Source: – By Jakub Beneš, Associate Professor in Central European History, UCL
Au début du XXᵉ siècle, des mouvements paysans européens ont nourri une haine des villes et développé des projets imaginatifs de réforme sociale et économique. Récit d’une histoire politique méconnue.
De la Pologne et de la France aux États-Unis, les partis populistes de droite dominent les zones rurales et postindustrielles, tandis que les votes libéraux centristes se concentrent dans les villes. Cette fracture entre les zones urbaines et rurales est sans doute la principale ligne de fracture politique en Europe et en Amérique du Nord aujourd’hui.
Il semble que la réaction contre le capitalisme mondialisé soit la plus forte lorsqu’elle est associée au conservatisme rural et à la xénophobie envers les migrants. Mais le populisme anti-urbain n’a pas toujours été – et n’est peut-être plus aujourd’hui – une simple réaction contre les forces de la modernité.
Dans mon nouveau livre, The Last Peasant War : Violence and Revolution in Twentieth-Century Eastern Europe, j’explore comment les mouvements paysans en Europe de l’Est pendant la première moitié du XXe siècle ont souvent combiné un profond ressentiment envers les villes avec des aspirations à un changement social et économique radical. Ces mouvements visaient à créer une campagne plus égalitaire tout en renforçant son influence et sa prospérité.
La Première Guerre mondiale a été le principal catalyseur. Les pays belligérants d’Europe centrale et orientale ont mis en place des contrôles stricts de l’économie rurale afin d’assurer l’approvisionnement en nourriture des armées et de la main-d’œuvre urbaine. Les villageois qui travaillaient de petites parcelles de terre ont ressenti du ressentiment à l’égard de ces mesures et des villes qui en dictaient les conditions.
Confrontés à la pénurie chez eux et à la mort au front, des centaines de milliers de paysans désertèrent les armées mal dirigées de l’Autriche-Hongrie et de la Russie. En Autriche-Hongrie, puis pendant la guerre civile russe, des dizaines de milliers de paysans déserteurs armés se regroupèrent pour former des forces « vertes » hétéroclites basées dans les forêts et les régions vallonnées.
Ces hommes, accompagnés de soldats récemment démobilisés, ont été à l’origine d’une vague de violence sanglante dans de nombreuses régions rurales d’Europe de l’Est alors que les anciens empires se désintégraient. Les grands domaines ont été pillés, les fonctionnaires chassés et les marchands juifs volés et humiliés. Les foules paysannes ont souvent pris pour cible les villes, considérées comme les lieux qui semblaient orchestrer et tirer profit de leur exploitation.
Dans la plupart des endroits, les troubles ne durèrent pas longtemps. Pourtant, les mouvements de déserteurs et d’autres formes de résistance rurale en temps de guerre galvanisèrent la politique agraire de l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire la politique relative à la culture et à la distribution des terres, à une échelle jamais vue auparavant ni depuis.
Les paysans réclamaient le démantèlement et la redistribution des grandes propriétés foncières, la fin des guerres menées par les villes parasites, une représentation des paysans au sein des gouvernements nationaux proportionnelle à leur nombre, ainsi que l’autonomie locale.
Il s’agissait là d’objectifs indéniablement révolutionnaires. Le leader bolchevique russe Vladimir Lénine et ses partisans ont été contraints de réviser la vision marxiste dominante d’une paysannerie arriérée. Son gouvernement a légalisé les saisies de terres par les paysans en vertu d’un décret de 1917, avant de réintroduire l’économie de guerre tant décriée et de conclure plus tard une trêve difficile avec les campagnes dans les années 1920. La guerre contre la paysannerie soviétique a finalement été gagnée lors de la brutale campagne de collectivisation menée par Staline au début des années 1930.
De nombreuses initiatives paysannes ambitieuses sont restées isolées les unes des autres : des républiques villageoises ont vu le jour dans certaines parties des anciens empires Habsbourg et Romanov, avec pour objectif principal la redistribution des grandes propriétés foncières.
Alors que les nouveaux pays d’Europe centrale et orientale consolidaient leur pouvoir, ils ont dû faire face à la concurrence de micro-États dans certaines parties de la Croatie, de la Slovénie et de la Pologne. De nombreuses républiques éphémères ont été signalées en Ukraine et en Russie européenne.
Les partis populistes ruraux, qui sont devenus une caractéristique déterminante de la politique est-européenne, ont été plus durables. De 1919 à 1923, la Bulgarie a été dirigée par l’Union nationale agraire bulgare sous la direction d’Aleksandar Stamboliyski, qui a introduit des réformes de grande envergure pour valoriser et récompenser le travail agricole avant d’être assassiné lors d’un coup d’État.
Dans les anciens territoires des Habsbourg, la politique agraire s’est développée rapidement après la Première Guerre mondiale, influençant la politique nationale jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les masses paysannes se sont tournées vers le Parti populaire polonais, le Parti paysan croate et d’autres pour les guider vers une « troisième voie » vers la modernité, évitant les écueils du libéralisme impitoyable et du communisme tyrannique.
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Les gouvernements d’Europe de l’Est ont mis en œuvre une réforme agraire au profit des villageois avides de terres, mais celle-ci n’a pas répondu aux attentes. Plus tard, la montée des régimes autoritaires dans une grande partie de la région au début des années 1930 a contraint de nombreux mouvements paysans à se retirer de la politique parlementaire. Marginalisés politiquement, sous le choc de la Grande Dépression, des millions de villageois ont embrassé des politiques extrémistes, y compris le fascisme.
Mais l’occupation d’une grande partie de l’Europe de l’Est par Hitler n’a trouvé que peu de soutien parmi eux. Un grand nombre de paysans ont rejoint ou soutenu les mouvements de résistance, faisant pencher la balance contre les forces de l’Axe en Yougoslavie. En Pologne, les populistes ruraux disposaient de leur propre résistance armée, forte de plusieurs centaines de milliers de membres : les bataillons paysans.
Vers 1950, la révolution paysanne s’éteignit en Europe. La collectivisation à l’Est et la mécanisation à travers le continent modifièrent le tissu de la vie rurale. Des dizaines de millions de personnes quittèrent la campagne pour les villes, pour ne plus jamais revenir.
La politique qu’ils soutenaient à l’époque des guerres mondiales n’est plus qu’un lointain souvenir. À l’époque, les citadins les regardaient avec un mélange de crainte et d’incompréhension. Comment, se demandaient-ils, des hommes comme Stamboliyski et Stjepan Radić, du Parti paysan croate, pouvaient-ils dénoncer la vie urbaine tout en affirmant vouloir rendre leurs sociétés plus égalitaires et plus prospères ?
À l’époque comme aujourd’hui, le monde en dehors des métropoles nourrissait des sentiments bien plus radicaux que nous ne le supposons souvent.
Jakub Beneš ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: – By Camille Mazé-Lambrechts, Directrice de recherche en science politique au CNRS, titulaire de la chaire Outre-mer et Changements globaux du CEVIPOF (Sciences Po), fondatrice du réseau de recherche international Apolimer, Officier de réserve Marine nationale CESM/Stratpol, Sciences Po
La troisième Conférence des Nations unies sur l’océan est l’occasion de mettre en lumière les enjeux de l’outre-mer en lien avec les changements globaux en cours. Pour cela, il est utile de commencer par remettre en question la notion même d’« outre-mer ». Dans ce contexte, une nouvelle vision portée par les peuples océaniques appelle à considérer les terres émergées et les mers qui les entourent comme un tout.
La troisième Conférence des Nations unies sur l’océan (Unoc 3), qui se déroule cette année à Nice, a été ouverte par des déclarations fortes de la part des peuples de l’océan. Des leaders des territoires ultramarins français et des représentants des peuples autochtones comme des petits États insulaires du Pacifique se mobilisent. L’occasion de questionner leur rôle politique actuel dans la vision et la régulation de l’océan.
Les scientifiques et peuples autochtones réunis à l’Unoc font ainsi porter leurs voix pour réguler et limiter la pêche industrielle et l’exploitation minière des fonds marins, avec des pratiques moins invasives et en garantissant l’accès aux ressources pour les populations locales.
Là où les premiers mobilisent la science, les autres rappellent la primauté du lien à l’océan. Celui-ci peut aussi relever des domaines de la spiritualité, de la famille, du clan voire de l’intime. C’est pour accompagner les territoires ultramarins dans la transformation vers la soutenabilité que s’est construite la nouvelle chaire Outre-mer et changements globaux (Chaire OMEGA) à Sciences Po. Son objectif : identifier les leviers et les blocages à cette transformation, en analysant les discours et les pratiques, les mobilisations collectives, les résistances et les opérations politiques en lien avec les données scientifiques. Des enjeux clés dans le contexte de la conférence onusienne.
La vision holistique des peuples ultramarins
Porté par le Sénat coutumier et les huit aires coutumières de Nouvelle-Calédonie, le groupe de travail Vision kanak de l’Océan a ainsi publié, à l’occasion du sommet, un document développant sa conception holistique de l’océan.
Elle ne sépare pas l’humain du milieu océanique et des espèces qui y vivent, à l’image de la vision polynésienne et plus largement océanienne. La mer, associée au commencement de la vie et à la mort, y est vue comme lieu d’accueil des âmes des défunts, et comme trait d’union entre les humains et les non-humains. Cette vision est à l’origine de pratiques plus régénératives et respectueuses de l’océan et de ses habitants.
L’exploitation pour la survivance alimentaire d’espèces marines, vues comme des gardiennes de l’histoire, de la culture et de la mémoire, est dès lors soumise à des règles strictes, car relevant du sacré. Dans cette vision, les captures non nécessaires entravent la capacité de régénération des milieux et constituent non seulement un désastre écologique, mais également un effondrement culturel.
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À l’heure des changements globaux, les bouleversements écologiques qui dérèglent les écosystèmes marins ne sont donc pas seulement des faits biologiques mais aussi des faits socioculturels et politiques. Ainsi, certains groupes sociaux adaptent leur mode de prélèvement dans les milieux et réintègrent une vision des espèces et des écosystèmes mis à mal par la colonisation occidentale. Par exemple, en gelant l’accès de manière temporaire et spécialisée et s’opposant à l’exploitation des fonds marins de manière concertée.
Pour les peuples des océans, l’Unoc a également été l’occasion de rappeler leur opposition au deep sea mining (exploitation minière en haute mer). La prise de position des présidents de la Polynésie française et de la République des Palaos, publiée en juin 2025 dans la revue Nature, a été particulièrement remarquée. Signe que les gouvernants de ces populations se réapproprient le sujet, marquant la distance avec la Fondation Pew Charitable Trust, impliquée de longue date dans les discussions concernant le Pacifique, laissant craindre une appropriation des territoires, des modes de gestion et des ressources marines.
Dans le même temps, un nouveau paradigme, notamment développé par les anthropologues Alexander Mawyer et Tamatoa Bambridge, tend à considérer le Pacifique comme un véritable « continent bleu ». Dans celui-ci, il n’y a pas de dissociation entre les terres et les mers, qui forment un tout indissociable, un espace de souveraineté partagé et interconnecté. Les frontières contemporaines, héritées de la colonisation, s’en trouvent questionnées.
Ainsi Moetai Brotherson, président de la Polynésie française, a déclaré lors du sommet :
« Nous, les [États insulaires du Pacifique], ne sommes pas des petites nations, nous sommes des grands pays océaniques. »
Ce paradigme prend à rebours la vision occidentale du Pacifique, souvent perçu comme un espace vide, composé d’une multitude d’îles isolées, de faibles superficies et riches en ressources. De ce fait, elles font facilement l’objet de convoitises extérieures hors de contrôle des communautés des États insulaires.
Cette approche de l’espace océanien entre en tension avec la géopolitique actuelle, dans laquelle des puissances telles que les États-Unis, la Chine ou encore la France, projettent sur le Pacifique des logiques de contrôle, d’exploitation et de rivalité, en limite des zones économiques exclusives (ZEE) et des eaux territoriales dont dépendent les habitants des archipels qui y vivent.
Face à ces stratégies d’affirmation de souveraineté maritime, qu’elles soient motivées par des enjeux géopolitiques ou économiques, les États du Pacifique s’organisent pour affirmer d’autres formes de légitimité avec, par exemple, le Forum des îles du Pacifique.
Cela passe aussi par une remise en cause des catégories habituellement utilisées pour les désigner, à commencer par le mot d’« outre-mer ». Ce terme marque une distance, une périphérie en rapport à un centre (« métropole »). Or, sur place, ce n’est pas comme cela que les populations se voient, mais comme des pays à part entière, dotés d’histoires, de langues, de priorités et d’orientations propres. Parler d’« outre-mer », c’est imposer un point de vue extérieur sur des mondes qui se pensent eux-mêmes. Dans le cadre du mouvement du « continent bleu », cette terminologie devient d’autant plus inopérante que la mer, loin de séparer, relie.
Cette terminologie doit ainsi être questionnée. Un exercice de pensée critique sur la décolonisation du lexique et de l’évolution institutionnelle, adaptée à chaque territoire, est nécessaire. Ces réflexions, très attendues des dits « ultramarins » eux-mêmes, sont l’un des objectifs de la Chaire OMEGA.
Se donner les moyens de garantir les régimes de protection déclarés
Il existe des liens intrinsèques entre protection de la biodiversité marine, politiques publiques et géostratégie, comme l’ont rappelé le commandant Guillaume Garnoix (capitaine de vaisseau et responsable du centre des opérations de la Marine nationale) et le biologiste Gilles Bœuf à l’occasion de la table ronde organisée pour le lancement de la chaire.
Préserver l’océan et en faire un « commun » en renforçant la gouvernance internationale et la protection dans les zones économiques exclusives comme en haute mer doit s’accompagner de moyens. En particulier, ceux des armées et des marines nationales. En effet, ce sont elles qui sont en charge de la surveillance, du contrôle, de la dissuasion, de l’action humanitaire et de la défense.
Au-delà des déclarations chiffrées quant à la création d’aires marines protégées en outre-mer et des signatures de traités, il faut se donner les moyens de pouvoir garantir les régimes de protection déclarés.
En France, c’est le rôle de la Marine nationale de surveiller et de protéger le domaine maritime, comme de lutter contre les trafics et les activités illicites (par exemple la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, ou INN). Il revient aussi à la Marine d’avoir une action humanitaire, en restaurant l’ordre et la sécurité afin de permettre aux acteurs du secteur d’effectuer des actions humanitaires et d’aide au développement.
Mais les mers demeurent des zones de tension et de rivalités, qui se multiplient et s’amplifient. La perspective d’un retour des affrontements navals refait surface, alimentée par les stratégies de contrôle des espaces insulaires et l’exploitation des ressources marines, de la colonne d’eau jusqu’aux fonds océaniques, dont dépend pourtant le vivant.
Ainsi, les acteurs de la protection de l’environnement, les scientifiques, les détenteurs de savoirs locaux, les militaires et les acteurs de la gestion des risques et des crises, ont tout intérêt à davantage collaborer. Cela ne pourra que renforcer l’efficacité de leurs prises de position et de leurs actions, au bénéfice de l’environnement, des espèces vivantes non humaines et des sociétés humaines qui en dépendent.
C’est la raison d’être de la Chaire Outre-mer et changements globaux, qui déploie ses activités dans les territoires ultramarins en étroite interaction avec les acteurs sur place. Elle invite à repenser l’océan et l’interface terre-mer non plus comme une frontière, mais comme un espace de souverainetés partagées. En se fondant sur une forte et nécessaire mobilisation des « humanités bleues », elle souhaite contribuer à maintenir les conditions d’habitabilité de la Terre dans un contexte de dépassement des limites planétaires.
Loup Lamazou, assistant de recherche à Sciences Po, a contribué à l’écriture de cet article.
Jordan Hairabedian fait partie du collectif Chercheurs sans frontière.
Mathieu Rateau fait partie du collectif Chercheurs sans frontière.
Camille Mazé-Lambrechts et Florent Parmentier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
Source: – By Damien Lecomte, Docteur en sciences politiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
La conflictualité croissante des débats politiques se traduit notamment par des batailles d’amendements à l’Assemblée nationale. En séance publique, 4 000 amendements annuels étaient déposés en moyenne entre 2002 et 2007, 10 000 par an entre 2007 et 2012, 20 000 par an entre 2012-2017 et plus de 38 000 par an entre 2017 et 2022. Une évolution qui menace le fonctionnement de nos institutions.
Le lundi 27 mai à l’Assemblée nationale, l’adoption de la motion de rejet contre la proposition de loi du sénateur Duplomb « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » a suscité une importante controverse parlementaire. En effet, le « socle commun » (MoDem, Renaissance et LR) et le RN ont adopté cette motion non pour rejeter définitivement le texte, mais pour empêcher son examen et accélérer la procédure parlementaire, permettant la tenue d’une commission mixte paritaire avec le Sénat, sans discuter des amendements déposés par la gauche. Un usage assez inédit de la motion de rejet, bien loin de sa raison d’être, que le bloc gouvernemental justifie par la lutte contre l’obstruction dont il accuse les groupes de gauche.
Cette controverse est le dernier épisode en date illustrant la conflictualité croissante des débats à l’Assemblée nationale et notamment des batailles d’amendements. Dans une institution où beaucoup repose sur les usages, les précédents et les échanges de bons procédés, la polarisation et le durcissement des clivages rendent difficile la construction de compromis transpartisans qui seraient pourtant nécessaires en l’absence de majorité. Les amendements tendent à servir davantage le combat politique que l’élaboration de la loi.
Des outils de délibération et d’écriture de la loi
Le jargon parlementaire distingue différentes espèces d’amendements : « rédactionnels », « de repli », « d’appel »… Ces appellations montrent les multiples usages de cet instrument. Usages qui recouvrent la tension inhérente de l’institution parlementaire entre « Working Parliament » et « Talking Parliament ». D’une part, la fonction législative du Parlement chargé d’élaborer, d’examiner et d’adopter la loi. D’autre part, sa fonction tribunitienne et de représentation, lieu de débats et d’expression des clivages politiques et sociaux.
L’amendement est un droit essentiel du parlementaire, garanti par l’article 44 de la Constitution. Dans un régime où la loi vient souvent de projets déposés par le gouvernement, l’amendement est le principal outil dont disposent les élus pour participer activement à l’écriture de la loi qu’ils votent. Le droit d’amendement est ainsi un droit individuel inaliénable de chaque député (et sénateur), même s’il est exercé souvent collectivement et encadré par les groupes politiques.
L’amendement est donc d’abord le moyen de modifier une loi examinée par le Parlement – l’idéal parlementaire étant que la délibération permette d’améliorer les textes. Les modifications proposées peuvent être plus ou moins substantielles. Parfois, elles se contentent même de changer un choix de vocabulaire ou de formulation, de préciser une notion ou de mettre la loi en cohérence avec d’autres dispositions législatives. C’est là qu’intervient la distinction entre les amendements « rédactionnels », « techniques », « de précision » ou « de coordination ». Parce que le diable se cache dans les détails, ceux-ci peuvent avoir des conséquences plus importantes qu’ils ne le laissent paraître.
Les parlementaires qui ambitionnent d’améliorer la loi examinée dans le sens qu’ils recherchent doivent parfois s’attendre à revoir leurs attentes à la baisse, à rechercher le compromis avec le gouvernement et leurs collègues, pour faire adopter leurs amendements. D’où l’existence des amendements dits « de repli » : au cas où une disposition proposée serait rejetée, son auteur peut se rabattre sur une version plus modeste capable de faire davantage consensus.
Armes de débat et de combat politique
Mais les amendements déposés par les élus parlementaires ne le sont pas toujours dans l’espoir, même ténu, d’être adoptés. Leur raison d’être est, parfois, de donner à leur auteur l’occasion de s’exprimer dans les débats, d’attirer l’attention sur un problème.
Cet usage de l’amendement n’est pas le monopole de l’opposition : les députés des groupes qui soutiennent le gouvernement pratiquent aussi les « amendements d’appel », visant à leur permettre de s’exprimer, parfois d’engager la discussion avec le ministre sur ce qui les préoccupe. La règle de courtoisie veut qu’un député du bloc gouvernemental, une fois entendu, accepte de retirer son amendement à la demande du ministre, souvent en échange de l’engagement de traiter le problème soulevé.
Pour l’opposition, les amendements sans espoir d’être adoptés ont généralement moins pour fonction d’attirer l’attention du gouvernement sur un sujet que d’exprimer leur désaccord, de défendre leurs positions alternatives et de montrer leur combativité. L’objectif est de représenter leurs électeurs et de s’adresser à eux.
Plus encore : des amendements déposés en grand nombre peuvent viser à ralentir les débats pour faire appel à l’opinion, donner du temps au mouvement social voire, dans certains cas, compromettre l’adoption du texte si les contraintes de l’ordre du jour empêchent d’aller au bout de son examen. C’est le principe de l’obstruction parlementaire, employée non seulement par l’opposition contre les projets gouvernementaux, mais aussi désormais par la majorité relative contre les propositions de loi de ses opposants.
Les frontières entre ces catégories d’amendement sont bien sûr poreuses et mouvantes. Mais elles reflètent néanmoins la dualité de la fonction parlementaire, entre coopération pour écrire la loi et affrontement pour exprimer les clivages politiques. Le délitement du « fait majoritaire » et la fragmentation du système partisan appelleraient à des délibérations plus constructives et, plus souvent, transpartisanes. Mais la tendance lourde depuis deux décennies est à l’inflation exponentielle des amendements et à la conflictualisation des débats.
L’explosion du nombre d’amendements, symptôme de la conflictualisation
Journalistes et analystes ont évoqué la conflictualisation croissante de l’Assemblée nationale, en particulier depuis 2017. Le phénomène est attribué en grande partie aux attitudes combatives des élus, d’une part, de La France insoumise (LFI) et, d’autre part, du Rassemblement national (RN) – même si la « stratégie de respectabilisation » de ce dernier l’en éloigne depuis 2022.
S’il est vrai que la polarisation parlementaire s’est accentuée avec l’arrivée à l’Assemblée d’une nouvelle gauche radicale et le renforcement de l’extrême droite, la tendance est plus ancienne.
Depuis le milieu des années 2000, chaque nouvelle législature apparaît plus conflictuelle que la précédente. Dès 2007, la présidence de Nicolas Sarkozy est marquée par un vrai durcissement des clivages. Après 2012, l’opposition conservatrice à François Hollande se montre combative et « revancharde », comme en témoigne en particulier l’obstruction considérable contre le projet de loi de mariage pour tous. Et depuis 2017, en effet, la nouvelle donne politique tripolarisée par la montée du macronisme, de LFI et du RN accroît encore le phénomène. L’explosion du nombre d’amendements déposés en témoigne.
Les chiffres sont édifiants. Si l’on ne retient que les amendements déposés en séance publique (et donc, pas dans les commissions parlementaires) : ils étaient un peu plus de 4 000 en moyenne par an entre 2002 et 2007, puis presque 10 000 par an de 2007 à 2012, plus de 20 000 par an lors de la XIVe>/sup> législature (2012-2017) et plus de 38 000 par an de 2017 à 2022 ! Lors de la courte législature de 2022 à 2024, environ 48 000 amendements par an en moyenne ont été déposés.
À noter toutefois que, depuis la dissolution de juin 2024, les amendements ont été seulement d’un peu moins de 30 000. Un nombre à mettre en lien néanmoins avec le fort ralentissement de l’activité parlementaire dans une Assemblée nationale désormais loin de toute majorité claire.
L’absence de majorité absolue et disciplinée au gouvernement, qui pourrait devenir la règle plus que l’exception du fait de la fragmentation du système partisan, serait susceptible de donner plus d’importance à la délibération parlementaire, pour rechercher les accords capables de produire des lois appuyés sur des majorités d’idées. Mais si la tendance à privilégier les batailles d’amendements devait se maintenir voire s’amplifier, la paralysie des institutions demeurerait.
Damien Lecomte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: – By Dominique Boullier, Professeur des universités émérite en sociologie. Chercheur au Centre d’Etudes Européennes et de Politique Comparée, Sciences Po
Plusieurs crimes racistes récents (comme les assassinat commis à La Grand-Combe, dans le Gard, et à Pujet-sur-Argens, dans le Var) ont été annoncés, filmés ou commentés sur les réseaux sociaux, sans intervention efficace des plateformes. L’annonce et la mise en scène d’un crime, valorisés par les algorithmes, permettent désormais une visibilité sur les réseaux sociaux, constituant un élément attractif du passage à l’acte. Il est indispensable d’imposer à ces plateformes le cadre légal standard des médias, qui comporte une responsabilité éditoriale pour les contenus publiés.
La dimension médiatique des meurtres racistes auxquels on a assisté récemment est très frappante. Dans les deux cas, les auteurs présumés des faits ont annoncé leurs intentions sur les réseaux sociaux (sur Discord puis Instagram pour l’assassinat de La Grand-Combe, sur Facebook pour celui Puget-sur-Argens). Ces publications en ligne avaient précédé leur passage à l’acte, affichant pour le meurtrier d’Aboubakar Cissé, dans le premier cas, une « fascination morbide » (selon la procureure) sur son serveur Discord, et pour celui d’Hichem Miraou à Puget-sur-Argens, un racisme explicite et une intention de tuer, cette fois sur Facebook.
Un signalement avait même été transmis à la plateforme et à Pharos par des femmes présentes sur le serveur Discord du premier, mais sans aucun effet apparemment. Personne n’avait signalé, détecté ou dénoncé le second, qui annonçait clairement son intention de dire « stop aux islamistes » et de faire « un petit carton déjà rien qu’en sortant de chez lui, tous les sans-papiers ». Pire encore, le premier s’est même filmé pendant l’exécution et l’a diffusée en direct, tout comme le meurtrier de la mosquée de Christchurch en Nouvelle-Zélande l’avait fait en 2019. C’est à ce moment de la publication de cette vidéo sur Instagram que les deux anciennes membres du serveur Discord de l’auteur ont fait un nouveau signalement qui a entraîné le retrait de la vidéo par la plateforme. Et enfin à la suite de son crime, le meurtrier de Puget-sur-Argens a pris le temps de commenter et de justifier ses interventions dans quatre vidéos postées sur Facebook, sans aucune entrave ni modération.
Dans ces affaires, la distribution des responsabilités se fait avant même la conclusion de l’enquête à travers les médias, chaînes d’info et réseaux sociaux. La première tendance consiste à vérifier l’origine ethnique du meurtrier et à appliquer la grille de lecture habituelle sur les conséquences du laxisme en matière d’immigration. Mais, dans les deux cas, les meurtriers se trouvent être des Français sans marque particulière, ce qui oblige à changer de registre. Le cadrage stéréotypé ne fonctionne plus. D’autres font alors appel au cadrage plus large de la brutalisation ou de l’ensauvagement, largement propagé par des propos répétés du personnel politique ces derniers mois.
Ces cadrages ne sont pas seulement des effets de manche. Ils peuvent fournir une justification à certains qui veulent se faire justice eux-mêmes, tant ils sont frustrés de leur propre impuissance.
Ces deux cadrages stéréotypés, immigration et ensauvagement, conduisent à désigner des boucs émissaires que la viralité des réseaux sociaux amplifie largement, ce qui affecte même ceux qui ne seraient pas en contact direct avec les cibles dans leur vie quotidienne. Il faudrait suivre méthodiquement la propagation de ces phrases, de ces expressions qui s’insinuent ainsi dans tous les esprits, même pour les critiquer. Cela permettrait de donner corps à ce « racisme d’atmosphère », pour, à la fois, montrer qu’il ne peut effacer la responsabilité de certains émetteurs dans cette propagation mais aussi pour admettre qu’une fois lancés, ces termes deviennent des mèmes qui se propagent à la moindre occasion, comme des évidences prétendument partagées, comme un climat qui s’insinue dans nos vies malgré nous.
Mise en ligne et mise en scène : propager sa réputation
Doit-on alors accuser les plateformes de réseaux sociaux de cette contagion de la violence, de la banalisation du racisme, des propos de haine et de harcèlement grâce à la viralité des images et des propos ?
S’il est exact que, dans les deux assassinats, les plateformes n’ont rien modéré du tout ou trop tard (avec la suppression de la vidéo de La Grand-Combe sur Instagram après signalement), cela n’est guère étonnant quand on sait qu’elles ont réduit leurs charges de personnel de modération partout dans le monde. Et quand bien même elles auraient eu les ressources humaines en place, cette détection après coup aurait nécessité une intervention très rapide des forces de police et de la justice, sommées d’adopter un rythme accéléré de traitement pour pallier les manquements des plateformes.
Or, la réputation gagnée en ligne par ces crimes contribue désormais au passage à l’acte. La mise en scène de ses intentions puis du crime et, enfin, des commentaires sur ces crimes constitue désormais un pattern qui doit alerter : la visibilité gagnée sur les réseaux sociaux constitue un des éléments attractifs du passage à l’acte. Selon les cas, on pourra parler d’enfermement dans une « bulle de filtre », lorsqu’une communauté de suiveurs, d’amis s’est constituée et reste à l’écoute.
Toutes leurs réactions (like, partages, commentaires) seront vécues comme autant de récompenses et de reconnaissance qui alimentent l’estime de soi souvent mise à mal dans la vie ordinaire. Dans d’autres cas, cela peut constituer une façon de provoquer l’attention d’un public hors de son cercle d’amis et de gagner ainsi en visibilité ou en réactivité, et donc en viralité. Le « score de nouveauté » d’une annonce d’un meurtre à venir est valorisé par les algorithmes des plateformes puisqu’il engendre un « taux d’engagement » élevé.
Un cadre légal clair et simple : les médias sociaux sont des médias
Dans ces deux cas, cibler a priori des populations à risque (terrorisme, ultradroite) ne suffit pas. Car les contenus porteurs d’indicateurs de haine et de harcèlement prolifèrent et sont accélérés par la viralité des réseaux qui offre la gloire instantanée et éphémère à de parfaits inconnus. Or, les plateformes ne détectent pas ces contenus pourtant illégaux, non pas parce que ce n’est pas techniquement faisable, mais parce que ce serait économiquement dommageable pour elles, pour leur modèle économique fondé sur les placements publicitaires sur des contenus à haut potentiel de viralité.
Il faut donc trouver un moyen légal de leur faire endosser cette responsabilité, et ce moyen est très simple : les faire revenir dans le cadre légal standard de tous les médias, qui comporte une responsabilité éditoriale pour tous les contenus publiés sur leurs supports. Dans les crimes en question, ces contenus auraient pu ainsi être modérés et supprimés avant même leur publication, comme le font les médias qui disposent de courriers des lecteurs par exemple. Chaque observateur peut constater que cela n’empêche pas la publication de propos d’orientation politique très différente ou de ton parfois très virulent, du moment qu’ils respectent la loi.
Pourquoi, donc, accepte-t-on de laisser ces plateformes encore sous un statut d’hébergeurs, régime qui date de 1996 et du Communications Decency Act états-unien qui était destiné à réduire la responsabilité légale des firmes d’opérateurs de téléphone, à une époque où aucun réseau social n’existait ?
Il est temps de changer radicalement et très simplement de point de vue en les traitant comme des médias. Tous les messages qui ont la forme d’appels à la haine, au racisme, à l’antisémitisme, à la violence, à la calomnie et à l’insulte seront ainsi filtrés a priori avant publication, sous la responsabilité des plateformes. Certes, ce sont des tiers qui publient, mais cela n’enlève rien au fait que ce sont elles qui leur donnent les moyens techniques et la visibilité qui atteint une échelle sans commune mesure avec celle d’un graffiti raciste dans la cage d’escalier.
Ces plateformes avanceront que, techniquement, elles n’ont pas les ressources pour tout filtrer avant les publications de milliards de messages par jour. Il suffira de leur rappeler leurs revenus des quinze années précédentes fondées sur une impunité totale : oui, elles auront l’obligation d’investir dans cette tâche, quitte à rogner sur leurs marges exorbitantes qui leur ont fourni leur actuelle toute-puissance, qu’elles utilisent même pour contrer l’État de droit. Elles afficheront le soutien du public qui criera à la censure, sans aucun doute, et se vanteront d’être les championnes de la liberté d’expression, comme a su si bien le faire Elon Musk, avec son sens aigu de la modération et de la liberté d’expression qu’on observe sur X.
Mais il faudra leur rappeler précisément qu’elles ont pratiqué depuis longtemps des choix éditoriaux et qu’elles ont donc elles-mêmes censuré bon nombre d’expressions. Ce qu’il ne faut pas leur reprocher, mais au contraire utiliser pour exiger qu’elles assument leur rôle d’éditeur avec toutes les responsabilités légales sur tout contenu publié par leurs clients. Lorsque les conditions du pluralisme sont remplies dans les pays démocratiques, il devrait être tout à fait possible de quitter une plateforme dont on désapprouve la politique éditoriale pour aller sur une autre, exactement comme on le fait avec les mass médias. On peut même faciliter ces migrations en obligeant à la portabilité des données et des réseaux d’amis qu’on a ainsi constitués.
Qu’on mesure bien la faillite de ces plateformes pour la vie sociale et leur responsabilité directe dans la propagation d’appels au crime qu’on observe. Comment peut-on encore en rester au laisser-faire de toutes les années 2010 où le dogme libéral exigeait de ne jamais freiner le business ni l’innovation ? L’idéologie libertarienne, qui domine à la tête de ces plateformes, ne peut plus être associée aux idéaux des débuts d’Internet et du Web qui ont été trahis au profit d’une excitation générale des internautes, d’une emprise sur l’attention des publics pour générer toujours plus de revenus publicitaires. Le souci du bien commun, du débat public, de la santé mentale des internautes et de la sécurité des citoyens a disparu de leur agenda.
Les règlements européens se limitent à des demandes de transparence qui ne sont jamais respectées tant les algorithmes deviennent encore plus opaques avec les IA génératives, et à des principes de reporting sur les efforts faits pour modérer les contenus. Or, on le voit encore avec ces crimes récents publiés en ligne, les quelques efforts, qui avaient été faits après Cambridge Analytica, ont été réduits au service minimum et n’étaient de toute façon pas efficaces. Le rythme des propagations, la viralité, est le critère clé qui rend toute modération a posteriori impuissante. Il est temps de changer de méthode et de cesser d’inventer des exceptions légales pour traiter un problème créé de toutes pièces par les plateformes et leur modèle économique publicitaire.
Le choix est donc clair et la solution très simple si la volonté politique existe. Tous les contenus publiés sur les plateformes seront de la responsabilité légale de ces mêmes plateformes, car elles seront désormais assimilées à des médias.
L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et du numérique (Arcom) doit les réguler de la même façon, en allant, s’il le faut, jusqu’à leur interdiction d’opérer sur le territoire français, si elles ne respectent pas ce cahier des charges. Puisque le cadre européen s’avère insuffisant, que le danger pour la sécurité publique est désormais avéré, l’État doit donc prendre l’initiative pour recadrer ces réseaux sociaux qui sont en fait des médias sociaux, certes des médias appuyés sur de fortes contributions des internautes mais des médias cependant.
Des faits aussi graves que les deux homicides qui viennent d’être commis, avec la publicité qui leur a été donnée avant, pendant et après leur exécution, sur les plateformes demandent une réaction à la hauteur du risque social ainsi créé. Mais cela doit se faire non pas en réagissant de façon_ ad hoc_, mais bien en révisant le statut légal de ces plateformes, pour celles qui sont devenues des médias et des éditeurs.
Dominique Boullier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: – By Clément Therme, Chargé de cours, Sciences Po
Alors que Téhéran vient d’annoncer la fin de la « guerre des douze jours » qui l’a opposé à Israël et aux États-Unis, nous vous proposons un entretien avec le politologue Clément Therme, spécialiste de l’Iran et, notamment, de ses relations avec la Russie, afin de comprendre l’impact que la déflagration que vient de subir le Moyen-Orient a eu sur Moscou, allié « stratégique » de la République islamique.
Les attaques israéliennes puis états-uniennes contre l’Iran effectuées à partir du 13 juin dernier ont-elles suscité l’inquiétude à Moscou ?
Bien sûr, ne serait-ce que parce que tout cela se déroule à proximité de la Russie. Il y a 2000 kilomètres de frontières entre le territoire iranien et l’ancien espace soviétique. En outre, les deux pays partagent des frontières maritimes communes. À ce titre, la Russie est l’un des quinze voisins de l’Iran. La perspective d’une déstabilisation de l’Iran, avec lequel elle entretient des relations de bon voisinage et a même signé il y a quelques mois un partenariat stratégique, est effectivement perçue avec inquiétude au Kremlin.
Pour autant, on a conscience à Moscou que s’il y a un changement de régime à Téhéran dans les prochains mois ou les prochaines années, l’émergence d’un régime pro-américain ne signifirait pas automatiquement qu’il soit, en même temps, anti-russe. On se souvient que, en 1979, l’avènement de la République islamique, violemment hostile à Washington, ne s’est nullement accompagné d’une alliance entre Téhéran et l’URSS. Ce n’est pas parce qu’il y aurait un changement dans l’orientation globale de la politique étrangère du pouvoir iranien que la relation avec la Russie changerait automatiquement. Il n’empêche que Moscou a intérêt à ce qu’il n’y ait pas de déstabilisation majeure sur son flanc sud.
Quels sont les principaux aspects de la relation russo-iranienne ?
Elle se déploie dans de nombreux secteurs. Tout d’abord, n’oublions pas que ce sont deux grands producteurs d’hydrocarbures. Les premières réserves mondiales de gaz se trouvent en Russie, les deuxièmes en Iran. Ce sont aussi deux pays visés par les sanctions occidentales, ce qui complique leurs exportations de gaz et de pétrole. La Russie peut vendre un peu de gaz à l’Iran, car les gisements gaziers iraniens sont dans le sud du pays, et il est plus pertinent d’acheminer du gaz depuis la Russie jusqu’au nord de l’Iran que depuis le sud de l’Iran.
Par ailleurs, le territoire iranien est pour Moscou une importante zone de transit pour y construire les oléoducs qui lui permettront de vendre davantage de pétrole à l’Inde, dont la demande ne cesse de croître. La Russie n’ayant plus accès au marché gazier européen par gazoducs, elle se tourne résolument vers d’autres débouchés, à commencer par l’Inde, donc, mais aussi, entre autres, le Pakistan.
De plus, et même si la République islamique ne l’a jamais reconnu publiquement, l’Iran est un des seuls pays au monde à apporter un soutien militaire à la Russie dans son effort de guerre en Ukraine – et cela, alors que le partenariat de 20 ans signé en janvier dernier ne comportait pas de clause d’automaticité d’un soutien mutuel entre les deux pays en cas de guerre. Il n’y a pas de pacte de défense entre la Russie et l’Iran ; leur partenariat est qualifié de stratégique, mais ce n’est pas une alliance militaire.
En outre, n’oublions pas que cette relation est déséquilibrée. La Russie est une grande puissance internationale, un membre permanent du Conseil de sécurité. L’Iran, lui, est une puissance régionale. La Russie a, au Moyen-Orient comme ailleurs, une politique multidimensionnelle et, aujourd’hui, elle commerce plus avec l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar qu’avec l’Iran, même si les échanges bilatéraux sont en augmentation du fait de l’intensification constante des sanctions occidentales contre les deux pays, qui suscite chez eux une sorte de solidarité entre sanctionnés. Mais il existe aussi des limites au potentiel économique des coopérations entre deux pays producteurs d’énergie, et donc potentiellement concurrents.
En réalité, ce partenariat établit avant tout un état des lieux des coopérations existantes. Il ne traduit pas forcément une avancée vers la construction d’une alliance.
La question sécuritaire est très importante. Il y a des coopérations entre les polices russe et iranienne. La Russie peut notamment livrer du matériel anti-émeute à la police iranienne. La coopération s’exprime également dans le domaine spatial et, très important, dans celui du cyberespace.
L’Iran dispose dans ce domaine de capacités défensives déficientes, on l’a vu dernièrement lors de la confrontation avec Israël, quand Tel Aviv a notamment réussi à perturber le fonctionnement des réseaux bancaires iraniens, mais aussi des pompes à essence et même de la télévision.
La Russie est très forte dans les deux capacités cyber, offensives et défensives, et elle peut aussi aider l’Iran à améliorer ses défenses contre les cyberattaques dont il fait l’objet.
Les événements survenus depuis le 13 juin ont-ils encore renforcé la proximité Moscou-Téhéran ?
La Russie a évidemment apporté un soutien politique à l’Iran, parce que la situation alimente son récit anti-américain. Le fait qu’il y ait des opérations militaires illégales conduites par les États-Unis et Israël, sans que la communauté internationale ne condamne ces deux pays, permet à la Russie de souligner les doubles standards dont elle estime être la victime, puisqu’elle est, elle, durement sanctionnée pour sa guerre en Ukraine.
De plus, Kiev a apporté son soutien aux frappes menées par les États-Unis. Quand la Russie s’adresse aujourd’hui aux pays dits du Sud, elle a beau jeu de se positionner comme leur alliée face à des Occidentaux qui, dans l’affaire iranienne, font peu de cas de ce droit international qu’ils invoquent volontiers dans l’affaire ukrainienne.
Trump semble invoquer la loi du plus fort plus que le droit international…
Effectivement. Il a dit à un moment donné, à propos des attaques israéliennes contre l’Iran, qu’il est très difficile d’arrêter une opération militaire quand une puissance est en train de gagner. Dans son esprit, cela vaut pour Israël en Iran, mais aussi pour la Russie en Ukraine. Trump est un pragmatique, pas un dirigeant qui s’inspire du courant néo-conservateur comme George W. Bush en son temps.
Y a-t-il eu des discussions entre, d’un côté, les Russes et, de l’autre, les Américains et les Israéliens, sur l’ampleur des frappes israéliennes et américaines en Iran ?
Il semble que oui, car les Russes ont obtenu que la centrale de Bouchehr, qu’ils ont aidé les Iraniens à construire et qui est la seule centrale nucléaire d’Iran en activité soit épargnée par les frappes et que les centaines de travailleurs russes qui sont présents sur les réacteurs deux et trois, en construction, de cette centrale ne soient pas pris pour cible.
Justement, quelle est l’implication de la Russie dans le programme nucléaire civil de l’Iran ?
Elle a remplacé les Européens qui ont contribué au programme nucléaire civil iranien dans les années 1970. À partir des années 1990, elle a remplacé la France et l’Allemagne, qui étaient vraiment les fers de lance du programme nucléaire civil iranien des années 1970. La rupture révolutionnaire s’est traduite pour Paris et Berlin, par la perte du marché du nucléaire civil iranien, qui était notamment important pour Framatome à l’époque. Quand la France et l’Allemagne critiquent le programme nucléaire iranien depuis les années 2000, c’est donc plus pour des raisons géopolitiques que des considérations techniques. Le programme nucléaire civil aujourd’hui progresse avec l’aide de la Russie.
Et pour ce qui est du nucléaire militaire iranien ?
Aujourd’hui, il n’y a pas de preuve de l’acquisition par l’Iran de systèmes d’armes nucléaires. Et les Russes ont toujours été assez constructifs sur cette question. En 2005, ils avaient proposé de prendre l’uranium enrichi iranien et de l’amener sur le territoire russe, tout en aidant l’Iran à développer son programme nucléaire civil. Téhéran avait refusé cette solution en insistant sur la nécessité d’enrichir l’uranium sur le territoire iranien. Aujourd’hui encore, ils ont proposé de récupérer chez eux les 400 kilos d’uranium iranien enrichi à 60 %…
Du point de vue de l’Iran, pourquoi enrichir l’uranium à 60 %, au lieu de se contenter de l’enrichir à peine quelques pourcents, ce qui est suffisant pour fabriquer de l’électricité ? En l’enrichissant à un niveau si élevé, proche du seuil nécessaire pour le militariser, ne donne-t-on pas un argument massue à Israël et aux États-Unis pour intervenir ?
Il s’agit d’une stratégie réfléchie. En 2018, Donald Trump a retiré les États-Unis de l’accord de Vienne et a rétabli les sanctions économiques contre l’Iran. Dans ces conditions, les Iraniens ont opté pour ce qu’on appelle la stratégie du bord du gouffre, autrement dit la stratégie du chantage nucléaire. L’Iran a donc progressivement augmenté son taux d’enrichissement d’uranium. Parce que pour l’Occident, le programme nucléaire iranien, c’est un peu comme le drapeau rouge du toréador. Quand la République islamique exhibe le chiffon rouge du 60 %, les Occidentaux se focalisent sur la question nucléaire et non sur la politique régionale ou la question des droits humains. Cette obsession occidentale de la possible militarisation du nucléaire iranien permettait dans la stratégie de négociation iranienne d’augmenter sa marge de manœuvre tout en évitant de parler des autres dossiers. L’objectif était alors de négocier en position de force pour obtenir la levée ou la suspension des sanctions en contrepartie d’un abandon de cet enrichissement élevé.
Mais cette stratégie du bord du gouffre nucléaire s’est retournée contre ses instigateurs…
Oui. Les Iraniens ne s’attendaient pas à ce qu’Israël se mette à bombarder leurs installations nucléaires. Ils pensaient que Trump s’opposerait à cette perspective, comme George W. Bush l’avait fait en 2008, quand Israël avait déjà sérieusement envisagé cette option. Force est de constater que leurs calculs se sont révélés erronés.
Pour autant, leur capacité à se doter de l’arme nucléaire n’a pas été annihilée, et à l’avenir, si la République islamique le souhaite, elle pourra, sur le plan technique, fabriquer des systèmes d’armes nucléaires. Mais vu le niveau d’infiltration de son appareil de sécurité et de sa structure de pouvoir, il n’est pas sûr que cette décision politique puisse être prise sans qu’Israël en ait connaissance.
En ce cas, que pourrait faire Israël de plus ? Il n’a ni les moyens, ni sans doute l’envie d’envahir l’Iran en envoyant des centaines de milliers d’hommes au sol…
C’est vrai, il n’y a pas de solution militaire. Les frappes, en détériorant des infrastructures nucléaires et en tuant des scientifiques, peuvent retarder la possibilité de voir la fabrication de systèmes d’armes nucléaires en Iran si une telle décision était prise à Téhéran. Cependant, elles ne peuvent pas détruire tous les équipements de l’Iran ni toutes les connaissances que les Iraniens ont accumulées pendant des décennies.
Ce fameux chiffon rouge qui fait bondir le torero occidental semble ne pas beaucoup faire réagir les Russes… On imagine pourtant qu’eux non plus ne souhaitent pas voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire. Ils sont notamment opposés à ce que l’Iran sorte du Traité de non-prolifération (TNP)…
Certes, mais il faut rappeler ce que dit le TNP, c’est-à-dire le droit international. Il y a trois parties dans le TNP : droit au nucléaire civil ; non-prolifération ; et l’objectif du désarmement des puissances dotées.
Cela étant posé, oui, la Russie ne souhaite pas que l’Iran sorte du TNP, elle ne veut pas d’une prolifération nucléaire sur son flanc sud. La Russie partage l’objectif américain en ce qui concerne la possible militarisation du nucléaire iranien, mais elle ne partage pas la méthode américaine.
Comment qualifieriez-vous la relation entre la Russie et Israël ? Est-ce qu’Israël considère la Russie comme un ennemi, du fait de son partenariat stratégique avec l’Iran, selon le principe qui veut que l’ami de mon ennemi soit mon ennemi ?
Non. La Russie a une relation fonctionnelle avec Israël – et d’ailleurs, c’est pour ça que la Russie a pu négocier avec Israël et faire en sorte que celui-ci ne cible pas la centrale de Bouchehr. Et la Russie n’a pas apporté de soutien militaire à l’Iran. Le vrai problème, pour Israël, c’est que la Russie utilise pleinement la question palestinienne dans sa guerre informationnelle : de même qu’elle va dénoncer l’opération militaire illégale américaine contre l’Iran, elle dénonce depuis plus d’un an et demi la guerre que mène Israël à Gaza. Les Russes jouent ces cartes, je l’ai dit, pour développer leur relation avec les Suds ; en revanche, Israël va, en réponse, développer ses relations avec l’Ukraine.
Traditionnellement, dans l’affaire russo-ukrainienne, la majorité de l’opinion publique iranienne soutient l’Ukraine. La proximité avec Moscou, c’est vraiment un projet des élites de la République islamique et du Guide suprême en particulier. L’absence de soutien militaire russe lors de la « guerre de douze jours » ne changera pas ce calcul, faute d’option alternative. Quand vous avez une idéologie anti-américaine aussi forte que celle de la République islamique, votre flexibilité en termes de politique étrangère est faible. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons pour lesquelles la Russie occupe une position dominante dans le partenariat russo-iranien : elle dispose d’une plus grande marge de manœuvre dans ses relations avec les États-Unis. L’Iran, lui, est bien plus dépendant de la Russie que l’inverse…
Propos recueillis par Grégory Rayko
Clément Therme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: – By Sihem BenMahmoud-Jouini, Associate Professor, HEC Paris Business School
L’innovation militaire nécessite un équilibre entre secret et collaboration. Une recherche analyse les stratégies mises en œuvre par un grand groupe de défense, renommé « Globaldef » pour des raisons de confidentialité – afin de concilier innovation ouverte et sécurité de l’information.
Face aux engagements incertains du président américain Donald Trump et aux ambitions du président russe Vladimir Poutine, les capitales européennes ne parlent plus que de réarmement.
Dans cette perspective, la Commission européenne a proposé un plan d’investissement de 800 milliards d’euros visant à « accroître rapidement et de manière significative les dépenses en capacité de défense », selon les mots de sa présidente Ursula von der Leyen.
Le financement n’est que le premier d’une série d’obstacles à surmonter pour innover dans le domaine militaire. Renforcer les capacités « rapidement et de manière significative » s’annonce complexe pour un secteur contraint de suivre le rythme soutenu des évolutions technologiques.
Bien sûr, les industriels de la défense ne sont pas seuls : ils peuvent s’appuyer sur un large éventail de partenaires potentiels, des PME aux start-ups. Mais ces collaborations pour innover supposent de la confiance et une disposition à partager des informations sensibles – des exigences qui semblent difficilement conciliables avec les impératifs de la confidentialité militaire.
C’est pourquoi le réarmement de l’Europe exige une nouvelle approche de la confidentialité.
Un article que j’ai coécrit avec Jonathan Langlois (HEC), sur la base de ses travaux de doctorat, et Romaric Servajean-Hilst (KEDGE Business School) analyse les stratégies mises en œuvre par un grand groupe de défense – que nous avons renommé « Globaldef » pour des raisons de confidentialité –, afin de concilier innovation ouverte et sécurité de l’information. Les 43 professionnels interrogés – responsables recherche et développement (R&D), dirigeants de start-up, responsables de l’innovation – ne suivent pas consciemment une méthode commune. Pourtant, leurs approches fines et évolutives peuvent servir de référence cohérente pour l’ensemble du secteur européen de la défense, confronté à l’urgence de s’adapter à un environnement en mutation.
Paradoxe de l’ouverture
Notre recherche, menée entre 2018 et 2020, s’inscrit dans un contexte où les industriels de la défense se tournent vers l’innovation ouverte pour compenser le désengagement de certains soutiens clés. S’observe alors une baisse marquée des dépenses publiques en R&D militaire dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Aujourd’hui, même si les financements repartent à la hausse, le recours à l’innovation externe reste essentiel pour accélérer l’accès aux connaissances.
Lorsqu’elles collaborent pour innover, les entreprises se heurtent à ce que les spécialistes de l’innovation ouverte appellent « le paradoxe de l’ouverture ». Il s’agit de trouver un équilibre entre les bénéfices attendus de la collaboration et les risques liés au partage d’informations. Dans le secteur de la défense – à la différence, par exemple, à celui des biens de consommation –, une trop grande ouverture ne menace pas seulement la compétitivité économique. Elle peut entraîner des risques majeurs pour la sécurité nationale… voire des poursuites pénales pour les dirigeants concernés.
Bien que la confidentialité soit une préoccupation constante, les responsables de Globaldef se retrouvent souvent dans ce que l’un de nos interlocuteurs a qualifié de « zone floue », où certaines informations peuvent être interprétées comme sensibles, sans pour autant être formellement classées secrètes. Dans ce type de situation, adopter la posture classique du secteur – privilégier la prudence et garder le silence – rend toute démarche d’innovation ouverte irréalisable.
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Pratiques cognitives et relationnelles
L’analyse de plus de 40 entretiens, complétée par un corpus riche de données complémentaires (e-mails, présentations PowerPoint, activités de crowdsourcing, etc.), nous a permis de constater que les équipes de Globaldef mettent en place des pratiques très précises pour gérer et ajuster le niveau de confidentialité dans leur gestion des collaborations avec des entreprises civiles.
Notre étude distingue deux types de pratiques : cognitives et relationnelles. Les pratiques cognitives jouent le rôle de filtres stratégiques, dissimulant les éléments les plus sensibles des connaissances de Globaldef, sans pour autant freiner les échanges au point de compromettre la collaboration.
Selon la nature du projet, les pratiques cognitives pouvaient inclure une ou plusieurs des approches suivantes :
cryptage : renommer certains éléments de connaissance afin d’en dissimuler la nature et la finalité ;
obfuscation : brouiller volontairement certains détails du projet afin de préserver la confidentialité tout en facilitant le recrutement de partenaires ;
simplification : présenter les paramètres du projet de manière volontairement floue pour évaluer la pertinence d’un partenaire, sans divulguer les contraintes réelles ;
transposition : reformuler un problème militaire en le replaçant dans un contexte civil.
Les pratiques relationnelles consistent, quant à elles, à redéfinir le cadre même du partenariat, en contrôlant de manière sélective le degré d’accès des parties externes aux objectifs et aux caractéristiques des projets de Globaldef. Cela peut passer, par exemple, par un centrage de la collaboration sur des aspects périphériques plutôt que sur les technologies cœur avec un périmètre large de partenaires, ou par la mise en place d’accords de confidentialité avec un nombre étroit de partenaires, permettant un partage de connaissances plus important.
Bon tempo
En combinant pratiques cognitives et relationnelles, Globaldef parvient à contourner les écueils du paradoxe de l’ouverture. Lors des premières phases d’innovation ouverte – exploration et sélection de partenaires potentiels –, les responsables peuvent élargir le périmètre de collaboration (pratique relationnelle), tout en limitant rigoureusement la diffusion d’informations sensibles (pratique cognitive).
Cela leur permet d’interagir librement avec des acteurs externes sans enfreindre les règles internes de confidentialité. À mesure que les partenariats mûrissent et que la confiance s’installe, Globaldef lève progressivement certaines protections cognitives, en ouvrant l’accès à des données plus précises et détaillées. Ce relâchement est généralement compensé par un renforcement des garde-fous relationnels, par exemple au moyen de procédures administratives et de protocoles destinés à prévenir tout risque de fuite.
En analysant en détail six partenariats d’innovation ouverte menés par l’entreprise, nous avons constaté que la clé de cette approche réside dans la capacité à savoir quand basculer d’un mode à l’autre. Chaque projet suivait son propre tempo.
Dans le cas d’un projet de crowdsourcing, la transition d’une faible à une forte profondeur cognitive et d’une large à une étroite ouverture relationnelle s’est opérée de façon brutale, dès la formalisation du partenariat. En effet, le partenaire de Globaldef a besoin d’informations précises et de paramètres techniques clairs pour résoudre le problème posé. Une transparence quasi totale, encadrée par une stricte confidentialité, doit donc être instaurée dès le départ.
Dans un autre cas, Globaldef maintient les filtres cognitifs pendant toute la phase initiale d’un partenariat avec une start-up. Pour évaluer les capacités technologiques de cette dernière, l’entreprise lui soumet un problème reformulé de manière à en masquer les enjeux réels. Ce n’est qu’après cette première épreuve réussie que la collaboration peut s’engager sur une base pleinement transparente, conditionnée par l’obtention, par la start-up, d’une autorisation d’accès à des informations de défense en vue d’un développement technologique conjoint.
Confidentialité adaptative
Même si le contexte géopolitique a profondément évolué depuis notre étude, le paradoxe de l’ouverture reste un défi majeur pour les industriels européens de la défense. Les dirigeants doivent composer avec une tension persistante : d’un côté, la nécessité évidente de recourir à l’innovation ouverte, de l’autre, les impératifs de confidentialité propres à leur secteur.
Notre recherche montre que, à l’image de Globaldef, d’autres acteurs européens de la défense peuvent apprendre à gérer habilement ce paradoxe. Mais cela suppose d’adopter une définition plus fine, plus souple et plus évolutive de la confidentialité – à rebours de la vision rigide et absolue qui domine encore largement le secteur. Il est nécessaire de faire évoluer la conception de la confidentialité, en passant d’un cadre essentiellement juridique à une approche résolument stratégique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: – By David Lessault, Chargé de recherche au CNRS, spécialiste des migrations et mobilités internationales, Université d’Angers
Des touristes accompagnés d’un guide au Parc national de la Langue de Barbarie, à proximité de Saint-Louis-du-Sénégal (Sénégal).6artphotographie/Wikipedia, CC BY-NC-SA
À l’heure où les États européens multiplient les mesures coercitives pour juguler l’immigration irrégulière venue d’Afrique et du Proche-Orient, une part croissante de leurs ressortissants s’installent ou circulent librement – et, parfois, clandestinement – de l’autre côté de la Méditerranée. Ce paradoxe, mis ici en lumière à travers le cas du Sénégal, souligne le caractère très inégal des conditions d’accès à la mobilité internationale entre l’Afrique et l’Europe.
Les données fournies par la Direction de la police de l’air et des frontières (DPAF) qui s’appuient notamment sur les fiches transmises par les voyageurs au moment du passage dans les aéroports et aux postes frontières, montrent l’intensité de la circulation des Européens au Sénégal. Si le nombre d’Européens vivant au Sénégal à l’année selon le décompte des recensements nationaux était estimé à 7 773 en 2018, ils étaient entre 273 000 et 300 000 à être entrés ou sortis du territoire la même année
Entrées et sorties de ressortissants de pays d’Europe. Agence nationale de la statistique et de la démographie (Sénégal)
Le calcul de ces mouvements intègre les touristes, les étudiants, les voyages d’affaires, les séjours des « hivernants », les arrivées d’expatriés, etc. Les « immigrants » recensés par l’Agence nationale de la statistique (ANSD) ne représentent donc qu’environ 2 ou 3 % du nombre de personnes en circulation réellement présentes dans le pays.
En février 2023, nous avons rendu compte de la transformation de la station balnéaire de Saly au Sénégal sous l’effet de l’installation durable de populations européennes. De fait, la Petite-Côte sénégalaise a connu une accélération de son urbanisation littorale liée, entre autres, à l’essor d’un tourisme résidentiel pratiqué par une diversité de populations étrangères, de Dakarois et de membres de la diaspora. Leur présence a eu un impact significatif sur la transformation des paysages, sur l’économie locale et les risques environnementaux.
Mais aux présences européennes identifiées et localisées sur la Petite-Côte s’ajoutent d’autres profils plus atypiques rencontrés en 2025 qui sillonnent le pays pour des motifs et des durées variables et que l’on retrouve souvent dans des espaces de nature plus reculés, mieux préservés.
Saly, Petite-Côte
Un bref retour en février 2025 dans la station balnéaire de Saly indique que la fréquentation touristique est en baisse cet hiver au Sénégal. Les plages et les hôtels sont assez déserts.
Selon Jacques, un hôtelier installé depuis une vingtaine d’années, « c’est mondial… avec la crise du pouvoir d’achat en Europe, la concurrence des destinations comme le Maroc qui est nettement moins cher, on voit moins de monde » […] « Par contre, poursuit-il, on a de plus en plus de voyageurs “au sac à dos”, “des routards”allemands, suisses, mais c’est beaucoup moins rentable pour nous. Ils arrivent avec peu de moyens, consomment peu sur place et choisissent les hébergements les plus sommaires. »
Véhicules individuels des « routards », février 2025. David Lessault, Fourni par l’auteur
Langue de Barbarie, nord Sénégal
Cette impression nous est confirmée en visitant un campement installé sur la Langue de Barbarie près de Saint-Louis-du-Sénégal, dans le nord du Sénégal. Le lieu, tenu par un couple de Suisses, affiche « complet ». Tous les emplacements réservés au stationnement des véhicules et raccordés à une borne électrique sont occupés. On compte une vingtaine de camions aménagés et quelques motos.
Véhicules individuels des « routards », Février 2025. David Lessault, Fourni par l’auteur
Louisa et Josefa viennent des îles Canaries. Ces deux trentenaires espagnoles voyagent en voiture « Coccinelle » avec leur chien. Elles sont parties depuis quatre mois déjà et ne savent pas quand elles vont rentrer : elles se laissent « porter par le voyage ». Elles ont poursuivies leur route jusqu’en Guinée, Avant de se rendre en Mauritanie puis au Sénégal pour s’établir quelques jours dans un campement.
Une discussion en anglais s’amorce avec Niklas, motard autrichien d’une soixantaine d’années qui vient d’arriver. Lui aussi vient de Mauritanie où il a laissé son camion aménagé, son « camp de base mobile ». Il est parti en décembre du nord du Maroc et a traversé le pays en longeant la frontière algérienne en plein désert saharien. Passionné de motocross, il effectue des raids journaliers avec son traceur GPS et un sac à dos pour seul matériel. Dans son périple, il a fait par hasard la rencontre de Tim, un jeune Néo-Zélandais qui s’est lancé dans un périple de 1000 kilomètres, en complète autonomie, de la Mauritanie à la Casamance traversant du nord au sud le Sénégal.
Chez les détenteurs de camping-cars, on trouve principalement de jeunes retraités belges et français, habitués des aires aménagées du Sud marocain (notamment de la région de Tiznit) qui expérimentent quelques semaines au Sénégal avant de remonter quand la chaleur sera plus forte et incommodante.
Véhicules individuels des « routards ». David Lessault, Fourni par l’auteur
Dioudj, nord Sénégal
Plusieurs campements similaires sont établis autour de Saint-Louis. À proximité du Parc aux Oiseaux de Djoudj, réserve naturelle protégée proche de la frontière mauritanienne, nous faisons la connaissance de Charles.
Ce septuagénaire passionné d’ornithologie voyage seul, à pied, avec son sac à dos et sa paire de jumelles. Il est arrivé à Dakar il y a deux mois. D’abord parti visiter les îles du Saloum dans le sud, il est remonté vers Saint-Louis en empruntant divers modes de transports collectifs, de la charrette sur les pistes aux autocars qui relient les grandes villes du pays. Il loge depuis une semaine dans un campement sommaire, équipé du strict mínimum, en pleine campagne sénégalaise.
Véhicules collectifs empruntés par les voyageurs au « sac à dos », Février 2025. David Lessault, Fourni par l’auteur
Îles du Saloum, littoral centre-ouest du Sénégal
À quelques kilomètres, un autre campement accueille une mère de famille française à la retraite accompagnée de ses deux enfants (d’une trentaine d’années). Le fils se dit « expatrié » et travaille à Dakar comme ingénieur dans un projet de dessalement des eaux. Sa mère et sa sœur sont venues lui rendre visite et ils ont décidé de traverser le Sénégal en « sac à dos » de la frontière mauritanienne à la frontière gambienne au sud.
Véhicules collectifs empruntés par les voyageurs au « sac à dos », Février 2025. David Lessault, Fourni par l’auteur
Ils changent de campement tous les deux ou trois jours et empruntent également la diversité des services de transport qui s’offrent à eux, au gré des rencontres. Leurs prochaines destinations : Toubacouta dans le Delta du Saloum, puis Kafountine en Casamance.
Des émigrants irréguliers sénégalais
Jean-Paul, le propriétaire d’un campement sur la Langue de Barbarie évoque « les deux fléaux qui le préoccupent le plus » : le risque à moyen terme de disparition de certains hébergements littoraux sous l’effet de l’accélération de l’érosion côtière mais surtout l’émigration clandestine en pirogues.
Selon lui, « tous les jeunes du village sont aujourd’hui en Europe, en particulier en Espagne. Ils ont abandonné la pêche, laissé leurs pirogues et le village s’est vidé de ses jeunes ».
Sur le ton de la moquerie, il confie la présence régulière dans son campement de patrouilles militaires espagnoles qui viennent profiter de la vue imprenable et confortable de la terrasse pour surveiller les départs en pirogues : « S’ils savaient par où ils passent… on ne peut pas contrôler ça d’ici. »
Injustice spatiale ?
Le sentiment de liberté, l’aisance de circulation dont bénéficient les voyageurs et routards européens peut interroger au regard des contraintes qui sont imposées aux populations locales lorsqu’elles souhaitent se rendre en Europe.
Aux figures du « migrant », de « l’errant », du « clandestin » attribuées d’emblée aux voyageurs africains, on oppose sans les discuter, les qualificatifs d’« expatrié », de « touriste », d’« hivernant » aux voyageurs européens présents dans les Suds.
On part d’ailleurs toujours du principe que les présences européennes sont bénéfiques pour les pays africains d’accueil – ce qui est loin d’être démontré et souvent discutable, alors que les présences africaines en Europe sont de plus en plus jugées par la négative sur le registre du « fardeau », de la contrainte, de l’illégalité.
Pour autant, la situation de nombreux Européens au Sénégal est loin d’être conforme aux lois en vigueur dans le pays. Le visa touristique est délivré gratuitement aux ressortissants européens et autorise une entrée pour des séjours de moins de trois mois. Or, il n’est pas rare que les voyageurs européens résident ou circulent au Sénégal au-delà de ce délai sans engager les démarches, en théorie, nécessaires au prolongement de leur séjour. Les qualifie-t-on pour autant de « clandestins » ?
Les rapports à la circulation selon que l’on soit européen ou africain montrent qu’on est encore loin de l’idéal développé dans la théorie du philosophe John Rawls (1971), pour qui la justice spatiale est d’abord l’organisation de l’espace politique la plus adéquate pour le respect effectif de l’égalité des droits, y compris celui de circuler.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: – By Anne Choquet, Enseignante chercheure en droit, laboratoire Amure (UBO, Ifremer, CNRS), Ifremer
« Rien sur nous sans nous », tel est l’adage du Groenland, reprenant ainsi le slogan historique des groupes sociaux et nationaux marginalisés. À l’heure des velléités états-uniennes, de nouvelles coopérations avec la France émergent, notamment scientifiques.
La visite très médiatisée d’Emmanuel Macron au Groenland, une première pour un président français, marque une nouvelle dynamique de la politique étrangère dans l’Arctique. Elle met en lumière la solidarité transpartisane des acteurs politiques en France à l’égard du Danemark et du Groenland. Le pays signifie Terre des Kalaallit – en groenlandais Kalaallit Nunaat – du nom des Inuit, le plus grand groupe ethnique de l’île. La « terre verte » a gagné en visibilité stratégique et écologique en affrontant de nouveau les aspirations impériales de Donald Trump.
Cette multiplication de rencontres signale un tournant : le Groenland n’est plus perçu comme une simple périphérie du royaume du Danemark, mais comme un partenaire politique, économique et scientifique en devenir. Avec quelles formes de coopération ?
Développement d’un axe arctique
En octobre 2015, François Hollande se rend au pied du glacier islandais Solheimajökull. Ce déplacement, survenu peu avant la COP21 à Paris, vise à alerter sur les effets des changements climatiques et à souligner l’intérêt d’un traité international sur la question – ce qui sera consacré avec l’adoption de l’accord de Paris. Dix ans plus tard, l’Arctique reste un espace d’alerte écologique mondial. Sa calotte glaciaire a perdu 4,7 millions de milliards de litres d’eau depuis 2002.
Dans le contexte des tensions géopolitiques arctiques, le rapprochement franco-groenlandais brise l’imaginaire d’une France exclusivement tournée vers le Sud, l’Atlantique ou les espaces indopacifiques. On peut y voir l’émergence d’un axe arctique, certes encore peu exploré malgré quelques prémices sur le plan militaire, notamment avec des exercices réguliers de l’Otan. Quelques jours avant la visite présidentielle, deux bâtiments de la Marine nationale naviguent le long des côtes groenlandaises, en route vers le Grand Nord, afin de se familiariser avec les opérations dans la région. Plus largement, la France détient le statut d’État observateur au sein du Conseil de l’Arctique depuis 2000. Elle formalise son intérêt stratégique pour cette zone en 2016, avec la publication d’une première feuille de route pour l’Arctique.
Présence face aux puissances traditionnelles
Cette approche s’inscrit dans le cadre plus large d’une volonté européenne de renforcer sa présence dans une région longtemps dominée par les puissances traditionnelles locales :
les États côtiers de l’Arctique (A5) : Canada, Danemark, États-Unis, Fédération de Russie et Norvège ;
Fin 2021, l’Union européenne lance le programme Global Gateway, pour mobiliser des investissements et financer des infrastructures. Conforme à cette initiative, l’Union européenne et le Groenland, territoire d’outre-mer non lié par l’acquis communautaire signent en 2023 un partenariat stratégique relatif aux chaînes de valeur durables des matières premières.
La montée en exergue de la « Terre verte » sur la scène internationale se traduit par le déploiement progressif de sa diplomatie extérieure, malgré son statut d’entité territoriale non souveraine. Le territoire dispose de représentations officielles à Bruxelles (la première à l’étranger, ouverte en 1992), à Washington D.C. (ouverte en 2014), à Reykjavik (ouverte en 2017) et à Pékin (ouverte en 2021). De leur côté, les États-Unis ouvrent un consulat à Nuuk en 2020, sous la première présidence Trump. L’Union européenne y inaugure un bureau en mars 2024, rattaché à la Commission européenne, dans le cadre de sa stratégie arctique.
L’annonce faite par le président Macron lors de sa visite à Nuuk de l’ouverture prochaine d’un consulat général français au Groenland confirme cette tendance.
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Sa position géostratégique au cœur de l’Arctique et ses richesses en minerais en font un territoire d’intérêt croissant pour plusieurs puissances extérieures comme les États-Unis, la Chine et l’Union européenne.
Le Groenland possède des gisements de minerais rares, essentiels aux technologies modernes : terres rares, uranium, zinc, plomb, etc. Greenland portal
Parmi les ressources d’intérêts, « on y trouverait un nombre considérable de minéraux (rares). Certains sont considérés comme stratégiques, dont le lithium, le zirconium, le tungstène, l’étain, l’antimoine, le cuivre sédimentaire, le zinc, le plomb (à partir duquel on produit du germanium et du gallium), le titane et le graphite, entre autres ». Le Groenland bénéficie notamment de contextes géologiques variés favorables à la présence de gisements de [terres rares] attractifs pour les compagnies d’exploration.
La stratégie polaire de la France à horizon 2030 propose plusieurs pistes « comme l’installation d’un bureau logistique, l’implantation dans une station déjà opérée par des universités, la création d’une infrastructure en lien avec les autorités et municipalités groenlandaises ». La recherche française s’y est affirmée, notamment grâce au soutien déterminant de l’Institut polaire français Paul-Émile-Victor (Ipev).
L’Université Ilisimatusarfik, la seule université groenlandaise, située à Nuuk, a déjà des partenariats avec des universités et grandes écoles françaises, notamment grâce au réseau européen Erasmus + auquel est éligible le Groenland. Elle entretient des relations privilégiées avec des universités françaises par le biais du réseau d’universités, d’instituts de recherche et d’autres organisations que constitue l’Université de l’Arctique (Uarctic). Sont membres uniquement trois universités françaises : Aix Marseille Université, Université de Bretagne Occidentale et Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.
« Rien sur nous sans nous »
Du côté groenlandais, une invitation à un renforcement de la coopération bilatérale avec la France s’observe dans la stratégie pour l’Arctique. La France est expressément citée à côté de l’Allemagne, de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg, de l’Espagne, de l’Italie, de la Pologne et de la République tchèque.
Ce croisement stratégique invite au développement de partenariats bilatéraux nouveaux et structurants.
Si le Groenland accepte une coopération internationale, ce n’est pas à n’importe quel prix. Le Kalaallit Nunaat cherche à être plus qu’une plateforme extractiviste, et à ne pas être vu uniquement comme un réservoir de ressources à exploiter. La vision stratégique nationale actuellement promue invite à une approche plus diversifiée qui mêlerait les différentes industries au sein desquelles le Groenland souhaite investir. Toute évolution devra nécessairement compter sur la volonté de la population groenlandaise, composée en très grande majorité d’Inuits. Comme l’affiche avec force le territoire notamment dans sa stratégie pour l’Arctique » : « Rien sur nous sans nous ».
Cet article a été co-rédigé avec Arthur Amelot, consultant expert auprès de la Commission européenne.
Anne Choquet est membre du Comité National Français des Recherches Arctiques et Antarctiques (CNFRAA).
Florian Aumond est membre du Comité national français des recherches arctiques et antarctiques.
Source: – By Valentina Napolitano, Sociologue, chargée de recherche à l’IRD (LPED/AMU), spécialiste des questions migratoires et des conflits au Moyen-Orient, Institut de recherche pour le développement (IRD)
La chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024 a ravivé les débats sur le retour chez eux des réfugiés syriens installés au Moyen-Orient. Pourtant, les discussions publiques restent souvent déconnectées des réalités vécues par les premiers concernés. Une enquête menée en mai 2025 en Jordanie, où le nombre de réfugiés syriens s’élève aujourd’hui à un peu moins de 600 000 personnes, révèle la complexité des trajectoires et des choix familiaux, entre attente, espoir et inquiétude.
La question du retour des réfugiés syriens qui avaient fui leur pays en guerre pour s’installer dans divers pays du Moyen-Orient (près de 5 millions vivant principalement en Turquie, au Liban et en Jordanie) s’est posée avec urgence dès la chute du régime de Bachar Al-Assad, en décembre 2024. Ce retour faisait déjà partie des « solutions durables » envisagées, dès 2016, par les acteurs humanitaires et les gouvernements hôtes pour mettre fin à la « crise des réfugiés ».
Les débats autour de cette question se limitent, pour l’essentiel, à une quantification du nombre des retours attendus et des retombées qu’ils auraient sur la reconstruction de la Syrie en termes socio-économiques et politiques. Mais on se demande trop peu, voire pas du tout, ce que souhaitent les réfugiés syriens eux-mêmes.
En mai 2025, nous avons effectué une enquête qualitative en Jordanie (dans le camp de Zaatari, ainsi que dans les villes d’Irbid et de Zarqa) qui nous a permis, au fil des douze entretiens réalisés, de mieux comprendre les projets d’avenir des réfugiés syriens dans le pays. Il en ressort que le choix de rentrer en Syrie ou de rester en Jordanie résulte d’une imbrication complexe de facteurs sociaux, économiques, politiques, d’âge et de genre.
Entre camps et villes : de l’urgence à l’attentisme
En décembre 2024, la Jordanie accueillait près de 650 000 Syriens officiellement enregistrés par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Depuis, plus de 75 000 d’entre eux sont rentrés en Syrie selon les chiffres diffusés par l’Agence en mai 2025. Ce nombre est voué à augmenter avec la fin de l’année scolaire.
Les attitudes des réfugiés syriens vis-à-vis de la perspective du retour varient significativement en fonction du lieu d’installation en Jordanie et des conditions socio-économiques qui en découlent. Près de 80 % des Syriens résident dans des villes, notamment à Irbid, Mafraq et Zarqa, et les 20 % restants vivent au sein des trois camps de réfugiés qui ont été érigés près de la frontière avec la Syrie : Zaatari, Al-Azraq et Marajeeb Al Fohood.
Malgré l’assistance fournie par les acteurs humanitaires aux réfugiés du camp, ce lieu demeure très inhospitalier. Des familles entières l’ont déjà quitté pour revenir en Syrie, certaines dès l’annonce de la chute du régime. C’est pourquoi plusieurs unités d’habitation ont déjà été abandonnées ou démantelées.
Unités d’habitation démantelées dans le camp de Zaatari, en Jordanie. Photo : Valentina Napolitano. Fourni par l’auteur
D’autres familles préparent également leur retour en mettant de l’argent de côté, car un déménagement peut coûter environ 500 dinars jordaniens (environ 610 euros), sachant que les bus gratuits mis à disposition par l’UNHCR jusqu’à la frontière ne permettent de transporter que cinquante kilos de bagages par famille.
Pour la famille de Mohammad, la cinquantaine, originaire du village de Sheykh Meskin, près de Deraa, la situation est des plus compliquées. Depuis plusieurs années, Mohammad a perdu son travail dans un centre de santé de l’UNHCR. L’Agence onusienne et les autres acteurs humanitaires sont les principaux pourvoyeurs d’emploi au sein du camp, mais seul un membre par famille est autorisé à y travailler. La famille de Mohammad survit aujourd’hui uniquement grâce à l’aide humanitaire versée par l’UNHCR ; or celle-ci a drastiquement diminué en 2025, passant de 22 à 15 dinars jordaniens par personne et par mois (soit 18 euros par mois). « Nous sommes arrivés en 2013, nous avons vieilli ici ! », raconte Maryam, la mère de famille, en évoquant la dureté des conditions de vie endurées à Zaatari. Elle montre ensuite la photo du potager qui entoure leur maison à Deraa, en Syrie. Les mûrs, encore débout, s’apprêtent à être réhabilités pour garantir une vie plus digne à leurs enfants, dont la plupart n’ont connu que le camp de Zaatari comme lieu de vie.
À l’inverse de cette famille, de nombreux Syriens n’ont plus de logement où rentrer. La majorité des familles réfugiées en Jordanie sont originaires du sud de la Syrie, notamment de la ville de Deraa et de sa campagne, largement détruites par la guerre, d’où la réticence d’une grande partie d’entre eux à rentrer au pays dans l’immédiat.
Pour la famille Nasser, la question du logement est centrale, du fait de l’agrandissement de sa famille depuis le départ pour la Jordanie. Initialement composée du père, mécanicien âgé d’une quarantaine d’années, d’une épouse et de deux enfants, le foyer s’est étendu avec un deuxième mariage. Aujourd’hui, il compte douze enfants, dont l’une âgée de 20 ans et ayant fondé son propre foyer.
« Nous sommes arrivés ici avec une famille, maintenant nous sommes trois familles… En Syrie nous n’avons plus de maison et le HCR ne nous accorde pas le droit de déplacer les caravanes avec nous. »
Alors qu’aucun plan de reconstruction n’a encore été mis en place par les nouvelles autorités en Syrie, les réfugiés du camp se trouvent face à l’interdiction de ramener vers leur pays d’origine les préfabriqués qui leur ont été attribués par le HCR ou qu’ils ont achetés de leur propre initiative afin d’élargir leur lieu de vie. À leur départ, ces préfabriqués sont démontés par les autorités jordaniennes, qui revendent ensuite les matériaux sur le marché.
« Jordanie : dans le camp de Zaatari, les réfugiés syriens n’envisagent pas encore un retour au pays », France 24 (11 décembre 2024).
La situation des Syriens que nous avons rencontrés en milieu urbain est différente. S’ils estiment que le retour en Syrie est inévitable à long terme, notamment en raison de l’absence de perspective d’intégration durable en Jordanie, pays qui n’est pas signataire de la Convention de Genève pour les réfugiés de 1951, la date de ce retour reste toutefois subordonnée à l’amélioration des conditions socio-économiques dans leur pays.
Liens familiaux et prise de décision sur le retour
Dans les milieux urbains jordaniens, les Syriens ont souvent atteint une certaine stabilité, avec un meilleur accès à l’éducation et à l’emploi, et ils disposent d’un logement digne. C’est pour cette raison que plusieurs familles vivant à Irbid et à Zarqa souhaitent attendre l’amélioration des conditions de vie dont ils espèrent qu’il suivra la levée des sanctions internationales visant la Syrie. Aujourd’hui, pour Umm Diab, 46 ans et mère de neuf enfants, arrivée à Irbid en 2013, retourner en Syrie serait « un retour à l’âge de pierre », tellement les conditions de vie y sont dures. Les Syriens manquent de services de base tels l’électricité, l’eau et le carburant.
Les familles syriennes en Jordanie ont, au fil des années, reconstitué des systèmes informels de soutien fondés sur la parenté, l’origine villageoise ou les liens de voisinage. Ces réseaux fournissent des aides dans tous les domaines, de la mise en commun des fonds pour le loyer et l’accès à l’aide alimentaire aux soins aux enfants et à la recherche d’un travail informel.
Les femmes syriennes que nous avons rencontrées ont expliqué qu’elles cherchent toujours à vivre à proximité de leurs sœurs, cousins ou beaux-parents, ce qui leur permet de partager des responsabilités telles que les départs à l’école ou les tâches ménagères et même de répartir les rôles dans la parentalité. Rompre avec ces liens, même au nom du retour au pays, comporte des risques, spécialement pour les femmes.
En effet, environ un tiers des ménages de réfugiés syriens en Jordanie sont dirigés par des femmes, dont beaucoup sont veuves, divorcées ou vivent séparées de leurs maris qui travaillent à l’étranger, particulièrement dans les pays du Golfe comme l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis. Pour ces femmes, l’idée de retourner en Syrie seule est intimidante. La peur de la violence, le manque de services de base et l’absence d’une présence masculine en Syrie pèsent lourdement sur ces décisions.
C’est le cas d’Umm Diab, dont le mari a commencé à travailler au Koweït avant même le début du conflit. Pour elle, rentrer seule en Syrie avec ses enfants signifierait la perte des liens familiaux avec ses frères et sœurs et avec ses voisins qui l’ont soutenue dans son quotidien de femme seule durant son séjour en Jordanie.
De nombreuses femmes ont acquis une indépendance financière en exil ; mais le retour en Syrie pourrait engendrer la perte de leurs revenus. Par ailleurs, les décisions concernant le retour sont encore souvent prises, ou du moins fortement influencées par des hommes absents car, nous l’avons évoqué, travaillant dans le Golfe. En même temps, la séparation temporaire des membres d’une même famille est aussi envisagée afin de préparer les conditions du retour de l’ensemble du noyau familial. Dans l’une des familles rencontrées à Zaatari, c’est l’homme qui est rentré en premier en Syrie, son épouse et ses enfants devant le rejoindre une fois la scolarité de ces derniers terminée. À l’inverse, dans un autre cas, c’est la femme, accompagnée des enfants, qui est rentrée en Syrie, tandis que l’homme est resté en Jordanie pour continuer à bénéficier du taux de change favorable et leur envoyer de l’argent.
Outre l’importance des liens familiaux et d’interdépendance qui se sont restructurés en exil, le choix du retour est aussi vécu de manière différente en fonction de l’âge.
Près de 49 % de la population syrienne en Jordanie a entre 0 et 17 ans. Majoritairement née en exil ou arrivée très jeune, cette composante de la population a des perceptions et des attitudes différentes à l’égard du retour. Umm Firas, mère de six enfants, résidente de Zarqa, à l’est d’Amman, explique que tous ses enfants parlent un dialecte jordanien en dehors de la maison, ce qui reflète selon elle leur degré d’insertion dans la société hôte, notamment en milieu urbain.
Par ailleurs, la question de l’éducation des enfants en d’autres langues, avec la prééminence de l’anglais en Jordanie, facteur à prendre en compte dans les autres pays du refuge syrien (notamment en Turquie ou plus loin en Europe), apparaît comme une autre entrave au possible retour.
En outre, alors que l’âge de mariage demeure très bas, les jeunes entre 18 et 25 ans ont dans la plupart des cas déjà établi leur propre famille, ce qui est le cas d’une des filles d’Umm Firas, 22 ans, mariée et mère de deux enfants. Les choix du retour de ces deux familles se trouvent donc imbriqués.
Pour les plus jeunes, retourner en Syrie peut par ailleurs devenir un choix contraint, notamment en raison de l’impossibilité, pour les plus éduqués d’entre eux, de trouver un emploi en Jordanie, mais aussi face au durcissement sécuritaire exercé à leur encontre par les autorités locales.
Une politique d’accueil de plus en plus contraignante
L’évolution de la politique d’accueil jordanienne à l’égard des Syriens constitue un dernier élément essentiel pour comprendre les choix du retour, lequel devient inexorable face à des contraintes économiques et sécuritaires de plus en plus importantes. Avant même que la chute du régime d’Assad se profile, la Jordanie était confrontée à de très grandes difficultés pour pouvoir continuer à financer l’accueil des réfugiés syriens.
La diminution des aides devrait en outre entraîner la fermeture du camp de Marajeeb al Fohood, financé et géré par le Croissant-Rouge des Émirats arabes unis, qui a vu le départ de près de 350 personnes en mai dernier. Les Syriens du camp d’al-Azraq, notamment ceux détenus dans le « village n°5 », considéré comme un centre de rétention sécuritaire, font l’objet de procédures d’extradition vers la Syrie. C’est le cas d’un fils d’Umm Firas, détenu pendant plus de six mois en raison de soupçons de proximité avec des groupes salafistes, qui a finalement été renvoyé en Syrie et a rejoint la maison de son grand-père.
La diminution des aides internationales s’est aggravée avec l’arrivée de la nouvelle administration américaine et la suspension des aides pourvues à travers USAID. Les employés de nombreuses organisations internationales, dont le HCR, vont voir leurs contrats arriver à terme d’ici l’été, avec la fermeture des centres d’enregistrement de l’Agence à Irbid et Zarqa.
Des travailleuses de l’UNHCR au camps de Zaatari, Jordanie, août 2013. United Kingdom Foreign and Commonwealth Office
À cela s’ajoutent les restrictions liées à l’arrivée à échéance de l’accord Jordan Compact, conclu entre l’Union européenne et la Jordanie, et qui avait permis l’attribution de 200 000 permis de travail à des Syriens (limités principalement aux secteurs non qualifiés de l’agriculture et du bâtiment) en échange d’aides au développement versées par l’UE. Désormais, les Syriens doivent payer des frais de permis de travail, à l’instar des autres travailleurs migrants, ce qui constitue pour les réfugiés en Jordanie un obstacle majeur susceptible d’accélérer leur retour au pays.
Dans le même temps, on constate, paradoxalement, un relâchement des restrictions sécuritaires mises en œuvre pour contrôler le camp de Zaatari. La sortie des Syriens du camp est permise à travers une demande de « vacances » (Igâze) ou grâce à la possession d’un permis de travail valide. De nombreux réfugiés se procurent un faux permis exclusivement pour pouvoir circuler en dehors du camp.
Depuis décembre, le système s’est assoupli : certaines personnes sont désormais autorisées, de manière informelle, à franchir le barrage qui entoure le camp, ce qui traduit une volonté des autorités jordaniennes de rendre la vie sur place plus viable, dans l’objectif d’y maintenir les habitants. Le camp de Zaatari joue un rôle stratégique dans la mise en visibilité de l’accueil jordanien et dans la levée de fonds internationaux, ce qui explique la volonté du gouvernement de conserver ce lieu le plus longtemps possible, afin de continuer à bénéficier des aides internationales.
Une multiplicité de facteurs à prendre en compte
Malgré les changements politiques et les appels à la reconstruction en Syrie, de nombreux réfugiés syriens restent incertains quant à leur avenir. Pour eux, la question n’est pas seulement de savoir si la Syrie est devenue un lieu de vie sûr, mais aussi de savoir si les conditions sociales, économiques et familiales sont réunies pour affronter ce changement après de longues années où ils ont dû reconstruire leurs vies en exil.
Loin donc des seuls points de passage des frontières sous observation des acteurs humanitaires et politiques, c’est au sein des espaces domestiques, à travers la Jordanie et les autres pays d’accueil des réfugiés, qu’il faut prêter attention aux attentes multiples et parfois contradictoires des familles syriennes afin de continuer à garantir l’accès aux droits, au travail et à l’éducation, et de préserver les réseaux d’entraide – autant d’éléments à prendre en compte pour un retour volontaire et digne en Syrie.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: – By Paolo Mazza, Associate Professor of Finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
Les actifs potentiellement taxés : actions cotées et non cotées, obligations, produits dérivés, fonds d’investissement et fonds négociés en bourse (ETF), contrats d’assurance épargne, contrats d’assurance placement, cryptomonnaies, devises… et l’or.Max.ku/Shutterstock
Le 1er janvier 2026, la Belgique taxera de 10 % les plus-values d’actifs financiers tels que les actions, les obligations, les assurances-épargne, l’or ou les cryptomonnaies. La fin d’une ère où les riches contribuables affluaient massivement vers le Plat pays ?
La Belgique est à un tournant historique. Le pays, longtemps considéré comme un quasi-paradis fiscal en raison de l’absence de taxation des plus-values sur actions, s’apprête à instaurer un impôt sur ces gains. Cette taxe de 10 % sur les plus-values d’actifs financiers entre en vigueur le 1er janvier 2026.
Derrière la volonté affichée de justice fiscale, ce changement majeur soulève de nombreuses interrogations sur ses implications économiques et financières. Plusieurs chercheurs belges, dont le professeur de finance Georges Hübner et l’économiste Bruno Colmant, ont mis en garde contre une série d’effets secondaires. Ces derniers peuvent freiner le développement du marché boursier, pénaliser les épargnants, et nuire à l’investissement productif.
Cette réforme intervient dans un contexte international où la taxation du patrimoine progresse, même dans des économies traditionnellement libérales. Alors quels seront les effets économiques concrets d’une telle mesure ?
Réforme historique en Belgique
Depuis des décennies, la taxation des plus-values figure régulièrement parmi les projets de réforme fiscale en Belgique. Malgré l’évolution des majorités gouvernementales, aucune mesure n’avait jusqu’ici abouti. Ce statu quo s’explique par plusieurs facteurs : volonté de maintenir l’attractivité du pays pour les capitaux, difficulté de mettre en œuvre une taxation efficace et crainte d’effets négatifs sur l’économie réelle.
Le projet de loi prévoit une taxe de 10 % sur les plus-values d’actifs financiers tels que les actions cotées et non cotées, les obligations, les instruments du marché monétaire, les produits dérivés, les fonds d’investissement et les fonds négociés en bourse (ETF). Elle concerne également les contrats d’assurance épargne et les contrats d’assurance placement, ainsi que les crypto-monnaies, les devises et l’or. La taxe entrerait en vigueur le 1er janvier 2026.
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Une exonération générale de 10 000 euros est prévue. Les actionnaires détenant au moins 20 % d’une entreprise bénéficieront d’un traitement spécifique : un taux progressif par tranche allant de 1,25 % à 10 %, après exonération d’une première tranche d’un million d’euros. Une exonération totale sera prévue après dix ans de détention des actifs. Les banques prélèveront une taxe à… la source.
Moins de liquidité sur les marchés
L’une des conséquences les plus documentées de la taxation des plus-values est la réduction de la liquidité des marchés. Ce phénomène, connu sous le nom d’« effet lock-in » a été analysé, notamment par les économistes Feldstein, Slemrod et Yitzhaki. Ils soulignent que la taxation des plus-values entraîne une diminution significative du volume de transactions sur les marchés boursiers. Lorsque la vente d’un actif déclenche un événement fiscal, les investisseurs sont incités à conserver leurs titres plus longtemps pour éviter d’avoir à payer l’impôt.
En Belgique, la Bourse de Bruxelles souffre d’une faible liquidité relative par rapport à ses homologues européennes. Un tel bouleversement réglementaire pourrait être dommageable. Une moindre liquidité réduit l’incitation des entreprises à se financer via des introductions en bourse (IPO), au détriment de l’innovation et de la croissance économique.
Alourdissement administratif
L’instauration d’une taxe sur les plus-values d’actifs financiers suppose de suivre avec précision leur prix d’acquisition, leur durée de détention et les éventuelles pertes. Imposer une taxation aussi complexe risque d’accroître considérablement la charge administrative, tant pour les particuliers que pour l’État, puiqueque toutes les transactions doivent être précisément documentées.
La proposition de texte a été proposé par Jan Jambon, vice-premier ministre de Belgique, ministre des finances et des pensions. AlexandrosMichailidis/Shutterstock
En pratique, le traitement d’opérations complexe – splits, fusions, rachats, pertes reportées – pourraient multiplier les litiges fiscaux, notamment pour les titres non cotés, où la valorisation objective est difficile. En 2023, en Belgique, il y a eu près de 20 000 litiges fiscaux portés devant les tribunaux, dont près de 15 000 étaient reportés de l’année précédente et près de 17 000 toujours en cours à la fin 2023.
Le calcul de la période de détention poserait aussi un problème majeur puisqu’il est question d’une exonération pour la détention de plus de dix ans. Quelle méthode de valorisation serait utilisée ? First-in-first-out (FIFO) ? Last-in-first-out (LIFO) ? Autant de questions auxquelles le projet actuel de loi ne répond guère. Dans la première approche, les plus-values seraient calculées sur la base du prix du premier achat de l’actif. Dans la seconde approche Last-in-first-out (LIFO), sur la base du dernier achat de l’actif. Si l’investisseur a acheté de manière régulière le titre, ce prix initial pourrait être largement désavantageux. Dans ce cadre, une approche pondérée serait préférable.
Le casse-tête fiscal des cryptoactifs
La réforme entend également s’appliquer aux gains sur cryptoactifs. La taxation des plus-values dans cet univers volatile est complexe. Il serait difficile, voire impossible, pour un État de contrôler et d’évaluer correctement les transactions sur cryptoactifs, ouvrant la porte à l’arbitrage fiscal et à la sous-déclaration.
Un autre risque souvent négligé concerne la transmission d’entreprises familiales. En Belgique, celles-ci représentent environ 70 % des PME. Elles possèdent un actif patrimonial important, mais peu de liquidités disponibles. D’où l’adage « Riches en actifs, pauvres en cash ».
La taxation des plus-values pourrait freiner les donations et successions d’entreprises, en imposant des coûts supplémentaires au moment du transfert. Hansmann dans The Ownership of Enterprise rappelle que les incitations fiscales jouent un rôle clé dans la pérennité des entreprises familiales. Une taxation immédiate des plus-values sur les actions non cotées, souvent difficile à valoriser objectivement, peut forcer les héritiers à vendre tout ou partie de l’entreprise pour payer l’impôt. Ce mécanisme est qualifié de « fiscalité destructrice ».
Et créer un effet domino : ventes forcées, délocalisations, absorptions par des groupes étrangers, etc.
Détournement vers l’immobilier
L’instauration d’une taxe sur les plus-values financières, sans réforme équivalente sur l’immobilier, risque de distordre la concurrence entre classes d’actifs. Les investisseurs pourraient être incités à privilégier l’immobilier locatif, déjà fiscalement favorisé, au détriment des actions et des investissements productifs. Comme le montre Thomas Piketty dans Capital in the Twenty-First Century, l’absence de fiscalité efficace sur le capital renforce la concentration des richesses.
Ce phénomène risque de ralentir encore davantage l’investissement en actions productives en Belgique, renforçant des tendances déjà observées ces dernières décennies. Il y a également un risque majeur de bulle immobilière sur le marché belge, si cette classe d’actif devenait le berceau d’un arbitrage anti-taxe.
Un alignement européen… au prix de l’attractivité ?
Le pari du gouvernement belge est risqué. En voulant taxer davantage les plus-values au nom de l’équité, il pourrait paradoxalement créer des effets secondaires négatifs : fragiliser la capacité des entreprises à se financer, appauvrir l’offre d’investissement pour les épargnants, moins de liquidité sur les marchés et pousser davantage de capitaux vers l’étranger ou vers des actifs moins productifs.
La taxation des plus-values sur actions représente un tournant majeur pour la Belgique, qui rompt avec une tradition d’attractivité fiscale. Si l’objectif de justice sociale est compréhensible, les conséquences économiques potentielles ne doivent pas être sous-estimées. Pour réussir cette réforme sans nuire à son économie, la Belgique devra soigneusement calibrer ses règles d’application et accepter de corriger rapidement ses erreurs si les premiers effets négatifs se font sentir.
Paolo Mazza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.