaîne composée d’A, T, C et G – peut avoir des conséquences sur la santé. Sangharsh Lohakare/Unsplash, CC BY

Notre ADN est composé d’un enchaînement de quatre petites molécules appelées « acides nucléiques » et dénotées par les lettres A, C, G, et T. Parfois, une mutation génétique a lieu et affecte notre santé. Une simple modification dans la grande séquence de lettres qui constitue notre génome peut suffire à affecter l’expression des gènes ou les versions des protéines produites à partir de ces gènes.

Mais on ne sait pas, à l’heure actuelle, expliquer systématiquement comment telle ou telle mutation génétique peut avoir tel ou tel effet. C’est la question à laquelle AlphaGenome, le nouveau logiciel d’intelligence artificielle présenté dans la revue Nature par Google, tente de répondre.

AlphaGenome analyse un million d’acides nucléiques à la fois, et prédit, pour chacun d’eux, des milliers de quantités, qui sont autant de facettes de la régulation de nos gènes pour façonner nos tissus et nos organes.

Coupler un tel niveau de résolution avec un contexte aussi long (un million de lettres !) et prédire autant d’aspects de la régulation du génome relève du tour de force. Cependant, ce nouvel opus de la série Alpha de DeepMind ne représente pas une avancée aussi spectaculaire qu’AlphaGo ou AlphaFold, par exemple.

AlphaGenome affine une approche existante, déjà implémentée dans Enformer et Borzoi, deux modèles d’apprentissage profond développés chez Google qui ont fait leurs preuves. Il améliore, d’une part, leur efficacité par des optimisations techniques et, d’autre part, leur pertinence, en modélisant plus finement la complexité des processus génétiques.




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Pourquoi cette avancée est importante

L’enjeu de ce travail est de taille pour la santé humaine. Les bases de données génomiques de populations humaines recensent près de 800 millions de variations ponctuelles – c’est-à-dire des changements portant sur une seule lettre du code génétique – dont l’impact sur notre santé reste largement inexploré. Identifier quelles sont celles qui sont à l’origine de maladies ou de dysfonctionnements, et comprendre leurs mécanismes d’action, est crucial.

Par exemple, dans certaines leucémies, une mutation d’un seul acide nucléique active de manière inappropriée un gène bien spécifique. AlphaGenome confirme le mécanisme déjà connu de cette activation aberrante : la mutation permet à un régulateur génétique de s’accrocher au gène, et modifie les marques épigénétiques alentour.

Ainsi, en unifiant plusieurs dimensions de la régulation génétique, AlphaGenome s’impose comme un modèle de fondation, c’est-à-dire un modèle générique qui peut être transféré ou appliqué facilement à plusieurs problèmes.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

Plusieurs limitations tempèrent néanmoins l’enthousiasme.

Par exemple, les prédictions sur différentes facettes d’un même processus biologique ne sont pas toujours cohérentes entre elles, révélant que le modèle traite encore ces modalités de façon relativement cloisonnée.

Le modèle peine aussi à capturer la « spécificité tissulaire », c’est-à-dire le fait qu’un même variant génétique peut être délétère dans un tissu et neutre dans un autre.

De plus, il reste difficile de quantifier l’ampleur de l’effet d’une mutation.

Enfin, AlphaGenome prédit des conséquences moléculaires, pas des symptômes ni des diagnostics – or, entre une variation d’ADN et une maladie, il reste énormément de travail pour comprendre les relations entre ces différents niveaux ; et il n’a pas encore été validé sur des génomes individuels – un passage obligé pour toute application en médecine personnalisée, où l’enjeu serait d’interpréter le profil génétique unique d’un patient pour prédire sa susceptibilité à certaines maladies ou adapter son traitement.

Au-delà de ces enjeux pour la santé humaine, comment transférer cette connaissance à la biodiversité dans son ensemble ? AlphaGenome dépend en effet de mesures expérimentales, accessibles en abondance uniquement pour une poignée d’espèces (l’humain et quelques organismes modèles). Une autre famille de modèles pourrait ici jouer un rôle complémentaire : les « modèles de langage génomique », qui fonctionnent un peu comme ChatGPT mais pour prédire la suite d’une séquence d’ADN plutôt que la suite d’une phrase. Ces modèles, entraînés sur des millions de séquences génomiques, peuvent ainsi capturer les règles et les motifs conservés au cours de l’évolution, ce qui permet de déchiffrer des génomes inconnus.

Rien de tout cela n’existerait sans les grandes bases de données publiques et le travail cumulé de la recherche académique et des consortia ouverts, qui ont produit, standardisé et partagé les données nécessaires à l’entraînement de ces modèles. La suite logique est claire : la science doit rester ouverte, au service de la société. L’équipe d’AlphaGenome a rendu le code et les poids publiquement accessibles, et propose une interface facilitant l’adoption par la communauté scientifique. Reste à voir comment celle-ci s’emparera de cet outil : sera-t-il utilisé comme une « boîte noire » pratique, ou inspirera-t-il un véritable changement de paradigme en génomique computationnelle ?


Cet article a bénéficié de discussions avec Arnaud Liehrmann, post-doctorant au laboratoire de Biologie computationnelle, quantitative et synthétique.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Elodie Laine est membre junior de l’Institut Universitaire de France. Elle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris, ANR-23-IACL-0007) et de l’Union Européenne (ERC, PROMISE, 101087830). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou du Conseil européen de la recherche. Ni l’Union européenne ni l’autorité octroyant la subvention ne peuvent en être tenus responsables.

Julien Mozziconacci est professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux des instituts qui les ont financés.

ref. AlphaGenome, une nouvelle avancée en intelligence artificielle pour comprendre les effets des mutations génétiques – https://theconversation.com/alphagenome-une-nouvelle-avancee-en-intelligence-artificielle-pour-comprendre-les-effets-des-mutations-genetiques-275833

Sand mining and Kenya’s building boom: better rules are needed, but not from the top down

Source: The Conversation – Africa – By Kennedy Mkutu, Associate Professor, International Relations, United States International University

The sun is rising in Kenya’s Kajiado county, just outside Nairobi, and a truck is rumbling over dusty ground towards a riverbank. Young men guide the driver to a parking spot and then spring into action, each with a scoop, filling the truck from a heap of the most desirable building sand for which the area is famous.

The driver passes the time with a snack and a mug of tea poured from a flask by a mobile vendor. He pays each of the young men around US$10 for their labour and the landowner US$40-US$50 for the sand. The driver then starts out on his journey to deliver sand to hardware stores, building sites or informal selling points in Nairobi and its suburbs, paying county taxes and police bribes along the way.

Sand mining sites like this have been mushrooming along Kenya’s numerous river systems. They are serving a construction boom sparked by urbanisation and grandiose infrastructure programmes.

Yet Kenya has been singled out by the UN’s environmental programme as a country of unsustainable sand harvesting. The industry is troubled by insufficient regulation, environmental degradation and, at times, violent conflict.

We are peace and security researchers who have studied controversies around sub-Saharan Africa’s infrastructure projects. In a recent study, we researched contestations around sand harvesting, as well as sand commodity chains in Kenya. We mapped where industry benefits are concentrated and looked at how locally established governance mechanisms work to distribute benefits – and harms.

We examined sites in seven Kenyan counties. In the west, we visited Homa Bay near Lake Victoria. Outside Nairobi, we studied sites in Nakuru and Kajiado. In the drier eastern parts, we visited Taita Taveta and Makueni – once a hotspot of violent conflict among sand mining cartels. In dry regions, sand is critical to water storage, where it’s used to create dams that boost underground water storage. On the Kenyan coast, we studied sites in Kwale and Kilifi, which serve developments in and around the city of Mombasa. We spoke to loaders, landowners, leaders of informal youth groups and cooperatives, transporters, brokers and administrators.

We found the industry to be ordered and unruly at the same time.

National regulation on sand harvesting in most counties is rarely enforced. Therefore, the stability of extraction and transport of sand hinges on complex informal rules that distribute the benefits of the industry. The greatest profits in the sand industry are not made at the extraction sites but higher up along the commodity chain. Sand supports large numbers of people at the community level.

We argue that making the most of Kenya’s sand industry doesn’t lie in introducing top-down legislation. Rather, existing informal regulation should be harnessed and harmonised within formal rules. This would go a long way towards ensuring sustainable livelihoods and widespread inclusion.

The winners and losers

Scholarship on the extraction of natural resources across the global south has demonstrated the tendency toward the removal of natural resources and accumulation by powerful agents. They forcefully control mining activities and value chains and leave behind high social and ecological costs, a phenomenon known as extractivism.

Extractivism depletes ecosystems and deprives communities of the use of natural resources, fair access to them and the opportunity to benefit from the wealth generated.

Does sand harvesting in Kenya display these characteristics? Not entirely.

Sand is perhaps a bit different to precious minerals like gemstones. It’s bulky, less valuable, and in many countries widespread and accessible with basic tools. Sand is found in rivers and fields, and on private and common land.

At harvesting sites, groups of loaders and homegrown sand cooperatives are in many places highly organised with rules, rosters and even external shareholders. They ensure a wider distribution of gains at the local level. Loader group membership positions are coveted and bought at a high price from group organisers, and some groups or cooperatives build up economic strength and attract better transporting contracts. Larger contractors dictate conditions, driving down prices at the harvesting sites.

As a development mineral, sand also feeds concrete production that’s pivotal for grand infrastructure and housing schemes. These have the potential to boost economic growth.

However, there are certainly some tendencies for benefits to flow away from the source. Unsurprisingly, the largest profits are made at urban markets. While truck drivers at harvesting sites pay around US$90 for a 12-ton truck of sand, the same load is sold in Nairobi for up to US$400. In-transit costs such as taxes, bribes, fuel and salaries amount to around US$100.

Landowners accumulate revenues, too. However, where land is contested upon a backdrop of colonial and post-colonial dispossession – such as in the Kedong site in Nakuru – this can be particularly controversial. At one point when landowners hired excavators, community members rioted and destroyed them, fearing complete displacement from their source of livelihood.

County governments also benefit greatly from local taxation and have little incentive to regulate overextraction from fragile sites.

Bribery in the sand business also thrives on the informality. The police capitalise on regular sand transporting routes and uniformly request US$4-8 from every truck. Overloading can be managed with a “fee” at weighbridges. Some drivers find ways to store sand and sell it without their bosses’ knowledge.

Though ecological harms were not fully explored in our work, we found evidence of them, particularly in drier counties, such as Taita Taveta and Makueni, where river sand is a vital container for water storage. Communities are aware of the environmental cost of overextraction and call for better regulation of the industry.

What needs to happen

Effective collaboration is needed between various layers of governance to make the sand trade in Kenya equitable and sustainable.

This is largely absent. One notable exception is the robust and participatory management of sand in Makueni county, which also took decisive action against cartels and prevented exports out of the county until ecosystem recovery was certain.

Instead of introducing top-down legislation to manage the industry, however, harnessing existing informal regulations and harmonising them within formal rules would go a long way towards ensuring sustainable livelihoods and widespread inclusion, as the Makueni case has demonstrated.

These discussions matter because Kenya, among many other countries in the global south, is rapidly urbanising and has a number of huge infrastructure projects in the works.

Several of the sites we studied provided sand for the construction of the Standard Gauge Railway (built from 2014 to 2019). While many communities benefited from the project, it also exposed unequal relations between government, businesses and communities that made exploitative sand extraction possible.

Given that the railway line will be extended to the Ugandan border, regulation that allows for broad local participation is critical for assuring trust in the Kenyan governance system.

The Conversation

Kennedy Mkutu receives funding from FORMAS the Swedish Research Council for the promotion of research for a sustainable society as well as from VR – the Swedish Research Council.

Jan Bachmann receives funding from FORMAS, the Swedish Research Council for the promotion of research for a sustainable society as well as from VR – the Swedish Research Council.

ref. Sand mining and Kenya’s building boom: better rules are needed, but not from the top down – https://theconversation.com/sand-mining-and-kenyas-building-boom-better-rules-are-needed-but-not-from-the-top-down-275321

Mediation can speed up justice in South Africa: legal scholar makes the case

Source: The Conversation – Africa – By Debbie Collier, Professor of Law and Director of the Centre for Transformative Regulation of Work, University of the Western Cape

Communities in South Africa continue to be fractured by service delivery failures, crime and gang-related violence. The impact is felt by families and communities, and in schools, universities and businesses across the country.

A vicious cycle is being fuelled by a number of factors. These include constraints on law enforcement and credible allegations of corruption and political interference in the criminal justice system. At the same time, the judiciary is under strain.

The result is that government agencies, municipalities and service providers are frequently drawn into disputes. If litigated, these can take years to resolve. This drains public resources and further erodes trust in public institutions. Justice delayed is justice denied.




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Mediation can provide a crucial, timely and constructive way to resolve conflict before matters escalate into violence or protracted litigation. Mediation, facilitated by an impartial third party, supports dialogue and meaningful engagement between parties, and the settlement of disputes on mutually acceptable terms.

Mediation paved the way for South Africa’s transition from apartheid to democracy in 1994. It is deeply rooted in the country’s approach to conflict resolution and social dialogue.

Mediation is common practice in community disputes and in labour law and other statutory dispute resolution contexts. But its use in court proceedings has been limited.

The rules of court for the Magistrates’ Courts and the High Court provide for mediation in civil litigated matters. But the uptake has been slow. And the court-annexed mediation project in the Magistrates’ Courts has been put on hold.

Recent developments have seen a shift toward mandatory mediation in civil litigated matters. These include the South Africa Law Reform Commission’s discussion paper. This was published in early 2025 for public input on mediation in civil, commercial and community disputes.

As a labour law scholar and in leading the South African Law Reform Commission’s project on alternative dispute resolution, I have come to appreciate how mediation can transform conflict. It can provide an accessible dispute resolution mechanism across diverse contexts.

But to optimise the use of mediation the following are required:

  • wide-ranging awareness of mediation across institutions and communities and within the legal profession

  • support for training and skills development, particularly for community mediators who play a crucial role in dispute resolution and transforming conflict

  • an integrated and enabling regulatory, institutional and skills development framework, responsive to the diverse contexts in which mediation takes place.

The role of mediators in different contexts

A skilled mediator can mean the difference between conflict that results in violence, destruction and tragedy, and a negotiated outcome and constructive dialogue.

Community leaders, including religious and traditional leaders, can resolve a range of disputes and manage conflict within communities. This includes curbing community violence, de-escalating election violence, and intervening in student unrest and the destruction of property.

Training for community mediators

Mediation training should also be provided to counteract bullying in schools. Scholars can be equipped to intervene as peer mediators and resolve conflict constructively.

Mediation and peace building skills could also equip women to dismantle violence.

Mediation is already used in specialised statutory institutions and tribunals such as the Commission for Conciliation, Mediation and Arbitration, the Companies Tribunal and the South African Revenue Service. Its use can be extended to other administrative bodies supported by an enabling framework.

Mediation is part of a range of alternative dispute resolution mechanisms that can facilitate early dispute resolution and avoid protracted litigation. Hence many countries use court-connected mediation and alternative dispute resolution to improve access to justice.




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Momentum towards court-connected mandatory mediation

A number of developments are under way, including:

However, the idea of mandatory mediation has received mixed reactions.

Concerns

A range of arguments against mandatory mediation have been mounted. These include:

Safeguards must be put in place to mitigate these risks. This includes judicial oversight and case management to ensure that mediation in court processes is used appropriately and supports access to justice.

Mediation isn’t a substitute for court proceedings in matters better suited to litigation. Judicial reform remains important, and litigation must be accessible in cases where it is best suited.

A compelling case for mediation

Integrating mediation within judicial processes provides an opportunity to resolve structural tensions within South Africa’s plural legal system.

South Africa’s legal system incorporates elements of English common law and Roman-Dutch civilian law, alongside deep-rooted systems of indigenous laws and traditional methods of conflict resolution. The result is a dissonance between the community oriented features of indigenous customs and the individualistic and industrial nature of statutory laws.

This dissonance is countered by the relational and restorative justice potential of mediation, which resonates with traditional methods of conflict resolution and opens up space to centre the foundational values of indigenous laws.

Next steps

The move towards mandatory mediation adds momentum to an evolving legal system and legal practice. It affirms indigenous values and practices.

Mediation could relieve pressure on the justice system and contribute to an enabling environment for social and economic development.

Access to justice is a public good. It requires access to appropriate legal resources, institutions, and dispute resolution mechanisms. Importantly, building an effective justice system is an ongoing project and a complex human undertaking that cannot be achieved through policy and law reform alone.

The Conversation

Debbie Collier is a commissioner of the South African Law Reform Commission (SALRC) and the project leader for Project 94 on Alternative Dispute Resolution. The views expressed in this article are not necessarily those of the SALRC. Debbie Collier receives funding from the National Research Foundation (NRF).

ref. Mediation can speed up justice in South Africa: legal scholar makes the case – https://theconversation.com/mediation-can-speed-up-justice-in-south-africa-legal-scholar-makes-the-case-270110