La vallée des vignobles de Bento Gonçalves dans Rio Grande do Sul au Brésil a été fortement influencée par les descendants des immigrants italiens venus dans la région.ViagenseCaminhos/Shutterstock
Le Brésil dispose de tous les atouts pour devenir un acteur clé du vin au XXIe siècle… à condition d’assumer pleinement son rôle : un laboratoire d’expérimentation, de consommation et de durabilité viticole à l’échelle mondiale. Après le football et le café, le vin, nouvel emblème du Brésil ?
Le Brésil, pays le plus peuplé d’Amérique du Sud avec 212 583 750 d’habitants et cinquième producteur de vin de l’hémisphère sud, suscite un intérêt international croissant. Longtemps perçu comme un acteur marginal sur la scène viticole, il connaît une transformation rapide, portée par des innovations techniques, une diversification de ses terroirs et une nouvelle génération de consommateurs.
Cette dynamique fait du pays un véritable laboratoire des nouvelles tendances mondiales du vin. Le marché brésilien connaît une croissance impressionnante : 11,46 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, avec des prévisions atteignant 19,12 milliards d’euros d’ici 2030, à un rythme de croissance annuelle moyen de 9,1 %. En valeur, le Brésil représente aujourd’hui 2,6 % du marché mondial du vin.
Le pays produit entre 1,6 et 1,7 million de tonnes de raisins par an, sur près de 81 000 hectares. Le sud du pays reste le cœur de la viticulture brésilienne, avec 90 % de la production concentrée dans l’État du Rio Grande do Sul. La région de Pinto Bandeira s’est distinguée pour ses vins mousseux de qualité, produits selon la méthode traditionnelle, à base de Chardonnay et de Pinot noir.
Le Brésil est le douzième producteur de vin au monde. Atlasbig
De nouvelles régions émergent. Santa Catarina, avec ses vignobles d’altitude à São Joaquim, favorise une production de mousseux fins dans un climat frais. Plus audacieux encore, la vallée du São Francisco, dans le nord-est tropical, permet deux vendanges par an grâce à son climat semi-aride. Dans les zones plus chaudes comme São Paulo ou Minas Gerais, les producteurs innovent avec la technique de la poda invertida, ou taille inversée. Ils repoussent la récolte vers des périodes plus fraîches, améliorant la qualité des raisins.
Vin d’entrée de gamme et vin blanc
En 2023, le Brésil a importé 145 millions de litres de vin, soit une baisse de 5,91 % en volume – en gommant l’inflation –, mais une hausse de 5 % en valeur – sans effet d’un changement de prix.
Les vins d’entrée de gamme – inférieurs à 20 euros – dominent avec 65 % du volume. Les vins premium – supérieurs à 80 euros – ont progressé de 31 % en volume et 34 % en valeur. Le Chili reste le principal fournisseur, devant le Portugal et l’Argentine. La France, cinquième fournisseur avec 7 % de parts de marché. L’Hexagone consolide sa position grâce à ses effervescents et ses Indications géographiques protégées (IGP).
Longtemps dominé par le rouge et les mousseux, le marché brésilien voit le vin blanc progresser fortement : 11 % d’importations en plus en 2023, représentant désormais 22 % du marché. Cette tendance s’explique par le climat, mais aussi par une recherche de fraîcheur, de légèreté, et de moindres teneurs en alcool. Les vins blancs aromatiques et floraux séduisent particulièrement les jeunes et les femmes, bouleversant les codes traditionnels.
Millennials et Gen Z
Le renouveau du marché brésilien repose en grande partie sur les jeunes générations. Selon une étude, 37 % des millennials et Gen Z déclarent préférer le vin, juste derrière la bière (44 %), et devant les spiritueux. La consommation de vin devient plus quotidienne, intégrée à des moments conviviaux. Les Brésiliennes représentent 53 % des consommateurs en 2024, contre 47 % en 2019. La part des consommatrices âgées de 55 à 64 ans est même passée de 14 % à 19 %. Ce public, en pleine mutation, recherche des vins plus accessibles, des expériences partagées, et des marques engagées.
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Vers une viticulture plus durable
La durabilité devient un atout compétitif majeur. À Encruzilhada do Sul, le domaine Chandon (LVMH) a lancé un mousseux premium, à partir de pratiques durables certifiées PIUP, bien que non bio. Selon son œnologue Philippe Mével, ces démarches améliorent la santé des sols et la productivité, tout en réduisant les intrants.
Le domaine de Salton fait partie des grands domaines reconnus, dans l’état du Rio grande do sul située le long des frontières uruguayenne et argentine. ViagenseCaminhos/Shutterstock
La vinícola Salton, quant à elle, compense ses émissions de 951 tonnes de CO₂ en 2020 par la conservation de 420 hectares de pampa native, et des actions de reforestation. Elle vise la neutralité carbone d’ici 2030 via des énergies renouvelables et des matériaux recyclés.
Adapter la communication
Malgré ces avancées, le vin brésilien souffre d’une image encore trop classique. Pour séduire les jeunes, la filière doit adopter des codes plus spontanés, centrés sur les expériences, les moments de vie et les émotions. Instagram, TikTok, micro-influenceurs, étiquettes au design moderne : les leviers sont nombreux.
La consommation moyenne de vin par habitant reste faible (2,7 litres/an), mais le potentiel est considérable. Avec une offre en pleine diversification, des terroirs multiples, une jeunesse curieuse et exigeante, et une montée en gamme affirmée, le Brésil change de visage viticole.
Des événements comme ProWine São Paulo, devenu la plus grande foire du vin et des spiritueux des Amériques, témoignent de cet engouement croissant. Le Brésil dispose de tous les atouts pour devenir un acteur clé du vin au XXIe siècle… à condition d’assumer pleinement ce qu’il est en train de devenir : un laboratoire d’expérimentation, de consommation et de durabilité viticole à l’échelle mondiale.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
L’empreinte carbone de l’extraction pétrolière peut varier considérablement d’un gisement à un autre. Une stratégie fondée sur la décarbonation de l’offre pétrolière pourrait donc compléter avantageusement les mesures traditionnelles basées sur la réduction de la demande… à condition que l’on dispose de données fiables et transparentes sur les émissions de gaz à effet de serre de l’industrie pétrolière.
Réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées au pétrole ne se résume pas à réduire seulement la consommation de produits pétroliers. En effet, l’empreinte carbone liée à leur production varie considérablement d’un gisement à un autre. Dans ces conditions, pour limiter leur impact environnemental, il est crucial de privilégier des gisements dont l’empreinte carbone et les coûts d’extraction sont les plus faibles.
Combinée aux mesures traditionnelles pour réduire la demande de pétrole (sobriété énergétique, développement des transports électriques…), une stratégie centrée sur la décarbonation de l’offre pétrolière peut donc accélérer les baisses d’émissions, tout en réduisant leur coût économique. C’est ce que nous montrons dans une recherche récemment publiée.
Mais pour que cela fonctionne, il est essentiel de disposer de données précises et transparentes quant aux émissions de cette industrie. Sans quoi, toute régulation basée sur l’intensité carbone de l’exploitation des gisements de pétrole risque d’être inefficace.
Les barils de pétrole n’ont pas tous la même intensité carbone
Les barils de pétrole diffèrent non seulement par leur coût d’extraction, mais aussi par leur empreinte carbone.
L’exploitation des sources de pétrole les plus polluantes, comme les sables bitumineux du Canada, génère en moyenne plus de deux fois plus d’émissions de GES par baril que l’exploitation de pétroles plus légers provenant de pays comme l’Arabie saoudite ou la Norvège.
Cette hétérogénéité des gisements, combinée à l’abondance du pétrole au regard des objectifs climatiques discutés lors des COP, fait de la sélection des gisements à exploiter un levier important de réduction des émissions.
L’offre pétrolière, un levier d’atténuation sous-estimé
Depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992, date historique dans la reconnaissance du problème climatique et de son origine humaine, les producteurs de pétrole n’ont pas tenu compte des différences d’intensité carbone de leurs produits, liées à l’extraction et au raffinage.
Ce n’est guère surprenant : aucune réglementation ou régulation notable ne les a incités à le faire. De manière générale, les émissions de GES dues à la production et au raffinage du pétrole n’ont pas été tarifées par les grands pays producteurs de manière à refléter les dommages causés à l’environnement.
Nos recherches montrent que cette omission a eu d’importantes conséquences climatiques.
Nous avons calculé les émissions qui auraient pu être évitées de 1992 à 2018, si l’on avait modifié l’allocation de la production entre les différents gisements en activité – sans modifier les niveaux globaux de production et en prenant en compte les contraintes de production de chaque gisement – de sorte à en minimiser le coût social total – c’est-à-dire, en prenant en compte à la fois les coûts d’extraction et les émissions de GES. Près de 10 milliards de tonnes équivalent CO2 (CO2e) auraient ainsi pu être évitées, ce qui équivaut à deux années d’émissions du secteur du transport mondial.
Au coût actuel du dommage environnemental, estimé à environ 200 dollars par tonne de CO₂, cela représente 2 000 milliards de dollars de dommages climatiques évités (en dollars constants de 2018).
Les efforts actuels visent surtout à réduire la consommation globale de pétrole, ce qui est nécessaire. Mais nos résultats montrent qu’il est également important de prioriser l’exploitation des gisements moins polluants.
Pour réduire le coût social de l’extraction à production totale constante, il aurait mieux valu que des pays aux gisements très carbonés, comme le Venezuela ou le Canada, réduisent leur production, remplacée par une hausse dans des pays aux gisements moins polluants, comme la Norvège ou l’Arabie saoudite.
Même au sein des pays, les différences d’intensité carbone entre gisements sont souvent importantes. Des réallocations internes aux pays permettraient d’obtenir des réductions d’émissions du même ordre de grandeur que celles obtenues en autorisant les productions agrégées de chaque pays à changer.
Intégrer ce levier aux politiques publiques
Même si ces opportunités de baisse d’émissions ont été manquées dans le passé, nous avons encore la possibilité de façonner l’avenir de l’approvisionnement en pétrole.
Si l’on reprend les hypothèses de calcul qui précèdent, et en supposant que le monde s’engage sur une trajectoire zéro émissions nettes (Net Zero Emissions, NZE) en 2050, prendre en compte l’hétérogénéité de l’intensité carbone entre les gisements dans les décisions d’approvisionnement en pétrole permettrait :
de réduire nos émissions de 9 milliards de tonnes (gigatonnes) CO2e d’ici à 2060,
d’éviter environ 1 800 milliards de dollars en dommages, et cela sans réduire davantage la consommation par rapport au scénario NZE.
Pour suivre au plus près les questions environnementales, retrouvez chaque jeudi notre newsletter thématique « Ici la Terre ».
Or, le débat politique se concentre souvent sur la réduction de la demande de pétrole, avec la mise en place d’outils tels que les incitations à l’adoption des véhicules électriques ou les taxes sur les produits pétroliers. Une baisse de la demande de pétrole est évidemment indispensable pour maintenir le réchauffement planétaire en dessous de 1,5 °C ou même 2 °C.
Mais tant que l’on continue d’en consommer, prioriser les gisements à moindre intensité carbone offre une opportunité complémentaire pour réduire les émissions.
Pour gagner en efficacité, les politiques publiques pourraient intégrer une tarification carbone plus exhaustive, qui tiendrait compte des émissions sur tout le cycle de vie des produits pétroliers, de l’exploration pétrolière jusqu’à la combustion des énergies fossiles.
Celles-ci pourraient être complétées par des ajustements aux frontières, sur le modèle de ce que l’Union européenne s’apprête à faire pour l’empreinte carbone des produits importés, si cette tarification n’est pas adoptée à l’échelle mondiale. Ou encore, cela pourrait passer par l’interdiction directe de l’extraction des types de pétrole dont l’exploitation de gisement émet le plus d’émissions de GES (par exemple, le pétrole extra-lourd ou les gisements présentant des niveaux très élevés de torchage), dans un soucis de simplification administrative.
Certaines politiques vont déjà dans ce sens. La Californie, avec son Low Carbon Fuel Standard, a été pionnière en différenciant les carburants selon leurs émissions sur l’ensemble du cycle de vie, afin de réduire l’intensité carbone moyenne du carburant utilisé sur le territoire.
En Europe, la directive sur la qualité des carburants (modifiée par la nouvelle directive sur les énergies renouvelables) promeut les biocarburants, mais ne distingue pas finement les produits pétroliers selon leur intensité carbone.
L’enjeu crucial de l’accès aux données
La mise en œuvre de ces politiques repose toutefois sur un pilier crucial : l’accès à des données publiques fiables sur l’intensité carbone des gisements de pétrole.
Et c’est là le nœud du problème : ces estimations varient fortement selon les sources. Par exemple, l’Association internationale des producteurs de pétrole et de gaz (IOGP) publie des chiffres presque trois fois inférieurs à ceux issus d’outils plus robustes, comme celui développé par l’Université de Stanford et l’Oil-Climate Index.
Cet écart s’explique en partie par des différences dans le périmètre des émissions prises en compte (exploration, construction des puits, déboisement, etc.), mais aussi par des écarts dans les données utilisées. En ce qui concerne le torchage et le rejet direct dans l’atmosphère du gaz naturel, l’IOGP s’appuie sur des chiffres déclarés volontairement par les entreprises. Or, ceux-là sont notoirement sous-estimés, d’après des observations provenant de l’imagerie satellitaire.
Il est ainsi impossible d’appliquer de façon efficace des régulations visant à discriminer les barils de pétrole selon leur intensité carbone si on ne dispose pas de données fiables et surtout vérifiables. La transparence est donc essentielle pour vérifier les déclarations des entreprises.
Cela passe par des mécanismes de surveillance rigoureux pour alimenter des bases de données publiques, que ce soit par satellite ou par des mesures indépendantes au sol. Le recul récent aux États-Unis quant à la publication de données climatiques fiables par les agences gouvernementales accentue encore ces défis. En effet, les estimations des émissions liées au torchage de méthane utilisées dans notre étude reposent sur l’imagerie satellite de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et de la Nasa.
Renaud Coulomb a reçu des financements de Mines Paris-Université PSL, Université de Melbourne, Fondation Mines Paris, La Chaire de Mécénat ENG (Mines Paris – Université Dauphine – Toulouse School of Economics – DIW, parrainée par EDF, GRTGaz, TotalEnergies). Il ne conseille pas et ne détient pas d’actions de sociétés pétrolières ou gazières.
Fanny Henriet a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche et de la Banque de France. Elle est membre du Conseil d’Analyse Economique. Elle ne conseille pas et ne détient pas d’actions de sociétés pétrolières ou gazières.
Léo Reitzmann a reçu des financements de l’Agence Nationale de la
Recherche via le programme Investissements d’Avenir ANR-17-EURE-0001. Il ne conseille pas et ne détient pas d’actions de sociétés pétrolières ou gazières.
Pensée et voulue pour éviter une nouvelle crise de 2008, la compensation centralisée crée paradoxalement de nouveaux risques. Le bilan des risques et des protections apportées par ce dispositif est très complexe à réaliser. Régulateurs et investisseurs débattent de la question de la compensation depuis plusieurs années, avec des arguments et des intérêts pas toujours convergents.
Ce mécanisme exige que les échanges de produits dérivés passent par une chambre de compensation indépendante, et ne soient plus directement conclus entre les parties qui vendent et achètent ces produits. Pour rappel, les produits dérivés sont des titres dont la valeur dépend d’un indice ou du prix d’un autre titre. Ils permettent aux spéculateurs de prendre des risques : si un titre est assis sur le cours du dollar et qu’il pense que celui va s’envoler, il aura tout intérêt à en faire l’acquisition pour réaliser une plus-value. Le céder aujourd’hui pour qui en possède un, c’est se débarrasser d’un risque, celui d’un effondrement de la monnaie américaine.
Des garanties conséquentes
Contrairement à la négociation d’actions, qui s’effectue principalement par l’intermédiaire d’une bourse indépendante tierce, la négociation de produits dérivés s’effectue de gré à gré, c’est-à-dire directement entre les parties qui vendent et achètent. Pour mettre en œuvre cette réforme, en 2012, les régulateurs de l’UE et des États-Unis ont adopté des règles visant à instaurer des exigences de compensation pour certains produits dérivés et ils ont ensuite progressivement élargi la liste des types de produits dérivés concernés.
La mise en œuvre de la compensation centralisée des produits dérivés exige que les parties négociantes déposent des garanties conséquentes auprès de la chambre de compensation pour mener à bien la transaction. Évidemment, de telles exigences augmentent les contraintes de qui veut négocier, ce qui a suscité des inquiétudes parmi les politiques.
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Néanmoins, le mécanisme permet, plutôt que d’avoir à régler tous ses achats et encaisser toutes ses ventes, de ne régler auprès de la chambre ou de recevoir d’elle que le solde net qui apparaît lorsque l’on fait la somme de toutes les transactions. Imaginons une institution A qui achète un titre deux millions à B, un autre trois millions à C et en vend un six millions à D. Plutôt que de réaliser trois mouvements sur son compte, elle n’en réalisera qu’un seul de montant moindre : recevoir un million. Cet exemple montre que le mécanisme peut de factocompenser les exigences accrues de garanties. Cela peut finalement contribuer à atténuer les contraintes de capital des institutions financières. D’autant plus si elles répercutent le mécanisme au sein de leur bilan.
Le paradoxe de la transparence
La question de savoir si la compensation doit être autorisée fait l’objet d’un débat permanent entre les régulateurs et les investisseurs. Les principes comptables généralement admis aux États-Unis (GAAP) permettent aux institutions financières de choisir de compenser ou non leurs actifs et leurs passifs et de ne comptabiliser que les valeurs nettes, ce qui peut réduire de manière significative le capital réglementaire nécessaire. En comparaison, les normes internationales d’information financière (IFRS) sont plus restrictives et n’autorisent la compensation et la présentation nette que lorsque la partie déclarante dispose d’un droit donné par la loi de compenser les montants comptabilisés.
Banque de France 2017.
La différence entre les GAAP et les IFRS réside dans les divergences de vues quant à la compensation. Tandis que les institutions financières soutiennent que la compensation peut alléger leurs contraintes en termes de capital et de liquidité, les régulateurs craignent qu’elle ne réduise la transparence des rapports financiers, ce qui pourrait nuire à la stabilité financière. En effet, une fois les actifs et les passifs financiers compensés, les risques contenus dans ces actifs et ces passifs ne seraient plus détectables par les régulateurs et les investisseurs extérieurs.
Une réforme paradoxale ?
La réforme de la compensation centralisée s’appuie pourtant sur l’argument qu’elle peut améliorer la transparence du marché des produits dérivés. Le mécanisme accroît par exemple la transparence post-négociation grâce à la publication d’informations sur la position des débiteurs, comme le volume quotidien des transactions, l’intérêt ouvert et les prix de règlement. Un mécanisme de compensation centralisée enregistre toutes les transactions par compensation et génère une transparence des positions qui permet aux acteurs du marché de fixer le prix de leurs contrats sur la base du risque des positions globales de leur partenaire (selon qu’on le sache plus ou moins débiteur déjà).
Ainsi, la transparence créée par la compensation centralisée décourage l’accumulation de dettes excessives et réduit l’externalité du risque qu’un créancier fasse défaut sur le marché. Il semble donc y avoir un paradoxe au cœur de la réforme de la compensation centralisée. Qu’en penser ?
Nos recherches indiquent que les banques visant une adéquation du capital élevée (leurs risques sont fortement couverts par leurs fonds propres) ont augmenté significativement leur compensation des produits dérivés au sein de leurs bilans après la mise en œuvre de la réglementation sur la compensation centralisée obligatoire, tandis que celles dont l’adéquation visée est faible (les risques sont peu couverts) la diminuent.
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L’ampleur de nos résultats suggère un phénomène qui n’est pas économiquement négligeable. Nos calculs démontrent qu’avec l’adoption de la compensation centralisée obligatoire, les banques ayant un objectif élevé d’adéquation de fonds propres ont augmenté leur compensation de produits dérivés de 25,8 % de plus en juste valeur que les banques ayant un objectif faible d’adéquation de fonds propres. C’est une part significative de l’ensemble des actifs de la banque qui est ainsi concernée.
Nos données suggèrent un potentiel revers de la réforme de la compensation centralisée. Si la réforme de la compensation centralisée améliore la transparence du marché des produits dérivés, les possibilités accrues de compensation peuvent être exploitées par les dirigeants des banques dans leurs bilans en fonction de leurs objectifs. Les banques visant des ratios de fonds propres plus élevés peuvent choisir d’augmenter les compensations afin d’atteindre cet objectif. En outre, une compensation accrue réduirait également la transparence des rapports financiers au sein de ces banques. Les régulateurs doivent ainsi parvenir à un équilibre optimal entre les avantages et les inconvénients de la compensation afin d’atteindre les objectifs de cette réforme d’envergure.
John Zhang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
_Le Pavillon Sazai du temple des Cinq Cents Arhats_ (Gohyaku Rakanji Sazaidô), v. 1829-1833, vingt-troisième des _Trente-six vues du mont Fuji_.Hokusai-kan Museum.
Avec l’exposition « La vague Hokusai », le musée d’histoire de Nantes accueille, du 28 juin au 7 septembre 2025, de nombreux chefs-d’œuvre du peintre Katsushika Hokusai (1760-1849), appartenant au musée Hokusai-kan d’Obuse, dans les Alpes japonaises.
Le titre de l’exposition nantaise rend hommage à l’estampe la plus illustre d’Hokusai, celle dont les reproductions et les détournements ont envahi l’espace public jusqu’à saturation : Sous la vague au large de Kanagawa, première des Trente-six vues du mont Fuji, cette « vague comme mythologique » d’un Hokusai « emporté, expéditif, bouffon, populacier », saluée en 1888 par le critique Félix Fénéon.
La reconnaissance européenne
L’icône a été baptisée par un écrivain français, Edmond de Goncourt, dans la monographie qu’il consacra à Hokusai en 1896 :
« Planche, qui devrait s’appeler “la Vague”, et qui en est comme le dessin, un peu divinisé par un peintre, sous la terreur religieuse de la mer redoutable entourant de toute part sa patrie : dessin qui vous donne le coléreux de sa montée dans le ciel, l’azur profond de l’intérieur transparent de sa courbe, le déchirement de sa crête, qui s’éparpille en une pluie de gouttelettes, ayant la forme de griffes d’animaux. »
Hokusai, dont le Japon proclame aujourd’hui le génie, apparaît comme une gloire universelle.
Publicité sur un bus municipal à Onomichi (située sur le littoral de la mer intérieure de Seto, dans la préfecture d’Hiroshima). Fabrice van de Kerckhove Étal de poissonnier à Athènes (Grèce). Sophie Basch
L’avocat des impressionnistes et de l’art japonais, Théodore Duret, pouvait ainsi écrire en 1882 :
« Homme du peuple, au début sorte d’artiste industriel, [Hokusai] a occupé vis-à-vis des artistes, ses contemporains, cultivant “le grand art” de la tradition chinoise, une position inférieure, analogue à celle des Lenain vis-à-vis des Lebrun et des Mignard ou des Daumier et des Gavarni en face des lauréats de l’école de Rome. […] C’est seulement depuis que le jugement des Européens l’a placé en tête des artistes de sa nation que les Japonais ont universellement reconnu en lui un de leurs grands hommes. »
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Déclassé au Japon
Confirmant ce diagnostic, l’éminent orientaliste bostonien Ernest Fenollosa rédigea une préface cinglante au catalogue de la première rétrospective Hokusai organisée en 1900 à Tokyo par l’éditeur et collectionneur Kobayashi Bunshichi :
« Il semblerait étrange que Hokusai, reconnu en Occident depuis quarante ans comme l’un des plus grands maîtres mondiaux du dessin, n’ait jamais été considéré comme digne d’étude dans son pays natal, si nous n’étions conscients du clivage fatal entre aristocrates et plébéiens à l’époque Tokugawa, dont le présent prolonge l’ombre sinistre. […] Des représentants du gouvernement ont jugé cette exposition démoralisante ; quant aux rares collectionneurs clandestins, ils rougiraient, dit-on, de voir leur nom publié parmi les contributeurs. »
Qui aurait alors pu prédire que l’ukiyo-e deviendrait l’instrument privilégié du soft power japonais ?
Le rôle des collectionneurs privés
La spectaculaire exposition récemment dédiée par le Musée national de Tokyo à l’éditeur du XVIIIe siècle Tsutaya Juzaburo, notamment commanditaire d’Utamaro, témoigne du changement de paradigme amorcé au début du XXe siècle. Dans les vitrines, de nombreuses estampes de contemporains de Hokusai, aujourd’hui vénérés mais méprisés dans le Japon de Meiji (1868-1912), portent le sceau du fameux intermédiaire Hayashi Tadamasa, fournisseur, dans le Paris du XIXe siècle, des principaux collectionneurs japonisants : les frères Goncourt, le marchand Siegfried Bing et le bijoutier Henri Vever, dont les plus belles pièces passèrent ensuite dans les collections publiques japonaises par l’entremise du mécène Matsukata Kōjirō. Hokusai doit sa fortune à la clairvoyance de collectionneurs particuliers qui bravaient au Japon, un dogmatisme esthétique et social et, en France, l’académisme institutionnel.
Comme le critique d’art Théodore de Wyzewa écrivait en 1890 des estampes japonaises :
« Les défauts mêmes de leur perspective et de leur modelé nous enchantèrent comme une protestation contre des règles trop longtemps subies. »
Pierre Bonnard et Édouard Vuillard n’attendaient que cet encouragement.
Édouard Vuillard, le Jardin des Tuileries (1896), musée du Petit Palais. Paris Musées, CC BY Pierre Bonnard, Promenade des nourrices, frise des fiacres (1897). Paravent constitué d’une suite de quatre feuilles lithographiées en cinq couleurs. Cleveland Museum of Art., CC BY
Un malentendu persistant
Le clivage persistait lorsque Paul Claudel, alors ambassadeur au Japon, prononça en 1923 une conférence devant des étudiants japonais à Nikkō. Son jugement, qui fait directement écho à celui de Fenollosa, précise les raisons du succès en France de Hokusai, perçu comme un cousin des peintres de la vie moderne :
« Il est frappant de voir combien dans l’appréciation des œuvres que [l’art japonais] a produites, notre goût est resté longtemps loin du vôtre. Notre préférence allait vers les peintres de l’École “Ukiyoyé”, que vous considérez plutôt comme le témoignage d’une époque de décadence, mais pour lesquels vous m’excuserez d’avoir conservé personnellement tout mon ancien enthousiasme : vers une représentation violente, pompeuse, théâtrale, colorée, spirituelle, pittoresque, infiniment diverse et animée du spectacle de tous les jours. C’est l’homme dans son décor familier et ses occupations quotidiennes qui y tient la plus grande place. Votre goût, au contraire, va vers les images anciennes, où l’homme n’est plus représenté que par quelques effigies monastiques qui participent presque de l’immobilité des arbres et des pierres. »
Vincent Van Gogh, Portait du père Tanguy (1887). Musée Rodin. Wikimedia, CC BY
Une fraternité française
Si Hokusai bénéficia dès les années 1820 d’une réception savante en Europe, c’est en effet surtout en France que son œuvre rencontra un accueil fraternel. Le graveur Félix Bracquemond serait tombé dès 1856, chez l’imprimeur Delâtre, sur un petit album à couverture rouge, « un des volumes de la Mangwa, d’Hok’ Saï. »
Claude Monet faisait remonter à la même année une rencontre qui devait tant l’inspirer :
« Ma vraie découverte du Japon, l’achat de mes premières estampes, date de 1856. J’avais seize ans ! Je les dénichai au Havre, dans une boutique comme il y en avait jadis où l’on brocantait les curiosités rapportées par les long-courriers […]. Je les payais vingt sous pièce. Il paraît qu’aujourd’hui certaines se vendraient des milliers de francs. »
Dès la fin des années 1850, Hokusai apparut donc comme un précurseur éloigné qui confortait la conviction des premiers amateurs d’estampes, passionnés d’eaux-fortes, de caricatures et de ces enluminures populaires bientôt vantées par Arthur Rimbaud dans Une saison en enfer.
Hokusai, Un opticien présente des lunettes à un homme à trois yeux, sous le regard d’un homme et d’une femme au cou fantastiquement allongé et fumant la pipe ; un moine jouant du shamisen détourne le regard, La Manga, vol. XII, 1834, collection particulière. CC BY
Une lettre de Charles Baudelaire, apôtre de la modernité, qui préférait la « magie brutale et énorme » des dioramas, vrais par leur fausseté même, aux représentations réalistes, témoigne en 1862 de cette reconnaissance précoce :
« Il y a longtemps, j’ai reçu un paquet de Japonneries que j’ai partagées entre mes amis et amies. Je vous avais réservées [sic] ces trois-là. […] Elles ne sont pas mauvaises (images d’Épinal du Japon, 2 sols pièce à Yeddo). Je vous assure que, sur du vélin et encadré de bambou ou de baguettes vermillon, c’est d’un grand effet. »
Hokusai l’inspirateur
L’hommage le plus spirituel à Hokusai vint de l’illustrateur Henri Rivière qui, entre 1888 et 1902, grava Les Trente-six vues de la tour Eiffel. Il ne s’agissait pas, comme l’a affirmé Christine Guth, spécialiste américaine de la période Edo, de « mettre en parallèle la sublimité naturelle du mont Fuji et la sublimité technologique de la tour Eiffel » – postulat démenti par l’accent mis sur le Paris des faubourgs et de l’industrie, ainsi que par Rivière lui-même, qui insista explicitement dans ses souvenirs sur l’aspect parodique de son entreprise :
« J’avais composé […] des dessins pour un livre d’images […] qui parut plus tard en lithographie ; c’étaient les “Trente-six vues de la Tour Eiffel”, réminiscence du titre de Hokusai : “Les trente-six vues du Fujiyama”, mais, comme le dit Arsène Alexandre dans la préface qu’il écrivit pour ces vues de Paris : “On a le Fujiyama qu’on peut”. »
Henri Rivière, Les 36 Vues de la tour Eiffel, Du Quai de Passy. Bibliothèque numérique de l’INHA, CC BY-ND Henri Rivière, Les 36 Vues de la tour Eiffel, Rue Beethoven. Bibliothèque numérique de l’INHA, CC BY-ND
Comme devait le constater en 1914 le grand historien d’art Henri Focillon, dans la monographie qu’il consacra au maître nippon, ces « artistes qui, ayant trouvé en [Hokusai] un modèle et un exemple, le chérirent, non seulement pour le charme rare et supérieur de sa maîtrise, mais pour l’autorité qu’il conférait à leur propre esthétique ». Hokusai n’influença aucunement les peintres français, comme on le lit trop souvent : il confirmait et encouragea leurs audaces.
Sophie Basch est membre de l’Institut universitaire de France (IUF). Elle a reçu des financements de l’IUF.
Source: The Conversation – Indonesia – By Nicola Lo Calzo, Chercheur en art et représentations queer et décoloniales, École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC)
Un processus inédit est en cours au sein du monde de l’art, la question de la visibilité des artistes « subalternes » et des récits dominés devient un enjeu central. Dans ce contexte, la posture queer peut s’imposer comme un moyen de ne pas retomber dans des travers identitaires.
Les bouleversements sociaux de la dernière décennie, illustrés par les mouvements #MeToo et Black Lives Matter, ont entraîné une prise de conscience dans certains milieux culturels et artistiques. Nous assistons à une reconnaissance inédite des artistes queers, racisés, femmes, en situation de handicap, issus des pays du Sud global. Au sein des circuits artistiques officiels se diffusent les problématiques que soulèvent leurs œuvres (luttes antiracistes, queers, féministes ou écologiques, question des récits et des archives minorées, enjeu des réparations postcoloniales et de la restitution des œuvres d’art, etc.). La notion d’« inclusivité », fondée sur la reconnaissance de la différence comme valeur sociale, s’impose aujourd’hui comme un projet ambitieux dans le monde de l’art.
Ce processus est né, tel un « discours en retour » après des siècles d’eurocentrisme et de regard exotisant véhiculé par un certain discours sur l’altérité. Comme l’affirme la journaliste et écrivaine d’origine iranienne Farah Nayeri :
« Aujourd’hui, les musées, les galeries, les conservateurs et les mécènes veulent tous être considérés comme des agents de cette inclusion. »
La visibilisation des récits subalternes constitue un enjeu central pour un monde de l’art et une société plus égalitaires. Et même s’ils semblent aller à rebours de la montée des mouvements réactionnaires, les mécanismes de ce processus méritent d’être interrogés et questionnés.
À cet égard, une posture queer, telle que proposée dans cet article, permet à la fois d’interroger le processus d’inclusivité dans le milieu de l’art et ses contradictions, tout en offrant une perspective critique pour penser le monde au-delà de toute mythologie essentialiste (à savoir un régime de pensée et de représentation qui suppose des identités fixes et immuables).
Au-delà du « Mythe-du-Subalterne »
Derrière une demande légitime et nécessaire de décolonisation des arts et des musées – portée notamment par la société civile et des groupes militants–, la question qui se pose est de savoir sur quels critères repose aujourd’hui l’éligibilité des artistes à l’espace muséal et à ses collections.
« Comment “décoloniser” le musée ? : l’institution culturelle occidentale en question•», France 24.
L’« identité » – autrement dit, ce que l’artiste représente symboliquement, culturellement et visiblement aux yeux de ses publics, au travers de ses œuvres – deviendrait-elle le principal critère de sélection ? Le positionnement critique de l’artiste, sa vision du monde, indépendamment de ce qu’il incarne ou représente, serait-il négligé ? Le risque est de le reléguer au second plan, en reconduisant, de fait, les mêmes catégories identitaires que l’on prétend pourtant déconstruire (homme/femme, blanc/noir, hétero/queer, valide/invalide, etc.).
Récemment l’artiste photographe Henry Roy s’est exprimé sans détour sur son compte Instagram en dénonçant ce type d’assignation :
« J’ai récemment entendu l’une des remarques les plus déconcertantes qu’il m’ait été donné d’entendre : un photographe afro-descendant ne devrait photographier que ses “semblables”. C’est apparemment un critère qui le distinguerait d’un artiste non racialisé. Que signifie cette singulière assignation ? Le champ de l’image impose-t-il une discrimination aux Afro-descendants, les confinant dans une sorte de ghetto de l’imaginaire ? »
Dans cette configuration, les classes d’oppression ne sont plus mobilisées, comme le font les penseurs intersectionnels, pour déconstruire les rapports de pouvoir en exposant leur enchevêtrement. Elles sont, au contraire, utilisées pour enfermer chacun et chacune (de nous) dans des identités figées, créant ainsi un nouveau mythe que j’appelle le « Mythe-du-Subalterne » : une fiction qui permettrait en outre au musée de préserver sa structure inégalitaire, tout en se drapant dans un vernis décolonial.
Sur cette base, on détermine non seulement l’accès – ou non – de l’artiste à l’institution muséale et à l’écosystème qui l’entoure, mais aussi sa légitimité à travailler tel ou tel sujet. En tant que personne queer, italienne et blanche, par exemple, il m’arrive d’entendre un certain discours selon lequel, parce que « je suis X », je ne pourrais produire un discours critique que sur ce X. Mais qui décide de ce que recouvre ce X, et qui en fixe les limites ?
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La posture queer contre les visions figées
Face à la polarisation du discours – entre, d’un côté, une rhétorique réactionnaire et stigmatisante à l’égard des minorités et, de l’autre, une approche essentialisante, la posture queer apparaît comme une alternative aux visions figées de l’Autre et du [Soi](https://fr.wikipedia.org/wiki/Soi_(psychologie). Elle constitue un point de départ pour une perspective critique résolument opposée à toute forme de binarisme (homme/femme, noir/blanc, gay/hétéro, ouvrier/bourgeois, valide/invalide).
À l’origine, le terme anglais queer signifie « étrange », « louche », « de travers ». Insulte issue du langage populaire, équivalente au mot « pédé » en français – avec l’idée sous-jacente de déviance ou d’anormalité –, il s’oppose à « straight » (« droit »), terme désignant les personnes hétérosexuelles. Dans le contexte de stigmatisation accrue des personnes LGBTQIA+ au moment de la crise du sida dans les années 1980, queer est progressivement resignifié puis réapproprié, à travers une circulation des savoirs et des pratiques entre militants et intellectuels.
De fait, l’expérience de personnes queers entre en contradiction avec l’ordre et l’espace familiaux qui, historiquement, ont été construits comme prolongement de l’ordre social. Leur manière d’habiter l’espace introduit une faille par rapport à la ligne parentale (et reproductive) dont iels héritent et qu’iels ont la charge de reconduire. En renonçant à celle-ci, les subjectivités queers défient l’institution de la famille et, avec elle, l’ordre social.
Mais, comme le souligne le sociologue et philosophe français Didier Eribon, cette condition n’est pas seulement une identité stigmatisée, un habitus dont on cherche à se défaire pour lui opposer une identité en accord avec soi-même. Elle est constitutive d’une « vision ». Elle représente un point de vue spécifique sur le monde, une perspective que, dans les mots de la penseuse afroféministe bell hooks, l’on peut qualifier de regard oppositionnel (« oppositional gaze ») – un regard que les subalternes développent en réponse au regard stigmatisant qui, de manière récurrente, est porté sur eux.
Se soustraire aux logiques identitaires
Pour une personne queer, le regard stigmatisant de l’Autre ne provient pas uniquement de l’extérieur de sa communauté d’origine. Il émane aussi souvent de l’intérieur, par exemple, de la famille. C’est précisément dans ce double rejet, à la fois interne et externe, que réside le potentiel dénormatif de l’expérience queer : une vision du Soi et de l’Autre qui procède d’une désidentification avec la norme, susceptible de produire une vision « transidentitaire » ou « identitaire-sceptique ».
De cette expérience queer – marquée par un double rejet, à la fois interne et externe – peut émerger une posture queer.
Il ne s’agit plus uniquement d’un vécu intime ou d’un rapport personnel et situé à la norme, mais d’une position critique face aux systèmes de pouvoir, aux catégories figées et aux régimes de visibilité.
C’est la raison pour laquelle la posture queer ne cherche aucun drapeau identitaire particulier ni aucune identité dans laquelle se retrancher. La posture queer est une destinée. Elle incarne une utopie qui prend la forme d’un travail continuel et inachevé de déconstruction des représentations dominantes et de reconstruction de représentations minorées.
Une éthique de l’émancipation
Une posture queer se veut une renégociation permanente du Soi dans sa relation à l’Autre. À cet égard, la pensée de l’errance élaborée par le philosophe français Édouard Glissant est clé. Elle éclaire l’aspiration de la posture queer à se faire lien et relation par-delà l’absolutisme de l’identité racine unique – qui repose, elle, sur l’idée d’un enracinement profond dans un territoire, une langue, une culture, une essence considérés comme immuables.
Face à l’alternative entre une vision du monde déterministe (selon laquelle nous ne pouvons pas transformer les rapports historiques de pouvoir dans lesquels nous sommes pris) et une vision positiviste néolibérale (qui promeut l’idée d’un individualisme tout-puissant), la posture queer s’affirme comme une troisième voie à partir de laquelle habiter, observer, et représenter le réel.
Elle constitue un « programme sans mythe », dont la visée ultime est une éthique-esthétique de l’émancipation des corps subalternes. Consciente des structures profondément inégalitaires qui régissent les rapports sociaux, cette posture implique un processus créatif, toujours inachevé, qui demande à être sans cesse réitéré, rejoué, requestionné.
Nicola Lo Calzo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Les femmes trans noires et latinas ont été à l’avant-garde de la lutte LGBTQIA+ aux États-Unis. Photo prise lors d’une marche des fiertés à New York, dans les années 1980.Mariett Pathy Allen/Getty Images
Encore trop souvent effacées des récits, les femmes trans, queers et racisées ont joué un rôle crucial dans la lutte pour les droits LGBTQIA+. Ce sont même elles qui ont lancé la fameuse révolte de Stonewall dans les années 1960 de même qu’une autre rébellion, quelques années auparavant, à San Francisco. Retour sur ces actes de résistance et sur le rôle de celles qui, parmi les premières, se sont levées pour les droits des personnes queer.
On ne sait pas exactement qui a lancé la première brique au Stonewall Inn, cette nuit de 1969 à New York qui a marqué un tournant dans la lutte pour les droits LGBTQIA+. Selon la mythologie queer, ce pourrait être Marsha P. Johnson, femme trans noire emblématique de la libération gay, ou Sylvia Rivera, femme trans latina. Mais leurs témoignages contredisent cette version. Marsha P. Johnson a reconnu être arrivée après le début de l’émeute, tandis que Sylvia Rivera a déclaré dans un entretien :
« Beaucoup d’historiens m’attribuent le premier cocktail Molotov, mais j’aime rétablir la vérité : j’ai lancé le second, pas le premier ! »
La scène la plus probable n’implique ni brique ni cocktail Molotov, mais l’appel à l’aide de Stormé DeLarverie, lesbienne métisse. Alors qu’on l’embarquait dans une voiture de police, elle aurait crié à ses camarades queer :
Vers 2 heures du matin, la police de New York est intervenue pour faire évacuer le bar à l’heure de sa fermeture. Au départ, la majorité des clients ont coopéré, mais face à l’escalade des violences policières et des arrestations, les clients – en grande majorité queer – ont riposté. Si les circonstances exactes du début de l’émeute restent floues, il est établi que Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera étaient présentes. Elles deviendront par la suite des figures majeures du mouvement pour les droits des personnes LGBTQIA+ et de la résistance queer.
Leur mobilisation – tout comme un acte de rébellion antérieur peu connu – montre à quel point les femmes queer racisées ont été en première ligne de la lutte pour les droits LGBTQIA+ et néanmoins invisibilisées. Malgré certains progrès sociaux, les femmes trans racisées continuent d’en payer le prix, parfois de leur vie.
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Perceptions erronées des émeutes de Stonewall
Le récit des évènements de Stonewall a été largement connu du grand public avec la sortie du film Stonewall en 2015. Ce film a été vivement critiqué pour la façon dont il a blanchi l’histoire et effacé le rôle des personnes queer racisées dans celle-ci.
Marsha P. Johnson lors de la marche des fiertés de 1982, vêtue d’une combinaison noire à sequins. Barbara Alper/Getty Images
Dans cette fiction, c’est un homme blanc gay qui jette la première brique – une version démentie par presque tous les témoignages. Ce sont au contraire des personnes queer racisées, souvent non conformes au genre, qui ont mené la révolte. Et qui sont trop souvent effacées de la mémoire collective.
Avant Stonewall, une autre révolte oubliée
Stonewall n’a pas été pas le premier acte de résistance publique pour les droits LGBTQIA+. Le soulèvement de la cafétéria Compton a eu lieu trois ans plus tôt, à San Francisco, dans le quartier du Tenderloin.
Dans les années 1960, cette cafétéria était un lieu de rencontre nocturne populaire pour les personnes transgenres, en particulier les femmes trans. La direction du lieu et la police soumettaient ces communautés marginalisées à un harcèlement et à des mauvais traitements constants. Les femmes trans étaient souvent arrêtées en vertu de lois sur l’usurpation d’identité féminine et devaient faire face à des humiliations publiques et à des violences physiques récurrentes.
En août 1966, un incident survenu à la cafétéria de Compton a déclenché une vague de résistance. Le documentaire Screaming Queens montre les injustices subies par la communauté trans à l’époque, principalement des femmes trans racisées et travailleuses du sexe.
Après des années de mauvais traitements, un groupe de femmes trans, de drag queens et de personnes non conformes au genre ont décidé qu’ils et elles en avaient assez. Lorsqu’un policier a tenté d’arrêter une femme trans, elle lui a jeté sa tasse de café chaud au visage. Cet acte de résistance a déclenché un soulèvement spontané dans la cafétéria et dans les rues. Quelques instants plus tard, une voiture de police était renversée. À la fin de la manifestation, la police avait arrêté des dizaines de personnes et en avait battu beaucoup d’autres.
Malgré son importance historique, cette révolte à la cafétéria de Compton est restée dans l’ombre. Elle a pourtant semé les graines d’un mouvement plus large de résistance.
Certains agresseurs échappent encore à la prison en invoquant une « défense de panique » : ils imputent leur réaction violente à la peur suscitée par l’identité de genre ou l’orientation sexuelle de la victime.
Ces dernières années, les meurtres de plusieurs femmes trans noires, dont Cashay Henderson, ou KoKo Da Doll, protagoniste du documentaire primé Kokomo City), rappellent l’ampleur persistante des violences queerphobes.
Deion Scott Hawkins ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Le génial poète britannique Lord Byron, hors norme et sulfureux, a vécu une « amitié romantique » avec un jeune choriste disparu prématurément, qu’il a racontée dans ses écrits. Dans une Angleterre où l’homosexualité est un crime passible de mort, ces fragments de lettres et de poèmes offrent un rare témoignage d’une passion homosexuelle au tournant du XIXe siècle.
Nous sommes le 5 juillet 1807. Un jeune homme ivre et en larmes est assis dans sa chambre d’étudiant à Cambridge, écrivant dans un « chaos d’espoir et de chagrin » à son amie d’enfance, Elizabeth Pigot. Il vient de se séparer de celui qu’il surnomme sa « cornaline », qu’il aime « plus que n’importe qui au monde » – et il déverse ses sentiments sur le papier.
Le jeune homme, c’est Lord Byron, et sa cornaline, c’est le choriste de Cambridge John Edleston. Il apparaît sous ce surnom dans les écrits en prose de Byron en raison d’une bague qu’il avait offerte à Byron. Le cadeau et le donateur ont été immortalisés dans le premier recueil de poèmes de Byron, Heures de paresse (1807), et Byron a porté l’anneau en cornaline jusqu’à la fin de ses jours.
La lettre que Byron a écrite cette nuit-là est une archive rare, conservée, avec une autre écrite à la mère d’Elizabeth Pigot après la mort de John Edleston, dans les archives de l’abbaye de Newstead. Ce sont des fragments qui évoquent l’histoire plus vaste de la romance adolescente, du deuil et de la vie homosexuelle au début du XIXe siècle.
Pour retracer l’histoire queer (ou LGBTQ+), les chercheurs comme moi doivent travailler avec des absences, des effacements délibérés – des vies et des relations qui ont été cachées, niées ou déguisées. Les chercheurs sur Byron sont généralement confrontés à une surabondance de matériel, mais son homosexualité reste une question de fragments. La recherche sur sa sexualité nécessite un lent processus d’apprentissage pour reconnaître et relier les codes et les fils de sa prose et de ses vers.
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Dans le cas de Byron, des gardiens trop zélés de sa réputation posthume – dont sa sœur, son éditeur et ses amis – n’ont pas résisté à la tentation de brûler ses mémoires. Il ne reste que peu d’indices à partir desquels imaginer ce qu’ils auraient pu contenir.
Un autre problème, c’est que, bien souvent, lorsque l’homosexualité de Byron est évoquée par ses contemporains, c’est sous forme d’accusations, par exemple, lorsqu’on rapporte une conversation entre Lady Caroline Lamb (une ancienne maîtresse) et Anna-Bella Millbanke (l’épouse de Byron, dont il était séparé).
D’autres lettres et sources ont été perdues et la correspondance de Byron sur le désir homosexuel est souvent codée. Il écrit à ses amis de Cambridge avec des références sténographiques partagées, généralement basées sur des allusions classiques qui sont difficiles à décrypter pour les non-initiés.
De nombreuses affirmations sur l’homosexualité de Byron proviennent d’une conversation entre sa femme Annabella Milbanke (à gauche) et son ancienne amante Lady Caroline Lamb (à droite). National Portrait Gallery
Alors, comment aborder l’histoire queer de Byron dans toute sa réalité désordonnée lorsque les archives sont un patchwork de fragments, d’absences, d’effacements et d’obscurcissements ? En partie, en acceptant cette fragmentation, en renonçant à l’envie d’une histoire unique qui recouvrerait toute la vie de Byron, et en rencontrant Byron dans le moment qu’une source nous offre.
C’est aussi une question de connexion, de traçage d’éléments à travers la poésie et la correspondance, les mémoires et les accusations, de fils à tirer pour former une image plus complète. Les lettres de Newstead, lues en conjonction avec ses poèmes, ses lettres et ses journaux, sont une source évocatrice.
La lettre de 1807 nous apprend que Byron a rencontré Edleston deux ans auparavant, alors qu’il avait 17 ans et Edleston 15 : « Sa voix attira d’abord mon attention, son beau visage me la retint et le charme de ses manières me l’attacha pour toujours. »
Selon Byron : « Pendant toute la durée de ma résidence à Cambridge, nous nous sommes vus tous les jours, été comme hiver, sans nous ennuyer un seul instant. » Il exagère, créant sa propre histoire romancée. En réalité, Byron était rarement présent à Cambridge, n’y passant que quelques mois par an et préférant généralement passer son temps à Londres.
À un ami, il écrit au retour d’une escapade que le caractère d’Edleston s’était « beaucoup amélioré », donnant à penser que la vénération n’était pas constante. Que la réalité corresponde exactement à la lettre est moins important que le fait que c’est l’histoire que Byron a voulu raconter.
Newstead Abbey était la maison de famille de Lord Byron. Wiki Commons
L’histoire que Byron choisit de raconter est celle d’un attachement romantique durable à un jeune homme. À une époque où il entretenait de nombreuses relations de différents types avec des hommes et des femmes, Byron affirme dans sa lettre : « Je l’aime certainement plus que n’importe quel être humain, et ni le temps ni la distance n’ont eu le moindre effet sur ma disposition (en général) changeante ». C’est bien la déclaration passionnée d’un adolescent qui se sépare d’un amour de jeunesse.
Les espoirs d’un avenir radieux que nourrit Byron, ainsi que ses projets de constance et sa naïveté face aux obstacles sont autant de rappels à son jeune âge. Lorsqu’il atteint sa majorité à 21 ans et qu’il prend enfin le contrôle de sa fortune et de sa vie, il promet ceci : « Je laisserai à Edleston la décision d’entrer comme associé dans la maison de commerce où il va travailler, ou de venir vivre avec moi ».
Vers la fin de sa lettre, juste avant de revenir à des considérations pratiques et à un ton plus jovial, il exprime un espoir plus réaliste mais tout aussi futile : « J’espère que vous nous verrez un jour ensemble ».
Edleston meurt prématurément à l’âge de 21 ans, avant que Byron ne revienne de son voyage à travers l’Europe, que les jeunes aristocrates d’alors avaient coutume de faire.
Les modèles homosexuels de Byron
Lord Byron avait fait de John Edleston son protégé. Ce sera un fil conducteur dans nombre de ses relations. Il parle de ses aventures homosexuelles en Grèce dans une lettre joyeuse adressée à son ancien tuteur Henry Drury et promettait un traité sur « la sodomie ou la pédérastie, dont les auteurs anciens et la pratique actuelle ont prouvé qu’elles étaient dignes d’éloges ».
Ce modèle grec ancien de relation sexuelle avec un homme ou un adolescent plus jeune et de statut inférieur, qui incluait des aspects de patronage, était l’un des principaux modèles auxquels Byron avait accès pour décrire et comprendre ses propres désirs et relations.
Byron établit également des comparaisons avec des figures qui lui sont contemporaines et d’autres plus anciennes, qui nous montrent les raccourcis par lesquels étaient à l’époque dépeintes les relations homosexuelles :
À l’exception des dames de Llangollen Eleanor Butler et Susan Ponsonby, qui se sont enfuies d’Irlande en 1780 et ont vécu ensemble jusqu’à leur mort, ses exemples sont tous imprégnés de tragédie et de mort. Nisus et Euryalus sont deux inséparables soldats dans l’Énéide de Virgile qui sont morts ensemble. Ils font l’objet de deux poèmes dans le premier recueil de Byron, Heures de paresse (1807) mentionné plus haut. Ses références répétées à leur histoire suggèrent une cartographie interne (quoique peut-être inconsciente) de la masculinité homosexuelle qui offre peu d’espoir d’un avenir commun et qui est voué à la perte tragique de l’être aimé et à la mort.
Dans cette même lettre à son ancien tuteur, Byron affirme qu’Edleston « est certainement plus attaché à moi que je ne le suis à lui ». Il révèle un désir d’être aimé plus que d’aimer. Cette insécurité est peut-être liée à son pied droit, frappé d’un difformité à la naissance, léger handicap dont il souffrira toute sa vie.
Byron a également eu maille à partir avec son poids et des troubles alimentaires tout au long de sa vie. Pendant son séjour à Cambridge, son corps s’est beaucoup transformé, en raison de régimes associés à des exercices physiques extrêmes. Mais lorsqu’il y retourne en juin 1807 après un séjour ailleurs, Edleston commence par ne pas le reconnaître.
Ce déséquilibre peut également refléter le sentiment d’indignité de Byron. Dans une grande partie de sa poésie, il s’identifie à une sensualité grossière et Edleston à la pureté, se considérant comme une influence potentiellement corruptrice. Dans To Thryza (1811), Byron dépeint un amour « raffiné » qui risque d’être « avili » :
les baisers si innocents, si purs,
que l’amour se défendait tout désir plus ardent.
Tes beaux yeux révélaient une âme si chaste,
que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage.
Amitiés romantiques
La relation entre Byron et Edleston échappe à toute catégorisation facile. Byron en parlera plus tard comme d’un « amour et d’une passion violents, bien que purs ». Il a également appelé Edleston son « plus qu’ami », tout en niant toute relation sexuelle. Ces déclarations sont à replacer dans le contexte homophobe de l’Angleterre d’alors où les sanctions prévues contre les « sodomites » (ou personnes suspectées comme telles) étaient particulièrement sévères (pendaison en public).
John Murray, l’éditeur de longue date de Byron a publié en 1834 une anthologie de son œuvre, accompagnée de commentaires de divers contemporains du poète, qui qualifie la relation d’« amitié romantique » – une catégorie qui remplit un espace ambigu au-delà de l’hétérosexualité. Lisa Moore, professeure de littérature américaine et anglaise, suggère que le terme « soulève des inquiétudes en tentant de les contenir » – il évoque des notions d’homosexualité tout en semblant les nier.
De même, elle suggère d’autres formes de relations « queer » au-delà des définitions binaires basées uniquement sur l’activité sexuelle. L’approbation sociale était accordée seulement à certaines conditions pour les amitiés romantiques. Il fallait notamment pouvoir nier de manière plausible l’existence d’un contact sexuel réel.
La relative acceptation de ce type de relations a sans doute permis à Lord Byron d’ouvrir son cœur à Elizabeth Pigot. L’« amitié romantique » permet de reconnaître et de valoriser des relations intenses, passionnées ou romantiques entre personnes du même sexe.
Une histoire d’amour tragique
Après la mort d’Edleston, Byron écrit à la mère de Pigot pour lui demander de lui rendre sa cornaline qui « avait acquis par cet événement la [mort d’Edleston] une valeur que j’aurais souhaité qu’elle n’eût jamais à mes yeux ».
Elizabeth avait ajouté un addendum, demandant à sa mère de rendre la bague, car « il ne me l’a jamais donnée, il l’a seulement placée entre mes mains pour que j’en prenne soin à sa place – et de cette façon, je ne ferai que lui rendre ce qui lui appartient. » Un acte de bienveillance et de reconnaissance.
Les illustrations de Byron et de son chien par Elizabeth Pigot montrent leur étroite amitié. Wiki Commons
L’histoire entre Byron et Edelston s’est terminée tragiquement, ce qui contraste avec les espoirs d’avenir radieux exprimés par le poète en 1807, mais réalise la prophétie de ses modèles.
Byron quitte l’Angleterre en 1809 et voyage jusqu’en 1811. La raison exacte de son départ, manifestement précipité, n’est pas claire, bien que certains critiques, comme Leslie Marchand et Fiona McCarthy, aient suggéré qu’il soit lié à sa relation avec Edelston ou à une indiscrétion d’un amant en manque d’affection.
On ne sait pas au juste pourquoi Byron s’est éloigné de son ami ni comment leur relation a évolué. Mais lorsque Byron est rentré en Angleterre, Edleston était mort : une cruelle réalité qu’il n’a découverte que cinq mois plus tard, de la bouche de la sœur d’Edleston.
J’ai appris l’autre jour un décès qui m’a choqué plus que tous les précédents [sa mère et deux autres amis étaient morts récemment], celui d’une personne que j’aimais plus que je n’ai jamais aimé un être vivant, et qui, je crois, m’a aimé jusqu’à la fin, et pourtant je n’ai pas versé une larme pour un événement qui, il y a cinq ans, m’aurait fait tomber dans la poussière ; cela pèse encore sur mon cœur et me rappelle ce que je souhaite oublier, dans de nombreux rêves fiévreux.
Byron a peut-être répété à ses amis qu’il n’avait pas versé une larme, mais la répétition elle-même est révélatrice. La perte d’Edleston l’a conduit à composer les poèmes de Thyrza. Tout en décrivant son chagrin, ils nous livrent d’autres fragments de l’histoire de leur relation. To Thyrza (1811), par exemple, suggère un départ fâché, un malentendu ou simplement le fait de ne pas avoir su dire au revoir :
Si du moins – un mot, un regard
m’eût dit tendrement : « Je te quitte en t’aimant
mon cœur eût appris à pleurer,
avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l’âme de ton corps
On suit le processus de deuil de Byron à travers d’autres lettres et poèmes, dont Stanzas (décembre 1811) ou To Thyrza (1812), avec une description d’une gaieté autodestructrice et désespérée, teintée de dégoût de soi, qui donne des clés sur l’état d’esprit de Byron en 1812, l’année de son ascension fulgurante vers la célébrité :
Allons, servez-moi du vin, servez le banquet,
l’homme n’est pas fait pour vivre seul :
je serai cette légère et incompréhensible créature
qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne.
Il n’en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur,
il n’en aurait jamais été ainsi ;
mais tu m’as quitté, et m’as laissé seul ici-bas :
tu n’es plus rien, tout n’est rien désormais pour moi.
Le chagrin de Byron est palpable – ce, même sans pouvoir distinguer quelle part relève de l’autofiction et de la dramatisation et quelle autre d’une tristesse profondément enfouie, de la perte d’un amour qu’il ne pouvait revendiquer publiquement ou s’il s’agit d’une tentative de dépeindre un sentiment constant qu’il aurait voulu ne jamais éprouver, ou bien qu’il n’avait jamais pu dépasser.
Un chagrin queer, non exprimé, couché sur le papier avec des pronoms et des pseudonymes modifiés. Une révélation et une dissimulation – un chagrin, un amour qui n’ose pas dire son nom).
Les émotions douloureuses étaient mêlées à une véritable gaieté, c’est indéniable. Il écrivait ses poèmes rapidement, transformant des impressions potentiellement fugaces en réalités durables. Et ces moments sont peut-être aussi significatifs et éclairants qu’un récit plus global.
Chaque poème et chaque lettre racontent une histoire légèrement différente, capturent un moment différent et donnent un nouvel aperçu d’une vie queer vécue il y a plus de deux cents ans.
Sam Hirst ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – Indonesia – By Mohamed Arbi Nsiri, Docteur en histoire ancienne, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
Le plus ancien monastère chrétien encore en activité, Sainte-Catherine du Sinaï, est menacé par un projet touristique.Hejna/Wikimedia Commons, CC BY
Le monastère Sainte-Catherine du Sinaï (Égypte) est reconnu comme le plus ancien établissement monastique chrétien encore en activité. Une décision rendue fin mai 2025 par la cour d’appel égyptienne fait planer une menace sans précédent sur son avenir.
Édifié en 548 sur ordre de l’empereur byzantin Justinien Ier, au pied du mont Moïse, à 1 570 mètres d’altitude, le monastère Sainte-Catherine occupe une place singulière dans l’histoire religieuse et culturelle de l’humanité. Niché au cœur d’un massif aride et majestueux, ce lieu sacré – également connu sous le nom de monastère de la Transfiguration – a traversé les siècles sans interruption, abritant une communauté chrétienne fidèle à la tradition orthodoxe orientale.
Il constitue un témoignage unique de la continuité du monachisme tardo-antique, tel qu’il s’est développé dans l’Orient méditerranéen à partir des premiers ermites du désert. Ce sanctuaire millénaire, dont les murailles de pierre enferment une exceptionnelle bibliothèque de manuscrits anciens et une collection inestimable d’icônes byzantines, fut dès l’origine un carrefour spirituel, accueillant pèlerins, savants et voyageurs de toutes confessions.
Une expropriation au profit de l’État égyptien
Relevant canoniquement du patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem, cette institution multiséculaire voit aujourd’hui son existence même remise en question. L’arrêt rendu par la cour d’appel égyptienne fin mai 2025 ouvre, en effet, la voie à une possible expropriation de ses terres au profit de l’État, accompagnée de la menace d’expulsion de sa communauté monastique, forte d’une vingtaine de moines, pour la plupart d’origine grecque. Un tel scénario mettrait un terme brutal à une présence spirituelle ininterrompue depuis près de quinze siècles, dans un lieu où la prière, l’hospitalité et la conservation du savoir sacré ont toujours été au cœur de la vocation monastique.
Inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2002, le monastère Sainte-Catherine se trouve ainsi confronté à une érosion préoccupante de son autonomie séculaire. Ce processus, s’il devait se poursuivre, risquerait non seulement d’altérer l’équilibre délicat entre tradition religieuse et souveraineté égyptienne, mais aussi d’effacer une part précieuse de la mémoire vivante du christianisme oriental, conservée au prix d’un isolement assumé et d’une fidélité sans faille à l’esprit du désert.
Agenda politico-religieux ou patrimonialisation ?
L’origine de cette crise remonte aux années qui ont suivi la révolution égyptienne de 2011. Sous l’impulsion du gouvernement alors dominé par les Frères musulmans (de juin 2012 à juillet 2013, ndlr), des procédures judiciaires furent engagées afin de contester les droits fonciers du monastère. Ces démarches, révélatrices d’une volonté politique d’affirmer la souveraineté de l’État sur des lieux à forte charge symbolique, ont abouti à la décision récemment rendue, laquelle redéfinit en profondeur les rapports entre la communauté religieuse et les autorités civiles.
Désormais, les moines du monastère Sainte‑Catherine du Sinaï ne sont plus considérés comme propriétaires, mais comme de simples « occupants autorisés », bénéficiant d’un droit d’usage strictement limité à leurs fonctions liturgiques.
Avant la décision juridique de 2025, ils ne disposaient vraisemblablement d’aucun titre de propriété formel : aucune preuve d’enregistrement cadastral ou d’acte notarié ne vient attester d’un droit de propriété légalement établi. Leur présence continue depuis près de mille cinq cents ans constituait toutefois un ancrage patrimonial implicite, reposant sur une forme de légitimité historique, voire coutumière. Le droit égyptien admet, dans certaines circonstances, que l’usage prolongé d’un bien puisse fonder un droit réel d’usage – sans pour autant conférer un droit de pleine propriété ou de disposition. Ce type de tenure, parfois désigné sous le nom de ḥikr, demeure subordonné à la reconnaissance étatique et ne suffit pas, en lui-même, à faire valoir un droit de propriété au sens strict.
La décision de 2025 clarifie ainsi une situation juridique jusque-là ambivalente, en affirmant explicitement la propriété de l’État tout en maintenant un droit d’usage limité pour la communauté monastique.
Un projet touristique
Selon des sources locales bien informées, cette évolution juridique s’inscrit dans le cadre d’un vaste projet de réaménagement territorial lancé en 2020 sous le nom de « Grande Transfiguration ». L’objectif affiché est de faire de la région de Sainte-Catherine une destination touristique de premier plan, centrée sur le tourisme religieux, écologique et thérapeutique.
Dans cette perspective, la présence monastique, avec ses exigences de retrait, de silence et de stabilité, peut apparaître comme un obstacle à la conversion du site en un pôle d’attraction touristique intégré – avec, à terme, le risque que le monastère ne soit progressivement vidé de sa vocation spirituelle et transformé en musée, rattaché aux logiques d’un patrimoine marchandisé.
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Inquiétude des autorités grecques
La situation a suscité une vive inquiétude au sein des autorités grecques. Le premier ministre Kyriakos Mitsotakis est intervenu personnellement auprès du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi pour plaider la cause du monastère et de ses moines, soulignant l’importance de préserver l’intégrité spirituelle, historique et culturelle de ce site inestimable, dont la Grèce se considère coresponsable au regard de ses liens ecclésiologiques et historiques avec la communauté des moines orthodoxes du Sinaï.
En réponse à la controverse croissante, la présidence égyptienne a publié, le 30 mai 2025, un communiqué officiel dans lequel elle réaffirme son attachement au respect du statut sacré du monastère. Ce texte vise à contrecarrer les accusations selon lesquelles le projet de la Grande Transfiguration inclurait une évacuation du site ou une remise en cause de la présence monastique. Les autorités égyptiennes insistent sur le fait que l’initiative concerne exclusivement le développement de la ville environnante, sans atteinte directe au monastère.
Des environs sacrés pour les trois grandes religions monothéistes
La ville de Sainte-Catherine, qui s’étend à proximité immédiate du monastère, possède une résonance spirituelle unique. Elle est traditionnellement identifiée comme le lieu où Moïse reçut les Tables de la Loi, et certains y situent également la Transfiguration divine. De ce fait, elle constitue un espace sacré commun aux trois grandes religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam.
L’église dite du Buisson ardent, ou chapelle du Buisson ardent, se trouve au cœur même du monastère Sainte‑Catherine, dans cette même ville au pied du mont Sinaï. Érigée sur le site traditionnel où Moïse aurait entendu la voix divine émanant d’un buisson en feu sans se consumer, elle est intégrée à l’abside orientale de la grande basilique byzantine, construite sous Justinien au VIe siècle. Selon la tradition, cette chapelle abrite encore le buisson vivant, dont les racines affleureraient sous l’autel. Les visiteurs y accèdent depuis l’église principale, en se déchaussant en signe de respect, rappelant le geste de Moïse ôtant ses sandales sur la terre sacrée.
Bien plus qu’un simple lieu commémoratif, cette chapelle demeure le cœur vivant d’une mémoire partagée entre les trois monothéismes et le centre spirituel de la communauté monastique du Sinaï.
Quels recours ?
Face à la menace qui pèse sur l’intégrité matérielle et spirituelle du monastère Sainte-Catherine du Sinaï, il apparaît opportun d’envisager une médiation internationale sous l’égide de l’Unesco, institution multilatérale investie de la mission de protéger le patrimoine mondial de l’humanité. Le statut du monastère, inscrit depuis 2002 sur la liste du patrimoine mondial en raison de sa valeur universelle exceptionnelle, offre un fondement juridique et symbolique solide pour une telle intervention.
Dans le cadre des instruments juridiques existants – notamment la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel de 1972 –, l’Unesco est habilitée à envoyer une mission d’experts sur place afin d’évaluer l’impact potentiel du projet dit de la « Grande Transfiguration » sur la préservation des valeurs culturelles, religieuses et historiques du site. Une telle mission pourrait formuler des recommandations contraignantes ou incitatives à l’intention des autorités égyptiennes, en vue de concilier les objectifs de développement local avec le respect des engagements internationaux pris par l’Égypte en matière de sauvegarde patrimoniale.
Par ailleurs, l’Unesco pourrait jouer un rôle de médiateur entre l’État égyptien, la communauté monastique, le patriarcat grec orthodoxe de Jérusalem et les autorités grecques, en facilitant la mise en place d’un protocole d’accord qui garantirait le maintien de la vie monastique, la préservation du patrimoine matériel (manuscrits, icônes, bâtiments…) et la reconnaissance du rôle spirituel et historique du monastère. Une telle initiative contribuerait non seulement à désamorcer les tensions actuelles, mais aussi à renforcer la dimension interculturelle et interreligieuse du site, conformément aux objectifs de l’Unesco en matière de dialogue entre les civilisations.
Enfin, si la situation devait empirer, le Comité du patrimoine mondial pourrait envisager l’inscription du monastère sur la liste du patrimoine mondial en péril, mesure exceptionnelle, qui alerterait la communauté internationale sur la gravité de la situation et mobiliserait les moyens diplomatiques et financiers nécessaires à sa sauvegarde.
Par cette voie, il est encore possible de transformer une crise en opportunité : celle de renouveler l’engagement commun des États, des Églises et des institutions internationales en faveur d’un patrimoine spirituel dont la valeur dépasse les frontières nationales, et dont la sauvegarde concerne l’humanité tout entière.
Mohamed Arbi Nsiri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
In the face of US President Donald Trump’s wavering commitments and Russian President Vladimir Putin’s inscrutable ambitions, the talk in European capitals is all about rearmament.
To that end, the European Commission has put forward an €800 billion spending scheme designed to “quickly and significantly increase expenditures in defence capabilities”, in the words of Commission President Ursula von der Leyen.
But funding is only the first of many challenges involved when pursuing military innovation. Ramping up capabilities “quickly and significantly” will prove difficult for a sector that must keep pace with rapid technological change.
Of course, defence firms don’t have to do it alone: they can select from a wide variety of potential collaborators, ranging from small and medium-sized enterprises (SMEs) to agile start-ups. Innovative partnerships, however, require trust and a willingness to share vital information, qualities that appear incompatible with the need for military secrecy.
That is why rearming Europe requires a new approach to secrecy.
A paper I co-authored with Jonathan Langlois of HEC and Romaric Servajean-Hilst of KEDGE Business School examines the strategies used by one leading defence firm (which we, for our own secrecy-related reasons, renamed “Globaldef”) to balance open innovation with information security. The 43 professionals we interviewed – including R&D managers, start-up CEOs and innovation managers – were not consciously working from a common playbook. However, their nuanced and dynamic approaches could serve as a cohesive role model for Europe’s defence sector as it races to adapt to a changing world.
How flexible secrecy enables innovation
Our research took place between 2018 and 2020. At the time, defence firms looked toward open innovation to compensate for the withdrawal of key support. There was a marked decrease in government spending on military R&D across the OECD countries. However, even though the current situation involves more funding, the need for external innovation remains prevalent to speed up access to knowledge.
When collaborating to innovate, firms face what open innovation scholars have termed “the paradox of openness”, wherein the value to be gained by collaborating must be weighed against the possible costs of information sharing. In the defence sector – unlike, say, in consumer products – being too liberal with information could not only lead to business losses but to grave security risks for entire nations, and even prosecution for the executives involved.
Although secrecy was a constant concern, Globaldef’s managers often found themselves in what one of our interviewees called a “blurred zone” where some material could be interpreted as secret, but sharing it was not strictly off-limits. In cases like these, opting for the standard mode in the defence industry – erring on the side of caution and remaining tight-lipped – would make open innovation impossible.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Practices that make collaboration work
Studying transcripts of more than 40 interviews along with a rich pool of complementary data (emails, PowerPoint presentations, crowdsourcing activity, etc.), we discerned that players at Globaldef had developed fine-grained practices for maintaining and modulating secrecy, even while actively collaborating with civilian companies.
Our research identifies these practices as either cognitive or relational. Cognitive practices acted as strategic screens, masking the most sensitive aspects of Globaldef’s knowledge without throttling information flow to the point of preventing collaboration.
Depending on the type of project, cognitive practices might consist of one or more of the following:
Encryption: relabelling knowledge components to hide their nature and purpose.
Obfuscation: selectively blurring project specifics to preserve secrecy while recruiting partners.
Simplification: blurring project parameters to test the suitability of a partner without revealing true constraints.
Transposition: transferring the context of a problem from a military to a civilian one.
Relational practices involved reframing the partnership itself, by selectively controlling the width of the aperture through which external parties could view Globaldef’s aims and project characteristics. These practices might include redirecting the focus of a collaboration away from core technologies, or introducing confidentiality agreements to expand information-sharing within the partnership while prohibiting communication to third parties.
When to shift strategy in defence projects
Using both cognitive and relational practices enabled Globaldef to skirt the pitfalls of its paradox. For example, in the early stages of open innovation, when the firm was scouting and testing potential partners, managers could widen the aperture (relational) while imposing strict limits on knowledge-sharing (cognitive). They could thereby freely engage with the crowd without violating Globaldef’s internal rules regarding secrecy.
As partnerships ripened and trust grew, Globaldef could gradually lift cognitive protections, giving partners access to more detailed and specific data. This could be counterbalanced by a tightening on the relational side, eg requiring paperwork and protocols designed to plug potential leaks.
As we retraced the firm’s careful steps through six real-life open innovation partnerships, we saw that the key to this approach was in knowing when to transition from one mode to the other. Each project had its own rhythm.
For one crowdsourcing project, the shift from low to high cognitive depth, and high to low relational width, was quite sudden, occurring as soon as the partnership was formalised. This was due to the fact that Globaldef’s partner needed accurate details and project parameters in order to solve the problem in question. Therefore, near-total openness and concomitant confidentiality had to be established at the outset.
In another case, Globaldef retained the cognitive blinders throughout the early phase of a partnership with a start-up. To test the start-up’s technological capacities, the firm presented its partner with a cognitively reframed problem. Only after the partner passed its initial trial was collaboration initiated on a fully transparent footing, driven by the need for the start-up to obtain defence clearance prior to co-developing technology with Globaldef.
How firms can lead with adaptive secrecy
Since we completed and published our research, much has changed geopolitically. But the high-stakes paradox of openness is still a pressing issue inside Europe’s defence firms. Managers and executives are no doubt grappling with the evident necessity for open innovation on the one hand and secrecy on the other.
Our research suggests that, like Globaldef, other actors in Europe’s defence sector can deftly navigate this paradox. Doing so, however, will require employing a more subtle, flexible and dynamic definition of secrecy rather than the absolutist, static one that normally prevails in the industry. The defence sector’s conception of secrecy must also progress from a primarily legal to a largely strategic framework.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
High-income professionals over the age of 50 make up 70% of all consumers of bulk products. DCStudio/Shutterstock
The bulk distribution model has been in the news again lately, with well-known brands such as The Laughing Cow making their way into French supermarkets. Stakeholders in the bulk sector are seeking to introduce innovations in order to expand and democratise the concept. But is the bulk model such a clear-cut approach to consuming in a sustainable way?
Bulk can be described as a consumer practice with a lower impact on the environment, since it involves the sale of products with no packaging, plastic or unnecessary waste and the use of reusable containers by consumers. In this type of distribution, predetermined manufacturer packaging becomes a thing of the past.
In this model, distributors and consumers take on the task of packaging the product themselves to ensure the continuity of the multiple logistical and marketing functions that packaging usually fulfils. Unaccustomed to this new role, stakeholders in the bulk sector may make mistakes or act in ways that run counter to the environmental benefits that are generally expected to result from this practice.
Contrary to the usually positive discourse on bulk products, our research points to the perverse and harmful effects of bulk distribution. When bulk stakeholders are left to “cope with” this new task of packaging products, can bulk still be described as ecologically sound?
A new approach to packaging
Packaging has always played a key role. It performs multiple functions that are essential for product distribution and consumption:
Logistical functions to preserve, protect and store the product: packaging helps to limit damage and loss, particularly during transport.
Marketing functions for product or brand recognition, which is achieved by distinctive colours or shapes to create on-shelf appeal. Packaging also has a positioning function, visually conveying a particular range level, as well as an informative function, serving as a medium for communicating a number of key elements such as composition, best-before date, etc.
Environmental functions, such as limiting the size of packaging and promoting certain types of materials – in particular recycled and recyclable materials.
In the bulk market, it is up to consumers and distributors to fulfil these various functions in their own way: they may give them greater or lesser importance, giving priority to some over others. Insofar as manufacturers no longer offer predetermined packaging for their products, consumers and distributors have to take on this task jointly.
Assimilation or accommodation
Our study of how consumers and retailers appropriate these packaging functions used a variety of data: 54 interviews with bulk aisle and store managers and consumers of bulk products, as well as 190 Instagram posts and 428 photos taken in people’s homes and in stores.
The study shows that there are two modes of appropriating packaging functions:
by assimilation – when individuals find ways to imitate typical packaging and its attributes
by accommodation – when they imagine new packaging and new ways of working with it
Bulk packaging can lead to hygiene problems if consumers reuse packaging for a new purpose. GaldricPS/Shutterstock
Some consumers reuse industrial packaging, such as egg cartons and detergent cans, because of their proven practicality. But packaging may also mirror its owners’ identity. Some packaging is cobbled together, while other packaging is carefully chosen with an emphasis on certain materials like wax, a fabric popular in West Africa and used for reusable bags.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Once packaging disappears, so does relevant information
Appropriating the functions of packaging is not always easy. There is a “dark side” to bulk, with possible harmful effects on health or the environment, and social exclusion. Bulk can lead, for example, to hygiene-related problems or misinformation when consumers fail to label their jars correctly, or use packaging for another purpose. For example, using a glass juice bottle to store detergent can be hazardous if a household member is unaware of its contents.
Bulk shopping can also appear exclusive for people with less culinary education. (High-income professionals over the age of 50 make up 70% of all consumers of bulk products.) Once the packaging disappears, so does the relevant information. Some consumers actually do need packaging to recognize, store and know how to cook a product. Without this information, products may end up in the garbage can!
Our study also shows the ambivalence of the so-called “environmental function” of bulk shopping – the initial idea being that bulk should reduce the amount of waste generated by packaging. In fact, this function is not always fulfilled, as many consumers tend to buy a great deal of containers along with other items, such as labels, pens and so on, to customise them.
Some consumers’ priority is not so much to reuse old packaging, but to buy new storage containers, which are often manufactured in faraway lands! The result is the production of massive amounts of waste – the exact opposite of the original purpose of the bulk trade.
Lack of consumer guidance
After a period of strong growth, the bulk sector went through a difficult period during the Covid-19 pandemic, leading to closures for many specialist stores in France, according to a first survey on bulk and on reuse. In supermarkets though, some retailers invested to make their bulk aisles more attractive – though in the absence of any effective guidance, consumers failed to make them their own. Bulk aisles have become just one among a host of other aisles.
Things seem to be improving however, and innovation is on the rise. In France, 58% of the members of the “Bulk and Reuse Network” (réseau Vrac et réemploi) reported an increase in daily traffic between January and May 2023 compared with 2022.
Distributors need to adapt to changing regulations. These stipulate that, by 2030, stores of over 400 m2 will have to devote 20% of their FMCG (Fast-Moving Consumer Goods) sales areas to bulk sales. Moreover, bulk sales made their official entry into French legislation with the law on the fight against waste and the circular economy (loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire) published in the French official gazette on February 11, 2020.
In this context, it is all the more necessary and urgent to support bulk stakeholders, so that they can successfully adopt the practice and develop it further.
Fanny Reniou has received funding from Biocoop as part of a research partnership.
Elisa Robert-Monnot has received funding from Biocoop as part of a research partnership and collaboration.
Sarah Lasri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.