Sénégal : ce que révèle la dégradation de la note sur la dette cachée et les notations de crédit

Source: The Conversation – in French – By Daniel Cash, Reader in Law, Aston University

En février 2025, l’agence de notation Moody’s a abaissé la note du Sénégal de deux crans. Quelques mois plus tard, en juillet, Standard & Poor’s a suivi avec une nouvelle dégradation.

En l’espace de quatre mois, la note souveraine du pays a perdu trois niveaux. Une telle dégringolade est rare, surtout pour un État qui n’est pas en défaut de paiement ou en pleine restructuration.

L’effondrement des notations a provoqué une vente massive des eurobons du Sénégal. Elle a également compliqué les négociations en cours entre le pays et le Fonds monétaire international.

Plus généralement, elle a envoyé un signal sur la manière dont les agences de notation réagissent désormais aux défaillances de gouvernance, et pas seulement aux tendances macroéconomiques. Pour les observateurs, ce n’est pas qu’un simple ajustement de marché, mais un avertissement.

Alors pourquoi une telle sanction ?

En juillet 2025, Moody’s a publié un rapport sur les « hausses de dette inexpliquées ». Le document montre que le manque de transparence budgétaire – quand les gouvernements fournissent des données incomplètes ou trompeuses – compromet la solvabilité des États. Cela s’applique à l’échelle mondiale, et pas seulement à l’Afrique.

L’analyse repose sur ce qu’on appelle les ajustements flux de stocks. C’est l’écart entre l’augmentation annuelle réelle de la dette d’un pays et celle qui devrait résulter de son déficit budgétaire déclaré. Concrètement, si un État affiche un déficit de 5 milliards de dollars, sa dette devrait croître d’un montant similaire. Si la hausse est beaucoup plus forte – ou plus faible –, c’est le signe qu’il manque des informations ou que certaines données sont fausses.

Les recherches démontrent une corrélation claire entre les ajustements importants des flux de stocks et les scores de gouvernance plus faibles.

La dégradation de la note souveraine du Sénégal par Moody’s et son rapport de recherche soulignent à quel point les questions de transparence et de gouvernance influencent de plus en plus les évaluations de crédit souverain. Les agences de notation ont amélioré leurs méthodologies afin de prendre en compte ces risques. Les facteurs de gouvernance représentent désormais environ 25 % des notations souveraines dans les principaux cadres des agences.

Les problèmes de transparence compliquent également les négociations de restructuration de la dette. Par exemple, le processus de restructuration de la Zambie a pris 3,5 ans (2021-2024), en partie à cause de complications liées à la transparence. La restructuration en cours en Éthiopie (depuis 2021) fait face à des défis similaires. Pour sa part, le Ghana a bénéficié d’un processus plus rapide grâce à une transparence initiale plus élevée.

En tant que chercheur ayant étudié de près le fonctionnement des agences de notation, je considère que l’analyse approfondie de Moody’s constitue à la fois un outil de diagnostic et un système d’alerte précoce pour les problèmes de transparence.

Le message adressé aux gestionnaires de la dette souveraine est clair : à l’ère où les exigences de transparence sont renforcées et les méthodologies de notation plus sophistiquées, la qualité des données fiscales est devenue indissociable de la solvabilité.

Les signes avant-coureurs

Selon Moody’s, de forts écarts entre flux et stocks qui persistent dans le temps signalent un manque de transparence fiscale, une faiblesse dans la remontée des informations et un contrôle insuffisant des dépenses.

Moody’s a notamment souligné que

L’agence souligne que les marchés dits « frontières », en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, sont ceux qui ont connu les plus grands écarts de ce type ces dix dernières années.

Ces décalages ont parfois des explications techniques valables : opérations de gestion de la dette, achats d’actifs, règlement d’arriérés ou révisions statistiques. Mais les recherches de Moody’s ont montré que ces justifications techniques ne représentaient que la moitié des décalages entre flux et stocks. L’autre moitié reste inexpliquée, ce que Moody’s considère comme un sérieux signal d’alerte pour la crédibilité budgétaire d’un État.

Les failles du Sénégal en matière de transparence

Le cas du Sénégal illustre comment des lacunes en matière de transparence peuvent déstabiliser rapidement le profil de crédit d’un État.

À la suite des élections de mars 2024, un audit de l’Inspection générale des finances et un rapport de la Cour des comptes ont révélé des « indicateurs budgétaires beaucoup plus faibles » que ceux annoncés. La dette de l’État central avoisinait les 100 % du PIB en 2023, soit environ 25 points de plus que les chiffres publiés jusque-là.

L’ampleur de ces corrections était inédite. Le ratio dette/PIB est passé de 74,4 % à 99,7 % fin 2023. Le déficit budgétaire, lui, a été réévalué de 4,9 % à 12,3 % du PIB. Sur ce constat, Moody’s a été catégorique :

L’ampleur et la nature de ces écarts montrent que la marge budgétaire du Sénégal est bien plus étroite qu’annoncée, avec des besoins de financement beaucoup plus importants. Ces écarts révèlent aussi de sérieuses lacunes de gouvernance dans le passé.

La sanction n’a pas tardé et a été sévère. En février 2025, Moody’s a abaissé la note du Sénégal de B1 à B3 et a placé la perspective en « négative », après une précédente dégradation en octobre 2024.

Les indicateurs de la dette du Sénégal reflètent la gravité du défi budgétaire. Le Fonds monétaire international estime que la dette du Sénégal a atteint 105,7 % du PIB à la fin de 2024, les besoins de financement bruts (le montant total que le gouvernement doit rembourser et emprunter à nouveau pour continuer à fonctionner) devraient avoisiner 20 % du PIB en 2025 dans le budget du Sénégal.

Le Fonds monétaire international a suspendu sa facilité de crédit élargie de 1,8 milliard de dollars américains en juin 2024 après la découverte de fausses déclarations. Toutefois, le Fonds, dans une note sur les négociations lors d’une visite de son personnel en août 2025 axée sur la collaboration avec le Sénégal à la lumière des audits postélectoraux, a écrit :

L’équipe des services du FMI salue l’engagement des autorités sénégalaises en faveur de la transparence et de la responsabilité budgétaires, à la suite de la divulgation des importantes déclarations erronées qui sont intervenues au cours des dernières années.

Des dérives inquiétantes

Moody’s souligne que les ajustements stock-flux se produisent dans toutes les régions et à tous les niveaux de revenu. Mais leur persistance et leur ampleur varient considérablement d’une région à l’autre. Les cas récents en Afrique montrent des tendances particulièrement inquiétantes.

En voici quelques exemples :

Pourquoi est-ce intéressant ?

La logique économique qui sous-tend la corrélation entre les ajustements importants des stocks et des flux et les scores de gouvernance plus faibles est simple. Des ajustements positifs persistants des stocks et des flux indiquent que les déficits budgétaires peuvent ne pas refléter fidèlement les besoins de financement du gouvernement. Comme l’explique Moody’s :

Lorsque les ajustements des stocks et des flux sont positifs, un solde primaire plus élevé est nécessaire pour stabiliser la dette à long terme.

Cela pose un problème à la fois budgétaire et de crédibilité que les agences de notation doivent intégrer dans leurs évaluations.

Pour les pays ayant connu des ajustements importants dans le passé, Moody’s note qu’il peut

donner une évaluation plus négative de l’efficacité de la politique budgétaire.

Un manque de transparence peut aussi bloquer les négociations de restructuration de dette. Les négociations menées dans le cadre du cadre commun du G20, qui vise à coordonner l’allégement de la dette entre créanciers publics et privés, en sont un exemple.

Le processus repose sur des données claires et complètes sur la dette afin de déterminer le montant de l’allègement nécessaire et qui doit l’assumer. Lorsque des dettes importantes sont dissimulées, contestées ou mal comptabilisées, l’ensemble des négociations ralentit, voire s’enlise complètement.

La voie à suivre

La convergence entre l’amélioration des méthodes de notation et les exigences en matière de transparence crée à la fois des défis et des opportunités pour les emprunteurs souverains.

L’amélioration des systèmes de données budgétaires n’est plus un simple exercice technique de comptabilité. Il s’agit d’une stratégie visant à maintenir l’accès au marché et la solvabilité d’un État.

Les agences de notation indiquent que cette tendance va s’intensifier.

Pour les États souverains des marchés émergents et frontières, les incitations à renforcer la transparence sont évidentes. Les études montrent qu’une meilleure gouvernance réduit les « spreads » souverains sur le marché, tandis qu’une mauvaise gouvernance peut les augmenter de 50 à 200 points de base.

En définitive, les États ont tout à gagner à améliorer leur gouvernance. Les marchés financiers valorisent la transparence et la solidité institutionnelle en offrant, en retour, des conditions de financement plus favorables.

De l’alerte à l’opportunité

Le Sénégal offre une parfaite illustration des conséquences d’un déficit de transparence : une dégradation brutale de la notation souveraine. Cet épisode souligne également la vigilance accrue des agences de notation, désormais promptes à identifier et à sanctionner ce type de manquement.

Les États emprunteurs gagneraient donc à voir dans les exigences accrues de transparence non pas une contrainte, mais une occasion de réduire leurs coûts de financement et de renforcer leur crédibilité sur les marchés.

The Conversation

Daniel Cash does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : ce que révèle la dégradation de la note sur la dette cachée et les notations de crédit – https://theconversation.com/senegal-ce-que-revele-la-degradation-de-la-note-sur-la-dette-cachee-et-les-notations-de-credit-264154

Même avorté, le moratoire français sur les énergies renouvelables peut mettre en péril la transition verte

Source: The Conversation – France (in French) – By Maria Tselika, Assistant Professor of Finance, IÉSEG School of Management

En juin 2025, un moratoire sur les nouvelles installations d’éolien terrestre et solaire a failli entrer en vigueur. Même si la proposition a finalement été retoquée par le Sénat, cette volte-face politique pourrait avoir des effets délétères durables sur le secteur des renouvelables en France et en Europe. Les explications sont d’ordre économique.


En juin 2025, l’Assemblée nationale française a brièvement approuvé un moratoire sur les nouvelles installations d’éolien terrestre et solaire. La proposition, portée par Les Républicains et le Rassemblement national, a provoqué une vive inquiétude. Elle a finalement été rejetée par le Sénat sous la pression des ministres, des associations professionnelles et des experts européens.

Même si cette mesure n’aura jamais été appliquée, elle a révélé une vulnérabilité profonde : dans un secteur fondé sur la planification de long terme, les revirements politiques soudains sapent rapidement la confiance des investisseurs. Même si l’épisode médiatique n’a duré que quelques semaines, il pourra affecter le secteur de façon durable, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que les projets d’énergies renouvelables diffèrent fondamentalement des installations classiques. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de 80 % des coûts d’un projet solaire ou éolien sont engagés dès la phase de construction, bien avant la vente du premier kilowatt-heure.

Mais aussi parce que l’UE s’est fixé un objectif minimal de 42,5 % de consommation finale d’énergie renouvelable d’ici 2030 dans le cadre des plans Fit-for-55 et REPowerEU. L’Agence européenne pour l’environnement souligne d’ailleurs que l’électricité renouvelable représentait déjà plus de 45,3 % de la production électrique de l’Union européenne en 2023, contre seulement 21 % en 2010. Autrement dit, cela reviendrait, pour la France, à saper des objectifs qu’elle va elle-même devoir tenir en tant qu’État membre.

Ces caractéristiques – investissements initiaux élevés, horizon de rentabilité long, dépendance à la stabilité réglementaire – signifient qu’un climat politique clair n’est pas un luxe : c’est une condition de viabilité.

Des conséquences durables même si le moratoire n’a pas été appliqué

Même si le Sénat a rejeté le moratoire, les effets d’image demeurent. Le secteur des renouvelables emploie en France plus de 100 000 personnes, qu’il s’agisse de la conception, de la construction, de l’exploitation ou de la recherche et développement (R&D).

Quand les signaux politiques deviennent incertains, les entreprises freinent les embauches, suspendent la formation et dissuadent les jeunes ingénieurs de s’orienter vers ces métiers.

Cette instabilité fragilise aussi la compétitivité économique. Le prix de l’énergie est une base de la production industrielle : si les renouvelables ralentissent et leur prix augmente, la dépendance aux combustibles fossiles – dont les prix sont par nature plus volatils – s’aggrave. Inversement, une augmentation de la production d’énergies renouvelables ne saurait entraîner une baisse de prix comparable du fait de la nature asymétrique du marché des renouvelables.

Selon le rapport Global Energy Perspective 2023 de McKinsey, même si les énergies renouvelables sont aujourd’hui les plus compétitives dans de nombreuses régions du monde,

« la viabilité économique de certains projets reste tributaire de soutiens réglementaires ; sans eux, les capacités pourraient stagner ».

Autrement dit, chaque incertitude sur les renouvelables augmente le coût du financement, qui se répercute ensuite sur les prix payés par les consommateurs et par l’industrie.

L’histoire récente offre d’ailleurs un précédent éloquent. Après la suppression brutale des subventions au solaire en Espagne, au début des années 2010, le montant des investissements s’est effondré. Ainsi que l’écrivent les économistes Pablo del Río et Pere Mir-Artigues :

« Les mesures prises ultérieurement par le gouvernement pour réduire ces coûts, notamment les changements rétroactifs de politique, ont créé de l’incertitude chez les investisseurs et ont fragilisé l’industrie solaire nationale. »

Un impératif de stabilité au vu des contraintes techniques

Les énergies renouvelables sont, par définition, intermittentes : la production fluctue selon l’ensoleillement et le vent. On l’a vu plus haut, ces projets nécessitent un engagement financier massif avant toute recette et leur réussite dépend de la prévisibilité du cadre réglementaire, du bon accès au réseau et de l’acceptabilité locale.

McKinsey souligne aussi qu’en Europe, la montée en puissance du solaire et de l’éolien (y compris l’éolien en mer) provoque une hausse des prix négatifs. Cela veut dire qu’à certains moments, les producteurs paient pour écouler leur électricité excédentaire, ce qui illustre l’urgence de renforcer les capacités de stockage et d’adapter la tarification. Sans investissements concomitants dans les réseaux et les batteries, la crédibilité et rentabilité du secteur pourrait s’éroder.

En outre, ces technologies requièrent des efforts continus en R&D et une planification sur plus d’une décennie, qui deviennent difficilement soutenables si les règles changent tous les cinq ans.

Au-delà des frontières françaises, des risques pour la confiance des marchés

Au-delà des enjeux économiques, la politique énergétique relève aussi de la souveraineté. En juillet 2025, le ministre de l’industrie et de l’énergie Marc Ferracci mettait en garde : un moratoire mettrait non seulement des milliers d’emplois en danger, mais aggraverait la dépendance aux énergies fossiles importées. Celles-ci représentent encore environ 60 % des besoins énergétiques de la France et pèsent près de 70 milliards d’euros sur la balance commerciale.

Pendant que la France hésitait, d’autres États européens, eux, ont accéléré. Comme indiqué plus haut, en 2023, la production d’électricité renouvelable a dépassé les 45 % au sein de l’UE. Parmi les États membres, le Danemark fait figure de pionnier : en 2023–2024, plus de 88 % de son électricité provenait des énergies renouvelables, principalement de l’éolien terrestre, en mer et de la biomasse.

L’Union européenne fonde sa stratégie de transition sur la crédibilité de ses engagements. Le Green Deal fixe la trajectoire de neutralité carbone à 2050, et le programme REPowerEU de la Commission européenne entend accélérer l’indépendance énergétique en développant le renouvelable et l’efficacité. Comme le rappelle l’Agence européenne pour l’environnement elle-même :

« les investissements dans l’électricité renouvelable sont par nature de long terme et nécessitent un engagement soutenu en matière de planification, d’autorisations et de raccordement aux réseaux. »

Les investissements mondiaux dans les énergies renouvelables devraient continuer à croître de manière significative au cours des prochaines décennies, à condition que la stabilité réglementaire et l’adhésion de la société soient garanties. En l’absence de visibilité et de politiques cohérentes, les investisseurs orienteront leurs financements vers des pays offrant un cadre plus fiable et des perspectives à long terme plus clairement établies.

Autrement dit, les renouvelables ne sont pas seulement un atout pour le climat. Elles sont aussi un levier de compétitivité et un moyen de sécuriser l’approvisionnement face aux tensions géopolitiques. L’adoption de l’article 5 de la Programmation pluriannuelle de l’énergie, qui fixe les objectifs de la France en matière de planification énergétique (PPE), qui fixe un cap de 58 % d’énergie décarbonée d’ici 2030, est un signal encourageant.

Mais reste à reconstruire la crédibilité. Les changements de cap trop fréquents – comme ce moratoire avorté – sapent la confiance des investisseurs et freinent la structuration de filières industrielles compétitives. À l’inverse, des politiques claires, des réseaux modernisés et des mécanismes de soutien prévisibles peuvent permettre à la France de reprendre une place de premier plan.

The Conversation

Kyriaki Tselika a reçu des financements de FME NTRANS (Grant 296205, Research Council of Norway).

Elias Demetriades et Maria Tselika ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Même avorté, le moratoire français sur les énergies renouvelables peut mettre en péril la transition verte – https://theconversation.com/meme-avorte-le-moratoire-francais-sur-les-energies-renouvelables-peut-mettre-en-peril-la-transition-verte-262639

Macron, Merz et Tusk à Chisinau : quand la souveraineté de la Moldavie devient un enjeu européen

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

Les dirigeants de la France, de l’Allemagne et de la Pologne viennent de participer à Chisinau à la fête de l’indépendance de la Moldavie, aux côtés de la présidente pro-européenne Maia Sandu, alors que se profilent des élections législatives très disputées où le parti de Sandu, au pouvoir, sera confronté à une opposition pro-russe désireuse d’imposer au pays un chemin inverse à celui emprunté au cours de ces dernières années, qui l’ont vu obtenir le statut de candidat à l’adhésion à l’UE.


Pour la première fois depuis son indépendance en 1991, la Moldavie a accueilli, à l’occasion de sa fête nationale du 27 août 2025, les trois dirigeants européens du triangle de Weimar : Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Donald Tusk. Cette venue remarquée ne manque pas d’être analysée comme un soutien à la trajectoire européenne du pays, mais aussi à la présidente Maia Sandu et à son parti, le Parti Action et Solidarité (PAS). À un mois des élections législatives du 28 septembre prochain, si cette marque de soutien s’avère bienvenue pour le parti au pouvoir, elle n’en comporte pas moins le risque d’attiser la polarisation politique.

En effet, la présence des leaders français, allemand et polonais lors de cette fête nationale est survenue à un moment hautement stratégique quand, plus que jamais, la Moldavie – pays de 2,6 millions d’habitants et seulement 33 000 kilomètres carrés situé entre la Roumanie et l’Ukraine, et dont une partie de près de 4 000 kilomètres carrés, la Transnistrie, est sous lourde influence de Moscou depuis plus de trente ans – oscille entre l’influence géopolitique de l’UE et celle de la Russie.

Une fête nationale sous haute tension géopolitique

Près de 100 000 personnes se sont rassemblées à Chisinau pour écouter les discours des trois dirigeants européens, tous unis dans leur condamnation des multiples ingérences de Moscou visant à discréditer Maïa Sandu et à faire perdre les prochaines élections au PAS, le Kremlin soutenant une coalition dénommée Bloc électoral patriotique.

La fête s’est ainsi transformée en meeting diplomatique, à l’heure où les incertitudes du front ukrainien sont nombreuses, et entretenues par la désinformation russe. Un exemple parmi d’autres : ce rassemblement s’est tenu le jour même de la propagation d’une fausse rumeur concernant l’envoi de 700 volontaires moldaves pour aller combattre en Ukraine, apparue dans un obscur journal turc et largement amplifiée par les réseaux russes (presse, Facebook, Telegram). De quoi apporter de l’eau au moulin d’une opposition qui accuse régulièrement, et avec véhémence, Maia Sandu, laquelle affiche volontiers son soutien à Kiev, de vouloir entraîner la Moldavie dans la guerre.

Cette journée aura souligné combien le clivage géopolitique, aux côtés des enjeux économiques (étatistes contre libéraux) et culturels (places respectives de la langue nationale et des langues minoritaires), sans que ces clivages ne se recoupent totalement, est fondamental depuis l’indépendance. Cette polarisation est si marquée qu’on a parfois qualifié les formations politiques moldaves de « partis géopolitiques ».

Lors de la campagne présidentielle de 2020, qui s’était soldée par sa première élection, avant sa réélection en 2024, Maia Sandu avait pourtant exprimé sa volonté de sortir de ce clivage politique pour se concentrer sur les réformes internes ; mais, depuis, l’approche a été complètement renversée. La présidente affirme désormais que si les partis pro-russes l’emportent à l’occasion de la prochaine élection législative, « nous perdrons la chance d’adhérer à l’UE d’ici 2030. Il existe un grand risque que la Moldavie se retrouve dans une position où elle peut être utilisée par Moscou contre l’Ukraine, ce qui créera de graves menaces pour la sécurité et la vie de nos citoyens ».

Guerre en Ukraine, paix en Alaska : un scrutin moldave sous influence globale

La guerre en Ukraine a constitué un véritable accélérateur de l’histoire pour l’intégration européenne de la Moldavie.

Dès les premiers jours du conflit, l’accueil massif de réfugiés ukrainiens a lié le destin des deux anciennes Républiques soviétiques. La détermination de l’équipe au pouvoir à Chisinau a alors permis à la Moldavie d’obtenir le statut de candidat officiel en juin 2022, chose qui aurait été jugée improbable en janvier 2022, au tout début de la présidence française de l’Union européenne.

L’ouverture des négociations en décembre 2023 a constitué une nouvelle étape cruciale de ce chemin, qui devrait amener la Moldavie à devenir un État membre à l’horizon de cinq ans. Pour l’équipe Sandu, les conditions de cette intégration passent par le soutien à l’Ukraine, le respect des sanctions contre la Russie décidées par l’UE, ainsi que par l’appel à une paix durable avec de solides garanties de sécurité pour l’Ukraine. En cela, elle n’a pas changé de ligne de conduite en dépit des vicissitudes.

Toutefois, derrière le pari de la continuité du soutien occidental à l’Ukraine, de nouvelles incertitudes émergent pour le pouvoir moldave avec les négociations entre Trump et Poutine, qui ont pris un tournant spectaculaire en Alaska le 15 août dernier, redessinant les perspectives régionales. Alors que Joe Biden citait la Moldavie en exemple de démocratisation, le pays a au contraire fait l’objet de critiques de la part de Donald Trump qui a affirmé, au moment de justifier la fermeture d’USAID, que l’Agence y avait dépensé de l’argent en vain.

L’opposition moldave pro-russe, elle, voit dans la ligne de Donald Trump une perspective prometteuse. Sur sa chaîne Telegram, l’ancien président et figure de l’opposition Igor Dodon (2016-2020) a ainsi déclaré à propos de la rencontre alaskienne qu’elle était « un événement historique et un exemple de responsabilité politique et de maturité des dirigeants des deux principales puissances mondiales. » À cette occasion, l’opposition ne manque pas non plus d’essayer de recentrer le débat sur les enjeux internes, marqués par un bilan socio-économique jugé bien en deçà des avancées en matière de politique étrangère.

L’Europe comme rempart, la Moldavie comme test

La visite du « trio de Weimar » ne se limite pas à un appui électoral de courte vue au PAS, mais incarne la volonté de stabiliser une région où se joue une partie de l’avenir de l’Europe.

En 2009, l’Union européenne avait mis en place une politique dite de Partenariat oriental, à destination des pays situés entre elle et la Russie. Un rapide état des lieux des six pays concernés permet de faire ressortir la singularité de la Moldavie : la Biélorussie est désormais un État sous emprise politique de la Russie ; l’Ukraine est en guerre ; la Géorgie a vu son gouvernement, contre les souhaits de son opinion publique, se détourner de l’intégration européenne ; enfin, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui se sont affrontés militairement à plusieurs reprises ces dernières années, viennent d’accepter une médiation américaine, fragilisant le rôle des Européens au Caucase du Sud.

Dans ce contexte, la Moldavie devient la vitrine des bénéfices de l’intégration européenne pour la région, tant en matière de sécurité que de développement. Avec une opinion publique très majoritairement hostile à une intégration à l’OTAN (la Moldavie étant constitutionnellement neutre) mais souhaitant néanmoins intégrer l’UE (le référendum pour inscrire dans la Constitution l’ambition européenne de la Moldavie d’octobre 2024 ayant été approuvé à une courte majorité de 50,4 %), les dirigeants moldaves se concentrent sur la mise en avant des apports européens en termes d’infrastructures, d’éducation ou de santé.

Le PAS mise sur l’argument européen pour mobiliser ses électeurs, soulignant qu’une alternance politique risquerait de compromettre la confiance des partenaires européens et de freiner le processus d’intégration à l’UE. Selon le ministre des affaires étrangères Mihai Popsoi, les élections législatives du 28 septembre seront décisives pour le pays et s’accompagneront inévitablement d’une grande polarisation. Les autorités s’attachent désormais à renforcer les institutions démocratiques et à lutter contre les ingérences extérieures, espérant ainsi préserver la stabilité et la souveraineté du pays.

En définitive, le scrutin de septembre est bien plus qu’un vote national : il constitue un test de résilience démocratique pour toute la région. Le paradoxe est saisissant : la fête d’indépendance est célébrée alors que la Moldavie se trouve déchirée entre des influences extérieures opposées. Mais ce paradoxe révèle une vérité plus profonde : la Moldavie est devenue un pivot stratégique incontournable. Dans ce nouveau contexte géopolitique, la souveraineté moldave ne se mesure plus à son isolement, mais à sa capacité à choisir ses alliances et à résister aux pressions extérieures. De fait, l’enjeu dépasse désormais largement les frontières de ce petit État : c’est la crédibilité même du projet d’élargissement européen qui se joue dans les urnes moldaves.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Macron, Merz et Tusk à Chisinau : quand la souveraineté de la Moldavie devient un enjeu européen – https://theconversation.com/macron-merz-et-tusk-a-chisinau-quand-la-souverainete-de-la-moldavie-devient-un-enjeu-europeen-264247

Islamic State massacres in eastern DRC: who are the insurgents and why are they killing civilians?

Source: The Conversation – Africa (2) – By Stig Jarle Hansen, Professor of International Relations, Norwegian University of Life Sciences

More than 100 civilians have perished in a spate of attacks by Islamic State-backed rebels in eastern Democratic Republic of Congo in mid-2025. The Islamic State’s Central African Province – known locally as Allied Democratic Forces – claimed an attack on Christian worshippers in late July which killed at least 49. Other attacks in August killed 52 villagers. By mid-2025 the group had been more active than during any previous year. Stig Jarle Hansen, a researcher and author of several books on jihadism in Africa, answers questions on what’s behind the cycle of attacks.

What is the Islamic State’s Central African Province today?

I have written before on the evolution of the Islamic State’s Central African Province from its beginnings as the Allied Democratic Forces on the border between Uganda and eastern Democratic Republic of Congo. It was at the time sponsored by both Zaire (now DRC) and Sudan and even contained Christian members. However, this changed over time, and the organisation increasingly used Islamic rules and symbols in its indoctrination and propaganda.

In 2017, a video emerged showing a small group of its fighters declaring loyalty to the Islamic State, the Sunni jihadist terrorist organisation that, at its peak, controlled vast territory in Iraq and Syria and claimed to be a worldwide Islamic caliphate. In April 2019, the only remaining Islamic State periodical, Al-Naba, published its first pictures from Congo. Allied Democratic Forces allegiance to the Islamic State was declared later the same year.

The declaration was not embraced by all. Several of the old guard of leaders of the Allied Democratic Forces, such as Benjamin Kisokeranio, refused an oath of allegiance to the Islamic State and were severely punished by the organisation for that (page 57).

As a result, the group bears little resemblance to the original rebel group. There is a new and younger generation in the top leadership of Islamic State Central African Province. A prominent example is camp leader Ahmed Mahmood Hassan “Abwakasi”, a Tanzanian foreign fighter born three years before the original Allied Democratic Forces was created.

The group also frequently features in the Islamic State’s global media network. This makes the interchangeable references to Allied Democratic Forces and Islamic State Central African Province problematic in the present context.

Yet, there are some similarities between the old and new. First is that the organisation remains organised into “camps”. These can evacuate quickly in the face of strong enemy attacks and re-establish themselves in new areas. However, they also are more than mere military units; they are mobile villages, where the wives and children follow the fighters in their movement.

A second similarity is the propensity to attack civilians. In this respect they are not unique in a region known for targeting civilians. However, the group has changed in the sense that Christians have become explicitly a stated target.

The third similarity is its continued emphasis on forced recruitment.




Read more:
Tracking the DRC’s Allied Democratic Forces and its links to ISIS


What explains the resurgence in attacks?

Islamic State’s Central African Province’s most recent attacks on civilians may seem to suggest that it’s on an upswing, but this is not necessarily the case. Instead, the embattled group appears to be rebounding from several military defeats over the last years. The current situation fits in within an established pattern observed in the DRC over the last three decades. There has been a cyclical pattern of military offensives against Islamic State’s Central African Province. The group withdraws until the offensive ends, then reemerges. It is still in its withdrawal phase.

The current offensive against Islamic State Central African Province – Operation Shujaa – was launched jointly in 2021 by Uganda and DR Congo. The offensive seeks to defeat the Islamic State in North Kivu. By November 2023, the fourth phase of the offensive started. This operation was expanded further into areas west of the RN4 road, covering critical areas near the border of North Kivu and Ituri provinces. The last offensive was strained by Congo’s need to fight the M23 offensive further south, and Congolese distrust of Uganda’s intentions inside Congo, but proceeded. Uganda, which had stayed out of the M23/Congo conflict, launched 6,000 soldiers and used air assets in the following campaign. Local militias also fought against the Islamic State. The operations did force Islamic State Central African Province to withdraw camps, and to centralise its forces.

Why target Christians?

First, it gives the group media attention in the global press and in Islamic State outlets. African affiliates have grown in their importance for the Islamic State; they are seen as examples of “success” and the “new fields of jihad”. Islamic State Central African Province shows they are active, despite the beating it has received from Uganda. Such attention might also lead to both new foreign fighter recruits and more financial support from outside Congo.

Tanzanian-born commander “Abwakasi” leads the unit behind most of the attacks against civilians. His closeness to the Islamic State centrally might contribute to such a modus operandi. Abwakasi seem to have a stronger ideological leaning, and this might influence his actions against civilians.

Moreover, the need to plunder new villages to sustain the organisation inevitably causes civilian casualties. Violence becomes a strategy to create fear among the locals to smooth forced recruitment, and ease the plundering of villages in new areas that the larger camps are fleeing to.

For Islamic State Central African Province, violence against Christians serves both an instrumental and an ideological purpose.

Where does this leave the Islamic State’s Central African province?

The group has been known for targeting Christians in the past, and is one of the few Islamic State provinces that operates in regions with a majority of Christians. By presenting these attacks as victories, without the need to confront military enemies, it serves as a distraction from the losses the organisation has faced, and a way to plunder and recruit new recruits. It should not be misunderstood as a sign that the organisation is winning on the battlefield. It’s rather a part of a cyclical pattern of withdrawal and advance that we have seen for the last three decades.

The Conversation

Stig Jarle Hansen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Islamic State massacres in eastern DRC: who are the insurgents and why are they killing civilians? – https://theconversation.com/islamic-state-massacres-in-eastern-drc-who-are-the-insurgents-and-why-are-they-killing-civilians-263462

Cameroon’s election risks instability, no matter who wins

Source: The Conversation – Africa (2) – By Manu Lekunze, Lecturer, University of Aberdeen

Cameroonians will vote in presidential elections on 12 October 2025. The incumbent, Paul Biya, who has been in office for nearly 43 years, will be a candidate.

In 2025, as in the last election in 2018, and in all presidential elections since 1992, it is reasonable to expect that the ruling party will win. And opposition parties will want to protest.

If Biya wins, by the end of the new term in 2032, he will have been in power for half a century. It will be a feat no other executive head of state has ever achieved in modern history.

Moreover, in 1968, Biya concurrently occupied the roles of director of the civil cabinet of the president and secretary general of the presidency (the most important government position after the president). In 1979, he became the prime minister, and in November 1982, he succeeded Ahmadou Ahidjo to become president.

Therefore, considering Ahidjo’s limited education and health problems in the later stages of his time in office, in effect, Biya has been in charge of Cameroon since 1968 – about 57 years.

As an international security scholar, for over a decade, I have researched security in Cameroon, including the separatist insurgency in the North West and South West regions, Boko Haram in the Far North region, and the security implications of Biya’s stay in power.

In my view, regardless of the many criticisms of Biya’s rule, he has provided regulatory and political stability. In the past 42 years, foreign investors and external security partners didn’t have to worry about radical policy changes in Cameroon.

This election – whether it brings a new term or a transition – risks the stability Cameroon’s external partners have become accustomed to. It could increase ethnic or regional tensions arising from prolonged marginalisation. It could also begin a transition process that could take time to consolidate, allowing space for instability, including more armed conflict.

Threats of insurgency

Among the most cited grievances of separatists are the abolition of the federal system and the change of Cameroon’s official name in 1984 from the United Republic of Cameroon to the Republic of Cameroon (the name adopted by the former French colony of Cameroun in 1960).

The separatists argue that the word “united” made it clear that present day Cameroon was formed of two equal parts. Removing the word means one has subsumed the other.

They are also aggrieved about the under-representation of English-speakers in senior government positions.

As the secretary general of the presidency, Biya was no bystander in the 1972 referendum that ended the country’s federal system of government. He has also been in charge of appointing senior government officials since 1982.

Some separatists think that if his government had addressed the protests in 2016, it would not have escalated to an insurgency.

Protests by English-speaking lawyers and teachers in 2016 against perceived francophone dominance sparked a violent crackdown by security forces. This led to the formation of armed separatist groups who declared an independent state called “Ambazonia” and initiated an armed conflict with the government.

Similarly, it could be said that Biya’s approach to foreign policy contributed to the growth and strength of Boko Haram, a regional terror group, in Cameroon. The group exploited lapses in Cameroon’s security architecture and Biya’s strategy of keeping a low profile in international politics.

The International Crisis Group and several analysts believe that had Cameroon’s government cracked down on the activities of Boko Haram, the insurgency would have struggled to gain the momentum it did in 2014 and 2015.

In my view, Biya’s reluctance to draw international attention to Cameroon made him hesitant to act against Boko Haram.

To sum up: more of the same is unlikely to address the threat of persistent insurgency.

The election can deepen fractures

Maurice Kamto was the leading opposition candidate in the last presidential election. His protest against the results caused a degree of post-election crisis. His candidacy in the 2025 election was rejected.

Kamto is of the Bamiléké ethnic group, with its homeland in the West region, where a feeling of political exclusion already exists.

Issa Tchiroma, an opposition figure who has served as government minister for extended periods since 1992, resigned in 2025 to become a candidate for the elections in October. Tchiroma is from the north (Adamawa, North and Far North regions). There is a degree of expectation that the presidency should rotate between the north and the south. It is the turn of the north because Biya, the second president, is a southerner, while the first president, Ahidjo, was from the north.

Tchiroma is likely to claim unfair treatment if he does not win. He has already protested publicly against being prevented from travelling out of the country.

Violence in Kamto’s Bamiléké homeland or Tchiroma’s north could expand sections of Cameroon’s territory affected by insurgency. There are parts of the North West (where separatists operate) and West regions that connect to Adamawa, then to the North and Far North regions (where Boko Haram operates). A coalition between the Bamiléké and the north against the core south (Biya’s support base) could seriously challenge Cameroon’s security. The divide could create more than a peripheral insurgency.

If Cameroon is destabilised because of Biya overstaying in power or a botched transition, it threatens security in the central Africa region.

Way forward

My research on the separatist insurgency clearly shows that Cameroonian officials and their international backers must address feelings of marginalisation or political exclusion.

Biya’s age and longevity in office, and the prospect of another seven year term, raise questions about eventual transition, and which ethnic group the next president should come from.

Careful consensus building would be necessary to ensure that a politically significant group like the Fulani, Bamiléké or anglophones do not feel seriously marginalised or excluded from politics.

The Conversation

Manu Lekunze receives funding from UK Research Councils.

ref. Cameroon’s election risks instability, no matter who wins – https://theconversation.com/cameroons-election-risks-instability-no-matter-who-wins-262582

The banality of state violence: Why the Indonesian police have become a public enemy

Source: The Conversation – Indonesia – By Aniello Iannone, Indonesianists | Research Fellow at the research centre Geopolitica.info | Lecturer, Universitas Diponegoro

Hashtag #PolisiMusuhBersama (Police are the common enemy) has gone viral among Indonesian social media users, as the Indonesian Police have, once again, sparked public anger due to a series of violent acts against civilians.

It is more than a viral phenomenon. It reflects a widespread perception that in Indonesia, the police no longer appear as guarantors of public safety, but as an apparatus that shields privilege and power.

The death of a 21-year-old Affan Kurniawan, an online motorcycle taxi driver crushed by a Mobile Brigade vehicle while simply delivering food, has triggered a wave of indignation.

The protests that erupted in Jakarta twice in just one week were responding to the arrogance of the members of parliament, who receive monthly benefits more than US$6,000 every month — while the average income of Indonesian workers is around $200 per month before tax.

But the riots were also a denunciation of the unbearable gulf between elites and working-class citizens.

Thus, the police are not neutral arbiters. They are the shield that protects oligarchic privilege, transforming social protest into public disorder and dissent into threat.

Yet, as also seen in past protests, the Indonesian police used excessive force to disperse and arrest peaceful demonstrators.

The situation is worsened by alleged abuses of power, including the arbitrary arrests of citizens who criticise the police and widespread corruption within the institution.

The police’s brutality on that night was not an isolated incident, but one that reveals a deeper reality that the violence by the police has apparently become a part of everyday life.

It is precisely this normalisation that makes violence no longer appear as a scandal but as routine. And when brutality becomes ordinary, what is eroded is not only public trust in institutions but the very foundations of democratic life.

The banality of repression

The police killing of the online driver has added to the long list of violent and arbitrary actions by law enforcement in Indonesia.

Large-scale demonstrations occur in Indonesia, both on the streets and social media. The public condemns the parliament over housing allowances and the police for using excessive force, which causes fatalities.
An Add Yours feature on Instagram that has been reported by many Indonesian social media users who try to expose the national issues currently happening in the country.
CC BY

From July 2024 to June 2025, there were at least 602 incidents of violence committed by the police — most of them (411 cases) were shootings, according to data from the Commission for Missing Persons and Victims of Violence (KontraS). At least 10 people were killed and 76 others were injured, ranging from minor to serious injuries.

The report also reveals that the police have committed 37 extrajudicial killings, resulting in 40 victims.

This latest act of violence in a demonstration where around 600 people were arrested, according to civil society organisation Lokataru Foundation, may go down as one of the most remembered police brutalities in the country’s history.

What makes it more troubling is the banality of police violence. The most unsettling form of evil is not its spectacular excess but its routine, bureaucratic repetition.

In Indonesia, police brutality rarely appears as an extraordinary rupture. It is instead embedded in the ordinary functioning of the institution.

Officers act not as moral agents but as cogs in a machine, translating dissent into “disorder,” protest into “threat”. This is the banality, where violence becomes administrative, predictable, and therefore normalised.

Each act of repression is presented as a procedure, each death as collateral, and each arrest as a necessity. In this way, the institution transforms what should scandalise into what is socially tolerated, ensuring that the reproduction of inequality is maintained without disruption.

That tragedy now stands alongside the Kanjuruhan tragedy in 2022, a deadly soccer match in Malang, East Java, that killed 131 people and injured 300 others. The police excessively fired tear gas to disperse the violent crowd in the stadium, leading to a stampede.

The structure of Indonesia’s law enforcement institutions now appears very fragile, particularly in the absence of adequate mechanisms to deal with state-civilian conflicts.

A corrupt institution

In February, police arrested members of the viral band Punk Rock Sukatani for releasing the anthem “Bayar, bayar, bayar” (Pay, pay, pay) — addressing the “fee-for-service” practices.

The song calls out the string corruption “culture” in the country’s law enforcement, with people encountering police extortion every day. A poll shows how 30,6% of respondents reporting to have paid bribes to the police, including for traffic fines.

According to Transparency International Indonesia, the police is one of the most corrupt institutions in the country.

Despite the corrupt culture, the institution will likely earn budget at Rp145.6 trillion next year, higher than Rp126.6 trillion this year. This will make the police the third state institution with the highest budget after the National Nutrition Agency and the Defence Ministry.

The police response to the punk band reflects what sociologist Pierre Bourdieu described as symbolic violence — the power to impose societal norms by framing dominance as natural and unquestionable.

By branding criticism as “defamation,” they seek to reinforce their authority while deterring future challenges.

More power to come

Instead of reforming the police force, the government — along with the parliament — is revising the Criminal Code in a way that risks turning the police into a superpower institution within the criminal justice system.

Under the drafted revision, the police investigators can supervise other investigators, such as Civil Servant Investigators and other Specific Investigators. It opens doors for interference and challenges other enforcement bodies.

The draft also grants the police authority to carry out various coercive measures, threatening the rights of every citizen.

Urgent reform needed

In Indonesia, the mandate to maintain public order is often used as a justification for violence in the name of “security”. Orders to “secure” a situation routinely translate into repression, with control and stability placed above democratic accountability.

In a system designed to shield elites from scrutiny, even the smallest acts of resistance are treated as threats to the status quo. The combination of coercive power and oligarchic ties makes any substantive reform a daunting task.

Yet as brutality persists and police authority continues to expand, comprehensive reform of the institution can no longer be postponed.

The Conversation

Aniello Iannone tidak bekerja, menjadi konsultan, memiliki saham, atau menerima dana dari perusahaan atau organisasi mana pun yang akan mengambil untung dari artikel ini, dan telah mengungkapkan bahwa ia tidak memiliki afiliasi selain yang telah disebut di atas.

ref. The banality of state violence: Why the Indonesian police have become a public enemy – https://theconversation.com/the-banality-of-state-violence-why-the-indonesian-police-have-become-a-public-enemy-251268

Décès de Jean Pormanove : pourquoi la régulation de la plateforme Kick a échoué

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Badouard, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas

Jean Pormanove, le 12 mai 2025. Nasdas Live/Wikimedia, CC BY

Le décès en direct du streameur Jean Pormanove, le 18 août, martyrisé par ses collègues pendant des mois sur la plateforme Kick, pose la question du contrôle des espaces numériques. Comment comprendre l’absence d’intervention des autorités publiques ? Comment limiter la diffusion d’images violentes sur les réseaux ? Entretien avec le chercheur Romain Badouard.


The Conversation : Avant le décès de Jean Pormanove, des signalements ont été faits à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), et la justice a ouvert une enquête en décembre 2024. On s’étonne que rien n’ait été fait pour stopper la production et la diffusion de la chaîne mettant en scène violences et humiliations devant des centaines de milliers d’internautes. Comment l’expliquez-vous ?

Romain Badouard : Ce drame illustre les dysfonctionnements de la régulation des contenus en ligne. On sait depuis les débuts de l’Internet grand public que réguler les contenus présente un certain nombre de difficultés, autant techniques que juridiques et culturelles. Avec la mise en place en 2024 du Digital Services Act (DSA) – le nouveau règlement européen sur la régulation des platesformes, on avait espoir que la régulation serait plus efficace. On se rend compte aujourd’hui qu’il y a encore des trous dans la raquette…

Pourquoi l’Arcom n’a-t-elle pas agi ?

R. B. : Dans les médias, on a accusé l’Arcom de ne rien avoir fait. Mais l’Arcom est une autorité administrative dont le but est de vérifier que les plateformes sont en conformité avec les différentes normes réglementaires. Elle n’a pas pour mission de surveiller les publications des internautes. Ceci dit, l’Arcom aurait pu sanctionner Kick sur la base de sa mission, notamment concernant ses manquements en termes de modération.

La défense de l’Arcom consiste à dire que Kick n’a pas de représentant sur le territoire français, donc que cette plateforme ne relevait pas de ses compétences. Or le droit européen stipule qu’un service numérique accessible sur le territoire européen doit respecter les lois en vigueur dans les États membres. Le DSA impose aussi que ces services aient un représentant sur les territoires où ils diffusent. Ce n’était pas le cas de Kick, alors que ça aurait dû l’être.

Par ailleurs, j’ai constaté que Kick publie effectivement des rapports de transparence sur la manière dont elle modère les contenus, comme l’y oblige le DSA. Mais dans ces rapports, il y a de nombreux manques : le rapport est très flou et très imprécis. On ne sait pas combien de modérateurs sont employés, comment l’intelligence artificielle est utilisée pour détecter les contenus illégaux, aucun chiffre sur le nombre de publications qui ont été retirées ni sur les sanctions qui ont été prises. À ce titre, la plateforme aurait pu être sanctionnée. Dans ce genre de situation, l’Arcom peut ouvrir une enquête administrative. Elle peut aussi infliger des amendes aux plateformes qui ne respectent pas les règles. Enfin, en dernier recours, elle peut exiger que les fournisseurs d’accès à Internet rendent la plateforme inaccessible depuis le territoire français.

Pourquoi ne s’est-il donc rien passé ?

R. B. : Sans doute parce qu’il est compliqué de prendre en charge les milliers de sites qui existent, sachant que toute l’attention médiatique et publique se concentre sur les très grandes plateformes – Instagram, Facebook, X, TikTok, YouTube… Les plus petites passent souvent sous les radars, sauf que, dans le cas de Kick, finalement, les audiences étaient importantes, les manquements connus, et d’autres signaux auraient dû alerter les autorités.

Pourquoi la justice n’a-t-elle pas non plus agi, malgré l’ouverture d’une procédure judiciaire et plusieurs interventions de police ?

R. B. : Dans cette affaire, l’institution censée surveiller les contenus, c’est Pharos, qui a des pouvoirs de police. Or Pharos a reçu des signalements concernant la chaîne Kick qui diffusait les streams de Jean Pormanove – 80 signalements d’après Mediapart, ce qui n’est pas rien. On sait que la police est descendue à plusieurs reprises sur les lieux du tournage, mais ces tournages ont continué et les contenus ont été diffusés, ce qui est assez étonnant.

Il faut sans doute prendre en compte le fait que Jean Pormanove, qui avait été entendu par la police, n’a jamais souhaité porter plainte. Il a confié aux enquêteurs qu’il était consentant par rapport à tous les châtiments qui lui étaient infligés. Cela complique un peu l’action de la justice…

Pour autant, cette situation de streamers qui font l’objet d’une enquête du parquet de Nice dès décembre 2024 et qui poursuivent leur production pendant des mois a beaucoup choqué, et c’est légitime.

**Comment imaginer un système plus efficace pour éviter ce type de situation ?

R. B. : Le nœud du problème est celui de la temporalité de la justice. Ni la police ni l’administration n’ont le pouvoir d’exiger la fermeture d’une plateforme en France : seule la justice a ce pouvoir – ce qui est une bonne chose pour notre démocratie. Or, la justice prend du temps pour enquêter, juger et sanctionner. Ce qui manque, c’est un moyen d’agir rapidement pour bloquer les contenus qui sont manifestement illégaux et dangereux.

Il est donc nécessaire de compléter l’arsenal juridique dans le domaine. L’une des pistes à explorer, c’est de donner des moyens à la justice pour prendre des décisions rapides, bloquer des contenus, des plateformes, des chaînes qui ont des comportements problématiques, au moins de manière temporaire, pendant qu’une enquête suit son cours.

Mais la justice agit déjà très rapidement dans certains cas, comme les vidéos terroristes ou pédopornographiques…

R. B. : Il faut savoir que les publications des internautes sur les plateformes relèvent de la législation sur la liberté d’expression. Mais il y a effectivement certaines exceptions à cette liberté d’expression : les contenus terroristes et la pédopornographie. Dans ces cas de figure, la justice peut agir beaucoup plus vite, et les plateformes doivent être capables de les retirer en moins d’une heure. Elles ont d’ailleurs mis en place des systèmes interplateformes pour repérer et effacer ces contenus en quelques minutes, voire quelques secondes. Donc, techniquement parlant, c’est possible.

Notons qu’il y a un autre cas de figure où la régulation est très efficace, c’est celle du droit d’auteur. Les plateformes ont été proactives, car elles redoutaient des procès d’ayants droit. Par exemple, sur YouTube, des systèmes automatiques détectent la réutilisation de contenus protégés par le droit d’auteur avant publication. Cela prouve que lorsqu’elles le veulent, les plateformes trouvent des solutions.

Le problème, lorsqu’il s’agit des publications quotidiennes des internautes, est toujours de trouver la bonne mesure entre lutte contre les contenus illégaux et protection de la liberté d’expression. Car une législation trop contraignante en la matière peut également avec des conséquences néfastes.

La diffusion de contenus violents, des suicides, d’humiliations, de discours de haine ne sont pas protégés par les principes de la liberté d’expression. Pourquoi seraient-ils tolérés sur Internet alors qu’ils sont sanctionnés par la loi dans d’autres contextes ?

R. B. : Effectivement, il s’agit d’actes interdits par la loi et les platesformes ont l’obligation d’empêcher leur diffusion. Les grosses platesformes commerciales le font, ou tentent de le faire, mais les plus petites – comme Kick – essayent de manière très malsaine de nourrir leur modèle économique de ce type de contenus, en visant un public particulier. Elles sont plus difficiles à surveiller, car elles sont nombreuses et moins visibles. Par ailleurs, selon la législation européenne, la surveillance des contenus incombe d’abord aux plateformes.

Ne serait-ce pas plus simple d’inverser la logique en demandant aux plateformes d’être responsable des contenus publiés comme des médias ? ou de mettre des amendes si dissuasives qu’elles joueraient le jeu de la modération ?

R. B. : Imaginer des amendes très fortes est possible et souhaitable. Au niveau européen, il y a eu des amendes importantes infligées par la Commission européenne à plusieurs géants du numérique, notamment pour abus de position dominante. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), en France, a imposé de lourdes amendes à Facebook et Google concernant la législation sur les données personnelles. Le DSA est en place depuis peu de temps, mais il doit donner des moyens d’agir et de sanctionner.

Alors, est-ce qu’il faudrait aussi considérer les plateformes comme responsables des contenus à l’instar des médias ? Actuellement, la législation française et européenne donne aux plateformes un statut intermédiaire : elles ne sont pas responsables des contenus, mais ont une responsabilité lorsque des contenus leur sont signalés. Elles doivent agir et doivent par ailleurs respecter une obligation de moyens pour détecter les contenus illégaux.

Si on considérait les plateformes comme légalement responsables des contenus de tous les streamers, cela serait tout de même problématique en termes de créativité et de liberté d’expression – tout ce qui a fait aussi la culture numérique depuis le début des années 2000. Il n’y a pas que des choses atroces mises en ligne, il y a aussi beaucoup de contenus de qualité, de partages d’informations, d’intelligence collective. Si on rend les plateformes responsables de toutes les publications des internautes, alors elles limiteront considérablement les moyens d’expression de ces derniers. On ne peut pas non plus évacuer le fait que ces plateformes sont très populaires, qu’elles sont utilisées par des centaines de millions de personnes. Si, du jour au lendemain, vous bridez TikTok, par exemple, et que la plateforme décide de se retirer du territoire français, vous allez faire beaucoup de mécontents – ce dont les responsables politiques ne veulent certainement pas.

Pour élargir aux grandes plateformes et au DSA, qu’est ce qui fonctionne et qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? Il y a eu des plaintes contre TikTok liées à des suicides d’adolescents. Est-ce que le DSA est réellement efficace ?

R. B. : Le DSA est entré en vigueur en février 2024, on commence à avoir un peu de recul pour juger. Pour l’instant, concernant les obligations de transparence, les grandes plateformes ont plutôt obtempéré, elles communiquent sur leur modération, ce qu’elles retirent, comment elles s’y prennent, etc. On se rend compte qu’il y a de bons élèves et de mauvais élèves. Meta ou Google ont plutôt tendance à jouer le jeu parce qu’elles ont un intérêt financier à le faire. TikTok, c’est beaucoup plus problématique : il y a des doutes sur sa volonté de se mettre en conformité. Quant à X, la plateforme affirme ouvertement qu’elle ne respectera pas les règles et qu’elle n’a aucune intention de le faire – ce qui a amené la Commission européenne à ouvrir une enquête à son sujet.

Notons que, même pour les bons élèves, lorsqu’on entre dans le détail, on voit qu’il manque beaucoup d’informations dans les rapports – combien de modérateurs, quelles sanctions, comment fonctionnent leurs algorithmes, etc. La commission a tapé du poing sur la table à l’automne 2024 et elle impose désormais des critères plus précis pour les nouveaux rapports de transparence. Nous verrons en 2025 si les plateformes jouent finalement le jeu.

Quel serait le bilan des régulations mises en place ces dernières années ?

R. B. : On régule plus qu’avant, mais le bilan est mitigé. Le DSA est un progrès indéniable, avec des lacunes, par exemple lorsqu’il s’agit d’intervenir rapidement pour bloquer des contenus ou des plateformes, comme je l’ai déjà indiqué. Au niveau français, où l’on est censé réguler les plateformes de taille plus modeste, il y a aussi des progrès.

L’Arcom a eu de nouveaux pouvoirs dans le cadre du DSA en France – enquêtes, amendes, etc. Par ailleurs, la France a adopté une loi sur la sécurité de l’espace public numérique et imposé des règles qui n’étaient pas dans le DSA – par exemple, l’interdiction des sites pornographiques qui ne vérifient pas l’âge des utilisateurs.

On ne peut nier qu’il y a une volonté du politique de ne plus laisser l’espace public numérique sans régulation. Les lois existent, l’enjeu relève davantage de leur application.

The Conversation

Romain Badouard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Décès de Jean Pormanove : pourquoi la régulation de la plateforme Kick a échoué – https://theconversation.com/deces-de-jean-pormanove-pourquoi-la-regulation-de-la-plateforme-kick-a-echoue-263995

Quelle histoire les personnages de séries écrivent-ils ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Faure, Professeur associé et directeur de l’école de journalisme de l’Université de Santiago du Chili., Universidad de Santiago de Chile

_Un village français_ (2009-2017).
Allociné

Les séries historiques prennent presque toujours des libertés avec l’histoire, mais ce sont précisément ces écarts qui permettent au spectateur d’entrer dans le récit et paradoxalement de mieux comprendre la période traitée.


Quand la mini-série Chernobyl, consacrée à la catastrophe nucléaire de 1986, sort en 2019 sur HBO, le succès est immédiat. Dans un mélange de fiction et d’histoire, on suit le parcours des scientifiques, des secours et des membres du gouvernement soviétique qui ont participé à cet événement historique majeur, la première catastrophe nucléaire de notre ère.

Ce n’est pas un documentaire d’époque, ni un reportage, mais un divertissement qui entrecroise le réel et l’imaginaire pour nous amener, en l’espace de cinq épisodes, dans « l’autrefois » de l’événement, mais avec les codes de production d’aujourd’hui. Chernobyl est surtout une série historique, dont la légitimité provient d’un travail archivistique et d’interviews avec des survivants de l’événement, car c’est lui qui reste central dans le récit.

Une série dite historique entend donc explicitement problématiser et interroger une période ou un événement historique, et s’inscrire dans son historiographie, en concurrence avec la parole des historiens professionnels et la mémoire des témoins. Parfois, l’ambition des créateurs est simplement de filmer le passé, parce qu’ils veulent restituer les pratiques et les émotions d’une autre époque. « Inspiré de faits réels » ou « c’est une série historique » sont autant de cadrages préalables à la diffusion qui visent à attester du sérieux et de la qualité de ce que les spectateurs s’apprêtent à regarder. Car la mise en scène de l’histoire risque de provoquer d’intenses débats sociétaux et partisans, et d’enflammer les réseaux sociaux.

En effet, ces fictions participent non seulement à la création d’un espace commun de divertissement, mais aussi d’une expression citoyenne démocratique, d’un référentiel commun de réflexion culturelle et historique qui fait de nous qui nous sommes. Elles sont cependant toujours situées, et le poids des questionnements propres au présent pèse sur leur écriture. Ces questionnements s’incarnent bien sûr dans le choix de la période, dans sa valeur d’exemple pour notre époque, et au sein même de la diégèse dans les choix de décors et la reconstitution, dans les anachronismes volontaires ou non, et dans le fonctionnement des protagonistes. Mais ils s’incarnent surtout dans les personnages dont le « régime d’historicité » renvoie souvent moins à leur temps qu’au nôtre.

Nous nous proposons ici de reconsidérer la question de l’historicité des personnages de séries de fiction télévisée, c’est-à-dire l’enjeu de leur existence réelle, et la façon dont leur époque – notre histoire – définit leurs comportements et psyché, pour être délivrée sous la forme d’une fiction « historique ».

Historicité des personnages

Nombre de séries considérées comme historiques (par le public, par les critiques, par les équipes de production) sont en ce sens bien souvent des séries simplement tirées de faits historiques, où l’histoire sert de toile de fond à une narration fortement influencée par les nécessités de production. La représentation des personnages joue alors sur deux tableaux : celui d’une réalité historique présupposée retranscrite dans la fiction, et la nécessité de créer un produit de fiction attractif pour notre époque.

Ce qui crée un autre enjeu, plus narratif, celui de la suspension de l’incrédulité : faire en sorte que les spectateurs acceptent d’entrer dans l’univers de la série, tout en mettant de côté leur scepticisme et leurs connaissances ou l’absence de connaissances du réel historique. Les personnages et leur conscience historique dans la fiction, leur régime d’historicité, sont un bon instrument narratif pour produire cette ouverture au monde fictionnel et un bon révélateur du présentisme historique de séries qui cherchent à capter l’attention de publics fragmentés et volatiles.

Typiquement, dans les préquels et spin-offs de Yellowstone (2018-2024), ce présentisme s’incarne dans les attitudes et les discours des personnages qui s’alignent sur les attentes les plus progressistes de notre temps, alors même que la série est parfois présentée comme conservatrice. Ainsi, dans 1883 (2021-2022), l’écologie et la défense de la nature sont au cœur du récit, qui non seulement prône l’harmonie entre l’humain et la terre, mais qui insiste aussi sur la puissance des éléments qu’il serait vain de vouloir maîtriser. Par ailleurs, Elsa, la jeune héroïne, est un personnage de femme libérée qui vit une histoire d’amour avec un autochtone et refuse toute assignation à un rôle de femme prédéterminé.

1883 : Elsa Dutton et Sam, guerrier comanche qu’elle épousera.
Allociné

Concernant les rapports de genres, le père d’Elsa, James Dutton, prend régulièrement l’avis de sa femme et s’adresse à elle avec respect, sans jouer le pater familias autoritaire et patriarcal, comme l’époque le voudrait.

Sans nier la dimension égalitariste de la société américaine qu’avait observée Tocqueville cinquante ans avant l’époque de la série (et sans s’aventurer à l’Ouest…), il est clair que l’enjeu du divertissement s’enroule ici sur l’historicité des personnages, notamment les plus « positifs », dont les attitudes ne sauraient s’aliéner le public.

Dans 1923 (2022-2025), l’historicité se lit à la fois dans la conscience qu’ont les personnages de vivre un changement d’époque radical – visible à leur échelle dans le remplacement du cheval par la voiture, ou par les progrès médicaux – et dans les désirs nouveaux que celui-ci implique. La matriarche, Cara Dutton, insiste régulièrement auprès de son mari pour qu’il acquière l’électroménager naissant, qu’elle observe chez les citadins, afin qu’elle puisse échapper aux corvées traditionnellement attribuées aux femmes.

Conscience de soi dans les séries historiques

Parler de conscience de soi implique une dimension « méta » de la série, qui peut prendre plusieurs formes. Dans M – L’Enfant du siècle, série consacrée à Mussolini diffusée en 2025, c’est classiquement le regard-caméra qui, en s’adressant directement au spectateur, brise le « quatrième mur ».

Cette conscience de soi peut également prendre la forme d’une narration, en intro ou « outro » (partie finale) d’épisode, où la voix d’un personnage décrit les événements historiques qui encadrent la série.

La série chilienne Ecos Del Desierto (2013), sur les « caravanes de la mort » envoyées contre les militants de la gauche politique dans le nord du Chili durant la dictature de Pinochet, utilise nombre de dispositifs pour faire glisser les événements du passé dans notre contemporanéité : un texte de contextualisation des faits qui s’affiche plusieurs fois à l’écran, la voix off du personnage central Carmen Hertz, activiste des droits humains et députée du Parti communiste chilien (toujours en vie aujourd’hui) et finalement son intervention directe, encore en voix off.

Par ailleurs, les personnages peuvent faire référence au temps dans lequel ils vivent comme étant un moment décisif – une illusion de centralité historique qui renforce auprès du public la sensation que ce moment est un point de bascule ou un nœud paroxystique, qui dramatise au passage l’enjeu de la fiction.

Le principe de la genèse d’un phénomène durable fonctionne aussi sans interpellation du spectateur. Ainsi, dans 3615 Monique (2020), les trois personnages qui s’associent pour lancer un site sur le Minitel rose ont une conscience aiguë des potentialités nouvelles de cet objet technique qui entre dans de nombreux foyers, tandis que la série témoigne à sa manière du non-advenu d’un Internet à la française.

De même, dans le Monde de demain (2022), les membres du groupe de rap naissant NTM et le DJ Dee Nasty saisissent que l’esprit du temps, avec la naissance des cultures urbaines venues des États-Unis, et la liberté de parole permise par l’essor des radios libres, leur est favorable pour s’extraire de leur condition sociale et vivre de la musique.

Ce jeu sur la conscience de soi s’appuie également sur le socle commun attendu du public. Les personnages résonnent dans une connaissance collective de l’histoire et de la mémoire, variable bien sûr, et dans un imaginaire collectif des archétypes de héros et vilains de la fiction. Quand on aborde révolutions et guerres, régimes autoritaires, périodes sombres de l’histoire, traitements d’un peuple par un autre peuple, ces sujets cristallisent énormément de tensions actuelles ; c’est même ce qui détermine le projet d’une série comme Sambre (2023), qui explore le fossé séparant la fin des années 1980 de notre époque en ce qui concerne l’accueil de la parole de femmes agressées sexuellement.

Une des voies d’entrée dans l’historicité par la conscience qu’en ont les personnages consiste à placer au centre de l’histoire des personnages communs ou ordinaires qui peuvent activer des formes d’identification ou de rapprochement avec les téléspectateurs (Un village français (2009-2017)).

Une autre possibilité consiste à construire la narration sur la base d’un autre genre, très souvent la série criminelle (comme Los Archivos del Cardenal (2011-2014) ou Paris Police 1900 (2021)).

Les séries chorales, elles, ancrent le régime d’historicité dans la multiplicité des personnages et les conflits de générations (Downton Abbey (2010-2015)).

Enfin, d’autres personnages sont à la fois dans et au-dessus de leur époque, dans le passé et avec les spectateurs contemporains – une ubiquité qui les fait échapper au temps même que la série met en scène. Dans Vikings (2013-2020), le personnage principal, Ragnar Lothbrok, est ainsi en avance sur son temps (il a des bateaux plus performants et un outil infaillible pour naviguer même quand le soleil est caché), désireux d’aller vers le progrès, contestant l’ordre établi, prêt à abandonner le panthéon nordique pour se convertir au christianisme, acteur d’une mobilité sociale qui le fait passer de fermier à roi, à l’écoute de ses femmes et maîtresses, père dévoué et guerrier très violent, toit cela dans un « médiévalisme » qui fantasme un Moyen-Âge où un tel destin serait possible. Ce héros, doté d’attributs et de réactions en accord avec les nôtres, est donc peu médiéval, car il doit être avant tout le représentant de notre époque.

Ces différents exemples montrent également, en creux, comment les séries proposent des fictions dont la dimension historique passe abondamment par l’usage des médias eux-mêmes. Elles construisent une mémoire dite « prosthétique », aidée par l’outil fictionnel qui, à partir de ses propres archives, reconstruit l’histoire en jouant sur la communication médiatique d’objets historiques (discours, débats, campagnes ou votes, livrés par des extraits télévisés, radios ou imprimés) tout en positionnant ces prothèses médiatiques dans des positions centrales dans la narration.

La télévision est ainsi le personnage central de Los 80 (Chili, 2008-2014), inspirée d’une série espagnole, Cuéntame lo que pasó (depuis 2001), qui relate les années de dictature (1973-1990) en suivant une famille et un quartier de la capitale. Les médias occupent un rôle central dans les récits historiques et donnent conscience de l’histoire au niveau narratif sur la base de la conscience que la fiction télévisée garde d’elle-même et des médias en général.

Peaky Blinders, quand une série devient historique

La construction progressive d’une fiction en série historique se remarque particulièrement dans Peaky Blinders (2013-2022), qui retrace l’histoire de Thomas Shelby et de son gang familial, dans la banlieue de Birmingham de l’entre-deux-guerres. C’est par ce personnage que la série acquiert une dimension historique, parce que la volonté première du showrunner, Steven Knight, était surtout de créer un anti-héros issu de la classe ouvrière anglaise des années 1920. Cette démarche s’inscrit pleinement dans une dimension personnelle et mémorielle, consistant à retranscrire les récits de ses parents sur ces personnages hauts en couleur, dans le désir de montrer que la classe ouvrière peut être à l’origine d’histoires fortes, mais aussi de rééquilibrer le monopole sériel américain sur les figures de gangsters, pour forger un récit national britannique rarement mis en valeur.

La fiction s’approprie l’’istoire. Si le gang des Peaky Blinders a bel et bien existé, il n’a jamais eu autant de pouvoir que dans la série où, de simples malfrats, ils deviennent espions et trafiquants d’armes pour Churchill lui-même. La réalité historique du gang est bien éloignée de la fiction que propose la série, et pourtant, celle-ci est désormais regardée comme une série historique. En effet, le public, fasciné par le background soigné de la série, a commencé à s’interroger sur cette période peu balisée des années 1920, avec ses banlieues grises et enfumées, où communisme et fascisme s’affrontent pour le cœur et l’âme de la classe ouvrière, et où l’histoire est écrite par des marginaux et des minorités – les Shelby sont d’origine gitane et s’allient avec des gangsters juifs pour mener leurs opérations.

Peaky Blinders nous plonge dans la pègre du Birmingham des années 1920.
Allociné

La série s’interroge, comme Paris Police 1900, sur la genèse du fascisme via le personnage bien réel d’Oswald Mosley, antagoniste de la dernière saison, fondateur de la British Union of Fascists. Sam Clafin, l’acteur qui l’interprète, a étudié des documents historiques pour fournir une représentation fidèle et glaçante de Mosley. D’après son propre témoignage, ce fut pour lui l’occasion d’en découvrir plus sur l’histoire : même le casting est partie intégrante de ce qui rend une série « historique », dans le sens pédagogique du terme.

Mais c’est clairement Thomas Shelby qui incarne le mieux le concept de conscience de soi : ancré dans son époque et ses défis, il est pourtant comme en avance sur son temps, « moderne » donc à bien des égards. Il emploie régulièrement des femmes et des gens de couleur à des postes à responsabilités, à une époque encore largement machiste et raciste. Comme dans 1883 et 1923, cette modernité du personnage dévoile une évidence : Thomas Shelby est notre reflet, à nous spectateurs, dans le monde de la série, donc littéralement « hors du temps » et insituable. Ce personnage (re)présente aussi le concept des troubles de stress post-traumatiques (shell shock) des vétérans de la Première Guerre mondiale, et l’abus de l’opium, du jeu et de l’alcool comme moyens de compensation.

Dignidad, série historique au service de la guérison mémorielle

En 2019 sort la série germano-chilienne Dignidad qui retrace l’histoire de la secte Colonia Dignidad, dirigée à partir de 1961 par le sinistre Paul Schäfer, pasteur allemand, trafiquant d’armes et d’humains, pédocriminel et sympathisant nazi.

Le récit se concentre sur le personnage fictif de Leo Ramirez, procureur, rescapé de la secte dans sa jeunesse, qui enquête sur la disparition de son frère Pedro, également captif de la secte, et sur les activités réelles ou présumées du groupuscule. Le scénariste Andreas Gutzeit et l’équipe de la série ont entrepris un travail de recherche historique de fond, incluant des interviews avec des rescapés de Colonia Dignidad, et le dépouillement des archives rattachées à l’histoire de la secte.

Certaines scènes ont même été filmées dans la réelle Colonie Dignidad. Ce travail est l’homologue de celui qu’entreprend Leo tout au long de la fiction, traquant les activités de l’antagoniste Paul Schäfer, dans une quête cathartique, puisqu’il souffre de profonds troubles de stress post-traumatique.

Le périple de Leo acquiert alors une autre dimension pour devenir la quête des citoyens et citoyennes chiliennes d’aujourd’hui qui essaient de reconstituer leurs histoires et celles de leurs proches, volées par la dictature puis par le silence entourant la transition du régime vers le système démocratique actuel. Leo incarne, en ce sens, la conscience de soi de la société chilienne tout entière, visant à la fois à informer les nouvelles générations des méfaits de Schäfer et de la complicité du régime et, dans son parcours autobiographique, à commencer une guérison mémorielle par la fiction, vers plus de vérité et de dignité. Dignidad cherche ainsi à réconcilier les citoyens chiliens avec leur histoire et même à engager une reconquête de leur histoire. En partant du divertissement, elle éveille une curiosité mémorielle qui confirme le rôle des séries comme outils éducatifs et démocratiques.

Si l’on opte pour une approche rigoureuse et scientifique, nombre de personnages fictionnels situés dans le passé n’ont rien d’« historique » dans leur comportement, sont en porte-à-faux avec les normes de leur époque, et demeurent essentiellement des composites de représentations contemporaines de leurs créateurs et de leur vision de l’histoire. C’est ce qui leur permet d’avoir une conscience historique et de s’adresser aux spectateurs depuis un temps qui est notre présent interrogatif d’un passé fantasmé et propice à toutes les réécritures. Mais de tels personnages accomplissent la triple mission d’autoriser une identification, de nous présenter les enjeux passés et actuels d’époques reculées, et de nous questionner sur notre propre manière d’habiter le temps historique.

The Conversation

Antoine Faure a reçu des financements du CNRS et ANID (Projet ECOS-ANID 220009).

Emmanuel Taïeb a reçu des financements de l’ANID (Projet ECOS-ANID 220009)

Théo Touret-Dengreville a reçu des financements de l’Université Picardie Jules Verne, la région Haut-de-France et ANID (Projet ECOS-ANID 220009).

ref. Quelle histoire les personnages de séries écrivent-ils ? – https://theconversation.com/quelle-histoire-les-personnages-de-series-ecrivent-ils-263308

Certaines personnes n’aiment pas la musique. La raison se trouve dans leur cerveau

Source: The Conversation – in French – By Catherine Loveday, Professor, Neuropsychology, University of Westminster

Vous n’éprouvez pas de plaisir à écouter de la musique? Les psychologues appellent cela « l’anhédonie musicale ». (Krakenimages.com/Shutterstock)

Lorsque je demande à une salle d’étudiants comment ils se sentiraient s’ils ne pouvaient plus jamais écouter de musique, la plupart sont consternés. Beaucoup ont écouté leur musique jusqu’à l’instant où le cours a commencé. Mais invariablement, un ou deux admettent timidement que leur vie ne changerait pas du tout si la musique n’existait pas.

Les psychologues appellent cela « l’anhédonie musicale » : l’absence de plaisir à écouter de la musique. Et un nouvel article publié par des neuroscientifiques espagnols et canadiens suggère qu’elle serait causée par un problème de communication entre différentes parties du cerveau.

Quand l’apathie devient la norme

Pour beaucoup d’entre nous, l’apathie envers la musique semble incompréhensible. Pourtant, pour 5 à 10 % de la population, c’est la norme.

Je le constate souvent dans mes propres recherches et pratiques auprès de personnes souffrant de pertes de mémoire, à qui je demande de choisir leurs chansons préférées afin d’accéder à des souvenirs importants.

J’ai toujours été fasciné par le fait que certaines personnes me regardent d’un air perplexe et me disent : « La musique ne m’a jamais vraiment intéressé ». Cela contraste fortement avec la majorité des gens qui adorent parler de leur premier disque ou de la chanson qui a été jouée à leur mariage.

Une question de circuits cérébraux

Des études récentes montrent de grandes différences dans l’intensité des réactions émotionnelles des gens à la musique. Environ 25 % de la population est hyperhédonique, c’est-à-dire qu’elle éprouve un besoin presque obsessionnel d’écouter intensément et fréquemment à la musique.

Les recherches dans ce domaine utilisent généralement le Questionnaire de récompense musicale de Barcelone (BMRQ), qui interroge les personnes sur l’importance de la musique dans leur vie quotidienne : à quelle fréquence elles écoutent des disques, si elles fredonnent et s’il y a des chansons qui leur donnent des frissons.

Les personnes obtenant un score faible sont classées comme souffrant d’anhédonie musicale et de nombreux chercheurs vérifient ce diagnostic en laboratoire en mesurant leur rythme cardiaque, leur transpiration et leur respiration pendant qu’ils écoutent de la musique. Pour la plupart d’entre nous, ces marqueurs physiologiques changent radicalement pendant les chansons émouvantes. Mais chez les personnes souffrant d’anhédonie musicale, il n’y a souvent aucun effet physiologique.

Quand l’absence de plaisir cache autre chose

Une théorie est que le fait de moins apprécier la musique pourrait refléter une anhédonie plus générale, c’est-à-dire une absence de plaisir pour quoi que ce soit. Souvent, cela est lié à des perturbations des circuits de la récompense du cerveau, dans des zones telles que le noyau accumbens, le cortex orbitofrontal et l’insula.

Il s’agit d’une caractéristique courante de la dépression qui, comme d’autres troubles de l’humeur, peut être corrélée à une absence de réponse à la musique. Or, cela n’explique pas l’anhédonie musicale spécifique, où les personnes apprécient pleinement d’autres sources de plaisir telles que la nourriture, les relations sociales et les films, mais restent indifférentes à la musique.

Homme renfrogné devant un violon
Tous les enfants obligés de prendre des cours de musique ne remercient pas leurs parents une fois adultes.
(foto-lite/Shuttersock)

Une autre possibilité est que les personnes qui s’intéressent peu à la musique ne la comprennent tout simplement pas, peut-être en raison de difficultés à percevoir les mélodies et les harmonies. Pour tester cette hypothèse, nous pouvons nous intéresser aux personnes atteintes d’amusia, un trouble de la perception musicale qui affecte la capacité à reconnaître des mélodies familières ou à détecter des fausses notes. Ce trouble apparaît lorsque l’activité est réduite dans des régions clés du cortex frontotemporal du cerveau, responsables du traitement de la hauteur et de la mélodie. Cependant, certaines personnes atteintes de ce trouble ont un amour extrême et obsessionnel pour la musique.

Quoi qu’il en soit, d’autres recherches montrent que les personnes souffrant d’anhédonie musicale ont souvent une perception musicale normale, sans difficulté à reconnaître les chansons ou à distinguer les accords majeurs des accords mineurs.

Alors, que se passe-t-il ? Le nouvel article propose une analyse approfondie des recherches menées jusqu’ici. Les auteurs expliquent que, chez les personnes souffrant d’anhédonie musicale, les réseaux cérébraux de la perception musicale et de la récompense sont intacts, mais que la communication entre eux est fortement perturbée. Autrement dit, il existe peu ou pas d’échanges entre les régions auditives du cerveau et le centre de la récompense.

Aimer ou ignorer la musique : une question de câblage

Les personnes qui ont des réactions typiques à la musique présentent une activité importante dans cette voie, qui est plus élevée pour la musique agréable que pour les sons neutres. Une étude réalisée en 2018 a montré qu’il est possible d’augmenter le plaisir procuré par la musique en stimulant artificiellement ces voies de communication à l’aide de stimulations magnétiques.

Cette nouvelle analyse pourrait aider les scientifiques à mieux comprendre certains troubles cliniques où les plaisirs quotidiens paraissent diminués ou, au contraire, exacerbés, comme les troubles alimentaires, l’hypersexualité ou la dépendance au jeu.

Ces résultats remettent également en question l’idée répandue selon laquelle tout le monde aime la musique. La plupart des gens l’apprécient, mais pas tous, et cette variation s’explique par des différences dans le câblage du cerveau. Parfois, cela fait suite à une lésion cérébrale, mais le plus souvent, les personnes naissent ainsi. Une étude réalisée en mars 2025 a trouvé des preuves d’un lien génétique.

La musique est partout – dans les magasins, les salles de sport, les restaurants, les établissements de santé – et elle peut avoir un pouvoir incroyable. Mais peut-être devrions-nous résister à la tentation de la considérer comme une panacée et accepter que, pour certains, le silence ait lui aussi sa valeur.

La Conversation Canada

Catherine Loveday ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Certaines personnes n’aiment pas la musique. La raison se trouve dans leur cerveau – https://theconversation.com/certaines-personnes-naiment-pas-la-musique-la-raison-se-trouve-dans-leur-cerveau-263500

Le projet de loi sur le régime forestier est un important recul pour les droits des Autochtones

Source: The Conversation – in French – By Karine Millaire, Professeure adjointe en droit constitutionnel et autochtone, Université de Montréal

Déposé en avril par Québec, le projet de loi 97 visant à réformer le régime forestier fait l’objet d’une forte opposition des environnementalistes, d’experts en foresterie et des peuples autochtones.

Les Premières Nations soulignent que le régime forestier ouvre la porte à une exploitation du territoire rappelant les débuts de la colonisation et qu’il viole leurs droits. Elles demandent à Québec que la politique soit repensée en co-construction avec les peuples autochtones concernés.

Ces nations ont-elles de tels droits ? Tout à fait. Voici pourquoi.

Professeure adjointe à l’Université de Montréal en droit constitutionnel, droits et libertés et droit autochtone, je suis une fière Wendat.

Vers un retour à l’exploitation intensive de la forêt ?

N’ayant de « moderne » que le nom, la Loi visant principalement à moderniser le régime forestier, portée par la ministre des Ressources naturelles et des Forêts, Maïté Blanchette Vézina, propose plutôt un retour en arrière. Elle rappelle les images du tristement célèbre film documentaire L’erreur boréale de Richard Desjardins. Ses conclusions de surexploitation de la forêt avaient été essentiellement confirmées en 2004 par la Commission Coulombe sur les forêts publiques.

Le régime proposé diviserait le territoire forestier public en trois zones dédiées à l’aménagement forestier prioritaire, à la conservation et au multi-usage. L’aménagement « prioritaire » représenterait le tiers du territoire et permettrait son exploitation intensive. Dans cette zone comme dans la zone multi-usage, c’est l’industrie elle-même qui gouvernerait les activités d’aménagement, incluant la sélection des secteurs de coupe.

Pire, l’article 17.5 prévoit que « toute activité ayant pour effet de restreindre la réalisation des activités d’aménagement forestier aux fins d’approvisionner une usine de transformation du bois dans une zone d’aménagement forestier prioritaire est interdite ». Autrement dit, même si les communautés locales ont des droits légitimes sur ces territoires, toute activité de conservation ou visant l’exploitation à des fins économiques des ressources par les peuples autochtones eux-mêmes seraient interdites.

L’interdiction est si générale qu’elle permet aussi de se demander si Québec entend respecter son obligation constitutionnelle de consulter les nations visées avant que ne soit émise chaque autorisation d’exploitation du territoire.

Une violation claire des droits des peuples autochtones

Même si cela n’a pas toujours été le cas, le droit constitutionnel canadien reconnaît aujourd’hui de façon claire les droits ancestraux et issus de traités des peuples autochtones. Selon la Cour suprême du Canada, ces droits incluent notamment le pouvoir de participer à la gouvernance de leurs territoires. Les gouvernements ont donc l’obligation, avant toute décision pouvant nuire à ces droits, qu’ils soient déjà établis ou simplement revendiqués de manière crédible, de consulter les peuples autochtones, de chercher à les accommoder et, dans certains cas, de les indemniser.

Cette obligation découle du principe juridique de l’honneur de la Couronne, un principe selon lequel l’État doit agir de manière honorable envers les peuples autochtones, dans un esprit de réconciliation.

L’idée d’interdire « toute activité » restreignant l’exploitation intensive de la forêt dans la zone d’aménagement prioritaire apparaît donc à sa face même ignorer les droits autochtones bien reconnus.

Le projet de loi 97 viole également la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée en 2007, que le Canada s’est engagé à mettre en œuvre. Dans ses articles 10 et 28, la Déclaration interdit de retirer ces peuples de leurs territoires sans consentement et réparation. Ailleurs, elle protège notamment le droit d’utiliser, de mettre en valeur et de contrôler les territoires et ressources occupés traditionnellement selon leurs propres modes de gouvernance. La Déclaration garantit aussi le droit des peuples autochtones à la préservation de leur environnement.

En particulier, les articles 18 et 19 de la Déclaration obligent les États à inclure les peuples autochtones dans tout processus décisionnel pouvant affecter leurs droits. De telles politiques ne peuvent être adoptées sans leur consentement préalable, libre et éclairé.

La Cour suprême du Canada a récemment confirmé que la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones a une portée juridique réelle : elle constitue un instrument international permettant d’interpréter le droit canadien, notamment depuis son intégration à la loi fédérale adoptée en 2021. Cette loi « impose au gouvernement du Canada l’obligation de prendre, en consultation et en collaboration avec les peuples autochtones, « toutes les mesures nécessaires pour veiller à ce que les lois fédérales soient compatibles avec la Déclaration ».

D’autres tribunaux commencent aussi à s’y référer pour préciser les obligations des gouvernements en matière de droits ancestraux et de consentement.

Le Québec fait bande à part en refusant toujours de reconnaître la Déclaration. Or, de la même manière qu’il aurait été intenable, après les atrocités de la Seconde Guerre mondiale, de refuser la Déclaration universelle des droits de la personne adoptée en 1948, il est aujourd’hui impensable de nier les droits fondamentaux des peuples autochtones. Ces droits, ancrés dans leur histoire, leur territoire et leur souveraineté, ne peuvent plus être ignorés en 2025 comme ils l’ont été au début de la colonisation.

D’autres modèles existent pourtant, comme celui de la forêt communautaire pour lequel la Colombie-Britannique fait figure d’exemple. Les ententes qui en découlent permettent notamment une distribution plus équitables des profits et des investissements en éducation, en infrastructures et en loisirs. Elles peuvent également inclure des avantages sociaux, culturels et écologiques pour les communautés, en plus d’assurer une adaptation aux changements climatiques et de réduire les risques de feux de forêt.

Coconstruire un régime forestier avec les peuples autochtones

La tendance juridique est claire. La mise en œuvre de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones est amorcée. Les tribunaux interprètent désormais le droit canadien à sa lumière. Cette évolution va au-delà du simple droit d’être consultés : c’est le principe du consentement qui s’impose progressivement pour respecter les droits inhérents des peuples autochtones, fondés sur leur « souveraineté préexistante », c’est-à-dire leur statut de nations autonomes qui exerçaient déjà leurs propres formes de gouvernance bien avant la colonisation.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Moderniser le régime forestier québécois exige d’aller en sens inverse de l’approche de Québec. Revenir vers une exploitation intensive des forêts nie les droits des peuples autochtones déjà bien reconnus et mènera inévitablement à des contestations judiciaires.

Une approche moderne reconnaîtrait les droits fondamentaux des nations touchées et les considérerait d’égal à égal pour développer une politique équitable. Pour reprendre les mots de la Cour suprême, une telle démarche participerait d’une véritable « justice réconciliatrice ».

La Conversation Canada

Karine Millaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le projet de loi sur le régime forestier est un important recul pour les droits des Autochtones – https://theconversation.com/le-projet-de-loi-sur-le-regime-forestier-est-un-important-recul-pour-les-droits-des-autochtones-264062